Extrait du Correspondant y 10 juillet
Il supposait et Ton supposait, avec raison, qu'entre la mer de Behring à l'ouest, dans le Pacifique, et la baie d'Hudson à l'est, dans l'Atlantique, le continent ne devait pas former un obstacle continu : il existait sans doute une mer, un détroit, qui permettrait aux vaisseaux de passer d'un océan dans un autre. C'était ce détroit, ce passage que le jeune voyageur avait l'ambition de reconnaître.
On sait que depuis, vers le milieu du xix* siècle, Jean Franklin l'a découvert; il n'en est pas d'ailleurs revenu, ses navires ayant été pris par les glaces. C'est là même, c'est dans les parages où il a péri, que de hardis navigateurs, ayant retrouvé ses traces, ont lu l'histoire de sa découverte et de ses malheurs.
Voilà l'entreprise, dont les périls, comme la gloire, tentaient Chateaubriand.
« M. de Malesherbes, dit-il, me montait la tête sur ce voyage * . J'allais le voir le matin : le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents dessins de la coupole arctique; nous supputions les distances du détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson ; nous lisions les divers récits des navigateurs et voyageurs, anglais, hollandais, français, russes, suédois, danois; nous nous inquiétions des chemins à suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer Polaire; nous devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre contre les rigueurs du climat, les assauts des bêtes et le manque de vivres.
« Cet homme illustre me disait : « Si j'étais plus
1. Son frère aîné avait épousé la petite-fille de M. Malesherbes.
« jeune, je partirais avec vous ; je m'épargnerais le « spectacle que m'offrent ici tant de crimes, de lace chetés et de folies. Msus, à mon âge, il faut mourir « où Ton est. »
En réalité, M. de Malesherbes aurait couru moins de dangers au milieu des solitudes glacées du pôle qu'il n'en rencontra dans sa propre patrie, parmi les politiques sanguinaires qui en étaient devenus les tyrans et en qui il trouva des bourreaux.
Chateaubriand partit donc seul.
Mais il ne fut pas plus tôt sur le continent américain, que les hommes compétents, à qui il s'ouvrit de son projet, lui en firent sentir la folie. Peu à peu, il parut l'oublier : l'explorateur s'effaça devant le voyageur curieux de spectacles nouveaux, et plus encore devant le poète, tout enivré de cette nature inconnue, avide d'en contempler et d'en peindre la beauté, tour à tour grandiose ou gracieuse, fraîche et neuve toujours.
Mais quand il apprit l'arrestation du roi à Varennes, quand il sut, par une gazette tombée par hasard dans ses mains, que les officiers de l'armée se réunissaient sous le drapeau des princes français, il se rappela son brevet de sous-lieutenant, et crut que l'honneur lui faisait un devoir de rentrer en Europe, pour offrir ses services et prendre sa part des périls.
« Je n'avais recueilli, dit-il, aucune lumière sur
le^ but principal de mon entreprise, mais j'étais escorté d'un monde de poésie :
Comme une jeune abeille aux roses engagée, Ma muse revenait de son butin chargée. »
Or de ce butin Tabeille fit depuis beaucoup de rayons de miel.
Chateaubriand a rappelé bien souvent les souvenirs de ce voyage de sa jeunesse, qui le retint moins d'un an loin de la France, mais qui l'approvisionna pour toujours d'émotions et d'images nouvelles.
Il en parla dans le premier de ses ouvrages, cet Essai historique sur les RévolutionSy qu'il entreprit peu de temps après son retour et qui parut en 1797.
En 1801, Atala vit le jour, et Atala était, comme il le dit, une « véritable enfant de la solitude ».
René est du même sang, et aussi les Natchez,
A son tour, le Génie du Christianisme s'inspire, çà et là, de ce que l'auteur a vu et senti alors.
En 1827, le sujet fut traité directement dans le Voyage en Amérique,
Chateaubriand revint enfin sur cette année féconde de sa vie dans les Mémoires d'outre- tombe.
Eh bien, que dirait-on si tous ces récita n'étaient qu'une longue duperie, où l'écrivain se serait moqué poétiquement de tout le monde, y compris ses
meilleurs amis, à moins qu'il ne se fût joué de luimême sans le savoir, et que ces prétendus souvenirs ne fussent que le fruit d'une imagination malade, les rêves gracieux d'un homme éveillé, persuadé qu'il avait vu et qu'il avait fait ce qu'il ne vit ni ne fît jamais..., un songe ou un mensonge?
Et voilà précisément ce que certains critiques ont entrepris récemment de nous faire croire !
Ce n'est pas, certes, la première fois que Chateaubriand est attaqué à propos de son voyage. Dès la publication d'Atala^ quelques détails extraordinaires, et qu'il recherchait pour leur rareté même, avaient trouvé des esprits incrédules : ses adversaires lui reprochèrent d'abuser un peu ses lecteurs.
Mais on n'alla point alors jusqu'à douter qu'il eût visité la « patrie » d^Atala.
Plus tard, cependant, en 1827, un article de V American quarterly Renev^ osa avancer que l'auteur à'Atala n'avait vu ni la Louisiane, ni le Mississipi, ni les Florides.
Cet article étant tombé quelques années après sous les yeux d'un lecteur qui se dérobe derrière le pseudonyme de René de Mersenne, celui-ci en prit occasion de contrôler, à sa manière, les descriptions magnifiques du célèbre roman, du moins celle qui l'ouvre et celle qui le ferme, le tableau du Mississipi et le tableau du Niagara, et il déclara hardiment que les détails qui les composent étaient « des contes à dormir debout ».
Mais on trouva, même dans le camp hostile à
l'écrivain, que ce critique, si sévère à autrui et si
confiant envers lui-même, faisait peu d'honneur à
son savoir et pas du tout à sa littérature. L'attaque resta sans écho.
On le voit : jusque-là les très rares esprits qui osaient suspecter la véracité de notre voyageur s'appuyaient sur des inexactitudes sans importance, qu'ils croyaient remarquer dans ses ouvrages, particulièrement dans les tableaux à'Atala.
C'est un sujet, du reste, où leur opinion rencontrait d'énergiques contradicteurs. Car beaucoup ont célébré, au contraire, la fidélité absolue de la peinture chez Chateaubriand.
Il écrivait lui-môme dans la Défense du Génie du Christianisme :
« Rien n'empêche qu'on ne trouve Atala une méchante production; mais j'ose dire que la nature américaine y est peinte avec une scrupuleuse exactitude. C'est une justice que lui rendent tous les voyageurs qui ont visité la Louisiane et les Florides, Les deux traductions anglaises à' Atala sont parvenues en Amérique; les papiers publics ont annoncé, en outre, une troisième édition, publiée à Philadelphie avec succès. Si les tableaux de cette histoire eussent manqué de vérité, auraient-ils réussi chez un peuple qui pouvait dire à chaque pas : Ce ne sont pas là nos fleuves, nos montagnes, nos forêts. »
Et alors, le mot qu'on a déjàvu : « Âtala est retournée au désert, et il semble que sa patrie l'ait reconnue pour véritable enfant de la solitude, »
L'observation est juste. Il faut dire même que les historiens américains empruntent volontiers des renseignements aux écrits de Chateaubriand sur
leur pays. Ils citent son témoignage et s'appuient de son autorité. Ainsi fait Bankroft, par exemple, à propos des Uchees et des Creeks, dans sa grande Histoire de l'Amérique,
Parmi nous, il ne manque pas de critiques aux yeux de qui le peintre des forêts américaines montre, dans ses tableaux, une exactitude scrupuleuse, impeccable. Pour eux, Chateaubriand est un voyageur qui excelle toujours à bien voir et qui expose très fidèlement ce qu'il a vu.
