‹ Sainte-BeuveChapitre 1 sur 4 · Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve

15, RDI 60<If£fiiaD, 15 l 'Auteur ei l'^dïtcur «e réfentnt tout droit de reproduction

Hanrard Collège Librar7i

NoT. 14, 1801.

LOWEIiL BBQUBST.

sâinte-beuvb;

Au commencement de ce siècle, vifsit à Boulogne-sur-Mer un contrôleur principal des droits réunis, intrépide coliestionneur de bouquins, très-versé dans les études philologiques, grand ami des poètes, et quelque peu rimeur '«imême.

11 mourut, en 1804, au boa» ée buit

mois d'hyménée, sans avoir eu la consolation d'embrasser un fils, qui devait être comme lui bibliomane, poêle et, de plus, critique.

Charles-Augustin Sainte-Beuve naquit le S2 décembre, six semaines après la mort de son père.

Une sœur du défunt se hâta de venir en aide à la veuve, restée sans fortune, et se chargea, par la suite, de tous les frais d'éducation de Charles, dont l'enfance et la jeunesse furent entourées des soins les plus tendres.

Fort chrétiennes Tune et l'autre, sa mère et sa tante en avaient fait une sorte de petit séraphin. Il passait la moitié du jour en prières, servait la messe avec

la plus édifiante ferveur, se relevait la nuit pour vaquer à de pieux exercices, et semblait prendre tout droit le chemin du ciel.

Hélas I il devait s'arrêter dans cette angélique et sainte carrière !

En religion, en littérature et en politique, Charles-Augustin n'a jamais eu beaucoup de consistance.

A quatorze ans, il avait terminé sa seconde dans un pensionnat de Boulogne.

Comme les classes de cet établissement n'étaient point assez fortes, il témoigna le désir d'achever ses études à Paris. Le collège Charlemagne et le collège Bourbon virent tour-à-tour les 'triomphes universitaires du futur Aristarque. Il obtînt

8 SAINTB.BBUYS.

plusieurs prix au grand concours, entre autres un prix de poésie latine.

Son professeur de rhétorique fut M. Dubois qui devait plus tard être chargé de la rédaction en chef du Glpbe.

Le petit séraphin de Boulogne, au grand scandale de sa pieuse mère, abandonna tout-à-coup ses principes religieux pour devenir philosophe et voltairien

Il dévora les œuvres des encyclopédistes, adoptant avec enthousiasme le culte de la nature professé par Diderot, et donnant l'approbation la plus complète aux doctrines d'athéisme, prôchées par le baron d'Holbach.

Nous avons sous les yeux les pages de

Joseph Delorme^ où Sainte-Beuve prétesie qu*en dépit des maximes philosophiques, l'amour du bien ne s'éteignit jamais dans son cœur.

Pour se rendre utile à Thumanité souCfranle, et par pure bonté d'âme, il résolut d'étudier la médecine.

Mais déjà tous les démons de la littérature lui avaient soufflé dans le cœur la passion d'écrire.

Comme il était pauvre, il s'appliqua de tout son pouvoir à empêcher cette passion de prendre racine, sachant à merveille que le métier d'homme de lettres n'est rien moins que lucratif, surtout au début.

Il se mit donc à disséquer avec rage,

afin d'échapper aux lenlalions de la plume.

Mais, quoi qu'il fasse, l'homme ici-bas obéil toujours à son destin.

Sainte-Beuve, enfermé, le soir, dans sa petite chambre de l'hôpital Saint- Louis \ parcourait les traités de Locke et de Condillac. Involontairement, il appliquait aux livres les procédés que, le matin même, il avait mis en œuvre sur leâ cadavres : il plongeait dans le ventre de chaque volume le scalpel de l'analyse, disséquait les chapitres et cherchait minutieusement la charpente sous le style.

Cédant de plus en plus chaque jour à

^ Il était élève externe à cet hôpital avec logement.

ftAINtE.BEUVE. Il

ses instincts d*anatomie littéraire, il acheta les poètes, afin de les soumettre à ses investigations curieuses.

Bref, la clinique et Tamphithéâtre eurent tort.

Le diable tentateur triompha sur toute la ligne, et M. Dubois vit, un beau jour, accourir au Globe son ancien élève, décidément transfuge de la lancette et du bistouri.

Çainte-Beuve lui apportaUses premiers essais de style.

M. Dubois lut son article, le trouva remarquable, et l'envoya sur Theure à Fiaiprimerie.

Le lendemain, les abonnés firent bon

accueil à la prose du jeune homme. A^ taché aussitôt à la rédaction du journal, Sainte-Beuve envoya sa démission au directeur de l'hospice Saint-Louis.

Il entrait alors dans sa vingt-deuxième année- Vers la même époque, l'Acadéraie ayant proposé au concours une étude sur la littérature française au xvi* siècle, M. Daunou, compatriote du jeune criti-| que et secrétaire perpétuel de l'Institut, Texhorta vivement à concourir.

Sainte-Beuve suivit le conseil.

Mais, entraîné par ses recherches el par la fécondité du sujet, il tripla \ei proportions de la notice, laissa tous ses rivaux élriquer la matière, prit son temps,

, énonça aux lauriers académiques, et publia, au bout de deux années de travail, un livre dont toute la presse fit l'éloge^

II ne discontinua point, pour cela, sei revues critiques au Globe.

Les deux écoles littéraires étaient alors en pleine bataille. Sous quel drapeau se rangera Sainte-Beuve?

Nous le -voyons^attaquer le romantis-

* 11 est intitulé: Tableau historique et critique de la poésie française et du théâtre français au XVl^ siècle. On donna vraiment à cet ouvrage beaucoup plus d'importance qu'il n'en roi^rilc. La littérature naïve du xvi« siècle, si pleine de relief et d'agréable singularité, n'avait encore été l'objet d'aucune appréciation sérieuse. Le livre de Sainte-Beuve trahit l'inexpérience de son âge ; le.' travaux fragmentaires de plusieurs écrivains sont venus le compléter, depuis, et rabattre énormément de sa valeur.

Il SAINTE-BEUVE.

me, dans un compte rendu des Odes ei Ballades, Son article, fort économe de louanges, signale à Victor Hugo tous les vices de son école, et ne laisse pas en* trevoir une seule étincelle de Tenthousiasme brûlant qu'il a fait éclater plus tard pour le génie du poëte.

Victor Hugo se montrait fort sensible,

aux attaques.

Très-jeune encore, et d'une nature irritable, il eut envie d'aller assommer quelque peu son critique. Les explications à coups de poing étaient alors trèsfréquentes sur le terrain littéraire.

Mais on fit comprendre au poëte qu'il était beaucoup plus simple de séduire l'Aristarque du Globe, et de rattacher

omme un esclave à son char de triom- >hateur.

Sainte-Beuve avait cennu très-intimenenl Eugène Hugo, frère de Victor, eune homme plein d'avenir, qu'un desin cruel tua dans la fleur de l'âge.

Un malin, revenant de la campagne, )u point du jour, et se disposant à traverser le Champ de Mars, le critique iperQoit un individu debout sur les /lauteurs du Trocadéro.

Il croit le reconnaître, s'arrête et le îonsidère.

Cet individu descend la colline avec .me rapidité folle, accourt, lui serre la main, et prononce des phrases étranges.

