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Sainte-Beuve et Ondine Desbordes-Valmore

Voici le plus aimable chapitre de l'histoire sentimentale de Sainte- Beuve. Celui-ci n'en a jamais rien dit. Il faut tout deviner à travers ses lettres et à travers celles de Marceline Desbordes- Valmore : des unes et des autres on lira ici quelques frag-ments. Si l'on est curieux de mieux connaître ce petit roman, l'on pourra se reporter aux textes mêmes. Peut-être fera-t-on des conjectures différentes des nôtres. On imag-inera d'autres accents; on percevra d'autres nuances. Le jeu est captivant; chacun peut le jouer à sa façon. Il est si difficile — sur quelques données incertaines — de s'orienter parmi les regrets, les velléités, les exigences, les nostalgies d'un quadragénaire qui a de l'ambition, de la tendresse et le goût du libertinage! Et il y a tant d'arrière-plans dans l'existence d'un célibataire comme Sainte-Beuve !

Depuis 1837 tout était fini entre Sainte-Beuve et M"° Victor Hug'o. « L'amour est ajourné, l'crivait-il à Marmier, le reprendrai-je

(1) Causeries du Lundi (t. XIV); Nouveaux Lundis (t. XII); Portraits Contemporains (t. II). — Cotrespondance de Sainte-Beuve. — Correspondance inédite de Sainte- Beuve avec M. et itf™= Juste Olivier. — Correspondance intime de 1/"" Desbo)-dcs- Valmorc. — Spoelberch de Lovenjoul : Sainte-Beuve inconnu. — Jules Lemaître : les Contemporains (t. III). — Pons : Sainte-Beuve et ses inconnues. — Séché : Saintc-Bciivc (t. II). — Arthur Pougin : La jeunesse de Madame Desbordes-Valmore.

jamais? Ai-je passé le temps d'aimer? Attendons, oublions surtout, oublions ce que nous avons cru éternel. »

L'étude l'eut bientôt sauvé. Le commerce des solitaires de Port- Royal, le climat salubre et pacifiant de Lausanne, la conversation des pasteurs vaudois et l'amitié des Juste Olivier achevèrent de g-uérir sa blessure. Il oublia si bien qu'après cette cure d'air et de jansénisme, il fut, dès son retour à Paris, assailli de pensées nouvelles et imprévues. Il les confiait à ses amis de Lausanne : « Je vous avoue, leur écrivait-il, que l'avenir commence à m'inquiéter ; car les désirs se font plus vastes en des cœurs vieillissants quand ils n'ont pas été apaisés à temps, ni rég-lés jamais. » L'idée de se donner à la politique lui avait donc traversé la cervelle. A d'autres instants, il se rejetait « au roman, à cette vie privée » pour laquelle il aA^ait tant de penchant. Il essayait en idée toutes les perspectives et se sentait plus désorienté que jamais. Il prévoyait que ses amis, dont il savait par expérience le prosélytisme chrétien, allaient lui répondre à mi-voix : Aile stelle ! « Mais non, répliquait-il, avant tout, la terre où me poser, l'ombre où m'asseoir, la source et l'oubli, s'il se peut; les étoiles, si elles sont durables et vraies, me luiront alors. Vous prendrez idée de tout ce que j'agite d'extrême en ma détresse, quand je vous dirai que le mariage! lui-même s'est présenté à mon esprit avec ses chances et n'a pas été tout d'abord anéanti et que je me suis demandé s'il n'y avait pas de ce côté un port, un g-azon où l'on échoue... » Et il ajoutait : c( Voilà les rêves que je refais à certaines minutes, comme il y a quinze ans, oubliant ces années venues, l'âme ternie, l'ennui facile et la dérision de la vie » (19 janvier 1839).

Là-dessus, il s'en alla visiter l'Italie. Mais ses rêves ne l'abandonnèrent pas en route. En descendant de Tivoli et en parcourant la villa d'Adrien, il song-eait tristement

Aux ans qui resteront et sans un bras au mien.

Les rêves devinrent plus obsédants et plus précis lorsque, revenant en France, il traversa Marseille. Ce soir-là il avait été promener en barque. Au moment du crépuscule un bateau sortit portant une musique à son bord; les feux du rivag'e illuminaient le port et la lune se levait.