Un professeur de la Sorbonne, membre de l'Institut, M. Gebhart, le disait encore à propos de la présente querelle, dans un feuilleton Am Journal des Débats (10 janvier 1900) :
« Je suis convaincu que Chateaubriand fut le témoin véridique de ces lointains pays. »
Partout où le critique a pu contrôler son témoignage, en Orient, par exemple, en Grèce, en Italie, il Ta trouvé d'une vérité remarquable :
« Il nous a rendu, dit-il, la sensation à la fois poétique et précise des plus nobles aspects de l'ancien monde... La justesse de sa vision est absolue... L'entrée en Laconie a, dans V Itinéraire, la précision d'une photographie... (Bref), Chateaubriand fut un admirable voyageur... Ici, personne ne saurait découvrir en lui la plus petite trace de charlatanisme ou d'hypocrisie... Il y eut toujours entre son émotion et les spectacles qu'il contemplait et décrivait une harmonie parfaite. »
Beaucoup d'autres ne vont pas aussi loin. S'ils louent la vérité de l'ensemble, ils admettent quelques erreurs de détail. Mais ils ne s'en étonnent pas
moins que des esprits vétilleux incriminent, pour cela, la bonne foi du voyageur; ils ne comprennent point qu'on ait pu avoir la pensée de chercher, dans un poème, la précision d'un manuel de géographie.
C'était le sentiment de Sainte-Beuve. Après avoir lu les observations méticuleuses de René de Mersenne, les supposant justifiées, il écrivait :
« Les critiques qu'on a faites des premières pages d'Atala, quant au peu de fidélité du dessin et des couleurs, nous démontrent que Chateaubriand n'a pas cherché l'exactitude pittoresque réelle; qu'après une ç^ue générale et rapide, il a remanié d'autorité ses sou{>enirSy et disposé à son gré les riches images réfléchies moins encore dans sa mémoire que dans son imagination. »
Sainte-Beuve aurait eu le droit d'ajouter que ses souvenirs eux-mêmes pouvaient tromper l'auteur sur quelques points particuliers : rien n'est plus explicable, car rien n'est plus humain.
Aussi les attaques qui viennent de se produire ont-elles changé de base.
Pour nier la réalité de l'excursion de Chateaubriand à travers le nouveau monde, on ne se fonde plus sur de légères erreurs qui auraient échappé à sa plume d'artiste ; on allègue soit l'usage qu'il a fait des livres de ses devanciers, soit l'impossibilité matérielle où il se trouvait, dit-on, dans son court séjour en Amérique, de parcourir les lieux divers qu'il prétend avoir visités.
C'est un maître de conférences de l'Ecole normale, M. Joseph Bédier, qui a récemment hasardé cette opinion audacieuse dans la Revue d'histoire littéraire de la France ^ .
Les deux longs articles où il cherche à l'établir sont d'ailleurs très étudiés et d'aspect très résistant.
Le critique suit pas à pas le voyageur dans ce qu'il croit avoir été son itinéraire ; son habileté un peu malveillante recueille avec zèle tout ce qu'il a pu écrire sur ce sujet, où que ce soit, dans VEssai, dans Atala, dans le Génie du Christianisme, dans Vltinérairey dans le Voyage en Amérique^ dans les Mémoires d'outre^tombe.
Il rapproche tous ces témoignages, tous ces fragments sans suite, tous ces mots tracés à des époques si différentes, parfois en passant et comme d'une plume distraite; il suppute les distances, rappelle les moyens de communication, les difficultés du voyage, cite les passages des autres voyageurs, dont celui-ci aurait pu s'inspirer dans ses écrits, à supposer qu'il n'ait pas vu par lui-même ce qu'il a peint avec tant de poésie, et de cette étude, qui a dû lui demander beaucoup de travail et de patience, il conclut que Chateaubriand n'a pas connu les paysages américains, dont son pinceau a tracé de si belles images ; il n'est même pas sûr que le jeune voyageur ait rencontré Washington, par qui il raconte qu'il fut reçu à dîner; ni peut-être qu'il ait vu Philadelphie, la première ville qu'il dit avoir visitée après être débarqué à Baltimore.
1. M. J. Bédier est devenu depuis, je l'ai dit, professeur au collège de France.
Ces articles, dont la conclusion est si étrange, ont fait quelque impression sur la partie du public qui suit le mouvement littéraire.
C'est qu'ils flattent notre goût actuel pour le paradoxe.
Quelques-uns y ont vu de plus une arme précieuse contre un grand écrivain, dont ils ne sont pas fâchés, tout en Tadmirant, de taquiner la réputation et d'affaiblir l'autorité.
Et puis, sur les imaginations d'à présent, les chiffres ont un empire fascinateur; on ne prend même pas la peine de les vérifier; on accepte, à peu près sans contrôle, des conclusions où l'arithmétique paraît conduire, si invraisemblables qu'elles soient d'ailleurs.' Peu d'époques ont professé un tel culte pour l'addition et la soustraction.
Dans le journal le TempSy M. Gaston Deschamps a consacré de longues colonnes à résumer l'étude de M. Bédier. Il l'aggrave même en l'analysant, — on le verra plus loin, — et il en arrive à conclure que Chateaubriand pourrait bien n'être, après tout, qu' « un Tartarin sublime ».
La question est donc posée devant l'opinion.
J'ai voulu l'étudier de près à mon tour. Dans une discussion solennelle, j'ai dû m'en expliquer..
Les réponses que j'ai faites ont paru aux juges éminents, qui les avaient provoquées, mériter d'être connues du public.
11 n'est pas bon de laisser s'accréditer des erreurs, fâcheuses pour la mémoire d'un écrivain qui est une de nos gloires.
Il faut faire d'abord une remarque essentielle.
Dans ce que Chateaubriand a publié, en divers ouvrages, sur les lieux, les mœurs, la faune et la flore de l'Amérique, il y a une part qu'il doit aux observations des voyageurs qui l'ont précédé et une part qui vient de son expérience personnelle.
Il a fait comme tout homme qui sait voyager : il a préparé son voyage avant de l'entreprendre ; il ne s'est pas contenté de voir, il a étudié comme il a vu.
Faut-il l'en blâmer?
Assurément non ; et c'est même, je crois, ce dont personne ne sera tenté.
11 n'a pas négligé davantage de consulter les livres compétents, quand il a dû commencer, quinze ans plus tard, ce voyage célèbre aux pays orientaux, dont est sorti Vltinéraire de Paris à Jérusalem,
Mais, en partant pour l'Amérique, les projets grandioses dont se berçait son enthousiasme l'avaient obligé à une préparation plus sérieuse encore ; il avait compulsé longuement, on l'a vu, une multitude d'ouvrages ; il avait pris des notes nombreuses, dont il entendait se servir et qu'il espérait contrôler.
Son absence fut assez courte, je l'ai dit; il renonça à découvrir le passage de la mer Polaire et rentra sans avoir séjourné, autant qu'il y comptait, dans les « solitudes américaines ».
