Sainte-Beuve
Le 11 octobre 1869 Sainte-Beuve mourait à Paris. Celte année 1919 amène donc le cinquantenaire de la mort du grand critique qui semble avoir emporté dans la tombe toute noire critique littéraire, dont il avait été la personnification la plus brillante du dernier siècle.
En effet, nous entendons journellement dire autour de nous qu'il n'y a plus de critique littéraire, et des gens se hâtent, prononçant son oraison funèbre, de s'écrier : La critique se meurt, la critique est morte !
Il est vrai que, si nous ouvrons les journaux quotidiens les plus répandus, nous ne trouvons plus dans la plupart d'enlre eux ces causeries qui faisaient l'agrément, et je dirai plus, la valeur des journaux qu'on publiait il y a un demi-siècle, au temps où l'on faisait encore, les soirs d'hiver, la lecture en famille autour de la lampe ; les uns commentant les analyses que Sainte-Beuve donnait du dernier livre paru ; les autres se délectant aux compte-rendus artistiques qu'adornait le style élincelant de Théophile Gautier; tandis qu'en bas, chez le concierge, ou supputait ce qu'il allait advenir des personnages du feuilleton dont Ponson du Terrail ou Gaboriau annonçait « la suite à demain ».
Parce que la critique littéraire a eu, dans l'histoire du XIX» siècle, un critique comme Sainte-Beuve ; que Sainte-Beuve est mort à la veille de la guerre de 1870 ; que cette guerre a, pour quelques années, bouleversé la vie française et assombri toute une période de notre existence nationale, qui fut celle, hélas ! de notre printemps ; parce qu'il a fallu un certain temps pour nous dégager du souvenir hallucinant de la défaite, et que tout cela n'a pas été sans peser sur toutes les manifestations de notreactivité, il ne s'ensuit pas que la critique ait disparu dans la tourmente et ne s'en soit point relevée.
Ce n'est pas parce qi'e, tel que le clair soleil du printemps, le talent critique de Sainte-Beuve a projeté sur les paysages du romantisme sa lumière intense et pure, qu'on a le droit de dire que, le soleil disparu, rien ne nous guide plus à travers les champs inconnus qu'exploite aujourd'hui la pensée humaine.
Le soleil exclue-t-il les étoiles dont la lumière suffit à guider nos pas.
Morte, la critique ?
Mais elle est plus vivante que jamais au contraire.
Qu'est-ce que c'est que ces conférences littéraires, ces cours de la Sorbonne et d'ailleurs, auxquels nos professeurs les plus réputés et nos meilleurs hommes de lettres prêtent leur talent, si ce n'est de \a critique littéraire ?
Qu'est-ce que c'est que ces études (jue publient les revues sur tant de sujets littéraires, si ce n'est de la critique littéraire ?
Qu'est-ce que c'est que ces livres innombrables où sont présentés, étudiés, commentés, les auteurs
français ou étrangers dont le nom sollicite les foules, si ce n'est de la critique littéraire ?
Je ne dirai pas que la critique littéraire court les rues, mais il est facile de la découvrir où elle fleurit.
Mais il faut bieu en convenir, si la critique littéraire fleurit encore, elle a rarement donné des fruits aussi savoureux qu'à l'époque où le Moniteur publiait les Causkries que Sainte-Beuve avait signées, et où le public se pressait à son cours de littérature universelle.
« Bénédictin laïque, a dit M. Gustave Larroumet, Sainte-Beuve s'enfermait au début de chaque semaine avec les vieux livres et les vieux papiers, e comme dans une cave », le mot est de lui. Il descendait dans la mine, il ouvrait les tombes. Tantôt il lisait une épitaphe illustre et tantôt il remuait la poussière d'un mort oublié. H remontait au jour, chaque lundi, tenant à la main un portrait d'une couleur vive et fraîche, un bijou recueilli dans les cendres, un diamant dégagé de sa gangue, quelques paillettes d'or fin, extraites d'un amas de scories ».
Cet acharnement au travail n'allait pas sans lui causer une réelle fatigue. Aussi, avec quelle satisfaction, avec quelle joie, s'échappait-il de sa rue du Montparnasse pour aller, l'été venu, passer quelques heures de repos à la campagne.
Assez souvent convié à déjeuner chez la princesse Mathilde à Saint-Gralien, il quittait Paris dès la veille. C'est qu'il avait un excellent ami, Chéron,
conservateur à la Bibliothèque nationale, avec lequel il entretenait les relations les plus cordiales. Chéron possédait à vingt minutes de Saint-Gratien, dans le village de Sannois, une propriété où Sainte-Beuve savait trouver un accueil charmant, une conversation de son goût, une chambre confortable et la table servie en plein air, à l'ombre d'un marronnier.
A l'ombre de ce marronnier, Sainte-Beuve goûtait le charme du soir silencieux qui descendait sur la campagne. Ce n'étaient plus, sous ses yeux, les allées ordonnées du Luxembourg, qui lui plaisaient pourtant. Mais c'était le coin où il fait bon de venir s'asseoir, et où Ton voudrait arrêter un moment le cours de la vie.
Là, il se retrouvait avec M. de Montaiglon, qui était le commensal habituel de la maison, et donl il s'était fait un ami, un ami qui professait pour lui tant d'affection, et pour son œuvre tant d'amour, qu'en 1868, il sacrifia de belles matinées de printemps au travail fastidieux de la table du PortBoynl que Sainte-Beuve venait d'achever. D'ailleurs, Sainte-Beuve était très reconnaissant à M. de Montaiglon de l'œuvre utile qu'il accomplissait pour lui; et à l'un de ses correspondants, qui lui avait écrit pour lui demander si la table serait bientôt prête, il répondait : « La personne qui s'en est chargée, et qui la fait à merveille, n'est point un travailleur à la journée et à la tache. Elle n d'autres devoirs. » Il faut ajouter que Chéron, qui hébergeait M. de Montaiglon si volontiers, montait souvent dans sa chambre pour l'aider dans son travail. Ainsi, l'atmosphère de cotte maison de Sannois était constamment remplie du nom de Sainte-Beuve.
D'autre part, Paul Chéron ne cherchait qu'à être agréable au célèbre critique. A la Bibliothèque nationale, il se dépensait constamment pour lui rendre service, et M. de Montaiglon a pu écrire dans un article paru après la mort de Chéron, survenue le 5 mai 1881 : « Plus la recherche était ditTicile, plus il y mettait de sagacité et de passion. Sous ce rapport, personne peut-être ne lui a dû autant d'indications et de vérifications que M. Sainte-Beuve, dont l'amitié a été, pendant de longues années, un des honneurs de la vie de M. Chéron. Il n'y a peutêtre pas un article des Causeries du Lundi (dont il a fait, ce qui était fort difficile, une table excellente), qui n'eût donné lieu entre eux, à un échange de questions, d'indications, de recherches et de réponses. »
N'est-il pas juste de rendre l'hommage qui leur est dû à ces deux collaborateurs consciencieux et bénévoles de Sainte-Beuve ?
