‹ Sainte-Beuve, documents inéditsChapitre 2 sur 45 · JUSTIFICATION DU TIRAGE · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DU TIRAGE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.

SAINTE-BEUVE ET LES FEMiMES

Sainte-Beuve, comme pour s'excuser d'avoir faitentrer La Rochefoucauld dans sa galerie de Portraits de femmes^ s'exprime ainsi sur son compte : « On pourrait donner à chacune des quatre périodes de la vie de M. de La Rochefoucauld le nom d'une femme, comme Hérodote donne à chacun de ses livres le nom d'une muse. Ce seraient M"^^ de Ghevreuse, M de Longueville, M"'^ de Sablé, M"^^ de La Fayette (i). »

Ces lignes pourraient servir d'épigraphe à ce volume, car, quoiqu'elles soient datées de i84o, c'est-à-dire d'un temps où Sainte-Beuve montait encore la côte, elles s'appliquent à sa vie presque aussi bien qu'à celle de l'auteur des Maximes. Il n'y aurait qu'à changer le nom des femmes qui l'ont embellie, enchantée, consolée pendant quarante ans.

De 1829 à 18G9, Sainte-Beuve connut, lui aussi, deux grandes amitiés et deux grandes passions. Ses deux grandes passions furent pour ]Vr"^ Victor Hugo et M}"^^ d'Arbouville. Ses deux grandes amitiés, pour M"^^ Juste

(\) Portraila de Femmes, p. î?oi.

Olivier el îa princesse Mathilde . Je laisse de côté, parce qu'elles furent surtout des amitiés littéraires, ses relations avec George Sand et M"^^ Desbordes-Valmore , et j'oublie à dessein, à cause de leur caractère purement mondain, je pourrais dire académique, ses relations avec la duchesse de Rauzan, M^^^deCastellaneet M^^MeBoigne.

Ce ne sont pas, d'ailleurs, les seules femmes qu'il ait aimées et cultivées pour un motif ou pour un autre. Elles sont même si nombreuses qu^il serait très difficile d en dresser la liste complète.

Sainte-Beuve aima la femme avant de se connaître, tant il était féminin de sa nature. « Tout enfant, écrivait-il un jour à Victor Pavie, je ne rêvais qu'un bonheur, Ta mour ! » Et nous savons qu'avant quatorze ans, il aima Camille, (( douce blonde au front pur », et Nathalie « au parler sérieux », et que sa plus grande joie^ au milieu de ses triomphes d'écolier, était de penser que, « derrière une jalousie entr'ouverte, quelque forme ravissante déjeune fille à demi voilée, quelque longue et gracieuse figure en blanc, se penchait d'en haut, sur un balcon pavoisé, pour saluer le vainqueur au passage et pour lui sourire. »

Étaient-ce ces premières apparitions de son enfance amoureuse qui lui revenaient de loin en loin, quand il avait soif d'amour pur et qu'il faisait respectueusement la cour à telle jeune fille? Ce qu'il y a de sûr, c'est que le hbertin qu'il était fut toujours désarmé par la candeur et la virginité, comme en témoignent son idylle presque aussitôt rompue qu'ébauchée avec la fille du général Pelletier

ET LKS FEMMES -y

et son roman, trop court, hélas! avec Ondine Valmore.

Si l'amour dont il attendait le bonheur lui procura de grandes joies, il lui causa aussi de grands chagrins. On a prétendu qu'il était impuissant, en s'autorisant d'un passage de son roman de Volupté où il donne à entendre que, pour entrer en jouissance de ses facultés viriles, il avait dû recourir, étant jeune, au bistouri du chirurgien. Mais la chose n'est rien moins que prouvée, je dirai même que je la crois fausse ; en tout cas, qu'il ait subi ou non l'opération dont il s'agit, il appert de tous les documents que j'ai eus sous les yeux qu'il était d'une puissance rare par le désir et qu'il souffrait énormément quand il ne pouvait pas le satisfaire. Au demeurant, il aurait eu grand tort de se plaindre et plus encore d'être jaloux, car, tout laid qu'il était, il eut auprès des femmes des succès qui seraient inexplicables, s'il n'était acquis que, depuis le commencement du monde, la femme s'est presque toujours laissé prendre au miel des belles paroles.

Il n'y a pas que Chateaubriand qui ait été un enchanteur. Sainte-Beuve en fut un autre, quoique avec des moyens dillérenls et des conquêtes moins nombreuses aussi. On sait comment le premier agissait sur la femme : c'était principalement par la mélancolie — et sa mélancolie lui venait de ce que la Sylphide (entendez par là toutes les muses vivantes qui rinspirèrent) était incapable de lui rem[)lir le cœur !. . .

Sainte-Beuve avait, lui aussi, un grand fonds de tris- ^se ; s'il lui venait d'ahoi'd, comme il l'a dit, des mau-

SAlNTË-BEUVE

vaises conditions dans lesquelles il avait reçu le jour, il lui venait surtout de son insatiable curiosité qui, à trentecinq ans^ l'avait fait douter des choses les plus saintes. Mais on pense bien que ce n'est point par le doute qu'il agissait sur la femme, car la femme qui croit ne veut pas qu'on discute ses croyances ; non, c'est plutôt, comme Ta dit quelqu'un qui, sur ce point, l'a parfaitement compris, (( par l'art qu'il mettait à relever à ses yeux la femme qui glisse, à lui voiler sa faute, à lui ennoblir sa faiblesse (i). » Et le Clou d'or nous crie, en effet, qu'il déploya toutes ses qualités de tentateur dans le long siège qu'il livra inutilement à la vertu de M"^^ d'Arbouville.

Cependant, il ne faudrait pas s'imaginer que Sainte- Beuve s'attaquât à toutes les femmes. Il n'en désira, en somme, que quelques-unes et ne rechercha ou ne cultiva les autres que pour leur charme particulier, pour leur beauté, pour leur esprit ou pour leurs aventures galantes. Mais, comme il était très voluptueux et très curieux de son naturel, il trouvait surtout du plaisir dans la société de celles qui avaient eu ou qui avaient encore une intrigue dans leur vie. On devine aisément pourquoi. S'il montra tant de goût, par exemple, pour M^^ Hortense Allart de Méritens, qu'il appelait « femme à la Staël », ce n'était pas, croyez-le bien, parce qu'elle lisait Cicéron en latin et qu'elle en parlait à merveille (i), mais uniquement parce

(i) Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues, p. 66.

{2) Correspondance inédite de Sainte-Beuve avec M. et M^^ Juste Olivier ^ lettre du 2 mars 1849.

Page 1