Ses cheveux sont en désordre; il y a du

trouble et de l'hallucinalion dans soi regard.

Sainte-Beuve ne s*esl pas trompé, e'es Eugène Hugo.

— Vous, au Champ de Mars! murmure le critique, à cinq heures du ma iîn !

— Oui, répond Eugène, d'un ton len ^^t doux. Hier au soir, je me suis confli aux flots dans une barque, et les flot jii ont amené là. J'y ai passé la nuit

I f ai rêvé... Ah! mon ami! mon ami! j

suis bien malheureux !

Et il fondit en larmes.

Sainte-Beuve resta frappé de slupeui f li eut une peine extrême à ramener

Paris le pauvre jeune homme.

Peu de temps après , eut lieu le ma* riage de Victor arec mademoiselle Fouclier.

Le jour où ils allèrent à Tégltse demander la bénédiction du prêtre, Eugène les accompagna. Son visage était empreint d'une mortelle pâleur, et quand on vint le prier de suspendre le voile sur la tête des époux , il eut une sorte de défaillance.

Pendant le repas de noces, au con- ' traire, il se montra d'une gaieté qui tenait du délire. Ses propos incohérents alarmaient tout le monde, sans éclairer personne.

Des symptômes caractérisés d'aliénation mentale se déclarèrent le lendemain.

lé SAINTE-BEUVE.

On comprit tout.

Eugène avait conçu pour celle qn s'était donnée à son frère une passioi violente. Comprimé au fond de lut môme, cet amour le brisa.

Il mourut sans recouvrer la raison.

Sainte-Beuve, après quatre ans, n'a vail pas oublié celle triste histoire.

Gomme toutes les natures un peu aigre et portées à l'injustice, il attribuait au] hommes les torts de la fatalité; ilei voulait à Hugo, qui n'avait rien su de li passion de son malheureux frère, e qui eût donne tout son sang pour l sauver.

Si le critique du Globe n'osait pas im primer qu'Eugène aurait eu plus di

lalenl que Victor, il ne se gênait pas pour lo dire dans les conversations intimes.

Il flagellait le vivant avec le souvenir du défunt.

On suppose que son amour-propre blessé de n'être point admis au cénacle contribuait à le rendre sévère pour l'auteur des Odes et Ballades.

En effet, le jour où il reçut une prenière invitation qui l'appelait aux soirées de la rue Notre -Dame-des Gbamps, l oublia tout-à-coup les fâcheuses im- )ressions du passé, ne parla plus d'Eu- :ène et {NToclama l'incomparable génie le Victor.

Ses phrases étaient dégagées d'épines, e$ articles étaient tout miel.

L'histoire contemporaine a le droit de dire de Sainte-Beuve qu'il s'est fait romantique par orgueil, et non par conviction.

Un jour il devait cesser de rètre par rancune.

Ceci posé, qu'on le juge !

Enchanté d'avoir séduit le dangereui critique, Hugo Thonorait du plus aimable accueil.

Apprenant que son nouvel hôte esseyait, dans ses heures de loisir, d'ép& ronner Pégase, il le pria de lui lin quelques-unes de ses poésies, les déclan magniflques, et l'exhorta vivement!

1^ publier.

— Joigne^vous donc à moi « disait-l

SAINTE-BEUVE. il

à de Vigoy. C'est un poète, c'est un des nôtres. Il a du talent. Dites-lui d'imprimer ses vers.

Une voix secrète avertissait Sainte- Beuve qu'il ferait beaucoup mieux de continuer à éplucher ceux d'autrui, que de livrer les siens à la publicité. Mais Victor, fin diplomate, voulait à toute force désarmer le critique, lui rogner les ongles et le rendre à tout jamais so- , lidaire de son école.

Un jour, il lui adressa ce vers solennel, dans une de ses odes :

Etoile, étoile, lève-toi I

Vaincu par une aussi flatteuse apostrophe, Sainte-Beuve se mita écrire d'arrache-pied son premier volume de poésies.

Nous le voyons, dès ce moment, brûler, en l'honneur dû cénacle, les parfums les plus purs.

11 s'écrie avec transport :

•• Je les ai tous connus !

Ils étaient stands et bons. L'amère jalousie Jamais, chez eux, n'arma le miel de poésie

De son grêle aiguillon, Et jamais, dans son cours, leur gloire éblouissante Ne brûla d*un dédain Thumble fleur pâlissante,

Le bluet du sillon '.

Ce modeste bluet, comme on le devine, était Sainte-Beuve lui-môme. Il jugea convenable de se cacher sous le voile de cette métaphore touchante.

Devenu le plus chaud défenseur, le plus intrépide soutien du romantisme, il

» Le Cénacle, page G5. (Poésies complètes de Sainte- B«aTe.)

so lie avec tous ses jeunes représentants. Outre l'amitié précieuse de Victor, il obtient celle de Lamartine, d'Alfred de Vigny, d'Emile et d'Antony Deschamps.

Il porte dans son cœur toute la pléiade.

Enfin son fameux recueil poétique voit le jour.

Sainte-Beuve juge convenable de l'a' briter sous un pseudonyme. 11 attribue ses vers à un jeune écrivain, Joseph ^elorme, mort de pulmonie, et donne, en guise de préface, une notice biographique du personnage.

C'est l'histoire de Sainte-Beuve, sa propre histoire, écrite avec des larmes, comme c'était la mode alors.

Il y révèle une multitude de souffrances inconnues, triste héritage du poète.

H SAINTB-BBOTE.

Or, le Charitari se mofttra fort pw touché de ces lamentations. De plus, le Constitutionnel, indigné des doctrines esthétiques de Fauteur, et voulant le punir de son peu de respect pour Racine et pour Boileau, lui décocha un pamphlet plein d'amertume, intitulé : la conversion d'un romantique, manuserii de Jacques Delorme, frère de Joseph.

H. Jay fut le Jupiter tonnant qui foudroya Sainte-Beuve.

Dans le premier recueil poétique de l'ami du Cénacle, on trouve, nous devons en convenir, des morceaux délicieux de simplicité; ^ malheureusement ils sont rares.

* Noos citerons , entre aatrcs, U Calme. — oh\ tëigsei-vous aimer ! — La Causerie au bai «— et Mes ncvcs.

ri est regrettable que M. Sainte-Beuve»

qui sent si bien la poésie des choses vulgaires, rende cette poésie avec aussi peu de bonheur.

Presque toujours ses images sont audessous de la réalité même.

Son rhythme est embrouillé, diiBclle, tortueux, obscur, pénible à lire et à comprendre.

Aeelle époque, il parlait encore la

' langue de tout le monde.

Mais, dans son désir extrême de ne ressembler à aucun de ses contemporains ni à nul poète antérieur, il créa , depuis, ce style anormal, ténébreux, étrange, incompréhensible, qui rend insoutenable la lecture de son troisième

recueil S de Volupté et de Port Royal.

Parler des poésies de Sainte-Beuve, et ne pas mentionner les Rayons jaunes, serait un oubli que ne pardonneraient jamais nos lecteurs.

Les voyez-vous éclater sur les pages de son livre ces fameux rayons...

Plus jaunes, ce jour-lk (le dimanche} que pendant [la semaine?...]

La lampe brûlait jaune^ et jaune aassi les cierges, Et la laear glissant aux fronts voilés des vierges

Jaunissait leur blancheur.

