‹ Sainte GenevièveChapitre 25 sur 36 · I. Ruffin, Préface aux Fies des Saints · texte numérisé non relu

I. Ruffin, Préface aux Fies des Saints

torité de la ville, devaut laquelle s'effacent toutes les autres. De fait, évêque, prêtres, magisti-ats, notables, tous se perdent dans son auréole et aucun n'a laissé son nom à Thistoire. On n'agit que par ses ordres ou sur ses conseils, et l'influence morale de la sainte est telle que si Paris résiste, Geneviève doit être considérée comme l'âme d'une résistance que sa parole n'a pas déconseillée et que sa présence autorise et encourage. Ce plan avait-il été concerté avec Rémi? On ne saurait l'affirmer. Toujours est-il que le roi païen n'entrera pas dans la cité catholique et que Paris tiendra ses portes closes devant Clovis, comme il fera onze siècles plus tard devant le roi Henri IV encore huguenot. Pourquoi d'ailleurs, en favorisant la résistance, Geneviève n'aurait-elle pas obéi à des vues surnaturelles, comme celles qui l'avaient guidée quand elle dissuada les Parisiens de quitter leur ville à l'approche d'Attila?

L'investissement de la place par Clovis ne pouvait être très étroit, étant donnés les habitudes militaires des Francs et leurs moyens d'attaque. Occupés d'ailleurs à conquérir les provinces et les cités du nord de la Loire, ils se contentèrent d'abord de surveiller les abords de Paris et de multiplier les incursions dans les environs, sans cependant attaquer directement la place défendue par son fleuve, ses murailles et ses habitants en armes. Peut-être aussi Clovis jugeat-il à propos d'attendre du temps un résultat que la

force ne lui eût pas procuré sans dommage pour son prestige politique. Car il préférait sagement se faire accepter de la population gallo-romaine plutôt que de lui imposer son joug avec trop de rigueur. N'éprouvait-il pas aussi quelque scrupule à pousser les hostilités trop rudement contre une cité qui comptait parmi ses habitants Geneviève, la grande sainte, vénérée de tout le pays?

Malgré les atténuations forcées ou volontaires du siège, Paris n'en vit pas moins ses communications coupées, ses transactions de toute nature entravées, sa batellerie réduite à l'inaction par les barrages que les Francs avaient établis en amont et en aval de la Seine, et, en conséquence, son approvisionnement de plus en plus difficile. On réussissait cependant à prendre parfois endéfautla surveillance des assiégeants et, durant plusieurs années, au prix des sacrifices qu'on devine, Paris put persister dans sa fière résistance.

Vint un moment pourtant où les Francs, à peu près maîtres de toute la Gaule septentrionale, serrèrent de plus près la ville. Les communications avec le dehors furent plus efficacement empêchées. La famine en fut la conséquence. Les circonstances ne commandaientelles pas enfin aux assiégés de se rendre ? Ils se tournèrent vers Geneniè ve, leur inspiratrice et leur guide ; Geneviève ne parla pas d'ouvrir la ville aux Francs. Mais elle se résolut à pourvoir en personne a un ravitaillement de jour en jour plus indispensable. Il ne

fallait pas soDger à aller chercher des vivres par les routes de terre. Les assiégeants, qui occupaient toutes les vo;.es de communication, eussent par trop facile^ ment intercepté les convois. Il était plus pratique et plus sûr d'utiliser le cours du fleuve. Mais encore ne pouvait-on penser à descendre en aval. Les méandres de la Seine, en rendant le voyage beaucoup plus long, eussent permis aux Francs d'apercevoir facilement la flotille et de lui barrer le passage, surtout quand des bateaux pesamment chargés auraient à remonter péniblement le courant.

Geneviève se décida à prendre le fleuve en amont et à se rendre en Champagne, où elle était sûre de trouver ce qu'elle désirait. Embarquée, à la grâce de Dieu, avec de hardis bateliers, elle réussit à tromper la surveillance des Francs.

