PARIS LHEDREUX ET C", ÉDITEURS
Au miliea de la joie qu'ils éprouvaient de leur entrée k Paris , les Bourbons et les représentants des cours étrangères avaient tout a coup ressenti un chagrin des plus vifs en apprenant que Napoléon avait réussi k s'évader. Ni les uns ni les autres ne se croyaient en sûreté si le grand perturbateur du monde demeurait libre, et dans leur trouble ils ne savaient pas encore si sa mort ne serait pas un sacrifice dû k la sécurité générale. Le malheur de cette évasion était imputé k M. Fouché, et on oubliait déjk qu'il venait de livrer les portes de Paris, pour lui reprocher amèrement de n'avoir pas livré Napoléon , ce qui était une occasion de
■ livre soixante-deuxième et dernier de V Histoire du Consulat et de V Empire,
dire qu'il trahissait tous les partis. Aussi les Bourbons et les alliés en étaient-ils venus. d'un engouement extrême k un violent déchaînement contre leur favori de ces derniers jours. M. de Talleyrand et le duc de Wellington avaient seuls osé défendre M. Foucbé, en disant qu'après tout il leur avait ouvert Paris , ei que si Tévasion de Napoléon était la condition de ce service , il ne fallait pas trop se plaindre. Malgré leurs sages réflexions on s'était fort emporté aux Tuileries, et M. Fouché appelé devant le Roi , le soir même de rentrée k Paris , c'est-k-dire le 8 juillet, n'avait pas osé soutenir la bonne action qu'il avait faîte le 6, en réitérant Tordre ^•obliger Napoléon à quitter Rochefort. If s*en était au contraire humblement défendu , et sur les instances de Louis XVIII îl avait promis de faire son possible pour ressaisir le redoutable fugitif, soit sur terre, soit sur mer. Néanmoins il n'avait pas tenu parole, et rentré au ministère de la police, il n'avait pas expédié de courrier, laissant ainsi toute leur valeur k ses ordres antérieurs. Quand on a le courage du bien , il faudrait en avoir la fierté. Pourtant mieux vaut encore le faire, lors même que par faiblesse ou intérêt on n'a pas la force de s'en vanter.
Napoléon avait quitté la Malmaisou le 29 juin , k cinq heures. La chaleur était suffocante ^ et les
compagnons de Napoléon , muet« et profondément tristes , respectaient son silence. Ârrhé k Ram* bouillet il voulut y passer la nuit pour se reposer, disait-il, mais en réalité pour s'éloigner plus lentement de ce trône , duquel il venait de descendre pour tomber dans une affreuse captivité. Un regret, une simple réflexion de ces hommes qui en pré^ sence des armées ennemies s'étaient privés de son épée, pouvaient lui rendre le commandement, et il y tenait plus qu'au trône même. Après avoir attendu la nuit et la matinée du 90 juin , il partit au milieu du jour, traversa Tours le lendemain 1" juillet, entretint le préfet quelques instants, prit ensuite la route de Poitiers, s'arrêta en dehors de la ville pendant les heures de la grande chaleur, fut eiposé en traversant Saint-Maiient a quelque danger de la part de la populace vendéenne, et arriva dans la soirée k Niort, sans avoir proféré une parole pendant ce long trajet. Reconnu dans cette ville, il y devint l'objet d'un intérêt ardent, car la population , suivant le langage du pays , était bleue, par haine des btanc$ dont elle était entourée. Il y avait a Niort des troupes impériales envoyées sur les liens pour la répression des insurgés, et Napoléon s'y trouvait en parfaite sÂreté. lia petite hôtellerie où il était descendu fut bientôt entourée de soldats, de gens du peuple, de bourgeois,
criant : Fti^e/'Emp^eur/ et demandaDt avec instance a le voir. Malgré son peu de penchant ^ se montrer, il consentit k paraître a une fenêtre , et sa présence provoqua des acclamations, qui dilatèrent un moment son cœur profondément serré. — Restez avec nous! lui criait-on de toute part, et à ces cris on ajoutait la promesse de le bien défendre. — Le préfet vint lui-même le supplier de prendre gîte k la préfecture, et il se rendit k tant de témoignages assurément bien désintéressés. Il passa ainsi la journée du â juillet à Niort, au milieu d'une émotion inexprimable qu'il partageait, et k laquelle il n'avait guère le désir de se soustraire. Cependant le 3 au matin le général Beker, toujours plein de respect et de déférence, lui fit sentir le danger de ces lenteurs , car d'un instant à l'autre la rade de Rochefort pouvait être bloquée , et il lui deviendrait impossible alors de gagner les États-Unis. Il se décida donc k partir, malgré la peine qu'il éprouvait k quitter une population si amicale et si hospitalière. Il s'éloigna en cachant dans ses mains son visage vivement ému, et fut escorté par la cavalerie, qui le suivit aussi loin que les forces des chevaux le permirent. Il entra dans Rochefort le 3 juillet au soir.
Le préfet maritime, M. de Bonnefoux, compre-
nait ses devoirs comme le général Beker. Il voulait obéir au gouvernement, mais en lui obéissant conserver tous les respects dus au grand bomme que la fortune venait de mettre k sa discrétion pour quelques jours. La population partageait les sentiments de celle de Niort. Elle avait de véritables obligations k Napoléon , qui avait fait exécuter de vastes travaux sur son territoire, et elle renfermait dans son sein une multitude de marins sortis récemment des prisons d'Angleterre. 11 y avait en outre k Rochefort un régiment de marine caserne k Tile d'Aix, une garnison nombreuse, 1,500 gardes nationaux d'élite, beaucoup de gendarmerie réunie pour la répression des royalistes, et par conséquent tous les moyens de protéger l'Empereur déchu, de le seconder même dans une dernière témérité. Le matin du 4 la nouvelle de l'arrivée de Napoléon s'étant répandue, les habitants s'assemblèrent sous ses fenêtres , demandèrent k le voir, et dès qu'il parut poussèrent des cris frénétiques de Vive Œmpereurl Fort touché de cet accueil , Napoléon les remercia de la main , et rassuré par le spectacle qu'il avait sous les yeux , certain qu'au milieu d'hommes aussi bien disposés il n'aurait aucun danger k courir, il résolut de s'arrêter quelques jours afin de réfléchir mûrement au parti qu'il avait k prendre. Quitter défini-
tivement le ftol de la France , et cette fois pour toujours , était pour lui le plus cruel des sacrifices. Il ne comprenait pas qu'en présence de l'Europe en armes , les hommes qui gouvernaient eussent refusé son concours même k titre de simple général. Il se disait qu'au dernier moment l'armée raisonnerait peut-être d*une manière différente, et , semblable au condamné k mort , il s'attachait aux moindres espérances , même aux plus invraisemblables. Une telle disposition devait le porter k perdre du temps , car le temps perdu sur la côte de France pourrait être du temps gagné , en faisant naître un accident imprévu, tel qu'un acte de désespoir de l'armée par exemple, qui l'appellerait encore k se mettre k sa tête.
Toutefois si le temps en s'écoulant donnait quelque chance a un retour vers lui (retour du reste bien peu probable), il était toute chance d'échapper aux Anglais, et de se dérober k une dure captivité. Il n'était pas possible en effet que les nombreux émissaires qui communiquaient sans cesse avec la flotte anglaise , ne fissent pas connaître l'arrivée de Napoléon k Rochefort, et ne rendissent pas plus étroit le blocus de la côte. Jusqu'au 29 juin la croisière avait paru peu nombreuse et même assez éloignée, mais depuis ce jour-lk elle s'était rapprochée des deux pertuis
(peituis Breton et pertuis d'AïUioche), par le»^ quels Bochefort communique avec la mer. Les frégates la Smle et la Méduse, de construction récente ^ réputées les meilleures marcheuses de la marine française, montées par des équipages eicel** lents et tout k fait dévoués, étaient en rade, prêtes k faire voile au premier signal. Les ordres du gou-^ vemement provisoire, renouvelés tout récemment^ prescrivaient d'obéir à Tempereur Napoléon, de le transporter partout où il voudrait , excepté sur les côtes de France. Le commandant de la Saale^ le capitaine Philibert, ayant les deux: frégates sous ses ordres , était un marin expérimenté , fidèle k ses devoirs, mais moins audacieux que son second, le capitaine Ponée, commandant de la Mééut^ et disposé k tout tenter pour déposer Napoléon en terre libre. Ce brave officier y voyait un devoir k remplir envers le malheur et envers la gloire de la France, personnifiée k ses yeux dans la personne de Napoléon, qui ne lui semblait pas moms glorieux pour être aujourd'hui le vaincu de Waterloo.
A peine arrivé. Napoléon voulut qu'on exàmi-' nàt dans un conseil de marine les divers partis k prendre pour se soustraire k la croisière anglaise , et gagner la pleine mer. Le préfet maritime appela k ce conseil les marins les plus expérimentés du
pays, et entre autres Tamirâl Martin, vieil officier de la guerre d'Amérique, fort négligé sous TEmpire, mais qui se conduisit en cette occasion comme s'il eût toujours été comblé de faveurs. Malgré le rapprochement de la croisière anglaise , les deux frégates étaient réputées si bonnes voilières , qu'on ne doutait pas , une fois les pertuis franchis, de les voir échapper k toutes les poursuites de l'ennemi. Mais il eût fallu pour cela des vents favorables , et malheureusement les vents se montraient obstinément contraires. Un capitaine de vaisseau danois , Français de naissance , réduit h servir en Danemark faute d'emploi dans sa patrie , offrait de transporter Napoléon en Amérique, et de le cacher si bien que les Anglais ne pussent le découvrir. Il demandait seulement qu'on indemni* sàt ses armateurs du dommage qui pourrait résulter pour eux d'une semblable expédition. Tout annonçait la parfaite bonne foi de ce brave homme , mais il répugnait k Napoléon de s'enfoncer dans la cale d'un vaisseau neutre, et de s'exposer k être surpris dans une position peu digne de lui. L'amiral Martin imagina une autre combinaison. Il y avait aux bouches de la Gironde une corvette bien armée, et montée par un officier d'une rare audace, le capitaine Baudin (depuis amiral Baudin), ayant déjk perdu un bras au feu , et capable des actes les
plus téméraires. Il était facile de remonter de la Charente dans la Seudrè, sur un canot bien armé, et puis en faisant un trajet de quelques lieues dans les terres , d'atteindre Boyan , où Napoléon pourrait s'embarquer. La Gironde attirant alors beaucoup moins que la Charente l'attention des Anglais, il y avait grande chance de gagner la pleine mer, et d'aborder sain et sauf aux rivages d'Amérique.
Cette combinaison ingénieuse parut convenir k Napoléon, et, sans l'adopter définitivement, il fut décidé qu'on examinerait si elle était praticable. Pendant ce temps , des vents favorables pouvaient se lever, et il n'était même pas impossible qu'on reçût les sai^f-conduits demandés au duc de Wd-* lington. C'étaient Ik de spécieux prétextes pour perdre du temps , prétextes qui plaisaient k Napoléon plus qu'il ne se^ l'avouait k lui-mâme. En ce moment son frère Joseph , après avoir couru plus d'un péril , venait d'arriver k Rocbefort. Il avait vu les colonnes de l'armée française en marche vers la Loire , et il avait recueilli les discours de la plupart de ses chefs, lesquels demandaient instam-^ ment que Napoléon se mit k leur tête , et en prolongeant la guerre essayât d'en appeler de Waterloo k quelque événement heureux, toujours possible sous son commandement.
Ces nouvelles agitèrent fortement Napoléon , et il y avait de quoi. Il est certain qu'en approchant des provinces de TOuest, Tarmée française réunie à tout ce qui avait été envoyé dans ces provinces, devait s'élever k 80 mille hommes, que placée derrière la Loire elle avait bien des moyens de disputer cette ligne aux ennemis qui s'affaibliraient à mesure qu'ils s'enfonceraient en France, et qu'en se battant avec le désespoir de 1814 elle pouvait remporter quelque victoire féconde en conséquences. Perdus pour perdus, les chefs militaires les plus compromis ) ayant Napoléon k leur tête, n'avaient pas mieux k faire que de risquer ce dernier effort , qui , k leurs yeux , aux yeux de la nation , aurait pour excuse le désir d'arracher la France aux mains de l'étranger.
Napoléon se mit k peser les diverses chances qui s'offraient encore , et si chaque fois qu'il abordait ce sujet il était animé d'une vive ardeur, cette ardeur s'éteignait bientôt k la réflexion. A tenter une telle aventure il aurait dû le faire k Paris, quand il avait encore le pouvoir dans les mains et toutes les ressources de la France k sa disposition. Mais maintenant qu4l avait abdiqué, qu'il avait abandonné le pouvoir légal , qu'en face des Bourbons rentrés k Paris il n'était plus qu'un rebelle , que retiré derrière la Loire il aurait la
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France non-seulement partagée moralement comme la veille de labdication , mais partagée matériellement , les probabilités de succès étaient deyenues absolument nulles. Sans doute il ferai t durer la lutte^ mais en couvrant le pays de ruines, et en étendant les horreurs de la guerre du nord de la France qui seul les avait connues , au centre , au midi qui ne les avaient ressenties que par la conscription. Napoléon se dit donc h lui-même qu'il était trop tard , et qu*k risquer un coup de désespoir il aurait fallu le faire en arrivant k Paris, et en dissolvant le jour même la Chambre des représentants. Pour^ tant ce n'était pas d'un seul coup que Tidée d'une dernière tentative pouvait sortir définitivement de l'esprit de Napoléon. Quand il l'avait écartée, elle revenait après quelques heures d'abandon , ravivée par l'abandon même, et par l'horreur de la situation qu'il entrevoyait. Il laissa s'écouler ainsi les 8, 6, 7 juillet, ayant l'air d'examiner les diverses propositions d'embarquement qu'on lui avait sou* mises , d'attendre les vents qui ne se levaient pas, et en réalité n'employant le temps qu'a repousser et k reprendre tour k tour la résolution de se jeter dans les rangs de l'armée de la Loire, résolution plus funeste encore si elle s'était accomplie, que celle qui l'avait ramené de l'île d'Elbe, et dont le résultat le plus probable eût été d'ajouter un nou-
veau et plus affreux désastre k rimmebse désastre de Waterloo.
Le digne général Beker contemplait avec douleur cette longue temporisation, et n'osait prendre sur lui de pousser pour ainsi dire hors du territoire Fhomme qui , aux yeux de tout Français éclairé et patriote , avait tant de torts , mais tant de titres. Cependant différer n'était plus possible. La raison disait que chaque heure écoulée compromettait la sûreté de Napoléon ; et d'ailleurs les ordres venus de Paris ne laissaient même plus le choix de la conduite k tenir. En effet, soit le gouvernement provisoire tout entier, soit le ministre de la marine Decrès , resté très-fidèle k son maître , répétaient au général Beker qu'il fallait faire partir Napoléon , dans son intérêt comme dans celui de l'État, que la prolongation de sa présence sur les côtes rendait les négociations de paix plus difficiles , et donnait aux Anglais le temps de resserrer étroitement le blocus. Le ministre de la marine , en pressant le général Beker de h&ter ce départ , l'autorisait k y employer non-seulement les frégates , mais tous les bâtiments disponibles k Rochefort, sans consulter aucunement l'intérêt de ces bâtiments. Ce que le ministre ne disait pas , mais ce que le général Beker devinait parfaitement , c'est que le gouvernement provisoire n'avait
plus que quelques heures k vivre , et que le gou* vemement qui lui succéderait donnerait de nouveaux ordres, probablement fort rigoureux pour la personne de l'empereur déchu.
Le 8 au matin le général Beker fit part k Napoléon des instances du gouvernement provisoire, instances sincères et inspirées par les motifs les plus honorables. Il lui fit remarquer k quel point la difiiculté de franchir la croisière anglaise s'augmentait chaque jour, et enfin il ne lui dissimula point la plus grave de ses craintes , la survenance de nouveaux ordres, si, comme tout l'annonçait, le gouvernement provisoire était renversé au profit de l'émigration victorieuse. Ces raisons étaient si fortes que Napoléon n'y objecta rien , et prescrivit de tout préparer pour que dans la journée on se rendit k nie d'Âix.
Le soir en effet, il monta en voiture pour se diriger vers Fouras , k l'embouchure de la Charente dans la rade de Tile d'Âix. La population avertie de son départ, accourut sur son passage, et l'accompagna des cris de Vive ^Empereur! Tous les cœurs étaient vivement émus , et des larmes coulaient des yeux de beaucoup de vieux visages bàlés par la mer et la guerre. Napoléon , partageant rémotion de ceux qui saluaient ainsi son malheur, leur fit de la main des adieux exprès-
U SAINTE-HËLÈNE.
sifs» et partit. Plusieurs voitures contenant ses compagnons de voyage suivaient la sienne , et k la cbttte du jour on atteignit les bords de la mer. Le vent désiré ne soufflait pas, et cependant Napoléon ^ au lieu de se transporter a Tile d'Aix, aima mieux eoucher k bord de la Saale , afln de pouvoir profiter de la première brise favorable. Il monta dans les canots des frégates, et fut accueilli sur la Saale avec un profond respect. Rien n'était encore prêt pour Vy recevoir^ et il s'installa comme il put sur ce bâtiment qui semblait destiné k le porter en Amérique.
Le lendemain les vents restant les mêmes, Napoléon visita rUe d*Aix. Il s'y rendit avec sa suite dans les capots des frégates. Les habitants étaient tous accourus k l'endroit où il devait débarquer, et l'accueillirent avec des transports. Il passa en revue le régiment de marine qui était composé de quinze cents hommes sur lesquels on pouvait compter. Ils firent entendre k Napoléon les cris ardemment répétés de Vive l'Empereur! en y ajoutant ce cri , plus significatif encore : A tarmée de la Loire! Napoléon les remercia de leurs témoignages de dévouement , et alla visiter les immenses tra** vaux exécutés sous son règne pour la sûreté de cette grande rade. Toujours suivi par la population et les troupes , il se rendit au quai d'em^.
barqiiement , et vint coucher k bord des frë« gales.
Le lendemain , il fallait enfin se décider pour un parti ou pour un autre. Le préfet maritime Bonnefous apporta de nouvelles dépêches de Paris pour le général Beker. Celles-ci étaient encore plus formelles que les précédentes. Elles ôtaient toute espérance d'obtenir les sauf- conduits de** mandés, prescrivaient le départ immédiat, autorisaient de nouveau k expédier les frégates k tout risque , et si les frégates trop visibles lie paraissaient pas propres k tromper la vigilance de Teû* nemi, k se servir d'un aviso bon marcheur qui transporterait Napoléon partout où il voudrait, excepté sur une partie quelconque des rivages de la France. Ces dépêches modifiaient en un seul point les dépêches antérieures. Jusqu'ici, prévoyant le cas où Napoléon serait tenté de se confier aux Anglais , elles avaient défendu de Ty aider, le gouvernement provisoire craignant qu'on ne l'accusât d'une trahison. Maintenant èe gouvernement commençant k croire , d'après les passion» qui éclataient sous ses yeux , que Napoléon serait moins en danger dans les mains de l'Angleterre que dans celles de l'émigration victorieuse , autorisait k communiquer avec la croisière anglaise, mais sur une demande écrite de Napoléon, de ma-
Dière qu'il ne pût s'en prendre qu'à lui-même des conséquences de sa détermination.
D'après de telles instructions il n'y avait plus k hésiter, et il fallait adopter une résolution quelconque. Le capitaine français Besson, commandant le vaisseau neutre danois , persistait dans son offre, certain de cacher si bien Napoléon que les Anglais ne pourraient le découvrir , mais Napoléon répugnait toujours k ce mode d'évasion. Sortir avec les frégates n'était pas devenu plus facile, bien que le vent fût moins contraire, et dans le doute on envoya une embarcation pour reconnaître les passes etla position qu'y occupaient le? Anglais. On reprit en outre la proposition fort ingénieuse du vieil amiral Martin, consistant k remonter la Seudre en canot , k traverser k cheval la langue de terre qui séparait la Charente île la Gironde, et k s'embarquer ensuite k bard de la corvette du capitaine Baudin. Un officier fut dépêché auprès de ce dernier afin de prendre tous les renseignements nécessaires. Enfin, pour ne négliger aucune des issues par lesquelles on pouvait se tirer de cette situation si embarrassante, Napoléon imagina d'envoyer l'un des amis qui l'accompagnaient auprès de la croisière anglaise, pour savoir si, par hasard, on n'y aurait pas reçu les sauf-conduits qui n'avaient pas été transmis de Paris , et surtout si on serait
disposé k Ty accueillir d'une manière k la fois convenable et rassurante. Au fond, Napoléon inclinait plus k en finir par un acte de confiance envers la nation britannique , que par une témé* rite d'un succès peu vraisemblable , et tentée par des moyens peu conformes k sa gloire. S'il était découvert caché dans la cale d'un vaisseau neutre, ses ennemis auraient la double joie de le capturer et dele surprendre dans une position si peu. digne de lui. S'il était arrêté k la suite d'un combat de frégates, on dirait qu'après avoir fait verser tant de sang pour son ambition , il venait d'en faire verser encore pour sa personne , et dans les deux cas.on aurait sur lui tous les droits de la guerre. Supposé même qu'il réussît k gagner l'Amérique , il était sans doute assuré qu'elle l'accueillerait avec empressement, car il jouissait chez elle d'une très-grande popularité, mais il n'était pas aussi certain qu'elle saurait le défendre contre les rer vendications de l'Europe, qui ne manquerait pas de le redemander avec menace , de l'exiger même au besoin par la force. Devait-il, après avoi^ rempli Tancien monde des horreurs de la guerre, les porter jusque dans le nouveau? Bien (|u'il rêvât une vie calme et libre au sein de la vaste nature américaine , il avait trop de sagacité pour croire que le vieux monde lui laisserait cet asile, et
n'irait pas Ty chercher k toat prix. Il aimait donc mieux s'adresser aux Anglais, essayer de les piquer d'honneur par un grand acte de confiance, en se livrant a eux sans y être forcé, et en tâchant d'obtenir ainsi de leur générosité un asile paisible et respecté. Ils l'avaient accordé k Louis X VIII , et a tous les princes qui l'avaient réclamé : refuse* raient-ils ii lui seul ce qu'ils avaient accordé k tous les malheureux illustres? Sans doute, il n'était point un réfugié inoffensif comme Louis XVIII^ mais en contractant au nom de son honneur, au nom de sa gloire , rengagement de ne plus troubler le repos du monde, ne pourrait-il pas obtenir qu'on ajoutât foi à sa parole? D'ailleurs, sans pré« cisément le constituer captif, il était possible de prendre contre lui des précautions auxquelles il se prêterait , et qui calmeraient les inquiétudes de l'Europe. S'il réussissait, il serait au comble de ses vœux , de ceux du moins qu'il lui ét^it permis de former dans sa détresse, car bien que la liberté au fond des solitudes américaines lui plût, la vie privée au milieu d'une des nations les plus civi* Usées du monde, dans le commerce des hommes éclairés, lui plaisait davantage. Renoncer à la vie agitée , terminer sa carrière au sein du repos , de l'amitié, de l'étude, de la société des gens d'esprit, était son rêve du moment. Quoi qu'il pût advenir,
une telle chance Taiait k ses yeux la peine d'utte tentative , et il chargea M . de Las Cases qui parlait l'anglais, et le duc de Bovigo qui avait toute sa confiance, de se transporter à bord du BelUro^ p/ion, sur lequel flottait le pavillon du commandant de la station anglaise, pour y recueillir les infor* mations nécessaires.
Dans la nuit du 9 au iO juillet, MM. de Làs Cases et de Rovigo se rendirent sur un b&timent léger k bord du BelUrophon. Ils y fiirent reçus par le capitaine Maitland, commandant de la croisière, avec infiniment de politesse, mais avec une réserve qui n'était guère de nature k lés éclairer sur les intentions du gouvernement britannique. Le capitaine Maitland ne connaissait des derniers événements que la seule bataille de Waterloo. Le départ de Napoléon, sa présence 11 Rochefort, étaient des circonstances tout k fait nouvelles pour lui. II n'avait point reçu de sauf-conduits, et il en résultait naturellement qu'il arrêterait tout bâtiment de guerre qui voudrait forcer le blocus , et visiterait tout bâtiment neutre qui voudrait l'éluder. Quant k la personne de Napoléon , il n'avait ni ordre, ni défense de l'accueillir, le cas n'ayant pas été prévu. Mais c'était chose toute simple qu'il le reçût k son bord , car on reçoit toujours un ennemi qui se rend , et il ne doutait pas que la nation an-
glaise ne traitât l'ancien empereur des Français avec les égards dus à sa gloire et k sa grandeur passée. Cependant il ne pouvait, k ce sujet, prendre aucun engagement, étant absolument dépourvu d'instructi(His pour un cas aussi extraordinaire et si difficile k prévoir. Du reste , le capitaine Maitland offrait d'en référer k son supérieur, l'amiral Hotham , qui croisait actuellement dans la rade de Quiberon. Les deux envoyés de Napoléon accédèrent k cette proposition, et se retirèrent satisfaits de la politesse du cbef de la station, mais fort peu renseignés sur ce qu'on pouvait attendre de la générosité britannique. Le capitaine Maitland les suivit avec le Bellérophon^ et. vint mouiller dans la rade des Basques , pour être plus en mesure , disait-il , de donner suite aux communications commencées.
Le 11, Napoléon reçut le rapport de MM. de Rovigo et de Las Cases, rapport assez vague comme on le voit, point alarmant sans doute, mais pas très-rassurant non pluà jsur les conséquences d'un acte de confiance envers l'Angleterre. L'ofiicier envoyé pour reconnailre les pertuis déclara que les Anglais étaient plus rapprochés, plus vigilants que jamais , et que passer sans être aperçu était k peu près impossible. 11 n'y avait donc que le passage de vive force qui fût praticable, et pour y
réussir, la difficulté véritable était le Betlérophon» qui était venu prendre position dans la rade des Basques. C'était un vieux soixante-quatorze, marcheur médiocre, et qui n'était pas un obstacle insurmontable pour deux frégates toutes neuves, bien armées , montées par des équipages dévoués, et très-fines voilières. Quant aux autres bâtiments anglais composant la station , ils étaient de si faible échantillon qu'on n'avait pas a s'en préoccuper. Il y avait encore d'ailleurs dans le fond de la rade une corvette et divers petits bâtiments dont on pourrait se servir, et en ne perdant pas de temps , ^n faisant acte d'audace, on réussirait vraisemblablement k frandbir le blocus de vive forée.
Napoléon s'adressa aux deut capitaines commandants de la Saale et de la Méduse, pour savoir ce qu'ils pensaient d'une semblable tentative. Les vents étaient devenus variables, et la difficulté naissant du temps n'était plus aussi grande. Cette situation provoqua de la part du capitaine Ponée , commandant de la Méduse^ une proposition héroïque. 11 soutint qu'on pouvait sortir moyennant un acte de dévouement, et cet acte il ofirait de Taccomplir, en répondant du succès. U lèverait l'ancre , disait-il , au coucher du soleil , moment où soufflait ordinairemekit une brise favorable k la sortie. Il irait se placer bord à bord du Belléropkon,
n SAINTE-HÉLÈNE.
lui livrerait un combat aeharné, et demeurerait attaché k ses flancs jasqu'k ce quil Teût mis, en sacrifiant h Médme» dans l'impossibilité de se mouvoir. Pendant ce temps , la Saale gagnerait la plane mer» en laissant derrière elle, ou en mettant hors de combat les faibles bâtiments qui voudraient s'opposer à sa marche.
Ce hardi projet présentait des chuiees de succès presque assurées» et Napoléon en jugea ainn. Mais le capitaine Philibert, qui était chargé de la partie la moins dangereuse de l'œuvre , et qui dès lors était plus libre d'écouter les considérations de la prudence» parut craindre la respcmsabilité qui pè* serait sur lui s'il vouait k une perte presque cer<taine l'un des deux bâtiments placés sous son commandement. Il n'y jurait jeu qu'un égal dévouement de la part des deux capitaines qui aurait pu décider Napoléon k accepter le sacrifice proposé. Prenant la main du capitaine Ponée et la serrant afiéctueusement, il refusa son offre en lui disant qu'il ne voulait pas pour le salut de aa personne sacrifier d'aussi braves gens que lui , et qu'il désirait au contraire qu'ils se conservassent pour la France. —
Dès ce moment il n*y avait plus, k songer aux frégates. Restait le projet d'aller s'embarquer sur là Gironde. L'officier envoyé auprès du . capitaine
Baudiii était revena- k\ec des resseignements sous quelques rapports Irës-faTorables. Le capitaine Baudin dédarait sa corvette excellente , répondait dé sortir avec elle, et de conduire Napoléon où il voudrait. Malheureusement le trajet par tarre était presque impraticable, car il fallait l'exécuter k tiravers des campagnes où les royalistes dominaient complètement. Les esprits y étaient en éveils et on courait le danger d'être enlevés si on était peu nombreux , ou d'avertir les Anglais si on était ai nombre suffisant pour se défendre. €ette issue elle-même était donc presque fermée , tandis que celle des deux frètes venait de se fermer abso^ loment, ^
Le lendemain 12, Napoléon reçut la visite de son frère, et des dépêches de Paris qui contenaient le récit des derniers événements» Le gouvernement provisoire était renversé, M. Fouché était maître de Paris p^r îe compte de Louis XYIH, et de nouveaux ordres fort hostiles étaient k craindre. Dès ce moment il fallait s'éloigner des rivages de France, n'importe comment^ car les Anglais eux-mêmes étaient moins it redouter pour Napoléon que les émigrés viet<»ieux. Napoléon quitta donc Ui Saah, les frégates ne pouvant plus être le moyen de transport qui le conduirait dans un autre hémisphère. Il reçut les adieux ehaleu-
n SAINTE -HÉLÈNE.
reux des équipages, el se fit débarquer k Tile d'Aix, où la population raccueiUit comme les jours précédents. Il fallait enfin prendre un parti , et le prendre tout de suite. Remonter la Seudre en canot, et traversera cheval la langue de terre qui sépare la Charente de la Gironde, était devenu définitivement impossible, car depuis les dernières nouvelles de Paris, le drapeau blanc flottait dans les campagnes. Les royalistes y étaient triom* pbants, et on n'avait aucune espérance de leur échapper. Mais il surgit une proposition nouvelle tout aussi plausible et tout aussi héroïque que celle du capitaine Ponée. Le bruit s'étant répandu que les frégates n'auraient pas l'honneur de sauver Napoléon, par suite de l'extrême prudence qu'avait montrée l'un des deux capitaines, les jeunes officiers, irrités, ima^nèrent un autre moyen de se dérober k l'ennemi. Us offrirent de prendre deux chasse-marée (espèce de gro$ canots pontés), de les monter au nombre de quarante k cinquante hommes résolus, de les conduire k la rame ou k la voile en dehors des passes, et ^ensuite de se livrer k la fortune des vents qui pourrait leur faire rencontrer un bâtiment de commerce dont ils s'empareraient, et qu'ils obligeraient de les transporter en Amérique. Il était hors de doute qu'k la faveur de la nuit et a la rame ils passeraient sans être
aperçus. . Une grave objection s'élevait cependant contre cette nouvelle combinaison. Dans ces parages., il était probable que si on ne trouvait pas immédiatement un bâtiment de commerce, on serait poussé à la côte d'Espagne, où il y aurait les plus grands dangers k courir.
Néannioins le projet fut accueilli , et ces braves officiers furent autorisés à tout préparer pour son exécution. Ils choisirent les plus vigoureux, les plus hardis d'entre eux, s'adjoignirent un nombre suffisant de matelots d'élite, et le lendemain au soir, 13 , ils amenèrent leurs deux embarcations au mouillage de Tile d'Âix. Le parti de Napoléon était pris, et il allait essayer de ce mode d'évasion, lorsqu'une indicible confusion se produisit autour de lui. Les personnes qui l'accompagnaient étaient nombreuses, et parmi elles se trouvaient les familles de plusieurs de ses compagnons d'exil. Celles qui ne partaient pas éprouvaient la douleur de la séparation , les autres la terreur d'une tentative qui allait les exposer dans de frêles canots k l'affreuse mer du golfe de Gascogne.- Les femmes sanglotaient. Ce spectacle bouleversa l'âme ordinairement si ferme de Napoléon. On ûi valoir auprès de lui diverses raisons, auxquelles il ne s^était pas arrêté d'abord , telles que la possibilité , si on ne rencontrait pas tout de suite un bâtiment de
commerce, d'être poussé k la côte d'Espague où Ton périrait misérablement, et la très-grande probabilité aussi d'être aperçu par les Anglais qui ne manqueraient pas de poursuivre et de saisir les Aen% canots. — Eh bien, dit-il à la vue des larmes qui coulaient, finissons^en, et livrons^nous aux Anglais, puisque de toute manière nous avons si peu de chance de leur échapper.. — Il remercia les braves jeunes gens qui offraient de la sauver au péril de leur vie, et il résolut de se livjter. lui-mêmç le lendemain a la marine britannique*
Le lendemain 14 il envoya de nouveau k bord du BeUérophon pour savoir quelle avait été la réponse qtfe le capitaine Maitland avait reçue de son supérieur l'amiral Hotbam, lequel, avons-nous dit, croisait dans la rade de Quiberon. Ce fut encore M. de Las Cases, accompagné cette fois, du général LaUemand, qui fut chargé de cette mission* Le capitaine Maitland répéta qu'il était prêt k recevoir l'^nper^r Napoléon k son bord t mais sans prendre i^ueun engagement formel, puisqu'on Bravait pa» eu le temps de demander des instruc^ tiens a Londres. Il affirma de nouveau ^ toujours diaprés son opinion personnelle^ que FËmpereur trouverait en An^^terre l'hospitalité que l^s fugitifs les plus itiiistres y avaient obtenue en tout temps. En parlant ainsi le capitaine Maitland ne prévoyait
pas le sort qui attendait Napoléon en Angleterre , mais évidemment le désir d'attirer k son bord l'ancien inattre du monde, et de pouvoir l'amener a ses compatriotes émerveillés d'une telle capture , le disposait k promettre un peu plus qu'il n'espérait , car il ne pouvait pas supposer que le gouver* nement anglais laisserait Napoléon aussi libre que Louis XVin. En promettant ainsi un peu plus qu'il n'espérait k des malheureux enclins k croire plus qu'on ne leur promettait, il contribuait k produire une illusion qui n'était pas loin d'équivaloir k un mensonge. Le général Lallemand qui était condamné k mort , ayant demandé s'il était pos^ sible que l'Angleterre livrât au gouvernement français lui et plusieurs de ses compagnons d'in^ fortune placés dans la même position , le capitaiùe Maitland repoussa cette crainte comme un outrage, et devint sur ce point tout k fait affirmatif , ce qui prouvait qu'il faisait bien quelque différence entre la situation du général Lallemand et celle de Napoléon, et qu'il ne méconnaissait pas compFétement le danger auquel celui-ci s'exposait en venant k bord du Bellérophon. Du reste k l'égard de la personne de Tempereur déchu , il répéta toujours qu'il n'avait aucun pouvoir de s^engager, et qu'il se bornait k dire comme citoyen anglais ce qu'il présumait de la magnanimité de sa nation.
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Rassurés par ce langage plus qu'il n'aurait fallu rètre, MM. de Las Cases el Lallemand revinrent k File d'Âix pour informer Napoléon du résultat de leur mission. Il les écouta avec attention, et forcé qu'il était de se confier aux Anglais , il vit dans ce qu'on lui rapportait une raison d'espérer des traitements au moins supportables, et dans sa détresse c'était tout ce qu'il pouvait se flatter d'obtenir. Cependant avant de se déterminer il délibéra une dernière fois avec le petit nombre d'amis qui l'entouraient sur la résolution qu'il s'agissait de prendre. Tous les moyens d'évasion avaient été proposés, examinés, abandonnés. Il ne restait plus de choix qu'aitre un acte de confiance envers l'Angleterre, ou un acte de désespoir en France, en se rendant k l'armée de la Loire. On avait des nouvelles de cette année , on connaissait ses amers regrets , son exaltation , et on savait que Napoléon en obtiendrait encore des efforts héroïques. Les moyens d'aller k elle ne manquaient pas. On avait le régiment de marine de l'île d'Aix qui était de 1500 hommes, et qui avait fait retentir le cri significatif : A l* armée de la Loire! On avait la garnison de Rochefort qui n'était pas moins bien disposée , et çn outre quatre bataillons de fédérés qui offraient leur concours, quoi que Napoléon voulût tenter. Ces divers détachements compo-
saieni une force d'environ cinqk six mille hommes, avec lesquels Napoléon pourrait traverser en sûreté la Vendée pour rejoindre l'armée de la Loire , qui eût été ainsi renforcée d'un gros contingent et surtout de sa présence. Mais ces facilités ne pouvaient faire oublier la gravité de l'entreprise, et les nouveaux nialheurs qu'on allait verser sur la France. Il n'y avait en effet d'autre chance que de. prolonger inutilement les calamités de la guerre, pour aboutir a la même catastrophe, avec une phis grande effusion de sang , et une plus grande aggravation de sort pour les vaincus. Tout cela était d'une telle évidence , que Napoléon ayant commis envers la France la faute d'y revenir, ne voulut pas commettre celle d'y reparaître une troisième fois pour la ruiner complètement. 11 prit donc k ses risques et périls le parti de se rendre aux Anglais. Il résolut de le faire avec la grandeur qui lui convenait, et il écrivit au prince régent la lettre suivante, que le général Gourgaud de* vait porter en Angleterre et remettre au prince lui-même.