Et le prêtre, vêtu de son étole blanche Courbait nn front jauni, etc.

1 Le second, qui a pour titre Consolations, parut en 1830. Sainte-Beuve semble y répudier sa manière. Il gagne à n'être plus lui-même. On a dit avec assez de raison que cette œuvre n'était qu'un écho des Mé' datations de Lamartine et des Orientâtes de Victor Hugo.

Qai n*adu crucifix baisé le jaune ivoire?

Qui n'a de l'Homme-Dien la la sublime histoire Dans nn jaune missel?

Sainte-Beuve eut la jaunisse, après avoir écrit celle pièce remarquable, tant il s'était profondément pénétré de son îujet-

Cependant les abonnés du Globe coniinuaient de savourer la prose du criiilue-poête.

Il devint le collaborateur le plus actif le ce journal, et le rédigea presque à ui seul pendant six semaines. On assure ïu'il essaya d'y introduire ses amis de la nouvelle école ^ et leurs doctrines.

' Joseph Déforme avait alors beaucoup d'amis. En èie de chacune de ses pièces de v^rs, on peut lire :

St SAINTB-BBDVE.

Mais sa tenta vive ne fut pas heureuse.

Repoussé avec perte, les romantiques entraînèrent Sainie-Beuve dans leur déroule. Il cessa de faire partie de la rédaction du Globe.

Notre critique en chômage passaii toutes ses journées chez Victor Hugo, qui avait alors transporté ses dieux lares au n* 6 de la place Royale.

Rien n'était plus charmant que eei intérieur.

Un poëte heureux, admiré, couronné de gloire; une jeune mère, au frontj

« A mon ami D., — ii mon ami V. H., — à mon ami K., — îi mon ami A. de Y., — ^ mon ami L., ~ i mon ami R., etc. Toutes les initiales y passent. De ce^i nombrenx amis, combien lui en rcste-t-il? Toat-i' rbeureil nous l'apprendra laii

noble et pur, aux grâces sans coquetterie ; de beaux enfants qui jouaient autour des grands meubles , tout respirait la joie, tout encbantait le regard.

Pourquoi les Gorgones politiques sont-elles venues montrer leur tête hérissée de couleuvres derrière ce doux ubleau de famille? Pourquoi le grand poêle a-t-il retiré sa main de celle de la Muse, pour la tendre à ces hideuses mé- ^ lères?

Tout est souillé, tout est perdu.

Le bonheur s'éclipse au ciel noir de rexil, et les joies intimes, les pieux épanchemeots du foyer ne se trouvent que dans la patrie.

IC Saime-Beuve cessa tout-à-coup de

hanter le salon de la place Royale. II paraît que ses visites étaient devenues impossibles.

On ne donne pas le motif de la rupttire.

Victor Hugo continua d'être heureux; la jeune mère continua de caresser ses beaux enfants avec le calme solennel de la verlu, sans éprouver du départ de son hôte ni regret ni trouble.

Pendant plusieurs mois on n'aperçut plus le critique.

Il chercha dans le travail l'oubli de ses pensées amères, se casernant au milieu de ses livres, et menant une existence de bénédictin.

Comme son illustre confrère des Dé-

SAII^'TE-BEUVE. 31

bats, Sainle-Beuve a la passion du volume, non pour ce qu'il contient, mais pour le volume môme. Il le respecte, il le mignote, il a horreur des cornes aux feuillets, des taches d'encre et de la poussière.

Toujours comme ce bon monsieur Janin, il coupe les pages vierges avec de longs ciseaux, fabriqués ad hoc, et prétend obtenir ainsi une section plus fran- 'che qu'avec le couteau de bois ou d'ivoire.

Nos deux critiques ont beaucoup d'autres analogies, qu'il serait trop long de déduire.

Signalons seulement l'incohérence et le décousu de leyrs œuvres, le maniéré

de leur style, et la fatigue universelle qu'occasionnent leurs périodes.

La Revtie de Paris s'attacha Sainte- Beuve, et bientôt la Revue des deux Mondes, placée déjà sous la tutelle de Buloz, éprouva le besoin de publier les Critiq'ues et Portraits littéraires, interminables éludes sur les poêles et les pro-i sateurs des xvii«, xviii* et xix« siècles. 1

Depuis lors jusqu'à 1 époque présente, ces éludes se sont perpétuées, tantôt dans un journal, tantôt dans un autre.

Elles forment huit gros volumes.

Notre écrivain, dans la préface, an* nonce qu'il s'intéresse beaucoup aux petites choses, et chaque article de ce long ouvrage le prouve.

On n'y rencontre aucune doctrine littéraire, aucun aperi^u élevé.

Le tout abonde, 11 faut le dire, en obsenations fines et souvent justes ; mais c'est une succession de petits jugements qui ne composent jamais un ensemble.

Sainte-Beuve aime à expliquer les grandes choses par les petites^ ou plutôt les grandes choses lui échappent. Il' recherche avec curiosité comment tel ou jlel écrivain se comportait dans la circonstance la plus insignifiante de sa vie.

Ce point trouvé, il en fait sortir tout un système de critique.

Il juge l'œuvre et l'homme parla mufïière dont ce dernier, par exemple, s'hntaille ou mange sa soup<'.

M 5AINTI.BSDTB.

Malgré C08 défauts» les CrUiquêê et Portraits sont une œuvre intéressante.

L'auteur ne relève, du reste, que do SCS propres impressions et ne subit aucune iuûueuce éirangèro. Souvent on l'a vu reprendre son manuscrit chc2 l'imprimeur, plutôt que d'y opérer les changements que Buloz exigeait.

N'allez pas en conclure que sa critique soit impartiale.

Il apporte, un jour, à la Rj^ue des Deux Mondes le portrait de Jania.

Buloz, en querelle avec le feuilletoniste des Débats , réclamait un éretnte* ment absolu. Trouvant un article plein de déférence il se fâche.

— Eh ! s'écrie-uil, ce n'est poîBl là ce

8AINTE-BEUTE. . m

qu'il me faut! Janin mérite autre choso.

— Je n'en disconviens pas, répond Saintc-Beu\e; mais je tiens à rester au mieux avec lui.

Maintenant ajoutez foi aux appréciations de Thomine.

Sainte-Beuve est une nature faible, chancelante, incertaine, un caractère en dessous, un esprit craintif, sans énergie pour le bien comme pour le maL

\ Chez lui l'homme et l'écrivain se reasemblent.

Dans la vie comme dans les lettres, 11 procède par insinuation, par tâtonnement ; il recourt sans cesse à l'analysa et se perd dans les détails comme dans un labyrinthe.

•6 SAINTE-BEUVB.

Ëlevé par des femmes, il en a toutes les petites faiblesses, toutes les allures câlines et douteuses, tous les instincts de commérage. En logique il trébuche, en littérature il s'embrouille, en politique il patauge, en amour il compromet sans vaincre.

Buloz disait de lui :

— C'est un mouton enragé. La rancune rétouffe, et il n'a pas la force de la vengeance.