A un endroit peu éloigné de Paris, sans doute, un arbre mettait les barques en péril de chavirer. Les bateliers ne l'ignoraient pas. Il s'agissait probablement d'un arbre planté sur la rive, peut -être incliné luimême au-dessus de l'eau, et auquel les Francs avaient amarré une espèce de barrage pour gêner la navigation. Quand on fut arrivé à ce passage dangereux, la sainte commanda aux bateliers de s'approcher doucement de la rive. Là elle se mit en prières et leur dit de couper l'arbre. Ils l'attaquèrent aussitôt à coups de hache; les racines finirent par céder et l'arbre s'en alla à la dérive, entraînant avec lui l'obstacle redouté.

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Le biographe raconte que deux monstres affreux s'échappèrent alors en répandant une odeur insupportable dont les voyageurs furent incommodés pendant plus de deux heures^. Par la suite, aucun naufrage ne se produisit plus en cet endroit.

Après avoir traversé Melun et Montereau, la sainte quitta la Seine à Komilly et remonta FAube jusqu'à Arcis. Sa réputation était connue dans toute celte région. Un des chefs de la ville d' Arcis, nommé Pascivus, accourut à elle et la conjura de venir guérir sa femme, paralysée depuis longtemps. Les principaux personnages de l'endroit joignirent leurs instances à celles de Pascivus. Geneviève se rendit au lit de la malade et se mit en prières, suivant son invariable habitude. Elle fit ensuite le signe de la croix sur la paralytique et cette femme, qui n'avait pu se servir de ses membres depuis quatre ans, fut guérie, se leva et se mit à marcher.

Geneviève demanda qu'on réunîtdesgrainsà Arcis, puis elle se rendit à Troyes par la route de terre. A l'entrée de cette ville, la multitude accourut au-devant d'elle en lui amenant ses malades, touchant specta-

I. Il se peut que les monstres en question niaient été que des cadavres d'animaux en putréfaction, arrêtes là par le barrage. Toutefois, on n'a pas le droit de nier péremptoirement que les démons ne soient encore interrenus en cette circonstance pour faire opposition à Tentreprise de la •ainte.

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de qui rappelaltles réceptions faites au Sauveur dans les bourgades de la Galilée. Elle les guérissait parle signe de la croix. On lui présenta, entre autres, une femme frappée de cécité pendant qu'elle travaillait le dimanche . Elle la guérit par le signe de la croix et Tinvocation de la Sainte Trinité, en même temps qu'une jeune fille d'une douzaine d'années affligée du même mal.

Un sous-<liacre, témoin de ces merveilles, conduisit à la sainte son propre fils, que les frissons de la fièvre éprouvaient péniblement depuis dix mois. Ce sous-diacre était marié, comme les ministres de son ordre en avaient le droit dans les premiers siècles de l'Église. Geneviève bénit de l'eau, en invoquant le nom du Seigneur, et en fit boire au malade qui fut guéri sur-le-champ.

Ces miracles causèrent à Troyes une vive émotion. Ils inspirèrent une telle confiance en Geneviève qu'on arrachait les franges de son vêtement et qu'on s'en servait pour obtenir des guérisons. Les possédés du démon furent aussi presque tous délivrés.

Ces bienfaits ne contribuèrent pas peu à exciter la générosité des peuples de la Champagne envers les Parisiens. Les vivres furent rassemblés en quantité suffisante. La sainte les fit embarquer à Troyes, d'où la Seine devait les transporter à Romilly. C'est là qu'elle se proposait elle-même de les rejoindre.

Revenue à Arcis-sur-Aube, elle y fit charger ses bateaux avec les provisions qu'on avait recueillies. La femme de Pascivus, vivement reconnaissante de sa guérison, ne voulut la quitter que quand elle remonta en barque.

Il s'agissait de redescendre la Seine jusqu'à Paris, opération délicate, car il fallait échapper a la surveillance des Francs et à toutes sortes de périls. Les onze bateaux qui composaient la flottille de ravitaillement étaient surchargés. Pour les conduire sûrement, il était indispensable de manœuvrer avec autant d'habileté que de prudence, surtout si les vents venaient à souffler violemment contre le courant. De fait, cette dernière éventualité ne tarda pas à se produire.

