Sainte-Anne d'Auray et ses environs [microforme]
La saison des pèlerinages à Sainte-Anne de Beaupré est ouverte ; et, cette année 0 : Me les années passées, la petite, mais très ancienne paroisse canadienne va voir Méburir des milliers et des milliers de fervents, poussés par leur dévotion à la patronne des vieux Bretons.
Ces touchantes réunions, ces rendez-vous pieux, sont plus que traditionnels chez nous :
ont leur origine au berceau même de notre race. Sainte-Anne de Beaupré est — tout monde le sait — fille de Sainte-Anne d'Auray. Notre humble sanctuaire, où se sont accomplis tant de faits miraculeux, où de si étonnantes guérisons s’opèrent, chaque saison, sous les yeux d’une foule émerveillée, est en quelque sorte une succursale de la basilique du Morbihan, où d'innombrables pèlerins viennent, de centaines de lieues à la ronde, attester si souvent et avec tant d'éclat la piété toujours renaissante de notre mère patrie.
Cette dévotion à sainte Anne — dévotion légendaire au Canada depuis les commencements de la colonie — me semble un argument de plus à l'appui de la conviction que je me suis faite en visitant ces différentes parties de la France: que, malgré l'opinion contraire entretenue par la plupart de nos historiens, nos ancêtres étaient plutôt originaires de Bretagne que de Normandie.
Notre clergé, nos religieuses étaient normands ; et la chose est assez naturelle, le pays ayant, pour les fins du culte, relevé de l'évêché de Rouen, jusqu’à l'érection du siège épiscopal de Québec. Nos familles nobles sont aussi, pour la grande partie, normandes ; leurs noms en général l’indiquent. (C’est le contraire pour nos noms bourgeois et rotu-
##iers; nulle part en Normandie on ne les rencontre aussi fréquemment que dans la Bretagne ntaise. Là, ils apparaissent sur toutes les enseignes, on les découvre dans tous les actes
" fotariés. Quant à nos expressions populaires, elles y pullulent. On vous dira, par ” exemple: “ Espérez, je m'en va aller qu'ri les sieaux pour tirer les vaches. J'y ai retrouvé la cûline, le ber, les bourriers, les mollières. J'y ai vu des gens qui avaient de quoi à ne savoir éoù le mettre. Le paysan breton ignore le verbe pleuvoir ; il dit comme nos campagnards : il mouille. Chez lui, une nature renfrognée est un caractère seul ; — comme ceci se transforme en de méme. Et, chose qui m'a surpris plus que tout le reste, de méme et de méme, locution que je croyais d’origine bien canadienne pourtant, est bretonne comme les marins de Jacques Cartier. Ainsi, les mêmes noms, le même langage, les mêmes légendes, les mêmes
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coutumes, une parenté frappante dens les physionomies, le même patron populaire: saint Jean ; la même dévotion traditionnelle à la “ bonne sainte Anne ;” je n’en ai pas demandé plus pour me fixer ; je me crois breton, bien breton, très breton. Et, avec l'entêtement du Breton, je n’en démordrai qu'à bon escient.
Mais laissons là cette question de nos origines, qui ne vient ici qu'incidemment. Je voulais vous parler, lecteurs, de Sainte-Anne d'Auray, de sa basilique, de ses traditio des intéressantes localités qui l'entourent. Nous ferons mieux: voici le 25 juillet, du grand Purdon ; un triduum extraordinaire se prépare sous les auspices de l'arche de Paris; nous sommes à Nantes; prenons le chemin de fer, et en route pour la vraie Bretagne bretonnante! Vous allez voir quel charmant voyage nous allons faire, vous par l'imagination, moi par le souvenir.
Tandis que le train file vers la campagne, penchez-vous à la portière. Quels sont, dites-vous, ces vastes bâtiments alignés le long des quais, et dont l'architecture lourde et massive rappelle vaguement le profil du marché Champlain de Québec? Ce sont les prisons. Ne vous vient-il pas à l'esprit cette vieille ballade de nos pères :
Dans les prisons de Nantes Luy a-tun prisonnier, Gai faluron falurette !