A partir du jour où il n'est plus admis à la place Royale, Sainte-Beuve cesse de chanter le grand Victor. Il ne lui écrit plus comme dans la préface des Consolations :

« Vos rêveries ont gagné avec l'âge

SAINTE-BEUVE. t7

un caracière religieux, austère, primitif et presque accablant pour notre pauvre humanité d'aujourd'hui. Quand vous avez eu assez pleuré (Sainte-Beuve entend que tout bon poëte pleure), vous vous êtes retiré à Pathmos avec votre aigle, et vous avez vu clair dans les plus effrayants symboles, Rien désormais qui vous fasse pâlir ; vous pouvez sonder toutes les profondeurs , ouïr toutes \ les voix; vous êtes familiarisé avec l'infini. »

Le bon temps de ces louanges apocalyptiques est passé.

Quand TAristarque ne trouve rien de défectueux dans la forme et dans le rhythme du puissant maître, il suspecte

hypocritcmeni la sincérité de son cœur et la moral ilé de ses œuvres.

Ceci eut Ifeu surtout à propos de Tode célèbre Date lilia, dans les Chants du Crépuscule,

Une fois lancé sur le chemin de la rancune et de l'aigreur, Sainte Beuve s'applique de la façon la plus sournoise à démolir tous les talents cl à obscurcir toutes les gloires, qu'il a proclamés autrefois et mis en lumière, à l'époque où il avait dos amis.

Un jour, il fait une découverte admirable.

II annonce très- nettement au monde

dcsietla'sque Uéry n'est point un poète.

Sa i^ge do démolition sMtend jus-

SAIKTBtBEUTS. 9$

qu'aux oavrRs de Balzac. Il vient ea aide à Janin pour essayer de renverser de son piédesial le grand peintre do mœurs, s'y appliquant avec moins de violence peut-élre, mais avec autant de perfidie.

Leurs dents se sont usées sur la lime.

« La Physiologie du mariage , dit Sainte-Beuve, est une macédoine de sa- \ veur mordante et grayeleuse. Le hasard etFaccident sont pour beaucoup jusque dans les meilleures productions de M. de Balzac. Il a sa manière, mais vacillante, Inquiète, cherchant souvent k se re* trouver elle-même. On sent 1 homme qui t écrit trente volumes avant d'acquérir ttoe manière. Quand on a été si

longtemps à la trouver, on n*est pas bien sâr de la garder toujours. »

Si jamais le code pénal s'avise de châtier les crimes de la critique, nous proposons de condamner Sainte-Beuve et Janin à se relire.

En leur souhaitant cette punition , nous sommes presque barbare.

A moins toutefois que ces messieurs n'aient perdu .toute vergogne, car il y a des grâces d'état.

Ce qui va suivre en est une preuve.

« Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le XVIII* siècle. De là, je suis passé par récole doctrinaire et psychologique du

Globe, mais en faisant mes réserves et sans y adhérer. De là, j'ai passé au romantisme poétique et par le monde de Victor Hugo , et j*ai eu Pair de m'y fondre. »

C'est M. Sainte-Beuve qui parle.

Vraiment, il est impossible de convenir de ses variations avec plus de négligence grammaticale et plus de candeur.

Entremêlant les aveux politiques aux aveux littéraires, il confesse qu'il a cultivé tour à tour lé saint-simonisme, le systèmecatholico-républicain de Lamennais, le calvinisme et le méthodisme.

Seulement, il ajoute, en guise de restricrloQ :

4M 9AINT£«BBDyi.

« Dans toutes ces traversées. j« n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement, hormis un moment dans le monde de Hugo et par Teifet d'un charme, (0 critique ! vous en dites plus par ce seul mot que nous n'en avons osé dire ! Quels yeux vous charmaient place Royale? Sur qui osiez-vous arrêter vos regards?) Je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères (lisez dupes) qui '■ voulaient me convertir et me voyaient déjà à eux». »

^ Si nos lecteurs désirent voir d'autres citatîoQs, ils peuvent les trouver dans le remarquable article d'Eogèue Pellctaa, publié dans // Siécie, le 5 lévrier «ter-

SAINTB.BEUTB. «

Voilà, certes, une confession fort 6di- Fianto I

Si Balzac a cherché sa manière pendant trenle volumes, il en faudra bien davantage à Sainle-Beuve pour trouver sa conviction.

Ne disiez-\ous pas tout-à-l'hcure ,

monsieur, que vous n'aviez jamais aliéné

ttulle part votre volonté et votre juge-

icnl? Que signifie donc alors cette

irasc, écrite par vous, au sujet des brochures poliiiques do l'auteur des Martyrs?

* Nous en serions fort mauvais juge (des brochures) , incapable que nous sommes, par suite d'habitudes anciennes et de convictions démocratiques,

d'entrer dans la fiction des races cod sacrées. »

Ce n'est pas tout.

Veuillez avoir des souvenirs moins fugitifs et vous rappeler ce bon temps, où vous étiez attaché au National

En compagnie d'Armand Garrel (c'est vous qui daignez nous l'apprendre) « vous fîtes un jour une excursion pour aller ramasser au pied des guillotim le testament sacré de vos pères répu^ blicains. »

k\x pied des guillotines, monsieur

Sans doute vous n'a'^z pas songé à tout ce que ces mots oât de sinistre et d'infâme.

Mais passons là-dessus.

SAINTE. BEUVB. 45

On VOUS a puni récemment d'une faon trop cruelle de vos métamorphoses ittéraires et politiques, pour que nous 3sistions davantage. Un homme à terre eus désarme.

Au moment où il atteignait Tapogée e sa gloire de critique, Sainte-Beuve Dt la satisfaction de se voir harcelé, tiaque matin, par un éditeur, qui voulit à tout prix, disait-il, avoir un roman i la plume la plus élégante du siècle.

il parlait de la plume de Joseph Dorme.

Extrêmement flatté du tact admirable du bon goût de ce libraire, le criti- 16 ne voyait pas néanmoins dans quel n il ferait des livres, quand il lui en

4A SAINTE-BEUTE.

restait un si grand nombre à dépecer.

Mais réditcur devenait assommabt a force d'instances. Il fallut céder de guerre lasse.

— Eh bien» soit, dit Sainte-Beuve, je vous le ferai, ce roman.

— Boni quel en sera le titre?

— Le litre... peu m'importe 1 Cboissczle vous-même. Nousarrangerons toujours cela.

Congédié sur cette réponse, Féditeur so creuse la tète, cherche, combine, cl finit par trouver un titre splendide.

Il annonce Volupté^ par M. Sainie- Deuve.

Or, entre celte première annonce et la publication du livre, deux années

^ 8AINTE.BEUTB. 47

s'écoulent. Notre impatient libraire, sur de trompeuses espérances de copie, orne à chaque instant la couverture jaune des romans qu'il édile, do ces mots triomphants :

« Sous presse : Volupté^ par U. Sainte- Beuve.

« Trè9-îneessamment, Volupté, par M. Sainte-Beuve.

« Au premier jour, Volupté, par â\. SainrcBeuve. »

Cela n'en finissait plus.

On s'inquiétait» on s'adressait mille questions relatives à colle VolupU, qui tardait tant à paraître; on assiégeait la bouiiquedu libraire. Lesiouruaux do-

mandaient à cor et à cris la Volupté promise.

Bref, on classa Volupté dans la catégorie des canards.

Si Ton parlait d'une chose fabuleuse, irréalisable, impossible, on donnait Volupté pour exemple.

Aiguillonné, plaisanté, tourmenté, réduit aux abois, Sainte-Beuve prit le parti d'écrire le fameux roman.

Volupté parut en 1834.