Mais, sur les choses même qu'il n'avait pas vues
de ses yeux, il lui restait le résultat des études qu'il avait faites pour se préparer à les voir.
A l'aide de ces notes précieuses, il put donner dans ses livres des renseignements intéressants sur la topographie des lieux, l'étendue précise des lacs ou des fleuves, les distances qui séparent un point d'un autre, les mœurs des habitants qui erraient alors dans ces régions sauvages, les fleurs qu'on y rencontre et les animaux qui y vivent.
Il a pu connaître par lui-même, et il a connu beaucoup de ces détails, mais il tient les autres des sources qu'il a fréquentées, cela n'est pas douteux.
M. Gaston Deschamps, qui lui est si sévère, a écrit lui-même un livre sur la Grèce d'aujour^ d'hui.
C'est aussi un livre de voyages. Le voyageur voudrait-il assurer qu'il ne doit rien à personne? Aurait-il regardé tous ses devanciers comme indignes de lui fournir des informations, dont il voulût profiter, pour lui d'abord et ensuite pour le public?
Oh! je sais que son ouvrage, alerte et anecdotique, ne prétend pas à l'honneur d'être lourd de substance. Mais si peu qu'il y ait mis de choses instructives, de renseignements précis, oserait-il jurer qu'il ne les tient que de lui-même?
Quant à moi, qui ai visité aussi Athènes, avant de partir j'avais lu, je l'avoue, la Grèce d'aujourd'huiy — et quelques autres « Grèce » encore. Ces souvenirs m'accompagnaient, se mêlant à mes impressions, et si j'avais écrit plus que je ne l'ai fait sur ma trop rapide excursion près de l'Acropole, aux rivages de Délos et dans la plaine d'Olympie,
à moins de me résoudre à ne rien dire qui méritât d'être retenu, j'aurais usé d'autrui sans doute encore plus que de moi-même.
C'est donc se donner beaucoup de peine pour peu de profit que de prouver, à grands renforts de citations savantes, que Chateaubriand a puisé à plus d'une source. Je vous assure que je m'en doutais.
Quand il dit que le lac Erié a 100 lieues, que de la rivière Magette à celle de Saint-François il y a 70 milles, de celle-ci aux Akansas 108 milles, des Akansas au Yazous 158 milles, et de la Nouvelle- Orléans, — oii il déclare nettement n'être pas descendu, -^ 856 milles, par le fleuve, jusqu'à l'embouchure de rOhio, je n'ai besoin d'aucune preuve pour être sûr qu'il n'a pas pris ces mesures luimême, et qu'il met à contribution une science étrangère.
Et de même, je savais d'avance qu'il n'avait pas contemplé de ses yeux la tribu des castors tenant un a conseil général », vers le mois de juillet, pour examiner « s'il est expédient de réparer l'ancienne ville et l'ancienne chaussée, ou s'il est bon de construire une cité nouvelle et une nouvelle digue ». Je soupçonnais bien qu'il ne les avait pas vus abattre les arbres, les traîner, « à l'aide du flottage, jusqu'à leurs villes », ni se retirer dans les bois quand vient la fonte des neiges.
Mais je ne lui en suis pas moins reconnaissant d'avoir recueilli, à mon intention, ce qu'il trouvait de plus intéressant chez les naturalistes ; je lui sais gré d'avoir jeté sur des renseignements, que je ne serais pas allé chercher où ils étaient, les grâces
pittoresques de son style, qui en augmentent si vivement Tattrait.
Peut-on voir là un larcin? Non, assurément.
D'autant que l'auteur ne cherche nullement à dissimuler l'origine de ses informations. Vous vous efforcez d'établir que, s'il a parlé avec compétence des animaux, des plantes et des poissons qu'on rencontre dans ces contrées de l'Amérique, il est redevable à l'américain Bartram, surtout au Jésuite Charlevoix et à quelques autres, dont il a utilisé les ouvrages originaux.
En vérité, à quoi bon cet effort?
Sauf le plaisir de travailler à une collection, en réunissant les passages analogues aux siens retrouvés péniblement dans les relations de ces voyageurs, je ne vois pas bien à quels résultats ce travail peut conduire, puisque Chateaubriand indique tout le premier les sources où il puise.
Lui-même allègue l'autorité du P. Charlevoix et celle de Bartram, pour ne parler que de ceux-là, non pas une fois mais plusieurs. Il se réfère même à des ouvrages où l'on ne retrouve aucune trace de ses emprunts.
Pour ce qui regarde Bartram, en particulier, dans le Voyage en Amérique il nous apprend qu'il avait pris dans son livre des notes nombreuses, que l'on trouvera mêlées aux siennes, sans qu'il lui soit possible à lui-même, après tant d'années, de distinguer son bien de celui d'autrui.
.Le passage est décisif; le voici :
« Immédiatement après la description de la Louisiane, viennent dans le manuscrit quelques extraits des voyages de Bartram, que j'avais traduits avec assez de soin. A ces extraits sont entremêlées mes rectifications, mes observations, mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions, à peu près comme les notes de M. Ramond à sa traduction du Voyage de Coxe en Suisse, Mais, dans mon travail, le tout est beaucoup plus enchevêtré, de sorte qu'il est presque impossible de séparer ce qui est de moi de ce qui est de Bartram, ni souvent même de le reconnaître. Je laisse donc le morceau tel qu'il est. » (Edit. Garnier, p. 91.)
Or c'est justement à travers les pages qui suivent cette formelle déclaration que M. Bédier fait sa cueillette.
Pour tout ce qui précède, je n'oserais certainement pas avancer que Chateaubriand n'ait emprunté aucun aperçu, aucun détail, aucun chiffre. Mais la vérité est néanmoins que, dans les vingt-cinq ouvrages qu'il a eu la patience de dépouiller pour essayer de le prendre en flagrant délit, M. Bédier avoue avoir cherché inutilement des ressemblances.
« Notre recherche des sources, dit-il, est restée à peu près vaine pour les quatre-vingts premières pages du Voyage en Amérique, Assurément, la plupart de ces récits sont tout spontanés. Mais de longs morceaux, l'aperçu des lacs du Canada, la description des cours de l'Ohio et du Mississipi, d'autres encore, doivent être empruntés à des livres
sur lesquels nous n'avons pas su mettre la main ^ » Ainsi voilà qui est à bien remarquer ! Sur la très grande partie du voyage, de Baltimore à Philadelphie, à Boston, au Niagara, aux rives de TOhio, à celles du Mississîpi, à la chaîne des Âpalaches, tout le zèle d'un chercheur opiniâtre ne parvient pas à découvrir la trace d'une inspiration étrangère. La plupart même des récits lui paraissent absolument propres à celui qui les a faits.
Il soupçonne seulement que le narrateur a dû s'aider, pour les détails si précis qu'il donne sur la topographie et les distances.
Et le soupçon est justifié certainement, non seulement par l'impossibilité où serait un voyageur de réunir tant de renseignements, à lui seul, sans le secours d'aucun livre, mais par l'aveu très sincère de Chateaubriand lui-même. Car à propos des notions géographiques, qu'il présente sur le lac Supérieur, — où du reste il n'est pas allé, — il écrit en note :
« C'était la géographie erronée du temps; elle n'est plus la même aujourd'hui. »
Il ne nous cache donc pas, il laisse très clairement entendre, qu'il a suivi sur ce sujet des géographes de son époque. Le jour où ces géographes seront connus, quelque professeur distingué de l'École normale, ou d'ailleurs, composera sans doute un savant article, pour établir laborieusement qu'il est arrivé à Chateaubriand de faire... ce qu'il dit luimême avoir fait.
