‹ Sainte-Beuve et ChateaubriandChapitre 1 sur 28 · HUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

HUE BONAPARTE

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University of Ottawa

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Sans im peu de polémique, la critique ne vit pas.

Dans une thèse de doctorat, soutenue de^^anl la Faculté des Lettres de Paris il y a quelques années à peine, je me suis efforcé d'établir la sincérité de Chateaubriand en religion ^ .

Un des maîtres éminents appelés à juger le candidat voulut bien dire, à cette occasion, qu'en reprenant lui-même, après un assez long intervalle, l'étude du Génie du Christianisme /»o«r les besoins de son cours, il avait eu l'impression que l'auteur était sincère et que Sainte-Beuve l'avait calomnié.

On pensait alors que l'écrivain des Lundis avait fait planer sur celui des Mémoires dOutre-Tombe des soupçons assez graves, dont l'ombre ne s'était pas dissipée.

Pourquoi le nierais-je ? Si j'ai conçu l'idée de défendre l'honneur de l'illustre apologiste, c'est que j'avais subi moi-même un moment l'influence de ces attaques: convaincu, après des études person-

1. Cette thèse a paru depuis sous ce titre : La Sincérité reli;jiei(se de Cluileaubriaml (Paris, LecolTre, in-12).

nelles, qu'elles étaient injustes autant que séduisantes et insidieuses, je crus faire une bonne action en essayant d'en montrer la fausseté et d'en démasquer la perfidie.

Depuis, chose étrange! j'ai pu avoir parfois l'illusion que j'avais trop bien gagné ma cause.

Presque personne n'a voulu avoir cédé au.x insinuations de Sainte-Beuve; lui-même d'ailleurs, s'il fallait admettre ce qu'on a dit, n'aurait jamais eu r intention de faire croire que, depuis sa conversion. Chateaubriand ne fut qu'un « grand acteur », un grand comédien, — quoicpiil l'ait écrit d'ailleurs expressément ' .

Des critiques sérieux et ordinairement mieux informés ont même laissé entendre que je m'étais donné beaucoup de peine pour démontrer l'évidence et persuader à tout le monde ce que tout le monde croyait avant moi.

Oserai-je dire que ce dernier point est tout à fait inexact. f^

M. G. Michaut connaît bien Sainte-Beuve, à qui il a consacré un gros volume, et il a publié une brochure contre quelques-unes des idées qui sont défendues plus loin. Il n'en écrit pas moins, dès les premières lignes :

« M. Bertrin s'est efforcé de démontrer — // mon avis il a démontré — que Chateaubriand n'a point

1. C/utleaubriand cl son fp'oupc lillcrairc (Caliiinn-l.c'vy. 1889, t. I, p. 1-JI, (Ml note). '

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joué la comédie de la conversion et de la foi... Sur sa route, et en travers de sa route, il a rencontré Sainte-Beuve qui, dans ses deux volumes Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, avait soutenu ou du moins insinué l'opinion toute contraire ' . »

Là est la vérité, il ny a aucun doute.

Et puisque Sainte-Beuve a combattu Chateaubriand dans la loyauté de ses croyances, et, ce qui aggrave tout, d'une ma?iière détournée et captieuse, de même qu'on frappe un ennemi à la dérobée et par derrière, il doit être permis, pour le réfuter, de l'attaquer au besoin lui-même, non en se gardant d'en avoir l'air, selon sa méthode, mais franchement et comme de face.

Parmi les motifs divers qui ont pu le pousser à cette guerre opiniâtre. J'ai cru devoir signaler particulièrement sa haine du christianisme, qui devint chez lui une maladie aiguë dans la dernière partie de sa carrière.

Le jour de la soutenance, un des juges voulut bien approuver l'idée; il en trouva même la confirnia-

1. Insinué dans le texte rédigé en 1849, soutenu plus ouvertement dans les notes que Sainte-Beuve j' ajouta, lorsqu'il publia l'ouvrage en 1860 (Note de M. IMichaut). — La brochure de M. Michaut est intitulée Chateaubriand et Sainte- Beuve (Fribourg, 1900).

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tion dans une parole significative, « à moi rapportée, dit-il, par un académicien qui venait de la recueillir toute chaude de la bouche même de Vautour, en plein Institut, et qui en était indigné : « Dieu, avait « dit sérieusement Sainte-Beuve, c'est mon ennemi « personnel ».

Je n'ignore point, du reste, qu'on ne s'attaque pas sans péril à un écrivain de légitime renommée et dont le prestige peut servir les opinions d'un parti tout-puissant.

Après avoir la l'ouvrage qu'il devait juger, un des maîtres les plus vénérés de la Sorhonne, M. Crouslc, daigna dire à l'auteur :

« Sur la sincérité de Chateaubriand en religion la thèse est irréfutable, je la juge définitive. Quant à Sainte-Beuve, il est pris à partie avec une logique vigoureuse, qui s'impose à l'esprit. Mais il a fallu du courage. Plus vous avez raison et plus on vous en voudra. Vous osez toucher à l'idole; ses adorateurs — car il y en a — vous le feront payer cher. »

La prédiction s'est réalisée.