Ceux qui s'attendaient à une lecture agréable furent victimes d'une mystification complète. Absence d'intérêt, nullité d'action, langueur soporifique du récit, voilà ce qu'ils rencontrèrent dans cet ouvrage si longtemps attendu.

Quant à ceux dont le goût s'arrange fune éloculion tortillée, haletante, confuse , d'un style plein de grimaces et de minauderies, beaucoup moins propre à exprimer la pensée qu'à te contrefaire, ceux-là durent être dans le ravissement.

Voulez-vous un échantillon de ce style enchanteur ?

«: Noble jeune fille qui, debout, sans lous lasser, si fermement enchaînée au seuil d'une première espérance, ressemblez à une jeune juive au bord d'une fontaine ou d'un puits, tes mains dans vos vêtements, attendant que lé serviteur peu fidèle revînt plàcféi* Slif Voirie tête l'urne pesante, ou déjà ne l'altca-

50 SAINTE-BEUVE. i

dantplus, mais restant, regardant toujours, n'appelant jamais, jamais impop tune, même dans le plus secret désir.

appuyée sur votre gentille Madeleine qui grandit moins folâtre et qui n'a pas sur* pris une seule de vos larmes 1 O sublimité simple de la volonté et du devoir!

quel retour il se faisait en moi-même chaque fois qu'ainsi vous m'apparaissiez. ».

Nécessairement vous n'avez pas com pris; nous sommes obligé de tra< duire.

Tout ce pompeux galimatias a la pro tcntion de vous expliquer comme quo rhéroine du livre attend avec une nobl

> Volupté, tome n, page 66.

palience que rhomme choisi par son cœur la demande en mariage.

Le biographe Loménie déclare que Sainle-Beuve est un des écrivains les plus originaux de ce temps-ci.

Nous sommes entièrement de cette opinion.

Bien que le sujet de Volupté soit moral, l'auteur se complaît çà et là dans mille peintures trop consciencieuses, / qui en rendent la lecture pleine de périls.

On refusera peut-être de nous croire si nous affirmons que, chez le fantasque écrivain, les obscurités, les longueurs, Fentortillage sont choses délibérées et réfléchies.

Po«rtanl rien n*est plus vérilaWe.

De la part de Sainte-Beuve tout est vûloolaire».même les incorreelions et les négligences.

Il faut \e voir^ dans les imprinieriesi s'épuiser avec les ouvriers typographes en dissertations subtiles, en raisonnements pointilleux, pour les convaincre delà nécessité de telle ou telle ponciuation, et leur en faire admirer le bon effet.

On le trouve là des heures entières, courbé sur les casses, à suivre de rœil les changements qu'il indique.

Sainte-Beuve est le cauchemar des prêtes et leffroi des compositeurs.

11 forait pendre un bommo pour uno

J»l»jy'J«* ,'i! JJ^'^^S!SBE^^!^^f^;^

SAINTE-BEUVE. tt

Virgule omûe ou pour un i^kic déplacé.

Toutes ces minuties typographiques lui donnent des liiries ^OMveds, mm qui ne se vendent en librairie qu'à un nombre fort restreint d'exemplaires. Sainte- Beuve ne s'est point encore eariciil, et ne s'enrichira probablement jamais par la plume.

En 1837, il publia son dernier recueil Ide vers, qui a pour titre : Pensées d'août,

Cesl le pire de tous.

Sa poésie, digne sœur de sa prose, en a les ridicules et les défauts : obscurité, préciosité, difficulté, bizarrerie. £Ue manqne absolument de tout ce qui cons-

titue ressence lyrique, ei Sainte-Beuve a raison de dire de lui-même :

Mon cœar n'a plas rien de ramoar.

Ma TOix n'a rien de ce qni chante.

Ce singulier poêle persiste à explorer le domaine des choses €ommunes d'une façon vulgaire et presque triviale.

Nous en donnons un exemple pris au hasard :

Dans ce cabriolet de place j'examine

L'homme qui me conduit, qui n'est plas que madiine,

Hideux, à barbe épaisse, à lon^s cheveux collés :

Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés.

Gomment l'homme peut-^il ainsi tomber ? pensais-je,

Et je me recalais ii l'autre coin du siège.

— Mais Toi, qui vois si bien le mal k son dehors,

La crapule poussée à l'abandon du corps.

Comment tiens-tu ton âme au dedans ? Souvent pleine

Et chargée, es-tu prompt îi la mettre en haleine?

Le matin, plus soigneux que l'homme d'à côté,

La laves-ttt du songe épais? et dégoûté,

Le soir, la laves-ta da jour gros de poussière? Ne la laisses-tu pas sans baptême et prière S'eagoardir et croupir, comme ce conducteur, Dont l'immonde sourcil ne sent pas sa moiteur? ^

Boileau.si méprisé de M. Sainte-Beuve, viendrait par hasard à quilter la tombe et à lire ces lignes, qu'il inviterait à l'instant même un semblable poète à prendre la truelle.

Soyez plutdt maçon, si c'est votre métier.

V Après avoir offert au public les Penrmes d'août, Sainte-Beuve se rendit à Lausanne.

La vieille cité helvétique désirait Tentendre faire un cours sur Port-Royal.

Elle lui expédia deux membres de son Institut, qui invitèrent solennellement le

^ Pensées d'Août (Poésies complètes, page 841).

5C SA.INTE-BEUVE.

critique à mouler dans une chaire d'histoire.

Sainte-Beuve accepta.

Depuis son eiil de la place Royale, ii s'était profondément enfoncé dans toutes sortes d'études fantasques, pour échapper à ses souvenirs et à ses regrets.

11 est UQ jour aride et triste Où meurt le rêve du t)oohcar:

Voltaire y devint raisonneur, El moi J'y defieos janséniste '

Va donc pour le jansénisme I |

11 fît son cours à Lausanne pendant'

une année entière. i

Nous avons connu plusieurs personne qui en suivaient régulièrement touU

> Poésies oom^lèUis, page 4fi8.

les séances. Elles nous cer<tiiient que les Suisses y dormaient comme des bien* heureux.

Le sommeil est une bonne chose.

En reconnaissance, l'académie do Lausanne admit Sainte-Beuve au nombre de ses noembres.

Revenu à Paris, il publia la substance de son cours en trois énormes volumes, où il s'attache exclusivement à restaurer ^e genre ennuyeux, pour lequel, du reste, il a toujours eu la plus ardente prédilo.:»lion.

Trahit sua guemque voîuptas.

Ceci nous explique pourquoi Sainte- Beuve y excelle.

En exhumant cette question morte de

58 SAINTE-BEUVE. j

la grâce, qui occasionna des disputes si | violentes entre la Sorbonne et Porl-Royal, ou, pour mieux dire, entre Rome et les disciples de Jansénius, il y avait, certes, moyen de faire un beau livre. D'un côté la compagnie de Jésus avec le pape et | Louis XIV, de l'autre le jansénisme avec j Arnaud et Pascal; quelle lutte grandiose! | quelle mise en scène! quel tableau ma- | gnifique à peindre ! ,

Mais Sainte-Beuve manque absolument d'horizon ; ses idées sont étroites, son coup d'œil est nul. C'est un peintre myope qui n'embrasse jamais qu'une \ faible partie de son modèle.

Pans cette grande histoire il n'aperçoit qu'un détail imperceptible.