« Altesse Royale , écrivait-il , en butte aux fa&- » tions qui divisent mon pays et k l'inimitié des »j)lus grandes puissances de l'Europe, j'ai ter- » miné ma carrière politique. Je viens , comme » Thémistoele , nr'asseoir au foyer du peuple bri-
» tahnique. Je me mets sous la protection de ses » lois que je réclame de Votre Altesse Royale, » comme celle du plus puissant, du plus constant, » du plus généreux de mes ennemis. »
Cette lettre, en tout autre temps, eAt certaine^ ment touché Thonneur anglais. Dans Tétat des haines, des terreurs que Napoléon inspirait, elle n'était qu'un appel inutile k une magnanimité tout à ftiit sourde en ce moment. Napoléon chargea MM. de Las Cases et Gourgaud de retourner k bord du Bellérophan, d'y annoncer son arrivée pour le lendemain, et de demander passage pour le général Gourgaud, porteur de la lettre au prince régent. Ces messieurs , arrivés k bord du BelUropkon^ y firent éclater une véritable joîè en annonçant la résolution de Napoléon , et y trouvèrent un accueil conforme au sentiment qu'ils excitaient. On leur promit de recevoir VEmpereur (car c'est ainsi qu'on s'exprima) avec les honneurs convenables , et de le transporter tout de suite en Angleterre, accompagné des personnes qu'ilvoudrait emmener avec lui. Un bâtiment léger fut donné au générai Gourgaud pour qu'il pût remplir sa mission auprès du prince régent.
Le moment était venu pour Napoléon de quitter pour jamais la terre de France. Le 15 au matin il se disposa k partir de llle d'Aix , et adressa au
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gëoéral Bekerde touchants adieux. — Général, lui ditril , je vous remercie de vos procédés nobles et délicats. Pourquoi vous ai-je connu si tard? vous n'auriez jamais quitté ma personne. Soyez heureux, et transmettez à la France l'expression des vœux que je fais pour elle. — En terminant ces paroles, il serra le général dans ses bras avec la plus profonde émotion. Celui-ci ayant voulu raccompagner jusqu'k bord du BeUérophon, Napoléon s'y opposa. — Je ne sais ce que les Anglais me ré* servent , lui dit-il , mais s'ils ne répondent pas k ma confiance, on prétendrait que vous m'avez livré k l'Angleterre. — Cette parole, qui prouvait qu'en se donnant aux Anglais, Napoléon ne se faisait pas beaucoup d'illusion , fut suivie de nouveaux témoignages d'affection pour le général Beker, lequel était en larmes. Il descendit ensuite au rivage au milieu des cris , des adieux douloureux de la foule , et s'embarqua avec ses compagnons d'exil dans plusieurs canots pour se rendre k bord du brick l'Épervier. Le capitaine Maitland l'attendait sous voile , et jusqu'au dernier moment il manifesta Tanxiétë la plus vive, craignant toujours de voir s'échapper de ses mains le trophée qu'il désirait offrir k ses compatriotes. Enfin , quand il aperçut l'Épervier se dirigeant vers lé Bel-- Urophon^ il ne dissimula plus sa joie , et fit mettre
son équipage sous les armes pour recevoir le grand vaincu qui venait lui apporter sa gloire et ses malheurs. Il descendit jusqu'au bas de réchelle du vaisseau pour donner la main a Napoléon , qu'il qualifia d'empereur. Lorsqu'on fut monté sur le pont, il lui présenta son état-major, comme il eût fait envers le souverain de la France lui-même. Napoléon répondit avec une dignité tranquille aux politesses du capitaine Maitland, et lui dit qu'il venait avec confiance cbercber la protection des lois britanniques. Le capitaine répéta que personne n'aurait jamais k se repentir de s'être confié à la généreuse Angleterre. Il établit Napoléon le mieux qu'il put k bord du Bellérophon, et lui annonça la visite prochaine de l'amiral Hotham. Bientôt en effet cet amiral arriva sur le Superbe, et se présenta k Napoléon avec les formes les plus respectueuses. Il le pria de lui fairel'honneur de visiter /a 5tij9er66, et d'y diner. Napoléon y consentit , et fut traité k bord du Superbe en véritable souverain. Après y avoir séjourné quelques heures , il repassa sur le BeMérophan) malgré le désir que lui manifesta ramirai de le conserver k son bord. Napoléon aurait pu trouver sur le Superbe un établissement plus commode, mais il craignait d'aliliger le capitaine Maitland qui lui avait montré les plus grands empressements, et qui semblait fort jaloux de le
posséder. Il xesta donc sur le Bellérophon^ et on fit voile pour l'Angleterre.
Les vents étant faibles, on eut de la peine k gagner la Mancbe en remontant les côtes de France. Napoléon se montrait doux et tranquille, et se promenait sans cesse sur le pont du BeUérophon, observant les manœuvres, adressant aux marins anglais des questions auxquelles ceux-ci répondaient avec une extrême déférence, et en lui conservant tous ses titres. Personne n'eût pu croire, ni k son calme, ni aux respects qu'il inspirait, qu'il était tombé du plus baut des trônes dans le plas profond des abîmes I
La navigation fut lente. Le 23 juillet on aperçut Ouessant de manière k distinguer parfaitement les côles de France , ^et le 24 au matin on mouilla dans la rade de Torbay pour prendre les ordres de Tamiral Keith, cbef des diverses croisières de l'Océan. Ces ordres ne se firent pas attendre, et U Bellérophon fut invité k venir jeter l'ancre dans la rade de Plymouth. A peine s'y trouvait-il que deux frégates fortement armées vinrent se ranger sur ses flancs, et le placer ainsi sous la garde de leurs canons. On vit plusieurs fonctionnaires anglais se succéder, recevoir des communications du capir taine Maitland, lui en apporter, sans que rien transpirât du sujet de leurs entreliens. L'amiral
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Keith se rendît k bord du BelUrophon pour faire ^ Napoléon une visite de convenance, visite qui Tiit courte, et pendant laquelle il ne prononça pas un mot qui eût trait aux intentions du gouverneaiént britannique. Tandis que ce silence de sinistre augure régnait autour de Trllustre prisonnier, .on voyait sur tous les visages qu'on avait l'habitude de rencontrer sur te Bellérophon, et notamment sur celui du capitaine Maitland , l'embarras de gens qui avaient une nouvelle fâcheuse k cacher, ou des promesses h retirer -, et ce qui était plus inquiétant, ces mêmes gens tout en ayant T envie d'être aussi respectueux, n'osaient plus l'être. Survint dans le moment le général Gourgaud , annonçant qu'il n'avait pu porter au prince régent la lettre de Napoléon, et qu*il avait été obligé de la remettre k l'amiral Keith. C'étaient Ik autant de signes fort peu rassurants.
Napoléon en se rendant k bord du Bellérophon ne s'était fait illusion qu'k moitié , mais placé entre le risque de tomber dans les mains des Anglais comme prisonnier de droit , ou le risque de se confier k leur honneur, il avait préféré s'exposer au dernier^ et il attendait sans regrets qu'on lui fit connaître son sort. En attendant il pouvait se faire une idée par ce qui se passait dans la rade de Torbay, de Teifet qu'il produisait encore sur le monde.
S'il n'avait été qu'un Érostrate de grande proportion^ ne cherchant dans la gloire que le bruit qu'elle produit, il aurait eu lieu d'être content. Efifectivei^ent à peine la nouvelle de son arrivée avait-elle pénétré dans l'intérieur, et de proche en proche jusqu'à Londres » qu'une curiosité folle s'était emparée de toute l'Angleterre impatiente de voir de ses yeux le personnage fameux qui depuis vingt ans avait tant occupé la renommée» Les Anglais avaient toujours représenté Napoléon comnae' un monstre odieux qui avait dominé les hommes par la terreur, mais la curiosité n'est pas scrupuleuse 9 et tout en le détestant ils voulaient absolument l'avoir vu. Les journaux britaQuiques en célébrant sa captivité avec une joie féroce, blâmaient en même temps la curiosité frénétique qui entraioait leurs compatriotes vers lui, et cherchaient a la décourager par leur blàme. Mais ils ne réussissaient ainsi qu'a l'exciter davantage, et tput ce qu'il y avait de chevaux sur la route de Londres a Plymouth était employé à transporter la fouie des curieux. Des milliers de canots entouraient sans cesse le BeUérophan, et passaient la des heures ^ s'entre-choquant les uns les autres, et s' exposant même ^ de graves dangers. Chaque jour çn effet il y avait des noyés, sans que l'empressement dîmi'^ nuàt. On savait que tous les matins Napoléon ve^
nait respirer Tair un instant sur le pont du vaisseau qui Tavait amené en Angleterre*, on attendait ce moment, et dès qu'on l'apercevait une sorte de siledce régnait sur la mer, puis par un respect involontaire la foule se découvrait, sans pousser aucune acclamation ni amicale ni hostile. Les ministres anglais s'apercevant que la pitié pour le malheur, la sympathie pour la gloire , finissaient par atténuer la haine , ordonnèrent d'écarter les visiteurs , et de ne plus leur permettre de circuler autour du Bellérophon qu'a une distance qui décourageât leur curiosité. Ils avaient hâte d'en finir, et ils étaient résolus k ne pas laisser longtemps indécises les questions qui concernaient l'empereur Napoléon.
Ils avaient été aussi étonnés que le capitaine Maitland en voyant Napoléon se remettre lui-même entre les mains de l'Angleterre. Informés de son évasion par les nouvelles de Paris, ils avaient partagé le mécontentement de la diplomatie européenne ik l'égard de M. Fouché, et ils avaient cru le grand perturbateur complètement hors d'atteinte, et toujours libre de bouleverser l'Europe k la première occasion. Leur joie égala leur surprise en apprenant que l'empereur déchu était en rade de Plymouth , sur l'un des vaisseaux de la marine royale. L'acte de confiance de Napoléon ne les
toucha nullement, et provoqua même dans certains esprits la barbare pensée de • le livrer à Louis XVIH , qui prendrait devant Thistoire la responsabilité d'en débarrasser la terre. Mais une aussi odieuse résolution était impossible dans un pays où toutes les grandes mesures se discutent publiquement. Cependant, en écartant toute résolution de ce genre , et en rentrant dans le droit strict, il naissait de graves difficultés i>elativement k la manière d'envisager la position de l'illustre fugitif. S'il eût été pris en mer, cherchant a fuir, il aurait été prisonnier de plein droit, sauf k résoudre ultérieurement la question de savoir si , la guerre étant finie, il était permis d'en détenir l'auteur. Mais avant d'aborder cette question, il s'en élevait une beaucoup plus délicate , c'était de savoir si on pouvait considérer comme prisonnier de guerre, un ennemi qui s'était volontairement livré lui-même.
Les plus savants jurisconsultes d'Angleterre, consultés k cette occasion, éprouvèrent un assez grand embarras. Pourtant, en présence du repos universel toujours menacé par Napoléon, cet embarras ne pouvait être de longue durée. Notre qualité de Français conservant une sympathie toute naturelle pour le vieux compagnon de notre gloire, ne doit pas nous faire méconnaître une
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vérité évidente, c'est que l'Europe bouleversée pendant vingt ans, tout récemment encore arrachéea son repas et réduite k verser des torrents de sang, ne pouvait renoncer k se garantir contre les nouvelles entreprises, toujours à redouter, du plus audacieux géme. S'il eût été un souverain déchu de nature ordinaire, comme Louis XYIII, les devoirs de Thospitalké auraient commandé de lui' laisser choisir dans la fibre Angleterre un lieu où il irait paisiblement terminer sa carrière. Mais laisser se promener dans les rues de Londres Thomme qui venait de s'évader de l'ile d'Elbe, et d'appeler les armées de rEurq)e dans le champ clos de Ligny et de Waterloo, était impossible. Si les État» doivent respecter la vie d'autrui, ils ont aussi le droit de défendre la leur, et les jurisconsultes anglais eurent recours avec raison au principe de la défense légitime,' qui autorise chacun k pourvoir à sa sûreté quand elle est visiblement menacée. Toutes les sociétés enchaînent les êtres reconnus dangereux, et l'Europe entière, la France comprise, ayant expérimenté outre mesure k quel point Napoléon était dangereux pour elle , avait le droit de lui enlever les moyens de nuire. Après 1814,. elle lui avait ôté le trône en lui laissant l'île d'Elbe t en 1813, après l'évasion de l'ile d'Elbe,, elle avait le droit de lui ôter la liberté. Nier cette
vérité, c'est fermer les yeux k la lumière. Mais le droit 'de défense légitime s'arrête au danger même, et où le danger cesse le droit cesse aussi. En détenant Napoléon , qui expierait ainsi sa terrible activité, on n'avait le droit ni de le tourmenter, ni d'abréger $a vie, ni surtout de l'but milier. Respecter son génie était un devoir absolument égal au droit de renchainer. Ainsi tout ce qui ne serait pas indispensable pour prévenir une nouvelle évasion , serait une cruauté gratuite, destinée à peser éternellement sur la mémoire de ceux qui s'en rendraient coupables. Sous ce dernier rapport, les résolutions britanniques ne furent pas aussi avouables que sous le premier, et la triste fin de notre récit va prouver que l'Angleterre compromit sa gloire en ne respectant pa& celle de Napoléon. ^
On s'occupa d^abord du lieu à désigner pour sa résidence. Désormais la Méditerranée était condamnée par l'essai qu'on en avait fait. Il fallait de toute nécessité une mer moins rapprochée. L'océan Indien était trop éloigné, car il importait à la sécurité générale qu'on pût avoir des nouvelles fréquentes du redoutable captif. D'ailleurs l'ile de France, la seule qu'on pût choisir dans la mer dès Indes y était trop peuplée et trop fréquentée pour qu'on songeât a en faire un lieu de détention. U
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aurait fallu en effet y mettre Napoléon sous des verrous afin de pouvoir assurer sa garde, et c'eût été une indignité dont personne, même alors, n'aurait voulu se rendre coupable. Il y avait au milieu même de T Atlantique, dans Thémisphère sud, h. égale distance de^ continents d'Afrique et d'Amérique , une île volcanique , d'accès difficile , dont la stérilité avait toujours repoussé les colons, et dont la solitude était telle qu'on y pouvait détenir un prisonnier, quel qu'il fût, sans l'enfermer dans les murs d'une forteresse. Celte Ile était celle de Sainte*Héiène, et k cause des avantages qu'elle offrait comme lieu de détention, elle avait déjk fixé l'attention des hommes d'État qui cherchaient à éloigner Napoléon des mer^ d'Europe. Elle fut unanimement désignée comme le lieu le plus propre k le détenir, et la Compagnie des Indes la céda k l'État pour la durée de cette détention. Le climat n'en était pas réputé insa* lubre-, il était k peu près celui de toutes les îles intertropicales, et s'il pouvait devenir dangereux pour un habitant des zones tempérées, c'était uniquement pour celui k qui le vieux monde avait k peine suffi pour y déployer sa prodigieuse activité. Mais soyons juste, si on avait voulu trouver une prison proportionnées k celte activité, il aurait fallu lui rendre le monde, et Napoléon l'avait assez
toarmenté pour qifon eôt le droit de lui en inter* dire Taccès pour toujours.
On adopta done Sainte-Hélène, Il fut convenu qu*on chercherait au centre de File, loin de la partie habitée, un lieu assez spacieux pour que Napoléon pût s'y mouvoir k son aise, s'y promener ï pied, \k cheval même, sans s'apercevoir qu'il était prisonnier. Jusque-là tout était renfermé dans les limites de la nécessité ; mais il ne fallait y ajouter ni les gênes inutiles, ni surtout les humiliations, qui pour l'illustre captif devaient être aussi cruelles que la captivité même. Néanmoins le cabinet britanique , obéissant aux mauvaises passions du temps, déclara que Napoléon, qu'on avait toujours qualifié du titre d'empereur, même k Tile d'Elbe, ne serait plus appelé dorénavant que le général Bonaparte* Certes ce titre était bien glorieux, et les plus grands potentats de la terre auraient pu se consoler de n'en pas avoir d'autre. Bfais refuser k Napoléon le titre qu'il avait porté douze ans, que le monde entier lui avait réconnn, que l'Angleterre elle-même lui avait donné en 1806 en traitant k Paris par le ministère de lord Lauderdale, en 1814 en traitant a Çhàtillon par le ministère de lord Castlereagh, était une résolution dépourvue de dignité ,^ et, comme on le verra, de véritable prudence^ Dans ce siècle, où nous avons
VU tant de princes passer da trône dans Texil, de l'exil sur le trône, quiconque parlant a Louis XYIII ou k Charles X dépouillés de leur couronne , eut osé leur refuser leur titre royal, eût été accusé d'outrager d'augustes infortunes. Il est vrai que ces princes, héritiers incontestés d'une longue suite de rois , étaient les représentante de ce xju'il y a de plus respectable au monde , la possession antique et plusieurs fois séculaire. Mais le génie (au degré, bien entendu, auquel il s'était manifesté chez Napoléon) était un titre tout aussi respectable , et les souverains qui avaient puisé dans ce titre l'excuse de leur humilité devant l'empereur des Français ,. de leur empressement à rechercher $on alliance, a mêler leur sang au sien, étaient mal placés pour en nier la valeur morale, et en ne voulant plus recopnaitre chez Napoléon que la force brutale , un moment heureuse , ils autorisaient les {>euples a dire qu'ils n'avaient eux-mêmes fsût autre chose que céder bassement k cette force. En retirant au vaincu de Waterloo le titre d'empereur, ils ne rendaient pas Louis XYIII plus légitime oa {)lus solide sur son trône, au contraire Us diminuaient le prestige attaché au caractère de la souveraineté, en prouvant que c'était chose de hasard, qui se donnait ou s'ôtait selon les caprices.de la fortune. On prétendra sans doute que priver Napo-
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lëon de ses titres, c'était après tout lui infliger de pures souflrances d'àmour-propre, qui n'ont guère le droit d'intéresser la postérité , et sur lesquelles il eût été digne à lui de se montrer indifférent. Assurément, si l'intention de l'humilier n'ai^it pas €té évidente, il aurait pu se consoler de n'être plus dans la langue des vivants que le général Bonaparte; mais on fait au vaincu qu'on cherche k humilier le devoir de résister k l'humiliation , ei de plus , en refusant a Naik>léon les qualifications sous lesquelles il avait l'habitude d'être désigné , on créait une cause de contestations incessantes , qui devait ajouter aux rigueurs de sa captivité , et faire peser sur la mémoire des ministres britanniques un reproche de persécution qui n'a pas laissé d'inquiéter leurs enfants, car lorsque les passions d'un temps sont éteintes, personne ne voudrait avoir outragé le génie.
En conséquence de ces résolutions il fut décidé que Napoléon serait qualifié du simple titre de général, et considéré comme prisonnier de guerre:^ •qu'il serait désarmé, que les officiers de sa suite le seraient également, qu'on lui accorderait seulement trois d'entre eux pour l'accompagner, en excluant le général Lallemand et le duc de Rovigo, considérés comme dangereux -, qu'on vi^teratt ses •effets et ceux de ses compagnons, qu'on prendrait
Targent, la vaisselle, les bijooi: précieux dont ils seraient porteurs, afin de les priver de tout ce qui serait de nature k faciliter une évasion^ qu'ils seraient immédiatement conduits k Sainte-Hélène, ou Napoléon pourrait se mouvoir dans un espace déterminé, assez étendu pour que la promenade k cheval y fût possible , et que s'il voulait franchir cet espace, il serait suivi par un officier. Certes, nous le répétons, toutes les précautions ayant pour but d'empêcher rillustrc captif de s'évader, étaient de droit, et la juste punition des inquiétudes qu'il causait au monde ^ mais lui contester le titre sous lequel la postérité le reconnaîtra, fouiller ses effets, lui compter ses compagnons d'exil, lui enlever son épée, c'étaient Ik. d'inutiles indignités^ car que pouvaient-ils k trois, k quatre, k six? que pouvaientils avec leurs épées et quelques mille louis cachés dans leurs bagages? Ahl ce n'était pas son épée, dont il ne s'était jamais servi) qu'il fallait demander k Napoléon , mais son génie , et puisqu'on ne pouvait le lui arracher qu'en le tuant, ce que Blucher avait voulu, ce que les ministres de la libre Angleterre n'osaient pas vouloir, ce que pas un des souverains de l'Europe n'aurait ordonné, il fallait Tenchainer, l'ençhainer pour le repos universel, mais sans aggraver inutilement le poids de ses chaînes, sans y ajouter surtout d'inqualifiables outrages I
Il fut décidé en outre que , le Belléropkon étant trop vieux pour une longue traversée^ Napoléon serait transféré sur le Nonhumberland» excellent vaisseau de haut bord, qu'une division composée de bâtiments de différents échantillons Tescorterait; que Tamifal Cockburn commanderait cette division^ et serait chargé du premier établissement à faire à Sainte- Hélène pour y recevoir les prisonniers. On recommanda k l-amirauté de ne mettre k exécuter ces ordres que le temps absolument nécessaire pour que le Nonhumberiand fut en état de prendre la mer, car on était incommodé d'avoir k Plymouth un objet de curiosité paissionnée, et on était pressé d'en débarrasser l'Angleterre et TEurope.
Ces résolutions a peine adoptées furent mandées k Plymouth , avec ordre a lord Keith d'en donner communication k celui qu'elles concernaient. Déjà le bruit en était arrivé par les journaux, et il n'avait point surpris Napoléon, qui s'attendait bien k ne pas obtenir le traitement d'un prince inoffensif. Mais ce bruit causa une vive douleur a ses compagnons d'infortune, qui se virent condamnés ouk se séparer de lui, ou k s'ensevelir tout vivants dans le tombeau de Sainte-Hélène. Lord Keith, assisté du sous-secrétaire d'État Bunbury, ^''élant présenté k bord AuJBdlérophon, fit lecture k Napoléon des
résolutions prises k son égard« Napdéon écouta
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cette lecture avec froideur et dignité , puis la lecture terminée énuméra à lord Keilh, sans emportement, mais avec fermeté, les raisons qu'il avait de' protester contre tes décisions du gouvernement britannique. Il dit qu'il n'était point prisonnier de guerre, car il s'était transporté volontairement a bord du Bellérophon; qu'il n'y avait pas même été •contraint par la nécessité, car il lui eût été facile de se jeter dans les rangs de l'armée de la Loire, et , de prolonger indéfiniment la guerre -, qu'il aurait même pu en renonçant à la prolonger, choisir parmi ses ennemis une aqtre puissance que l'Ân^ ^leterre pour se livrer k elle*, que s'il s'était abandonné k Tempereur Alexandre, longtemps son ami personnel, ou k l'empereur François, son beaupère, ni l'un ni l'autre ne Vauraient traité de la -sorte *, que c'était pour mettre fin aux maox de rhumanité qu'il s'était rendu , et par estime pour l'Angleterre qu'il était venu lui demander asile ^ qu'elle ne justifiait pas en ce moment l'honneur ^u'il lui avait fait, et que la condurte qu'elle tenait :aujourd'bui envers un ennemi désarmé, n'ajouterait ^uère à sa gloire dans l'avenir-, qu'il protestait •donc contre l'infraction au droit des gens commise mt sa personne, qu'il en appelait k la nation anglaise elle-même des actes de son gouvernement, ^t surtout à l'histoire qui jugerait sévèrement des
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procèdes aussi peu généreux. Napoléon dédaigna de s'occuper des points relatifs à son futur séjour , aux traitements qu'il y recevrait, et quitta lord Keith avec la fierté qui convenait a sa grandeur, laquelle ne dépendait ni des caprices delà fortune, ni de la violence de ses ennemis.
Il fut profondément sensible néanmoins aux indignes détails ajoutés ^ cet arrêt de détention perpétuelle prononcé contre lui. Il était trop clairvoyant pour ne pas reconnaître que cette détention était pour l'Europe un droit et une nécessité^ mais 3 sentit vivement les humiliations gratuites par lesquelles on aggravait sa captivité, comme de songer à lui ôter son épée, son titre souverain et quelques débris de son naufrage. Il n'en dit rien, mais il résolut de ne point se prêter aux indignes traitements qu'on voudrait lui infliger, dût-il être amené ainsi aux dernières extrémités. Son premier projet avait été de prendre un de ces noms d'emprunt que les princes adoptent quelquefois pour simplifier leurs relations. Ainsi il avait eu l'idée de prendre \e titre de colonel Moiron, en mémoire d'un brave officier tué au pont d'Arcole en le couvrant de son corps. Mais dès qu'on lui contestait le titre que la France lui afvait donné, que l'Europe lui avait reconnu, que sa gloire avait légitimé , il ne voulait poiijt faciliter k ses ennemis la tâche de l'homilier^ ni
laisser inârmcr de son consentement le droit que la France avait eu de le choisir pour chef. Il persista a se qualifier d'empereur Napoléon. Quant a son épé^, il était déterminé à la passer au travers du corps de celui qui tenterait de la lui enlever. Lorsqu'il revit ses compagnons d'infortune après ces communications, il leur parla avec calme, etJes pressa instamment de consulter avant tout leurs ntéréts de famille et leurs affections dans le parti qu'ils avaient a prendre. 11 les trouva tous décidés à le suivre partout où on le transporterait, et aux conditions qu'y mettrait la haine ombrageuse des vainqueurs de Waterloo. Il regretta beaucoup l'exclusion prononcée contre les généraux Lallemand et Savary, mais il n'y avait point k disputer. Il désigna le grand maréchal Bertrand, le<;omte de Montholon et le général Gourgaud. Cesdésignations avaient épuisé son droit de choisir ses compagnons de captivité limités à trois. Il était entendu que les femmes avec leurs enfants ne feraient pas nombre, qu'elles pourraient accompagner leurs maris, et accroître ainsi la petite colonie qui allait suivre Napoléon dans son exil. Cependant , parmi les personnages venus avec lui en Angleterre s'en trouvait un auquel il tenait, bien qu'il le connût depuis peu de temps, c'était le comte de Las Cases, homme instruit, de conversation agréable,
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sachan t bien l'anglais i ayant été jadis officier de marine et pouvant être fort utile au delà des mers. Napoléon désirait l>eaucoup l'emmener à Sainte- Hélène , etlui était prêt à suivre Napoléon en tous lieux. On profita de ce que les ordres britanniques jen limitant le nombre des compagnons d'exil de Napoléon, n'avaient parlé que des militaires, pour admettre M. de Las Gases a titre d'employé civil. On accorda en outre un médecin et douze domestiques. Ces détails une fois réglés, on disposa tout pour le départ le plus prochain.
Dès que le Northumbertand, équipé fort a la haie, put mettre à la voile , on le dirigea sur la rade de Start-Pointoù le Rellérophon l'attendait^ exposé sur ses ancres k un très-mauvais temps. Lord Keilh, qui s'appliqua constamment a tempérer dans l'exécution la rigueur des ordres ministériels, avait réservé pour le moment du départ d'Europe l'accomplissement des mesures les plus pénibles, telles que le désarmement des personnes et la visite de leurs bagages. On demanda leur cpée a ceux qui eu portaient, et un agent des douanes visita leurs effets, prit en dépôt leur argent, et en général tous les objets de quelque valeur. Le fidèle Marchand , valet de chambre de Napoléon , qui par sa bonne éducation, son dévouement simple et modeste , lui rendit depuis tant de services , avait
pris d'adroites précautions pour lui conserver quelques ressources. Il ne restait a Taûcien maître du monde que les quatre millions secrètement déposés chez M. Laffîtte, environ 350,000 francs en or, et le collier de diamants que la reine Hortense Tavait forcé d'accepter. Le collier fut confié à M. de Las Cases, qui l'enferma dans une ceinture* Les 350,000 francs furent répartis entre les dômestiques , et cachés sous leurs habits, sauf là somme de 80,000 francs, qui fut seule laissée en évidence, et prise en dépôt par l'agent des douanes. Comme l'indignité des procédés ne fut pas poussée jusqu'à visiter les personnes, les objets cachés ne furent point déxîouverts. Les autres furent inventoriés pour être remis aux prisonniers au fur et k mesure de leurs besoins. Ces tristes formatités accom* plies, on transborda les prisonniers dans les canots de la flotte , et le capitaine Maitland s'approchant avec respect, fit k Napoléon des adieux qui le toù* chèrent. Bien que dans son désir de l'amener k bord du Bellérophon le capitaine Maitland eût pro^ mis peut-être plus qu'il n'espérait , il n'avait été ni l'auteur ni le complice d'une perfidie , et il regrettait sincèrement le traitement auquel était destiné l'illustre prisonnier. Napoléon ne lui fit aucun reproche, et le chargea même de ses remerciments pour l'équipage du Beliérophon. Au moment de
passer d'un vaisseau a Vautre, l'amiral Keith, avec UQ chagrin visible et le ton le plus respectueux, lui adressa ces paroles : Général, l'Angleterre m'ordonne de vous demander votre épée. — A ces mots Napoléon répondit par un regard qui indiquait k quelles extrémités il foudrait descendre pour le désarmer. Lord Keith n'io^sta point , et Napoléon conserva sa glorieuse épée. C'était le moment de se séparer de ceux qui n'avaient pas obtenu l'honneur de ràciiompagner. Savary, Laliemand se jetèrent dans ses bras , et eurent la plus grande peine à s'en arracher. Napoléon après avoir reçu leurs embrassements, leur dit ces paroles : Soyez heureux, mes amis... Nous ne nous reverrons plus, mais ma pensée ne vous quittera point , ni vous ni tous ceux qui m'ont servi. Dites a la France que je fois des vœux pour elle... — Il descendit ensuite daos le canot amiral qui devait le conduire a bord du Nortkumberland^ où il arriva escorté deTàmiral Keitb. L'amiral Cockbum entouré de son étatmajor^ et ayant ses troupes sous les armes, le reçut avec tons les honneurs dus k un général en chef. La comme ailleurs, Napoléon, k qui il ne restait que sa gloire, put jouir dé Téclat qu'elle répandait autour de lui. Ces marins, ces soldats ne s'occupant d'aucun des grands dignitaires de leur nation , le cherchaient des yeux , le dévoraient de
leurs regards. Ils lui présentèrent les armes, et il les salua avec une dignité tranquille et affectueuse. Une fois la translation d'un bord a l'autre terminée, l'amiral ne perdit pas un instant pour lever Tancre, car la rade n'était pas sûre, et il avait Tordre de bâter son départ. Le Northumberlmd mit immédiatement k la voile , le 8 août 1813, !suivi de la frégate la Havane, et de plusieurs corvettes et bricks chargés de troupes. Cette division se. dirigea vers le golfe de Gascogne pour venir doubler le cap Finistère, et descendre ensuite au sud, le long des côtes d'Afrique. Napoléon en sortant de la Manche aperçut les côtes de France à travers la brume, et les; salUa avec une vive émotion, convaincu qu'il était de les voir pour la dernière fois. Le moment du départ est un moment de trouble qui étourdit le cœur et l'esprit, et ne leur permet pas dé sentir dans toute leur amertume les séparati<ms les plus cruelles. C'est lorsque le calme est revenu, et qu'on est seul, que la douleur devient poignante, et qu'on apprécie complètement ce qu'on a perdu , ce qu'on quitte , ce qu'on ne reverra peut-être plus. Une tristesse muette et profonde régna parmi le petit nombre d'exilés que la volonté de l'Europe poussait en cet instant vers un autre hémisphère. Sans afficher une indifierence affectée, Napoléon se montra calme, poli, sensible aux
égards de l'amiral Gockbam , qui dans la limite de ses instructions était disposé h adoucir autant que possible la captivité de son glorieux prisonnier. L'amiral Georges Cockburn était un vieux marin , grand , sec , absolu , susceptible , jaloux k l'excès de son autorité, mais sous ces dehors déplaisants cachant une véritable bonté de cœur, et incapable d'ajouter k la rigueur des ordres de son gouvernement. Il avait établi Napoléon sur son vaisseau le mieux qu'il avait pu, et tâché de lui rendre les coutumes anglaises supportables. Ayant défense de le traiter en empereur, il lui donnait le titre d'Excellence, mais en corrigeant par la forme ce que ce changement pouvait avoir de blessant. Napoléon avait k la table de l'amiral la place du commandant en chef-, ses compagnons étaient répartis k ses côtés, suivant leur rang. Les officiers de l'escadre invités tour k tour, lui étaient présentés successivement. Napoléon les accueillait avec bienveillance, leur adressait des questions relatives k leur état, en se servant de M. de Las Cases pour interprèle, ne montrait, ni admiration ni dédain pour ce qu'il voyait, avait soin de louer cequi était louable dans la tenue des vaisseaux anglais, et demeurait en tout simple, vrai et tranquille. Une seule chose lui avait paru tout k fait incommode, et il ne Tâvait pas dissimulé » c'était la longueur des repas anglais.