1. Revue (T Histoire littéraire de France, 15 janvier 1900, page 61.
En attendant, retenons bien que tous les rapprochements, ou à peu près tous, comme dit M. Bédier, signalés entre son texte et celui de Bartram, concernent les pages qu'il a déclaré d'avance contenir des notes de Bartram confondues avec les siennes.
Qu'il ait lu aussi et de très près le P. de Charlevoix, cela ne saurait être douteux. Il s'en est servi tout particulièrement à propos des notions qu'il donne sur l'histoire naturelle de l'Amérique, ainsi que sur les coutumes de ses habitants.
J'ai déjà dit qu'avant de quitter la France, il avait rassemblé beaucoup de notes, dont il a mis la substance dans son Voyage^ du moins en partie.
Il fait, d'ailleurs, précéder ces tableaux de l'introduction très importante que voici :
« Ici finit, à proprement parler, V Itinéraire ou le mémoire des lieux parcourus ; mais il reste dans les diverses parties du manuscrit une multitude de détails sur les mœurs et les usages des Indiens. J'ai réuni ces détails dans les chapitres communs, après les a{foir soigneusement résous et amené ma narration jusqu'à répoque actuelle. Trente-six ans écoulés depuis mon voyage ont apporté bien des lumières et changé bien des choses dans l'ancien et le nouveau monde; ils ont du modifier les idées et rectifier les jugements de Vécri\^ain ^ . »
1. Cliateaubriand a fait de même pour les Mémoires d'outretombe. Il s*est servi d'autrui et a complété ses notes au moyen des ouvrages parus. Il le déclare dans un fragment
Il est impossible de prévenir ses lecteurs avec plus de clarté que les descriptions qui vont suivre n'ont pas été écrites par Fauteur à l'aide seulement de ce qu'il avait observé lui-même. Ce n'est plus qu'une étude faite avec des souvenirs personnels... et aussi avec des livres * .
Et alors, si entre ces livres et son texte, on ren-
inédit conservé à la Bibliothèque nationale (F. F. 12454, fol. 17) :
« Afin de les mettre à jour au moment où j'achève de repasser la lime sur ces Mémoires, j'ai développé mes notes primitives... J'ai cru devoir rappeler mes remaniements pour le soulagement des esprits peu attentifs et pour mieux constater ma complète sincérité... Qu'on se tienne donc averti une fois pour toutes î »
Le malheur c'est qu'on ne veut pas se tenir averti.
1. On pourrait renvoyer à bien d'autres endroits, où Chateaubriand parle des auteurs dont il use. Ainsi fait-il à propos de la grammaire des Hurons : « J'ai puisé la plupart des curieux renseignements que je viens de donner sur la langue huronne dans une petite grammaire iroquoise manuscrite qu'a bien voulu m'envoyer M. Marcoux, missionnaire au Saut-Saint-Louis, district de Montréal. • (Voyage, édit. Garnier, p. 146.) — Dans le Génie (i, v, x), il renvoie à Bartram pour les puits des Florides qu'habitent des crocodiles, et encore à propos du tableau d'une troupe de caïmans embusqués pour assaillir des poissons. Dans le même ouvrage (note VIII, édit. Garnier, p. 558), parlant des ruines du Scioto, il écrit : • On peut voir, sur ce que nous disons ici : Duprat, Charlevoix, etc., et les derniers \'*yageurs en Amérique, tels que Bartram, Imley, etc. Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nous-méme sur les lieux. » Aussi est-il un peu étrange que, abusant d'un mot, dit en passant dans le Génie (p. 91), « Ici, nous ne suivrons pei*sonne », M. Bédier y signale l'attitude « ordinaire - de Chateaubriand au sujet de ce qu'il a écrit sur l'Amérique. On vient de voir des preuves contraires ; remarquons particulièrement le dernier passage : « Nous parlons aussi, etc. • Il n'affecte donc pas de tout vouloir tirer de lui-môme.
contre un certain nombre d'analogies, même assez prochaines, pourquoi s'étonner comme si l'on prenait Tauteur en faute ?
Pourquoi crier à l'imposture et parler irrévérencieusement de sublime Tartarin ?
Ceci ne s'applique point à M. Bédier. Dans le second de ses articles, celui où il traite des sources du Voyage en Amériquey M. Bédier cite impartialement les endroits où l'auteur en parle lui-même, et, à la suite de ses soixante pages, il conclut, avec la même impartialité..., qu'il n'y a vraiment rien à conclure ^ .
M. Deschamps le résume, mais malheureusement sans l'imiter. On a vu qu'il s'autorise de ces rapprochements pour accuser l'auteur de mensonge.
Ce qu'il y a de plus grave encore peut-être, c'est qu'il ne rappelle pas, même d'un mot, même par allusion, les passages si importants où Chateaubriand annonce avec franchise que, pour le fond, ce qu'on va lire n'est pas tout à fait original, et qu'on trouvera même des extraits de certains ouvrages parmi les notes qu'il doit à lui seul.
Ce silence est très regrettable.
L'impression du lecteur en est absolument faussée. Exposer ainsi la question, c'est la défigurer. Est-ce légèreté ou parti pris ?
l .Voici exactement ses paroles : « Conclusion. Nous livrons au lecteur ces documents bruts. Notre enquête demeure trop imparfaite : nous ne saurions encore les interpréter sûrement. » {Revue d'hisloire littéraire de la France^ 15 J' 1900, page 1 18.)
Il faut ajouter que, même au cours des pages qu'il dit être inspirées, çà et là, d'autres récits, l'auteur n'est pas simplement un écho ; il apporte aussi des observations personnelles.
Partant de ce qu'il désire prouver, à savoir que Chateaubriand n'est redevable de rien à lui-même, M. Bédier écrit bravement à propos de l'ours : « Quelques traits seulement sont pris à Charlevoix; J'ignore la source des autres » ; à propos du cerf : <c La source m'est inconnue » ; à propos du bison : « Le premier alinéa seul est pris textuellement à (Charlevoix. Je n'ai pas retrouvé la source des autres » ; à propos des mœurs des sauvages : « Je ne sais où Chateaubriand a pris sa description des rites du mariage sauvage. »
Tout cela suppose établi... ce que vous vous proposez justement d'établir.
Vous dites aussi que vous n'avez pas découvert Fauteur chez qui Chateaubriand a puisé ce qu'il raconte sur le serpent à sonnettes et les serpents de l'Amérique en général.
Et s'il ne Ta puisé chez personne?
Car enfin, si vous aviez eu la chance de découvrir cet auteur vainement cherché, vous admettriez facilement que lui, du moins, il a recueilli ses renseignements sur les lieux mêmes; pourquoi refusezvous de l'admettre pour Chateaubriand, obstinément et en toute occasion? Le préjugé saute aux yeux.
Ce petit chapitre des serpents prête d'ailleurs à
d'autres réflexions. Pour composer les vingt-cinq lignes qui restent, après celles dont il déclare ne pas connaître l'origine, M. Bédier nous conte que l'auteur a compulsé six ouvrages différents.
Six ouvrages, dont trois en anglais, pour vingtcinq lignes !