Cette musique, ainsi encadrée et bercée par les flots, nous allait au cœur: « Oh! rien n'y manque, m'écriai-je, en montrant le ciel et l'astre si doux. — Oh! non, rien n'y manque, » répéta après moi la plus jeune, la plus douce, la plus timide voix de quinze ans, celle que Je n'ai entendue que ce soir-là, que je n'entendrai peut-être jamais plus. Je crus sentir une intention dans cette voi.v de jeune fille; je crus. Dieu me pardonne, qu'une pensée d'elle venait droit au cœur du poëte, et je répétai encore, en effleurant cette fois son doux œil bleu : Non ! rien. — Et semblables à ces échos de nos cœurs, les sons déjà lointains de la musique moururent sur les flots.

Quand un homme de trente-six ans en est là. il a vite fait de s'éprendre. Rentré à Paris, Sainte-Beuve tomba donc amoureux de M"^ Pelletier, fîUe d'un g'énéral chez qui fréquentaient alors les libéraux. Il fît le sacrifice de son indépendance et de ses habitudes de bohème ; il quitta les deux pauvres chambres d'étudiant qu'il habitait dans la cour du Commerce. Joseph Delorme devint fonctionnaire, et Victor Cousin le fît nommer conservateur de la bibliothèque Mazarine. Alors il se déclara. On reconduisit avec g-râce, mais sans retour. Il fut très malheureux et erra « trois jours durant, comme un chien, sous le soleil. »

Des poésies que lui avait inspirées M"° Pelletier, il fit un recueil et l'intitula : Dernier rêve.

Ce ne fut point le dernier.

Sainte-Beuve montra toujours une sincère et g'énéreuse affection pour Marceline Desbordes-Valmore. II fut l'annonciateur de sa

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renomméf. 11 composa une jirétace pour le recueil tle ses poésies choisies, il écrivit de nombreux articles sur ses œuvres, de sou vivant et après sa mort. Il a été le premier éditeur de sa coi-respondance. Il admirait son lyrisme passionné, naïf et déchirant. Il admirait peut-être encore davantag"e l'infinie bonté de cette créature de douleur et de dévouement qui traînait son destin, « avec sa pauvre couvée, une aile brisée et chantant toujours. » Aux heures de détresse on trouve, auprès de Marceline, cet ami « affectueux et serviable. » Vraiment il fait fig-ure de brave homme quand on le voit au travers des billets d'enthousiasme et de g'ratitude qu'elle lui adressait à tout propos. Marceline, dans son délire de charité, vénérait et bénissait souvent à tort et à travers : elle appelait M. Auber, un « g'rand missionnaire de Dieu. » Mais elle n'a pas exagrré la reconnaissance qu'elle devait à Sainte-Beuve : nous en tenons la preuve dans les articles du critique et dans les lettres de l'ami.

M"' Desbordes-Valmore avait un fils et deux filles. La cadette, Inès, s'éteig"nit d'une maladie de langaieur dans sa ving"t-et-unième année. L'aînée s'appelait Hyacinthe; mais elle conserva toujours son surnom d'enfant, Ondine. Née en 1821, elle était de dix-sept ans plus jeune que Sainte-Beuve.

Ondine avait partag-é les privations, les transes, les déceptions, toute la a vie haletante » de ses parents ; enfant, elle avait été témoin des ang-oisses de sa mère aux prises avec la misère et des déboires de son père, pauvre comédien malchanceux. Ces trop rudes épreuves avaient développé chez elle le g-erme du mal qui la tua à trente ans; peut-être aussi avaient-elles donné à sa jeune âme endolorie cette réserve silencieuse qui devait consterner et désespérer le cœur maternel de Marceline.

Il faut laisser Sainte-Beuve lui-même dessiner le porlrait de la jeune fille : « Cette charmante Ondine avait des points de ressemblance et de contraste avec sa mère. Petite de taille, d'un visag-e

régulier avec de beaux yeux bleus, elle avait quelque chose d'ang-élique et de puritain, un caractère sérieux et ferme, une sensibilité pure et élevée. A la difîérence de sa mère qui se prodig-uait à tous, et dont toutes les heures étaient envahies, elle sentait le besoin de se recueillir et de se réserver; ces réserves d'une si jeune sag-esse donnaient même parfois un souci et une alarme de tendresse à sa mère qui n'était pas accoutumée à séparer l'affection de l'épanchement. Elle se disait quelquefois, à propos d'Ondine et pendant l'ennui qu'elle éprouvait de ses absences, ennui qui devenait par moments un cauchemar dans les insomnies : << Quoi ! cet amour-là fait le même mal que l'autre! »