Luy a-t-un prisonnier, Gai faluron dondé ?
Oui, mais après ce naïf refrain du temps jadis, c'est une pensée plus sombre qi étreint le cœur. Là, derrière ces murs mornes et froids, se sont déroulées les scènes peutêtre les plus poignantes de la Révolution française ; et le nom de l’infâme Carrier vous vient involontairement aux lèvres. Les condamnations aveugles, les exécutions, les massacres, les noyades, ce que le monstre nommait les mariages républicains, enfin mille cruautés inouïes, sans compter la sauvagerie des représailles, toutes ces pages sanglantes de l’histoire viennent flotter devant vos yeux avec des miroitements sinistres ; et vous ne pouvez regarder sans un froid dans le dos les flots calmes du fleuve où s’allaient engloutir, en pleine nuit, avec des milliers de victimes étouffées dans leurs flancs, ces infernales machines qu'on appelait les bateaux à soupape. Sur les hauteurs de la rive gauche, à une ou deux lieues d'ici, il y a le Château-d'Eau — un vaste et luxueux édifice — où s’est passé tant d’horreurs qu’on ne peut plus trouver personne pour l’habiter. Mais assez sur ce triste sujet.
Ici, saluons ! C’est la statue de’ Sainte Anne bénissant la Loire,” du haut d’un escarpement au flanc duquel s’étage un monumental escalier. Une apparition seulement, q d fuit derrière nous, avec le fouillis des mâts et la silhouette des clochers. Toute la vil s'éloigne aussi, et se fond peu à peu à l'horizon dans la fumée des usines et des bateaux vapeur qui sillonnent le port.
Voici Indret, l’un des grands ateliers de l'Etat.
Presque en face, c’est la Basse-Indre, où fut construit le vaisseau La Méduse, dont le naufrage célèbre fournit à Géricault méconnu le sujet d'un immortel chef-d'œuvre.
Ce beau clocher, là-bas, c'est celui äu Pellerin, — calme petit bourg où, voyageur attardé, j'ai passé deux mois et demi partagés entre les fatigues d’un labeur ardu et les charmes d’une hospitalité dont le souvenir me sera toujours cher. Si vous regardez bien,
du même côté, plus loin, vous apercevrez peut-être l'arète d'une grande tour isolée, émergeant par moments des hautes futaies, avec des nuées de corbeaux. (C'est la tour de Bu- 2ay, — le dernier reste d'un monastère de génovéfains fameux dans la contrée, (Ces paresseux de moines ont laissé là des travaux gigantesques. Ces fainéants ont creusé, entre le lac de Grand-Lieu et la Loire, à une époque où l’on ne parlait guère de ces choses pourtant, un canai qui fait encore l'admiration des ingénieurs.
Mais passons, — non sans jeter toutefois un coup d'œil vers ces collines lointaines qui s'estompent dans les reculements de la perspective. C'est le pays de Retz. Vous connaissez l’opérette de Barbe-Bleue, ou tout au moins vous vous souvenez du conte de Perrault qui porte ce titre. Eh bien, Barbe-Bleue n'est pas du tout ce qu'un vain peuple pense, un héros d'imagination. Il a bien et dûment existé en chair et en os. Il s'appelait de son vrai nom Gille de Retz, et portait les insignes de maréchal de France. Il fut exécuté à Nantes, le 26 octobre 1440, pour des horreurs innommables, auprès desquelles ce qu'on lui reproche dans les histoires de la veillée n’est que de la saint-jean. Ce pays de Retz constituait ses immenses domaines.
— Savenay ! crie une voix à la portière.
