I.A SOCIÉTÉ ROMAINE
flatter d’une façon inouïe les instincts de la cruauté populaire. Il choisit pour principal théâtre de l’immolation des chrétiens ses jardins de la plaine Vaticane , qu’il ouvrit au peuple. Là on put voir à son aise déchirer à belles dents par des meutes de chiens furieux les disciples du Christ cousus dans des peaux de bêtes. Mais ce n’était pas assez pour assouvir la férocité de Tigellin et de son maître; il leur fallut des flambeaux vivants pour éclairer les jeux que l’empereur donnait dans son hippodrome. De longues files de martyrs dessinaient l’enceinte et le contour du cirque, éclairaient les avenues des jardins. Chacun était vêtu d’une tunique de papyrus enduite de cire et de poix. Un pal fiché en terre, et se terminant par une pointe aigue, pénétrait la gorge du martyr, et l'obligeait à garder la tenue droite d’un flambeau. Au signal donné, les bourreaux mettaient le feu à la tunique incendiaire , et l’holocauste commençait. A la lueur de ces torches humaines , Néron lançait son char, et mendiait par son adresse les applaudissements du peuple.
Ces détails nous sont fournis par Tacite, et ils sont confirmés par Martial et Juvénal. Ce dernier donne à entendre que l’on achevait avec l’épée les martyrs à demi consumés, lorsqu'il parle de ruisseaux de sang qui serpentaient sur le sable. Disons cependant que Tacite, sans adoucir sa haine pour les chrétiens, qu’il se gardait bien d’étudier et de connaître, finit par protester contre l’affreuse répression qu’on leur infligeait. « Quoique les chrétiens, dit-il, fussent coupables et dignes des derniers supplices, on finit par éprouver quelque compassion pour ces victimes, qui semblaient moins immolées au bien public qu’à l’assouvissement de la cruauté d’un seul. »
Un homme néanmoins se rencontra à qui ces scènes, où la grandeur d’âme des victimes l'emportait encore sur l’horreur du spectacle, inspirèrent l’admiration et la sympathie la plus vive pour les persécutés. Ce fut Sénèque, qui avait vu et entendu Paul, Sénèque, qui, nous le répétons, avait étudié les écrits des chrétiens et modifié plus ou moins scs idées et son langage d’après ce qu’il avait lu. Dans ses lettres intimes, il s’épanche avec des amis sur ce qui vient de se passer sous ses yeux. Il a vu, écrit-il à Lucilius ( Ep . xtv), des hommes en proie aux plus poignantes tortures, impassibles, n’ayant rien de la roideur théâtrale, conciliant la douleur avec un calme céleste. Il énumère les tourments qu’on a fait subir à ces hommes, et n’oublie
PERSÉCUTION DE NÉRON
pas la tunique enflammée. Dans une autre lettre au même, après avoir décrit les maladies cruelles qui parfois viennent assiéger l’homme, il ajoute : « Ce n’est rien cependant si on le compare à l’action du feu sur les membres, au chevalet, aux lames ardentes, au fer parcourant de nouveau des blessures à demi fermées, pour les rouvrir et les creuser plus avant. Quelqu’un a cependant souffert tout cela, et n’a pas poussé un gémissement. Je ne dis pas assez, il n’a pas même imploré de relâche. Que dis- je? il n’a pas même daigné répondre au juge. Plus encore : on l’a vu sourire, et son sourire était de bon cœur. Après cela, dis-moi, ne te sentirais-tu pas porté toi-même à te rire de la douleur? » (Ep. lxxviii.)
La morale ne saurait être mieux amenée après l’exemple; mais il est bon d’ajouter que l'épreuve de la douleur à laquelle un stoïcien pouvait être appelé consistait simplement à se sentir ouvrir les veines, selon le bon plaisir de César. Quelquefois même celui-ci avait la courtoisie de permettre que le patient fût lui-même l’opérateur, comme il advint à Sénèque. L’opération avec l’accompagnement d'un bain, avec un cercle de parents et d'amis autour de soi, diffère très-fort, avouons-le, des tortures affreuses qu’ont subies nos martyrs , et que la clémence impériale daignait épargner aux courtisans philosophes.
Nous avons vu par le récit de Tacite, que la persécution de Néron produisit à Rome un nombre immense de martyrs; d'où nous devons conclure que les disciples de Pierre se montrèrent dignes de leur maître. Sur tant de victimes de la cruauté païenne à cette première explosion , deux noms seulement ont survécu. Ce sont ceux de deux femmes, Danaïs et Dircé, et la renommée de leur courage s’étendit hors de Rome. Saint Clément, dans sa lettre aux Corinthiens, rappelle en passant la grandeur d'âme de ces deux héroïnes, comme un souvenir toujours vivant : « ces femmes, dit-il, qui ont supporté de si affreux supplices, en persévérant dans la foi; faibles de corps, mais ayant acquis les plus nobles couronnes. »
Ces sanglantes hécatombes ne semblent pas avoir atteint en grand nombre les personnes d’un rang élevé, chez lesquelles on pouvait soupçonner la profession du christianisme. Elles sévirent plutôt contre la multitude des chrétiens de la classe moyenne et du peuple. Comme il est d’usage, la fureur première se ralentit, et d’autant plus naturellement que, selon la remarque de Tacite,
le dégoût finissait par s'emparer des romains, témoins de si atroces cruautés. On trouve la trace d'une commutation de peine à l'égard des condamnés à cette époque, dans un passage de Suétone (In Xeronem , xxxi), où il raconte que, pour se procurer les bras et les matériaux nécessaires à la reconstruction de Rome, Néron ordonna, quelque temps après l’incendie, de ne plus condamner aucun criminel qu'aux travaux des mines, ou autres semblables. De nombreuses colonies d'exilés partirent pour des régions lointaines, où les confesseurs devaient être employés aux travaux des carrières; mais le glaive n’en demeura pas moins suspendu désormais sur la tête de tous les chrétiens. En un instant, l’Église avait perdu cette heureuse liberté, parfois mélangée d'épreuves, au sein de laquelle elle avait pris naissance. De temps en temps, elle goûtera encore quelques jours de paix ; mais l'ignoble main de Néron lui a porté un coup qui se fera sentir dans toute la première période de son existence. Désormais la légalité est contraire au christianisme, et, si méprisé qu’ait été un César, ses édits sont enregistres et constituent le droit de l’Empire.
Rome dès lors était devenue pour Pierre un séjour plein de périls, et il se souvenait que son maître, en rétablissant Pasteur des agneaux et des brebis, lui avait dit : « Tu me suivras. » (Johan., xxi.) L’apôtre attendait donc le jour où il mêlerait son sang à celui de tant de milliers de chrétiens, dont il avait été l'initiateur et le père. Mais auparavant il fallait que Rome possédât de nouveau dans ses mura l’apôtrc des gentils, qu’une même immolation devait réunir à Pierre, afin que rien ne manquât â la gloire et à la splendeur de l’Église mère et maîtresse de toutes les autres.