Voici qu'un jour, en effet, les bateaux sont poussés par la violence du vent contre les obstacles qui encombrent le fleuve. Déjà ils inclinent sur le côté et commencent à faire eau. Les bateliers redoublent d'efforts, mais en vain; la catastrophe est imminente. Geneviève cependant ne se déconcerte pas. Dieu peut-il permettre que tant de peines deviennent inutiles en un instant et que les malheureux affamés de Paris manquent du pain qu'ils attendent? Elle lève les mains vers le ciel et conjure le Christ de venir à son aide. Soudain les bateaux se redressent d'eux-mêmes et reprennent la bonne direction. Un prêtre, nommé Bessus, accompagnait la sainte.

La frayeur avait glacé son sang dans ses veines. A peine le péril est-il écarté que, transporté de joie, il se met à chanter à pleine voix : « C'est le Seigneur qui s'est fait notre aide et notre protecteur, afin de nous sauver. » Tous alors Timitent et entonnent le cantique In exitu.

Les onze bateaux de la flottille échappèrent heureusement aux périls de la Seine et à l'attention des Francs. Dès qu'ils eurent abordé aux rives de Tile parisienne, Geneviève commença ses distributions. Elle le fit avec cette intelligence et cet ordre qu'apportent les saints dans l'exercice de la charité. Aux uns, elle donnait le grain ou la farine, aux autres le pain tout préparé. Elle eut cependant ses privilégiés. Ce furent ces pauvres gens à qui toute ressource manquait depuis longtemps et que la faim avait épuisés. A ceux-là elle accordait des pains entiers, au lieu de la simple ration quotidienne qu'elle faisait distribuer aux moins délaissés. Les compagnes qui l'aidaient dans son ministère de charité, ces vierges qui menaient la vie religieuse sous sa conduite, s'étonnaient de ne pas trouver dans les fours tous les pains qu'elles y avaient mis à cuire. Assez souvent même, la majeure partie de la fournée faisait défaut. Leur surprise cessa quand elles rencontrèrent dans les rues de la cité des pauvres qui emportaient des pains encore chauds et bénissaient Geneviève qui les leur avait remis. Touchante soiii-

citude qui s'inspirait si délicatement des prédilections du Sauveur envers les déshérités de ce monde !

On ne peut dire si ce ravitaillement suffit à assurer la subsistance des Parisiens ou si Geneviève eut à prendre d'autres mesures pour assurer la régularité des convois de vivres. L'histoire ne nous informe pas non plus du dénouement de ce long siège. Il est certain que Clovîs ne prit pas la ville par la force, comme il dut faire pour Verdun et pour Nantes. Il ne serait pas impossible que, pour ne pas se mettre en opposition violente avec un personnage aussi populaire que sainte Geneviève, il se soit momentanément relâché de ses prétentions et ait attendu une occasion plus favorable pour entrer en maître dans Paris.

Le jeune roi poursuivit ses conquêtes aussi pacifiquement que possible. La population gallo-romaine .Faccueillait en général assez aisément. Sa prise de possession se bornait d'ailleurs à l'occupation des anciens domaines du fisc impérial. Le changement paraissait peu considérable, surtout dans un temps où l'instabilité des choses politiques causait tant de bouleversements. Dans les villes, les évêques avaient recueilli presque partout le pouvoir local, tombé en déshérence après la disparition des autorités romaines, et étaient devenus les « défenseurs de la cité ». Mieux à même que tous de comprendre les véritables intérêts du pays, ils in-

dînaient les populations à accepter la souveraineté du roi franc. Dans de telles conditions, Tenlente s'établissait assez vite entre conquérants et conquis.

De 486 à 496, Clovis étendit ainsi sa domination d'abord jusqu'à la Seine, puis jusqu'à la Loire. Les Bretons de TArmorique reconnurent sa suzeraineté et lui payèrent tribut, tout en conservant leurs chefs nationaux. Les deux autres royaumes saliens, qui avaient leurs capitales à Tongres et à Cambrai, tombèrent aussi en sa puissance.

Du Rhin à la Loire, Clovis était le maître. Il ne lui manquait plus que Paris et Geneviève.

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