Les lettres de M""" Desbordes-Valmore éclairent d'une façon pathétique le contraste indiqué par Sainte-Beuve. L'amour maternel s'y déchaîne avec des accents admirables : il adore, tremble, prie, pleure et crie. On ne possède point les réponses d'Ondine. Mais à la violence même de l'assaut on soupçonne qu'une résistance arrêtait ces élans éperdus... D'ailleurs, il suffit de lire ces lig-nes brûlantes écrites par la mère, un jour que son enfant avait montré un peu plus d'effusion que de coutume : « Dans une vie aussi haletante que la nôtre, où prendre le temps d'un récit, d'une confidence? Tout s'y jette par larmes, par sang-lots, par une étreinte passionnée qui n'a rien dit, mais qui a empêché de mourir. Avec toi surtout j'ai VÉCU DE SILENCES FORCÉS. Je croyais les devoir à ton repos, à ta santé. J'ai fait ce que j'ai pu pour tourner toujours du côté du soleil, la nuit même, en t'appuyant à mon cœur, il te chantait : « Cachonsnous! cachons-nous pour avoir bien chaud! »

Ondine tenait de sa mère le don de la poésie. On a retrouvé quelques-uns de ces essais; ils nous touchent par leur g-ràce naturelle et leur juvénile fraîcheur. C'est la voix de Marceline, mais sans ces résonnances profondes, sans ces intonations brusques qui bouleversent et déchirent. Sainte-Beuve aimait à citer ces très beaux vers

SAIXTE-BEUVE ET ONDINE DESBORD EP-VALMO RE

tirés d'une pièce qu'Ondine avait composée sur le Jour des morts

Ah! qu'importent les noms! ah! qu'importent les sphères! Amis de nos amis, nous demeurons vos frères.

Dites, recueillez-vous l'hommage de nos larmes?

Ces pleurs versés pour vous ont-ils pour vous des charmes?

Dans le céleste asile oii sont tous les amours,

Vous qui ne pleurez plus, nous aimez-vous toujours?

Dans une poésie qu'elle envoyait « à maman » elle célébrait le ving'tième anniversaire de sa naissance, elle disait son émerveillement ing-énu en face de la vie avec des abandons et des élans qui firent sans doute palpiter de joie et de fierté le cœur de M"' Desbordes- Val more :

Ne crains pas, j'ai vingt ans, tout s'éveille en mon âme. Je n'ai pas peur de vivre et ne recule pas. Dans mon cœur qui bat vite entre une sainte flamme. Une route sans fin s'ouvre devant mes pas.

Va! je vivrai toujours! je me sens immortelle! Et c'est pourquoi je marche en relevant mon front. Va ! Je vivrai toujours! et la flamme éternelle Nes'obscurcira pas sous un terrestre affront.

J'ai vingt ans! à vos pieds je me mets tout entière, Dieu, père de ma mère, et qui l'aimez en moi! J'ai vingt ans! sur ton sein presse-moi la première, Mère ' Mon âme est tienne et s'en retourne à toi.

Je m'arrête charmée. Oh! que la vie est belle!

Que Dieu qui fait tout vivre est grand devant mes yeux!

Que je l'aime partout! Que le bonheur fidèle

Règne bien avec lui dans l'infini des deux!

iVe vous cachez donc plus, ma craintive pensée; N'enfermez plus l'essor d'un vouloir frémissant ; Mesurant votre course à ma force oppressée. Ne craignez plus au loin de devancer l'enfant.

Sainte-Beuve se laissa prendre au charme. Le nom d'Ondine revient souvent dans ses lettres et souvent aussi le nom de Sainte- Beuve revient dans les lettres de M"" Desbordes-Valmore à Ondine. Dès 1837, traversant le Jura pour se rendre à Lausanne, Sainte- Beuve compose un sonnet et l'envoie à M"^ Desbordes-Valmore « comme une pauvre petite fleur à offrir de loin à iM"° Ondine. » Les années passent; la fillette a g-randi : c'est Sainte-Beuve qui lit et corrig-e ses premiers vers. Est-ce simplement par amitié pour 31"° Desbordes-Valmore? Non, lui-même s'intéresse à l'éveil de ce jeune talent. A la fin de la préface qu'il écrit pour le recueil des poésies de Marceline, en 1842, il g-lisse une allusion délicate aux vers d'Ondine : « Déjà même du bord de ce doux nid, g-loire et douceur maternelle ! une jeune voix bien sonore lui répond. Je voudrais dire, mais je ne me crois pas le droit d'en indiquer davantag-e. Je rappellerai seulement, en l'altérant un peu, la jolie épig-ramme antique : « La vierg-e Érinne était assise, et tout en « remuant le fil de soie de la broderie légère, elle distillait avec « murmure quelques g-outtes de miel de l'abeille d'Hybla. » Et dans les papiers de Sainte-Beuve on a retrouvé des poésies d'Ondine au bas desquelles lui-même avait mis des notes comme celles-ci : « Quelle jolie pièce ! quelle touchante inspiration ! c'est de l'André Chénier moral ! » — a C'est comme les Hymnes du Bréviaire traduites par Racine. »