Il S0 baisse pour mieux le regar- 1er, le retourne, le contemple et l'ana-

yse.

Puis, autour de ce point microscopilue, il groupe les considérations les plus îxiravagantes. Sous la poudre des chroniques du temps, il recherche les historielies les plus saugrenues, les anecdotes les plus burlesques, et, de tout ce fatras ipocryphe, il tire une multitude de con- }quences louches et boiteuses.

Les héros de son livre sont des jansénistes maniaques et inconnus, des religieuses folles ou visionnaires.

Mais voici le plus curieux.

Sainte-Beuve cesse tout-à-coup d'être myope ; il a trouvé d'excellentes lunet*

60 SÀJNTE-BEUVB,

tes, et sa vue prend une portée merveHleuso.

Derrière les jansénistes et les béates insensées qu'il fait discourir, il voit poindre au loin, dans la brume des âges, Mirabeau, Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, Royer-Collard, Villemain et, — jugez du prodigei — madame George Sand.

Il paraît même que le lion de la constituante n'a fait qu'imiter servilement une religieuse janséniste, lorsqu it s'écria par un mouvement oratoire sublime :

« Allez dire à votre maître » On

sait le reste.

Cinquante ans avant lui, la mère AnH

SAINTE. BEUTE. 61

gélique avait jeté cette phrase fougueuse aux envoyés de Louis XIV, en leur signifiant qu'elle ne sortirait de Port- Royal que par la force des baion nettes.

Mais voici bien une autre hisloirc.

Se livrant à une pelile excursion en dehors de son sujet, M. Sainie-Bcuvc nous apprend que François de Sales n'était que le précurseur de Lamartine, et .que, dans les livres de l'évoque de Ce- •/lève, le chantre d'JFÏmre existait à l'état d'embryon.

Ce procédé bizarre de parallèles réirospeciifs et de prédictions après l'événement n'a rien qui doive surprendre chez cet écrivain à l'imagination terre à icrre et à l'esprit infirme.

Sainte-Beuve, comme prosateur, est réiréci dans ses allures ; comme poêle, il n'a point d'ailes. Ce que parfois, dans ses œuvres, on est tenté de prendre pour de la finesse, tient à la ténuité même de ses conceptions, et doit s'appeler défaut d'ampleur.

Port-Royal est un livre comme il n'en a jamais été écrit, comme il ne s'en écrira jamais.

Nous ne résistons pas au désir de don ner la définition de la grâce paj M. Sainte-Beuve, et nous espérons qu^ le biographe Loménie continuera dj s'extasier avec nous devant l'originalité de cet écrivain.

« La grâce crislallise l'âme, qui, aupa

ravant, était vague, diverse et coulante.

Oui, cette âme qui coulait et tombait comme un fleuve de Babylone, réfléchissant au hasard ses bords, s'arrête, se fixe d*un coup, prend. {Sic.) Elle se redresse en crislal pur, en diamant, et devient une citadelle de Sion, brillante, inexpugnable. Tous les contraires s'y associent ; ce qui était coulant jusqu'alors ei fugitif, y devient fixe et solide ; ce qui N était dur et opaque y devient jaillissant ^cl lumineux; l'eau devient cristal, le rocher devient source, tout devient lumière.C'est, en un mot, la cristallisation, non pas seulement fixe, mais vive ; non pas de grâce, mais de feu ; une cristallisation active, lumineuse et enflammée.»

Dispensons nous des commentaires.

grand auteur des Provinciaies, pourquoi ne les as-tu pas rédigées dans ce style !

Trente ou quarante pages plus loin s'imaginerait-on que M. Sainte-Beuve tourne en ridicule la manière d'écrire de François de Saies, en disant que Tàuteur de \ Introduction à la vie dévote fait assister ceux qui le lisent à toute une opération à l'alambic?

Voici la phrase du saint évêque.

« Dieu met bien souvent dans le fond de notre âme le feu sacré de son amour; puis cet amour se convertit en l'eau do plusieurs fontaines, lesquelles, par un second changement, se convertissent en un autre plus grand feu d'amour. *

84INTE.BEUViî. 05

Des deux échantillons, lequel préférez-vous ? .

Notez, s'il voîjrs plaît, que François de Salles écrivait deux cents ans avant Sainte-Beuve, à une époque où la langue française était encore au berceau.

Champfort a dit :

« L'homme est un étrange ''animal, si j'en juge par mol.»

1 Sainte-Beuve offensé réplique :

J — « Parlez pour vous tout seul 1 »

Hais, peu d'années «près, iêi^ni U4 retour sur lui môme, et rendant hommage à la justesse de l'axiome, il dit à son tour :

— « Il est vrai q»» rbomm» eit un

dnimal. »

ce SAINTE-BEUVE.

A la bonne heure!

Tôt ou tard la vérité triomphe.

On a beau la nier un instant, elle finit toujours par recevoir les hommages du plus incrédule.

Entre les mille locutions, aussi élégantes que judicieuses» employées par l'auteur de Port-Royal et de Volupté, nous demandons à citer celles qui vont suivre :

« Pieds tranquillisés , — sentimmts grondarUê, — cheveux maigris, — zéphyrs mûrissants, — coteaux modérés, — âme modique, — âme seconde» — pentes bienveillantes , — sentiments fougueusement austères, — incubatioiis infertiles, — don inoccupé, — hotnfnf

étroitement casé et non rétréci, — in^ cubation de piété mûrissante, etc., elc.»

Le biographe Loménie doit être dans toute la jubilation de son âme, lui qui pose M. Sainte-Beuve en redresseur de mauvais langage, lui qui admire si fort les charmes de sa manière.

Nous Tavons dit, Fauteur de Port- Royal n'a point amassé de rentes avec i^es livres.

} Toutefois, comme il se place de luimême au premierrang des écrivains modernes, il tient à paraître riche et à se faire une réputation de générosité.

Un de SCS secrétaires successifs, homme de lettres fort pauvre, avait ordre <ie crier sur les toits que son patron lui

donnait douze cents francs d'honoraires* Mais tout bas, et bien mystérieusement le triste jeune homme avouait à «es amii qu'il n'avait que cent écus de fixe» ^ fort peu de casuel.

Vers 4840, le petit Rémusat, alors ml nistre (qui n'a pas été ministre sous Ifl d'Orléans?) vint en aide à Saînte^BcoN et combla les lacunes de son budget, « lui donnant la place de conservateur la bibliothèque Mazarioe.

Celte récompense était due , non pi au mérite intrinsèque des ouvrages i Tauteur, mais à sa carrière studieuse.

11 est fâcheux seulement que M.

Ucmusat ait gratifié le critique àe i emploi, juste au moment où celui-ci i

ni^t âo lui brûler des par/ums sous les

narines.

M, de Rémusat, vous Tignorcz peut-

êirot es^ un grand faiseur de couplets.

S11 ne les Imprime pas , il les chante

à ses amis après boire, et Satnte*Beuve»

en parlant des aimables gaudrioles du

ministre, l'avait appelé le Rival inédit

de Déranger,

i Ce coup d'encensoir renvoya droit à M bibliothèque.

I Grâce à nombre de jugements aussi idéfeclueux, et grâce aussi, sans doute, aux burlesques déductions historiques do Port-Roy ah la duchesse d'Abrantès ne nommait plus Sainte-Beuve que Sainte-Bévue*

Le mot eut un succès désagréable pour le nouveau bibliothécaire.