D'ailleurs Sainte-Beuve se rendait compte de ce que son amitié avait été bien placée. Il le prouva en marquant à Paul Chéron la confiance qu'il avait en lui, lorsqu'il lui remit en dépôt la correspondance qu'il avait reçue de M"^^ Victor Hugo. Celte correspondance, qui a éveillé la curiosité de plus d'un biographe du grand poète, a été, en grande partie, détruite au moment où .Mi''^ Chéron. la petite-fille de l'ami de Sainte-Beuve et la dernière survivante de cette famille, se décida à prendre le voile. De ce désastre, il est cependant resté une lettre précieuse, celle par laquelle M™« Victor Hugo signifiait à Sainte-Beuve la rupture de leurs relations. Elle appartient maintenant à un ami de la famille
Chéron. Elle est parfaitemeot écrite, même d'une bonne tenue littéraire, contrairement à ce qu'étaient, paraît-il, les autres lettres, celles qui ont été brûlées et qui ne présentaient que des verbiages de peu d'intérêt.
Enfin, c'était toujours avec une hâte joyeuse que Sainte-Beuve se rendait à Sannois.
La première chose qu'il voyait, en entrant chez sou ami Chéron, une fois la porte franchie, était le fameux marronnier, que M. de Montaiglon avait célébré dans une interminable poésie qui n'a pas moins de 73 strophes de 4 vers, et où toute son histoire était contée, dès avant môme l'heure de sa germination.
Cette poésie est peu connue, si tant est qu'elle le soit. La famille Chéron en avait religieusement gardé une copie. On peut se demander comment le grand critique la jugeait à une époque, où il avait pour critérium l'œuvre de Victor Hugo, d'une facture si puissante, ou celle de Musset si aisée, ou celle de Théophile Gautier si pleine d'art. Mais sans doute était-il indulgent à l'auteur prolixe qui n'avait guère que des envolées de poulailler.
Il est vrai de dire que Sainte-Beuve lui-même, en tant que poète, n'avait pas forcé les portes du temple de la Renommée.
Cependant, s'il n'avait pas le tour de main, ou, si vous aimez mieux, le tour d'esprit, il avait, par ailleurs, l'esprit critique trop afTiné pour ne pas sentir vivement ce qu'il n'avait la faculté de rendre par lui-même. N'est-ce pas lui qui, dans un article de la Ihvne des Deux Mondes de mars 1840, avait porté ce jugement sympathique sur Victor Hugo :
« En ces dix ans qui s'achèvent, M. Hugo a donné à lu fois les plus belles marques de son génie lyrique dans les Feuilles d'automne, et de son talent de prosateur dans sa Notre-Dame de Paris. »
DoDC il savait apprécier l'art subtil qui fait que les vers ne constituent pas de la poésie parce qu'ils sont correctement debout sur leurs pieds ; mais, parce qu'ils sont pleins dharmonie, de peinture, qu'ils sont, avec leur voix chantante, évocateurs de rêves, créateurs de visions, qu'ils peuvent toucher et faire vibrer, dans l'àme humaine, les cordes les plus sensibles de toutes les passions violentes et douces, et, aller même jusqu'au fjnJ des cœurs, tirer l'eau profonde des larmes.
Quoi qu'il en soit, c'était toujours, nous l'avons dit, avec une joie nouvelle que Sainte-Beuve se retrouvait sous lombrage du marronnier déjà de belle taille :
Maintenant il est vieux ; il passe cinquante ans,
disait M. de Montaiglon dans sa poésie, composée en 1864. Le plus souvent, par les beaux soirs d'été, le couvert était mis à l'ombre de ses branches
On se réunit là. Le soleil y pâlit
Sans aller jusqu'à la muraille.
La mère y brode auprès de son mari qui liL
Le fils y joue ou bien travaille.
Aussitôt qu'il a plu, l'on y peut retourner Grâce au sol recouvert de gros sable ;
Et quand le soir venu, l'on sonne le diner, C'est là qu'on se vient me'tre à table.
Un jour pourtant, le bel arbre avait failli disparaître. Il n'était pas très grand à cette époque, mais occupait, heureusement pour lui, la bonne place au
milieu des buissons où, jusqu'alors, il avait poussé vaille que vaille.
Car l'altière épaisseur des taillis ombrageait Sa faiblesse d'une ombre injuste ;
Mais, petit à petit, sa taille se changeait D'une plante en un grand arbuste.
Si bien qu'un peu plus tard, faisant une maison
En arrière de celte place, Du bois, dont le fourré lui servait de prison,
On dut sacrifier la grâce ;
Et qu'en le jetant bas pour tracer une cour
On aperçut le nouvel hôte Qui, malgré les gourmands qui se pressaient autour,
Avait déjà la tète haute.
Il était, par hasard, à peu près au milieu;
Il y dut, dans le grand carnage, D'être le seul sauvé de la scie et du feu
On rêvait sou futur ombrage...
On voit comment fut sauvé, une première fois, le marronnier à l'ombre duquel Sainte-Beuve devait, plus tard, venir garer des feux du soleil couchant son large front glabre.
Mais alors l'arbre n'avait pas d'histoire, et s'il fût mort sous la hache, jamais M. de Montaiglon n'eut compose, à sa gloire, son poëme de 292 vers.
Le marronnier de Sainte-Beuve est maintenant plus que centenaire, Mais il faillit périr une fois encore, en 1912, et c'est nous, en somme, qui avons eu la bonne fortune de le sauver.
Chéron, le bibliothécaire était mort ; sa veuve était morte ; sa petite-fille, seule dans la vie, s'était retirée dans un couvent du Carmel. (On m'a raconté que, lors de l'occupation allemande en Belgique où elle se trouvait, elle avait eu à subir le
plus affreux calvaire, avec la mort au bout.) Enfin, la vieille maison de Sannois, si pleine de souvenirs, où l'ouibre de Sainte-Beuve errait encore, dont les murs avaient écouté la lecture de longs passages de son Histoire de Port-Uoyal, composée en partie pendant les heures fraîches des matinées d'été passées dans la chambre hospitalière qu'il habitait chez son ami, la vieille maison de Sannois avait été vendue, et elle était occupée par une école libre placée sous la haute direction du curé de la paroisse.
Elle n'avait [)as été abattue. Au contraire, ses nouveaux proiiriélaires lui avaient annexé un bâtiment léger qui s'avançait au long d'un des côtés de la cour sur laquelle le marronnier étendait ses branches.
Or, l'architecte prétendant que les racines du marronnier pourraient, un jour ou l'autre, nuire à la solidité du petit édifice qu'il venait de terminer, avait demandé au curé de le faire jeter bas. Le curé réunit le conseil d'administration de l'école libre ; on discuta : les partisans de la cour nue et les amis des arbres entrèrent en conflit. Finalement la question resta pendante.