Cela paraît beaucoup, un peu trop même, pour qu'on arrive facilement à le croire, du moins quand on n'a pas l'avantage, en le croyant, de se payer de la peine qu'on a prise pour essayer de l'établir.
Quoi qu'il en soit, le critique regrette d'abord de n'avoir pu introduire, dans ce qu'il appelle son musée, « le serpent à sonnettes et certain serpent noir et jaune », dont il avoue n'avoir pas découvert la trace, et il ajoute avec une émotion que le lecteur lui envie :
a Du moins, avons-nous eu iRjoie de retrouver le serpent à deux têtes ; nous l'avions recherché avec un acharnement de collectionneur. »
Examinons donc un instant cette perle de la collection qui a tant coûté au collectionneur et dont il est si fier. Elle nous permettra de juger du reste.
Chateaubriand a écrit : « Le serpent à deux têtes est peu commun : il ressemble assez à la vipère ; toutefois ses têtes ne sont pas comprimées. »
Or M. Bédier a fini par rencontrer le texte suivant, chez le naturaliste Bonnet :
« il est douteux que le serpent à deux têtes forme une espèce. On n'en a encore vu que deux : l'un qui fut pris près du lac Champlain et donné en présent à lord Amerhst, et l'autre conservé dans le musée du collège d'Yale. »
J'ai déjà dit que Chateaubriand avait déclaré s'être inspiré de ses devanciers. Ce passage est peut-être un de ceux qu^il a consultés avant d'écrire, quoiqu'il ait été publié en 1795, quatre ans après son voyage.
Mais j'avoue que la comparaison des deux textes ne m'en parait pas du tout la preuve.
Tout ce qu'il y a de commun entre eux c'est la double affirmation que le serpent à deux têtes existe et qu'il est rare.
On n'est pourtant pas tenu d'avancer des assertions contraires à ce que Ton croit être la vérité, sous peine de passer légitimement pour avoir pillé ses prédécesseurs. Quand deuxauteurs parlent avec exactitude, soit d'un même fait réel, soit d'unméme fait imaginaire, adopté à tort par l'opinion, même si l'un ignore ce que l'autre a dit ou va dire, ils se rencontrent nécessairement sur les points essentiels.
Or, c'est à cela que se borne ici la rencontre.
Remarquons bien que les détails donnés par Bonnet ne se trouvent pas dans Chateaubriand, et que réciproquement il y a dans Chateaubriand des détails qui ne se trouvent pas dans Bonnet.
Ce n'est pas dans Bonnet que l'auteur du Voyage en Amérique a pu apprendre que le serpent à deux têtes ressemble à la vipère ; ce n'est pas par son témoignage qu'il a été amené à écrire que les têtes de ce reptile ne sont pas comprimées. Car Bonnet ne dit ni l'un ni l'autre.
Bref sur quatre tdiils^ exprimés succinctement en trois lignes, il y en a deux dont la connaissance n'a pu venir à Chateaubriand de ce que M. Bédier appelle sa source.
Et voilà ce qu'il importe de ne pas oublier! Entre les morceaux, qu'une enquête minutieuse lui oppose, et les siens, il n'est pas rare qu'il existe, en dehors même du style, des différences caractéristiques. Même quand il s'inspire, — et on a vu qu'il ne s'en cache pas, — il modifie souvent les renseignements qui lui viennent d'autrui, et il en ajoute que le texte original ne contient pas.
Je n'en veux demander la preuve qu'aux propres citations dont on se fait une arme contre lui.
De la description rapide qu'il a tracée du poisson d'or, par exemple, on rapproche celle de Bartram.
Voyez cependant ces traits particuliers :
Il écrit que ce poisson est carniçore, ce qui n'est pas dans l'auteur américain ; il donne la couleur de l'or bruni k l'iris de ses yeux, que son devancier dit être d'une belle couleur rouge. Il ajoute qu'une barre brune longitudinale traverse ses flancs, détail très précis qui ne se rencontre point dans Bartram. Enfin, le no^i même est différent : si l'on en croit Bartram, les Indiens appelaient ce poisson, centre rouge^ et lui raconte qu'ils l'appelaient poisson d'or. On sait d'ailleurs que rien n'est varié comme les noms donnés aux poissons par le peuple : ils changent d'un canton à l'autre.
Nous pourrions présenter des observations analogues au sujet de la plupart des passages comparés. Pour ne rappeler qu'un autre endroit, en plaçant Tune à côté de l'autre les deux descriptions des
femmes Muscogulges. celle de l'ouvrage américain et celle du Voyage^ M. Bédier reconnaît lui-même que le second écrivain rapporte un usage que le premier semble avoir ignoré : celui d'une sorte de concours où les femmes se disputent le prix du chant ^
Ce n'est donc pas un écrivain qui se contente de démarquer l'œuvre d'autrui. Le rapprochement des textes, si on le fait au point de vue des dissemblances, que M. Bédier s'est donné le tort de trop ilégliger, amène à lui donner raison quand il écrit, comme on l'a vu :
« A ces extraits (aux extraits d'autrui) sont entremêlées mes rectifications, mes réflexions, mes additions, mes propres descriptions » ; et ailleurs :
1. Sur ces faits M. Bédier a répondu depuis diversement. Pour l'usage dont il vient d'être parlé, il se contente d'en nier l'existence a priori, ce qui est commode mais ce qui ne peut passer pour une réponse au point de vue du plagiat. Sur le poisson d'or il écrit: « En elfet... Chateaubriand nous apprend que le poisson d'or est Carnivore : découverte inappréciable, car tous le Fpoissons sont carnivores ou presque » {Revue d'Histoire littéraire, t. VIII, p. 102). L'ironie est quelquefois déplacée ; elle l'est surtout quand on se donne l'air de répondre avec une facilité victorieuse, et qu'on ne répond pas, en réalité. Et c'est peut-être le cas ici. Car M. Bédier ne dit rien absolument ni du nom de ce poisson ni de la barre longitudinale qui traverse ses flancs; etc. Pourquoi cache-t-il ces détails à ses lecteurs, tout en affectant de réfuter aisément ce que j'avance? 11 est évident que ces détails suffisent à montrer qu'entre le texte de Chateaubriand et celui de Bartram, il existe, comme j'ai voulu l'établir, « des dinV'rences caractéristiques ». A quoi bon alors cette ironie triomphante? — Une ou deux autres remarques sur la même page du Correspondant m'ont paru plus justes, et j'y ai fait droit, dans le texte actuel, en supprimant les passages qui on étaient l'objet.
E l'OlH L KTLDE DU VOYAGE IlE CUATEACBltlAND EX AMIJl[(Ji;E
N. B. Le pointillé indique le iracé tl'itiiKÏraira dont cet article combat l'eDsomble.
« Nous parlons aussi d'après ce que nous avons appris nous-même sur les lieux ^ . »
Voilà la vérité, et la vérité reconnue, proclamée d'avance, par lui-même ! De l'usage qu'il a fait de ses sources, on ne peut donc rien conclure contre la sincérité de ses récits. M. Bédier Tavoue; et il a raison. Aussi a-t il cherché ailleurs une base qu'il jugeât plus solide pour ses attaques^.