Lui qui dans son ardente activité n'avait jamais pu, quand il était seul, demeurer plus de quelques instants a table, ne pouvait se résigner h y passer des heures avec les Anglais. L'amiral ne tarda point k comprendre qu'il fallait faire céder les coutumes nationales devant un tel hôte, et le service fini il se levait avec son état*major, assistait debout a la sortie de Napoléon , lui offrait la main si le pont du vaisseau était agité par les flots, et venait ensuite reprendre la vie anglaise avec ses oiBciers. Napoléon se promenait alors sur le pont du Nor^ thumberland^ quelquefois seul , quelquefois accompagné de Bertrand, Montholon, Gourgaud, Las Cases ) tantôt se taisant, tantôt épanchant les sentiments qui remplissaient son âme. S'il était peu disposé k parler, il allait, après s'être promené quelque temps, s'asseoir k l'avant du bâtiment, sur un canon que tout l'équipage appela bientôt (e canon de l'Empereur. Lk il considérait la mer azurée des tropiques, et se regardait marcher vers la tombe où devait s^ensevelir sa merveilleuse desti* née , comme un astre qu'il aurait vu coucher. U n'avait aucun doute, en effet, sur l'avenir qui lui était réservé, et se disait que Ik-bas, vers ce sud où tendait son vaisseau, il trouverait non pas une relâche passagère , mais la mort après une agonie plus ou moins prolongée. Devenu pour ainsi dire
speclatear de sa propre vie , il en conlemplait les phases diverses avec une s<Hte d'étonnement , tour ktour s'accusant, s'absolvant, s'apitoyant sur lui* même , comme il aurait iait à Tégard d'un autre , toujours confiant dans rimmensité de sa gloire, et toujours persuadé que dans les vastes horizons de rhistoire du monde, il n'y avait presque rien d'égal a la bizarre grandeur de sa destinée! De ces longues rêveries il sortait rarement amer ou irrité, mais souvent poussé par le spectacle saisissant de sa vie a en raconter les circonstances les plus frappantes. Il rejoignait alors ses compagnons d'infortune, s'adressait 2i celui dont le visage répondait le plus à son impression du moment, et' se mettait k faire le récit, toujours avidement écouté, de telle ou telle de ses actions. Chose singulière et pourtant explicable, c'étaient lessdeux extrémités de sa carrière qui revenaient en ce moment k son esprill Ou il parlait du dernier événement, qui retentissait dans son âme comme un son violent dont les vibrations n'avaient pas encore cessé , c'est-a-dire de Watertoo , ou bien il reportait son esprit vers ses glorieux débuts en Italie, débuts qui avaient enchanté sa jeunesse , et lui avaiaitqpronostiqué un si grand avenir. S'il cédait k ses impressions les plus récentes et parlait de Waterloo, c'était pour se demander ce qiii avait pu égarer certains de ses
lieutenants dans cette journée fatale , et leur inspirer une si étrange conduite I — Ney, d'Erlon, Grouchy, s'écriait-il , h quoi songiez-vous? — Alors, sans récriminer, sans chercher a jeter ses fautes sur autrui, il se demandait coqament Ney avait pu sans ordre , et deux heures trop tôt , essaiyer de frapper le coup décisif en lançant sa cavalerie, et il n'en trouvait d'autre explication que le trouble qui s'était emparé de cette âme héroïque. Quant à d'Ërlon, si excellent officier d'infanterie, il ne s'expliquait guère sa manière de disposer ses divisions dans cette journée , et du reste ne mettait en doute ni son courage, ni son dévouement, ni ses talents. 11 déplorait ces erreurs sans se plaindre, et s'il devenait Jin peu plus sévère , c'était pour Grouchy, car les fautes de Ney et de d'Erlon n'étaient pas, disait-il, irréparables, tandis que celle de Grouchy avait été mortelle. Ne contestant iii sa fidélité ni son courage qui ne pouvaient être contestés, il déclarait inexplicable son absence de Waterloo, et ne sachant pas ce que nous avons su depuis, il s'épuisait k en chercher les motifs sans les découvrir. Il s'en prenait alors à la fatalité, dieu silencieux que les hommes accusent volontiers parce qu'il ne répond point*, mais en descendant au fond de lui-même , il voyait bien que cette fatalité n'était autre, après tout, que la force des
choses réagissant contre l'es violences qii'il'ravait voulu lui faire subir. Il semblait du reste sincèrement persuadé que , les Anglais vaincus à Waterloo , l'Europe aurait ressenti une profonde émotion, qne^ bien qu'elle parût implacable, elle aurait probablement fait d'utiles réflexions^ qu'en tout cas, sous l'influence du succès, les ressources qu'il avait préparées auraient sufli pour repousser à leur tour les Russes et les Autrichiens, et, ne méconnaissant ni la gravité de la situation, ni l'épuisement de la France, ni l'acharnement de l'Europe, il répétait avec douleur que sans la faute d'un homme la cause nationale aurait pu triompher! Pourlairt il ne revenait pas volontiers sur ce sujet, et lorsqu'il y était amené, c^était sous l'empire d'impressions trop récentes , trop fortes pour être dominées, comme un homme qui tombé dans un précipice, ne peut s'empêcher de rechercher le faux pas qui l'y a conduit. Il revenait plus xo-lontiers sur ses jjeunes années , sur son éducation à Brienne, sur les signes de génie militaire déjà donnés au siège de Toulon, sur les jouissances que lui avaient fait éprouver ses premiers succès! Il s'animait alors, et contait avec un charme et un éclat qui ravissaient ceux qui l'écoutaient, l'an^ cienne origine de sa famille qiii remontait aux républiques d'Italie , sa préférence instinctive pour
la Franee quand la Corse était disputée entre plusieurs maîtres, son entrée ^a collège de Brieime, son goût pour l'étude, sa logique naissante qui étonnait dans un enfant de son âge , sa taciturnité, son orgueil qui lui avait rendu insupportable la seule punition qu'il eût encourue k Técele, son avenir plus d'une fois entrevu par quelques-'uns de ses maîtres, son entrée au régiment, ses relations à Valence , ses premières affections pour une jeune dame qu'il avait retrouvée plus tard, et qu'il avait eu la satisfaction de tirer d'une situation pénible, son arrivée devant Toulon, et la le commencement des jouissances de la gloire, lorsque entouré de conventionnels violents, de généraux ignorants, il avait saisi d'un coup d'oeil le vrai point d'attaque, le fort de l'Éguillette , obtenu la permission de l'enlever, et décidé par cette manœuvre la retraite des Anglais! Que de présages heureux alors I que de rêves enivrants, et cependant mille fois surpassés par la réalité! Ainsi, après avoir consacré ses matinées k la lecture , il finissait ses journées sur le pont du Ncrihifmberland^ tantôt le parcourant k grands pas , tantôt captivant par ses récits ceux qui avaient voulu partager son infortune, ou bien couché sur son canon de prédilection , regardant le sillage du vaisseau qui le portait vers sa dernière demeure.
Tandis que le temps s'écoulait de la sorte , on avait traversé le golfe de Gascogne, doublé les caps Finistère et Saint-Vincent, et pris la direction des lies africaines, par un vent favorable mais faible. La navigation était lente, la chaleur extrême. Napoléon en souffrait sans se plaindre. Le 23 août, on atteignit Madère, et on voulut s'y arrêter pour y prendre des vivres frais. Mais tout a coup une violaite bourrasque de vent d'Afrique obligea de mettre k la voile , pour ne pas essuyer la tourmente sur ses ancres. Elle fut telle que la fr^ate /a Havane et le brick le Furet furent séparés de la division, et contraints de naviguer pour leur compte. Après quarante-huit heures, on revint mouiller k Madère , et embarquer les rafraîchissements àoni On avait besoin. Les habitants maltraités par la dernière bourrasque, et superstitieux comme des Portugais , attribuaient a la présence de Napoléon le dommage qu'ils avaient souffert. C'était, disaient-ils, l'homme des tempêtes, qoi ne pouvait apparaître quelque part sans y apporter la désolation. Le 29 août on traversa les tropiques. Le 23 septembre on atteignit Téquateur, et il est inutile de dire que Napoléon fut seul excepté des usages auxquels les marins soumettent tous ceux qui passent la ligne pour la première fois. Il les en dédommagea en leur faisant distri-
biier 500 louîs, ce qui porta leur joie, jusqu'au délire. Les matelots du N orthumber land qu\.ï\e le eonnaissaient que par les récits de la presse anglaise, laquelle s'était apf^liquée pendant quinze ans k le représenter comme .un monstre , éprouvaient en le voyant paisible, doux, bienveillant, une surprise croissante ,. et a^^ec leur naïve pénétration devinant son chagrin contenu mais visible, kii donnaient mille preuves touchantes de sympathie. Ils mettaient un grand soin k tenir propre le canon sur lequel il avait coutume de> s'asseoir, et dès qu'il s'en approchait ils s'éloignaient par respect pour sa solitude^ et ses pensées.
Napoléon avait continué k raconter les premiers temps de sa vie , sa proscription après le 9 thermidor, ses relations avec les chefs du Directoire , les explications qu'il leur donnait chaque jour en leur remettant les dépêches arrivées des armées, l'opinion qu'il leur avait inspirée de son intelligence de la guerre, l'espèce d'entTainement qui les avait portés tous a lui décerner le commandement de Paris dans la journée de vendémiaire, puis quelques mois après le commandement de l'armée d'Italie, son apparition^k Nice au milieu de vieux généraux jaloux de son élévation , mais bientôt subjugués lorsqu'ils l'avaient vu se placer par un prodige d'habileté entre les Piémontais et
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les Autrichiens, jeter les uns sur Turin, les autres sur Gênes, franchir le Pô, et s'établir sur TAdige, où pendant une année entière il était resté invincible pour les armées de T Autriche! Il revivait, il avait vingt-six: ans, et retrouvait toute la flamme de la jeunesse en faisant lui-même ces récits enivrants. Et, chose singulière I s'il avait un véritable plaisir à raconter de vive voix ses merveilleuses actions, à se procurer ainsi une sorte de mirage qui faisait reluire à ses propres yeux les temps de sa jeuqesse, il n'éprouvait aucun penchant k les écrire, bien différent en cela de ce qu'il avait paru disposé à faire lors de son départ pour l'Ile d'Elbe. A cette époque, au moment de quitter Fontainebleau, l'idée d'écrire son histoire, à l'exemple de tant d'autres grands hommes, lui avait apparu tout à coup comme un dernier but qui n'était pas indigne de lui. Maintenant au contraire, ni sa gloire ni celle de ses compagnons d'arènes ne semblait l'intéresser. C'est qu'il était bien, changé depuis l'île d'Èlbe, bien descendu dans l'abime ou devait s'enfoncer et finir sa grande destinée I A rUe d'Elbe l'atteinte du malheur était nouvelle pour lui, elle J'excitait sans l'abattre, car à §on insu et au fond de son âme se cachait une dernière espérance. Mais après cette apparition du 20 mars, après Waterloo, quel avenir pouvait-il rêver en-
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eore?... Parvint-il k nniipre la lourde chatoe dont les Anglais avaiem cliargé ses mains ^ k traverser sain et sauf le vaste Océan , où pourrait-il descendre, seul, sans même une poignée de braves pour Faider k mettre pied à terre? Et la France, qui Tavait accueilli alors, voudrait-elle se prêter à un troisième essai, quand le second avait été si désastreux? L'âme humaine se défend longtemps avant de déposer toute espérance, et il a'y a presque pas d'exemple dans l'histoire d'une grande âme dans laquelle l'espérance se soit complètement éteinte. Marins sur les ruines de Carthage, Pompée après Pharsale , Anpibal après Zama , espéraient encore, et avaient des motifs d'espérer. Mais après Waterloo , Napoléon pouvait-il attendre quelque chose encore de la fortune?. Aussi jamais découragement n'égala le sien, et s'il cachait le néant de sa vie k ses fidèles serviteurs, il le sentait profondément, et dans cet état il était incapable du. travail qu'exige une grande composition. II pouvait bien raconter son histoire de vive voix, lorsque excité par la vivacité de ses souvenirs il n'avait qu'k céder k son éloquence naturelle, mais la composer, la préciser, l'écrire enfin , était un effort dont il n'avait ni le courage ni même le goût. Renonçant pour jamais k figurer sur la scène du mondé, il semblait qu'il fût indiffèrent k la ma-
DÎère de figurer devanl h postérité. Souvent ses compagnons d'exil ^ transportés après Favoir entendu ^ le pressaient d'écrire ce qu'il venait de dire avec tant de puissance et de dialeur. Gourgaud , Las Cases, Montholon^ Bertrand, le suppliaient de prendre la plume ^ lui offraient de la tenir euxméoies au besoin, d'écrire sous sa brûlante dictée presque aussi vite qu'il parlerait, et de donner ainsi k la fin de sa vie ce noble et dernier emploi : il résistait comme si sa gloire même n'eût pas mérité un effort. — Que la postérité, disait-il, s'en tire comme die pourra. Qu'elle recherche la vérité si elle veut la connaître. Les archives de l'État en sont pleii^s. La France y tlroavera les monumeats de sa gloire , et si elle en est ^louse , qu'ellç s'occupe die -même à les préser^^er de l'oubli... — Puis, dans son âme engourdie, une flamme d'<»^ttéil jaillissant tout \ coup. J'ai confiance dans tlnistodrel s'écriait Napoléon*, j'ai eu de nombreux flatteurs, et le moment lurésent appartient aux détracteurs acharnés. Mais la gloire des hommes célèbres est^ conmie leur vie, exposée a des fortunes diverses. U viendra un jour où le seul amour de kt vérité animera des écrivains impartiaux. Dans ma carrière on relèvera des fautes sans doute, mais Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo, Austerlitz, léna, Friedland, c'e^t ék
granit, la dent de l'envie fi y peut rien!.., — Wapoléon affichait ainsi une immense confiance dans rhistoire , même au sein de ce profond mais tranquille désespoir qui constituait l'état actuel de son âme. Pourtant on lui disait que Tbistoiré il fallait réclairer, que lui seul le pouvait, qu'autrement une partie de ses grandes pensées s'évanouirait, que ce serait là un noble et utile aliment k sa puissante activité, et qu'au surplus ils l'aideraient tous à élever ce beau monument. Peu à peu, à force d'entendre les mêmes exhortations, et surtout k force de découragement, il avait fini par reprendre goût à quelque chose, car l'àme humaine ou quitte cette terre, ou si elle y demeure finit par s'attacher a quelque objet , et peut parfois trouver un dernier plaisir k arroser des plantes ou a régler des horloges, comme Dioclétien ou Charles-Quint. Napoléon consentit donc k entreprendre enfin cette tâche qu'il s'était proposée en partant pour l'ile d'EIbe« Ne pouvant dominer la fougue de son esprit jusqu'k l'obliger k suivre les mouvements trop lents de sa main, il était incapable d'écrire, ou bien il traçait des caractères illisibles. Il se mit donc k dicter en débutant par les campagnes dltalie , pour lesquelles il eut re* cours k la plume de M. de Las Cases. Son projet était de distribuer les tliverses parties de sou histoire
entre ses compagnons d'exil , pour que tous participassent k riionneur de Ce travail , et eussent le temps de le revoir, et de le mettre au net. Cependant, oppressé par les souvenirs de Waterloo, et comme pour en soulager son cœur, il résolut de dicter au général Goùrgaud le récit de la campagne de 1815, et il commença immédiatement cette partie de sa tâche. Le temps ne lui manquait pas, car h navigation s'était allongée par les efforts mêmes de l'amiral pour l'abréger. A cette époque, dans l'état de l'art nautique, une fois lequateur franchi , on se laissait porter par les vents alizés jusque dans le voisinage des côtes du Brésil, pois descendant au sud on tachait dé rencontrer des vents variables d'ouest pour revenir sur Sainte- Hélène. L'amiral Cockburn pressé d'arriver, pour son hôte encore plus que pour lui-même, avait imaginé ^e suivre une autre route. En se tenant près des côtes d'Afrique , et en s' engageant dans le rentrant du golfe de Guinée, on trouve quelquefois des vents variables d'ouest qui portent vers l'Afrique, après quoi retrouvant les vents d'est, on est poussé vent arrière sur Sainte-Hélène. L'amiral avait donc adopté cette direction. Elle ne lui avait d'abord que trop bien réussi , car il s'était enfoncé dans le golfe de Guinée jusqu'à
toucher presque an Congo. Il y avait essuyé dés
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oiages, une cbaleur suiToeante, et des lenteurs qui faisaient même murmurer sou équipage. Napoléon., qui n'avait pas grand intérêt a voir finir cette navigation, car pour lui arriver c'était passer d'une prison dans une autre, employait le tensps k dicter. Ses matinées s'écoulaient avec M. de Las Cases ou avec le général Gourgaud ^auxquels il dictait tantôt le récit des campagnes d'Italie, tantôt celui de la campagne de 1815. Ces messieurs n'osant l'interrompre , suivaient sa parole le mieux qu'ils pouvaient, et puis se retiraient pour recopier en caractères lisibles des dictées saisies pour ainsi dire au voL Ils les soumettaient le lendemain à Napoléon,. qui les revoyait attentivement, tantôt abrégeant ce qui était trop étendu, tantôt développant ce qui était trop sommairenaent exposé y et mettant un grand soin h veiller k la correction du langage, à laquelle il était devenu extrêmement sensible en avançant en âge. Une chose seule le contrariait dans la suite de son travail, c'était le défaut de documents auxquels il pût se reporter soit pour les dates, soit pôul* certains détaiis» Comme tous ceux qui ont beaucoup agi , et qui ont beaucoup à l'etenir, il se trompait quelquefois sur la date des faits, et les intervertissait, du reste raren^ent. Mais sur le caraetèf^e des évànements, sur leur importance, sur les lieux, sur les hommes.
«a mémoire était infaillible, et il les retraçait avec «ne vérité saisissante. Il n^ettait aussi de n'avoir pas ses ordres, ses lettres snrtout, qui jettent un si grand jour sur ses opérations , sur leurs motifs » •et qui permettent de retrouver sa pensée, lui m<M*t^ comme s'il vivait ^OKïore. La privation de •ces divers documents le dépitait parfois, sans le détourner néanmoins d'un travail qui était devenu son unique ressource. Il ne s'en reposait qu'en se livrant k des lectures, dont les grandes produciions de l'esprit humain étaient l'objet exclusif. Marchand avait eu soin d'emporter sa bibliothèque 4ê campagne , qui était malheureusement fort restreinte. Un jour, tandis qu'il exprimait le regret de n'avoir pas une bibliothèque mieux fournie, an aperçut un vaisseau de commerce qui s'appro^ chait du Northumberland. M. de Las Cs^es %e souvint alors de la précaution qu'il avait prise d'ei-* pédier une caisse de livres pour le Cap. — C'est peut-être, dit-il à Napoléon , le bâtiment qui porte ânes livres. — C'était ce bâtiment en effet, et la caisse recueillie au passage , remise h bord , ouverte immédiatement, eaiisa à l'illustre captif, qui jâe pouvait plus avoir que des jouissances d'es^ prit, l'une de ces petites satisiactions qui allaient 4X>mpo8er désormais tout son bonheur.
Il 7 avait près de soixaàte-dKx joursqu'on avait
quitté les côtes d'Angleterre , et ayant enfin rencontré lés vents du sud-est qui soufflent du Cap, on fut porté vent arrière sur Sainte-Hélène. Le 1 5 octobre , a la pointe du jour, a une distance de douze lieues en mer, on aperçut un pic tout entouré de nuages : c'étak le pic de Diane qui domine rile de Sainte-Hélène. Napoléon était enfin arrivé aux portes de sa prison. A midi à peu près on jeta Tancre dans la petite rade de James-Totvn^ et on aperçut une côte triste, sombre , hérissée de rochers, qui eux-mêmes étaient hérissés de canons. La frégate là Havane et le brick ie Furet» séparés de la division à Madère, avaient devancé de dix-sept jours le vaisseau amiral. Ils avaient annoncé la pi^ochaine arrivée des prisonniers, transmis les ordres de Londres, débarqué une partie des troupes , et Tile , d'aspect ordinairement pacifique, avait pris tout k coup un aspect de guerre a l'approche de l'homme de la guerre, qu'elle était destinée k renfermer et k consumer sous son ciel dévorant.
L'ile de Sainte- Hélène est le résultat d'une éruption volcanique qui a jailli au milieu de l'océsm Atlantique , dans Thémisphère sud , un peu avant le tropique du CafNricorne. L'ile , ayant de neuf k dix lieues de çipconférence , entourée partout de côtes inaccessibles, s'annonce par des rochers
sdillanls, âridés, portant au ciel leurs tètes noirâtres, et dominés par le pic de Diane qui les surpasse tous. Au sein de ces vastes plaines dé TOcéan, Sainte-Hélène offrant aux vapeurs le seul point qui puisse les arrêter, les fixe autour d'elle, ei se montre constamment au sein des brouillards. Le volcan père de cette île a eu son cratère tourné au nord, et ce cratère, situé au pied même du pic de Diane , se présente refroidi mais béant au voyageur arrivant d'Europe. Plusieurs vallées s'en détachent, étroites, longues, parallèles, aboutissant a la mer comme des ruisseaux destinés jadis ^ y porter la lave, et forinant de petites criques, dont unQ^ un peu plus spacieuse que les autres, constitue le port de James-Town, le seul abordable de Tîle. Sur le revers sud s'étendent des plateaux , séparés entre eux par des ravins profonds, taillés à pic le long de la mer, par conséquent inaccessibles , et exposés au vent du sudest qui souffle du Cap. Aussi tandis que dans les étroites vallées du nord il coule un peu d'eau, venant des nuages que le pic de Diane attire a lui, tandis qu'il s'y développé un peu de verdure, qu'il y règne un peu de fraîcheur, sur le revers oppose Tes plateaux tournés vers le sud sont incessamment balayés par un vent chaud et sec, dépourvus d'eau et de gazon , à peine recouverts d'une maigre vé-
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gétation toujours penchée^ sous la constaiice du vent, et ne douBant presque pa^ d'oinbre sous un ciel où il en faudrait beaucoup. Telle est Sainte- Hélène, chaude, venteuse et sèche sur les plateaux inclinés au sud , un peu moin& aride dans les vallées dirigées vers le nord, triste partout, point inalsaine pour- le corps habitué k y vivre, mais mortelle pour l'âme qui a vécu a,u milieu des grands spe<^tacles du monde civilisé. Sur ce rocher stérile, situé k une immaise distance des divers continents, des colons n'auraient pas eu beaucoup a faire, et en eSeÀ, il ne s'en est guère établi à Sainte-Hélène. Pourtant comme les bâtiments venant des Indes y sont portés par le vent du Cap, et qu'après une longue traversée le navigateur aime k poser le pied sur un sol fermé ,^k respirer J'air de terre, k voir la verdure, a savourer quelques fruits, k goûter quelques aliments frais, les convois de la Compagnie des Indes s'y arrêtent volontiers, comme dans une hôtellerie placée pour eux au milieu de l'Océan. Aussi parmi les quatre mille habitants de Sainte-Hélène, dont trois mille oeeupeut le petit port de James-Tovi^n , ne s'est^il développé qu'une industrie, éonsisfant k nourrir un peu de bétail apporté du Cap, k cultiver quelques légumes et quelques fruits^ et n'y a-t-il qu'une joie dans l'année, c'est celle qui éclate lorsque les
convois de rextrême Orient revenant en Europe s'y arrêtent nn instant pour s'y reposer, s'y rafraîchir, plaisirqu'ils payent d'un peu de Tangent gagné en Asie.
Tel est le lieu où Napoléon devait terminer sa vie. C'est toujours pour les navigateurs, d'où qu'ils viennent, où qu'ils aillent , une joie d'arriver. Pour la première fois peut-être ce sentiment ne fut point éprouvé li bord du Northumbtrland^ du moins parmi les illustres passagers qu'il venait de transporter. Leur sentiment fut celui de prisonniers apercevant la porte de la prison qui va se refermer à jamais sur eux. La population de File était tout entière sur le quai, et aurait composé une foule si son nombre l'avait permis. Napoléon monta sur le pont et regarda tristement ce séjour abrupte , noirâtre, où il allait s'ensevelir tout vivant. li n'exprima aucun désir, et laissa le soin a l'amiral de prononcer sur l'instant de sa mise^ terre, et sur le lieu ou il devait séjourner provisoirement. L'amiral se hâta de quitter son vaisseau pour aller chercher un pied-k-terre où Napoléon pût prendre gite, eu attendant qu'on eût préparé son établissement définitif» L'amiral employa deux journées à cette recherche, et vint en s'excasant de ce retard annoncer li Napoléon la découverte d'une maison petite mais suffisante,- dans laquelle il pourrait
jouir immédiatement du plaisir d'être^ a terre. Le 17 octobre Napoléon quitta le Northuniberhndf fort regretté de l'équipage, <iu'il remercia de& soins dont il avait été l'objet. Arrivé a la petite maison que l'amiral lui avait choisieyi! la trouva tellement exposée aux regards des habitants qu'il ju^ea inipossible d'y rester plus d'une ou deux journées. L'amiral lui promit de s'occuper dès le lendemain d'en chercher une mieux placée , et dans laquelle il serait garanti des regards des curieux.
Il existait une habitation dans laquelle Napoléon aurait été convenablement établi , c'était celle de Plantaiion^Hoîise, joli château destiné au gouver^ neur de l'Ile, situé dans une vallée fraîche et ombragée, parce qu'elle s'ouvrait au iiord, et joignant a l'avantage du site celui d'une construction élégaQte qt suffisamment vaste. Avec le moindre respect des convenances, c'est celle qu'on aurait dû choisir^ mais par un sentiment d'inexplicable mesquinerie, en prêtant l'île de Sainte-Hélène à rÉtat, la Compagnie des Indes avait fait réserve du château du gouverneur, et par une insouciance plus inqualiâable encore, lord Bathurst n'avait pas songé k exiger d'elle ce sacilfice. Par ces motifs, Plantation-House , où Napoléon aurait trouvé tout de suite une retraite saine et décente, avait été exclu des choix qu'on aurait pu faire. II. restait sur
Fun des plateaux du sud , celui de Longwood^ une ferme de la Compagnie, servant de résidence au sous-gouverneur, et qui pouvait , moyennant qu'on y ajoutât quelques constructions, recevoir une vingtaine de maîtres et de domestiques. Le.plateau de Longwood était assez étendu pour la promenade k pied et k cheval , couvert en partie d'un bois de gommiers, mais malheureusement tourné au sudest, et exposé au vent du Gap. Celait Ik un inconvénient qui devait élre infiniment sensible avec le temps , mais au premier aspect, ce plateau n'avait rien de désagréable. 11 présentait un canipement commode et saip pour les troupes destinées k veiller sur la demeure de Napoléon , et enfin les côtes qui le terminaient vers la mer étaient k peu près inaccessibles. C'étaient Ik pour l'amiral de suffisantes raisons 4^ préférence *, aussi le proposat-il a Napoléon en lui offrant d'aller y faire une course k cheval , pour qu'il pût juger si le li^u lui convenait. Napoléon accepta cette proposition , se rendit le lendemain k Longwood en compagnie de l'amiral , et y trouvant , après plusieurs mois de mer, un peu de terre et de verdure, et surtout. une solitude où les regards des curieux ne pourraient le découvrir, agréa cet emplacement , et consentit k ce qu'on entreprit les travaux qui . pouvaient le
rendre habitable.
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Ed reoiwtant jde James-Town jtt«qu'au pk 4e IMane pour se rendre à Langwood, Napoléon avi^ remarqué dans <^t4e vallée assez Iraiche «m pc^it pavillon qui lui aTait phi. Au retour de Loagwood il le visita , et ^prna le désir de s'y établir teœponûrement. Le propriétaire était on négecii&t du pays, résidant avec sa fomiUe dans nue masson voisine. Il ^rit avec empressement Je pavilion^ dans lequel Napoléon voulut s'établir sans auncim délai. 11 fallait qu'il co^Kaitit k dormir, msmger, travailler dans U mèine pièce^ mais elle s -ouvraît sur une jdie vallée , et il prit en Ixoime part œ chétif logemoBt, que dans le pays on sqppdaîc Brwn^ Ne sachant comment abriter ^dqnes-ims de ses domestiques , ^n eut recours à une tenle qui fot dressée k oôié dm pavillcMu Le plus grand ineo&vénient de ce séjo«r, c'était de séparar Napoléemi de ses compagnons d'infortone, lesquels pour le vmr étaient obligés «baqne jour de faire nn assez ki^ trajet. On parvmt eepnéant k trouver on rédût pour M. de Las Cases, qae Napoléon tenait h avoir asprès de lui, parce qu'il lui dictait enxe moipe&t le récit des campagnes d'f tsdie. Il avait donc rindispensable , et ne tenait auonn compte des privations physiques , ayaM «c^uyé bien pis dans ses longues et leriibles giténres. fl esl vrai que le danger et la gloire relevaient tout alors, et qu'an*
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joard'hiri la dure eapfivké aurait eB^isonné même rabondanee et les plakîr& Il en sentit, hélas^ a cette époque use première et d»re rigueur I Imqq'iei, empereur a bord du BeUérophon, général en ehef sur te Nûnbumberhm4, iï avait pu se craire libre , car le navire était une prison flottante dajis laquelle ses propres gardiens étaient au5si captifs que lui. Aucune surveillance n'avait donc été exercée a bord du NortbmiéerUmd. Mais une fois qu'on fut k terre , l'amiral, inquiet pour sa respon* sabiiité, n'osa pas laisser a son prisonnier Tile pour prisra. Elle avait neuf k dix lieues de circonfiérenee tout au plus, des côtes presque inaborda* blés , n'était guère aceessii^e que par le petit port de James-Town sévèremait gardé, et était entourée en outre d'un§ croisière nombreuse. Si doue Napoléon avait cfaercbé a s'évader, il lui eût été bien difficile, surtout daus les prauiers jours, avant d'avoir pu se ménager des com{dices , de dispa-raitre tout k conp , et de trouver un bâtiment qui le transportât en Amérique. Néanmoins , voulant avoir la certitude jdiysîque et continue de sa pré^ sence, l'amiral entoura Briars de sentinelles qui ne devaient pas perdre de vue ceux qui l'habitaient. L'œil perçant de Napolécm les eut bientôt découvertes, et ce fut pour lui Tune des plus viv^, des plus douloureuses impressions de sa captivité.
L'amiral, rempli d'ailleurs Ses meilleures intentions, avait bien prévu que Napoléon qui avait passé sa vie a cheval , et obligé ses contemporains \k y passer la leur, ne pourrait se priver de cet exercice, et il s'était procuré en conséquence trois chevaux de selle assez bons, tirés du Cap comme tous ceux qu'on avait dans l'ile. Napoléon était disposé à s'en servir, mais quand il vit qu'un officier anglais s'apprêtait a mettre le pied k l'étrier pour le suivre, il ne voulut plus de cette distraction , quelque nécessaire qu'elle fût à son corpa*et k son esprit, et il ordonna de renvoj^er les chevaux. Faisant cependant la réflexion fort naturelle que l'amiral serait ainsi bien mal récompensé d'une attention délicate, il revint sur son ordre, et garda les chevaux sans en user.
Certains juges ont blâmé Napoléon de sentir ces souffrances, ou de laisser voir qu'il les sentait. Il est aisé de parler des maux d'autrui , et d'enseigner comment il faudrait les supporter. Pour moi que la vue de la souffrance d'autrui affecte profondément, je ne sais guère blâmer ceux qui souffrent, et je n'aurais pas le courage de rechercher si tel jour, k telle heure, de nobles victimes, torturées par la douleur, ont manqué de l'attitude impassible qu'on désirerait leur imposer. Je ne sais pas de plus touchantes victimes que Pie YH, que Louis XVI,
que Marie-Ântoineite , et il est tel instant que je voudrais supprimer de leur cruelle agonie. Lé corps humain n'est pas bon k voir dans les convulsions de la douleur physique. L'âme humaine n'est pas meilleure à voir dans certains instants de la douleur morale . et il faut jeter sur elle le mie d'une compassion respectneuse. Si Napoléon eût
été un anachorète chrétien , on aurait pu lui dire : Courbez la télé sous le soufflet des bourreaux. — Mais cette âme indomptable à la fatigue, aux souffrances physiques, aux dangers, tombée de si haut, frémissait sous les humiliations, et il faut pardonner ces premiers tressaillements d'impatience à rhomme qui , ayant vu pendant quinze ans les rois k ses pieds, était maintenant plongé dans leurs fers. Ses compagnons eurent le tort de contribuer k l'irriter en lui racontant comment ils étaient traités k James-Town. Surveillés dans leurs moindres mouvements, partout suivis d'un soldat, ils éprouvaient des gênes insupportables et se plaignirent vivement k leur maître infortuné , qui fut affecté de leurs peines plus que des siennes. Napoléon, ne se contenant plus, et répétant ce qu'il avait dit k lord Keith, s'écria qu'on violait en lui lé droit des gens et l'humanité-, qu'il n'était pas prisonnier de guerre , car il s'était volontairement confié aux Anglais après avoir fait k leur gé«
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nérosité qd appel dont ils n'étaient, pas dignes; qu'il aurait pa se jeter sur ht Lôrre , y continuer la guerre, la rendre atroce, ou bien se livrer k son beau-père, h son ancien ami l'empereur Alexandre, qui auraient bien été forcés par la loi du sang ou par celle de l'honneur de le traita avec égards ; que les Anglais n'avaient donc pas sur lui les droits qu^on a sur les prisonniers ; que d'ailleurs ce droit cessait avec la guerre , qu'enfin il y avait envers les prisonniers des mténagenoieiits mesurés k leur rang, h leur situation, dont on ne s'écartait jamais. Napolérm , se rappelant à cette occasicm comment il avait agi autrefois avec l'empereur d'Autricbe , avec le roi de Prusse qu'il aurait pu détrôner, avec Tempereur de Russie qu'il avait pu faire pris<mnier a Austerlitz , et auxquels il avait épargné la plupart des conséquences de leurs désastres^ comparait amèrement leur conduite a la sienne, oubliant dans ces pbûntes éloquentes la véritable cause de traitements si différents, oubliant qu'Alexandre, Frédéric-Guillaume, François II, lorsqu'il les traitait si bien , ne lui inspiraient aucune crainte , tandis que lui , au contraire , tout vaincu qu'il était, faisait peur au mpiHle, qu'il devait par conséquent à son génie, et à l'abus de ce génie, l'étrange forme de captivité k laquelië il était réduit. Après cet emportement qui l'avait soulagé.
il s'éeria icHrt à coup : Dif reste^ po^or im», H oe m- apparlieBl pas de r^lâsieir. Ma dignité me ceoinasde ié silence ^ même aâ' milieu des todraîe&ts y wsàs YOiis k qui lani de réserve n'est pas commaniSée, plaignez-vous. Vous avez des femmes, des enfeots , qu'il eai mbramsin de &ire souffrir de la sorte, et qui raotiveut sufitsamneni toutes les rédaffluatiofis que vous povrres éiever. — -
Vs& se plaigmFent eir effet, et ràmralqm avait le visage , mais point le cœur sec , it de son mieux peur leur rendre supportable le ^aéjoinr de James* ToM^n. Il ne se relâcha poÎBt de sa surveUkuiee , car sa respous^tlité le disait trembler ^ mais il inreserîvit à ses officiers les plus graads égards, sans renoncer cependant k la précautioa essentielle de ne jamais perdre de vue le principal des priscmniers.
Après quelques jowrs la »tuatiott s'améliora un peu. Sueeessivement on établit à Briars une partie des compagnons de Napoléon , et on fïtcilita leurs rapports a^ec lui. Il put les recevoir a sa table, reprendre son travail avec eux ^ occuper enfin cet esprit âévorant qiui le dévorait lui-même quand on ne lui donnait pas d'autre atimeitt. Il reprit ses entretiens , et essayai quelques promenades à pied qu'on lui hissa faire sams le sui^vre , voj^ant qu'à pied il ne pounrait allier bkn loin. Il se nn:t à par-
courir les petites vallées parallèles k celledé James- Town^ et tournées au nord. Abritées contre le vent du sud et le soleil, elles étaient, comme nous Pavons dit, fraicliés, ombragées, et terminées par des vues assez pittoresques. Un jour. Napoléon ^ s'étant fort éloigné, s^arréta dans le modeste cottage d'un militaire anglais, le major Hudson. Il s'y montra doux et simple, fut accueilli avec respect; et sortit fort touché de la réception cordiale qu'on lui avait faite. Mais il était loin de Briars , et on lui prêta des chevaux pour y revenir.- Il fit ainsi une assez longue course k cheval, ce qui jie lui était point arrivé depuis bien du temps, et parut y prendre quelque plaisir. Peu a peu il s'habitua ail singulier gite où il était établi, se figurant que bientôt il en aurait un plus supportable, et y vécut comme k l'un de ces nombreux bivouacs où il avait passé une partie de son orageuse vie.
L'hôte chez lequel Napoléon était descendu, commerçant de condition obscure , mais de cœur excellent, s'étudiait k le faire jouir de son jardin et de sa modeste société. Il avait deux jeunes filles parlant un peu le français, fort animées, fort innocentes, chantant médiocrement, mais avec l'heureuse humeur de la jeunesse. Elles venaient voir l'empereur déchu, le questionnaient avec 1 ignorance de leulr âge et de leur condition, puis lui
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jouaient des airs italiens sur un instrument trèspeu harmonieux. Napoléon écoutait et répondait k leurs questions naïves avec une extrême bonté. L'une d'elles, qui avait rencontré dans un roman historique le nom de Gaston de Foix , et qui prenait le héros de Ravenne pour un général de TEm* pire, lui demandait si Gaston était bien brave, et s'il était mort. — Oui, répondait Napoléon avec une patience toute paternelle , il était brave , et il est mort. — II s'intéressait k ces enfants comme aux oiseaux voltigeant dans son jardin. C'étaient Ik désormais ses seules disti*actions : il n'en devait ni trouver, ni rechercher, ni désirer d'autres!