Des souvenirs plus modernes ici, sinon moins terribles. Cette petite ville a bien peu d'importance par elle-même, mais son nom tient une large place dans le récit des luttes fratricides qui ensanglantèrent la France, à la fin du siècle dernier. Ici, l’armée vendéenne, commandée par Fleuriot et Bernard de Marigny, fut écrasée par Marceau, Kléber et Westermann, le 15 novembre 1793. Les royalistes échappés aux désastres du Mans, n'ayant pu retraverser la Loire à Ancenis, avaient fait le tour de Nantes, et se trouvaient acculés dans le triangle formé par l'océan, la Loire et la Villaine où il n’y avait plus ni bateaux ni ponts. Le carnage fut effroyable. Les Vendéens combattirent avec la fureur du désespoir; mais ils furent presque anéantis. Il n’en échappa que douze à quinze cents, qui eurent la vie sauve en déposant leurs armes et en criant: Vive la nation! La journée fut décisive. Après cette défaite, les royalistes, tout en continuant la guerre de partisaus, durent renoncer à tenir la campagne.
Mais je vous attarde en route. Un ou deux souvenirs encore, et je ne vous dis plus rien, que nous n’ayons aperçu, dans quelques heures, rayonner au soleil la belle statue — de sainte Anne toujours — qui surmonte la gare où nous devons descendre de wagon.
En attendant, voici Saint-Gildas-des-Bois. Vieille Abbaye pittoresquement encadrée, fondée, il y a plus de huit cent cinquante ans, par Simon de la Roche-Bernard. L'église qui en reste est classée parmi les monuments historiques de France ; c’est-à-dire qu'il est défendu aux vandales — il y en a partout — d'y porter la main.
Ce nom de Saint-Gildas me fait songer que, si nous descendions un peu du côté de la mer, nous trouverions Saint-Gildas-de-Rhuis, célèbre par son monastère, qui fut quelque temps gouverné par Abailard. Le fameux philosophe et théologien scolastique n’y fut guère heureux, si l’on en juge par l’extrait suivant d’rne de ses lettres à Héloïse :
“ J'habite, disait-il, un pays barbare dont la langue m'est inconnue et en horreur (le celte) ; je n’ai de commerce qu'avec des peuples féroces ; mes promenades sont les bords inaccessibles d'une mer agitée; mes moines n'ont d'autre règle que de n’en point avoir. Je voudrais que vous vissiez ma maison, vous ne la prendriez jamais pour une abbaye : les portes ne sont ornées que de pieds de biches, de loups, d'ours et de sangliers, des dépouilles hideuses des hiboux ; je crois à tout moment voir sur ma tête un glaive suspendu.”
L'église de Saint-Gildas-de-Rhuis, classée elle aussi parmi les monuments historiques, est très intéressante à visiter. On y voit en particulier le tombeau du saint.
Encore quelques lieues à toute vapeur, et nous arrivons à Vannes.
Vannes !—pas une belle ville dans le sens moderne du mot, non; mais pour une vieille ville, oui! Songeons-y, c'était la capitale des Venètes, plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Jules César en fit la conquête cinquante-sept ans avant Jésus-Christ. Si Vannes eût progressé comme Chicago, cette petite ville, dont la population ne s'élève pas à douze mille habitants, aurait enveloppé le globe. Très curieuse du reste. Avec ses maisons gothiques aux fenêtres maillées de plomb, ses étages en encorbellement, ses pignons aigus s'avançant les uns vers les autres comme pour se cogner le front au-dessus des ruelles étroites et sombres, ses façades croisillées, enchevêtrées, losangées de poutres et de poutrelles où courent les sculptures les plus bizarres, c'est le moyen âge qui revit là, comme sur une toile de décor.
Guère de respect pour les choses historiques cependant, messieurs les Vannois : le fameux château de LaMotte, qui fut longtemps la résidence des ducs de Bretagne, a été transformé en hôtel ; et les banquettes d'un théâtre ont envahi la salle où les Etats signèrent, en 1582, en présence de François Ier, l’acte d'union définitive et irrévocable entre la Bretagne et la France. Disons en revanche, et comme atténuation, que Vannes possède le plus beau musée d’antiquités celtiques qui soit au monde.