Comment le bruit du projet formé d'abattre le marronnier de Sainte-Beuve se répandit-il jusqu'à Paris? C'est ce que je ne saurais dire. Toujours est-il qu'un soir il en fut question à un dîner de l'Association des critiques littéraires, qu'on s'éleva vivement contre ce geste malencontreux des gens de Sannois qui voulaient jeter bas l'arbre vénérable sous lequel le Maître de la critique avait passé tant de beaux soirs et de calmes matinées, où il s'était abandonné à la poésie de la nature^ où son talent
lassé venait reprendre une vigueur nouvelle pour la plus grande gloire des lettres françaises en général et des littérateurs de son temps eu particulier. Et c'est alors qu'on nous chargea d'intervenir, de menacer au besoin des foudres du Journal des Débats el de toute la presse littéraire de Paris le curé de Sannois et son méchcuit conseil, s'il était donné suite au projet de frapper de mort l'ombrageux marronnier.
Un soir de printemps, un de ces soirs où les feuillages sont plus tendres et partant, sans doute aussi plus attendrissants, nous nous présentâmes à la cure, prêt à toutes les discussions, armé d'arguments, fort de l'appui de cette presse de Paris qui est une puissance. Mais, à peine entré, nous avions cause gagnée. Le curé, d'abord, était du groupe des amis des arbres ; ensuite, ignorant totalement l'histoire de son marronnier, nous venions, en le lui racontant, de doubler sa valeur à ses yeux. Il nous objecta bien, cependant, que l'architecte redoutait que les racines... «Comment! et ce fut notre argument suprême, comment ! monsieur le curé, vous qui avez passé votre vie au milieu des arbres, vous ne savez donc pas que le marronnier d'Inde, œsculus hippocastanum, est un arbre à racine pivotante, à rencontre du peuplier ; et que, tout centenaire qu'il soit, il pivote et pivotera sans que le bâtiment de votre architecte ait rien à craindre de son voisinage. » Le curé, facile à convaincre, était convaincu. Il fit partager sa conviction à son conseil d'administration. Le marronnier de Sainte-Beuve était sauvé.
Si M. de Monlaiglon vivait encore, il tirerait
certainement de cet incident la matière d'une centaine de vers à ajouter à l'histoire poétique du marronnier.
Mais les printemps à venir remplaceront avantageusement M. de Montaiglon, et ce sont les oiseaux qui viendront nicher dans les branches^ qui chanteront, à sa place, la gloire de l'arbre centenaire.
Malgré tout, M. de Montaiglon, prophète, a eu raison d'écrire :
C'est là, quand nous serons du passé
Qui ne vivra qu'en sa mémoire, Qu'il parlera de nous, souvenir effacé !
Devant un nouvel auditoire
De gens qui ne naîtront pas encor de longtemps
El qui l'écouteront à peine Et laisseront nos traits, de plus en plus flottants
Se perdre dans l'ombre incertaine.
L'excellent M. deMontaiglon, travailleur conscient, avait le sens de la modestie ; il ajoute :
Aussi, puisque souvent c'est le vieux marronnier
Qui ravive une vieille image, Tâchons, à notre tour, d'unir et de lier
Notre pensée à son feuillage.
Pour que notre mémoire, errante sur le bord Du profond abime où tout glisse,
Tant que l'épargnera la tiacbe de la mort Avec ses Ibyrses refleurisse.
Si l'image deM.de Montaiglon s'estompe, sien remuant ces vieux souvenirs, nous l'avons une fois encore évoquée, il n'en est point de même de la figure de Sainte-Beuve, car il est des noms disparus de la vie qui passe, qui ne seront point oubliés de la vie qui demeure éternelle et glorieuse, ce sont les
noms de ceux dont la pensée fut grande el le labeur fécond.
Or si Sainte-Beuve, en efïel, ne représentait pas à lui seul la critique littéraire, il la personnifiait presque exclusivement. Les arrêts qu'il rendait avaient quelque chose de définitif. On les recherchait d'autant plus qu'ils étaient redoutables ; et j'ai entendu Gaston Paris conter comment Sainte-Beuve fut pour beaucoup dans le succès de Sully Prudhomme. En 1866, Sully Prudhomme venait d'éditer le livre de poésies qui contient la pièce si connue. . . trop connue, la popularité gâte les plus belles œuvres...
Le vase où meurt celte verveine...
Le jeune homme n'ambitionnait rien tant que d'obtenir quelques lignes du grand critique. Mais il n'aurait jamais pu se résoudre à affronter, lui timide, un personnage important comme Sainte- Beuve. « Alors, raconte Gaston Paris, nous nous en allâmes un soir, la nuit tombée, bras dessus bras dessous, jusqu'à la rue du Montparnasse. Sully Prudhomme tenait dans sa main, bien enveloppé, bien ficelé, un exemplaire de son ouvrage. Ainsi, nous parvimmes à la porte de la maison du Maître. Sully Prudhomme n'osait pas. Ce fut moi qui tirai la sonnette. Au bout d'un moment, une vieille servante vint ouvrir. Et, le précieux paquet lui ayant été remis, l'auteur, le cœur battant, et moi-même nous nous en fûmes à pas pressés, tout comme si nous avions commis une mauvaise action. »
Les confrères de Sainte-Beuve à l'Académie tenaient, eux aussi, en haute estime les jugenjents
qu'il portait sur les travaux de ses contemporains. « Pour les livres, pour les prix », disait-il un jour dans un dîner chez Gavarni auquel assistaient les Concourt, qui l'ont raconté dans leur Journal (3 novembre 1862). « Pour les livres, pour les prix, ils viennent me trouver. Ils me demandent ce que c'est. Ils se renseignent, que voulez-vous ? Ils ne connaissent pas un nom nouveau depuis dix ans. . . Et puis l'Académie a une peur atroce, c'est la peur de la bohème. Quand ils n'ont pas vu un homme dans leur salon, ils n'en veulent pas. Ils le redoutent. Ce n'est pas un homme de leur monde. » Bien que l'Académie française ne se soit pas toujours montrée depuis aussi rigoriste, ce que disait Sainte-Beuve est cependant, en règle générale, demeuré vrai, car « pour les livres, pour les prix i>, ce n'est autre chose qu'un cénacle.
Enfin Auberliu put écrire dans la France: « M. Sainte-Beuve avait triomphé de cette diversité • haineuse d'opinions qui divise si profondément la France : dans tous les rangs, sous tous les drapeaux, il avait non seulement des lecteurs, mais des adhérents et des fidèles. » Il avait ainsi réalisé une sorte d'union sacrée sur le terrain de la république des lettres et cela constituait un succès qui expliquait mieux que toute autre chose, l'estime dans laquelle le tenait celte femme intelligente et lettrée qui fut la seule femme de valeur de la cour impériale, la princesse Mathilde.