Les mois d'octobre et de novembre s'écoulèrent ainsi, paisiblement mais tristement, comme allaient s'écouler toutes les anoées de cette captivité sans exemple. A cette époque arrivèrent les premiers courriers d'Europe. Les exilés reçurent de leurs- familles des nouvelles qui furent pour eux un doux soulagement. Napoléon seul n'en reçut point de la sienne. Sa mère, ses frères, ses sœurs, dispersés, fugitifs, réduits k se cacher, n'avaient pu se procurer les moyens de lui écrire. Marie-Louise n'avait pas même songé k l'entretrair de son fils. Les nouvelles intéressantes pour lui furent celles des journaux. Elles lui parlaient de la France avec beaucoup de détail, et elles le touchèrent profon-
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dément. Les Boorbons, entrés si doucement eo Fraince en 18i4, rentraient cette fois la colère au cceur, et une funeste illusion dans Tesprit. Ils crof aient qu'ose vaste conspîratîcm les avpit seule expulsés au 20 mars , et qu'il était a la fois juste et politique de la punir.. Les journaux annonçaient de nombreux exils, de nombretises arre^atioâs: parmi les hommes les plus dévoués a Napoléon , et tous compromis à cause de lui. Ney^ La Bédoyère^ Drouot , Lavallelte , étaient lâenaeés de poursuites rigoureuses et d'exécutions sanglantes. Napoléon fut fort ému da sort qui menaçait ces trois derniers qu'il aimait sincèrement, et quant k Ney, pour lequel il avait moins d'affection , mais dont il admirait l'énergie guerrière, il ressentit de son malheur une pitié profonde. Il fut non pas blessé , mais affligé du système dé défense qu'on semblait adoipter pour l'infortuné maréchal. Avec cette logique puissante qui éclatait dès qu'il raisonnait sur un sujet , il indiqua tout de suite le vrai système dé défense à employer. — On se tnmipe, dit-il, si on croit adoucir les juges de Ney en ^e présentant comme mon ennemi ,^ en rappelant sa ccHiduite à Fontainebleau. Il n'y a qu'une manière de sauver Ney, s'il y en a une, c'est de faire éclater en sa iaveur toute la force de la vérité. Ney n'a point conspiré ^ car personne n'a conspiré. A son départ
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ée Paris , il Too^t m'aryêter. II le Tonlait k Lonsle-Soolniep encore, et il aurait réalisé son iattintion , si les trouves et la popiilatioD ne lui avaient fait Tiolencé. Maïs en s'^procI^»it de me», un mou- Tement des esprits, général^ irrésistible, Ta efitraîné loi cosiiBe les autres, et il y a cédé. Je dob ajouter qu'il m'a écrit en celle occasion dans des termes fort honorables, me déclarant qu'il avait a^ de ta sorte noa pour moi, mais ponar le pays, et offirant de se retirer si la politique que j'apportsôs n'était pas conforme au vœu universel. A notre rencontre à Auxerre, Je lui ai coupé k parole en lui serrant la main, et en lui disant de s'en fier à moi, que ma politique serait celle que tous les Français di^siraienl, et qui étaût dictée par le simple bem sens. Il s'est même y a eette époque^ tenu a récart^ mais il était iutérieuremoit agité par le sentiment de sa fai»se position personnelle. Sa comhiîte s'en est ressentie aux Qoatre-Bras, et surtout à Waterloo. Jamais il n'a été plus héroïque, ni plus irréfléchi, et en eontribuautà nons perdre, 9 s'est perdu lin-méme. Mais m ks Bourbons nr mm n'avons rien à lui rêproebér, que d'avoir succombé sous la violence des événements. Il éolt dire a ses juges : Je n'ai point trahi , j'ai été entraîné, et pour ce -^nre de délit, si fréquent, si excusable dans les révolutions , me loi a été faite ,
c'est la capitulation de Paria , capitulation sacrée à laquelle rhonneur des généraux vainqueurs, rbonneur de leurs souverains est attaché, et cette capitulation met les délits politiques k Tabri de toute recherche. — Voilà ce que Ney doit dire, et ce doit être toute sa défense parce que c'est toute la vérité. Ou la capitulation de Paris n'a pas de sens , ou elle s'applique forcément au délit de Ney. S'il s'en tient a ce genre de défense , qui est le véritable; il vaincra peut-être ses juges, et s'il ne parvient point à les vaincre, il les déshonorera devant l'histoire, et mourra entouré de Téternelte sympathie des honnêtes gens ! — Ney, pauvre Ney, s'écriait Napoléon, quel funeste sort t'attend! — Continuant sur ce sujet, et répétant que ni le maréehat Ney ni aucun autre n'avait trahi au 20 mars, Chacun a fait son devoir ,^ disait-il , et les chefs militaires aussi bien que les chefs civils. Mais l'armée et le peuple des campagnes ont entraîné tout le monde. — Napoléon citait à ce sujet un fait remarquable, et digne d'être conservé par l'histoire. — On a accusé Masséna, disait-il , d'avoir trahi Içs Bourbons*, vous allez voir qu'il n'en est rien. Lorsque je me trouvai à Paris , rétabli sur le trône impérial , c'était le cas de se faire valoir auprès de moi, et de se vanter de ce qu'on avait risqué en pia faveur. Masséna. vint à Paris-, je lui demandai
ce qa'il aurait fait , si au lieu de prendre la roQ(c de Grenoble, j'avais pris celle de Marseille où il commandait. Masséna n'était point flatteur, pourtant ma question ne laissa pas de l'embarrasser, et comme j'insistais, il finit par me répondre :
Sire, vous avez bienfait de prendre la route de Grenoble,, i — Tous mes maréchaux n'auraient pas osé me répondre aussi franchement , mais tous en auraient eu le droit, excepté Davout qui n'était point en fonctions, qui avait été indignement traité, et qui seul était libre de ses actions. Personne n'a donc trahi les Bourbons, et s'ils se vengent au*jourd'hui , c'est par faiblesse pour leur parti , et afin de dissimuler leurs fautes de conduite. Mais j*entrevois pour eux un avenir peu sûr. En se H* vrant aux passions de l'émigration , ils éloigneront d'eux la France tous les jours davantage. Ce n'est pas mon fils qui eh profitera le premier-, \^ maison d'Orléans passera avant lui, mais k la suite de celle-ci le tour des Bonaparte pourra bien venir. — Après ces mots d'une si profonde prévoyance»
Napoléon revenait k l'injustice des poursuites annoncées, et monti^it pour La Bédoyère, pour Ney, pour Drouot, pour Lavallette, une inquiétude extrénK3. Toutefois, il paraissait croire que la vertu de Drouot si universellement reconnue serait un bouclier impénétrable-, mais il tremblait pour La
Béioj^ère , fom Ney^ p^w La^alktte , et 8i6s]»kik a^i^ee^ ka^stàeuee des M«f eiïes de ces \ieim«s , qui étaie»! ks »«iiiieSy hélasT aofôiii que eeUes et» Bocirbefisf
Bien qu'il se f(M f âîl k Brian» im établissesi&nt presque sèpporfalife , Napeléon y étaii si k l'étroit, il y voyait sarloB^ ses amis si maltraités, qu'ïi se mctnCra fort hopati^f d'être traai^éf é à Longwood. L'amiral , qu'il appelait s^nrequm, mais^at ii appreeiaît le eœ»r, n^'aTak rie» négligé poor hâter les trsrravx de sa BoaTelle régence. Il y avaâl en»ployé les OfiTriers de la ville et de ta flcHte^ ti svee ds bois , d^ loties {^«drcsMiées^ des niatâriaKix <te toute sorte, it étaÂt parvenu k emstroife on vasie rez-de-ebaussée, où Nsqietéi») poirvalt se k%er arec ses compagnons d'ei^il. Les Iteux: ayaat été déclarés habitable , l' ancrai propësa à Napolëoa dé s'y transporter; ceqiri fiit accepté immédiatenient.
Le 10 décembve^ il faittar Briârs, fit ses adiaii à la fomitte qui l'y avait si bien reif», hii laksa des ffîafrqœs d'eneimiiniiceMe qse s» ^èse aetitdle n'avait pas restreinte, et parât k ebeval ^ ayani d'un côté l'amra^, et de Faittre te grand morécba) Bertrand. Il é^it coranie toujours en imilbfisie de h garde, et uMmtait n» cheval du Cap ^ vif, àtmty agréable à manier. Ce âraget ne lui dépl«l points et arrivé & Lo^iWDod il troo^a soos 1^ armes le
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S3Sk régîiEie&t anglais , qui campait dans te Toîsinage. L'amira) loi présenta les officiers da régiment, et puis le conduisit dans les appartements qui lui étaient destinés. Ils étaient de constniction fort légère , reeoinrerts en toile goadronnée, et meublés très-modestement. Napoléon n'impronva rien. Il avait quelques pièces pour se coucher, travailler, recevoir ses aitiis, et, quant à eux, ils avaient de quoi se lo^er autour de lui. C- était tout ce qu'il désirait. Il remercia l'amiral, et s'établit dans cette dem^eore qui devait être la dernière. II fit tendre son lit de camp dans une pièce , ranger ses livres dans une autre, et suspendre sous ses yeux le portrait de son fils et de quelques membres de sa famille. A la suite de ^ces deux pièces se irouvaienl un salon de riception, et une salle pour prendre les repas en commun. M. de Las Cases et son fil», M. et madame de^Montholon, le général Gourgaud, occupaient une autre aîle dû bâtiment. Le grand maréchal Bertrand qui avait l'humeur solitaire, madame Bertrand qui était .une personne généreuse , mais peu capable de s'astreindre ^ la vie commune, avaient demandé pour leur famille une habitation iscparée.On leur en avait préparé une à rentrée du plateau de Loiigwood, de manière qu'ils étaient non pas commensaux, mais voisins de l'Empereur. Cette maison s'appelait HutCs-Gate.
Ces dispositions arrêtées, Napoléon commença son nouveau genre de vie en tâchant de s'y résigner. Ayant pris à la guerre Thabitude de veiller une partie de la nuit, il avait le sommeil irrégulier et peu suivi. Il s'éveillait souvent, se levait pour lire ou travailler, se recouchait ensuite, et s'il ne pouvait dormir montait à cheval dès la pointe du jour, rentrait quand le soleil ce faisait sentir, déjeunait seul, puis dictait ou se reposait, gagnait ainsi trois ou quatre heures de l'après-midi , recevait alors ses compagnons d'exil , se promenait en voiture avec eux , leurs femmes et leurs enfants, dînait à la fîn du jour, et passait les soirées dans leur compagnie, tantôt lisant en commun quelques bons ouvrages, tantôt parlant du passé, et les tenant attentifs aux récils de sa vie. Il s'efforçait de prolonger la soirée, car plus il s,e couchait tard, plus il avait l'espérance de. trouver le sommeiL — Quelle conquête sur le teinps^! s'écriait-il , quand il avait pu atteindre onze heures ou minuit.
Ici comme a Briars, la surveillance exercée sur sa personne devait devenir la difficulté principale de ses relations avec lés autorités britanniques. Le 53% campé à environ une lieue de Longwood, n'était point gênant, et dans la journée, les sentinelles étaient hors de \ne. Napoléoa ne les ret^x^uvait que s'il se portait k une distance qu'il lui était
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difficile de franchir k pied. S'il montait à dieval, et s'éloignait de quelques milles , un officier devait l'accompagner, d'assez loin toutefois pour que ses épancbements intimes n'en fussent pas troublés. Napoléon ayant manifesté une répugnance extrême a monter k cheval s!il devait être suivi , Tamiral , qui ne voulait pas le priver de cet exercice, fit tracer autour du plateau de Longwood des limites embrassant un circuit d'environ trois ou quatre lieués , dans l'enceinte desquelles il pouvait circuler librement. Au delà un officier k cheval devait ne pas le perdre de vue.
Le soir k neuf heures tes sentinelles se rapprochant de l'habitatibn , l'enveloppaient de telle manière qu'aucun homme n'aurait pu passer entre elles. Un officier de service dans l'intérieur de Longwood , devait avoir vu Napoléon une fois par jour, même deux fois , suivant les instructions de lord Baihurst , afin qu'on eût la certitude physique de sa présence ù Sainte-Hélène. Les points saillants de l'île étaient surmontés de télégraphes pour mander k Plantation-House , demeure du gouverneur, tout ce qui arriverait d'impprtant k Longwoôd , et surtout la disparition de l'illustre captif, si on avait un moment cessé de l'avoir sous les yeux. Une vigie placée sur le pic de Diane, d'où la vue s'étendait k' douze lieues en mer, devait si-
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gnaler & JbasesrTown rapfHt>c&e dé toot de» q«'ik seioil aperça, et mi brkfc de gaerref devait sertir pour escorter le bàtitnent s^nalé, le condsirer am pwt, et FenipédieF de débarqner hMmie ov duMe sansi înspeeliiKr préalable. Le» navif es" venant de ^piel^e région qse ce fât ne Aevaventcoiimioni«pier a^ee !a terre, reiaettre lettres^ oa paquets diesthrés attx Kabîtaiits die Longwooé, qœ pair rnteraiédiaHre do goweniëur. A le«»*^éé^ part, 3s ne potivaiefit embarqoer personne sass la p^iBîssîon ëe ce même gonverDettr, et sans avoir subi une visite rigoureuse. Des règlenieiils sëvèi^s^ particuMent a^x babilaiils, leur déféndaiaftt de coBununiquer ave» Lmgwood y à nmm que ce ne fât -avec ^agrément de Tai^ûriléy et les avertissaient q«ie toute eoopération k «n projet d'évask»»^ serait considérée èomiae eas de baste trabisoe, et pmiie comme telle.
Ces règlements , preiAiii d'me iBiqsiétiide extrême et fondés sm Tes înetroetioi^ de lord Ba* tterst, indisposèrent ferteinent Napoléon, qae tonte appapenee de captivité blessait anfant qve la capt^ilé elteHménie. Dé|& reflnridi poor Famirat à l'occasioff des préeatUbas prises ï Briars, il devait phis froid encore enrers lui , et ne voukfct traiter a«cun des points qpi TisIéressBient, n'étant pasparfaitement sAr die se contenir dans une discus-
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mû ûé ce genre. Il en ebarge» MM, Benr»^ , «te Las Cases, Goorga^d, de Mon^olon. Ces messieurs, aigris par le malheor, n'avaient à la bosehe qu'un raisonnement sans valenr pour ramiral, c'est que TEmpereor s'ëtail c€»ië votontairanent aux Anglais, qu^on n'avait pn le faire prisonnier de gnenre , que d'aifleors it n'y avait pins de prison- «ers de gnerreSi la paix; k qaoi l'amiral aurait pu répondre qne la sâreté de TEnrc^ avait exigé des précantions , extraordinaires comme l'homme extraordinaire anqnel elles s'apf^iqiiaient. Mais il n'était ni légiste, nt raisonneor, il était militaire, plein de ccenr, et plein anssi (te rigidité dans l'aceomptissement de ses devoirs. On lai avait domté des ordres , et il les exécutait. Ces ordres prescrivaient d'assurer avant tout la garde du prisonnier, dont le dépôt était considéré comme on dépôt commun, intéressant le repos de Tunivers, et il frémissait à Tîdée qne ce prisonnier pât s'évader. La garde une fois reudue infasllible , il ne songeait k y ajouter aocune rigueur inutile, et s*il se trompait, c'était sans la moindre intenti<m de faire sentir son autorité, fail)les3e d'agent snl>alteme qu'il n'éprouvait a aucun degré. &ms doute, on aurait pu laisser k Napoléon File entière pour prison, car avec la précaution de s'assurer deux fois par jour de sa présence à Longwood , on était certain d'être
toujours averti h temps de sa disparition -, et l'ile au surplus était si petite, si entourée de bâtiments, si .peu abordable ailleurs qu*k James-Town , qu'il ëtait absolument impossible que le prisonnier ne fût pas retrouvé avant d'avoir pu s'embarquer. Cel^endant la précaution de ne jamais le perdre de vue était plus sûre-, aussi l'amiral ne voulut-il pas 3 en départir, en ayant soin toutefois dans la pratique de rendre supportables les gènes qui devaient en résulter. L'officier de service ne se montrait pas, vivait dans les bâtiments de Longwood avec les exilés eux-mêmes , se contentant d'avoir aperçu Napoléon dans sa promenade, ou dans le passage d'un appartement à l'autre. Si Napoléon sortait, il n'avaitgarde de le suivre dans les limites assignées, et ne montait k cheval que si ces limites devaient être dépassées. En ce cas il se tenait k distance, et souvent perdait de vue Napoléon , quand celui-ci avec sa curiosité et sa hardiesse ordinaires , s'enfonçait dans des routes impraticables. Plusieurs fois il s'embourba ainsi dans des marécages , sans pouvoir suivre son prisonnier, et sans se plaindre. Quant k la correspondance avec les habitants, bien qu'interdite en principe, elle fut soufferte, et les exilés purent pour leurs besoins communiquer assez librement avec James-Town. Quant aux visiteurs, l'amiral sachant bien qui allait ou venait,
permettait leur iotroductiou k Loiigwood , moyennant qu'ils s'adressassent au grand maréchal Bertrand, qui il Longwood comme aux Tuileries, prenait les ordres de son maître pour les admissions auprès de lui. Napoléon n'avait pas ainsi Tapparenée d'un détenu dans la prison duquel on ne peuù entrer qu'avec la permission de ses geôliers.
Malgré ces gênes. Napoléon, dans les premiers temps , ne prit pas en aversion la résidence où il était destiné à vivre et àmourir. Il n'avait pas cessé jusqu'alors de se bien porter ^ les inconvénients du climat, et ceux qui tenaient particulièrement au plateau de Longwood , ne s'étaient pas fait sentir h son organisation , insensible aux souffrances physiques dans l'action , mais délicate et très-susceptible dans le repos. On était en janvier 1816, c'està-dire dans la belle saison de cet hémisphère-, le» lieux étaient nouveaux, et ni lui ni ses con)pagnon» n'étaient encore en proie aux tourments de l'ennui. Il souffrait de l'inimensité de sa chute, delà perte de toute espérance, mais il n'éprouvait pas encore le dégoût et rborreur de son séjour. Il se promenait tantôt à pied, tantôt a cheval, souvent exécutai! de longues courses, questionnait les rares habitants , notamment un vieux nègre qui cultivait ud petit champ près de lui, et une pauvre veuve, mère de deux filles qui venaient lui offrir des fleurs.
Il se comjriaisait à le&r faine du biesu Quelqueftns il se dirigeail; vers ie campement du 53*, où il était bien accoeilli , et reçu en sddat par des soldats. Pois, comme nous Tavcms déjà dît, il rentrait, travaîllait, dictait k M. de Las Cases les campagnes d'Italie^ au grand maréchal Bertrand la campagne d'Egypte, au général Gourgaud celle de. 181S, sortait en voiture vers la chute du jour avec mesdames Bertrand et Montholon , renti^it pour dîner, et passait les soirées à s'entretenir d'une foule de sujets divers, ou à faire en famiUe de honnes lec* tures. Nos grands écrivains le charmaient, et il prenait k les lire le plaisir profond d'un esprit àé^ iicat,' exercé et plein de goât«
Cependant il ne pouvait pas s'écouler longtemips sans qu'il devint srasible aux inconvénients de ce séjour soit pour lui, soit pour. les compagnons de son infortune. Après avoir &it vingt ou trente fois le inur entier du plateau de Longwood , il le trouva triste et monotone, et lorsqu'il teaita d'eu sortir, la compagnie de l'officier de suite lui parut odieuse. Lasser c^^&cierk ^nde dkttaee, engagé dans de nuuivais pas, était peu obligeant-, le .souffrir avec soi était insupportable. Quelquefois néaomoins il frandut les bornes de son plateau, et il tâcha de pénétrer dans les vallées o^^osées, celles du nord , où était sitné le pavillon de Briars , et où
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«'âemt PteslatâciBTfiottfie. ëd icoofsraAt ces xsilées ifoôefaes , an^r^gées^ lairee son pbilefta dénué 4e tdttt iibri iCMliie le sdeil at fe vent, ti ae pot s'eata^êdkee d 'a^^ene^çér ^pêe pom le gm-der pitts «^emefit , oa ra:vak fiasse éussi HAe £ai4)Qsitkm à la lois 4éfbi&9s^ <et aiakakie. &6a tmskfi9^nmtë 4'exîl disàîeitt qn^en ^iA»t le êoar . Moins exli^êflae éms San Iso^ige^ il tisaU gîte pour s'assarer 4e sa persQBDe on n'avait pas bésiàé k le martjrriser« En «ffeC^ les ficâîlés ftt'^ifitoiit f^tir la miryeiHanoe m plateau de Loi^iPdeâ, «ëécfNi^^art de ;ikmte pant, tMundé "vecs la «ner àè «ôtes à pie, «taieiit pour Thaèîtai^Q» des hieeiBssadités ins^^^pârtables. Ou H ^éiak t^ai^ des onagesjde rAUaAiîçiie attbé» au- 4rar du pîe de Btiuii^i, ou il éÉaitlabo«ii^.5aas.iiierei parle "veeft d«i Gap^ kce p^s^ ^ laa^ë la ckaii^ Imiiûdilé du dÔEai J1i^d>e si'y paus^ méaie pat. Un Ji^ defi^nmiers , iiii>ras cbétifs et à ouEiigi^ feniliage^ foscmmi le seol Bbri £CAl«e le soleîi "OiUBaKl le MleU ne frianaU pte isar ce désert, une lasmmdiêé dés^grérfile p^énétcaii im& les irétiraaei^a. L»»qu'aii Hî<mtraB% le imkil pb^t au-deafitiS^ il •dtt^ît d'ifréststîbles j»^^ws il im^ns les toits ^ea tûMe gMcfatuiBée et LoB^wâûd* 1^. ptas^ il n'y axadt point d'£an^ et ilfaHak que. de» dsfflEiestiqit^ «bîaiâs âUasseat jen eherc&er dmà tes n^ées i^ 4aées k l'^posiiN^, d'#à elle atÉcnvait m pure ni
fraîche. A toas les inconvénients de ce séjour se joignaient ceux d'une ile pauvre, peu fréquentée, où les aliments étaient chers et de mauvaise qualité , ce qui touchait peu la sobriété de Napoléon , mais ce qui l'affligeait pour ses compagnons d'exil qui avaient amené avec eux leurs femmes, leurs enfants , habitués k toutes les délicatesses du luxe européen. — Il n'y a pas ici le mot pour rire, disait-il un soir k ses andis, et en voyant une table mal servie , des murailles presque ques , nous n^au- Tom de trop y ajoutait-il , que le temps, —
Observant avec- sa profonde finesse ses compagnons d'infortuné, il remarquait chez eux les premières atteintes du mal moral de l'exil , et pouvait s'en apercevoir k une certaine aigreur involontaire des uns envers les autres, lis se disputaient ses préférences k Sainte-Hélène k peu près comme k Paris, et le général Gourgaud, susceptible, jaloux; irritable , voy ail t M. de Las Cases tout k fait admis dans l'intimité de Napoléon, en éprouvait un dépit mal dissimulé. Les deux familles Montholon et Bertrand , l'une placée k f^ngwood , l'autre k Hutt's-^Gate, laissaient percer aussi quelques traces de jalousie. Ainsi les misères des cours ne finissent pas même avec le trône! Mais il faut pardonner, il faut même honorer des rivalités se disputant les préférences du génie tombé dans
Tabime. Combieii de familles comblées par Napoléon continuaient de se livrer a ces mêmes rivalités , non' pas k Longwood , mais aux Tuileries!
Napoléon reconnaissait dans c^s aigreurs naissantes le triste effet du malheur, et en craignait les conséquences pour Tavenir de cette colonie naufragée, et jetée sur im affreux rocher. Il se donnait la peine de consoler les jalousies par des témoignages flatteurs , de les calmer par de sages discours, dissimulait ses propres ennuis, tâchait de charmer ceux des autres, en leur promettant à tous un avenir meilleur qu'il était bien loin d'espérer!
On avait atteint le quatrième mois de 1816, commencement de la bonne saison en Europe et de la mauvaise à Sainte-Hélène, lorsqu'on apprit, le 5 avril, qu'un bâtiment venu d'Angleterre apportait le nouveau gouverneur, car la mission de Tamiral €ockburn n'avait jamais dû être que temporaire.
Ce gouverneur était le général Hudson Lowe, auquel sa mission à 3ainte-Hélène a valu une fâcheuse célébrité. Sir Hudson Lowe était un de ces ofSciers, moitié militaires, moitié diplomates, que les gouvernements emploient dans les occasions où il faut plus de savoir-faire que de talent pour la
guerre. Il avait été chargé en effet de diverses
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mîjsi^Bs â<mt il s'était bien acqoitbé^ fiotaœsft^t au quartier général des alliée , où il avait ceatraclé toutes lès passîûiis eoneiaies de la Franee , et qii<Hi]u'il ne fiât pas a beaucoup près aussi méchant que sa figure aurait pu le faire craiodre , il n'était étendant ni de caractère bienveillant, ni d'bu- Bieur &ciie. Les voies de Tavanceoient militaire lui étant Cernées par la paix, il avait accepté, dans l'espérance d'être bien récompensé , une mission pénMe, et aceompa^ée d'uiie immense responsabîlicéy soit devwt son gouvernement, soit devant rUstoire. U ne songent guère à cette dernière responsabilité, dont il ne prévoyait pas alors la gravité , et n*avait d'autre préoccupation que celle d'échapper au reproche encouru par l'amirai Codkbum, d'avdr eédé k llasceodÂUt du prisonai^ de Sainte^Hélâ^. Sans avoir le projet d'être un tyran, sir Hudson Lov^e tétait surtout a prouver qu'il était de force à résisler à quelque ascendant que ce fût. Cette disposition devait Texposer k pks d'un chœ avec le ears^tère puiasant , et actuettement irritié , qu'on hii dcMinaîi misM& de ispntenir sans toutafois le pousser au désespoir.
A peine débarqué, il demanda k l'amiral (^ockbumde le conduire k Lcmg^ood, pour ie présenter a riUustre captif. L'amiral ai^itkd-méme contribué k établir la eoutume qu'on sollicitât l'agrément de
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Napoléon si?ai»t de se prés€BrCer à taii , ee qui se iakaît p^r Fmterméâidtfe d» graenl maréchal Ber* Iramd. L'amiral manqaa ir eelte conraiaoce en se traoïsportdnt avec m H^tdson Lonve à Longwood , sans avoir e« sorn de se faire annoncer. Ns^Iéon fit répondre qn'il était indisposé, el ne pouvait recevoir perscome. Sir Hndsen Lowe demanda le jour du général Bonaparte, et on lui assigna le lendemain. Le tendemaia, sir Hnd^on Lowe se rendit k Longwood accompagné de t'amirat. II fat reçu par le grand maréchal Bertrand et le général Gonrgaud et introduit auprès de FËmpareur déciin. Survint un incident fôcheux/ Tandis qu'on introduisît le nouveau gouverneur, Famirat, engagé dsms un entretien , ne s'^en aperçût pimnt , et Ichtsqu'îl voulut entrer te» dome^qi^s avaient déjà refermé la porte. Croyani: qu'elfe ne devait être ouverte qu'au gouverneur, ils n'osèrent l'ouvrir k Famirat. Cetui-d vivement hlessé, remonfô k cheval, et retourna k James-Town avec ses aides de camp. L'entrevue de Napoléon avec m Hndson Lowe fut cérémonieme et froide. Napoléon avait été mal disposé par ta manière à&i^ le nouveau gouvemenr s'était présenté la veiUe , et ce dernier était peu flatté d'avoir été remis au lendemain. Rien n'était donc préparé pour rendre leur première rencontre amieate. Napoléon, découvrant d'un coup d'œil k
quel personnage il avait affaire, vit bien qu'il avait en sa présence l'un des esprits exirêmes de la coalition, et la figure de sir Hudson Lowe le porta même a exagérer ce jugement. Après un accueil poli mais réservé , il se plaignit brièvement, et sans daigner en solliciter la suppression, des gênes qu'on lui imposait, et indiqua qu'il attendait a l'œuvre le nouveau gouverneur pour savoir s'il devrait s'applaudir ou non de son arrivée à Sainte- Hélène. Sir Hudson Lowe protesta de son désir de concilier les devoirs difficiles de sa charge avec le bien-être des exilés, mais sans mettre au surplus beaucoup de chaleur dans ses protestations. Il se rélira après une entrevue d'assez courte durée. ..A peine sir Hudson Lowe était-il parti, que Napoléon dit k ses compagnons d'exil que jamais il n avait vu pareille figure de sbire italien. Nous regretterons notre requin^ ajouta-t-il. — On lui raconta alors Tîncident fâcheux qui avait fait partir Tamiral Cockburn, et après en avoir souri un in-r stant, il en éprouva un véritable déplaisir, connaissant le caractère sensible et fier de l'amiral. Cependant celui-ci , quoique offensé , était incapable de cherc-her à se venger. Le mal était plus grand k regard du gouverneur. Blessé de l'accueil qu'il avait reçu, il était homme k faire sentir une autorité dont on avait paru tenir si peu de compte.
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Aussi à peine établi h Plantatioit-House , voulut-il appliquer en leur entier, soit les règlements de Tamiral , $oit ceux qu'il prétendait tirer des instructions de lord Bâthurst. Napoléon s'était plaint d'avoir k la chirte du jour des sentinelles sous sa fenêtre, et lorsqu'il montait k cheval, d'être obligé, ou de tourner fastidieusement dans un même cercle, ou d'être suivi par un oiBcier anglais. Sir Hudson Lowe réfiondit que ces règlements, connus de lord Bâthurst et formellement approuvés par lui , devaient être exécutés h la lettre. En même temps il renouvela Tordre k l'officier de service de ne pas laisser passer une journée sans avoir vu le prisonnier de ses propres yeux.
Il apporta la même rigueur a faire exécuter certaines prescriptions que l'amiral avait pour ainsi dire laissé tomber en désuétude. Ainsi, bien qu'aux termes des règlements ministériels personne ne dût communiquer avec les habitants de Longwood sans permission du gouverneur, l'amiral avait souffert qu'on fût admis sur simple autorisation du grand maréchal Bertrand. Les serviteurs allant et venant pour des besoins tout matériels, avaient circulé sans difficulté. Quelques Anglais de marque revenant des Indes, connus de l'amiral, et dès Iok*s ne pouvant inspirer de défiance, avaient été reçus
a Longwood , en le demandant seulement au grand
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maréchal, avaient été bien accueillis de Napoléon^ et Favaient intéressé quelques instants. Il n'y avaH aucun inconvénient a continuer cet état de choses. Mais sir Hudson Lowe exigea que toute comraunieation eût lieu en vertu de sa permission, et que toute lettrç venant de Longwood ou y allant, passât par son intermédiaire. Pour diminuer même les occasions d'écrire il attacha un fournisseur spécial k la colonie de Longwood , et il choisit le propriétaire du pavillon de Briars, où Napoléon avait passé quelques semaines.
Ces rigueurs nouvelles, auxquelles on ne s'était point attendu, irritèrent singulièron^nt les exilés. Sir Hudson Lowe étant venu faire une seconde visite, Napoléon le reçut encwe plus froidement que la première fois , et le renvoya au grand maréchal Bertrand pour s'expliquer avec fcii sur Texéeution des règlements. Le grand maréchal réclama contre les nouvelles gênes et contre les anciennes,, le fit avec Beaucoup de véhémence, trouva sir Ihidâon Lowe extrêmement opiniâtre, et lui déclara que s'il persistait dans ses intentions, Napoléon ne sortirait plus de ses appartements, et que si \e défaut d'exercice devenait funeste à sa santé , le* nouveau gouverneur en répondrait devant l'opinion universelle. Sir Hudson Lowe ne se laissa point fléchir par ces menaces , affecta de considérer sa
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conduite eomme toute natiarene, comaie découlant nécessairement de ses iiistroetJons , et comme devant lui mériter k Longwood un accueil aussi amical que celui qu'y recevait ramiral Coekbum. Avec une pareille manière d'entendre les choses, il de^vait bientôt mettre le comble à la brouille déplorable qui depuis valut à son pri8<mnier tant de souffrances, et à Ini-mêmetantde fâcheuses imputations. La ffotte de l'Inde venait d'arriver. A bord se trouvait lord Moira, gouverneur de Tlnde, et lady Mbira, son épouse, tous deux éprouvant un vif désir de voir Napoléon. Mais celui-ci ayant déclaré qu'il ne se laisserait pas assimiler à ui^ détenu dont on ouvrait ou fermait la prison à volonté , et qu'il n'admettrait auprès de sa personne que ceux qui auraient demandé son agrément par le grand maréchal Bertrand , lord et lady Moira. n'osèrent faire une demande sujette ra ce moment k tant de difficultés. Toutefois, afin de salisfoire leur curiosité toujours fort vive , sir Hudsm Lowe adressa au maréchal Bertrand une invitation & dlnêr au château de Plantation-House, et il en ajouta une pour Napoléon lui-même , disant que si le général Bonaparte la voulait bien agréer lady Moira serait très-heureuse de loi être présentée. Il n'y avait k vrai dire dans cette démarche qu'un défaut de tact, et nullement l'ititention d'offenser le glorieux pri-
sonnier. Mais le grand maréchal Bertrand fat trèsblessé de cette invitation pour lui et pour son maître, et Napoléon ne le fut pas moins , car il ne pouvait consentir à devenir un objet de curiosité dont le gouverneur de Sainte-Hélène disposerait en faveur des hôtes auxquels il ^voudrait h\rc bon accueil. Sir Hudson Lowe n^en fut pas quitte pour le refus du grand maréchal Bertrand. S étant pré- S3nté à Longwood , il fut accueilli cette fois autrement qu'avec de la simple froideur. Napoléon lui adressa les paroles les plus dures. — Je suis étonné, lui dit-il, que vous ayez osé m'adresser rinvitation que le grand maréchal vous a renvoyée. Avez-vous oublié qui vous êtes, et qui je suis? Il n'appartient ni à vous, ni même à votre gouvernement, de m'ôter un titre que la France m'a dontié , que l'Europe entière a reconnu , et par lequel la postérité roc désignera. Que vous et l'Angleterre y consentiez ou non, je suis et serai toujours pour l'univers l'empereur Napoléon. J'attache donc peu d'importance 2i vos qualifications. Je suis offensé cependant que vous ayez pu espérer m'attirer chez vous et m'offrir à la curiosité de vos hôtes. La fortune tn'a abandonné , mais il n'est au pouvoir de personne au monde de faire de l'empereur Napoléon un objet de dérision. — Toutefois après ces paroles sévères, Napoléon se radoucit, et sir Hudson Lowe s'excusa
beaucoup sur ses intentions , disant que le désir de lord et lady Moira n'était quun hommage k sa gloire, et qu'il avait voulu savoir seulement si une telle rencontre avec des personnages consîdérables d'Angleterre pourrait lui être agréable. — Napoléon écouta ees explications sans les admettre ni les rejeter, et renvoya le gouverneur encore un peu plus humilié qu'à ses deux premières visites.
La comparaison entre sir Hudson Lowe et lamirai Cockburn avait donc été tout à fait k l'avantage de ce dernier, qui partit bientôt pour TÂngleterre. Avant de s'embarquer, il se rendit à Longwood pour voir le grand maréchal, lui présenter ses adieux, lui exprimer ses regrets des rigueurs ajoutées à la captivité de Napoléon, et des fâcheux rapports établis avec le nouveau gouverneur, dont les intentions, assurait-il, n'étaient pas aussi mau* vaiscs qu'on le supposait. Le grand maréchal répondit cordialement aux témoignages de l'amiral , le supplia de faire connaître k la nation britannique l'état auquel on avait réduit le grand homme qui s'était confié k elle, le pressa instamment de venir prendre congé de Napoléon , et lui fit de nouvelles excuses pour le désagréable incident survenu le jour de la présentation de sir Hudson Lowe. Mais Tamiral, susceptible autant que généreux, ne voulut pas revoir Napoléon. Il chargea le grand roaré-
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efaai de lai transi»eitre ses aâienx , et de lui bien affinner qne de retoiir ea Angteterre il n'y serat point Feimemi de son maibenr. Effectivement FamifaI- avait conçu poiïr Napolécm une véritabte^ &ympatbîe . et n'avait cessé <te dire qtre de toifô les prisonniers de Sainte-Hélène c'était te ptars donx , le plus facile , et que moyennant nne eipiication directe on s'entendait avec lui mieux qu'avec tout sixtre , quand il n'était pas tout k fait impossible de s'entendre. ' ^
L'amiral Cockbum partit accomspagné ^s regrets de cette colonie infortunée. A peine s^était-il éloigné que de nouvelles difficultés surgirent. Le m\nîstère britannique avait ordonné qu'on exigeât des compagnons de Napoléon un acte de soumission formelle k tontes les restrictions imposées k leur liberté , et que ceux qui s'y refuseraiei^ fussent renvoyés e» Europe. Il avait de plus jugé excessive la dépense qui se faisait k Longv^^ood , et qui s'expliquait par la cberté de toutes choses a Sainte-Hélène, par le nombre des personnes a nourrir, lequel était d'une cinquantaine, entre msâtres et domestiques, maris, femmes et enfoitCs. Oite dépense était annuellement d^envircm vingt mille livres sterling ( 500,000 francs) . Jamais l'amiral Cockburn n'avait songé ni ala trouver excessive, ni surtout k en faire la remarque. Était-ce le cas
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m eCtet de onesurer à ranciea janâitre <ia i&onde le pain auner qu'on jeiail dans sa prison? Il semble a« eontraire qu'en échange de la liberté qu'on lui ôtaii pour le repos commun , on aurait dû par respect de soinméme lui offrir tous les biens matériels. 11 n'en fut rien pourtant, et maintenant que les tristes passions de 1815 sont éteintes, on se demande oomment lord Balhurst fut capable d'exiger formellement la réduction k 8,000 livres ster^ ling des dépaiises de Longwood. Au surplus le diiffre n'est rien , la seule pensée de compter est tout, et pour son honneur l'Angleterre ne doit pas pardonner une tdie indignité à ceux qui en ont souillé son histoire.