Enfin, nous voici à Sainte-Anne.
Faufilons-nous à travers la cohue, et prenons place tant bien que mal dans les chars à bancs rangés là pour attendre les pèlerins, car nous avons encore un bon quart d'heure de route avant d'arriver au village.
Si vous n'êtes pas familiers avec la vie d'hôpital, ni chirurgiens amateurs de beaux cas, fermez les yeux, sir:on vous allez voir le plus cauchemarisant défilé d'infirmes, de manchots, de goitreux, d'hydropiques et de culs-de-jatte, dont le plus fantasmagorique des poètes ait jamais rêvé la collection. La Cour des Miracles pour le moins est là, échelonnée sur la route, à droite et à gauche, qui vous guette et qui s’avance vers vous, boitant, se trainant, sautelant, pour exhiber qui sa plaie, qui ses moignons, qui sa gibbosité, afin de faire un plus éloquent appel à votre compassion. Cela navre, terrorise, donne des haut-lecœur. Jetons des sous, et fuyons vite, mon Dieu !
Je me hâte d'ajouter que ces parasites de la dévotion ne sont pas des pèlerins, mais tout simplement des malheureux attirés là par l'espoir de trouver un plus nombreux concours de bonnes âmes à exploiter.
Tiens, quelque chose de doré brille là-haut dans le lointain. Qu'est-ce? C’est le
, sommet de la basilique, la statue colossale de la patronne du pays, qui domine les environs du haut de son piédestal gigantesque. J’ignore si c'est l'effet produit sur mon esprit par cette armée de mendiants, et par les innombrables marchandes de cierges, de chapelets et de médailles qui m'’assiègent à leur tour, mais, parole d'honneur, la statue elle-même a
! l'air de nous tendre la main comme pour demander quelque chose.
Ne plaisantons pas : la statue semble avoir réellement cette attitude. J'en fis un jour la remarque à M. LeGof, l'artiste inême qui l’a modelée. — C'est, me dit-il, une illusion d'optique produite par la dorure dont on l’a recouverte malgré moi. Cette dorure jette des reflets où il devrait y avoir des ombres ; et. à cette hauteur — près de cent mètres — il n'en faut pas plus pour fausser le coup d'œil.
Naturellement les hôtels sont encombrés. Mais comme nous avons télégraphié six jours à l'avance, on nous a retenu des lits au-dessus d’une épicerie du village. En manœuvrant avec sang-froid à travers les boucauts éventrés, les chaises boiteuses, les pelures et les tessons qui rendent encore plus scabreux le terrain gluant qui sert de parquet, et après avoir escaladé, sans accidents trop sérieux, une espèce de casse-cou affectant avec prétention des allures d'escalier, nous y arriverons bien sûr. Et, si nous avons la précaution de nous boucher aussi hermétiquement que possible les fosses nasales avec un coton protecteur, nous pourrons peut-être avoir l'illusion d'un sommeil bien gagné, entre une vingtaine de bottes d'oignons rocamboles, et cinq ou six caisses de savon rance et de chandelles de suif. Heureusement qu'il n’y a point de punaises ; et, tout bien considéré, il vaut encore mieux accepter cette perspective, que de nous résoudre à coucher à la belle étoile, ou à passer la nuit avec les pèlerins entassés dans l’église.
L'église, voilà ce qu'il faut visiter d'abord, et tout de suite.
Ce splendide monument est de construction moderne : la première pierre en fut posée par l'abbé Fouchard, vicaire capitulaire, le 7 janvier 1866. Elle est toute en granit, et de style Renaissance, tel qu'on le traitait sous Louis XIII. L'architecte Duperthes a su imprimer à son œuvre un cachet spécial, en mariant, dans la structure générale de l’édifice, aux détails du style adopté, les proportions imposantes du gothique. De plus, par une fantaisie d’éclectisme hardi, le roman apparaît çà et là, à l'entrée principale surtout, et donne à l’ensemble un caractère d'originalité qui en rehausse encore l’harmonieux aspect. C’est grandiose, correct, savant et superbe. Mais pourquoi ce style Renaissance? Pour] moi il n’y a de véritable art chrétien que le gothique. Tout le reste est plus ou moins| païen ou mondain.
