‹ Sainte-Beuve et Alfred de VignyChapitre 27 sur 37 · L’ARTICLE DE · texte numérisé non relu

L’ARTICLE DE

Il est clair qu’à cette date l’amitié de Sainte-Beuve a retrouvé toute sa fraîcheur. On sent dans sa dernière lettre le retour d’un accent qui rappelle l’émotion d 'Othello. Seulement la sympathie, au lieu de s’exprimer chez lui, comme autrefois, sous la forme du vers et de l’épître, se tourne en un intérêt nouveau, original, critique. Au lieu de louer, de chanter, son esprit cherche à comprendre, à définir

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

et à peindre. Le moment était bien choisi pour fixer les traits de Vigny.

Il achevait de publier Servitude et Grandeur militaires. L’éclatant succès de Chatterton mettait l’auteur au premier plan. De là le « Portrait » qui parut dans la Revue des Deux Mondes le 15 octobre 1835. C’est à ce morceau que se rapportent les lettres suivantes. La première est un document sur la méthode de Sainte- Beuve : on l’y voit au travail, avec sa conscience, sa curiosité, son extrême souci du détail, du trait ressemblant, de la vie.

Mille remerciemens, mon cher ami, pour votre visite d’hier ; j’étais dans mon logement d’étude à m’occuper de vous en ce moment. J’avais à vous demander

A ALFRED DE VIGNY

l’autre matin quelques détails pour préciser mes souvenirs, mais une aimable conversation d’Emile a suppléé autant qu’il se peut. C’est bien à Loches, n’estce pas ? 98, que vous êtes né ? Monsieur de Vigny votre père avait bien fait la campagne de Sept ans ? Madame de Vigny est de Beauce ? Vous avez fait vos premières études chez monsieur Hix et ensuite vous eûtes un précepteur? Entré aux compagnies rouges en 1814, puis, à leur licenciement, passé dans la Garde en 1816, vous entrâtes dans l’infanterie de ligne vers 1823 ? Est-ce exact? Vous eûtes alors une vie plus éloignée de Paris, et de garnison, jusqu’en 1826. — Vous étiez aux Pyrénées durant l’expédition d’Espagne x. — Marié alors, vous revîntes à 1. Note ajoutée en marge.

LETTRES DE SAINTE-BEUVE

Paris et, après quelque tems de disponibilité, vous quittâtes absolument le service. — Ne m’attendez pas exprès mercredi, je vous prie : je tâcherai d’y aller, mais je ne suis pas sûr de n’être pas occupé par des épreuves ou par quelque dernier feuillet, étant très en retard. J’ai gagné à cela de vous relire tout entier ; recevez d’avance toutes mes admirations pour le Capitaine Renaud qui est une grande et touchante chose, de philosophie et d’art.

Tout à vous d’amitié,

Ce lundi matin. [12 octobre 1835.]

Cette lettre n’apporte pas seulement les renseignements les plus curieux sur les préparations d’un article de Sainte-Beuve et sur les « dessous » d’un portrait. Elle

A ALFRED DE VIGNY

est à comparer avec la version que le critique donna plus tard des mêmes faits.

Ce sont là de pauvres détails, mais il faut bien y insister, puisque Sainte-Beuve n’a pas craint de le faire lui-même et d’en tirer parti contre son ami d’autrefois.

Après avoir fait la critique d’un article de Planche sur Vigny, et reproché à Planche d’accepter trop facilement les prétentions du poète à une « lignée à part » et à une « originalité littéraire sans pareille », il ajoute : « Lorsque j’eus à mon tour un article à écrire, je me gardai bien d’aller consulter de Vigny ni de l’interroger sur ses antécédens... Le Directeur de la Revue et moi nous profitâmes donc d’un moment où il était absent de Paris pour brusquer en apparence et faire passer l’article, dont il n’aurait ensuite

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qu’à prendre son parti. C’est ce qui arriva. L’article, au milieu des éloges, portait sa dose de vérité \ » Voilà un petit morceau qui, au milieu des médisances, porte sa dose d’inexactitude.

Sainte-Beuve continue : « Quant aux erreurs de fait dont parle de Vigny [dans la note du Journal qu’on lira plus loin], elles étaient insignifiantes au point de vue littéraire... » Ce qui est singulier, c’est qu’il y a une de ces erreurs que Sainte- Beuve n’a cessé de reprocher à Vigny : celle qui concerne la date de sa naissance. « J’avais cru M. de Vigny né le 27 mars 1799 ; je le rajeunissais de deux années. Il était né le 27 mars 1797. Personne, pas même celui qui y était le plus intéressé, ne m’éclaira sur cette faute. Les poètes

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