Nous devons dire que lorsqu'il fallut exécuter cette partie de ses instructions, sir Hudson Lowe en sentit l'inconvenance, et manifesta un bono* rable embarras. Quant k la déclaration exigée des membres de la colonie, il aificha d'abord une volonté absolue. Il rédigea lui-même la pièce qu'ils devaient signer, et dans laquelle Napoléon était qualifié de général Bonaparte. C'était les placer dans une position des plus pénibles. Que ceux qui tenaient Napoléon en leur puissance lui refusassent ses titres, ce pouvait être naturel de leur part. Mais que ses compagnons d'infortune dans un acte authentique, signé de leur main, se prêtassent à
le qualifier d'un autre tilre ^ue celui qu'ils lui donnaient tous les jours , c'était vouloir les faire concourir à sa déchéance. Us opposèrent donc à la rédaction proposée par sir Hudson Lowe une déclaration en tout semblable a la sienne, quant k rengagement formel de se soumettre aux règlements établis k Sainte-Hélène , mais différente quant aux titres attribués à Napoléon. Le gouverneur leur annonça brutalement que s'ils ne signaient pas la déclaration telle qu'il l'exigeait, il les ferait immédiatement embarquer pour l'Europe. — Ne signez pas, leur dit Napoléon , et laissez- vous embarquer. Je demeurerai seul ici , où j'ai d'ailleurs bien peu de temps à vivre, et le monde saura que pour une aussi misérable querelle on m'a séparé des derniers amis qui me restaient. — Les exilés tinrent bon , et sir Hudson Lowe , qui en définitive comprenait tQut ce qu'aurait d'odieux un pareil procédé y proposa une transaction ,- c'était de supprimer les titres de général ou d'empereur, et de désigner le prisonnier par ses noms propres de Napoléoîi Bonaparte, répétant que s'ils refusaient,, un bâtiment déjà sous voile les emporterait en Europe. Us se soumirent, sans le dire k Napoléon, pour ne pas laisser seul, sans amis, sans un secrétaire, sans un domestique, le maître malheureux dont ils avaient voulu partager l'infortune.
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Sir Hudsôn Lowe se iqonira plus convenable relativement aux dépenses. Il est possible, (^e les domestiques attachés à Napoléon et aux trois: familles qui l'avaient suivi ne missent pas grand soin a ménager les finances anglaises, mais, nous le répétons, nous ne comprenons pas qu'en Angleterre quelqu'un ait songé a s'en enquérir. Néanmoins sir Hudson Lowe osa en parler au grand maréchal Bertrand;, et chercha du reste k se justifier de telles observations par la production de ses instructions, qui fixaient a 8,00.0 livres sterling (200,000 francs) la dépense du général Bonaparte. Le grand maréchal Bertrand répondit avec hauteur^ qu'il ne savait rien de ce dont le gouverneur venait Tenlretenir, qu'ils vivaient tous fort mal, que ja-r mais i^s n'avaient songé lii k se plaindre, ni à s'enquérir de ce qne coûtait cette triste manière de les faire vivre, qu'ils ne le feraient pas davantage, et surtout ne se permettraient jamais d'en parler a leur maître. Sir Hudson Lowe ijisista néanmoins, déclarant qn'il lui était impossible d'ordonnancer de telles dépenses. Le grand maréchal confus au dernier point, entretint de ce sujet les principaux membres de la colonie exilée, et il ne put se dispenser d'en faire part à Napoléon. On devine ce que celui-ci dut éprouver de dégoût pour une semblable contestation. Il ordonna sur-le-champ de
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répondre que^ malgré robligation imposée aux naliotift de nourrir leurs prisonuierd , la plus pénible k ses yeux des conditions de sa captivité c'était de manger le pain de rAngleterre \ que son désir ayait toujours été de vivre Idi et ses amis k ses propres dépens-, qu^H le désirait encore» et que si on lui pe^ mettait de communiquer avec TËurope àu moyen de lettres cachetées, il avait une ihmilleetdes amis qui ne le kisseraient pas dans Tindig^ee , et que le gouvernement britannique serait déchargé même des 8,000 livres sterling auxquelles il voulait limi^ ter les dépenses de LongWood. On s'eiipliquë sans douté le motif de eette réponse» Bien que les membres de là famille de Napoléon ^ et notamment sa mère ^ son oncle , le prince Eugène , fussent en mesure et tout h ftiit en disposition dé pourvoir à ses besoins , il n'aurait pas consenti b recourir à eux , et il aurait puisé dans la caisse de M. Laffltté^ où ses fonds étaient déposés , pour subvenir h ses dépenses. Mais il craignait de dévoiler Teiistence de ce dépôt, prévoyant quHl serait séquestré comme tous les biens des Bonaparte en France.
En recevant cette réponse, m Hudson Lowe déclara qu'il transtnettrait les lettres dé Napoléon h ses banquiers, mais ouvertes comme rédigeaient tés instructions de lord Bathurst, et il insista pour que la dépense fût réduite, ou que Napoléon y
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poiirviit de ses deniers. Révolté de ce nouveau gehi*e de [^eroécttiîoD, Napoléon ordonna a l'intendant de sa maiilOD^ Marchand) dé choisir dans son argenterie la partie dont il pourrait se paa^Qr^de la faire briser, pour que Ton ne trafiquât point du mobilier qui lui avait appartenu ) et de renVoyei* k Jamos^Town afin de payer les fournisseurs. Cette manière de répoûdfe cauàà au gouverneur une grabde con-» fnsion, car les habitants de James^Tovirn apprenant à quelle êitrëmité le pHéonniel" de LôngWood ëiait réduit^ furebt honteux deé procédés de leur gou*^ vernemént. Pour atténuer ce setitiment qui s'eï-primait très-haut, sir Hudsoû Lovve fit dire par ses affidés que Napoléoii regorgeait d'argent, et qu'il pourrait solder sa dépense aans recourir a cette misère d'apparati Le récit qui précède a déjk éclairci \té ihits. Napoléon avait apporté avec lui 3ëO mille fratics en or environ , et ses (3ompa«^ gnons d'exil eh avaient 200 mille \ peu près. H appelait cela sa réservé, et.il ne voulait pas se priver de cette dernière ressource ^ sur laquelle il prenait de temps en temps soit de quoi faire une aumône^ soit de quoi payer un service. Ne voulant ni toucher à eette somme, qui du reste eût bientôt disparu, ni fournir une preuve matérielle du dépôt existant chea M. Laifitte^ il fallait bien qu'il eût recours a son argenterie» Elle était considérable
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d'ailleurs, et au delk de ses besoins/Marchand, qui veillait soigneusement ^ tous les détails de sa maison, avait eu le temps de la prendre à TÉlysée, de l'expédier à Rochefort , et elle pouvait fournir dés suppléments en attendant que la rougeur montât au front de sir Hudson Lowe ou de lord Bathurst. Confus cependant d'élever une telle contestation^ sir Hudson Lowe annonça qu^il prendrait sur lui de laisser provisoirement à 12 mille livres sterling (300,000 francs) le crédit fixé à 8 mille par lord Bathurst, et de demander dé nouveaux ordres à ce sujet. Les envois d'argenterie cessèrent alors, et cette cause d'ignoble tracasserie disparut. En ce moment un nouvel amiral était venu remplacer l'amiral Cockburn dans le cotnmanderoent non pas de l'ile, mais de là station navale. Ce nouvel amiral était sir Pulteney Malcolm , personnage d'un caractère élevé, et dont la bonté de coeur rayonnait sur un aimable visage. Arrivé k Sainte-Hélène il se fit présenter à Napoléon , en observant toutes les convenances envers l'auguste captif, et dès le premier abord réussit k lui plaîre. Sa dignité douce , sa commisération respectueuse , produisirent un effet immédiat sur la nature vive et sensible de Napoléon, et gagnèrent son cœur. Napoléon le traita tout de suite en ami, et devint pour> lui aussi 4oux qu'expansif. Sir Malcolm
renouvela fréquemment ses visites ^ et Napoléon voulut qu'il fût introduit dès qu'il paraîtrait, sans recourir k une étiquette a laquelle il ne tenait que pour se faire respecter de ses gardiens. Sir Malcolm, qui s'était aperçu que Tune des plus grandes souffrances.de Napoléon était de manquer d'ombre (car les maigres gommiers composant le bois de Longwood ne lui en procuraient guère) , envoya chercher k bord de ses vaisseaux une vaste et belle tente-, et la fit dresser par ses matelots tout près des bâtiments de JiOngwood. Napoléon fut extrêmement touché de cette attentioa délicate, et vint souvent prendre ses repas ou se livrer au travail sous la tente de sir Malcolm. Celui-ci , ne négligeant aucun moyen tl'adoucir le sort des exilés, crut qu'une manière certaine d'y contribuer serait d'opérer un rapprochement entre Napoléon et sir Hudson Lowe, et d'améliorer ainsi non pas les instructions de lord Bathurst , mais au moins leur exécution. Il en parla k Napoléon, lui dit que les instructions de lord Bathurst étaient effectivement peu convenables , que sir Hudson Lowe , obligé de s'y conformer, n'avait pas été maître d'épargner certaines tracasseries aux habitants de Longwood; qu'il n'était ni méchant, ni malintentionné , qu'il partageait avec le gouvernement britannique et tous lés gouvernements européens la terreur d'une éva-
4U SAINTE.HÉLÈNS.
aion semblable k celle de Ule d'EIbo^ qu'il perdait Tesprit k cette seule pensée, quil fallait le lui pardonner, qu'en le voyant ^ en l'accueillant bien, en s'expliquant fVanchement avec lui, on le rassurerait, on l'çidoqi^irait, et qu'il an résulterait des rapports meilleurs, une vie moin$ tourmenlëa pour les habitants de Longwood. *» Vous vous trompai, répondit Ns^poléon k l'obligeant médiateur. Je me connais en feit d'hommes, et la figure de sir Hud* son ne pout être que l'expression d'un mauvais cœur. Jô méconnais aussi an fait d'évasion, mais je ne songe k aucune entreprise de ce genre , par deux raisons : parce qu'une évasion est impossible, et parce qu'elle ne me conduirait k rien. Il n'y a plus de place pour moi dans le monde, et je ne puis aspirer qu'k fmir ici ma vie, qui ne saurait ôtre longue, et k m'occnper de consigner quelques souvenirs pour rédiflcatton de la postérité. Si je ftits perdre la raison k mes ennemis , je ne la perds pas aussi facilement qu'eux , et je ne cherche pas k me dérober k leur main de fer, mais k leurs outraged. Qu'on me laisse mourir sans m'offlenser, je ne demande pas davantage k vos compatriotes. Je ne gagnerai rien k une nouvelle entrevue avec sir Hudson Lowe. Tout nrattre de moi que je suis lorsqu'il le fiiut, l'aspect de cet homme révolte mes yeux, excite ma langue, et je ne pourrais
Tadmettre m wa présence sans inconvénient, — Sir Malcolm na se découi^gea point, et in^iatt pour qve Napoléon reçût air Hudaon l.owe, qui déairait le voir, et sollicitait cette faveur avec un déair aincère de conciliation .
Napoléon ^e rendit h deainstancea dtmt Tintctn^ tion étftit ai amicale , et conaentit k recevoir ie gouverneur, mm en préaence de §;ir Malcolm, afin qu'il y eût un téjpaoin de Tentrevue. Sir Hudaon Lowe arriva en effet k Longwood accompagné de Tamiral, et ae présentant avec un certain emr barraa k aon fier priaonpier. Napoléon Vaccueillit poliment et le laiasa s'étendre en explieationa jua«lifieattvea aur le» procédés dont on se plaignait ï Longwood. Il répondit d'aibord lana amertume et d'un ton presque conciliant*, mais la question del dépenses, qui était récente et plutôt abandonnée que réaolue, ayant été maladroitement aoulevée par le gouverneur, il ceaaa de ae modérer, et éclata sur-le-champ en propos d'une extrême dU' reta. ^^ Je suia étonné, monsieur, lui dit-ili que voua oaiea aborder avec moi un sujet pareil* Je ne suis pas accoutumé k m-occuper de ce qui ae passe dana mea cuisines, ^'il voua convient d'y regarder , faitea-la, et ne m'en parlex point» Si je n'avaia ici des femmes , dies enfants , condamnés comme moi a un lointain exil , je aeraia allé m'isieoir k la
table des officieFS du o3% et ces braves gens n'auraient pas refusé de partager leur repas avec Tun dés phis vieux soldats de TEurope. Mais j'ai ici k nourrir plusieurs familles qui sont aussi impatientes que moi de ne plus rien devoir k Tindigne gouvernement qui nous opprime. Que je puisse écrire en Europe sans être obligé de vous prendre pour, confident^ et ma famille, la France ellemême, ne laisseront manquer de pain ni moi, ni les amis qui ont bien voulu s'associer k mes malheurs. — Après ces paroles , Napoléon , emporté par la colère, permit k peine au gouverneur de proférer quelques mots, puis, s'adressant k l'amiral seul , ne parlant de sir Hudspn Lowe qu'k la troisième personne , il eut le tort de se laisser aller k de véritables outrages. L'amiral cherchant k excuser les procédés du gouverneur par ses instructions ,INapoléon répondit qu'il y avait des missions que les gens d'honneur n'acceptaient point, que d'ailleurs sir Hudson Lowe n'était pas un vrai militaire , et qu'il avait plus souvent tenu la plume de l'offlcrer d'état-major que Tépée du soldat. — A ces derniers mots, sir Hudson Lowe, qui eut le mérite de se contenir et de respecter dans son prisonnier la plus grahde infortune du siècle, le quitta en frémissant , et en déclarant qu'il ne remettrait plus les pieds k Lcmgwood.
 peine était-il sorti que Napoléon, honteux d'avoir été si pea.mailre de lui, s'excusa auprès de sir Pùlteney Malcolm, dit qu'il ne se serait point livré a de tels eiQportements si le gouverneur n'avait commis la maladresse de parler de cette ignoble affaire des dépenses, qu'il s' attendait bien que l'entrevue tournerait mal, que la figure de sir Hudson Lowe produisait ^ur lui une impre^ion qu'il ne pouvait pas dominer, qu'il avait eu tort, qu'il le reconnaissait, et il ajouta cette parole, qui corrigeait sa faute : Je n'ai qu'une excuse, monsieur l'amiral, une seule, c'est de n'être plus aux Tuileries. Je ne me pardonnerais pas l'outrage que j'ai fait a sir Hudson Lowe, si je n'étais dans ses fers.
Après ces agitations qui remplirent une partie de l'année 1816, la vie de Napoléon rentra dans la monotonie dont elle ne devait guère s'écarter jusqu'à sa mprt , et qui n'était interrompue quel* quefois que par des souffrances. Ses habitudes étaient toujours les mêmes. N'ayant qu'un sommeil fréquemment interrompu , surtout quand il s'était couché de bonne heure faute de pouvoir occuper ses soirées, il se levait, lisait, dictait s'il avait Marchand k portée , se recouchait en changeant de lit, cherchait ainsi le sommeil qui le fuyait, montait a cheval dès que le soleil éclairait
in SAINTI-HÉLÈNB.
le plateaii de Longwood , et Péeoiamençftit ^ tourner dans ce qu'il appelait /a eereip de $on enfer. Cette promenade constamment répétée lui deve» nait ebaqiie jour plus désagréable, car pour eq franchir les liniites il aurait ibllu traîner après Jui le malheureux officier attaché k sa garde. Le plaisir péme qiiHl avait k entretenir quelques vob* sins, t^\%, que le vieux nègre qui cultivait un champ près de lui, la veuve et sfs deux filles qui lui apportaient des fleurs, était gâté par la craint^ de les compromtettrQ en excitant l'ombrageupe dé^ fiance du gouverneur. A peine osait-il foire un pen de bi@n autour do lui, de peur de passer pour préparer les complices d'une é^siôn chimérique, Ces gènes agissant sur une organisation irritable, qui rie savait se dominer que dans les grands dangers , le condamnaient k une vraie torture. — Ah , disait-il k M. de Las Cases, que «è sommés^nous libres aux bords de l'Ohio ou du Mississipi , eur tourés de nos familles et de quelques amis!... 8en^ tee-vous quel plaisir nous aurions k parcourir sans fin et de toute la vitesse de nos chevaux ces vastes forêts d'Amérique? Mais ici, sur ce rocher, e*£it à peine êHl y a de quoifahe un temps de galop, -« Puis rentrant au moment où les rayons du soleil tropical brAlaient son front; il se réfugiait sous la tente de sir Malcolm^ mais sous cette ombre sans charnoe,
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un chinel «n ç/Mne.' s^écriait-il , el i| démodait avee imsiim qu'on loi rendit le fenillage de ce bel arbrci da Fruoel... «^ Reveou de sa promepade à Gi}e¥al, Napoléon se remettait an Ut, tichait de retrouver grâee a la fatigae un comi^énieot de aomneil, pnia ae baipiait longnement, habitnde qui lui devint bientôt funeste en l'affaibliasant, maia qui Ini plaiaait, paroe qn'elle diminuait une douleur an oAté qu'il éprouvait dès lors , et qui était le premier signe do la maladie dont il devait mourir, Enauita il travaillait, lisait, dictait, repre^ uait en un mot les oecupations que noua avons déjà déeritea, et fini^aait la jonmée avee sea amia,' en ftdsant des lectures en commun, on en oonti^ nuant les réeits de aa vie toujours éooutéa avee la même avidité, l^t cea journées n'étaient paa les plus tristes de sa eruelle eiistenae , cruelle pour tout bomme, mais particulièrement pour eelui qui avait passé sa vie a remuer le monda, Il ; gvait des jours , et c'étaient les plus fréquents , oà souf liait le vent du Cap , vent tm t digro « agiiaant d'une manière douloureuse snr le système nerveux , cou-* chant vers la terre plantes et arbres, empécbant même Therbe de pousser, de façon que sur ce ron cher, entouré des brouillards de l'Océan, on était tour k tour plongé dans une humidité pénétrante , on placé dans un courant d'air continu et dévo-^
rant. Quaud ce vent régnait, Napoléon se renfermait, ne prenait plus F air, tombait dans une profonde tristesse , et se demandait si en lui assignant cet affreux séjour on n'avait pas eu Tintention perfide d'abréger sa vie. En apprenant Surtout que près de lui se trouvait , dans une vallée fraîche et bien abritée, l'agréable château de Plantaticm- House, il se confirmait dans cette amère per* suasion. ^ Si on voulait ma mort, disait-il, pourquoi ne pas me traiter comme Ney? une balle .dans la tête y eût suffi. Mais l'Europe est aussi bainense que rémigration , et elle n'a pas le même courage. Elle n'aurait pas osé me tuer, et elle ose me faire mourir lentement... — Napoléon se trompait : l'Europe voulait avant tout le garder, et dans cette préoccupation elle ne cherchait guère k savoir si les précautions prises pour assurer sa garde étaient conciliables avec l'intérêt de sa santé. Elle n'y songeait même pas , et laissait ce soin \k l'Angleterre qui n'y songeait pas davantage, et s'en remettait k un ministre anglais, lequel s'en remettait à un subalterne, tour k tour efirayé de sa responsabilité ou irrité par les oflenses de ses prisonniers. Lord Bathurst, comme nous l'avons dit, avait eu l'insouciance coupable de ne pas exiger de la Compagnie des Indes l'abandon de Plantation -House , et sir Hudson Lowe n'avait pas la délicatesse de
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Tofirir, aimant mieux le garder pour sa famille '. Il y avait donc en tout cela des motifs moins pervers, mais plus bas peut-être que ceux que supposait Napoléon. On ne voulait pas Tassassiner, mais on le laissait tuer peu à peu par des subalternes, faute de penser k lui autrement que pour en avoir peur.
Sir Hudson Lowe avait apporté aveclni du bois pour construire une nouvelle habitation, des meubles, des livres. Ce n'étaient pas des bois, mais de solides matériaux qu'il aurait fallu pour se garantir contre une température tour k tour humide ou brûlante. Napoléon repoussa tout ce qu'on lui offrit, excepté les livres, et en déplorant le triste choix qu^on avait fait, il en prit un certain nombre qu'il dévorait, et qui devenaient le soir le sujet de ses entretiens* Les soirées de Longwood , quoique si tristes, étaient, pour ainsi dire, tout illuminées de son esprit. C'étaient tantôt des conver^tions piquantes, presque gaies (rarement toutefois) ^ tantôt des entretiens élevés, même sublimes, et
< Nous De calomnions pas ici sir Hudson Lowe, qui dans une de ses dépêches dit que s'il y ayait eu dans l'fle une habitation conTenable pour lui et sa fomiUe, il se serait empressé de céder Plantation -House à Napoléon. C'est l'ayeu qu'il faisait passer ses commodités personnelles ayant celles de son prisonnier, qui certes aurait bien dû mériter la préférence sur le général Loiive et même sur sa famille , quelque intéressante qu'elle fût.
4as SAINTE-HÉLÈNE.
malheufeusemént fort au-dessqs de ses auditeuro, sur Vhistoipe, la guerre, les sciences et les lettres. Parfois il jouait avec les enliaots de madame Bertrand et de madame de M onlholon , l^r ftiisait réciter des flibles de la Fontaine, regrettait quMi y eAt dans eette lecture tant de profondeurs per^ dues pour eux , puis trouvant toujours P^rgument qui convenait k chaque sujet , k chaque interlocuteur, adressait k ces eafents les raisonnements les plus capables de les persuader. L'un des fils de madame de Mentholon se plaignant qu'on Tobli^ geAt k travailler tous les jours, Napoléon lui disait i Mon ami, Hianges-tu toup les jounP «^ oui, Sire. — Eh bien , puisque tu manges tous les jours , il feut travailler tous lea jours. — Puis laissant les enfants, son génie s'envolait sur les plus hauti sommets de la politique et de la philosophie.
Parmi les livres apportés k Sainte-Hélène on avait compris des pamphlets du temps, qu'on avait supposés propres k l'Intéresser. Il y en avait contre lui, il y en avait aussi contre ses adversaires. Dans |e non)bre se trotivait le actionnaire des girouettes ^
qui, aprèi 181^, obtint un grgud n^cçès, parc^
qu'il stigmatisait la mobilité des contemporains, si pressés de passer d'un gouvernement k l'autre
alla 4^ popaerver leurs positions. Ce livre, écrit par des adversaires des Bourbons, plaisait natu«
SÀINTfi. HÉLÈNE. 113
pellement h de pauvres exilés voyant avec une vive satisfaction qu^on châtiât ceux qui , au lieu d'être comme eux sur le rocher d^ Sainte^Hëlène , pem« plissaient less calons des Tuileries , occupés k dés*** avouer Tusurpition qu^ijp avaient servie , et h célébrer la légitimité qu^ils avaient «ombattuet Napoléon sourit le premier jour, puis n^y tenant plus , saisit le livre et le jeta de câté. »» C'eat un livre détestable, s'écria «t «il, avilisstnt pour li^ France, avilisiant pour rhumanitél Silétait vrai, la Révolution fjrançaise qui a cependant inauguré les plus généreux principes, n'aurait feit do nous tous, nobles, boui^eois^ peuple^ qu'une troupe de misérables. Tout cela est ftiux et injuste. Preneis les guerres de religion en Frfinfie , en Angletepre , en Allemagne, vous y trouverez de ces change-i ments intéressés, en aiissi grand nooibre et par d'aussi petits motifs. Henri IV en a vn autant que moi et qne Louis XVIIL La Fronde en a offert bien d'aptres, et certes la France qui, quelques annéea après , gagnait les batailles de Rocroy et des Dunes, qui produisait P^lymêete, À$h^0^ les OrwaiM funàbre» de Bossuet , n'était point avilie. Garde^nvous du vulgaire plaisir qu'on goûte en voyant ses adversaires châtiés, car soyez assurés que l'arme qu'on emploie est une arn)e k doubla traneh^mt, et qui peut se retourner eontru vous.:;
— Et comme on disait a Napoléon que ces hommes qu'il voulait excuser l'avaient trahi, Non , répondait-il^ ils ne m'ont point trahi, ils m'ont tAan-^ donné ^ et c'est bien différent. Il y a moins de traîtres que vous ne croyez , et il y a en revanche quantité de gens faibles, vaincus par les circonstances c^t fois plus fortes qu'eux... — Napoléon comprenait, sans le dire, que ces hommes, épuisés par l'abus qu'il avait fait de leurs forces, avaient fini par succomber à la fatigue, et par aller cher* cher sous de nouveaux maîtres le prix des services très-réels qu'ils avaient rendus k la France. — Foucbé , ajoutait Napoléon , est le seul vrai ti^itre que j'aie rencontré. Marmont lui-même, le malheureux Marmont, qui m'a fait plus de mal. que Fouché, n'était pas un traître. La vanité, l'espérance d'un grand rôle, l'ont séduit, et il a cru en m'abandonnant, en m'ôtant les moyens^ d'accabler la coalition dans Paris, sauver la France d'une affreuse catastrophe. JMais il ne m'a pas trahi comme Fouché. — Ses auditeurs, étonnés de tant d'indulgence, demandaient à Napoléon comment en 1815, reconnaissant que Fouché le trahissait,* il l'avait laissé faire. — La question ne dépendait pas , répondait-il , de la conduite d'un homme , quelque important qu'il fût. £lle dépendait d'ime bataille gagnée ou perdue, et si avant cette épreuve
décisive j'avais fait un éclat tel que de mettre Fouché en accusation, j'ayrais ébranlé mon gou* vernement. Je devais patienter, attendre y en laissant voir k Fouché que j'avais les yeux ouverts. Il s'est vengé de mon indulgence méprisante, mais après Waterloo, même sans un homme aussi dangereux que Fouché, j'étais perdu... Les traîtres, répétait Napoléon, sont plus rares que vous ne le croyez. Les grands vices , les grandes vertus , sont des exceptions. La masse des hommes est faible, mobile parce qu'elle est faible, cherche fortune oà elle peut, .fait son bien sans vouloir faire le mal d'autrui, et mérite plus de compassion que de haine. Il faut la prendre comme elle est, s'en servir telle quelle, et chercher k l'élever si on le peut. Mais soyez-en sûrs, ce n'est pas en l'accablant de mépris qu'on parvient k la relever. Au contraire il faut lui persuader qu'elle vaut mieux qu'elle ne vaut, si on veut en obtenir tout le bien dont elle est capable. A l'armée, on dit k des poltrons qu'ils sont des braves, et on les amène ainsi k le devenir. En toutes choses il faut traiter les hommes de la sorte, et leur supposer les vertus qu'on veut leur inspirer... —
Ce sujet conduisait Napoléon k un autre, sur lequel il déployait la même philosophie pratique , et la même élévation de vues. — C'est faiblesse ,
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et non pas profondeur, disait -i), que de se trop mëfier des hommes. On arrive ainsi k douter de tous , k ne plus savoir de qui se servir, et on perd souvent des instruments fort utiles. Ajoutez que si on aperçoit ehez vous cette disposition , chacun cherché k l'exciter k son profit. Si j'avais écouté, disalti-il , les discours de mes serviteurs, je n'au-f rais vu que des lâches k Tarmée^-ou des infidèles k rintërieur. Ici même, mes amis, vous êtes bien peu nombreux , bien obligés de voys sourire mu* tuellement, eh bien, je ne vous en crois pas quand vous parlée de l*un d'entre vous^ et j^ai raison. (Napoléon faisait allusion k certaines divisions nais* Sàntes, qui commençaient k troubler son repos,) Non^ continuait*il, il ne faut jamais en croire les bonames les uns sur les autres. Lannes est mort pour mot en héros , et souvent il tenait des propos tels qu'il aurait ikllu, si je les avais pri« au sérieux, le poursuivre comme coupable de haute trahison.. . C'est Ik ce qui, après une longue expérience, m*a porté k considérer la violation du secret des lettres comme inutile et dangereuse. Ce qu'on trouve dans les correspondfiDces, ce ne sont pas les conspira*tions, car personne ne conspire par la postn, ce sont les propos de Poisiveté, de la raneune, de la inalveillanoe. Qui voudrait entendre sur 9on compte tous les propos de ses amis, même les
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meitleursP Bien fou, bien knprudent, sérail eelui qui ferait un pareil essai, quapd même il le pourrait, Il prendrait en haine ses amis les plus: vrais. Nous sommes en effet si légers, quand il s'agit de parler les uns des autres! Eh bien, si on apprend les propos qui OQtëté tenus, on en veut inopteHe-> ment à des gens auxquels souvent il ne faudrait vouloir que du bien. Lire les lettres, e^est assister aux conversations de tout le monde , et il en rë« suite des préventions, des Injustices, qtii sont un mal non pour les autres, mais pour soi. Gouverne» ment, on se prive d^ipstruinents précieux; simple individu , on convertit en inimitiés sérieuses des amitiés, légèri^s sans doute dans leur langage, mais sine&res dans leur fittaobement. Mieux vaut ne pas savoir tout ce qui se dit , ear quelque ibrce qu'on ait, il y a des propos qu'on a de la peine h pardonner, et le moyen le plus sûr de les par-* donner, c'est de les ignorer. ««
Une autre fois, prenant en main quelques-uns des horribles pamphlets publiés contre lui en Angleterre , Napoléon parcourait la série des grandes calomnies dout il avait été l'objet. «^ A entendre mes ennemis, disait^l, c'était moi qui avais assasn sine Kléber en Egypte, brftié 1^ cervelle k Dosais a Marengo, étranglé Pichegru ilans son cachot... Kléber, S'écriait^il , Desaix^Pich^ruI... Je faisais
un cas immense de Kléber malgré ses défauts, 11 aimait beaucoup trop les plaisirs, et avait quelqueibis un dangereux laisser-aller, mais il était passionné pour la gloire des armes , jet sur le champ de bataille il se montrait homme de guerre du premier ordre. Sa mort m'a fait perdre TÉgypte , et je l'aurais assassiné!... Desaix^était un aAge, c'est l'homme qui m'a le plus aimé et que j'ai le plus aimé. Son arrivée a sauvé la bataille de Ma« rengo, et je l'aurais frappé au moment d'un service qui m'en promettait tant d'antres!... Piçhegru était peut-être le mieux doné des généraux de la République sous le rapport de l'intelligence. Il avait été l'un de mes maîtres à Brienne, et j'en avais conservé un tel souvenir, que jamais je n'ai pu me défendre a son égard d'un sentiment de profonde commisération. Pourtant il avait commis à ja tête de son armée des actes criminels, pour lesquels Moreau l'avait dénoncé. Ah! le malheureux, il s'était fait assez de tort a lui-même sans que j'eusse a m'en mêler, et c'est parce qu'il le sentait qu'il avait voulu détruire sa personne, après avoir détruit sa gloire. ïh bien, c'est moi qui les avais frappés tous les trois I... Le trait essentiel de la calomnie ce n'est pas seulement d'être méchante , c'est d'être absurde. La méchanceté est une passion si violente qu'elle aboutit bien vite k la stu-
pidilé. Quaod on est jeune, ardent, fier, on bondit en apprenant ce qu'elle dit, et on se révolte. Avec le temps on s'y fait, et on ne souhaite plus qu'une chose, c'est que la calomnie dépasse toutes les bornes, car alors c'est elle qui vous justifie, et vous vengel — Napoléon prenait un a un les actes les plus défigurés de sa vie, notamment le prétendu empoisonnement des pestiférés de Jaffa ^ et les réduisait k la vérité. Pour ce qui s'était passé a Jaffa, il disait que forcé de battre en retraite , et ne
pouvant' emmener, sans donner la peste à l'armée, une vingtaine de pestiférés dont les Arabes allaient couper la tète, il avait dit à Desgenettes qu'il serait peut-être plus humain de leur administrer de l'opium, à quoi celui-ci avait spirituellement ré* pondu que son métier était de les guérir^ non de le$ tuer. Mais il ajoutait que presque toua étaient morts avant qu'on eût décampé, que cinq ou six au phis étaient restés, lesquels n'avaient point avalé d'opium, et que les propos indignes colportés k ce sujet avaient été l'œuvre d'un infirmier chassé de l'armée pour avoir fraudé des médicaments.
Napoléon traitait donc avec une hautaine tranquillité ces atroces calomnies. Il était un sujet, on le devine, sur lequel il se montrait aussi hautain mais moins tranquille, c'était la i^atastropiie de
YiiiGetiiies. Il en parlait moins , mais il éo parlait , et ot) setEtait qu'il se roidtBsait (Contre co BOuveûir< A lA diffi3f*enG6 d^ tous ceuxtiui avaient contribué k ce déplorable événement^ îlne niait rien, et avouait tout. "^ Les princei de Bourbon, diBaiHI) en voulaient h nia vie ^ et il est bord de doute ^ pour quiconque a lu le procès dé Georges^ qne plusieurs d'entre eux avaient le secret des projets d^âssa^iinat formén contre ma personne. Le dtic d'EnghieU) placé à une lieue de la frontière, attendait au inoins le renouvellement des hostilités pour reprendre lés armes^ contre la France , et a tous lés titred) d'après les lois de loué les temps, il méritait le châtiment que je lui ai infligé. Mon êêng apfèê tom n'était poi de bom, et j'avais bien le droit de le défendre contre ceux qui voulaient le verser, surtout lorsque dans ma personne je dé-' fendais la France, son repos, sa prospérité, sa gloire I J'ai frappé, on âi'en avait donné le droit, et je le ferais encore I --^
En s'exprimant avec cette véhétitence. Napoléon décelait lui-même le trouble de sti conscience. Son droit de se défendre étant admis (et jamais en eiffet on ne défendit sur les trônes de la terre plus noble tête que la sienne)^ il oubliait qu'il fallait se dé^ fbndre selon tes lois^ que le duc d^Enghien fut saisi sur le territoire étranger^ que transporté de
vive force sur le territoire français « tes lois fuirent vidées k son égard de plus d'une matiière^ daAs les formes suiviès^ par la commission , et surtout dans Texéeution immédiate ) que même lorsque Ift loi vous a régulièrement livré un ennemi i il reste k consulter la politique^ qui conseille sôuveiit Ttâ** dulgence^ et qu'en te getire touttse qu'elle coilseUle elle le commande ^ car il faut non^eulâment l'ëx* cusé de la légalité » il faut aussi celle d« la héce^'* site pour laisser couler le sang humain ^ que la mort du duc.d'Enghieti, loin de servir le gouvertiemeût consUlaii*e , lui causa un tort iucalculable en contribuant k l'engager envers t'Euirop6 xiani des voies de violence \ qu'enfin dans ces oôcasionli la considération des personnes est de grande im<portance aussi, et que pouf le vainqueur de Rivoli^ le descendant du vainqueur de Rocroy aurait dû être sacré.
Passant vivement sur ce snj'et^ N&poléon aimait il eonsidërer Tensemble de son règne , et il ditait qu'en cottsultant les annales du mobde^ OU prenant rhistoirê des fondateurs de dynasties, on n'en trouvait pas de plus innocent que lui^ Effective» ment il n'en est pas k qui l'histoire ait moins k reprocher, sous le rapport des moyens employés (KHir écarter ded pai^ents xm des rivaux ^ et il est certain qu'excepté les champs de bataille^ où Tef^
fusion du sang humain fbt immense, personne n'avait moins versé de sang que lui, ce qui était dû à son caractère personnel, et surtout aux mœurs de son temps. Se comparant à Croniwell , Je suis monté, disait-il souvent, sur un trône vide, et je n'ai rien fait pour le rendre vacant. Je n'y suis arrivé que porté par l'enthousiasme et la reconnaissance de mes contemporains. — Cette assertion était rigoureusement vraie. Pourtant de ce trône, où il avait été porté par une admiration si unanime, Napoléon était tombé avec aulant d'éclat qu'il y était monté. Certes la trahison, qu'il niait lui-même^ ne pouvait être une explication de celte chute ^ il fallait la chercher dans ses fautes, et sur ces fautes il était quelquefois sincère , quelquefois sophistique, selon que les ayeux k faire coûtaient plus ou moins k son orgueil. Suivant la loi commune, la où il' manquait d'excuses, il s'efforçait d'en trouver dans des subtilités ou des inexactitudes de fait, dont il prenait l'habitude^ sans qu'on pût dém^er s'il y croyait ou n'y croyait pas.
Nous avons, en racontant la chute de l'Empire en iSl i j présenté le tableau résumé des fautes qui avaient amené cette chute , et <iui selon nous se réduisaient k six. Elles avaient consisté,
La première, k sortir eu 1803 de la politique forte «t modérée du Consulat, k rompre la paix
d'Amiens , et k se jeter sur l'Angleterre, qu'il élait si difficile d'atteindre ;
La seconde, après avoir soumis le continent en trois batailles, Austerlitz, léna, Friedland, à n'être pas rentré en 1807 dans la politique modérée , et au lieu de chercher a réduire l'Angleteire par l'union du continent contre elle, k profiter au contraire de l'occasion pour e3sayer la monarchie universelle ;
La troisième, k faire reposer k Tilsit cette mo-^ narchie universelle sur la complicité intéressée de la Russie, complicité qui ne pouvait être durable que si elle était payée par l'abandon de Constantinople-,
La quatrième , k s'enfoncer en Espagne , gouffre sans fond où étaientallées s'abimer toutes nos forces;
La cinquième, k ne pas essayer de venir k bout de cette guerre par la persévérance , et k chercher en Russie la solution qu'on ne trouvait pas <lans la Péninsule, ce qui avait amené la catastrophe inouïe de Moscou;
La sixième enfin et la plus funeste , après avoir ramené k Lutzen et k Bautzen la victoire sous nos drapeaux, k refuser la paix de Prague, qui nous aurait laissé une étendue de territoire bien supérieure k colle que la politique permettait d'espérer et de désirer.