L'église a la forme d’une croix latine. L'intérieur se divise en trois nefs auxquelles, à partir du transept, viennent s’en ajouter deux autres, — si l’on peut désigner ainsi la suite de chapelles absidiales qui contourne le chœur. Celui-ci est un chef-d'œuvre de goût et de richesse. On n’y voit que cuivre poli et marbres précieux. Le parquet est en fine mosaïque. Encastré dans la clôture, un petit monument rappelle l'endroit précis où fut découverte la fameuse statue dont je parlerai dans un instant.
Le maitre-autel est monumental. Le dais, le retable, le tombeau, les degrés, tout est découpé dans d’admirables blocs de marbre blanc qui proviennent des fouilles faites dans l’'Emporium, où les empereurs romains enfouissaient les marbres tirés des carrières lointaines. Comme l'indique une inscription, ils furent transportés à Rome sous Titus et Domitien. C’est un don royal de Pie IX. Cet autel est orné de quatre statues — les quatre évangélistes — dues au ciseau du célèbre sculpteur Falguière. A l’un des piedsdroits qui supportent la grande archivolte du chœur, est accolé un saint Joachim du même artiste, — à mon avis, une des belles œuvres de la statuaire du jour.
La chapelle particulière de sainte Anne, remplie d'un nombre incalculable d’ex-voto, — il y en a du reste dans toute l’église, — est à elle seule une merveille. Là repose, dans une niche élégante, surmontée d'un petit dôme richement ciselé, la statue miraculeuse. |
Sec. I. 1888. 11.
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Cette statue date de 1828. Son socle contient sous verre le seul fragment de l'effigie primitive — le côté gauche de la face — qui ait échappé à la rage des septembriseurs.
Racontons ici en peu de mots l’histoire de cette statue.
Le petit bourg de Sainte-Anne d'Aaray — autrefois Keranna, vil/nge d'Anne — fut, diton, le premier endroit de l'Occident devenu chrétien où se soit elevé un sanctuaire consa- * cré à l’aïeule du Sauveur. La première chapelle y fut construite vers l'an 640, d'après la tradition, par saint Mériadec, évêque de Vannes. Avant la fin du siècle, la chapelle fut | détruite par les hordes dévastatrices qui parcouraient alors la Bretagne. L'image de la sainte resta enfouie sous les décombres, et avec les âges toute trace de l'ancienne construction disparut. Il ne resta plus là qu'un champ nommé le Bocenno. Cependant, rapporte la légende, on ne put jamais labourer sur une partie de ce champ. L’herbe y croissait, mais, chaque fois qu'on avait tenté d'y faire passer la charrue, les bœufs avaient reculé effrayés et comme repoussés par quelque puissance invisible,
Ce miracle, ou cette croyance populaire, contribua largement à perpétuer chez le peuple de l'endroit la dévotion à sainte Anne. Cette dévotion s'accrut, se répandit au loin ; et plus tard, dans toutes les parties de l’Armorique, la sainte devint l’objet d'un culte national, Les vieilles épopées bretonnes, exhumées par le savant archéologue M. de la Villemarqué, en font foi, de même que la plupart des anciennes chroniques. Ce senti- | ment semble n'avoir { it que grandir durant la période des 900 ans qui se sont écoulés | entre la destruction de la première chapelle et les événements extraordinaires qui firent | renaître celle-ci beaucoup plus grande et beaucoup plus belle. ,