1. M. Bédier, qui ne veut pas en général que Chateaubriand ait rien su par sa propre expérience, plutôt que de lui reconnaître ce mérite, aime mieux s'accuser lui-même en bien des endroits, comme je l'ai dit, de n'avoir pas su mettre la mainsur les ouvrages qu'il a exploités, et il va même encore au delà : il préfère — chose piquante! — soupçonner Chateaubriand de s'être fait à lui-même dos emprunts! Ainsi, il ne craint pas d'écrire que, pour peindre la tempête qui l'assaillit à son retour d'Amérique, l'auteur des Mémoires s'est contenté de copier, — très imprudemment, puisqu'elles étaient déjà connues, — les Tempêtes fameuses des Nalrhez et des Martyrs^ alors qu'il est évident que c'est la poésie qui s'est inspirée de la réalité, comme il paraît tout naturel, et non la réalité de la poésie, ce qui serait tout à fait nouveau. Ayant à décrire une tempête, Chateaubriand ne pouvait pas ne pas mettre à profit le souvenir de celle qu'il avait essuyée à sa rentrée en France, et que mentionne déjà le Voyage en Amérique, composé, d'après M. Bédier, avant 1800, c'est-àdire une dizaine d'années plus tôt que les Martyrs. Avancer le contraire, c'est vraiment pousser un pou loin le désir de déprécier l'exactitude de S03 récits.
2. Le voyageur anglais Cawer use lui aussi assez souvent de ses prédéccsseui's. M. Bédier écrit lui-même (2* article, p. 03) : « Il est curieux de constater qu'ici — et en plusieurs lieux Cawer a fait comme Chateaubriand : il a pris ce discours à Charlevoix »>. Cola n'empêche pas cependant que Cawer ait réellement vovagé on Amérique durant les années i7GC, 1767 et 1708. M. 'Deschamps va-t-il aussi le nier? Il le doit, s'il veut être d'accord avec lui-même.
Voici le résumé de ce nouveau réquisitoire :
Chateaubriand est parti de Saint-Malo le 8 avril 1791 ; il est rentré au Havre le 2 janvier 1792. Arrivé tardivement à Baltimore, le 10 juillet, il s'est rembarqué à Philadelphie le 10 décembre. Il n'a donc passé que cinq mois sur le continent américain. Or il n'est pas possible qu'en cinq mois il ait parcouru tout le pays qu'il dit avoir exploré.
Pour en donner la preuve, M. Bédier trace alors l'itinéraire qui lui semble ressortir des endroits divers de ses livres, où Chateaubriand a parlé de son voyage, soit longuement, soit en passant ou seulement par allusion.
C'est justement cet itinéraire qu'indique le pointillé tracé sur la carte que l'on vient de voir. Il est hypothétique, et, à mon sens, en grande partie inexact.
Commençons par définir avec précision ce que le voyageur décloiTe formellement avoir visité.
Il a visité Baltimore, Philadelphie, New-York, Boston, où il est allé saluer àLexington,dans le voisinage, « le premier champ de bataille de la liberté américaine ». Revenant alors à New-York, il a pris le paquebot qui faisait voile, sur l'Hudson, jusqu'à Albany. C'est à ce moment que, accompagné d'un guide, il entre dans les forêts vierges pour se diriger vers le Niagara.
Le voilà dans l'enivrement où le jetaient les
grandes solitudes !
« Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête si fière! Tout à coup je vins m'énaser contre un hangar. Sous ce hangar s'offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'ai vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroqi\ois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages . On lui payait ses leçons en peaux de castors et enjambons d'ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau, pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ de noire armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du nouveau monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : « Ces messieurs sauvages et ces dames sauva gesse s. » Il se louait beaucoup de lalégèrelé de ses écoliers; en effet je n'ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal; il criait aux Iroquois : A s^os places! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons. »
Chateaubriand contempla avec ravissement la cataracte du Niagara qu'il a si magnifiquement décrite.
De là, s'associant à une caravane de planteurs, — son guide était rentré à Albany , — il s'avança vers Pittsburg, descendit l'Ohio, aperçut les ruines indiennes, qui se trouvaient à l'endroit où le Scioto entre dans cette rivière, vit « l'en-haut » du Mississipi, la Louisiane, qui s'étendait alors sur les deux rives du fleuve, pénétra dans les Flo rides, conversa avec des sauvages de la tribu des Natchez, et aussi avec des Muscogulges et des Siminoles, passa les montagnes Bleues, et, par les terres défrichées, gagna Philadelphie, où il se rembarqua pour la France .
Voilà, quant à son itinéraire, les seuls points qui ressortent nettement de ses récits !
Le reste se compose de tableaux ou d'épisodes, et aussi de notions géographiques, qu'il puise parfois ailleurs, nous l'avons vu, que dans ses observations de voyage.
Si l'on veut s'en tenir à ses affirmations catégoriques, et ne pas le conduire où il ne dit nulle part être alléj il ne faut pas étendre ses courses plus loin, ni essayer de déterminer avec précision ce qu'il a laissé dans le vague et ce qu'il nous est impossible cependant de savoir autrement que par lui.
Revenons donc sur les grandes étapes de son voyage, sur celles du moins pour lesquelles il est besoin de fixer le sens qu'il donne à certains noms, ou à propos desquelles on l'attaque.
Il n'y a pas à insister tout d'abord sur l'excursion à la cataracte du Niagara.
M. de Mersenne a querellé l'auteur d'Atala au sujet de la distance d'où l'on entend le bruit de la cataracte. Mais il phraît, d'après M. Bédier même (p. 552), que c'est lui qui se trompe.
Il se trompe aussi, de l'aveu unanime, sur la région d'Albany au Niagara.
Ce qui amène à dire que, si sa méthode avait quelque valeur, si des erreurs suffisaient à prouver qu'on n'a pas vu ce dont on parle, c'est lui, c'est ce critique anonyme et rodomont, qui serait convaincu de n'être jamais allé à la cataracte.
Sur les bords de TOhio, M. Bédier arrête Chateaubriand pour lui chercher noise à son tour.
Il prétend que, dans la saison de l'année où le voyageur dut arriver à Pittsburg, c'est-à-dire, d'après lui, vers la mi-septembre, TOhio n'avait pas assez d'eau encore pour qu'on pût naviguer : il n'est navigable qu'au printemps et à l'automne, et l'automne ne commence qu'en octobre. Or, les chiffres sont les chiffres, le commencement d'octobre ce n'est pas la fin de septembre.
Ceci est évidemment une mauvaise guerre. C'est vouloir ferrailler malgré tout et pour le seul plaisir.
Car, outre celte chicane un peu vaine sur le début d'une saison, qui peut commencer, en réalité, un peu plus tôt ou un peu plus tard, suivant les années, puisqu'il a étudié ces questions M. Bédier sait bien que, sauf les bateaux trop pesants, l'Ohio permet la navigation à toute époque.
Voici, d'ailleurs, un texte décisif. Je le prends
dans un ouvrage de ce siècle : Voies de communication aux Etats-Unis^ par Henri Stucklé (p. 433) :
« Les eaux de TOhio offrent une belle navigation pour des bateaux à vapeur de première classe, pendant six mois, et pour des bateaux tirant peu d'eau pendant tout le reste de Tannée, lorsque les glaces n'interrompent pas les communications. »
Comme on était alors à la fin de l'été, ce dernier péril n'existait pas ; et, d'autre part, Chateaubriand usa de bateaux légers, nous le dirons tout à l'heure. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il naviguât alors sur rOhio.