Il est inutile de dire que dans le» profonds ennuis de sa captivité , Napoléon reproduisant ses souve-nirs h mesure que les hasards de la conversation le^ réYdllaietit, ne discutait pas méthodiquemetit les actes principaux de son règiie^ comme nous avons essayé de le fairei II touchait tantôt à uii sujet, tantôt à un autre, cherchant d'autant plus k s'excuser qu'il était moins excusablei
Quant a ses emportements envers l'Âttgletefre et h la rupture de la paix d'Amiens, il disait que la flimeusê scène k lord Whitv^ortK avait été Tort exagérée, et que le re(\is du ministère l)ritftmiiqué d'évacuer Malte était intolérable ^ oubliant que par l'ensemble de ses actes il avait créé une situation menaçante , dont les Anglais avaient profité pour ne pas évacuer cette ile^ Il affirmait que le projet de descente avait été sérieux , et que ses combinaisons navales étaient telles, que sans la faute d'un amiral il aurait triomphé de l'Angleterre. Il est incontestable, en effet, que. jamais combinai-sons plus profondes ni plus vastes ne furent ima-^ ginées, et que si l'amiral Villeneuve avait paru dans la Manche, cent cinquante mille Finançais auraient franchi le détroit! Que serait-il arrivé, lorsque, après avoir gagné en Angleterre une bataille d'Aus^ terliiiB, Napoléon se serait trouvé maître de Londres comme il le fut plus tard de Vienne et de
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Berlin? La fière anâtoeratie anglaise avrait-ellâ plié aoiis ce coup terrible, ou bieu aurai t*^ elle essayé de prolonger la lutte contre gon mn^ queur priaonnier en quelque aorte dans aa propre conquête? On n'en sait rien. Maia c'était une terrible manière de jouer sa grandeur et celle de la France, que de la risquer dana de pareils hasardai
Quant k la monarchie univeraalle , qu'il avai^t es-^ sayé d'établir lorsque ne pouvant venir k bout de r Angleterre il s'était jeté sur le continent, Napo-» léon n'en fournissait pas une raison valable. Cette monarchie universelle, il m la voulait, disait-^il, que temporaire; c'était une dictature au dehors, comme la dictature au dedans q^ue la France lui avait conférée, et qu'il aurait déposée avec le temps, ^ D'abord si la France en 1800 demandait un bras puissant pour la sauver de Titnarchie, l'Europe ne désirait rien de semblable. Ce dont ello voulait être préservée, c'était de l'ambition du nouveau chef qui gouvernait alors la France , et le lui donner pour dictateur, c'était tout simplement lui donner ce qu'elle craignait le plus, c'était pour remède à son mal lui donner le mal lui-même. Il n'y avait donc aucune vérité a vouloir déduire de la dictature au dedans la dictature au dehors. Il aurait fallu en tous cas la rendre courte pour la
rendre tolérable, il aurait fallu par ses actes prouver aux peuples qu'on l'exerçait dans leur intérêt , et leur faire du bien au lieu de les accabler de maux, au point de les amener tous k se soulever en 1813 pour- combattre et détruire cette dictature européenne.
Sur cette chimère de la monarchie universelle , Napoléon disait encore que toujours on Tavait attaqué, et qu'obligé sans cesse de se défendre il était devenu maître de l'Europe presque malgré lui : fausse assertion souvent répétée par les adulateurs de sa mémoire et de son système. Il est vrai que les puissances européennes , sous Toppres* sion qu'elles subissaient, n'attendaient qu'un moment pour se révolter^ mais cette disposition à la révolta n'était que le résultat de Toppression même, et, au surplus, elles étaient si accablées après Tilsit, que sans la guerre d'Espagne l'Autriche n'aurait pas essayé la fameuse levée de boucliers de 180Ô, et qu'après la victoire de Wagraro, si Napoléon n'avait pas entrepris la guerre de Russie, personne n'eût osé lever la main contre lui.
Il était plus sincère sur la. troisième faute , la guerre d'Espagne. — La guerre d'Espagne, disaitil , avait compromis la moralité de son gouvernement, divisé et usé ses forces. — Lui seul pouvait
dire si bien et si complètement. Oui , révénement de Bayonne avait para une noire perfidie ; la guerre d'Espagne avait attiré au midi les années dont il aurait eu besoin au nord , et après avoir divisé ses forces les avait usée^par racharnemeiit de la lutte» Mais comment était-il si sincère sur ce point en Tétant si peu sur d'autres? C'était peut-être Févidence de la faute , et peut-être aussi la nature des excuses qu'il trouvait k donner. — En ayant, disait-il , fondé en France la quatrième dynastie, il ne pouvait souffrir en Espagne les Bourbons, qjie leur situation destinait presque inévitablement à être les complices de FAngleterre. — Cette raison était assurément d'un certain poids ^ mais si, au lieu de hâter la solution par un attentat , Napoléon l'eût attendue de l'incapacité des Bourbons et de la popularité prodigieuse dont il jouissait en Espagne ^ il eût été probablement appelé par les Espagnols eux-mêmes k ranger les deux trônes sous une seule influence. C'était donc nne faute d'impatience (genre de faute que son caractère le portait si souvent k commettre), et cette excuse de la guen*e d'Espagne, qui lui semblait assez bonne pour qu'il osât avouer son erreur, ne valait guère mieux que la plupart de celles qu'il donnait pour pallier les torts de ssl politique.
Quant k la faute de n'avoir pas essayé de triom*
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pher des Espagnols par la péFsévërance ^ et d'être ftHë ehefcher en Russie une solution qu'il na tfou* vait pas en Espagne même , il était asseï slnofrpe aussi , et k cette occasion il faisait un singulier aveu. -^ En réalité, disait-il, Alexandre ne désirait pas la guerre*, Je ne la désirais pas non plus, et une fois sur lé Niémen, nous étions comme dêux havackêSf qui n'auraient pas mieux demandé t|ue de voit quelqu'un se jeter entre euf pour les séparer. Mais un grand ministre des aflkires étran" gères nn'avait manqué k cette époque. Si j^avais eu M. de Talleyrand, par exemple, la guerre de Russie n'aurait pas eu lieu... — ^^Napoléon disait vrai, mais il faisait Ik un aveu que doivent bien méditer les ministres servant un maître engagé sur une pente dangereuse, et n'ayant pas le courage de Fy arrêter.
Quant k la campagne elle-même, il en attribuait la fiineste issue k Tineendie da Moscou. — Il y avait k Moscou , disait-il , des vivres pour nourrir toute une armée pendant plui de six mois. Si j'avais hiverné )k , j'aurais été eemme te vaiêêeau prit dans lei glaces, lequel rseouvrê la liberté (h see mouvements au retour du soleil. Je me serais trouvé
entier au printemps, et si les Russes avaient reçu des renforts , j'en aurais reçu de mon côté •, et de même qu'en 1807, après avoir essuyé la Journée
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d'Ëylau en févriePc, j'avai» reneontrë celle de FHeâland en jui» , j-aurais pu remporter quelque brillant avantage m retour â^ la belle aaiaon , et tero^iner la eampagne de 1812 aussi bQureujiement que celle de 1807. ^^ Cea raisons i«aurément avaient quelque valeur, mais ^n peut répondre que ai rinfanterie de Vaproée eût pu vivre à Moa^ cou , la cavalerie et rartillerie auraient manqué de fourragea, que ai les renforts avaient pu arriver jusqu'à Osterode en 1807, il n'était pas aussi fa--^ oile de les amener jusqu'à Moscou, et qu^enfin Tarmée de 1812 n- avait plus les solides qualités de celle de 1807.
Quant à la dernière des fautes graves du règne^ celle d'avoir refusé la paix de Prague , Napoléon ne disait rien de plausible, ni même de spéçieuii. n répétait cette raison banale que rAntriche n'était pas de bonne fei , et qu^en ayant Tair de traiter à Prague elle était secrètement engagée avec les puissances coalisées, allégation fausse et que les documents les plus authentiques réfutent complet teinent. Si en effet rAutriche n'avait pas été de bonne fei à Prague , il y avait un moyen de la cour fondre, c^était d'accepter ses conditions, qui con>sistaient ï nous laisser la Wostphalie, la Hollande, le Piémont, Florence, Rome, Naples, c'ést-k^dire deux fois plus que nous ne devions désirer, et à
nous refuser seulement Lubeck, Hambourg, dont nous n'avions que faire, la Sicile, que ûous n'avions jamais eue , l'Espagne , . que nous avions perdue. Si, ces conditions acceptées, elle nous avait manqué de parole, alors on Feùt convaincue de mensonge, et on aurait eu l'opinion générale pour soi. Mais en fait il est constaat qu'elle eût accepté avec joie notre adhésion, car elle n'entreprenait la guerre qu'en tremblant, et eUe avait même formellement refusé de s'engager avec les coalisés avant l'expiration du délai Ëttal assigné à la médiation. Napoléon n'aimait pas à s'étendre sur ce sujet, pénible pour son amour-propre, car il s'était .lourdement trompé en cette occasion , et avait cru qu'il faisait tellement peur à l'Autricbe que jamais elle n'oserait se décider contre lui. Il lui faisait peur assurément ^ et beaucoup , mais non jusqu'à paralyser son jugement, et a l'empêcber de prendre un parti dicté par ses intérêts les plus évidents. Pour écarter ce reproche, il disait que son mariage l'avait perdu en lui inspirant une confiance funestç k l'égard de F Autriche , excuse peu digne , et fausse d'ailleurs > car M. de Metternich avait eu soin de lui répéter sans cesse que le mariage avait dans les conseils de la cour de Vienne un certain poids , mais un poids limité , et n'empêcherait pas de lui déclaj^er la guerre s'il n'ac-
ceptait pas les conditions proposées k Prague» les-. qu^Ues^ après tout n'avaient qu'un inconvénient, c'était d'être trop belles pour nous.
Ainsi raisonnait Napoléon sur les événements de son règne, sincère, comme on le voit, sur les points où son amour-propre trouvait des excuses spécieuses, sophistique sur les points où il n'en trouvait pas, sentant bien ses fautes sans le dire, et comptant sur l'immensité Aé sa gloire pour le soutenir auprès des âges futurs, comme elle l'avait déjà soutenu auprès des contemporains.
Ils' expliquait plus volontiers et avec plus de confiance sur tout ce qui concernait le gouvernement intérieur de l'Empire. Là , il se présentait avec raison comme un grand organisateur, qui ^ prenant en 1800 l'ancienne société brisée par le marteau de la Révolution, avait de ses débris recomposé la société moderne. Il n'avait pas de peine a démontrer pourquoi il avait cherché a fondre ensemble les diverses classes de la France violemment divisées, a rappeler l'ancienne noblesse , à élever jusqu'à elle la bourgeoisie , en donnant à celle-ci des titres mérités par de grands i^ervices, et à offrir ainsi à l'Europe une société puissante , rajeunie et digne d'entrer en relation avec elle. Seulement en tâchant de rendre la France présentable ^ l'Europe, pour rétablir avec celle-ci des^
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relation» pacifiques, il n- aurait j[)as fttllu faire vivre eelte malheureuse Europe dans des terreurs contiDuelles. Sûr tous ces points dureste Napoléon parlait en législateur, en pljtlosophe^ en politique, et quand certains de ses compagnons d'e:|il lui répétaient qu'il avait eu tort de s'entourer d'anèiens nobles qui Tavaient trabi, il repoussait énèrgiquement cette objèetlon, naisérâblé selon lui, en leur adressant la réponse péremptolre qui suit. ^^ Les deuK hommes qui ont le plus contribué k me perdre, disait-il, c^est Marmont en 1814, en m'ôtant les forces avec lesquelles j'allais détruire la coalitioi^ dans Paris, et Fouché en 181 S, en soulevant la Chambre des représentants contre moi. Les vrais traîtres , s'il y a eu des traîtres qui m'aiefit perdu, ee^sont ces deux homities I Ëh bien, étaient*ce d'anciens nobles?.... —
Napoléon rapportait ensuite avec complaisance tout ce qull^vait fait pour donner h la France une administration active, puissante^ probe, claire dans les comptes. Il rappelait ses roules, ses eânaux, ses ports^ ses monuments, ses travaiix pour la confection du Gode oivil , dont il attribuait une large part it Troncfaet ; sa longue présidence du €miseil d'État, où régnait, disait-il, une grande liberté de discussion , où souv^t il était contredit avec opiniâtreté , car , ajoutait-il , si les hommes
tout courtisans, ils ODt de Tamour-propre aussi , et j'ai vu des conseillers d'État^ de fiisaplet maîtres des requêtes, uâe foie engagés^ éoutenir eoUtre moi leur opinion svêC entêtement^ tant il est vrai qu'il suffit d'assembler les hommes avec Tiâten*? tien sérieuse d approfondir les aflairea , pour qu'il naisse une liberté relative^ et quelqu^ois féconde) du moins en fait d'administfatîoti.
Napoléon avouait qu'il u'avait pasité uU mo' uarque libéral ^ mais soutenait qu'il avait été un monarque civilisateur ^ et ajoutait que» chargé d'être dictateur^ Son rôlo k lui ne pcmvait pas êUrâ de donner la liberté ^ mais de la préparer. Quant à l'essai de cette liberté fait en, 1816^ il ne le desa<^ vouait paS) mais il en parlait peu, comme s'il avait été confus d'tme épreuve qui avait si mal tourné pour lui. Â cettd oceasion il s'exprimait sur les assemblées en homme qui les connaissait bian^ quoiqu'il leSeûtpeu {U'atiquées^ et imputait ses mécomptes. dans la Chambre des représentants à la nouveauté de cet essai dé libetté plus qu'à wà vioe feiidamental. •^ Les assemblées $ .disait-3» eut besoin de ohe^ pour les conduire, exactement comme les armées* Mais il y a cette diffé.k*ence que les armées reçoivent les chefs qu^on leur dotme, et que lés assemblées se les donnent à elles-mêmes. Or, en i8f 5^ la Chambre des représentants) réunie
au bruit du canon, n'avait pu encore ni chercher ni trouver ses chefs. —T
En toutes choses ^Napoléon disait- qu'il n'avait pu avoir que des projeté , qu'il n'avait eu le temps de rien achever, que son règne n'était qu'une suite d'ébauches, et alors se prenant k rêver, il ainsait k se représenter tout ce qu'il aurait fait s'il avait pu obtenir de l'Europe ube paix franche, et durable (paix qu'il avait repoussée malheureusement quand il animait pu l'obtenir, comme en 1813 par exemple, et qu'il n'avait voulue qu'en 1845, lorsqu'elle était devenue impossible!). — J'aurais, disait-il , stccordé a mes s^ujets utie large part dans >e gouvernement. Je les aurais appelés autour de moi dans des a^iemblées. vraiment libres, j'aurais écouté , je me serais laissé contredire , et, ne me bornant pas k les appeler autour de moi, je serais àHé a teux. J'aurais voyagé avec mes propres chevaux a travers la France , accompagné de l'Impératri<^e et de mon fils. J'aurais tout vu de mes yeux , écouté , redressé les griefs , observé de près les hommes et les choses, et répandu de mes mains les biens de la paix, après avoir tant versé de ces mêmes mains les maux de la guerre. J'au^ rais vieilli en prince paternel et pacifique, et les peuples , après avoir si longtemps applaudi Napoléon guerrier, auraient béni Napoléon pacifique,
et voyageant, comme jadis les Mérovingiens, dans un char traîné par des bœufs, —
Tels étaient les réves de ce grand homme, et si Doas les rapportons, c'est qu'ils contiennent nue leçon frappante , celle de ne pas laisser passer le temps de faire le bien, car une fois passé il ne revient plus. Ainsi s'écoulaient les soirées de la captivité , et lorsqu'en discourant de la sorte Napoléon s'apercevait qu'il avait atteint une heure plus avancée que de coutume, il s'écriait avec joie :
Minuit y minuit! quelle conquête sur le temps!,., le
temps, dont il n'avait jamais assez autrefois, et dont il avait toujours trop aujourd'hui!
L'année 1816, dont une moitié s'était passée en tracasseries, fut quant k Tautre moitié beaucoup mieux employée , et consacrée k des travaux historiques assidus. C'est à M. de Las Cases que Napoléon donnait alors le plus de temps , car il était plein d'ardeur pour le récit de ses campagnes d'Italie, qui lui rappelaient ses premiers, ses plus sensibles succès. Quoiqu'il s'occupât aussi de l'expédition d'Egypte avec le maréchal Bertrand , de la campagne de 1815 avec le général Goui^aud, l'Italie avait en ce moment la préférence. Il aurait voulu avoir un Moniteur pour les dates et pour certains détails matériels , et , k défaut du Moniteur, il se servait de Y Annual register. Du reste, sa mémoire
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était rarement en défaut, et presque jamais il n'avait a rectifier ses souvenirs. M. de Las Cases, forcé pour !e suivre d'écrire aussi vite que la parole, se servait de signes abrévîatîf s -, il étaîl obligé ensuite de recopier ce quMl avait écrit , et il y employait nne partie des nuits. Il apportait le lendemain cette copie , que Napoléon corrigeait de sa main. Ce travail ayant singulièrement affaibli la vue de M. de Las Cases, son fils le relevait sou-* vent^ et l'aidait dans ses efforts pour saisir au vol la pensée impétueuse do puissant historien. Â ce travail Napoléon en avait ajouté un autre. II sentait l'inconvénient de ne pas savoir Tariglais, et il avait résolu de Rapprendre en adoptant M. de Las Cases pour maître. Mais ce génie prodigieux, qni avait k un si hadl degré la mémoire des choses , n^avait pas celle des mots, et il apprenait les langues avec peine. H s'y appliquait néanmoins, et commençait i lire ranglaîs , sans toutefois pouvoir le parier» Ces diverses occupations exigeaient de fréquents tète-k-téte avec M. de Las Cases, et provoquaient des jalousies dans cette colonie si peu nombreuse, et où il semble que l'infortune aurait dô rappro* cher les cœurs. Le général Gourgaud aVait fait preuve envers Napoléon d*un dévouement remarquable, maïs il gâtait ses, bonnes qualités par un orgueil excessif, et par un penchant k la jalousie
qui ne reposait jamais. N'ayant pas quitté Napoléon dans ses dernières campagnes^ il se eonsidérait comme devant être le coopératenr exelnsif de tons les réeits de gnerre, et souffrait avec peine que M. de Laa Cases (%t en ee moment le confident habituel de son maître. Cependant chacun devait avoir son tour, et, avec la fin de TEmpire, que le général Gourgaud connaissait mieui , le privilège des loi^ tête4i-téte devait arriver pour lui. Mais, bouillant autant que courageux , il ne savait pas se contenir ) et^ dans ce cercle si étroit , où les firoissements étaient nécessairement si sensibles, il de-, venait souvent querelleur et incommode. Le spectacle de ces divisions aggravait les peines de Napoléon. Il cherchait a apaiser des brouilles qu'il apercevait même quand on s'efforçait de les lui cacher, réprimait avec autorité les fougues du général Gourgaud, et s'appliquait b guérir les blessures faites %i la sensibilité de M. de Las Cases , caractère concentré et un peu morose. — Quoi , leur disait^il k lous, n'est-ce pas assez de nos cliagrinsP feiit*il que nous y ajoutions nouMnêmes par vm propres travers? Si la considération de ce que vous vous devez les uns aux autres ne suffit pas, songes \ ce que vous me devez ^ moi-même. . . Ne voyet-vous pas que vos divisions me rendent profondément malheureux?... Tenez, ajoutait-il,
quand vous serez de retour en Europe , ce qui ne peut manquer d'être prochain, car je n'ai pas beaucoup d'années à vivre , votre gloire sera de m'avoir accompagné sur ce rocher. Alors vous n'irez pas avouer que vous viviez en ennemis les uns avec les autres ; vous vous direz^rèrea en Sainte- Hélène^ vous affecterez l'union : eh bien, puisqu'il faudrs^ le faire un jour, pourquoi ne pas commencer aujourd'hui, pour votre dignité, pour mon repos, pour ma consolation?... —
Ces pauvres exilés , malgré la surveillance ombrageuse dont ils étaient l'objet, allaient quelquefois en ville sous divers prétextes, mais, en réalité, pour s'y procurer des nouvelles. Us s'y rendaient à cheval, accompagnés d'un surveillant, auquel ils donnaient leur monture k garder, et qui leur laissait ainsi un peu de liberté dont ils usaient pour se ménager quelques communications avec l'Europe. Le propriétaire du pavillon de Briars, devenu fournisseur de Longwood , se faisait souvent l'intermédiaire de leurs correspondances, du reste bien innocentes, car elles avaient pour unique objet d'entretenir des relations avec leurs familles, et les plus coupables allaient tout au plus jusqu'à dénoncer k l'opinion publique européenne les cruautés du gouvernement britannique. Il aurait fallu cependant s'en tenir à ces discrètes commu-
nicatioDs , et ne pas trop donner l'éveil à Tesprit soupçonneux de sir Hudson Lowe. Mais M. de Las Cases imagina de se servir d'un domestique qui retournait en Europe , pour lui confier un long récit des souffrances de Sainte-Hélène, écrit sur une pièce de soie, afin qu'il fût plus facile h cacher. Soit par l'infidélité du domestique , soit par la rigueur des investigations exercées sur sa personne, le dépôt fut découvert. M. de Las Cases qui avait particulièrement déplu h sir Hudson Lowe, fut condamné, en vertu des règlements établis, a quitter Sainte-Hélène. Une troupe de gens armés se saisit de sa personne et de celle de son fils , et les transporta l'un et l'autre a James- Towu. Sir Hudson Lowe déclara k M. de Las Cases qu'ayant enfreint les règlements qui défendaient les communications clandestines , il serait conduit au Cap, et du Cap en Europe. Il n'y avait point k disputer avec ce maître absolu, et il fallut se soumettre. On visita les papiers de M. de Las Cases, on y trouva le journal qu'il avait tenu de ses entretiens avec Napoléon , et le manuscrit des campagnes d'Italie. On retint l'un et l'autre provisoirement.
Napoléon fut vivement courroucé de ce qu on avait violé son domicile, et de ce qu'on lui enlevait un homme aussi respectable, et dont il avait un si
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grand besoin. Il réclama le manuscrit de ses cam-. pagnes dlialie, qui lui fut rendu ^ et s'éleva avec antertume contre TenlèveHient de M. de Las Cases, pour un acte aussi naturel , aussi innocenl qu'une plainte échs^ppée-^ la souffrance, et prouvant même qu'on ne songeait point a s'enfuir, car dans les pièces saisies rien n'avait trait ï un projet d'éva-sion. Aucun bâtiment ne a'étant trouvé prêt k partir, M, de Las Cases fbt retenu dans Tile^ et mis pour ainsi dire au secret, car il ne pouvait communiquer avec Long¥^opd. Sir Hudson Lowe ayant eu ainsi le temps de la réfleiion, craignit que la présence de M. de Las Cases en Europe ne fût plus (àcheuse pour lui et les ministres anglais que sa présence à Sainte*Hélènâ, car une fois libre, il pourrait faire entendre la voii du malheur, voix qui serait fort écoutée, même dans le parlement britannique. H offrit donc a M. de Las Cases de retourner k Longwood, k conditi<m de ne plus chercher k correspondre, et de profiter de la leçon qu'il venait de recevoir par un mois de séquestra* tion. Mais M. de Las Cases avait fait de son côté les mêmes réflexions. Il avait pensé qu'il serait pins utile k Napoléon en Europe qu'k Sainte-» Hélène, en dénonçant les traitements que subissaient les exilés. Il était fort inquiet aussi de l'état de santé de son fils, qui souffrait du cKoiat des
tropiques, et n'accepta point la grâce que lui offrait sir Hudsou Lowe. Ou ue lui permit paa de vcâr Napoléou, ^ moiua que ce ue fût devaut témoiuai ce qu'il refusa, mais il lui fit parveuir )e9 motifs de sa résolutiou, ainsi que plusieurs objets dont il était dépositaire, et fut embarqué daus les derniers jours de décembre 1816, après dix ««huit mois passés auprès de Napoléon , dont une année ii Sainte-Hélène«
Napoléon fut trèMiffeoté du départ de M« de Las Case$. C'était de ses compagnons d'exil celui qui avait l'instruction la plus^ variée, et qui par aa eonnaiàsanee de Tanglais lui rendait le plus de services, outre qu'il était d'un caractère trèa^doux quoiqu'un peu susceptible* Sans mëeonnaitre que le désir de dénoncer \k rEurope les traitements inOigésaux captifs de Sainte-Hélène. était entré pour beaucoup dans son refus de revenir k Long^ wood, Napoléon ne sa dissimulait pas non plus que sa santé, et surtout celle de son fils, avaient contribué k sa détermination, et il voyait claire-» ment que tantôt les ombragea dn gouverneur, tantôt le climat, tantôt les devoirs de famille, diminueraient successivement la petite société qui l'avait auivi , et dont la présence peuplait de quel-» ques visages amis son affreuse solitude; Son valet de ehamhre Marchand , écrivant vite , lisant' bien ,
sage, discret, dévoué k son maître avec une simplicité touchante , et de jour en jour devenant non plus un serviteur mais un ami, Marchand recueillait plus qu'un autre de ces mots qui s'échappent d'une âme souffrante , et qui semblent adressés à Dieu seul. — Si cela continue, disait Napoléon en-soupirant, il ne restera bientôt ici que moi et Marchand ! — Puis s'adressant k ce dernier, il ajoutait : Tu me feras la lecture, tu écriras sous ma dictée , tu me fermeras les yeux , et tu iras .vivre en Europe au sein du bien-être que je t'aurai assuré. —
Le i" janvier 1817 fut pour la colonie exilée l'occasion d'une petite fête de famille. Les amis de Napoléon avaient soin de saisir les anniversaires pour venir tous ensemble lui présenter leurs hommages , comme ils faisaient jadis aux Tuileries , et lui prouver que pro$prit, chargé de chaînes, il était toujours pour eux l'empereur Napoléon . Ce n'étaient plus comme aux Tuileries les fêtes de l'orgueil , mais celles du cœur, du cœur contrit, humilié, et d'autant plus expansif qu'il était plus malheureux. Madame Bertrand, madame de Montholon, accompagnées de leurs maris, tenant leurs enfants par la main , le général Gourgaud , et après eux Marchand avec les serviteurs qui avaient suivi leur maître à Sainte-Hélène, vinrent ce 1*' janvier
lui prësmter leurs vœux. Quels vœux, hélas! Que sa vie sur ce rocher ne fût pas trop amère, que sa santé ne déclinât pas trop vite, que certaines souffrances physiques dont il commençait k sentir l'atteinte ne fussent pas trop aiguës, car pour le revoir 60 France rétabli sur le trône , ou seulement libre en Amérique, personne n'osait y songer, et encore moins en parler. Napoléon était plus triste que de coutume, a cause des souvenirs que réveillait cette journée, et aussi k cause du départ de MM. de Las Cases. Il accueillit ses <^ompagnons avec des marques d'attendrissement qui ne lui étaient- pas ordinaires, et les remercia de leur dévouement de la manière la plus expressive. Ilavait toujours pris beaucoup de plaisir h faire des dons, et des quelques débris de son opulence que Marchand avait sauvés, il avait composé un petit tré3or pour témoigner de temps en temps sa gratitude à ceux qui lui rendaient service. Il y puisa pour donner soit aux enfants qu'il aimait, soit k leurs parents, quelques objets qui devaient être pour eux de précieux souvenirs de famille. Après ces épanchements , la journée étant fort belle , il déjeuna avec ses compagnons d'exil sous la tente que l'amiral Malcolm lui avait fait dresser, et qui lui procurait la seule ombre dont il put jouir k Longwood. On y passa la plus grande partie du jour, et peu k peu la beauté
du ciel, les témoignages de ses amis, un doux e( cordial entreUeU) semblèrent dissiper la sombre tristjssse qui couvrait le front de Napoléon. On parla de la France ,* on s'occupa du passé autrefois si éblouissant , on ne dit rien du présent y et pour la première fois cependant on osa dire quelques roota.de Tavenir que d'ordinaire on ne cherchait pas k pénétrer, car si profondément qu'on y re-> gardât, on n'y découvrait que la prison! Pouf:tant
une sorte d'espérance commençait h poindre, et cette espérance naissait de la possibilité d'un cban-* gement ministériel en Angleterre. A en juger par les Jour naui, il était facile de voir qu'à la suite des emportements de 1815 il s'opérait un retour dans les esprits, que les peuples revenaient aux idées de liberté, et qu>n revenant à ces idées les haines contre la France perdaient de leur violence. IjO ministère de lord Castlereagh était vivement attaqué. L'opposition avait demandé conapte à lord Bathurst de ses cruautés envers le prisonnier de Sainte-Hélène, et il n'y avait aucune invraisem* blancek supposer un prochain changement dans le cabinet britannique. On n'allai! certes pas jusqu'à imaginer que Napoléon pourrait devoir un rôle quelconque k un nouveau ministère, mais ee mi<nistère pourrait bien alléger les fers du prisonnier, le transporter dans une autre lie, qui sait même?
peut-être lui ouvrir la libre Amérique, C'était peu probable^ mais T&me bumaine à défaut d'espérances fondées, -se repaît de chimères, ta»Ul lui est im* po^ble de ne pas espérer I On rêva donc quelque peu dans cette journée , et on se sépara soulagé.
L'année 1817 fut pFus triste encore que Tannée 1816, et tout présageait qu'il en serait ainsi des autr^, car dans cette captivité sans fin présuma*^ ble, et qui n'avait d'autre perspective que la mort, la tristesse devait aller toujours en croissant. Les promenades, a cheval qui étaient indispensables k la santé de Napoléon, avaient complètement cessé. Le cercle de trois k quatre lieues dans lequel il était obligé de se renfermer s'il tenait a être seul, avait fini par lui paraître aussi étroit que le préau d'une prison. Ayant voulu le franchir et s'étant engagé dans les parties inconnues de l'ile , il avait plusieurs fois écb^pé a l'officier chargé de le suivre I et celui-^îi ayant fait Tobservation que pour être fidèle à ses^ ordres il serait forcé de se tenir plus près, Napoléon avait renoncé k inonter k cbevaL II était resté jusgu'k deux mois sans sortir autrement que pour faire une courte promenade k pied. Précédemment il recevait quelquefois des Anglais ou des Hollandais revenant des Indes en Europe , lesquels demandaient au grand maréchal Bertrand l'boQn^ur de lui être présentés. Sir Hud-
son Lowe ayant essayé de changer cette manière de procéder, et Napoléon voyant qu'on voalait faire deTiOngwood un guichet qui ne s'ouvrirait que par la main de son geôlier, ne recevait plus personne. Cette réclusion absolue, surtout depuis le départ de M. de Las Cases, faii^nt cesser pour lui toute distraction , il était tombé dans une sorte d'inertie morale , qui , jointe a son inertie physique , devait produire :Sur lui les effets les plus prompts et les plus funestes.
A cette époquearrivërent trois commissaires des puissances alliées, ayant mission de veiller k ta garde du prisonnier de Sainte-Hélène de concert avec sir Hudson Lowe. Les puissances avaient en effet signé un traité par lequel approuvant tout ce que l'Angleterre avait fait précédemment, elles lui déléguaient le soin de détenir Napoléon , k condition toutefois que des commissaires nommés par elles pourraient résider a Sainte-Hélène , s'assurer de la présence continue du prisonnier, et veiller tant k sa garde qu'aux traitements qui lui seraient, infligés. La Prusse s'en fiant aux Anglais du soin de garder son ancien ennemi , et ne s4ntéressant pas assez k lui pour chercher k savoir comment on le traitait, n'avait envoyé personne. La Russie, l'Autriche , la France , avaient expédié chacune un commissaire. Ces commissaires confinés dans une
ite presque inhabitée, n'avaieal qu'un dédommament en perspective, c'était de voir et d'entretenir quelquefois l'illustre prisonnier. L*«nvoyé français, M. de Montcheûu, vieux royaliste, fort passionné mais point méchant, répétait sans cesse que c'étaient les gens d'esprit qui avaient fait l'abominable révolution française , que leur chef Napoléon, plus spirituel, plus scélérat qu'eux tous ensemble , était un démon k garder dans une cage de fer. Il n'avait aucune envie de le fréquenter, mais il désirait se procurer le plus souvent possible la c>erlitude physique de sa présence à Sainte-Hélène. M. de Sturmer, envoyé autrichien , au service du plus curieux des hommes d'État, le prince de Metternich , aurait voulu pouvoir amuser son chef par des détails piquants. Le commissaire russe, M, de Balmain, chargé par Alexandre de veiller k ce qu'on gardât Napoléon sûrement, mais pas trop cruellement, avait bien aussi quelque envie de le voir, mais moins que ses deux collègues, et se moquait assez volontiers des inquiétudes du Français et de la curiosité de rAutrichien.
L'attente de ces trois commissaires fut singulièrement trompée en arrivant k Sainte-Hélène. SirHudson Lowe les ayant annoncés k Longwood comme accrédités en vertu du traité du S août 1815, Napoléon refusa péremptoirement de les admettre
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k ce titre. D'une opiniâtreté invincible dans le noaU heur comme dans le bonheur, il ne voulait pas s'écarter du principe qu'il avait pos^, et d'après lequel il soutenait que s'étanl volontairement confié k l'Angleterre, on n avait pas le droit de le consti-> tuer prisonnier. Par ce motif, il avait déclaré que prêt h recevoir ces messieurs avec plaisir s'ils se présentaient comme individus, il ne les recevrait pas introduits auprès de lui en vertu du traité du 2 août. Cette fidélité k son thème était fort regrettable , car outre les distractions qu'il aurais trou** vées dans la société de ces commissaires, il aurait pu px leur entremise faire parvenir k Vienne et k Saint-Pétersbourg certains détails de sa captivité, qui probablement auraient ému la pudeur de l'em* pereur François, et l'excellent cœur d'Alçi^andre, Sir Hudson Lov^e qui en jugeait ainsi , «aisit avec empressement la difficulté soulevée par Napoléon, et déclara que les trois commissaires n'entreraient k Longwood qu'en vertu du traité précité, Ce n'était point l'avis des trois commissaires , qui auraient bien désiré, n'importe k quel titre» être admis auprès de Napoléon, soit pour s'assurer de sa présence , soit pour jouir d'une société que tout le monde eût enviée. Mais sir Hudson Loiive, crai* gnant l'ingérence de ces commissaires dans les questions relatives k la garde des prisonniers^ ne
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voulut se prêter à aucuu accommodement» et iig restèreat k Sainte-Hélène sans pouvoir pénétrer k Lpugwood. De temps en tenips ils montaient k cheval , allaient faire le toar des bâtiments occupée par Napoléon , se plaçaient aux issues où ils espéraient le rencontrer, et étaient réduits pu k Tapercevoir de très-loin , ou k recueillir quelques détails des allants et venants.» Ils s'en procuraient aussi par les compagnons de Napoléon lui-même. II9 stvaient connu l'un le grand maréchal Bertrand 1 l'autre les généraux Montboton et Gourgaud, Ils les recevaient, ou bien allaientk Hutt's-Gate rendre visite k madame Bertrand* Ils s'assuraient ainsi de la présence k Longwood de l^illustre {prisonnier, et laissaient échapper des noi}^velles qui, fort insignifiantes k leurs yeux , étaient d'un prix infini pour de pauvres captifs relégués dans une ile dé 7 serte k deux mille lieuQs de leur patrie; M« de Montbolon , le plus adroit des habitants de Long*woodi avait l'art de faire parler les comipissaires, et de leur arracher parfois quelques détails intéressants. Cherchant k flatter son maître malbeu* reux^, a réveiller en lui l'espérance éteinte» il s attachait k lui persuader tantdt que le commis-^ saire russe allait dénoncer k l'empereur Alexandre les traitements qu'on lui faisait subir, tantôt que le mouvement des esprits en Angleterre se pronon-
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çaît contre le cabinet Gastlereagh, et qu'avec de nouveaux ministres il obtiendrait sinon la liberté de vivre en Amérique , au moins un changement de résidence.