Et, de son côté, Sainte-Beuve ne pouvait pas avoir, une estime moindre pour elle dont le caractère forçait la sympathie de ceux qui l'approchaient. « La franchise, chez elle, est une vertu poussée dans
ses dernières limites. 11 ne faut pas la connaître poUr être son ennemi », a écrit Viel Castel (1), et Henri Dabot : « Elle est aussi aimable que son frère l'est
pou (2), »
Sainte-Beuve aimait particulièrement à ranimer de vieux souvenirs: « Vous avez réveillé l'autre jour tous mes souvenirs de jeunesse, écrivait-il à Jules Janin. Les oiseaux alors chantaient plus gaiement, même pour les mélancoliques et élégiaques comme j'étais alors. Vous m'avez rappelé de fraîches matinées. »
Et nous, comme lui, n'aimons-nous pas à nous retourner, de temps à autre, vers les horizons fuyants du passé ?
Cependant, en nous reportant à ces années déjà lointaines, à ce temps où, pour rimer comme le faisait M. de Monlaiglon, il fallait vivre sans fièvre, nous ne pouvons, sans quelque mélancolie, songer (|ue nos devanciers ont eu une part de joie plus complète que nous. Quelqu'un a dit : « Qui n'a connu la France avant 89, n'a su ce que c'était que le bonheur de vivre. » Eh bien, nous, ne sommesnous pas fondés à dire : « Qui n'a connu la France avant 70, n'a su ce que c'était que le bonheur de vivre, la satisfaction de s'arrêter à contempler les feuilles qui poussent, le printemps qui revient, le soleil qui sourit, sans que les deuils de notre âme et les soucis d'une existence douteuse et inquiète n'en viennent assombrir les rayons ? »
(1) Mémoires, T I.
(2^ Souvenirs d'un bourgeois du quartier latin.
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Il n'y avait pas de bicyclettes, ni d'automobiles, ni d'avions. Le cours de la vie était plus lent; comme on le goûtait mieux ! comme on profitait mieux des heures où on avait le temps de lire le dernier livre paru, les jours d'été dans la campagne qui sentait le foin, et de le lire sans hâte, comme il faut lire. Alors la critique littéraire parlait au lecteur et on l'écoutait, on discutait ses avis à l'occasion. Aujourd'hui, on prétend que la critique littéraire est morte. S'il n'y avait que cela ! Mais nous avons prouvé qu'elle ne l'était pas. Seulement, qui profite de ses enseignements ? Ce sont les lecteurs qui sont morts ; car il faut bien l'avouer : on ne sait plus lire.
On ne sait plus lire et on ne sait plus causer, comme causaient sous le marronnier de Sannois les hôtes de Paul Chéron. Que de soirées délicieuses Sainte-Beuve ne passa-t-il pas à deviser ainsi avec des amis très chers tandis que le soir tombait?
On parlait du Constitutionnel où Sainte-Beuve passait des articles; ou bien de Port Royal et de l'état de la fameuse table analytique, ou bien des petits potins de la Bibliothèque nationale, dont Chéron secouait la poussière, chaque soir, sur le seuil du logis. Et puis chacun gagnait sa chambre, d'où, parfois, on pouvait entendre souffler le vent d'orage dans les branches du marronnier.
Le lendemain, après avoir passé la nuit sous ce toit hospitalier, Sainte-Beuve restait encore pendant les heures matinales auprès de ses amis, puis il les
quittait de façon à se trouver au château de Saint- Gratien pour onze heures précises, car la princesse Mathilde, qui l'invitait souvent, tenait beaucoup à l'exactitude. La plupart du temps, il faisait à pied le chemin, goûtant mieux ainsi le charme d'un horizon que les Parisiens n'avaient pas encore envahi.
Lorsqu'il ne pouvait pas combiner son séjour à Sannois avec son invitation à Saint-Gratien, la princesse lui envoyait sa voiture pour le prendre à la gare. « Je compte bien aller vous voir mercredi à mon ordinaire, écrivait-il à la princesse le 5 juin 4864, et par Enghien ; je ne suis pas très sûr de l'heure et du train par lequel je partirai. Vraiment il y a tant de facilité à arriver à Saint-Gratien que je ne voudrais pas que la voiture fît pour moi double course. »
Tout ce qui eut un nom à Paris sous Napoléon III et même sous la troisième République, depuis Renan jusqu'à M. J. Reinach sans oublier Prosper Mérimée, Théophile Gautier, les frères de Goncourt, Taine; Chaix d'Est Ange, Girardin, Flaubert, toute une académie a franchi la grande grille du château Catinat qui servait d'entrée à la propriété de la princesse Mathilde.
Aujourd'hui si les bâtiments de l'ancien château de Catinat et ceux du château de la princesse existent encore, l'ensemble de la propriété a perdu de son caractère par suite du lotissement qu'elle a subi après la mort de Mathilde Bonaparte.
Son château n'est pas autre chose qu'une grande bâtisse carrée, précédée de perrons sur ses quatre faces, et qui semble avoir été exhaussée après coup. Elle apparaît, escaladée de lierre, ce qui la sauve
•d'une banalité désespérante et de sou manque absolu d'esthétique et de proportions.
Quant au parc, c'était un enseuible de pelouses qu'encadraient de hautes futaies joliment entr'ouvertes sur les perspectives pittoresques des hauteurs de Montmorency et de Saint-Prix. Quelle mélancolie se dégagede ce qu'il en reste! Car, ce que nous nous prenons à regretter, en parcourant celles des allées qui subsistent encore, ce ne sont pas seulement tous les étés morts dont les feuilles rousses ont jonché les pelouses, et dont nous sommes trop habitués, au milieu du fracas de la vie moderne, à porter le deuil annuel ; ce n'est pas tant non plus la bonne princesse, comme l'appelaient les gens de son entourage, "qui dort son dernier sommeil dans la crypte de l'église voisine ; non, mais c'est surtout l'époque qu'elle rappelait, celle des matins ensoleillés de notre enfance lointaine, ce temps où nous ne regardions pas en nous, parce que nous n'avions pas encore de souvenirs, et que tout le théâtre de la vie était au dehors, représenté par ces personnages qu-i allaient et venaient sur la scène du monde, grotesques ou glorieux, artistes ou fantoches, et dont, tant et tant, avaient défilé sous ces arbres, et, dans les chaudes journées de juin, devisé avec la maîtresse "du logis de tout ce qui constituait alors l'histoire contemporaine, politique, arts, sciences ou lettres, dont elle aimait à s'entretenir, au courant de tout et de tous, en merveilleuse maîtresse de maison qu'elle était.
Il y avait des coins mystérieux et des choses inattendues dans ce parc de Saint-Gratien. Au détour d'une allée, par exemple, sous des sapins
funèbres, on débouchait tout à coup en plein milieud'un cimetière en miniature ; c'était le cimetière des chiens. La princesse Mathilde aimait les chiens; elle l'a dit elle-même, en racontant une foule d'anecdotes et de souvenirs de ses caniches préférés. Des sièges rustiques étaient disposés auprès des tombes. Que venait faire la princesse, lorsqu'elle s'y asseyait ? Venait-elle prier pour les âmes problématiques des animaux qu'elle avait chéris, ou méditer sur le cruel néant des choses terrestres et des affections les plus désintéressées ?