Ondine était malade; elle ressentait les premières atteintes de la phtisie qui devait l'emporter. Sa mère accepta de l'envoyer à Londres, chez des amis, pour qu'elle y reçût les soins du docteur

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Curie, médecin homœopathe qui jouissait alors d'une grande célébrité. Elle partit déchirée par la toux, demeura deux années à Londres et ne mourut pas de ce traitement vraiment homœopathique. Elle revint même en France plus vaillante, presque g-uérie. Elle avait mis à profit ce séjour pour étudier la littérature angolaise et en particulier les lakistes dont elle fit des imitations en vers français.

De Londres elle correspondait avec Sainte-Beuve et celui-ci n'était pas indifférent au souvenir de la jeune fille. « En attendant, écrivait Marceline à sa fille le 1" mai 1843, tu es bien g-entille de faire de nécessité vertu et d'avoir obtenu cette trêve où tes forces se seront retrempées pour produire tout ce qui couve en toi de bonnes et saintes choses. M. Sainte-Beuve t'attend sur tes gages donnés. Il te met haut et à une place pure. Je ne t'ai pas dit que je connais maintenant sa mère, toute petite et adorable d'amour pour son fils. Sa maison est celle de la Fée aux miettes. Il y sent bon de calme et de fleurs. Elle m'a demandé de tes nouvelles. » Quels étaient ces « gag-es donnés? » Les poésies qu'Ondine avait envoyées à Sainte-Beuve? quelques promesses échang-ées? On incline à cette dernière conjecture, lorsqu'on voit, ensuite, Marceline conter sa visite à M°° Sainte- Beuve.

Lorsqu'elle fut de retour, Ondine, pour ne point demeurer à la charg-e de ses parents, accepta une place de sous-maîtresse dans un pensionnat de jeunes filles situé à Chaillot et tenu par M°" Bascans. Sainte-Beuve connaissait les Bascans; la femme passait pour une personne disting-uée; le mari, ancien rédacteur au National^ était lié avec Armand Marrast.

Chaque soir il y avait au pensionnat des Bascans une réunion de famille : on y recevait quelques amis du dehors ; les jeunes maîtresses préparaient le thé; on installait une table de wisth ; dans une autre partie du salon, on jouait aux petits papiers et aux bouts rimes et

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l'on riait aux éclats. Sainte-Beuve s'acheminait souvent vers Chailiot et aimait à se mêler à ce cercle de jeunes filles. Il se trouvait plus à son aise, dans ce milieu simple et sans façons que dans le monde où l'avaient nag'uère fourvoyé ses ambitions académiques : personne n'y remarquait ses pantalons trop long's et ses reding'otes mal taillées.

Ce qui l'attirait surtout chez les Bascans, c'était le plaisir d'y rencontrer Ondine « souriante, prudente et g-racieusement confiante » ; lui-même a évoqué plus tard avec émotion le souvenir de leurs causeries. Ondine avait beaucoup étudié : sa mère ne se lassait point d'admirer son savoir; « 0 ma douce lettrée! » lui dit-elle dans cette pièce charmante qui est intitulée Ondine à l'école. Sainte-Beuve trouvait en elle une élève docile; il la g'uidait dans ses lectures; il venait à son secours lorsque la jeune latiniste hésitait devant un passag-e difficile des odes d'Horace et, en échangée, elle traduisait pour lui des poésies puritaines de William Cooper. Un jour qu'il lui avait envoyé un exemplaire de Pascal, il recevait d'elle le liillet suivant : « En rentrant ce soir, j'ai trouvé votre lettre et Pascal c|ue je n'ai point quitté depuis. Me voilà occupée et heureuse pour bien des jours. C'est une douceur profonde que de trouver de pareils amis dans le passé et de pouvoir vivre encore avec eux malg-ré la mort... »

Les lettres et la poésie resserraient ainsi douce,ment l'intimité du maître et de son aimable disciple, et, de part et d'autre, on song-eait au mariag-e. M"" Bascans était dans la confidence. Les Yalmore eussent été fiers et heureux de voir un tel projet réussir.