Le hasard avait aussi procuré k Napoléon un moyen de communication avec l'Europe, par l'établissement auprès de lui du docteur O'Meata.
Napoléon n'ayant pas de médecin en quittant ta France , en avait remarqué un k bord du Bellérophon^ qui avait su lui plaire. C'était le docteur O'Meara, homme d'esprit, assez adroit; et moins entêté que ses confrères des pratiques de la médecine anglaise. Napoléon, en fait de médecine, n'avait foi qu'à celle de l'illustre Corvisart , qu'il caractérisait par ces mots : Inexpérience chez un homme supérieur, ne voulait en général d'aucun remède, et repoussait absolument ceux des médecins anglais. H écoutait cependant le docteur O'Meara, qu'il avait pris k son service , se moquait de ses prescriptions, mais s'entretenait avec lui tantôt en italien, tantôt en français, de toutes sortes de sujets, puis l'envoyait a James-Town lui chercher des nouvelles. Sir Hudson Lowe avait consenti k ce que le docteur O'Meara, en sa qualité d'Anglais, restât auprès de Napoléon sans subir les mêmes gênes que les autres habitants de Longwood, parce qu'il le jugeait incapable de trahir son gouverne-
ment (ce qui était vrai), et qu'il le croyait tout au plus capable de quelques complaisances sans danger. Se conduisant assez adroitement dans cette position délicate, le docteur O'Meara s'en 4irait sans trahir personne , rendait k Napoléon le service fort innocent de lui apporter quelques nouvelles . d'Europe , rendait a sir Hudson Lowe le service de constater chaque jour la présence du prisonnier, ce que l'officier résidant k Longwood ne pouvait pas toujours faire, et trouvait encore le moyen de plaire k Londres en transmettant au prince régent des détails sur Napoléon, qui, sans être une infidélité envers celui-ci, offraient k la curiosité du prince un intérêt véritable.
De certains points du plateau de Longvirood on découvrait la mer, et dès qu'une voile se montrait, on voulait savoir quel était le navire qui arrivait, d*où il venait , quelles personnes , quelles choses il avait k bord. Tout de suite on dépêchait le docteur O'Mearak James-Town, et il rapportait souvent les journaux, quelquefois même des lettres soustraites k la surveillance de sir Hudson Lowe. Napoléon s'était ainsi procuré des nouvelles qui avaient un instant charmé son malheur. Tantôt il avait appris l'acquittement deDrouot, l'évasion dé Lavallette, événements dont il s'était fort réjoui, tantôt la fameuse ordonnance du 5 septembre, qui l'avait
coi)firmé dans la douce espérance que le parti de la violence serait bientôt vaincu dans toute T Europe. .11 avait reçu aussi de sa famille des lettres qui l'avaient vivement ému. Les unes lui disaient que son fils se portail bien et grandissait à vue d'œiU les auires que aa mère, sa sœur Pauline» ses frères, désiraient k joindre à Sainte-Hélène» et melUiient , leur fortune k sa disposition. Napoléon très-touché de ces offres était résolu k les refuser. Se cemsidé^ rant a Sainte-Hélène comme un condamné li mort) il n'aurait pas^^plus supporté que sa mère et sa sœur y vinssent, qu*il n'aurait voulu les voir monter sur réchafaud avec lui« Sachant qu'excepté le cardinal Fesch et. sa mère, ses proches. avaient k peine de quoi vivre y et ayant de plus 4 li 5 millions secrètement déposés ches M. LafBtte, il n'aurait pas consenti k leur être k charge* D'ailleurs il n'avait même plus besoin de recourir k ce dépôt, car sir Hudson Lovre après l'avoir tourmenté sur les dépenses de sa maison, avait cessé d'y insister. Il fit donc remercier ses proches de leurs offres, en disant qu'en y étant très*sensible ii ne les acceptait point. Malgré sa réclusion absolue. Napoléon reçut quelques Anglais k l'époque du retour en Europe de la flotte des Indes. Ce moment , comme nous Tavona dit, était celui d'une véritable fête k Sainte-Hélène, car les b&timents venant de cette
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de&tination lointaioe prenaient des vivreft frais k JamearTown^ y laissaieolou de Vargent ou des marchaudises , et animaient un instant la solitude pro* fonde de ce rocher perdu au milieu de TOoéan. Naturellement la curiosité de voir Napoléon était extrême chez les voyageurs de toute condition , et d'autant plus vive qu'iU avaient plus de culture d'esprit. De grands dignitaires, des magistrats, des savants, passagers sur la flotte des Indes , se met^ tant au-dessus des mesquines prescriptions de sir Httdson Lowe, s'adressèrent directement au grand maréchal pour obtenir l' honneur d'être présentés à Napoléon. Dans le nombre on compta lord Ainherst et plusieurs personnages distingués. Napoléon les admit auprès de lui, se montra plein de calme,, de douceur, de bonne grâce, et s'enUretint longue* ment avec eux, tantôt des Indes, tantôt des affaires anglaises elles-mêmes , et toujours avec sa supé^ riorité d'esprit accoutumée. Les plus importants lui demandant ses messages pour l'Europe, il leur ré[)ondit avec une noble résignation : Je ne vous charge de rien. Rapportes à vos ministres ce que vous avez vu. Je suis ici sur un rocher, qu'on a rendu pour Aoi plus, étroit encore que la nature ne l'avait fait, et sur lequel je ne puis pas même me promener k cheval, après avoir été k cheval tonte ma vie. J'habite sous un toit de planches, où je suis
tantôt dévoré par la chaleur, tantôt envahi par une humidité pénétrante. Je ne puis en sortir sans être entouré de sbires par un geôlier impitoyable. Je ne puis ni écrire k ma famille , ni recevoir de ses nouvelles san^ avoir ce geôlier pour confident. Oa m* a ôté déjk deux de mes compagnons, et Dieu sait si on me laissera ceux qui me restent! Si on voulait ma mort, il eût été plus noble de me traiter en soldat comme: F illustre Ney. Si ce n'est pas cela qu'on veut, qu'on me donne de l'air et de l'espace. Qu'on ne craigne pas mon évasion. Je sais qu'il n'y a plus dans le monde de place pour moi, et que mon seul avenir est d'expirer dans vos fers. Mais la question est de savoir si, en y demeurant, j'y serai k la torture. Au surplus je ue demande rien; que ceux qui auront vu ma situation, et que leur cœur portera k la faire connaître, le fassent. Je ne les en prie même pas. —
L'état de Napoléon justifiait assez les triste^ pressentiments auxquels il se livrait en parlant de lui-même. Ceux qui le voyaient étaient frappés de la profonde altération de ses traits, et bien qu'il ne fût pas encore k la veille de sa mort, on pouvait aisément augurer qu'elle ne serait pas éloignée. L'aversion qu'il avait conçue pour la promenade a cheval telle qu'on la lui avait permise, l'avait amené k négliger complètement ce
genre d'exercice. Malgré la belle saison arrivant vers la fin de 1817 k Sainte-Hélène, il passa presque six mois sans mettre le pied k Télrier. Le docteur O'Meara lui pronostiquant que cette renonciation aux exercices de toute sa vie lui serait funeste : Tant mieux, répondait-il-, la fin viendra plus vite. -^11 comniençait k éprouver une douleur sourde au côté droit , et Marchand lui disait qu'il aurait besoin d'un peu d'exercice. Oui, disait-il en soupirant , il me serait bon de faire k cheval une course de dix k douze lieues ^ mais le peut-on sur ce rocher? •— Il avait toujours eu le goût des bains prolongés *, il se livra plus que jamais k ce penchant, qui lui procurait un soulagement k la douleur dont il souffrait^ Il restait plusieurs heures de suite dans un bain chaud, puis se couchait, et s'afTaiblissait ainsi k vue d'œil. Son esprit attristé ne perdait ni en force ni en éclat , mais son corps devenait chaque jour plus débile , et il disait k ceux qui lui donnaient leurs soins et paraissaient affligés de cet affaiblissement : Vous le voyez, ce n'était pas mon corps qui était de fer, c'était mon âme. —
Sir Hudson Lowe en voyant décliner si vite la santé de Napoléon commença k s'inquiéter, craignant qu'on ne lui attribuât ce déclin rapide. Bien des voix s'étaient élevées en Angleterre contre les traitements infliges au captif de Sainte-Hélène, et
îlne voulait pas fournir un fondement a dé telles accusations. N'osant lever Tinterdiction des promenades ti cheval sans surveillance , il pensa qu'un changement dé demeure serait un remède efficace, d'autant que les b&timents de Longv^ood, construits en terre et en bots, tombaient déjà en ruine. L'abandon de Plantation-House h riHustre prisonnier aurait répondu k toutes les convenances, maïs il entendait le garder pour $a famille, et il prît le parti de bâtir. Lord Bathurst Vy avait autorisé , ii condition que le nouvel emplacement ne coûterait pas trop cher k acquérir. SoU que la dépense d^acquîsition fût trop grande du côté de Plantation-House, soit que le plateau de Longvmod parût toujours plus facile \ surveiller , sir •Hudiàon Lowe résolut d*y laisser la nouvelle demeure de Napoléon , et seulement de choisir, en se rapprochant du pic de Diane, un endroit où le vent du sud-est se ferait moins sentir. Il fit part k Napoléon de ce projet, et lui envoya tous les plans pour qu'il pût y înlro* duîre les changements qui lui conviendraient. Napoléon répondit que toute habitation dans celle parlle de l'île serait funeste k sa santé , que d^ailleurs on mettrait trois ou quatre ans k mener ces constructions h Bn , que dans trois ou quatre ans ce serait un tombeau et non pas une maison quMl lui faudrait-, qu'il aurait eu l'incommodité des ouvriers
dans son voisinage, sans 'TK)u voir profiter de leur travail , et que si c'était son goût qu'on cherchait h connaître, il déclarait qu'il ne désirait nullement «ne maison nouvelle, et s'actommodait de celle qu'il avait, bien suffisante pour y mourir.
Sir Hudson Lovre ne se laissa point décourager par celte réponse , et entreprit en eflfet de bâtir, en choisissant l'exposition le mieux abritée possible, dans te district de Longwood , et en élevant un mur de ga«on qui épargnât aux yeux et aux oreilles des exilés la vue et le bruit d'un chantier.
Le !* janvier 1818 ftit plus triste que les précédents, et beaucoup plus que celui de 181T, quoique ce dernier eût été attristé par le départ de M*, de Las Cases. Napoléon travaillait moins, et semblait découragé de dicter le récit de ses campagnes, s'en fiant â la postérité du soin de sa gloire. -^ A. quoi bon , d!sait-*il , tous ces mèmûif^es è coniuti^^ présentés k notre juge à tous, la postérité? Notts sommes des plaideurs qui ennuient leur juge. La postérité est un appréciateur des événe» ments plus fin que nous. Elle sam*â bien découvrir la vérité sans que nous nous donnions tant de p^oe pour la lui faire parvenir. — Napoléon dictait moins, mais il lisait davantage. Sa sensibilité au beau , devenue exquise par l'âge et la souffrance, savourait avec délices lés chefs-d*œuvre de l'esprit
humain. Le soir, parlant un peu moips des événements de sa vie, il parlait de ses lectures, et parfois lisait k ses amis des passages des grands écrivains de tous les temps avec Taccent d'une haute et sûre intelligence.
Il lisait souvent TÉcriture sainte, dont la grandeur frappait son génie ^ mais. Homère avait sa préférence sur tout autre monument de l'antiquité. Il le trouvait grand et vrai , paraissait charmé du contraste qu'offraient les sentiments délicats, nobles, souvent sublimes, des personnages de l'Iliade, avec leurs mœurs simples jusqu'à la grossièreté, et faisait la remarque que peu importait le costume jeté sur l'homme, pourvu que cet homme fût l'homme véritable, celui de tous les temps et de tous les pays. Ce qui le charmait encore dans Homère , c'était avec la grandeur la parfaite vérité. — Homère, disait-il , a vu, agi. Virgile, au contraire, est un régent de collège, qui n'a rien vu, ni rien fait. — Cette sévérité a l'égard de Virgile provenait de ce que Napoléon, ne sachant pas assez le latin pour apprécier la délicieuse langue du poète d'Âusonie , n'était sensible qu'k la vérité et k la majesté dés tableaux, moindre chez Virgile que chez Homère.
Parmi les écrivains modernes les auteurs dramatiques avaient sa préférence. Il n'aimait pas les
genres incertains , ni le mélange du comique avec le tragique. Il méprisait ce que nous appelons le drame, et disait que c'était la tragédie des femmeg de chambre. Il vantait la grandeur chez Corneille, Téloquence des sentiments chez Racine, et la profondeur comique chez Molière, prisait peu Voltaire comnie auteur dramatique , en ladmirant d'ailleurs beaucoup comme prosateur pour le fond et la forme. Sensible k la grâce mais toujours positif, il lisait avec un plaisir infini madame de Sevigne, en disant cependant qu'après l'avoir lue avec délices iLne lui en restait rien. Il trouvait lliistoire médiocrement écrite en France , excepté les mémoires , et s'en prenait de cette infériorité a l'ignorance des affaires dans laquelle on avait fait vivre les gens de lettres. Il entrait volontiers dans lesdifiicultés de cet art, qu'il avait pratiqué luimême, et s'écriait k propos de l'histoire de France : Il n'y a pas de milieu, il la faut en deux volumes, ou en cent. —
A mesure que l'ennui et l'inaction détruisant sa santé il voyait la mort s'approcher, il s'entretenait plus fréquemment de philosophie et de religion. — Dieu, disait-il, est partout visible dans l'univers, et bien aveugles ou bien faibles sont les yeux qui ne l'aperçoivent pas. Pour moi je le vois dans la nature entière, je me sens sous sa main toute-
piHssanle , et je ne cherche pas à douler de son existence , cap je n'en ai pas penr. Je crois qu'il est aussi indulgent quil est grand , et je suis con* vaincu que revenus dans son vaste sein nous y trouverons confirmés tous les pressentiments de la conscience humaine , et que Ik sera bien ou sera mal, ce que les esprits vraiment ëdaîrës ont déclaré bien ou mal sur la terre. Je mets de cdté les erreurs des peuples , qu'on peut reconnaître k ce tîuît que Terreur de l'un n'est jamais celle de l'auire*, mais ce que les grands esprits de toules les nations auront déclaré bon ou mauvais , restera td dans le sein de Di^. Je n*«î point de doute à cet égard, et malgré mes* fautes je m'approche tranquillement de la souveraine Justiée. Je suis moins sôr de mon fait lorsque j'entre dans le domaine des religions positives. Là je rencontre îi chaque pas la main de l'homme , et souvent elle m'ofRisque et me choque... Mais il fout ne pas céder k ce sentiment, dans lequel il entre beaucoup d'orgueil humain. Si, en mettant de côté les traditions nationales dont tous les peuples ont compliqué la religion, on y trouve la notion de Dieu , la notion du bien et du mal fortement professées', c^'est l'essentiel. Pour moi f aï été dans les mosquées , j'y ai vu les hommes agenouillés devant la puissance étemelle, et bien que mes ha^
bitiides nationales fassent souvent froissées^ pourtant je n'y ai point éprouTé le sentiment dtt ridi* eule. La calomnie travestissant mes actes, a dit qu'au Caire j'avais professé l'islamisme; -tandis qu'à Paris , devant le Pape , je jouais le catholique. En tout cela il y a quelque chose de vrai, c'est que même dans les mosquées je trouvais du res* peetable , et que sans y être ému comme dans les églises catholiques où mon enfance a été élevée , j'y voyais l'homme à genoux humiliant* sa faiblesse devant la majesté de Dieu. Toute religion qui n'est pas barbare a droit k nos respects, et nous chrétiens nous avons l'avantage d'en avoir une qui est puisée aux sources de la morale la plus pure. S'il &ût les respecter toutes, nous avons bien plus de raison de respecter la nôtre, et chacun d'ailleurs doit Vivre et mourir dans celle où sa mère lui a enseigné k adorer Dieu. La religion est une partie de la destinée. Elle forme avec le sol, les lœs, les mœurs, ce tout sacré qu'on appelle la patrie., et qu'il ne faut jamais déserter. Pour moi , quand k l'époque du Concordat quelques vieux révolution^ naires me parlaient de faire la France protestante, j'étais révolté , comme si on m'avait proposé d'ab*diquer ma qualité de Français pour devenir Ân« glais ou Allemand . — Conduit par ces sujets sublimes k s'occuper de
Mi SAINTE-HÉLÈNE.
certaines questions morales, Napoléon s'entretenait dé ce qu'on avait appelé son fatalisme. -^ Sur ce sujet, disait-il) comme sur tous les autres, la calomnie a tracé de mes opinions de vraies caricatures. On a voulu me représenter comme une espèce de musulman stupide, qui voyait tout écrit là-baut, et qui ne se serait détourné ni devant un précipice, ni devant un cheval lancé au galop, par cette idée que notre vie , notre mort , ne dépendent pas de nous, mais d'un destin implacable et impossible k fléchir. S'il en était ainsi , l'homme devrait se mettre dans son lit k sa naissance, et n'en plus sortir , attendant que Dieu fit arriver les aliments à sa bouche. L'homme deviendrait stupidement inerte. Ce n'est pas moi , qui pendant le cours des plus longues guerres ai tant déployé d'eflbrts, hélas 1 sans y réussir toujours, pouf Taire prédominer l'intelligence humaine sur ie hasard, ce n'est. pas moi qui puis penser de la sorte! Ma croyance, et celle de tout être raisonnable, c'est que l'homme est ici-bas chargé de son sort, qu'il a le droit et le devoir de le rendre par son industrie le meilleur possible , et qu'il ne doit renoncer k ses eflbrts que lorsqu'il ne peut plus rien. Alors seulement il doit cesser de penser et d'agir, se résigner, en un mot, et ne plus songer au péril auquel il ne peut parer. A la guerre on a beau faire.
le péril est presque partout égal. J'ai vu des hommes quitter une place comme dangereuse , et être frappés juste k celle qu'ils venaient de pi*endre comme plus sûre. On s'agite donc vainement k la guerre , on perd en s'agitant son sang-froid , son courage , sans éviter le danger , et le mieux évidemment est de se résigner aux chances de son état) de ne pas plus penser aux projectiles qui traversent Tair qu'au vent qui souffle dans vos cheveux. Alors on a tout son courage, tout son sang-froid, tout son esprit, et on recouvre avec le calme la clairvoyance. Yoilk mon fatalisme, voilk celui que je préchais k mes soldats , en y employant les formes qui leur convenaient, en cherchant k leur persuader que leur destin était arrêté là-haut , qu'ils n'y pouvaient rien changer par la lâcheté , que dès lors le inieux était de se donner les honneurs du courage , et au précepte j'ajoutais l'exemple en affichant sur mon front tiue tous regardaient, une insouciance qui avait fini par être sincère. C'était le fatalisme du soldat, mais certes comme général j'en pratiquais un autre, car j'ai Torpeil de croire qu'aucun capitaine ne s'est plus servi k la guerre de son esprit et de sa volonté. Vous le voyez, ajoutait Napoléon, je puis rendre compte de toutes mes opinions , car elles sont fondées sur la notion vraie et pratique des choses. —
Mi SAINTE-HÉLÈNE*
fiTapoléon éprouva dans cette année 1818 un chagrin des plus vifs. Nous avons déjà parlé du caractère difficile du général Gourgand. Sa jalousie, que M. de Las Cases n'attirait plus, s'était portée tout entière sur le général de Montholon , qui en ce moment était le plus souvent appelé pour écrire sous la dictée de Napoléon. D'autres causes avaient ajouté a cette mésmtelligence; Les deux familles Montboloii et Bertrand contribuaient singulièrement Tune et Tautre k adoucir la captivité de l'auguste prisonnier. Pourtant elles diffé-* raient beaucoup de caractère et d'opinion sur tout ce qui occupait la colonie exilée. U régnait dans la famille Montholon , avec infiniment d'esprit, de douoeur, de connaissance du monde, la conviction qu'au lieu d'irriter sir Hudaon Lovve en prenant toujours ses intentions en mauvaise part, il fallait au contraire l'adoucir en se montrant plus juste envers lui , et en tirer en un mot le meilleur parti possible pour le bien-être de celui auquel on s'était dévoué. On était généreux, mais morose et irritable, dans la famille Bertrand -, on vivait k part dans la demeure dç Hutt's-Gate, et, en prétextant Thonneur , on était d'avis de résister toujours k la tyrannie du geôlier de Sainte*Hélène. Il résultait de Ik dés divergences fréquentes d'opinion et de conduite entre les deux familles, et ce qui n'eût
été qu'un dissentiment ordinaire ^ le général Gour^ gaud f en s'y mêlant, en avail fait un dissentiment grave « Les choses forent même poussées k ce point que Napoléon fut forcé d'intervenir entra les généraux Gourgaud et Montholon ^ pour empêcher un éclat, qui sur la terre d'exil eût été du plus déplorable effet. Napoléon indigné interposa son autorité , et obligea ces deux militaires à renoncer k leur querellç. Il fut surtout sévère pour le général Gourgaud» qui avait les principaux torts, et qui voulut quitter Sainte-Hélène. Napoléon lui donna son congé. -^ J'aime mieux être seul , lui dit-il , que d'être troublé jusque dans mon malheur par de si folies passions, — Il vit peu le général Gourgaud pendant les dernières semaines que celui-ci passa k Longwood , et toutefois , au mo**ment de son départ, n'oubliant point les preuves de dévouement qu'il en avait reçues, il lui donna de précieuses marques de souvenir. Le général Gourgaud emporta de Sainte-Hélène une première relation de la campagne de 1815 qui lui avait été dictée, et que, de retour en Europe, il publia comme étant son ouvrage. La même relation, re* maniée par Napoléon et revêtne de son nom , a été publiée depuis dans la collection de ses œuvres. H est heureux que l'une et l'autre aient été conservées , car absolument conformes sous les rapports
essentiels, elles conlribuent cependant par quelques détails omis dans l'une et consignés dans l'autre , k mieux éclaircir les événements de cette campagne mémorable.
Napoléon fit k la même époque des pertes qui lui furent encore plus sensibles. L'amiral Malcolm dont la conduite avait prouvé que sans trahir ses devoirs on pouvait adoucir beaucoup le sort de rillustre prisonnier, l'amiral Malcolm quitta le commandement des mers du Cap. Son intimité avec Napoléon avait déplu k sir Hudson Lowe, qui craignait que la manière d'être de l'amiral ne fftt une condamnation de la sienne.
11 eut pour remplaçant l'amiral Plampin , personnage froid , et peu disposé k fréquenter Long- Yfooà. L'amiral Malcolm reçut de Napoléon les adieux d'un ami.
A cette perte s'en joignit une autre, qui, sans affecter autant le cœur de Napoléon , jeta un trouble pénible dans ses habitudes. Il s'était accoutumé non pas k la médecine anglaise , mais au caractère du docteur O'Meara, qui lui procurait des nouvelles, et lui donnait un résumé exact des journaux anglais, ce qui l'intéressait vivement, car la dernière lueur d'espérance restée dans son âme reposait sur un changement de cabinet en Angleterre. Sir Hudson Lovée ayant découvert que le
docteur O'Meara était le nouvelliste de Longwood, avait exigé qu'il lui fit coonaitre ses entretiens avec Napoléon. Le docteur O'Meara s'y était refusé, disant qu'en bon et loyal Anglais, il ferait connaître ce qui aurait trait k un projet d'évasion, mais qu'il avait ses devoirs de médecin , et que , comme tel, il ne trahirait pas son malade, en rapportant les détails qu'il avait dus k sa confiance. Sir Hudson Lov^e irrité voulut alors assimiler le docteur O'Meara aux Français attachés au service de Napoléon , et le soumettre k toutes les gènes qui leur étaient imposées , celle notamment d'être suivis dès qu'ils sortaient de l'enceinte de Longv^ood. Napoléon répondit que son médecin devait être k lui, et que si on exigeait pour le laisser libre , que ce médecin fût dépendant du gouverneur, il ne le conserverait pas. Ce débat fut assez long et mêlé de plusieurs incidents. Le docteur O'Meara fut tour k tour enlevé, rendu, enlevé de nouveau k Napoléon, et enfin embarqué pour l'Europe avec les formes les plus brutales.
Napoléon demeura donc sans médecin , et sous ce rapport n'éprouva pas une grande privation. — Le corps humain, disait-il, est une nnontre que l'horloger ne peut pas ouvrir pour la réparer. Les médecins y introduisent des instruments bizarrement construits, sans voir ce qu'ils font, et c'est
grand miracle s'ils toucheat utilement a cette pauvre machine l — Il s'était affermi dans cette prévention, parce qne rien de ce qu'on lui avait donné ne lui avait réusft. IL ne trouvait de soulagement que dans l'exercice , ou quelques boissons donces qu'il se prescrivait k lui-même. 11 avait cru d'abord avoir une maladie de foie due au climat des tropiques. Avec sa sagacité ordinaire il n'avait pas tardé à reconnaître que son mal résidait bien plutôt dans l'estomac, et se rappelant que son père était mort d'une maladie de cet organe « il avait tourné de ce càté ses soupçons. Quelques vomissements qui se produisirent k cette époque le confirmèrent dans son opinion, et il se regardait comme plus médecin que les médecins de Sainte- Hélène. Toutefois, il avait trop de sens pour ne pas accorder à la science accumulée des siècles la confiance qu'elle mérite, et aprèd quelques boutades contre las médecins médiocres , il convenait qu'un homme-wpérieur et de grande expérience lui serait bon k consulter. Aussi disait-il souvent : Je ne crois pas k la médecine, mais je crois k Corvisart. Pui^u'ou ne peut pas me le donner, qu*on me laisse en paix. —
Le bruit s'étant répandu dans l'ile -que sa santé déclinait sensiblement , sir UudiK>n Lowe craignit la responsabilité qu'il a?ait encourue par le renvoi
d'O'Meara, el fit offrir un médecin de la marine anglaise, le docteur Baxter, qui était généralement estimé. Mais la confiance de sîrHudson Lowe était ponr Napoléon une raison de défiance, et ie docteur Ba![ter fut refusé. Outre <pie la prifation d'un homme de Tart faisait peser sur la tète du gouver** neur une responsabilité qui s'accroissait avec l'état maladif de Napoléon, il étsnt privé d*un témoin sftr qui attestât là présence du prisonoter. Cette présence était devenue difficile k constater depuis que Napoléon ratait quelquefS^s jusqu'à huit |oiifs sans sortir, et que Toffid^r de service, n'osant forcer la porte de sa chambre, attendait vaîneoient pendant des heures entières une occasion de le voir. Sir Hudson Lowe s'était donc créé de grands embarras par le renvoi du docteur O'Meara. Il «^t sur ce sujet de longs entretiens avec M. de Monthofam. — Que voulez-vo«fô que je baisse? éisait sir Hudson Lowe. Si je fléchis, on m'accuse en Europe de céder à un ascendant auquel persoime ne résiste ^ et si je résiste vous m'accusa de barbarie. — Toutes vos précautions , répondait M. de Montholon, pour empêcher une évasion k laquelle Na-* poléon ne songe point, sont devenues pour ini d^ gênes insupportables , et qui sont la cause de Ja réclusion dans laquelle il s^obstine a vivre. Plus vous ajouterez a vos précautions, |^ss vous Tobli*
gérez k se renfermer, plus voos nuirez k sa santé, et plus vous prendrez de responsabilité morale dans le présent et Tavenir, Maintenant vous voulez savoir a tout prix s'il est k Longwood, et le savoir tous les jours. Il fallait lui laisser O'Meara. Vous vous êtes privé de ce témoin si commode, et il faut dès lors vous en fier k moi, k mon désir de faciliter votre tâche et la nôtre. Si vous tentiez d'y employer la force , vous nous trouveriez tous derrière la porte de Napoléon, et votre sang, le nôtre, expieraient Tôutrage que vous voudriez lui faire essuyer. Aussi, je vous en supplie, laissez-nous faire, et comptez sur moi pour ménager k votre officier de garde tous les moyens de voir son prisonnier sans Toffenser. — En effet , dès que Napoléon changeait de place, passait d'une pièce dans une autre, M. de Montholon avertissait Toflicier de garde qui accourait pour le voir, et de déplorables conflits étaient ainsi évités par l'adresse d'un serviteur intelligent et fidèle.
Napoléon s'obstinant k ne pas sortir, et k prendre des bains fort longs pour soulager la douleur dont il souffrait au côté droit, s'affaiblit rapidement. Bientôt ses jambes enflèrent, et il éprouva aux extrémités un froid persistant, qu'on avait la plus grande peine k combattre par l'application d'une chaleur extérieure et prolongée. Son pouls avait
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toujours été fort lept (il avait k peine cinquantecinq pulsations dans son état ordinaire) , ce qui accusait une circulation du sang très-difficile. Le célèbre Gorvisart, avec sa rare perspicacité médicale, avait jadis pronostiqué k Napoléon que si jamais il cessait de. laiener une vie activé , il s'en ressentiraitgravement, caria circulation déjk lente chez lui le deviendrait davantage, ce qui entraînerait des conséquences fâcheuses, telles que Teiiflure aux jambes, le froid aux pieds, etc. Napoléon, en voyant se réaliser ces prophéties d'un grand médecin, n'en témoignait aucun chagrin, et semblait au contraire y voir sa libération prochaine. Pourtant l'instinct de la nature conservant sa force, il essaya, sur les vives instances de MM. de Môntbolon et Marchand, de quelques promenades k cheval.' On lui offrit un petit cheval, agréable k monter*, il accepta et s'en servit pour faire quelques courses. On approchait de la fin de 1818, on s'avançait vers la bonne saison dans l'hémisphère austral , et Napoléon trouva dans ses promenades un plaisir qu^il n'avait pas espéré. Le bien suivit le plaisir, et il se sentit revivre. En janvier f 8t9 il semblait remis *, son teint était moins plombé , son œil moins éteint, ses jambes moins enflées. Mar-> cband, qui l'aimait comme un père, lui en témoigna sa joie. — Mon fils, lui dit Napoléon (c'était
le titré qu'il eommeiïçait k lui donner), tes témoignages me touchent', mais ne t'abuse pas, c'est un dernier éclair de santé. Ma forle constitution fait un dernier effort , après quoi ^lle succombera. Je serai délivré, et vous le serez aussi. Tu retourneras en Europe, et s'il dépend de moi tu y seras heureux. -^ -
Une circonstance morale contribua k ce retour passager de santé. Napoléon, dans l'état de langueur d'où il venait de sortir, avait presque aban^ donné le travail. Il n'avait plus songé a dicter le récit de ses campagnes. On eût dit que sa propra vie Teianuyait, et qu'il abandonnait a la postérité le soiii de sa gloire. Il avait quelques centaines de volumes répandus conrosément autt)ur de lui, pre* nait tantôt l'un, tantôt l'autre» les rejetait tour a tour, et ne pouvait dans son abattement s'intéresser a-s^ucun» Tout k coiip des livres historiques relatifs aux grands capitaines de tous les temps tombèrent soiis sa main , et il s'en saisit avec avidité« Bien qu'il eût reçu une excellente éducation, il ne savait que d'une manière très-générale l'histoire de Frédéric, de Turenne, de Condé, de Gustave-Adolphe j de César, d'Annibal, d'Alexandre. La vie de ces grands hommes, écrite avec délai], l'attacha puissamment. Ses forces physiques étaient presque revenues^ et avec ses forces physiques ses
forces intell ectoelles. Il était donc capable d'une attention soutenue, et dès cet instant il se sentit pris d'une ardente curiosité pour les actions des capitaines célèbres. Cette étude avait naturellement pour lui une signification qu'elle n'aurait eue pour aucun antre. Il y voyait ce que personne n'au* rait pu y découvrir, et il devint curieux de mesurer exactement les pas que ses prédécesseurs avaient faits dans la carrière des arme3, pour se rendre compte de ceux qu'il y avait faits lui-même. Bientôt ses vues, s'étendirent, et il résolut d'écrire la vie des capitaines illustres, de se constituer leur juge, juge le plus compétent que jamais ils pussent avoir, de composer ainsi une histoire, tout k la fois animée et profondément savante, de l'art militaire, cet art qui avait été sa passion et sa gloire, et qui est avec la politique le plus grand que les hommes puissent exercer. Chose étrange et bien honorable pour le génie de Napoléon, a partir de ce moment il laissa de côté ses propres actions, dont il n'avait raconté qu'une faible partie, s'éprit des actions d'autrui, et se consacra tout entier aux capitaines anciens et modernes. Le premier qui l'avait occupé était Câlinât, et il l'avait trouvé, disait-il, swfait par les philosophes. Mais, passant à Xurenne, à Condé, li faut bieuy dit-il, se rendre au mérite. — Turenne notamment lui inspira la plus profonde
estime. Puis vinrent Condé , Frédéric et César. Il manquait de livres spéciaux, il en fit demander, et sir Hudson Lowe, informé de ce nouvel état de son esprit, fort satisfait de voir qu'il songeait k tout autre chose qu'à une évasion , chercha dans la bibliothèque de Plantation-Hoùse dès livres relatifs k rhistoire de l'art militaire. Il en trouva et les envoya k Longwood. Napoléon se mit au travail avec son ardeur accoutumée, et eut bientôt approfondi trois vies, celles de Frédéric, de Tùrenne et de César. Il voulait en outre étudier et écrire celles de Condé, du prince Eugène, de Marlborough, de Gustave-Adolphe, des Nassau dans les temps modernes, celles d'Alexandre et surtout d'Annibal dans l'antiquité. Après ces grandes vies il serait descendu k de moindres , si sa propre vie y avait suOi. Mais il demandait des livres, et surtout Po* lybe qu'il n'avait pas , ce qui le contrariait beaucoup, car il voulait puiser aux sources mêmes des notions exactes sur Annibal, pour lequel il éprouvait la plus profonde admiration. Ayant les Commentaires de César, qu'on peut se procurer partout, même sur le rocher le plus isolé de l'Océan, il put juger le grand capitaine romain, et dicta sur lui k M. Marchand des pages qui seront immortelles a cause des deux Césars, celui qui est le héros de ces pages, et celui qui en est Fauteur.
Cependant l'amélioration obtenue au commencement de 1819 ne se soutint pas. Napoléon ressentit de nouvelles et plus violentes douleurs jd'estômac, une vive répugnance pour les aliments et une extrême difficulté k les digérer. Il voiïiissait souvent des matières noirâtres, et une. fois même il tomba dans un loog évanouissement. Il y avait il bord du vaisseau /e Conquérant un médecin distingué, nommé John Stokoe, qu'on se hâta de faire venir sans consulter l'illustre malade, et qui ne déplut point, parce qu'il ne parât pas un envoyé de la police de sir Hudson Lowe. Napoléon lui fit bon accueil, mais en lui montrant son incrédulité accoutumée, surtout à Tégard de la médecine anglaise. — C'est ma fin, dit-il, qui s'approche, et mes boissons calmantes valent mieux que tout ce que vous pourriez m'ôrdonner. — Le docteur Stokoe reparut quelquefois, mais les motifs qui lui avaient valu la confiance de Napoléon lui firent perdre celle de sir Hudson Lowe, et on ne lui permit guère de fréquenter Longwood. D'ailleurs on avait demandé en Europe un médecin , divers serviteurs, et un ou deux prêtres dont on manquait k Sainte-Hélène , k ce point que l'un des domestiques de Napoléon étant mprt, on avait été obligé de recourir k un ministre protestant pour lui rendre les honneurs funèbres. C'était le cardinal Fesch
qui était chargé de fàrre les choix et les envois. Ses anciennes relations avec les cours européennes devaient lui ménager des facilités que n'auraient pu espérer les autres membres de sa famille.
En attendant ces prochaînes arrivées, Napoléon fut affligé par un nouveau départ, qui lui fut plus sensible que tous lesautres. Madame de Montfaolon par son esprit aimable avait fort contribué à adoucir sa captivité, mais elle succombait au climat, et les médecins anglais avaient reconnu chez elle une maladie de foie très-avancée. Elle craignait aussi pour ses enfants, et il fallait absolument qu'elle partît. Napoléon voulait que M. de Montholon lui servît de compagnon de voyage, mais celui-ci, voyant l'état de son maître, refujsade se séparer de lui. Madame de Montholon s'embarqua donc seule avec ses enfants, mais Napoléon sentait bien qu'il serait prochainement obligé de renvoyer le mari après la femme, que madame Bertrand, dont les enfants avaient besoin aussi de l'éducation européenne, ne tai'derait point k s'éloigner, suivie probablement de son mari. Il comprenait que le dévouement, quelque grand qu'il fût, trouvait dans les devoirs de famille un terme obligé^ il n'élevait pas une plainte 9 et se disait que pour n'être pas seul il faudrait qu'il quittât bientôt la vie. Il voyait
en effet venir le moment de la quitter, et le voyait approcher sans crainte et sans chagrin.