Il ne pouvait plus sortir de son domicile, sans voir le maudit anagramme écrit en lettres monstres sur les murs du quartier latin. Les étudiants n'ont jamais aimé Sainte-Beuve : ils le lui prouvent toutes les fois que Toccasion s'en présente.

Eu 1844, notre héros, jugeant son bagage littéraire assez copieux, le chargea triomphalement sur ses épaules, et se dirigea vers le fauteuil académique.

A celte époque, il avait déjà perdu beaucoup d'amis.

La nécessité des visites fut un grand déboire, surtout lorsqu'il fallut se pré-

^ter chez Victor Hugo. Mais le grand poète ne s'abaissa point aux petitesses de la rancune.

H se vengea, comme se vengent les rois, par la clémence.

Outre son propre suffrage, il en donna quinze autres à Thomme qui s'était jadis assise son foyer, et qui ne pouvait plus s'y asseoir.

^ Ce fut encore l'auteur de Notre-Dame \\xï, Tannée suivante, reçut Sainte-Beuve àTÂcadémie.

Toutefois, comme on le.i»résume, il n'y eut entre eux aucun rapprochement véritable. Les torts du critique étaient de ceux qu'on pardonne peut-être, mais qu'on n'oublie jamais.

7» SAINTE.BKUYB.

Soil par suite de è6i revireoiefits â'<h pinion, soU qm ae» articles eussent laissé de l'amertume au food des cœurs, Sainte-Beuve ne trouva que de médiocres sympathies dans l'assemblée des Quarante.

II est certain que très-souvent toutes léâ apparences de l'ingratitude furent contre lui.

Sans parler davantage de sa conduiie eflVérs Hu,<^o, il lui arriva, peu de temps apf es son installation êur le fauteuil, d'écrire des lignes remplies d'une malvéiliatice souriHNse ôofttre Vill^tiiaitt 6t contre Cousin, qui Vnû et Tauife âfâieitt contribué puissamment à faire triompher sa eandidature.

— Je n'ai, disait racâdémicîen dé fraî-

che date, que trois amis à l'Institut :

Ampère, Mérimée, et ce vieil imbécile de X***. Tous les autres ne peuvent pas me souffrir.

Hors du palais Mazarin, le critique se brouilla même avec son cher Buloz.

Les bienséances ne nous permettent pas de divulguer non plus les raisons de cette autre rupture. On se contentera de savoir que la femme d'un Journaliste Sassez en vogue lança dans leurs jàtnbeâ la pomme de discorde.

Voilà ce que l'on gagne à rester vieux garçon.

— Mais aussi pourquoi ne vous mariez-vous pas? s'écriait Janin. Suivez mon exemple, vous vous en trouverez mieux.

— Non, je suis irop laid, réponiloi!

Sainle-Beuve.

— Alors, que diable! on renonce aux intrigues! on se rabat sur « les filles de la race déchue, » comme vous dites dans Volupté.

La citation flatta notre janséniste, et Tempêcha de gourmander Janin sur le cynisme du conseil.

Jamais Sainte-Beuve n'a eud'altrail pour la vie de bohème pure et simple.

Les mœurs débraillées de beaucoup de gens.de lettres trouvent en lui un cen- ' seur sévère. Il prêche éternellement le décorum et la nécessité de jeter un voile sur les faiblesses de notre pauvre nature. Si parfois on le prend en faute, c'est moins le résultat d'un manque de

précautions que Teffet d'une chance malheureuse.

Pour ne pas Thumilier, nous tairons l'anecdote du parapluie xieTt, prôté à mademoiselle Angélina, FAnglaise.

Nous ne dirons pas non plus dans quel salon sa mauvaise étoile voulut qu'on le surprît un soir.

Voyant entrer tout-à-coup un littérateur imberbe, qu'il protégeait, Sainte- Beuve, toujours fidèle à ses prédications |oraies, s'écria sur un ton fort scanda-

tsé:

— Gomment, jeune homme, vous ici 1 L'apostrophe ne manquait pas d'a-

lomb.

Mais notre critique est ainsi fait,

ien ne le déconcerte. Il déclare à qui

7^ SAîNtfl-BEOtfi.

veut l'entendre qu'il ne fréquenté quô - les maisons honnêtes , les cercles du grand mondé, les sociétés d*élite.

A l'Abbaye-aux-BoiS, il était un dfô visiteurs les plus assidus de madame de nécaraler.

Ûans cet autre cénacle, éfflioeiuenl puritain, souvent on lu! tança des épigçammeâsur Sés goûts obstinés dô célibataire; mais il se laissa pi lîemment aiguillonner par la satire.

« .te me créais en perspective, dit-il dans Joseph Delorme ^ un idéal de mariage, dans lequel lô èacremeût n'entrait peut rien. *

L'amour libre du saint-simonisme et le système éhonté du treizième arron-

, 1 Page 10.

dissement sont proclamés par cette phrase audacieuse.

Dientôi notre critiqae essaya de réaliser son idéal.

Vm soi-disant marquise espagnole»

madame de Vaques, unit sa destinée à eelle de Joseph Pelorme, et marcha librement à sa droite dans le sentier de la vie. Mais cet hymen, bien que dégagé

^du poids des chaînes ordinaires, ne

i conduisit pas au bonheur ceux qui en

! avaient allumé le flambeau.

i Madame la marquise se montrait aca-

I riâtre, emportée, tyrannique.

I Cela tenait beaucoup moins sans doute au système de mariage sans sacrement qu'à l'irrilaaon causée par une

maladie grave, dont la senora Vaqués était atteinte.

Elle finit par succomber à une phthisie pulmonaire.

Pensant qu'elle voudrait embrasser une dernière fois sa famille avant de mourir, Sainte-Beuve lui demanda les indications nécessaires pour se mettre à la recherche de ses parents et les amener auprès de son lit de souffrance.

Il ne put rien obtenir d'elle. |

Enfin, au bout de longues démarches, il réussit à trouver un des frères de la, dame , marchand de vins en détail à Bclloville.

Cette prétendue marquise était une ancienne blanchisseuse.

xVccompagné de sa femme, le mar-

. rhand (le vins accourul; mais, persis-

inni jusqu'au bout dans son rôle aristo-

rniiique, madame de Vaques le repoussa

par un geste indigné.

— Quels gens m'amène-l-on? cria-tclle. Je ne les^ connais pas, faites-les sortir!

- Le pauvre frère quitta la chambre , jjpouvanlé d'un tel orgueil en face delà f mon.

Sainte-Beuve flt enterrer madame la marquise avec beaucoup de pompe.

Depuis sa querelle avec Buloz, il s'était réfugié dans le ConstUutioymel, où il entama cette s6riQ d'articles, encore

inachevée de nos jours, et qui s'intituk Causeries du lundi * .

C'est une longue paraphrase de son livre ; Critiques et Portraits. Il tourne éternellement dans le même cercle.

Eugène Pelletan dit avec beaucoup de justesse et d'esprit que Sainte-Beuve, ayant cherché la première fois une aiguille au milieu de mille bottes de foin, sans la trouver , reprend aujourd'hui ces mille bottes de foin, recommence à chercher Taiguille, ne la trouve pas , et ne la trouvera jamais.