Mais aurait-il préféré, on ne sait par quelle étrange fantaisie, des bateaux lourds et d'un grand tirant, il pouvait très bien trouver la rivière en état de les porter.
Car, « à vrai dire, écrit le voyageur Michaux, celui même qui raconte que les gros chalands ne peuvent flotter qu'au printemps et à l'automne, à vrai dire, en cas de pluies abondantes daris les monts AUeghanys (ou Apalaches), on peut descendre rOhio en toute saison », et plus facilement encore, n'est-ce pas, quand on se trouve à la veille même de l'automne, ce qui était alors le cas de Chateaubriand.
M. Bédier cite lui-même ce texte, qui ne souffre pas de réplique. Aussi bat-il en retraite; il dit n'avoir voulu que « marquer une difficulté » et avoue que notre voyageur a bien pu descendre rOhio à ce moment de l'année, même en chaland.
Mais alors pourquoi lui avoir cherché cette querelle d'Allemand?
En tout cas, il n'y a pas à en tenir compte, c'est chose entendue.
Chateaubriand s'embarque donc sur l'Ohio. Mais dans quelle sorte d'embarcation?
« On pouvait alors, dit M. Bédier, descendre l'Ohio et le Mississipi, soit en pirogue, soit sur de grands chalands de transport. »
11 faut remarquer que le voyage en pirogue était deux fois plus rapide que le voyage en chaland.
M. Bédier le sait et le dit. Mîiis il admet malgré cela — ne serait-ce point même à cause de cela ? — que le voyageur s'est embarqué sur un chaland destiné principalement aux marchandises.
Aurait-il donc existé alors de ces lourds bateaux, employés au service régulier de la rivière?
Évidemment non. Même, — toujours d'après M. Bédier, — on n'en trouvait point de fabriqués d'avance à Pittsburg. Chacun d'eux « ne servait que pour un seul voyage d'aval. Faute de pouvoir remonter les courants du Mississipi, ils étaient vendus à l'arrivée à la Nouvelle-Orléans comme bois d'arrimage ou comme bois à brûler. 11 en résulte qu'on ne les construisait chaque année à Pittsburg que sur commande ».
On voit maintenant tout le profit qu'il y a pour la thèse à préférer le voyage sur les gros bateaux au voyage sur de petits canots légers. Ceux-ci étant toujours prêts et faisant la route bien plus vite, le voyageur, s'il en use, pourra partir beau-
coup plus tôt, n'ayant pas à attendre qu'on fabrique un bateau exprès pour lui, et il descendra le courant beaucoup plus vite.
Seulement on trouvera peut-être que des deux manières de naviguer, Chateaubriand n'a pas dû nécessairement choisir celle qui sert le mieux l'opinion malveillante de M. Bédier et qui l'eût incommodé lui-même davantage. A moins d'avoir perdu le sens, il aura fait son choix justement à rebours.
Il est vrai que la navigation en canot paraît au critique quelque chose de si extraordinaire, qu'il assure n'avoir pas besoin de preuves pour être convaincu que Chateaubriand ne l'a pas pratiquée.
J'avoue que ceci m'étonne étrangement.
Car on naviguait alors sur les rivières d'Amérique bien plus en canot qu'en chaland. C'est en pirogue que le voyageur Michaux va sur l'Ohio de Weeling à Limestone; c'est en pirogue que le voyageur Smith descend l'Ohio et le Mississipi, du confluent du Kentucky jusqu'à la Nouvelle-Orléans. A son tour, le voyageur Bartram, dont M. Bédier use si abondamment contre notre écrivain, parcourt les rivières américaines sur un simple canot.
M. Bédier me permettra-t-il de lui dire que le jour où il lui plaira de visiter, lui aussi, après Chateaubriand, la- cataracte du Niagara et le reste, s'il se mêle un peu aux habitants, s'il tient à vivre de leur vie, il n'affrontera pas autrement que dans un canot la vaste étendue même des grands lacs.
Car c'est le moyen de naviguer commun dans ces contrées ; je le tiens de voyageurs qui en arrivent.
Et à supposer que notre distingué contemporain
préfère la rapidité et le confortable des bateaux à va* peur, je n'ai pas besoin de rappeler que Chateaubriand ne pouvait faire comme lui.
En 1827, Fauteur du Voyage en Amérique écrivait (p. 206) :
« Aujourd'hui des bateaux à vapeur sillonnent ces lacs où l'on voyait à peine, il y a trente ans, quelques pirogues de sauvages. »
Ceci montre de plus qu'on a tort de dire que le voyageur n'a pas parlé de pirogues. Il n'a pas écrit qu'il avait descendu l'Ohio en pirogue, dît-on. Mais a-t-il écrit davantage qu'il l'avait descendu en chaland?
En l'absence des renseignements précis qu'il ne donne pas sur ce point, si elle désire interpréter son silence, la critique a le devoir de supposer qu'il a usé des embarcations dont il parle sans cesse et non de celles dont il ne parle jamais.
Car je ne me souviens pas d'avoir vu une seule fois les chalands nommés dans ses divers récits américains. Que s'ils l'étaient, par hasard, ce serait, à coup sûr, très rarement.
Les canots, au contraire, sont rappelés sans cesse. On dirait que l'auteur ne connaît pas d'autre moyen de naviguer sur les cours d'eau du Nouveau Monde.
Et d'ailleurs, quoi qu'en pense M. Bédier, il a dit bien des fois qu'il naviguait lui-même en canot. Par exemple :
« Le ciel est sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot^ qui fuit devant une brise légère » [Voyage,^, 75).
Un peu plus loin :
« 5ept heures du soir. Nous avons traversé la fourche de la rivière et suivi la branche du sud-est. Ayant tiré notre canot à terre, les uns ont amassé des branches sèches, etc. » (p. 75).
On trouve même, dans ces récits, le souvenir d'un usage qui peut nous paraître étrange, mais qui est pratiqué aujourd'hui encore parmi les Indiens de ces régions.
Quand on a besoin de passer dans une rivière qui ne communique pas avec celle où Ton navigue, ou bien si la rivière fait un trop long détour, et qu'il y ait avantage à « couper des pointes », le canot est retiré de l'eau et porté sur les épaules.
« Demain, nos hôtes nous aideront à porter notre canot à un fleuve, qui n'est qu'à 5 milles du lieu où nous sommes » (p. 79).
Mais alors, dira-t-on, pourquoi s'associer avec des colons, si l'on ne doit pas fréter, à frais communs, un bateau de transport ?
Pourquoi? Mais parce qu'il était impossible de voyager seul dans ces déserts, sans s'exposer aux plus graves périls. M.Bédier le sait bien, puisqu'il écrit :
« Les deux rives du fleuve étaient infestées de sauvages eh embuscade, qui tiraient sur les « chairs blanches », ou attaquaient la nuit la pirogue amarrée. »
La prudence exigeait donc qu'on fît partie d'une caravane.
11 y avait ainsi sur les rivières des groupes de canots voyageant ensemble, qui formaient comme des flottilles. Ces flottilles sont rappelées plusieurs fois par Chateaubriand.
Dans AtalUy par exemple, il peint la tribu des Natchez remontant l'Ohio sur une foule de pirogues. Les Mémoires d* outre-tombe parlent à leur tour de ces « nacelles d'écorce », de ces « canots s'avançant à la file » Fun derrière l'autre, dans lesquels les Indiens s'aventurent sur le lac Erié, si renommé cependant par ses tempêtes. Le péril n'était pas le même, naturellement, sur les eaux plus calmes des fleuves.