Peu de thèses ont soulevé plus de colères aveugles ou d'orgueilleux dédains. Peut-être l'auteur auraitil été traité un peu moins durement, s'il s'était contenté d'écrire que la basilique de Notre-Dame doit passer pour un monument de laideur ou que le

musée du Louvre n'est qu'un magasin de bricà-brac.

On peut médire aujourd'hui de toutes les gloires, mais il parait interdit d'effleurer la réputation d'un homme, qui a lui-même gravement et injustement compromis celle d'un écrivain dont la littérature s'honore.

Le parti pris a de ces justices.

Ce n'est pas certes que je prétende n'avoir encouru, dans ce débat, aucune juste critique.

Encore que je ne voie rien à retrancher de ce que j'ai dit, je sais que l'exposition un peu étendue d'une idée qu'on entend établir avec solidité, en obligeant de revenir toujours sur le même trait, conduit souvent à le marquer avec trop de force, et je n'ose me flatter d'avoir échappé toujours à ce péril.

Mais je crois que la vérité de l'ensemble demeure.

Une idée peut surprendre et même choquer, surtout quand elle est présentée sans aucun de ces artifices littéraires qui sont destinés à la voiler à demi, comme si elle avait peur de se montrer à découvert et au grand jour.

Mais si elle est vraie, l'opinion publique finit par le reconnaître et les colères injurieuses ne l'empêchent pas de faire son chemin.

Même dans le monde où, l'auteur des Lundis

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compte le plus de défenseurs passionnés, je sais que certains esprits ont trouvé justes les modestes critiques dont quelques autres se sont montrés si vivement émus.

M. G. Michaut a écrit de son côté, dans le passage même dont j'ai cité plus haut quelque chose :

« M. Bertrin a consacré une longue introduction à prendre Sainte-Beuve directement à partie, à diminuer son autorité, à le discréditer, lui, son caractère et sa méthode. Il y a là soixante-di.i pages, où il lui dit son fait sans aucune indulgence; et, pou/- parler franchement, je ne me chargerais pas volontiers de répondre à quelques-uns de ces reproches. »

Oii le critique déclare qu'il ne peut me suivie, c'est dans les observations que j'ai présentées au sujet d'un passage célèbre, attribué par Sainte- Beuve aux Mémoires d'Outre-Tombe, d'oii on l'a cru extrait pendant cinquante ans et oïi j'ai indiqué le premier qu'il n'était pas.

Une vive polémique s'est engagée à ce propos et, en me provoquant à des recherches nouvelles, elle m'a conduit à une petite trouvaille, qui a peut-être quelque prix.

J'ai pensé qu'il ne serait pas tout à fait inutile de faire passer d'une revue dans un livre ce que

j'ai écrit sur ce sujet, depuis la publication de la Sincérité religieuse de Chateaubriand.

On trom>era donc ici, outre le texte authentique que j'ai découvert, les raisons diverses oii s'appuie l'opinion exprimée par moi sur Sainte-Beuve, au cours de cette polémique .

Ce sont, pour ainsi dire, les pièces d'un procès. Le lecteur, les ayant vues, pourra se prononcer en toute connaissance de cause, pour ou contre les conclusions.

Il fera de même au sujet des pages qui viennent à la suite. Ces pages concernent l'idée étrange sur le voyage de Chateaubriand dans « les solitudes américaines », avancée et défendue par 31. Joseph Bédier, aujourd'hui professeur au Collège de France.

Car c'est, parait-il, une sorte de blasphème d'oser dire, avec documents à l'appui, que Sainte- Beuve ne cite pas toujours exactement. Mais on fait, au contraire, un effort très beau et très méritoire, en cherchant à prouver que, dans sonXoyage en Amérique, Chateaubriand ne fat qu'un « Ta/-tarin sublime », suivant l'expression de M. G. Deschamps, un imposteur, si l'on veut parler avec franchise, un halluciné, si l'on a peur du mot sans avoir peur de l'idée.

Ce double jugement se rencontre sous les mêmes

plumes, et il me paraît que c'est un bel exemple de critique impartiale.

Ceci ne i'ise point M. Bêdier qui, j'en suis sûr, n'a Jamais taxé de sacrilèges les pages ou j'ai essayé de faire voir que, même au point de vue littéraire, Sainte-Beuve ne fut pas tout à fait sans reproches.

C'est donc une double question d'authenticité qui est agitée dans ce qui va suivre.

D'une part, on essaie de montrer qu'une citation importante et très connue, faite par Sainte-Beuve, ne saurait passer pour vraiment authentique.

On soutient, d'autre part, que le Voyage eu Amérique de Chateaubriand n'est pas une invention, due à une imagination trompeuse ou trompée.

Puisque cette dernière question a été traitée défavorablement, non seulement dans une revue mais dans un volume, il convient sans doute qu'un autre volume fasse connaître des conclusions différentes, avec les motifs oit elles se fondent.

La vérité y trouvera peut-être quelque profit.

C'est la justification de ce petit livre, ou, si l'on

veut, c'est son excuse ',

Di'coiiibri' rJOô.

1. En revoyant les articles qu'on va lire, sans en altérer nullement le fond, j'y ai fait les modifications de détail et ajouté les compléments, qui m'ont paru utiles. Ils pn-sentent donc des parties nouvelles; ils sont mis au point.

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