Véron, s'apercevant que les Causeries n'amenaient pas un abonné de plus au

' A l'heure qa'il est, l'ouvrage forme déijii dix vêlâmes.

journal , réduisit l'auleur à cent vingtcinq francs par article r juste le quart de ce que Janin touche aux Débats par feuilleton.

C'était humiliant!

Mais voici que Mirés achète le ConstU huùmnel et fait à Sainte-Beuve l*affrônt impardonnable de supprimer les Cauieries,

\ Fort heureusement noire héros, ayant ^donné des marques de résipiscence \ et n'allant pas ramasser au pied des guillotines le testament sacré de ses pè-

> II avait publié ce fameax article intitulé les ne> trets, qae ses anciens amis les démocrates ne lui pardonnent pas, et dans lequel, par une dernière et su< prême métamorphose, il se posait courageusement en bomme sympaâiique au pouvoir*

Sf SAINT£.BEUVE.

res réptiièlicains , trouva aeeueil aa MonUeur et touehe to triple d'hoooraûnes.

Le soleil d'or des faveurs gouvernementales commençait à Nelairer de ses rayons.

Sainte-Beuve, doni chacun se plaît à reconnaître Tineptie notoire, en fait de

critique théâtrale \ s'est vu nommer rapporteur de la comnûâ$ioa i0s prix peur los ouvrages drainiatiques.

On sait que les auteurs sont obligée de présenter eux-mêmes leurs pièces à ladite commission» sans quoi celle ci

1 Une seale &)is U • puUié koo étude su Uolcte, et c€ travail est audees^^vs d« toat ce qu'il a fait (iv.édiocre.

refuse ée les «xaminer, et, par conséquent, ne les couronne pas.

Il est inutile de se livrer à de longues dissertations pour démontrer que ceci est absurde.

Après la gloire d'un succès et les suffrages unanimes du parterre,. Técrivain de mérite n'ira certes pas de lui-même I ehercher la concurrence à huis clos de 1^ pièces plus ou moins médiocres. C'est ià la commission d'examiner indislinclemenl tous les produits dramatiques de l'année, sans attmidre la démarche de personne.

Madame de Girardin, cet esprit si distingué, que les lettres françaises ne so conso<f«t point d'avoir perdu, venait do

donner la Joie fait peur au théâtre Richelieu.

Sainte-Beuve arrive chez elle.

— En vérité, madame, dit-il avec un ton câlin, la commission^ dont je suis rapporteur, n'est pas contente. Nous at tendions votre jolie pièce,

— Vraiment, répond Delphine.

— Oui, madame. Le prix vous éla

d'avance décerné.

— Pardon, monsieur Sainte-Beau ne conrondons pas ! dit en souriant dixième muse. Vous me passerez bit une petite fatuité, à moi qui suis femm J'ai eu, si je ne me trompe, quelqu succès véritables : eh bien, francheme

me crois de ceux qui donnent des ix, et non de ceux qui en reçoivent.

M. le rapporteur s'en alla penaud.

Le 15 août 1853, à roccasion de la te de Sa Majesté, Sainte-Beuve obtint I croix.

Sur sa tête les honneurs tombaient omme grêle. A peine eut-il attaché le iiban rouge à sa boutonnière, qu'il fut boisi pour remplacer Tissot au collège le France.

Hélas 1 la jeunesse des écoles lui fit me abominable réception !

Modeste à la fois et radieux, notre irofesseur monte dans sa chaire de loésie latine et voit un auditoire im- K)sant. La salle est comble.

Il s'incline, le sourire aux livret», ai salue avec grâce.

On accueille ce salul par uae aalve éclatante.... de sifflets.

Surpris, mais non déconcerté, Saisie- Beuve déroule un manuscrit et ean^ mence à lire sa leçon.

Les sifflets redoublent. Sa voix s'éteint au milieu des huées. Vingjt fois ii cherche à dominer le tumulte, et Yiagt fois d'épouvantables clameurs le contraignent au silence. Il finit par se retirer, en levant les mains et en prenant le ciel à témoin de l'injustice des hommes.

A la seconde séance, même auditoire nombreux.

Quelques dames ont eu la curiosité

SAINTE'BEUYK. r

daeonnallre le célèbre Josepb Dek^iiM, qu'elles ne tardient pas à voir entrer dans la salle, escorté de 90a «mi Ampère et de son factotum Octave Lacroix.

Elles s'extasient âevaai ee petit homme, à la mine tout à ki kàê fmt^ parde et vieillotte» et dont les Joues luisantes, les yeux bleus, ronds et gros»

la tête pointue et le front dépouillé ne laisseraient jamais croire (|ju*il a eu jadis j des prétentions de séducteur.

Comme la première fois, il saitte (c'est Tusage), et, comme la première fois, une tempête de sifflets répond à sa politesse.

Ampère glisse à l'oreille de son collègue de TAcadémie quelques mots

88 SAINTE. BET7VB.

d'encouragement, et Sainte-Beuve, d'uno voix chevrotante et monotone, entame une lecture sur Virgile.

On ne le laisse pas poursuivre.

Les scènes tumultueuses de la première leçon se renouvellent.

Sainte-Beuve croise les bras et fait bonne contenance. Nos perturbateurs se taisent, on s'imagine qu'ils veulent écouter; mais, soit trouble, soit accident, le malencontreux professeur se trompe de feuillet.

Il en résulte, dans sa lecture, un galimatias superbe, et Ton croit entendre une page de Port-Royal.

Par toute rassemblée le rire éclate ; le tapage recomrûence.

Les uns sifflent ou crient, les autres chantent ou frappent du pied sur le parquet sonore. Il pleut des quolibets et même des outrages. On soulève les banquettes, on décroche les portes ; puis les auditeurs se les passent de main en main, au milieu du plus effroyable charivari, du plus indescriptible désordre.

— Messieurs, crie le professeur, vous déshonorez la Jeunesse française !

On lui riposte :

—Allons donc i c'est toi qui déshonores la littérature !

— Messieurs, balbutlo Sainte-Beuve, le serai forcé de me retirer, si. ...

— Va-t'en ! va-l'en! ! va-l'en 1 ! ! dil la foule avec un crescendo terrible.

Octave Lacroix prend la parole^ et proteste au nom de la partie saine de l'auditoire. Mais il s'adresse à d'anciens camarades, à des étudiants, à des amis d'estaminet; on l'invite a se taire.

Néanmoins, il y avait effectivement une partie saine, composée des amis du professeur. Tous se lèvent au mâieu de la multitude effrénée.

Ils étaient cinq I

Après s'être comptés tristement, ils se rassirent.

Soudain, voyant que l'orage des sifflets ne s'apaisait point, l'un d'eux se

SAINTE-BEUVE. Dl

leva de nouveau, monta sur une banquette et s'écria :

— Messieurs l croyez-vous être aux Funambules ?

— Oui ! oui!... Voilà Paillasse 1!

Et la foule implacable désignait le professeur.

li succomba sous ce dernier coup de massue. Tout ;son courage l'abandon- Vit. On le vit descendre de la chaire de poésie latine, pour n'y plus reparaître.

Quelle leçon terrible I A qui profilerat-elle?

En acceptant cette place au collège de France, Sainte-Beuve avait clos ses

Cameries du Lundi; mais il va les reprendre et chercher pour la troisième fois Taiguille dans mille autres bottes de foin.

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