C'est Sainte-Beuve lui-même qui a écrit un jour ces lignies mélancoliques : « La nature se présente deux fois à nous pour le mariag*e : la première fois à la première jeunesse. On peut lui dire alors : Repassez! elle n'insiste pas trop. Mais la seconde fois, à cette limite extrême, lorsqu'elle reparaît, lorsqu'elle insiste avec un dernier sou-

rire, prenez g-arde : si vous la repoussez encore, elle se le tiendra pour dit, elle ne reviendra plus. »

Il venait de passer la quarantaine lorsque, sous les traits d'Ondine, la nature lui adressa son dernier appel et son dernier sourire : il la repoussa. Elle ne revint plus. Pourquoi, « à cette limite extrême », cette hésitation, puis ce refus?

Le 25 décembre 1846, il écrivit à M"° Bascans une lettre dont il n'est point difficile de pénétrer le sens : « Je suis dans une g'rande contrariété depuis quelque temps, et j'ai besoin de m'en ouvrir à vous. Il m'est survenu toutes sortes de mécomptes dans mes affaires privées, et je me trouve hors d'état de suffire, pour le moment, à l'eng'ag-ement que j'ai pris de concert avec vous. Je suis brouillé avec la Beviie des Deux-Mondes. . . Tout cela m'a donné bien de l'ennui et du travail de tète, mais la partie lapins sensible pour moi eut l'impossibilité oit cela me réduit, pour le moment., de faire face à une dette la plus sacrée pour moi et la plus douce. Je voulais vous dire ces choses verbalement, mais je ne vous ai pas vue seule les dernières fois que je suis allée chez vous, et j'ai été trop souffrant pour y retourner depuis quinze jours... » Tout fait croire qu'en parlant ici de la dette la plus sacrée et la plus douce, Sainte-Beuve fait allusion à son dessein déclaré d'épouser Ondine. La raison qu'il donne de sa retraite, c'est un embaiTas d'arg-ent; mais cette raison a tout l'air d'un prétexte. Sainte-Beuve était alors conservateur de la Bibliothèque Mazarine, académicien et jouissait d'un log"ement à l'Institut. Ses biog'raphes affirment qu'en ce temps-là l'état de fortune n'était point si précaire.

On a donc cherché ailleurs. Il avait réfléchi, a-t-on dit, aux dix-sept années qui le séparaient de la jeune fille ; ou bien il avait été effrayé sachant que malg-ré une apparence de g-uérison, celle-ci était g-ravement atteinte. « Il comprit, écrit M. Jules Lemaître, que ni l'indépendance et l'infinie curiosité de son esprit

toujours en quête, ni ses habitudes irrég-ulières de célibataire sans g-êne et assez peu dég"oûté n'auraient pu se plier à la loi du mariag-e. » Peut-être. Ces calculs de prudence et d'honnêteté lui vinrent sans doute à l'esprit. Il nous est si ag-réable d'attribuer nos actions à des causes diverses, complexes et raisonnables. Nous esquivons ainsi l'ennui d'en découvrir le vrai mobile qui est toujours unique, simple et de pure passion. Si l'on sait la chronolog-ie de l'existence sentimentale de Sainte-Beuve, tout devient clair. Il désirait se marier; Ondine lui plaisait. Mais en même temps il aimait M™° d'Arbouville.

11 n'allait pas alors, tous les jours, faire la dînette au pensionnat, causer d'Horace ou de Pascal avec Ondine, dans le « boudoir » de M"' Bascans, « meublé d'un poêle de faïence et de quatre chaises de paille. » Il passait aussi de long-ues heures à la place Vendôme auprès de M""° d'Arbouville, à qui l'attachait une passion profonde et sans espoir. Une pensée d'ambition l'avait amené chez elle. Il désirait entrer à l'Académie française et, pour le succès de sa candidature, il ne pouvait se dispenser de fréquenter le salon de M"* d'Arbouville. On l'y accueillit avec faveur : la délicieuse vivacité de sa conversation faisait oublier la disg-râce de son visag-e et la nég-lig-ence de sa tenue.