Concluons donc — on ne peut faire autrement — que Chateaubriand a voyagé en canot avec sa caravane. Nous verrons plus loin les conséquences.
Mais jusqu'où la flottille esl-elle descendue?
M. Bédier pense que le voyageur est allé, d'après son récit, jusqu'à l'endroit même où s'est élevée depuis la ville de Natchez.
Quant à M. G. Deschamps, il est bien plus hardi.
Si nous en croyons le Voyage en Amérique^ écritil avec décision, Chateaubriand est arrivé jusqu'à la Nouvelle-Orléans.
Je m'imagine qu'on embarrasserait beaucoup M. G. Deschamps en lui demandant ses preuves. Quels sont les textes où Chateaubriand aurait dit cela? M. Deschamps n'en cite aucun et, en réalité, il n'y en a point.
L'écrivain donne la distance de la Nouvelle-Orléans à l'embouchure de l'Ohio. Mais il ne dit pas, je pense, qu'il l'a lui-même mesurée, non plus qu'il ne dit avoir mesuré la circonférence du lac Erié, qu'il
évalue à 100 lieues, ce qui est d'ailleurs tout à fait inexact.
N'attribuons point, par inattention ou malveillance, à ses observations personnelles de simples notions de géographie ou d'histoire naturelle, quand il a pris soin lui-même de nous épargner toute confusion, en nous avertissant d'avance des obligations qu'il avait envers autrui ^
« Dans ses Mémoires d'outre-tombey ajoute M. Deschamps, il réduit son itinéraire à une excursion vers le pays des Natchez. »
Ceci est plus juste, — sauf l'intention.
Le critique veut faire entendre que, s'étant aperçu qu'il en avait trop dit peut-être dans son Voyage^ l'auteur prit soin depuis, dans ses Mémoires^ de se montrer plus modeste.
Mais les dates suffisent à détruire ce soupçon désobligeant, et M. Descliamps a commis la distraction de ne pas le remarquer. Chateaubriand a composé cette partie de ses Mémoires aidant de publier son Voyage, qui n'a paru qu'en 1827.
S'il avait eu la crainte qu'on lui prête, il lui était très facile de ne pas écrire, ou, si elle était déjà écrite, de modifier, de supprimer même, dans son manuscrit, la page qui l'inquiétait, dit-on, et dont il
1. Dans le même ouvrage, le voyageur parle longuement du Mexique et des républiques espagnoles. Quelqu'un oserat-il en conclure qu'il prétende avoir parcouru ces contrées, alors qu'il déclare formellement n'être allé que dans les États-Unis? 11 ne suffit donc pas qu'un lieu soit nommé dans son livre, pour que l'écrivain soit réputé dire qu'il l'a visité. On est môme un peu étonné d'avoir à insister ainsi sur ce point.
avait senti le besoin de restreindre la portée.
Au reste, M. Deschamps s^exprime, à mon avis, avec assez d'exactitude, quand il dit du voyage de Chateaubriand sur le Mississipi que, d'après les Mémoires, il s'est borné à une pointe vers le pays des Natchez.
Pour Chateaubriand, le pays des Natchez n'est pas seulementle village où se trouve leur centre principal; c'est toute la région qu'ils fréquentent et habitent successivement dans leurs courses de nomades.
Et Chateaubriand a raison d'entendre ainsi le mot.
Avant que les Indiens eussent été cantonnés dans des territoires déterminés, ce qui a été fait au XIX® siècle, chaque tribu avait véritablement pour pays la contrée qu'elle parcourait sans fin, où elle se transportait d'un point à l'autre suivant les circonstances et ses besoins, particulièrement quand la chasse, dont elle vivait, l'obligeait à quitter un canton où le gibier devenait rare.
Or il est certain que les Natchez occupaient de cette manière la rive gauche du Mississipi, au nord de la ville qui porte aujourd'hui leur nom.
Il parait même qu'ils arrivaient parfois jusqu'à l'Ohio, d'après ce que laisse entendre Chateaubriand. Car c'est dans le lit de l'Ohio que le chef Chactas raconte à René l'histoire d'Atala, « une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natchez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bétes, fuit devant une légère brise ». La tribu est venue ainsi en « remontant le Meschacébé, à l'aide des.contrecourants ».
C'est donc le long de la rive orientale du Mississipi que Chateaubriand place ces nomades. Voilà, à ses yeux, quel est leur pays ^
Du reste, qu'il faille donner au mot ce sens étendu, quand il parle de la visite qu'il fît chez ce peuple, c'est ce qui me paraît résulter clairement de ce qu'il dit lui-même.
On voit, par exemple, au cours de Y Essai historique, qu'il n'avait jamais conçu le projet de se rendre vers le sud du Mississipi. En effet, dans cet ouvrage, composé pendant les années qui suivirent immédiatement son retour, expliquant le dessein chimérique qu'il avait eu d'atteindre l'extrémité du continent américain, il écrivait :
« Je me serais mis en route, marchant directement à l'ouest, en longeant les lacs du Canada jusqu'à la source du Mississipi, que j'aurais reconnue. De là, descendant par les plaines de la haute Louisiane jusqu'au 40® degré de latitude nord, j'eusse repris ma route à l'ouest. »
Entre les régions situées vers le 40® parallèle et la ville actuelle de Natchez, la distance est énorme, comme il est aisé de s'en convaincre en jetant un regard sur la carte. Il n'y a donc pas à supposer, ainsi que je l'ai vu faire par des géographes, que Chateaubriand pouvait être descendu tout à fait au sud, peut-être parce qu'il y était conduit par son itinéraire primitif. Le texte qu'on vient de lire est péremptoire.
Mais il a écrit, de plus, dans une page qui se
1. Il écrit nettement : « Sur ce grand fleuve (le Mississipi s'étendait la domination des Natchez » {Voyage, page 179).
trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale :
« Qu'aurais-je été faire aux embouchures du Mississipi, moi qui voulais cheminer vers le nord? »
II devait penser de même du village de Natchez, qui est à quatre jours seulement des embouchures, et qui n'offrait d'ailleurs rien d'intéressant à sa curiosité.
Aussi dit-il formellement qu'il n'a pas visité la partie méridionale du fleuve. « Cet en-bas du fleuve ressemble peu au Mississipi que j'ai décrit ;ye n'ai peint que Ven-haut où fanais passé * . »
Ven-hauty ce ne peut pas être évidemment la partie où est située la ville qui s'appelle aujourd'hui Natchez. Car, en ne considérant même le Mississipi qu'à son point de jonction avec l'Ohio, la ville de Natchez paraît très loin de se trouver dans « l'enhaut » du fleuve » ; elle est très nettement dans « l'en-bas ». Si Chateaubriand l'avait visitée, il ne pourrait dire, en aucune façon^ qu'il n'a parcouru le Mississipi que dans la partie supérieure de son cours. Il suffit de considérer la carte un instant pour s'en convaincre.
J'ajoute que cet endroit montre clairement en quel sens on a le devoir d'interpréter, pour rester fidèle aux règles de la critique, ceux des autres passages sur la visite de l'auteur aux Natchez, qui pourraient paraître douteux si on les étudiait isolément.
Ne faisons donc pas voir au voyageur plus de pays qu'il ne dit en avoir vu pour le simple plaisir de