‹ Sainte-Beuve et ChampfleuryChapitre 44 sur 44 · LE COU ROMANTIQUE · texte numérisé non relu

LE COU ROMANTIQUE

DTVETTE GUILBERT

Eugène Baillet, le chansonnier, secrétaire de l'Eden- Goncert, possédait la plus riche collection qui se puisse voir de chansons anciennes et récentes : il en avait de tous les siècles, depuis le xvi«, et il les conservait dans une précieuse armoire vitrée, pas plus grande que celle du fameux Enfer à la Bibliothèque nationale, et dont la clé aurait dû être un bijou en fer forgé, symbolisant toutes les clés de sol ou de fa, auxquelles elle donnait l'essor, quand l'armoire s'ouvrait à deux battants.

Je savais que Baillet avait été lié avec Champfleury, et je fis appel à ses souvenirs. Il me répondit par la lettre suivante (25 juillet 1900) :

< Champfleury me dit un jour : « Dans vos collections, avez-vous de vieilles romances? Je recherche celles qui ont des dessins de Gélestin Nanteuil, mais du Nanleuil de la première heure, du Nanteuil sauvage, et non de ces bonshommes bien dessinés, comme il en a inondé les éditeurs de musique depuis trente ans * . »

— « Donnez-moi une liste, lui répondis-je, et je tâcherai de vous satisfaire. >

1. Champfleury préparait son grand ouvrage sur les Vignettes romanliqaes. Paris, Dentu, 1883.

« Sa liste contenait environ vingt titres; je i les lui procurai tous, il était enchanté... »

Le lendemain, Ghampfleury emmenait dîûer Baillet rue Favart,« non loin de la maison où habitait Spuller, dans un restaurant très fréquenté autrefois par des littérateurs et des hommes politiques... »

C'est là que Ghampfleury recevait, quand il ne dînait pas à Sèvres :

< Maison calme, très calme, presque triste, m'écrivait Baillet, mais on y dînait très bien >. On but du Corton pour accompagner le fromage, et après l'on alla à l'Eden-Concert.

C'était un vendredi, jour de répertoire classique. On y pouvait entendre encore du Déranger, et cela avait bien son charme, quoi qu'en disent les détracteurs du vieux poète chansonnier ; mais on n'y donnait pas que : du Déranger : tous les princes de la chanson, comme on dit aujourd'hui — Xavier Privas est le titulaire actuel — y passaient. On y entendait jusqu'à du Déroulède, dont la note patriotique rejoignait celle des vieux maîtres.

« Un certain nombre de chansons interprétées plurent beaucoup à Ghampfleury, me marquait Baillet, dont je reprends le récit; mais une des artistes attira son regard et le rendit flamboyant, sous le lorgnon qu'il portait en fronçant le nez. « Oh I quel joli coul me disait-il en s'ex-

LE COU ROMANTIQrE d'yVBTTÈ GL'ILBERT 333

tasiant. Quel admirable cou 1... Comment nommez-vous cette charmante personne ? »

— « Yvette Guilbert. »

— « Eh bien, M"' Yvette Guilbert peut se flatter d'avoir le plus beau cou du monde. C'est ainsi que les dessinait Célestin Nanteuil dans ses meilleurs moments, un vrai cou romantique !... »

< Je dois vous dire, ajoute Baillet dans sa lettre, qu'alors Yvette Guilbert n'était pas l'artiste à grande réputation que nous avons connue depuis. C'était une modeste chanteuse, qui gagnait 400 francs par mois. Elle avait interprété ce soir-là Grenadier, que tu m'affliges et la Déesse du Bœuf-gras. J'accompagnai Champfleury au Louvre, où il monta dans le tramway qui le conduisait directement chez lui, à Sèvres.

« Quatre jours après, je recevais le billet suivant :

« Mon cher Baillet,

«7(0 compte sur vous à déjeuner jeudi prochain ^ midi ; nous aurons quelques amis.

<Te dois vous avouer que je suis retourné seul dimanche à VEden-Concert pour admirer une

fois de plus le cou de iH/"' Yvette Guilbert. Surtout Usez bien '...

« Cordialement.

GUAMPFLEURY. >

« Vous voyez, cher ami, continue Baillet,que notre très regretté maître avait ses moments de gaieté. {Cela, je le savais, il en avait même d'exubérants, et de réitérés.) Quant à Yvette, je lui contai la passion que son cou inspirait ; elle en rit tout plein, et me demanda d'être présentée à Champfleury, mais la chose n'eut pas lieu...

« Ceci se passait environ un an avant la mort du joyeux conteur... »

Et c'est la vérité pure, comme chantait autrefois Thérésa.

Ce pauvre Baillet est allé rejoindre aussi, depuis, l'ami disparu, et il reste de lui un volume de Chansons ', dont une. Viens donc ! se chantait à tue-tête par toute la France, en 1858.

Je ne suis pas fâché d'adresser au bon chansonnier ce souvenir, auquel s'associeront l'excellent poète chanteur, Edmond Teulet, et d'autres amis de la Lice chansonnière,

1. L'écriture de Champfleury est, en effet, presque illisible.

2. Chansons et pdils poèmes, avec préface : Fragments de Vhisloire de la, Gogueiie. Paris, L. Labbé,éditcur, 1885.

Page 1