LETTRE A BOURDAISE. — SA MORT
et matelots se jetèrent aux pieds d'Estienne et lui demandèrent une dernière bénédiction. Estienne leur promit qu'ils ne périraient pas, et, sur son invitation, tous firent vœu de fréquenter les sacrements, de dire ou d'entendre douze messes et d'habiller douze pauvres en l'honneur de la sainte Vierge, s'ils étaient sauvés le jour de l'octave de sa fête. Aussitôt le vent tomba, et une brise légère porta rapidement la barque à la hauteur de Saint-Jean-de-Luz, où elle fut remorquée par un pêcheur ^
Lettre à Bourdaise. — Sa mort.
Estienne et Patte allèrent bientôt rejoindre à La Rochelle leurs confrères, avec qui ils s'embarquèrent pour Madagascar le 25 janvier 1660. Us emportaient cette lettre adressée par Vincent à Bourdaise :
a Je vous dirai d'abord. Monsieur, la juste appréhension <m nous sommes que vous ne soyez plus en cette vie mortelle, dans la vue du peu de temps que vos confrères qui vous ont précédé, accompagné et suivi, ont vécu en cette terre ingrate, qui a dévoré tant de bons ouvriers envoyés pour la défricher. Si vous êtes encore vivant, oh ! que notre joie en sera grande, lorsque nous en serons assurés ! Vous n'auriez point de peine à le croire de moi, si vous saviez à quel point va l'estime et l'affection que j'ai pour vous, qui est aussi grande qu'aucune personne la puisse avoir pour une autre.
« La dernière petite relation que vous nous avez envoyée, nous ayant fait voir la vertu de Dieu en vous et espérer un Emit extraordinaire de vos travaux, nous ai fait jeter des larmes d'allégresse à votre sujet, et de reconnaissance envers la bonté de Dieu, qui a eu des soins admirables sur vous et sur ces peuples, lesquels vous évangélisez par sa
i. Lettres du • janvier IMO.
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I[i6 SAINT VINCENT DE PAUL.
grâce avec autant de zèle et de prudence de votre part, qu'il paraît de disposition de leur côté pour être faits enfants de. Dieu; mais en même temps nous avons pleuré de votre douleur et de votre perte , à la mort de Messieurs Dufour, Prévost et de Belleville, qui trouvèrent leur repos au lieu du travail qu'ils allaient chercher, et qui augmentèrent vos peines, lorsque vous en espériez plus de soulagement. Cette séparation si prompte a été toujours depuis un glaive de douleur pour votre âme, comme la mort de Messieurs Nacquart, Gondrée et Mousnier, l'avait été auparavant. Vous nous avez si bien exprimé votre ressentiment, en nous donnant la nouvelle de leur décès, que j'ai été autant attendri de votre extrême affliction, que touché de ces grandes pertes. Il semble, Monsieur, que Dieu vous traite comme il a traité son Fils : il l'a envoyé au monde établir son Église par sa Passion , et il semble qu'il ne veut introduire la foi à Madagascar que par votre souffrance. J'adore ses divines conduites, et je le prie qu'il accomplisse en vous ses desseins. Il en a peut-être de bien particuliers sur votre personne, puisque, entre tant de Missionnaires morts, il vous a laissé en vie : il semble que sa volonté, voulant le bien qu'ils ont désiré de faire, n'en a pas voulu empêcher l'effet en les ôtant du monde, mais le produire par vous en vous y conservant.
« Quoi qu'il en soit, Monsieur, nous avons grandement regretté la privation de ces bons serviteurs de Dieu, et nous avons eu grand sujet d'admirer en cette dernière occasion surpreûante les ressorts incompréhensibles de sa conduite. 11 sait que de bon cœur nous avons baisé la main qui nous a frappés, nous soumettant humblement à ses touches si sensibles, quoique nous ne puissions comprendre les raisons d'une mort si prompte en des hommes qui promettaient beaucoup, au milieu d'un peuple qui demande instruction, et après tant de marques de vocation qui ont paru en eux pour le christianiser.
<c Cette perte pourtant, non plus que les précédentes ni les