‹ Sainte-Beuve et Chateaubriand: problèmes et polémiquesChapitre 25 sur 26 · UN ARTICLE RÉCENT SUR LE « VOYAGE EN AMERIQUE · texte numérisé non relu

UN ARTICLE RÉCENT SUR LE « VOYAGE EN AMERIQUE

Le présent volume était déjà imprimé et prêt à paraître, quand le Mois littéraire et pittoresque (décembre 1905) a publié un article très important sur Fauthenticité du Voyage en Amérique,

L'auteur, agrégé des lettres et professeur dans un des grands lycées de Paris, M. Gabriel Aubray, tout en faisant l'éloge personnel de M. Bédier, combat sa thèse avec autant de vigueur que de verve. Il adopte et fait siennes les idées qui viennent d'être exposées dans ce volume et les raisons mêmes où elles sont appuyées.

Nous regrettons de ne pouvoir reproduire ici ces pages vivantes, pleines d'esprit et de bon sens. En voici du moins une analyse et quelques extraits.

Le critique laisse d'abord entendre que tout ce beau zèle contre la sincérité du voyageur est inspiré, chez beaucoup, par l'arrière-pensée de jeter des doutes sur la sincérité du chrétien.

Je n'ai guère dit cela moi-même ; car je n'ai guère eu en vue que la tentative de M. Bédier, et je sais M. Bédier incapable d'obéir à de telles inspirations.

Mais l'observation a été faite déjà par d'autres. Elle m'est venue en particulier d'un homme connu, très considérable et très considéré. Pour lui, c'est le croyant, c'est l'apologiste qu'on poursuit dans le voyageur d'Amérique.

M. Gabriel Aubray paraît avoir la même idée.

D'après cette thèse, écrit-il, « Chateaubriand est un halluciné ou un menteur... et voilà, pour discuter de sa sincérité religieuse avec M. l'abbé Bertrin, une forte présomption contre lui » .

Entrant ensuite dans l'examen du système, qui vient d'être combattu ici, il fait remarquer, comme nous, que l'itinéraire tracé par M. Bédier sort tout entier de son imagination.

« Une telle randonnée est manifestement impossible... Seulement Chateaubriand ne Ta jamais racontée nulle part. Cet itinéraire échevelé, c'est M. Bédier qui l'a fait, victime d'un jeu de textes, qui est un des moyens de la philologie les plus féconds et les plus perfides. »

Nous avons dit qu'en parlant des Natchez, Chateaubriand entend le pays occupé par ces tribus, et non la ville, qui depuis a porté ce nom (V. pp, 202- 209). M. Bédier a bien voulu trouver cette idée « ingénieuse », mais il ne l'a pas admise ; elle ruine sa thèse ^ On a vu que M. Burony adhère absolument.

1. Il lui reconnaît cependant une véritable valeur, car il écrit (3" article, p. 86) : « On voit la portée de l'argument; elle peut être très grande... si mille part Chateaubriand ne s'est

M. Gabriel Aubray fait de même; voici ses paroles :

« Et vous voulez lui faire dire, pour la joie de Técraser, cette bêtise qu'il a descendu le Mississipi jusqu'à son embouchure ; qu'après avoir, en été, rempli sa vision des sites variés du Nord, il s'est enfoncé, venant la saison des pluies, dans les plaines sans fin de l'Alabama et de la Géorgie et qu'il a en quelques pages, en quelques lignes, ou plutôt en un mot, fait tenir 1.500 ou 2.000 lieues d'exploration ajoutées aux 500 autres!

€ Mais il a dit le contraire, et justement dans la version inédite que vous citez :

« Quand je touchai aux Natchez en 1791, rien n'était « encore réglé dans ce pays (donc, grammaticalement, « le pays des Natchez, et il l'a seulement touché). »

« Épiloguez après cela sur ce mot « les Natchez », faites.

lui signifier, contre la grammaire et l'évidence, au lieu

du pays indéterminé où errent de la Nouvelle-Orléans à

rOhio les sauvages Natchez, la ville très lointaine des

Natchez, qui n'existait pas en 1791, et cela sous prétexte

qu'en 1822 Chateaubriand a écrit cette phrase : « Si je

« revoyais aujourd'hui les États-Unis, je ne les reconnaî-

€ trais plus; là où j'ai laissé des forêts, je trouverais des

« champs cultivés. Aux Natchez (et je traduis encore, moi

expliqué plus clairement qu'aux passages déjà produits, Bertrin sera autorisé à dire que, par les Natchez, il n'entendait pas la ville des Natchez, mais tout le territoire de parcours de la tribu. Et l'on n'aura rien à lui répliquer. » Devant ce qu'il appelle « la conjecture adroite de M. Bertrin », M. Bédier abandonne donc le texte principal sur lequel il s'était d'abord appuyé : Quand je louchai aux Natchez. Et il ne se fonde plus que sur ceux dont nous montrons facilement (pp. 204-217) le caractère insignifiant dans la question qui nous occupe (Patrie d'Atala et hutte de Céluta, description d'Apalachucla, route des Natchez à Salem, etc.). En relisant ce passage après un long intervalle, je trouve qu'il ressemble beaucoup à une retraite, opérée avec des combats d'arrière-garde qui masquent un peu le mouvement.

« au pays des Natchez), au lieu de la hutte de Céluta, € s'élève une ville de 5. 000 habitants » ; traduisez ce mot de quelqu'un qui, errant aux brandes de Sologne, dirait : « Nous suivions à peu près des sentiers que relie « maintenant la grande route des Pyrénées à Paris par « Toulouse et Limoges», dans ce sens qu'il prétend être allé à Toulouse et aux Pyrénées, ce sont là pures jongleries de mots et qui prouvent seulement aux tètes carrées le péril de ces soi-disant méthodes critiques dont on fait vanité ^

« Car rien ne prévaut contre ce fait : Nulle part Chateaubriand n'a écrit avoir descendu jusqu'aux plaines du bas Mississipi, et il a une fois écrit le contraire. »

Quant à Targument tiré des sources « livresques » dont le Voyage en Amérique s'inspire, voici comment s'exprime le Mois :

« M. Bédier a recomposé l'itinéraire avec tous les noms de lieux cités dans les romans ou à travers les notes, extraits et traductions du Voyage cV Amérique- Après quoi, enlacé lui-même dans sa captieuse malice à double fond, il s'évertue à retrouver à travers je ne sais combien de relations de voyageurs les « sources » de Chateaubriand et poursuit pendant cent pages la taquinerie d'une confrontation absolument vaine. »

L'auteur rappelle alors les endroits du Génie, de la Défense du Génie, des Natchez, des Mémoires, où Chateaubriand tantôt cite autrui en le disant, et tantôt nomme les devanciers dont il utilise les renseignements. Puis il ajoute :

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