En 1628, — je ne garantis rien, je raconte les faits comme je les ai recueillis sur les lieux et dans les ouvrages qui traitent du sujet, — un paysan de Keranna nommé Yves Nicolazie, qui s'était toujours fait remarquer par une grande piété envers la patronne du pays, fut témoin de phénomènes singuliers et l’objet d'étranges manifestations. La nuit, il était troublé dans son sommeil par une grande clarté, et, en s'éveillant, il apercevait un flambeau tenu par une main mystérieuse. Souvent aussi, quand il rentrait tard, il voyait la même lumière cheminant à ses côtés. Un soir, un de ses beaux-frères et lui ramenaient leurs bestiaux du pâturage, lorsque, dans le champ du Bocenno, à l'endroit même où l’eau d’une fontaine monumentale s'épanche aujourd'hui, à quelque distance de l’église, | dans trois vastes bassins de granit, ils entrevirent une grande dame blanche flottant au milieu d’une irradiation éblouissante, La vision continua à visiter Nicolazic partout, près de la source, dans sa maison, dans sa grange. D'autres fois, c'étaient de vagues lueurs que Nicolazic apercevait du côté de l'emplacement du vieux sanctuaire, d'où lui arrivaient aussi parfois comme les échos perdus d’une musique ravissante. Le brave paysan, bouleversé par ces prodiges, et ne sachant que faire, se contentait de prier avec ferveur. Sa prière fut exaucée. Un jour, l'apparition se présenta de nouveau et lui adressa ces paroles dans le langage du pays : |
— Yves Nicolazic, ne craignez point ; je suis Anne, mère de Marie. Dites à votre recleur que, | dans la pièce de terre appelée le Bocenno, il y a eu autrefois, méme avant qu'il y eût aucun village, | une chapelle dédiée en mon nom. C'élait la première de lout le pays ; Ü y a 924 ans ct 6 mois | qu’elle a élé ruinée. Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt. Dieu veut que j'y sois honorée.
Revenu à lui, Nicolazic s’adressa à son recteur, qui le traita d’illuminé, et le renvoya rudement à sa charrue. Alors les prodiges se succèdent. D'autres personnes en sont témoins. La contrée s'émeut On insiste auprès du recteur, qui se montre de plus en
plus incrédule, Les apparitions se renouvellent plas pressantes, et, un beau matin, Guillemette Leroux, femme de Nicolazic, trouve, suivant le texte des chroniques, ‘“ douze quarts d'écus disposés trois à trois ” sur une table où, quelques heures plus tôt, le flambeau de la sainte avait jeté sa lumière. !
On savait Nicolazic pauvre: il crut que l'exhibition de cet argent ferait croire à sa sincérité ; il se trompait. Nouveaux obstacles. Bref, sainte Anne lui apparait une dernière fois, et lui dit d'aller éveiller ses voisins. Nicolazic se lève; le flambeau marche devant lui. Les paysans, tirés de leur sommeil, suivent la lueur miraculeuse. Celle-ci les conduit vers le Bocenno, s'arrête sur un coin du champ, monte et descend par trois fois, et disparaît. C'était à l'endroit même où le soc n'avait jamais pu entamer le sol, On creuse, et l'on découvre la statue : une’‘naïve figure en bois, de trois pieds de haut, noircie et rongée par l'humidité de la terre, mais conservant encore ‘ le bleu et l’azur dont l'avait ornée la main pieuse de l'artiste du septième siècle.”
Le recteur va-t-il se rendre cette fois? Non; il se montre plus récalcitrant que jamais. De l'argent, une statue, qu'est-ce que cela prouve ?
Enfin, il serait trop long d'entrer dans tous les détails ; après mainte rebuffade, maint interrogatoire, la bonne foi de Nicolazice fut reconnue, la chapelle élevée, et la statue antique — restaurée par un sculpteur d'Auray — fut installée dans le pieux sanctuaire. Et alors commença cette longue suite de miracles et d'interventions surnaturelles qui ont fait de Sainte-Anne d'Auray un lieu de pèlerinages célèbre entre tous. Comme je l'ai dit plus haut, la chapelle du ‘bon Nicolazic” fut remplacée, en 1866, par la basilique actuelle, l’une des plus remarquables de France, et dont les riches et flambantes verrières racontent phase par phase tonte cette merveilleuse histoire.