Des deini-colonnettes marquaient les places où dormaient les toutous bien-aimés ; elles étaient de pierre ou de marbre blanc. Gravées sur le fût, on lisait les inscriptions suivantes : « Blanchette, morte le 14 avril 1838. » —«Soc, mort le 12 février 186i. » — « Chichine, morte le 27 février 1866. » — « Miss, morte à St-Gratien le 12 juillet 1867. » — Et plus tard : « Mouche, morte à St-Gratien le 25 septembre- 1889, âgée de 16 ans. » — « Miss, morte à St-Gratien. le 27 juin 1898. »
Les chiens étaient des bêtes de prédilection pour la princesse Mathilde. Elle aimait aussi ses chevaux,, mais il ne lui en coûtait pas de s'en séparer, quand ils ne lui rendaient plus les services qu'elle attendait d'eux. C'est à propos de la vente d'un vieux cheval qu'elle eut avec Morel, son cocher, cette scène amusante, au cours de laquelle le brave Morel, ne maîtrisant plus l'indigoation qui le suffoquait, se permit de lui dire: «Comment la princesse peut-elle avoir l'idée de se défaire du dernier cheval que nous, ayons, auquel on a présenté les armes ? » Cette-
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suprême évocation des parades de l'Empire n'est-elle pas charmante?
Tandis qu'elle se promenait dans les allées du parc, suivi de sa petite cour d'invités, elle avait toujours à ses trousses un ou plusieurs chiens, et tout en marchant, comme le raconte Concourt, elle jetait « en retournant un bout de profil, une conversation coupée à tous moments par un grand cri d'appel : « Tine ! Tine !» ou « Tom ! Tom ! » un cri d'appelà un de ses roquets perdu dans un massif. »
Pourtant, il n'y a pas que des ombres de bêtes, il n'y a pas que des regrets puérils de joujou cassé, il y a quelque chose de plus dans l'air muet de Saint-Gratien. Lorsqu'on se promène dans ce qui reste encore des anciennes allées du parc de la princesse, on se lait et on écoute, comme si des noms qui furent célèbres devaient être prononcés par quelque dieu sylvestre oublié dans les taillis. Ces noms se présentent à l'esprit comme les feux follels de l'endroit.
Et parmi eux, nous ne pouvons nous empêcher de songer à celui de Sainte-Beuve; Sainte-Beuve qui traversa l'existence de la princesse comme un beau jour d'été terminé par un éclat de tonnerre ; Sainte- Beuve, qui fit sa cour, sans pouvoir jamais devenir courtisan, et dont la rude franchise forme un contraste singulier avec les plates admiralions et les enthousiasmes benêts d'un Rousseau, tel qu'il nous apparaît, à quelques pas de Saint-Cratien, aux pieds de Madame d'Houdetot dans son parc d'Eaubonne, ou dans le fameux Ermitage de iMonlmoreucy.
Mais oui, l'ombre de Sainte-Beuve peut passer et repasser au travers des arbres de Saint-Gratien, plus
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obstinément que beaucoup d'autres peut-être. N'a-t-il pas aimé, adoré ce joli coin de banlieue parisienne? Ne s'est- il pas attardé, en quelque sorte amoureusement, à nous en conter les merveilles dans son étude sur Catinat ? Les merveilles, c'est beaucoup dire. Qu'on ne pense pas trouver dans ce petit village de quoi faire pâmer de joie l'Académie des Beaux-Arts. Quand je dis merveilles, j'entends parler non des trésors de Golconde, mais de ces simples grains de beauté qui paraissent jolis, surtout parce qu'ils sont posés sur un visage aimé. A Saint-Gratien, il n'y a, à proprement parler, de curieux pour les touristes, — indépendamment du buste de la princesse Mathilde par Garpeaux, qui a été placé dans l'église depuis sa mort (1904), — que le tombeau de Catinat que la princesse a fait élever dans cette même église, dont Nieuwerkerke fut le sculpteur, et qui fut inauguré en grande pompe le 25 juin 1860. « Toute cette cérémonie, raconte Sainte-Beuve, et les soins donnés à la tombe nouvelle ont été suggérés, inspirés et surveillés par l'esprit et le cœur d'une princesse bien digne de posséder le domaine historique de Saint-Gratien, et qui, aimant de prédilection sans doute les grandeurs et les beautés de l'art et tout ce qui fait le charme de la vie, met encore au-dessus le patriotisme, l'esprit de vérité, la droiture et les honnêtes gens. ), C'est faire l'apologie de l'homme intègieet bien français que fut le Maréchal, en même temps que celle de l'Altesse impériale qui s'honorait elle-même en honorant la cendre de ce vertueux serviteur du Roi, que les profanateurs de sépultures, en 93, laissèrent religieusement dans sa tombe, tout en volant le plomb de son cercueil^
Dès qu'il eut appris le cheraia de Sainl-Graliea (1861), Sainte-Beuve y alla aussi souvent qu'il put. Ses visites avaient lieu en général le mercredi. C'était le jour où la princesse recevait les hommes de lettres. Le dimanche était réservé aux peintres. Le salon de la princesse s'ouvrait facilement, quelquefois trop facilement. Elle l'a d'ailleurs reconnu elle-même le jour où elle dit à Sainte-Beuve : ;( Si, un jour, on fouille nos correspondances, Monsieur de Sainte-Beuve, on verra que nous avons tendu la main à pas mal de coquins ! »
Elle appartenait à ses invités, sur le coup de onze heures et demie, un peu avant l'heure du déjeuner. Elle arrivait alors la main tendue, et on la lui baisait. C'était régence. Elle répondait par un sourire de son œil italien ; aussitôt la cour était finie ; on se mettait à table, où tout le monde se trouvait à l'aise ; il n'y avait plus de princesse, mais une femme ; il n'y avait même plus de femme, on était enlre hommes, et la conversation prenait un tour animé, chacun plaçait son mot et personne ne sacrifiait son avis; il n'y avait pas de contrainte. Elle savait être garçon jusque dans ses mots.