Comme il se sentait aimé, il avait long-temps supplié :

Amie, il faut aimer, pour qu'à l'heure où tout passe, A l'âge où toutes fleurs quitteront le chemin, Dans les landes du soir en entrant, tête basse. Nous nous serrions la main.

Mais M°" d'Arbouville répondait :

Je veux qu'en nos vieux jours, au déclin de la vie, Nous détournant pour voir la route... alors finie,

;AlNrE-BEL:VE ET 0^'D1^'E DESBORDES-VAI.MORE

Nos yeiuc en parcourant le long sillon tracé. Ne trouvent nul remords dans les champs dupasse. Laissez les sentiments qu'on brise et qu'on oublie; Gardons notre amitié, que ce soit pour la vie! Votre sœur, chaque Jour, vous suivra pas à pas... Oh! Je vous en conjure, ami, ne m'aimez pas!

Ce dialog'ue décourag-eant s'était long-temps poursuivi ; et, vaille que vaille, Sainte-Beuve avait dû se contenter d'une amitié amoureuse. En 18-40, il était résig'né, mais plus épris que jamais. Pour deviner quel motif l'empêcha de s'acquitter de « la dette la plus sacrée et la plus douce », est-il besoin d'en savoir davantag-e?

Ayant renoncé à tout projet de mariag'e, Sainte-Beuve n'oublia point cependant le chemin de la pension Bascans; il resta l'ami et le conseiller d'Ondine.

En 1848, celle-ci obtint une place d'inspectrice des institutions de jeunes filles, et, trois ans plus tard, elle épousa M. Lang-lais, représentant du peuple. Elle eut un fils qui vécut seulement quelques mois et elle-même s'éteignit le 12 février 1853, consumée par la phtisie.

Peu de jours après. M"' Desbordes- Valmore écrivait à Sainte- Beuve : « Parmi tous, vous seul, je crois, devinez l'étendue de ma douleur... Vous l'avez bien connue, vous lui avez donné de la lumière pure. Vous avez aimé l'innocence de son sourire... Elle l'avait encore en fuyant!... Oui, je vous remercie pour elle, sainte et douce colombe; je vous remercie pour moi! — et pour vous — d'avoir été son ami. » Il faut lire attentivement la réponse de Sainte- Beuve, si "l'on veut connaître le fond du sentiment que lui avait inspiré Ondine.

Vous êtes véritablement une mère de douleur : ici, du moins, il y

a tout ce qui peut adoucir, élever et consoler le soutenir; cette pureté d'ange dont vous parlez, cette perfection morale dès l'âge le plus tendre, cette poésie discrète dont elle vous devait le parfum et dont elle animait modestement toute une vie de règle et de devoir, cette gravité à la fois enfantine et céleste, par laquelle elle avertissait tout ce qui l'entourait du but sérieux et supérieur de la vie... Vous qui ne pleurez plus, vous souvient-il de nous? C'est à vous, poète et mère, qu'il appartient de recueillir et de rassembler toutes ces chères reliques, toutes ces reliques virginales, car je ne puis m'accoutumer à l'idée qu'elle a cessé d'être ce qu'il semblait qu'un Dieu clément et sévère lui avait commandé de rester toujours.

[Il y a (le tout dans ces mots inattendus et douloureux, de la tendresse, du reg-ret, peut-être même le ressouvenir d'une jalousie inavouée.]

Rassemblez toutes ces traces de poésie, toutes ces gouttes de parfum qu'elle a laissé tomber dans son passage; un jour, quand le temps aura coulé sur cette plaie trop saignante, et quand nos cheveu.v auront encore plus blanchi, nous les parcourrons ensemble avec une bienfaisante tristesse... Mon cœur, croyez-le bien, reste fidèle au passé et inviolable dans ses souvenirs.

La question de savoir pourquoi Sainte-Beuve n'a pas épousé Ondine Desbordes-Valmore est sans doute de médiocre importance dans la chronique littéraire du dix-neuvième siècle et même dans la biog-raphie de l'écrivain. Mais on a pu noter ici, chemin faisant, quelques traits mal connus de la physionomie du personnag-e. L'homme — selon la légende — n'aurait jamais montré dans sa vie privée cette sensibilité diverse, délicate, nuancée, que tout le monde reconnaît au critique. Il semble que la lég-ende a tort.

I>U'EIMERliî ;

Lo Bibliothèque

Université d'Ottowo

Échéance

The Librory

University of Ottawa

Date due

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