Maintenant, si vous avez le jarret solide, et si vous n'êtes pas trop sujet au vertige, montez avec moi les marches de l'immense spirale qui conduit aux embrasures du campanile, Le temps est beau, l'atmosphère est limpide, le coup d'œil vous dédommagera de la misérable nuit que vous venez de passer.
De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit partout des tourelles ou des clochers, qui se font jour à travers les bouquets de verdure. Ici c'est un vieux château dont la poivrière reluit au soleil; là c’est une arche grise jetée pittoresquement en travers de quelque ravin pierreux. Le regard découvre même, malgré la distance, le gigantesque phare de Lorient, dont la silhouette tranche sur le bleu foncé de la mer. Comptez les villages : voici Brech, Plumergat, Pluvigner. Là c'est Plumeret, où se trouve le tombeau de Mgr de Ségur. De ce côté, c'est l'antique ville d'Auray. Plus loin, c'est Carnac et Lochmariaker, avec leurs menhirs, leurs dolmens et leurs cromlechs. En face, au bout de ce ruban sinueux qu'on appelle la rivière d'Auray, c’est l'océan, — parages célèbres où les galères de Jules César remportèrent la victoire navale qui détourna, pour des siècles, le cours des destinées armoricaines.
Mais hâtons-nous de descendre, voici les cloches qui se mettent en branle. Les orgues vont bientôt tonner sous les grandes voûtes : allons nous mêler aux vingt-cinq à trente
! Ces pièces, dit le P, Hngues, étaient les unes du coin de Paris, de l’année 1623, les autres de 1625, et les autres de diverses fabriques. Cinq personnes, entre autres l’évêque de Vanneset le sénéchal d'Auray, purent en avoir une, Longtemps après, Mme de Kervilia donna la sienne aux carmes, qui la conservèrent dans le trésor du couvent, enchassée dans un cristal. Les autres servirent à payer les ouvriers, quand on jeta les fondements de la chapelle.
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mille pèlerins qui encombrent l'église, le cloître des carmes et toutes les avenues qui y conduisent.
Cette foule offre un aspect très original. Tous les points de la Bretagne y sont représentés, avec le costume particulier à chaque endroit, Ce costume est plus accusé chez les femmes que chez les hommes cependant, Le casaquin, le fichu bigarré et la coiffe en constituent les détails caractéristiques. La coiffe surtout, Oh! celle-ci est de rigueur, et présente des variétés infinies. Il y en a de courtes, de longues, d'étroites, de larges, de pointues, de plates, de rondes, de carrées ; les unes se dressent en cônes verticaux, les autres s'allongent horizontalement derrière la nuque; toutes ou presque toutes ont des ailes plus ou moins vastes, souvent artistement plissées, ruchées et tuyautées, affectant surtout les formes les plus diverses, et ornées quelquefois de dessins en broderie qui révèlent une très grande habileté d'aiguille. Cette forme n'est point matière de fantaisie : chaque petit pays a la sienne. Un Breton vous dira : “ Voici ceux de Vannes, voici ceux de Quimper, voici ceux de Ploërmel, voici ceux de Pontivy, etc.” rien qu'à l'inspection des coiffes. Elles ne se ressemblent que par leur blancheur de neige. On dit que l'hermine se meurt d'une tache sur sa blanche fourrure; je crois qu'une Bretonne aimerait mieux une blessure au cœur qu'une souillure à sa coifle, La coiffe est sacrée,
Il y a aussi la céline, (Pourquoi ce mot ne se trouve-t-il pas dans les dictionnaires ?) La câline est portée par les vieilles, Elle est d'étoffe plus lourde et moins blanche ; elle se complique d’une bride noire, et sa forme est toujours la même : celle d’un bec de canard se prolongeant plus ou moins loin derrière la tête, Cette câline, un jupon ne dépassant pas la cheville, un petit fichu croisé sur une taille de six pouces de long, des sabots, un bâton, la bouche sévère et l'œil d'une acuité singulière, telle est la vieille Morbihanaise. Le type est invariable.