Un jour Sainte-Beuve, c'était en 1863, se plaignait de sentir la vieillesse approcher ; il était maussade, il perdait sa verve, il n'était vraiment pas dans son assiette. Quelqu'un dit qu'il se forgeait un tas d'idées, qu'il n'avait jamais été plus jeune, ti C'est vrai, s'écria la princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d'idées tristes... N'est-ce pas vrai, Messieurs, que ses articles sont aujourd'hui d'une liberté. . . ça va, ça va... il patauge dans le vrai. » Et Sainte- Beuve de répliquer : « Mon Dieu, oui, la critique
c'est de dire tout ce qui passe par la tête. . . ce n'est que ça ! »
Sainte-Beuve qui, au fond, était un indépendant, ne pouvait que se plaire en pareil lieu. Il y avait sa liberté; il s'en était fait une habitude, au point qu'il écrivait : « Mon Saint-Gratien », comme s'il en eût été quelque peu propriétaire. Il savait qu'il pouvait y venir à son gré et (|u'il y était compris et écouté. Il savait que, s'il avait une requête à présenter, il n'avait qu'à s'adresser à la bonne châtelaine qu'il appelait si joliment : « La Notre-Dame de Saint- Gratien. »
Quand il fut terrassé par la maladie, qu'il lui devint impossible de bouger de chez lui, il ne pouvait s'empêcher de songer à son paradis perdu et il écrivait à la princesse ces lignes mélancoliques : « Voilà un divin temps de campagne. Je l'entrevois à travers mes arbres du boulevard. » On était au 8 juin 1868 et les arbres du boulevard Montparnasse lui faisaient penser à ces arbres séculaires sous lesquels, les années précédentes, il se promenait à pareille époque ; cette idée ne le quittait plus guère, elle devenait angoissante même et devait faire monter souvent des larmes dans ses yeux. Il y revenait le 10 juin . u Je vous vois d'ici, écrivait-il, dans ce Saint-Gratien agrandi et encore embelli, avec les yeux de la pensée. Tout cela me sourit, mais de loin — de trop loin ! » Huit jours après, il ne pouvait s'empêcher d'y revenir encore : « J'assiste en idée à ces bonnes matinées charmées et tranquilles où Soulié et Zeller fournissent l'étolïe d'un entretien que relèvent ça et là bien des vivacités piquantes et d'éblouissantes diversions. Oh ! les
beaux rayons de soleil qui perceDt tout à coup à la traverse ! Je vois d'ici tout cela. » Enfin, il s'écriait avec une mélancolie plus grande encore : « Heureux ceux (jui réunis avec clioix. groupés autour d'une afïeclion, au sein d'une agréable nature, jouissent des douceurs de l'esprit, tout en respirant le bienêtre ! C'est ainsi que la vie a son prix. » Et, tandis que, dans son intérieur bourgeois, les cadeaux de la princesse lui rappelaient le château qu'il pensait bien ne revoir jamais, son esprit se révoltait, si vivant encore, de sentir que la mort stupide de la chair était à sa porte ; que, chaque jour, elle montait vers lui une marche de plus ; qu'elle venait, avec un cortège d'ombres, pour ravir à ses yeux jusqu'au souvenir illusoire des « doux clairs de lune de Saint-Gralien ». Et c'est ainsi que se passa, pour le pauvre père Beuve, l'été de 1868.
L'hiver, ou l'automne plutôt, ramena à Paris, cette année-là comme d'habitude, les hôtes de Saint- Gratien. La princesse reprit sa vie coulumière et rouvrit ses salons, un des derniers salons littéraires, avec celui de M™^ de Païva, entre lesquels aimaient à se partager les hommes de lettres, partage qui, d'ailleurs, irritait fort la princesse Malhilde. Un jour même elle n'en cacha pas son humeur à Flaubert, mais, en femme du monde, elle « se plaignait si)irituellement d'avoir à partager avec de pareilles femmes la société, la pensée de ses amis, d'hommes comme Sainte-Beuve, Taine, Renan, lui volant vingt minutes, lorsqu'ils dînaient chez elle, pour aller les porter chez cette fille ;) (1), ce dont Sainte-Beuve,
)1) Journal des Concourt, 7 août 1867.
désormais, était devenu tout à fait incapable, puisqu'il ne sortait plus de chez lui.
Cependant, s'il fut privé des causeries intéressantes du petit cercle admis chez la princesse, il ne le fut pas de ses relations avec elle. Elle connaissait le chemin de la maison du critique. Elle y avait même dîné plusieurs fois, à sa grande joie, a La maison va sauter comme un agneau », lui avait-il écrit la première fois qu'elle accepta l'invitation qu'il lui fît. Elle y était revenue volontiers. La vieille servante de Sainte-Beuve la changeait des laquais galonnés ; et puis, il lui laissait la liberté de faire elle-même les invitations, à la seule condition qu'il n'y eut pas plus de six convives. Le nombre six atteint, « le petit salon, heureux et comblé, crie : c'est assez ! » Les convives, choisis par elle-même, ne pouvaient que lui plaire ; ils s'appelaient : de Girardin, de Nieuwerkerke, Giraud, M'"® de Lespinasse, le D'' Philippe, Viollel le Duc, Pongerville, tous gens qu'elle aimait à recevoir chez elle et (|u'elle venait recevoir chez Sainte-Beuve où elle présidait, en découpant elle-même, en bourgeoise, comme il convenait dans le décor bourgeois de la rue Montparnasse.
Ce fut à un de ces dîners (I) qu'on travailla M de Pongerville en faveur de Théophile Gautier qui posait sa candidature à l'Académie. Ce bon M. de Pongerville, un bien brave homme, était d'Abbeville comme le poète Millevoye qu'il avait une fois rencontré, ce qu'il aimait à rappeler ; il lui était également arrivé, il y avait de cela
(1) 21 décembre 1868.
quarante-cinq ans environ, d'être présenté au roi Louis XVllI. Et, depuis lors, il avait vécu semblable aux peuples heureux, et, comme il ne s'était plus rien passé d'extraordinaire dans son existence, on ne pouvait lui faire de plaisir plus grand que de lui faire raconter ses vieilles histoires, parler de ces deux choses inouïes qui lui étaient arrivées autrefois. C'est en flattant sa petite manie qu'on lui (il payer adroitement son plaisir de la promesse d'un vote en faveur de Gautier. I.a princesse Mathilde s'amusait follement in petto du résultat de la petite conjuration et de la gravité avec laquelle fut mené le siège de cette conscience académique.
La princesse Mathilde venait souvent voir son malade. Chaque dimanche il pouvait l'attendre. Elle ne manquait pas. Les derniers jours du père Beuve semblaient donc devoir se passer ainsi en profitant de celle amitié princière qu'il avait conquise, il était en droit de le croire, irrévocablement.
C'est alors que se produisit l'incident qui bouleversa de fond en comble le simple programme de sa vie.
Il écrivait au Moniteur Universel, et, quand ce journal cessa d'être l'organe officiel du gouvernement, il consentit à continuer sa collaboration sous la direction de Dalloz. M. X. Fernet explique ainsi, dans un article publié par le Temps sous la date du !"■ janvier 1869, comment Sainte-Beuve ne tarda pas à rompre avec le Moniteur : « Un incident piquant vient s'ajouter à tous ceux qui, depuis plusieurs jours, défraient la curiosité publique au sujet des deux Moniteurs. Parmi les rédacteurs de l'ancien Moniteur, M. Sainte-Beuve, à peu près seul,
était resté fidèle à M. Dalloz. En conséquence, il s'apprêta à faire son entrée dans le nouveau Moniteur Uniccrscl, devenu libre et soi-disant émancipé. Il choisit pour premier article un livre de M. Paul Albert, la Poésie, qui avait inauguré à la Sorbonne l'enseignement secondaire des jeunes filles, institué par M. Duruy. L'article était fait et déjà imprimé ; mais, comme il revendiquait un peu vivement cet enseignement laïque, récemment incriminé par l'évoque de Montpellier, approuvé du pape, l'article n'a pu passer. L'opposition a été soulevée par M. Pointel, nouvel associé de M. Dalloz. M. Sainte- Beuve, informé au dernier moment, a immédiatement retiré son article et s'est retiré lui-même. »
François-Joseph Lecourlier, évêquede Montpellier, prompt à parler et même à agir, avait été du nombre des prélals qui combiillirent l'infaillibilité du pape. Cette fuis il avait peut-être mis un peu trop de bâte à stigmatiser l'enseignement de la Sorbonne, enseignement donné par des esprits libéraux et indépendants, mais alors absolument exempts de sectarisme. Sainte-Beuve, de son côté, attacha peutêtre aussi, en les relevant, un peu trop d'importance à ses mandements. Toujours est-il que, très entier sur ce chapitre, il ne consentit pas à retrancher les critiques que son article contenait à l'égard du prélat, et dont M. Pointel exigeait la suppression. Qu'y avait-il donc dans cet article ? Il y avait ceci : a Parmi les nombreuses idées et les innovations de plus d'un genre tentées par le Ministre de rinslruclion publique, une des plus pratiques et la moins contestable assurément, c'est l'institution régulière de leçons faites dans les diverses facultés
et les principales villes de province, pour l'enseignement secondaire des jeunes filles. L'idée était si juste et si opportune qu'elle a aussitôt porté fruit et porté coup ; elle a eu l'honneur, dès le premier jour, de soulever les colères de ceux qui possédaient autrefois et dominaient l'entier domaine de l'intelligence humaine, et qui, jusque dans leur décadence, quand presque tout leur échappe, voudraient tout garder. Cette colère était de bon augure. Nous avons regretté pourtant de trouver au premier rang des détracteurs, un prélat, homme d'esprit, autrefois bien connu dans la capitale, dans la rue du Bac et aux environs, non point pour ses sermons, ni précisément pour sa grande éloquence, mais pour l'onction, la modération et la morale de ses prônes ou instructions familières, l'abbé Lecourtier. Devenu évêque, et absent depuis bien des années, il s'est empressé de se déclarer un peu vite et un peu à l'étourdi vraiment (si un tel mot est permis à l'égard de ces graves personnages) contre une institution qu'il ne connaissait pas encore. 11 a poussé un cri d'alarme — des cris d'aigle — comme s'il s'agissait de sauver le Gapitole, il a eu même des paroles légères pour « les étudiantes » (style de quartier latin) ; ça a été surtout, le dirai-je? un manque de goût. Ce que c'est pourtant que d'avoir, depuis longtemps, quitté Paris; et d'avoir perdu de vue ce ruisseau de la rue du Bac, si regretté de M*"* de Staël. »
Suit l'analyse du livre de AI. Albert qui n'a rien de subversif ; et, un point, c'est tout.
On n'eût pas fait de bruit que cela passait, et que, huit jours après, on n'y pensait seulement plus.
On se serait contenté de demander à Sainte-Beuve
de rayer celte phrase: u des cris d'aigle,— comme s'il s'agissait de sauver le Capitule, » qu'il eût évidemment reconnu quelle était un peu vive ; que, tout le monde sachant que ce n'étaient point des aigles qui avaient sauvé le Capitole, elle passait un peu la mesure, qu'il l'eût volontiers sacrifiée. Mais M.Poiutel exigeait plus, il voulait lui faire supprimer toute la citation que nous donnons ci-dessus. C'est à quoi l'auteur ne voulut pas consentir et ce qui le détermina à retirer son article.
Un coup de théâtre se préparait.
Le journal le Trmps était en coquetterie auprès de Sainte-Beuve pour l'attirer dans sa rédaction. Enfin, dans son numéro des 2-3 janvier 1869 il insérait triomphalement ces lignes, signées Nefïtzer :
« Une collaboration nouvelle, illustre et enviable entre toutes nous est assurée. Le maître reconnu, M. Sainte-Beuve, vient à nous ; et c'est désormais dans le Temps que paraîtront ces improvisations qui sont des monuments ; ces articles, synthèse merveilleuse d'esprit, de sérieux et de goût, harmonie toujours égale d'une jeunesse inaltérable et d'une maturité consommée ; ces Causeries enfin, qui sont, depuis vingt ans, un sujet incessamment renouvelé d'admiration pour tous les sujets cultivés.
« Le premier article de M. Sainte-Beuve, celui même que le Moniteur a refusé, paraîtra demain. »
Sainte-Beuve avait signé un contrat avec le Temps qui était le journal d'opposition le plus acharné contre l'Empire.
Voilà ce qui allait lui attirer la foudre.
La princesse accourut hors d'elle au n^ Il de la rue Montparnasse, dans cette maison dont elle avait
dit un jour : « J'ai découvert un délicieux petit nid. » Et, à peine entrée dans ce nid délicieux, qui lui rappelait pourtant plus d'un agréable moment passé en conversations de son goût, sous la colère qui lui montait en bouffées, elle se mit à saccager tous les bons souvenirs, dont la maison était pleine, avec des mots qui valaient autant de coups d'ongle ou de coups de cravache. Sainte-Beuve s'entendit traiter par elle, ce jour-là, comme on ne traite pas un laquais. Et, comme tout secoué par cette scène inattendue, ne pouvant placer un mot, la parole coupée à tout instant, s'énervant, il était contraint, malade qu'il était, de sortir un moment et de la laisser en tète à tête avec son secrétaire Troubat, elle continuait la scène avec ce dernier, et, tandis qu'il cherchait à la calmer, elle allait jusqu'à lui crier : ^ M. Sainte-Beuve était un vassal de l'Empire. » Mais M. Troubat, dont la patience était à bout, répliquait à son tour : « Non, princesse, permettez, il n'y a plus de vassaux, il n'y a que des citoyens. »
Ce que la princesse Mathilde reprochait surtout à son ami, ce n'était pas d'avoir rompu avec Dalloz, ni d'avoir critiqué l'altitude de l'évêque de Montpellier. De tout cela, elle se souciait comme d'une guigne. Mais ce qu'elle ne pardonnait pas, ce qu'elle n'admettait pas, c'est (jue Sainte-Beuve ait été porter sa plume au Temps, chez des gens « qui nous insultent tous les jours », répétait-elle tant qu'elle pouvait. Sur ces entrefaites, Sainte-Beuve rentra. La réplique de M. Troubat avait exaspéré encore davantage la princesse Mathilde. Sainte-Beuve fit quelques pas, mais avant qu'il eût trouvé deux
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mols, elle sortit, claquant les portes, et redescendit en ouragan, comme elle était venue.