Chez les hommes, le costume national tend à s’effacer. Les jeunes portent encore le veston sans basques, avec broderies et garnitures de sequins, mais les vieux, les très vieux, ont seuls conservé les guêtres, les braies bouffantes, et les cheveux longs sous le chapeau à larges bords. Ce qui semble vouloir défier l'avenir, par exemple, ce sont les sabots, Cette chaussure, disparue chez nous depuis si longtemps, est encore d’un usage universel dans les campagnes de France. On entend partout son petit clic-clac au timbre harmonieux comme un pincement de harpe.
Toute cette foule si étrangement costumée est là, causant, chantant, riant, mangeant, priant à haute voix, assise en ronds, cheminant par groupes, avec ces mille rumeurs confuses qui rappellent le murmure des houles, le bruissement des forêts et le bourdonnement des rûches. Maintenant si j'ajoute que les Bretons semblent — comme tous les peuples primitifs du reste — avoir un goût très prononcé pour les couleurs voyantes, on aura une idée du curieux spectacle que nous avons sous les yeux. C’est comme une scène d'opéra.
Jouissons-en quelques instants, puis nous nous dirigerons du côté de la Scula-sancta. C’est une espèce de reposoir sur une estrade très élevée, auquel on arrive par deux larges escaliers, que les dévots gravissent à genoux. Cette construction, toute recouverte de draperies, et tout enguirlandée de drapeaux et de banderoles, se dresse à l'extrémité d'un vaste champ de forme oblongue, appelé le champ de l'Epine. C’est du haut de ce balcon que se fait le sermon du soir, et que la bénédiction du Saint-Sacrement se donne, à la clarté des cierges et des étoiles. A la nuit tombée, cent-trente-deux paroisses seront là, circulant en procession autour de cette enceinte immense, avant de se rendre à l’église.
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C'est ce qu'on nomme en Bretagne “ la retraite aux flambeaux”" J'ai rarement vu de scène plus grandiose, et je n'en ai sûrement jamais vu de si entrainante. (Cette foule énorme, avec ses innombrables points lumineux, qui s'avance lentement en plein champ, sous les arbres, dans les rues, en chantant des cantiques, et portant à la main un cierge S dont la lumière est protégée par une espèce de petit cornet en papier multicolore, c'est non seulement féerique, c'est contagieux. On se laisse émouvoir; on prend un cierge à son tour ; on suit 1n masse — où le paysan coudoie le grand seigneur — et, ma foi, avouons-le, on chante tant bien que mal avec les autres. Chants naïfs dont il suflit d'entendre une fois le refrain pour le répéter ensuite; chants héroïques où se mêle toujours à la pensée intime le sentiment de la patrie, où percent à chaque phrase les préoccupations, les espoirs et les angoisses d'un peuple de marins et de soldats, constamment aux prises avec les éléments ou l'ennemi, Je crois pouvoir me rappeler un de ces refrains ; le voici:
Sainte patronne immaculée, Toi que nous implorons,
Sur la vague ou dans la mêlée, Protège tes Bretons |
# Pour bien comprendre tout le charme de cette poésie naïve, dit l'abbé Nicol, il ne suffit pas de la lire, il faut l'entendre chanter.” Mieux encore, ajouterai-je, il faut la chanter soi-même.
Loin de son pays, loin des siens, au sein d'une contrée encore plus étrange qu'étrangère, entouré de souvenirs héroïques et de légendes mystérieuses, en face de chefs-d'œuvre d'art contrastant avec toutes les rusticités d'une nature primitive, et mêlé par hasard ou autrement à ces imposanies démonstrations religieuses, on se sent dominé, charmé, gagné. Et de grosses larmes viennent vous rouler dans les yeux sans que vous sachiez trop pourquoi.