Sainte Beuve demeurait tout debout au milieu de la pièce. On entendait déjà le roulement de la voiture qui allait en s'éloignant, pour se perdre bientôt au milieu des bruits divers de la grande ville.
C'était fini.
Dans celte affaire, le prince Napoléon se montra moins intransigeant que sa sœur. Il fît tout ce qu'il put pour attirer Sainte-Beuve à l'Opinion nationale, mais il ne rompit pas avec lui, pour n'y avoir pas réussi.
Sainte-Beuve n'était pas l'homme des courbettes, mais il sentait bien qu'il avait perdu une bonne affection ; il était triste, il s'attrista encore plus.
N'y tenant plus, il écrivit le 7 janvier à la princesse Mathilde : « Je n'ai pu considérer l'entrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre. Pour moi, j'ai mis le signet après la visite de dimanche. Le livre se ferme pour moi, ce jour-là à 5 h. 1/2 du soir : se rouvrira-t-il jamais un jour ? »
Il espérait encore que le livre se rouvrirait. Sa lettre du 6 janvier à M. de Lescure en est la preuve : « J'ai eu le contre-coup de l'irritation, lui écrivait-il, et le contre-coup le plus direct, par une visite de la princesse, qui, m'ayant fait l'honneur de venir dimanche, et ayant été charmante pendant une heure, est revenue lundi pour se montrer mécontente et courroucée pendant une demi-heure. Tout cela passera. J'ai écrit, pour me satisfaire, une petite note où je donne ou indique mes raisons, »
Cependant, la princesse, plus vindicative que lui,
mieux portante, — on pardonne plus aisément quand la mort est à votre chevet, — était encore sous le coup de la colère. Il ne reçut pas de réponse.
Il trouvait encore quelque consolation et quelque agrément dans la société d'amis comme Cliéron qui venait le voir souvent. Mais Chéron habitait Sannois où il rentrait chaque soir et c'étaient les soirées qui lui pesaient le plus. « Si l'on pouvait abréger les soirées et les supprimer même, disait-il. je m'en trouverais mieux ; car c'est avec le déclin du jour que l'ennui vient et qu'il tombe sur mon esprit avec l'ombre. L'heure où l'on commençait la journée autrefois, et où l'agrément de la société et de l'amitié succédait à l'étude, et en était comme la récompense, cette heure est lourde aujourd'hui; elle pèse, et j'entre volontiers dans de longs silences. »
Dès lors, il continua d'achever sa vie, ne lâchant pas sa plume, mais glissant de plus en plus vers l'ombre dernière. Les frères de Concourt racontent, dans leur Journal, une visite qu'ils lui firent au cours de février 1869 et écrivent, à ce sujet, cette poignante phrase : « La nuit tombait doucement, et la parole du vieillard devenait, de plus en plus, une parole de clair-obscur, une parole s'approchant du grand silence. »
La princesse l'avait fait souffrir : elle l'avait injurié ; il lui avait offert le moyen de se rétracter. 11 avait fait tout ce que sa dignité lui permettait.
« La princesse Mathilde, disait le comte de Viel Castel, est vive, mais je la crois bonne ; elle a des boutades dans lesquelles elle vous lance à la face : « Ce que vous dites n'est pas vrai. » Mais sa colère ne dure pas. . . Malheureusement, elle n'a pas assez
l'habitude du monde tel qu'il est. Elle croit voir des moulons dans tous ceux qui viennent bêler, et des tigres dans tous ceux qui ne bêlent pas. »
Sa colère, cette fois, avait trop duré. Sainte-Beuve, qui n'était ni un mouton, ni un tigre, était incapable de marcher au fouet; et, pour une fois qu'elle l'avait levé sur lui, c'est au cœur qu'il en était resté blessé. A la réflexion, sou regret en devint immense , mais il était trop tard, et elle dut subir, sans mot dire, la inorlirication de l'insuccès de la démarche qu'elle fit faire à M. Charles Edmond. A cette tentative, celuici obtint pour réponse de Sainte-Beuve: « qu'il était embarqué au Temps dans des articles sur Jomiui et qu'il lui faudrait revenir de trop loin pour redescendre au rivage de Saint-Gratien (i). » C'était une petite vengeance qu'il s'offrait, de bien souligner qu'il continuait sa colhiboration au journal le Temps; et puis, Jomini, général suisse qui avait abandonné Napoléon pour porter son épée dans le camp d'Alexandre, ne devait pas être un personnage bien cher à la famille Bonaparte ; et l'homme qui pouvait passer du temps à écrire des articles sur un tel sujet, oui, oui, vraiment, il était bien loin du rivage de Saint-Gratien.
Cependant, lorsqu'il fut près de sa fin, M. Zeller se chargea de négocier une réconciliation que la princesse, malgré qu'elle eut été rebutée précédemment, eut la générosité de provoquer par l'envoi d'un billet. 11 était grand temps. Les premières feuilles mortes jonchaient les allées de St-Gratien, et le vieillard déclinait, déclinait. Sainte-Beuve, cette
(1^ Souvenirs du dernier secrétaire de Sainte-Beuve.
fois, répondit. Il répoudit et mourut le cœur pacifié. « Il avait trois énormes pierres dans la vessie, nous dit i\I. Troubat, ce qui ne faisait pas honneur à la chirurgie qui avait toujours nié la maladie et n'était pas éloignée de croire à un cancer. »
La princesse Mathilde ne cessa, depuis lors, de défendre avec acharnement sa mémoire contre ses détracteurs. Mais, avec son âme généreuse, comme elle dut souvent regretter son emportement, lorsqu'il ne lui resta plus que ce moyen de racheter une heure de colère.
C'e&t en pensant à toutes ces choses, à toutes ces choses qui ont été vécues, et vécues particulièrement au milieu du décor de Saint-Gralien, qu'un jour de ces temps derniers, nous passions, sans rien dire, en poussant du pied les feuilles sèches, dans des allées que les jardiniers de la princ9s>?e ne ratissent plus, tandis que la gravité du soir enveloppait ce parc qui déjà, lui aussi, n'est presque plus qu'un souvenir.
Et, au moment d'en franchir l'entrée, sur l'emplament de la grille du vieu.K château de Catinat où cantonnaient les artilleurs de la D. C. A. , car c'était l'époque où les Gothas venaient semer la mort sur Paris et sa banlieue, il nous sembla que deux ombres nous suivaient : celle d'une vieille, très droite, en long manteau noir de velours frappé, qu'accompagnait un noble seigneur en costume du grand siècle. La première étoile qui s'allumait dans le ciel, faisait briller les fleurs de lis d'or dun bâton de maréchal de France et les aigles d'une couronne impériale. Plus loin, dans l'obscurité des allées, une
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