Vers la fin de cette année 1819, la maladie ayant repris son coujts, lent mais progressif, Napoléon était redevenu sédentaire. L'oflScier de service avait la plus grande peine à s'assurer de sa présence, et les prescriptions de lord Batlmrst qui voulait qu'elle fftt constatée chaque jour, n'étaient plus observées. Souvent on restait plusieurs jours sans Tapercevoir, mais le mouvement des domestiques autour de la chambre du malade, leurs soins empressés, leurs inquiétudes visibles, ne pouvant être une comédie arrangée pour cacher une évasion , Tofficier de garde se contentait dé ce genre de preuves. On aurait dû s'en contenter toujours, car dans rétat où se trouvait Napoléon , on aurait ouvert les portes de sa prison que c'est tout au plus s'il aurait pu les franchir pour aller respirer un air pur. Cependant les ordres réitérés de lord Bathurst embarrassaient sir Hudson Lowe. Il eut recours h un moyen, ingénieux mais peu digne, de communiquer avec son prisonnier. La correspondance avait toujours été adressée au grand maréchal Bertrand : lord Bathurst , pensant que cette manière de procéder laissait trop k Napoléon l'attitude d'un souverain, avait ordonné de lui remettre directement lès communications qui lui seraient destinées.
Il y avait là. un moyen certain de voir Napoléon quand on le voudrait, et sir HudsouLowe résolut d'en faire Fessai. Il expédia à Longwood un officier k cheval, qui se présenta du reste avec égardis, et demanda à remettre un pli à Napoléon Bonaparte. Il fut renvoyé à Marchand qui, connaissant l'usage, et se doutant qu^on voulait le violer, déclara que tout message devait être remis à l'empereur Napoléon, par rinte.rmédiaire du grand maréchal Bertrand. L'officier fut ainsi éconduit, et M. Marchand courut avertir son maître de cette tentative. Surle-champ Napoléon ordonna k ses domestiques de refuser absolument sa porte à toute personne qui se présenterait , et prévoyant qu'on irait peut-être jusqu'à la forcer, il prit une résolution à la façon de Charles XII. — Autant, dit-il , mourir ici dans une tragédie pour défendre notre dignité, que sur un lit de malade. — Il fit charger ses pistolets, enjoignit a ses gens d'en faire autant, et il fut décidé que quiconque essayerait de forcer la porte de l'Empereur recevrait une balle dans la tète.
En effet, sir Hudson Lowe vint lui-même accompagné de tout un état-major, fit appeler MM. Marchand et de Montholon^ leur parla de ses ordres demeurés sans exécution , et leur déclara que quiconque résisterait serait envoyé au Cap. On lui répondit qu'on ne changerait rien à l'usage établi
autour de l'Empereur, et que ce n'était pas dans l'état où il était présentement qu'on commencerait a lui manquer de respect. Sir Hudson Lowe partit rempli de dépit, en annonçant qu'il ferait exécuter par la force les volontés du gouvernement britannique. Un officier bien escorté se présenta eSTectivement le lendemain, s'adressa aux domestiques, disant qu'il avait un message a remettre k Napoléon Bonaparie, et qu'il fallait qii'oji lui ouvrît. On le renvoya k Marchand , qui persista k le renvoyer au grand maréchal. Ainsi repoussé, il se mit a parcourir la maison, k frapper aux portes, et approcha de celle de l'Empereur. Napoléon était tranquillement occupé k lire, ayant ses pistolets préparés, et tousses gens étaient debout derrière sa porte, prêts comme lui k terminer leur captivité dans une tragédie, pour défendre leur maître de cette dernière humiliation. L'officier courut de porte en porte, frappa successivement k toutes, puis voyant qu'elles ne s'ouvraient pas, remonta k cheval, et regagna Plantation-House sans avoir pu remplir sa mission. C'était Ik une triste et inutile entreprise contre un caractère comme celui du prisonnier de Sainte- Hélène, et bien cruelle en considérant l'état de sa santé. Quant k lui , il était pour ainsi dire ranimé par cetCe scène étrange, comme s'il avait entendu retentir encore ce bruit du canon , qui avait tant
résonné jadis k ses oreilles. Sir Hudson Lowe n'osa pas insister, et se borna U des menaces, desquelles on ne devait plus attendre aucune suite sérieuse après la déconvenue qu'il venait d'essuyer. A cette époque, c'est-k-dire vers la fin de 1819, arrivèrent h Sainte-Hélène les personnages envoyés par le cardinal Fesch. Cétaient un jeune médecin italien du nom d'Antomarchi, ayant quelque esprit, peu d'expérience et une extrême présomption -, un bon vieux prêtre, l'abbé Buonavlta, ancien missionnaire au Mexique , et enfin un jeune ecclésiasticiue, Tabbé Vijgnale, l'un et l'autre fort honnêtes gens , mais sans instruction et sans esprit. On leur avait adjoint trois ou quatre domestiques propres h remplir les emplois vacants danà la maison de l'Empereur, Ces nouveaux venus avant de se rendre h Longwood perdirent quelques jours, pendant lesquels ils acceptèrent les politesses du gouverneur, ce qui disposa peu favorablement le maître qu'ils venaient servir, et dont l'antipathie contre sir Hudson Lowe avait dégénéré en véritable passion. Napoléon leur pardonna bientôt en écoutant ce qu'ils lui racontèrent de sa famille, particulièrement de sa mère, de sa sœur Pauline, de ses frères Lucien et Joseph. Sa sœur et sa mère renouvelaient avec instance l'offre de se rendre a Sainte- Hélène ', Joseph et Lucien faisaient une proposition
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beaucoup plus accejplable , c'était de se succéder à'Longwood, et d'y passer chacun trois ans. — Napoléon n'attacha pas grande importance à ce projet, que sa mort, prochaine selon lui, rendait si vain^ maïs il en fut touché jusqu'au fond de Tâme.
n s'entretint de sa santé avec le jeune docteur Antomarchi , se laissa fort examiner par lui , sourit de ses raisonnements, et lui déclara^ comme h tous ses médecins j qu'il voulait mourir de ta maladie, et non des remèdes. II le chargea d'aller aux hôpitaux de la garnison pour étudier les altérations organiques .que le climat développait chez les Européens, lui disant qu'il pourrait y recueillir quel? ques lumières utiles pour l'accomplissement de sa mission. Il s'entretint ensuite avec les deux prêtres, et les trouva l'un et l'autre aussi naïfs qu'ignorants. — Je reconnais bien k ces choix, s'écria-t-il, mon oncle Fesch, Toujours le même esprit, le même discernement ! Ce médecin ne sait rien en croyant beaucoup savoir, et m' envoyer un tel docteur, à moi qui n'écouterais que Corvisaft, c'est vraiment perdre sa peine! Quant aux deux prêtres, je me suis entretenu avec eux de sujets religieux (car de , quels sujets s'entretenir lorsque la mort est si près?), maïs au premier entretien, les voilà hors de combat. Il me fallait un prêtre savant, avec lequel je pusse discourir sur les dogmes du christia-
dans sa chambre de manière k Tavoir toujours sous les yeui^. 11 revint au dépouillement des livres, n'y trouva pas Texemplaire de Polybe, qu'il désirait comme principal historien d'Annibal, et s'en plaignit vivement. Il rencontra plusieurs ouvrages qui avaient tirait h Thistoire contemporaine. II les lut avec avidité, tantôt souriant, tantôt s'irritant, cl se mit k les couvrir de notes.
Sa santé donnait chaque jour de plus vives inquiétudes, et de tout ce que lui avait dit le docteur Antomarchi une seule chose avait produit quelque impression sur son esprit, parce qu'elle s'accordait avec ce qu* avaient répété les docteurs O'Meara et Stokoe, et avec ce qu'il avait éprouvé lui-même, c'est que l'exercice lui était indispensable, et que c'était l'unique moyen de guérison. Cette médecine était effectivement la seule k laquelle il eût quelque confiance, mais sa répugnance k sortir suivi d'un officier k cheval était toujours la même. Le docteur Antomarchi lui dit alors que le cheval était un bon exercice, mais qu'il y en avait d'autres, et que bêcher la terre serait tout aussi sain. Ce fut pour Napoléon un véritable trait de lumière, qui lui procura quelques bons moments, les dernière de sa vie.
Sur-le-champ il résolut de se livrer k ce nouvel exercice, et obligea la colonie entière k s'y livrer avec lui. On entrait dans Tannée 1820, et le temps
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était magnifique. Napoléon voulut que tout le monde h Longwood , levé comme lui k quatre heures du matin, prit la bêche et travaillât au jardin. Personne n'était exempt de cette corvée, et toiis ses compagnons d'exil, depuis MM. de Montholon, Bertrand, Marchand, jusqu'aux derniers domestiques, même les Chinois, travaillaient sous sa direction. Cette occupation apportant une diversion aux ennuis de l'exil leur plaisait h tous, mais elle leur aurait déplu qu'ils s'y seraient prêtés volontiers, en voyant qu'elle faisait du bien à leur maître , et qu'elle l'amusait. Effectivement en très-peu de jours l'amélioration fut visible, et comme a la fin de l'année précédente, son teint moins livide, ses jambes moins enflées, son dégoût des aliments moins prononce, ses vomissements moins fréquents, pouvaient faire espérer un rétablissement durable. Depuis longtemps Napoléon avait quitté l'habit militaire , et n'en avait conservé que la culotte blanche et les bas de soie, surmontés d'un habit civil. Il prit alors le costume des planteurs. Vêtu d'une étoffe de l'Inde blanche et légère, la tête couverte d'un chapeau de paille, un bâton k la main , il dirigeait les travaux en véritable officier du génie. Son premier ouvrage consista dans un épaulement en terre gazonnée qu'il opposa au vent du sud-est , et qui fut bientôt assez élevé pour ga-
rm^k le jardin et la maison de ce vent odieux. Puis il transplaptâ des arbres , des citronniers , et notamment un chêne , arbre si désiré de lui , et qui seul a survécu de ce jardin cultivé par ses glorieuses mains. L'eau manquait^ et il la fit venir d'un réservoir que sir Hudson Lowe avait ordonné de construire au pied du pic de Diane. Cette eau adroitement dirigée dans le jardin de Longwood le couvrit bientôt de verdure, car sous ces climats dévorants, si Teau se joint au soleil, la végétation pousse à vue d'oeil. Napoléon eut en peu de temps des légumes, et il prit plaisir k les faire servir sur sa table. Sir Hudson Lowe averti des nouveaux goûts de l'illustre captif, lui fit offrir des plantes, des instruments, des ouvriers. Napoléon accepta une partie des offres du gouverneur, et au bout de deux mois, grâce aux efforts de toute sa maison, son jardin avait changé de face, et avec le jardin sa santé et son humeur. Il travaillait et faisait tra* vailler dès quatre heures du matin jusqu'à dix ou onze heures , moment où la chaleur devenait incommode. Alors il déjeunait sous^ une tente avec ses gens assis à deux tables, une pour lui et ses principaux compagnons d'exil, l'autre pour ses domestiques. Après le déjeuner il prenait du repos, eh faisait prendre à tous , puis finissait la journée en continuant ses lectures et ses dictées.
Le lendemain il recommençait avec le même zèle, et dans cette animation d'esprit qui ne devait se soutenir que bien peu de temps, il reparaissait gai, aimable, tour k tour spirituel ou profond. Quelquefois , h propps de la végétation ou de quelques insectes , il s'élevait sur Dieu et la création aux plus hautes , aux plus éloquentes considérations. D'autres fois il traduisait en images pt^ quantes et pittoresques des vérités physiques qui se révélaient k lui par la simple observation des faits. Un de ses domestiques chinois en creusant un des canaux d'arrosage avait atteint la racine d'un if, et comme Marchand signalait ce dommage , Napoléon disait a ce dernier : Si tu avais faim, et qu'un repas succulent fût servi derrière toi , tu te retournerais bien pour assouvir ton appétit. Eh bien, cet arbre fera de même. Ses racines, qu'on est forcé d'atteindre ici , se détourneront en arrière, et l'arbre après avoir souffert un moment reprendra sa vigueur. —
En travaillant ainsi de ses mains il avait pu reprendre son travail de tête, car avec ce retour de santé, dû k un retour de vie active , il s'était produit chez lui un réveil d'esprit tout k fait remarquable. Il dictait la vie de César alors, ou bien chargeait de notes saisissantes certains ouvrages contemporains qu'on lui avait envoyés d'Europe. Il
avait annoté déjà les œuvres de M. de Pradl-, en ce moment, commencement de 1820, il s'était rais h annoter Touvrage sur les Cent- Jours de M. Fleury de Chaboulon, jeune homme rempli de bonnes intentions, mais parlant souvent de ce qu'il ignorait ou ne comprenait pas. Napoléon avait attaché au\ pages de cet ouvrage des notes pleines d'indulgence pour Tàuteur et de révélations curieuses pour rhistoire. 11 s'occupait aussi , ^t d*une nianière toute différente, d'un livre autrement sérieux, celui du général Rogniat , sur les principes de la guerre. Le général Rogniat avait été un oflicier du génie des plus remarquables-, mais un esprit peu juste et malveillant déparait ses qualités militaires. Son ouvrage, outre qu'il était la plupart du temps chimérique » était un acte peu généreux envers le détenu de Sainte-Hélène, qu'il avait servi avec soumission et qu'il dénigrait aujourd'hui sans ménagement. Napoléon ressentit au sujet de ce livre une véritable colère, sans inquiétude du reste pour sa gloire. — Si le grand Frédéric , dit-il , vivait et critiquait mes campagnes, cela pourrait devenir sérieux, et en tout cas j'aurais de quoi lui répondre^ mais ces gens-la , ajoutait-il en parlant du général Rogniat et de quelques autres, ne sont pas capables de m'alarmer. — Quoique traitant de la sorte le général Rogniat, il lui fit l'honneur d'une réponse
en forme de notes , laquelle vaudra h Touvrage ainsi annoté une immortalité qu^il n'aurait certainement pas obtenue sans ce secours. Napoléon dans ses notes a tracé, en un style sans pareil par là clarté , la concision , la vigueur, les principes de son art jusqu'en leurs moindres détails , et il y a joint ce dont il était plein, un précis en quelques pages des campagnes des plus célèbres capitaines. Jamais on ne parla plus grandement et plus simplement de choses plus grandes, car les hommes et les choses dont il s'agissait, c'étaient Alexandre, Ânnibal, César, Frédéric, Napoléon, et leurs actions ramenées k des principes générauiL sur la politique et la guerre. Ajoutons que la médiocrité dénigrante ne fut jamais châtiée plus cruellement et de plus haut.
Mais ce fut la le dernier éclair de son génie, et on peut dire de sa vie. Ayant déployé pendant quelques mois une activité singulière, il déclina rapidement avec la belle saison, et sa santé, dans la seconde partie de l'année 1820, fut des plus mauvaises. De nouveau il devint sédentaire, triste, paresseux de corps, paresseux même d'esprit, et n'eut que le temps d'achever les vies de César, de Turenne et de Frédéric. Enfin vers les derniers mois de 1820 la saison, redevenue belle dans cet hémisphère , ne put le ranimer. Il ne faisait plus
d*exercice, sentait ses jambes enfler, ses pieds se refroidir, son estomac se soulever à la présence des aliments. De ce mopient, il ne douta plus de sa fin prochaine, et, s^uf le regret de n'avoir pas achevé tout ce qu'il avait projeté d'écrire , il vit approcher la mort avec une sorte de satisfaction.
Jamais il n'avait songé sérieusement k uae évasion. L'ile était surveillée de manière k ne pas laisser passer le moindre esquif, et d'ailleurs la garde autour de sa personne était telle , qu'il lui eût été impossible de se dérober pendant plus de quelques heures sans être retrouvé , fût-il caché dafus les plus profonds replis de Tile. Il se peut même que l'aversion qu'il éprouvait pour l'officier chargé de le suivre eût pour motif principal l'impossibilité d'échapper ainsi k ses gardiens. Toujours est-il qu'il regardait une évasion comme a peu près impraticable. Une autre raison plus forte encore le portait k n'y pas songer. Contemplant la marche des choses en profond observateur, il s'apercevait tous les^ jours que, sans oublier sa gloire, le monde s'arrangeait de manière k se passer de lui. Il se considérait par ce motif comme k jamais exclu de la scène. Sa seule espérance eût été d'obtenir un autre séjour. Mais, bien qu'il remarquât un changement dans les esprits en Angleterre, il ne regardait pas le ^triomphe des whigs comme très-prochain , et ne
supposait pas d'ailleurs qu'ils fussent jamais capables de lui rendre la liberté. Il avait reçu de lord et làdy Holland de touchants témoignages d'intérêt , car cette noble famille avait pensé qu'on pouvait garder ce grand captif sans le torturer. Elle lui avait envoyé des livres, des fruits, des vins, et ce qui était plus doux pour lui , des assurances de sympathie qui lui prouvaient qu'il n'était pas l'objet de la baine universelle. Mais de ces témoignages individuels k une grande résolution du gouvernement en sa faveur, il y avait loin. Il était donc sans espérance, et la mort est l'espérance de qui n'en a plus. Quelques écrits à terminer étaient un motif d'accepter une prolongation de vie , mais un faible motif pour la désirer, car que pouvaient ajouter k sa renommée quelques pages de plus? Précieuses pour un très-petit nombre d'hommes capables de les juger, elles n'ajouteraient pas un atome à l'immensité de sa gloire. Il voyait donc la mort sans cette horreur qu'elle inspire aux êtres animés, et si , dans certains instants, il se retrouvait encore chez lui quelques-uns de ces appétits obscurs de la vie qui sont un pur effet de l'instinct physique , son âme entière accueillait la mort comme une amie, qui venait de ses mains lui ouvrir Taffreuse prison de Sainte-Hélène. D'ailleurs des circonstances de détail le confirmaient dans cette disposition.
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M. de Mon tholon, malgré le dépari de sa femme et de ses enfants, restait a Sainte-Hélène sans laisser apercevoir le moindre désir de les suivre, mais ce dévouement ne pouvait être éternel, car il fallait bien que le général finit par songer ï sa famille , retournée sans lui en Europe. La famille Bertrand, logée a quelque distance de Longw'ood, toujours assidue mais triste, avait aussi de nombreux enfants à élever ,v et ne pouvait pas plus longtemps négliger ce devoir. Madame Bertrand en effet avait fait annoncer respectueusement a Napoléon qu'elle quitterait bientôt Sainte-Hélène pour ce motif. Bien que très^éloigné de blâmer une telle détermination, Napoléon en fut vivement affecté. Il comprit que le grand maréchal ne pouvait pas laisser sa femme partir seule pour un aussi long voyage que celui d'Europe ^ et il l'autorisa à prendre un congé, dont la durée devait dépendre des circonstances. Bien que la famille Bertrand , par la distance qui la séparait de Longwood , par la nature de son humeur, apportât moins de douceur a sa vie que la famille Moutholon» il appréciait la noble probité du grand maréchal, l'élévation de cœur de sa femme , et il fut tcès-sensible au cha^ grin de voir la colonie exilée bientôt réduite k M. Marchand tout seul. — Tu n'as point d'enfants a élever, disait-il à ce dernier, et tu me fermeras
les yeux. Tu me feras la lecture, tu écriras encore quelques pages, et puis tu partiras. Mais, je le vois , il est temps que je m'en aille. —
Eniin s'ouvrit cette année 1821 , qui devait être pour Napoléon la dernière de sa grande existence. Au commencement de janvier, il éprouva une amélioration de quelques jours , mais qui ne se soutint pas. -r- C'est un répit d^une semaine ou deux , dît-il, après quoi la maladie reprendra son cours. — Il dicta encore k Marchand quelques pages sur César^ et ce furent les dernières. A peu près à cette époque, on apprit par les journaux la mort de sa sœur Élisa. II y fut très-sensible. C'était la première personne de sa famille qui mourait de-^ puis qu'il avait lâge de raison. — Allons, dît-il, elle me mofitre te chemin; il faut la suivre, — Bientôt les symptômes qui s'étaient déjà produits reparurent avec toute leur force. Napoléon avait le teint livide, le regard toujours puissant, mais les yeux caves, les jambes enflées, les extrémités froides, l'estomac d'une susceptibilité telle qu'il rejetmt tous les aliments avec accompagnement de matières noirâtres. Le mois de février s'écoula ainsi sans aucune amélioration , et en amenant au contraire des symptômes plus graves. Ne digérant aucun aliment, l'auguste malade s'affaiblissait chaque jour. Une soif ardente commençait à le
tourmenter*, son pouls si lent s'animait et devenait fiévreux. Il aurait voulu ^e Tair, et il ne pouvait hn supporter l'impression. La lumière le fatiguait-, il ne quittait plus les deux petites chambres où étaient tendus ses deux lits de campagne , et se faisait transporter de l'un^ l'autre. 11 ne dictait plus, mais il se faisait lire Homère et les guerres d'Annibal dans Tite-Live , ne pouvant se les faire lire dans Polybe qu'il n'avait pu se procurer.
Le mois»4e mars amena un état plus grave encore, et le 17, désirant respirer librement, il se fit mettre en voiture, mais a peine en plmn air il faillit s'évanouir, et fut replacé 4ans le lit où il devait expirer. — Je ne suis plus, dit-il, ce fier Napoléon que le monde a tant vu k cheval. Les monarques qui me persécutent peuvent se rassurer, je leur rendrai bientôt la sécurité... — Les fidèles serviteurs de Napoléon ne le quittaient pas. Marchand et Montbolon veillaient jour et nuit k son chevet, et il leur en témoignait une extrême gratitude. Le grand maréchal avait annoncé que ni lui ni sa femme ne partiraient , et Napoléon l'en avait cordialement remercié. Le grand maréchal demandant pour sa feoime la permission àele visiter : Je ne suis pas bon k voir, avait-il répondu. Je recevrai madame Bertrand quand je serai mieux.
Dités-lui que je la remercie du dévouement qui Ta retenue six années dans ce désert. —
Arrivé k cet état désespéré, ne sortant plus, ne voyant que ses amis les plus chers , ne pouvant supporter ni l'air ni la lumière, il était devenu pour ses gardiens absolument invisible. Le malheureux Hudson Lowe en était saisi de terreur, comme si une maladie aussi grave ^ et le chagrin qui éclatait sur tous les visages k Longwood , avaient pu être une feinté destinée a cacher une évasion. L'officier dé service , plein d'égards, n'avait aucun doute, et tâchait de rassurer lé gouverneur en lui disant que la maladie était vraie, et qu'il était inutile de tourmenter Tilhistre captif pour chercher k le voir. Sir Hudson Lowe ne partageait guère cette sécurité , et trouvait les commissaires aussi inquiets que lui. L'Autriche avait rappelé M. de Sturmer, car elle savait bien qu'il n'y avait pas a craindre que l'Angleterre laissât jamais échapper sa proie, et dès lors la présence d'un envoyé autrichien ne servait qu'a la rendre responsable aux yeux de Topinioii universelle des traitements infligés au gendre de François IL M. de Baltnain avait épousé la fille dé sir Hudson Lowe, et partageait en général son avis. Quant k M. de Montchenu , le comnris^saire français, il désirait ardeiâment acquérir la certitude de la présence du prisonnier, et voulait
qu'on prit les moyens nécessaires pour sorlir du doute où Ton était. Sous Tempire de ces. impressions , sir Hudson Lowe ordonna enfin k l'officier de service de forcer la porte du malade, s'il le falfait, pour s'assurer de sa présence, car il y avait q^uinze jours qu'on n'avait pu s'en convaincre de ses propres yeux., L'officier de service, se condui* sant avec une extrême délicatesse, fit part à MM. Marchand et de Montholon de son embarras, en leur affirmant du reste qu'il n'exécuterait pas l'ordre de forcer la porte^de Napoléon, mais les supplia de le tirer de peine en lui fournissant le moyen de l'apercevoir. M. de Montholon qui ne voyait pas toujours, comme le grand maréchal, l'honneur de Napoléon en jeu dans ces tracasseries, s'entendit avec l'officier de service qu'il fit placer a une dès fenêtres, puis entr'ouvrit cette fenêtre au moment ou on transportait le malade d'un lit à l'autre. L'officier put voir sa noble figure déjk décolorée et amaigrie par la mort, et se hâta d'écrire au gouverneur qu'on ne jouait point a Longwood une afireuse comédie* —
A peine ce malheureux gouverneur était-il déli^ vré d'une crainte qu'il était assailli par une autre» et après avoir appréhendé une évasion, il se reprochât maintenant de laisser mourir son prisonnier sans secoursi II insista donc pour faire adjoindre
un médecin de l'île au docteur Antomarchi, ce qui lur procurerait un témoin quotidien de la présence de Napoléon \ des nouvelles de sa maladie, et servirait de réponse à ceux qui en Europe Taccuseraient d'avoir privé le glorieux malade des secours de Tart, Le docteur Antomarchi demandait luimême pour sa responsabilité qu'on lui adjoignit un ou deux médecins. Mais Napoléon s'y refusait , ne voulant pas qu'on le tourmentât pour des essais de guérison au succès desquels il ne croyait point. Pourtant il y avait a Sainte-Hélène un médecin, appartenant au 20" régiment , et jouissant de Testîme générale. Napoléon, cédant aux instances de ses amis, consentit a l'admettre auprès de lui, Taccueillit avec bienveillance, lui répéta ce qu'il avait déjà dit plusieurs fois en parlant de sa santé, que c'était une bataille perdue, feignit d'accepter ses conseils, mais ne les suivit point, voulant, disaitil, mourir eii repos.
Il était ainsi arrivé aux derniers jours d'avril , n'ayant aucune espérance , n'en cherchant aucune, et regardant sa fin comme très-prochaine. Il résolut alors de faire son testament. Il Tui restait environ quatre millions chez M. Laffite, plus les intérêts de ce capital, et quelques débris d'une somme d'argent confiée au prince Eugène. Sur cette dernière somme il avait pris deux ou trois cent mille francs,
par l'intermédiaire de M. de Las Cases , lorsque celui-ci était retourné en Europe. Il avait pu ainsi sauver sa réserve de 350,000 francs en or qu'il avait apportée a Sainte-Hélène. Il en fit la distribution entre M. de Montholon , le grand maréchal. Marchand et sçs autres serviteurs, pour leur fournir k tous le moyen de retourner en Europe et d'y faire leur premier établissement. Sur les quatre millions environ restant en France, il en laissa deux k M. de Montholon, pour lui assurer un bien-être suffisant , 700 ou 800 mille francs à la famille Bertrand, environ 500 mille k Marchand. II donna en outre à ce dernier le collier en diamants de la reine Hortense, et il l'adjoignit k MM. de Montholon et Bertrand comme exécuteur testamentaire, en récompense d'un dévouement qui ne s'était pas démenti. Il fit a ses autres serviteurs des legs proportionnés k leur condition, s'étudiant k leur ménager k tous une existence après sa mort. Quoique médiocrement satisfait du docteur Antomarchi, reconnaissant ses soins, il lui légua 100 mille francs, songea aussi k l'abbé Vignale, qui seul était resté des deux prêtres envoyés k Sainte-Hélène, et ne négligea pas même ses domestiques chinois, qui l'avaient bien servi. Ayant pourvu au sort de chacun selon ses moyens, il réunit les objets de quelque valeur, qui pouvaient
être pour ceux auxquels il les laisserait de grands souvenirs , et par son testament même en disposa en faveur de son fils , de sa mère , de ses sœurs , de ses frères. Il n'oublia point la généreuse lady Holland, et lui légua une de ses tabatières. A ces legs il ajouta quelques paroles d'attachement pour Marie-Louise. Il ne conservait aucune illusion sur cette princesse, mais il voulait honorer en elle la mère de son fils.
II consacra plusieurs jours ^ arrêter ces dispositions, puis a les écrire, et s'interrompit à diverses reprises ^ vaincu par la fatigue et les souffrances. Enfin il en vint a bout, et, fidèle à son esprit d'ordre, il fit rédiger un procès-verbal de la remise h ses exécuteurs testamentaires de son testament et de tout ce qu'il possédait , afin qu'aucune contestation ne pût s'élever après sa mort. Il recommanda qu'on observât k ses funérailles les rites du culte catholique , et que sa salle k manger, dans laquelle on lui disait la messe, fût convertie > en chapelle ardente. Le docteur Antomarchi , écoutant ces prescriptions adressées k l'abbé Vignale, ne put se défendre d'un sourire. Napoléon trouva que c'était manquer de respect k son autorité, k son génie, k sa mort. — Jeune homme, lui dit-il d'un ton sévère, vous avez peut-être trop d'esprit pour croire en Dieu : je n'en suis pas Ik... N'e&t
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pas athée qui veut. — Cette leçon sévère , donnée en des termes dignes du grand homme expirant , remplît d'embarras le jeune médecîn , qui -se confondit en excuses , et fit profession des croyances morales les plus saines.
Ces préparatifs de mort avaient fatigué Napoléon et pour ainsi dire hâté sa fm. Néanmoins il éprouva une sorte de soulagement moral et physique en voyant ses affaires définitivement réglées, et le sort de ses compagnons assuré selon ses moyens. Souriant a la mort avec autant de dignité que de grâce, il dit k Montholon et k Marchand qui ne le quittaient point : Après avoir si bien mis ordre à ses affaires, ce serait vraiment dommage de ne pas mourir. —
La fin d*avril était arrivée, et k chaque instant le mal devenait plus menaçant et plus douloureux. Les spasmes, les vomissements, la fièvre, la soif ardente, ne cessaient pas. Napoléon prenait de temps en temps quelques gouttes d'une eau fraîche qu'on avait trouvée au pied du pic de Diane , dans l'exposition où il aurait voulu que sa demeure fût placée, et il en ressentait un peu de bien. — Je désire, dit-il, être enterré sur les bords de la Seine, si c'est jamais possible, ou a Ajaccio dans rhéritage de ma famille , ou enfin si ma captivité doit durer pour mon cadavre , au pied de la fon-
taîne k laquelle j*ai dt quelque soulagement. — On le lui promit avec des larmes, car on ne lui cachait plus un état qu'il voyait si bien. — Vous allez, dit-il h ses amis qui Tentouraîent , retourner en Europe. Vous y reviendrez avec le reflet de ma gloire, avec l'honneur d'un noble dévouement. Vous y serez considérés et heureux. Moi je vais rejoindre Kléber, Desaix , Lannes , Masséna , Bessîferes, Duroc, Ney!... Ils viendront h ma rencontre... ils ressentiront encore une fois Tivresse de la gïoire humaine... Nous parlerons de ce que nous avons fait, nous nous entretiendrons de notre métier avec Frédéric, Turenne, Condé, César, Annibal... Puis s'arrêtant Napoléon ajouta avec un singulier sourire ^ A moins que là-haut comme ici-bas on n^ait peur de voir tant de militaires ensemble. — Ce léger badinage mêlé k ce langage solennel émut vivement les assistants. Le 1" mai, Tagonie sembla s'annoncer, et les souffrances devinrent presque continuelles. Le 2, le 3, Napoléon parut consumé par la fièvre , et en proie k des spasmes violents. Dès que la souffrance lui laissait quelque répit, son esprit se réveillait radieux, et il montrait autant de lucidité que de sérénité. Dans l'un de ces intervalles, il dicta sous le titre de première et seconde rêverie , deux notes sur la défense de la France en cas d'invasion. Le 3, le délire com-
menca , et k travers ses paroles entrecoupées on saisit ces mots : Mon fils.,, l'armée.,, Demix,.. — On eût dit k nne certaine agitation qu'il avait une dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4, Tagonie dura sans interruption, et la noble figure du héros parut cruellement tourmentée. Le temps était horrible, car c'était la mauvaise saison de Sainte-Hélène. Dés rafales de vent et de pluie déracinèrent quelques-uns des arbres récemment plantés. Enfin le 5 mai, on ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon agenouillés autour de son lit épiaient les dernières lueurs de la vie. Malheureusement ces dernières lueurs étaient des signes de cruelles souffrances. Les officiers anglais placés k Textérieur recueillaient avec un intérêt respectueux ce que les domestiques leur apprenaient des progrès dç Tagonie. Vers la fin du jour la douleur s'affais^ sant avec la vie, le refroidissement devenant général , la mort sembla s'emparer de sa glorieuse victime. Ce jour7lk le temps était redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière, et où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne res-
pirait plus, et s'écrièrent qu'il était mort. Ils couvrirent ses^ mains de baisers respectueux, et Marchand qui avait emporté k Sainte-Hélène le manteau que le Premier Consul portait a Marengo^ en revêtit son corps, en ne laissant k découvert que sa noble tète.
Aux convulsions de l'agonie, toujours si pénibles à voir, avait succédé un calme plein de majesté. Cette figure d'une si rare beauté, revenue à la maigreur de sa jeunesse et revêtue du manteau de Marèngo, semblait avoir rendu a ceux qui la contemplaient le général Bonaparte dans toute sa gloire.
Le gouverneur, le commissaire français voulurent repaître leurs yeux de ce spectacle, et montrèrent devant cette mort aussi extraordinaire que la vie qu'elle terminait, le respect qu'ils lui de^ vaient.
Napoléon avait expié , durant les six années qui venaient de çi' écouler, la peur qu'il causait au monde, et ceux qui étaient chargés de le détenir avaient cédé k cette peur, avec plus ou moins Ae cruauté (car là peur est cruelle), selon qu'ils étaient plus ou moins éloignés de la victime. Les officiers de service la voyant de près, ne pouvaient s'enàpêcher de s'intéresser k elle, et d'alléger ses fers, quand ils en avaient le moyen. Sir Hudson Lowe
qui ne la voyait pas direclement, était tracassier, quelquefois persécuteur par défiance ou ressentiment, et parfois aussi se laissait attendrir au récit des souffrances de son prisonnier. A deux mille lieues de là, lord Bathurst ne voyant absolument rien des souffrances de la victime, et tout plein des passions de l'Europe, s'était montré impitoyable. Il a laissé ainsi un triste legs à sa patrie, car, si la justice dit qu'on avait le droit de garder Napoléon, elle dit aussi qu'on n'avait ni le droit de le torturer, ni celui de l'humilier.
Conformément aux instructions' de Napoléon, son autopsie fut faite, et on dut en conclure qu'un cancer k l'estomac avait été la cause principale de sa mort. Le foie légèrenient tuméfié attestait que le climat avait exercé une certaine influence sur son état, mais la moins décisive. Ce qui est incontestable, c'est que le chagrin, le désespoir caché , le défaut d'exercice surtout, avaient précipité la marche de la maladie, et avancé sa fin d'un nombre d'années impossible k déterminer.
L'inspection du corps révéla plusieurs blessures, quelques-unes très-légères , et trois fort distinctes. De ces trois la première était à la tête, la seconde au doigt annulaire de la main gauche, la troisième à la cuisse gauche , celle-ci très-profonde , provenant d'un coup de baïonnette reçu au siège de
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Toulon. C'est la seule dont rorigiue puisse être historiquement assignée. Des mesures prises et de la description exacte du cadavre, il résulte que Napoléon avait cinq pieds deux pouces (pieds français), le corps bien proportionné dans toutes ses parties, le pied et la main remarquables par la régularité de leur forme, les épaules larges, la poitrine développée, le cou un peu court, mais portant ferme et droite là tète la plus vaste, la mieux conformée dont la science anatomique ait constaté Texistence , enfin un visage dont la mort avait respecté la beauté , dont les contemporains ont conservé un souvenir ineffaçable, et dont la postérité, en le comparant aux plus célèbres bustes antiques, dira qu'il fut un des plus beaux que Dieu ait donnés pour expression au. génie. Sa vie si pleine et qui semble comprendre des siècles, n'avait duré que cinquante-deux ans. MM. de Monthplon et Marchand l'avaient revêtu de Tuniforme qu'il portait le plus volontiers, celui des chasseurs de la garde, et du petit chapeau qui avait toujours recouvert sa-tête puissante. Un seul prêtre et quel- . ques amis prièrent pendant plusieurs jpurs près de ce corps inanimé : éclatant contraste (conforme^ toute cette fin de carrière) d'une profonde solitude autour de l'homme que l'univers avait entouré et adulé! Pourtant, a l'honneur du soldat, il faut dire
que les militaires anglais né cessèrent de défiler autour de son cercueil pendant qu'il resta exposé. Enfin , lorsque le tombeau qui devait le contenir, et qui avait été placé près de la fontaine à laquelle il avait dû un peu de soulagement, fqt terminé, ses amis, survis du gouverneur, de l'état-major de File, des soldats de la garnison, des marins de Tescadre, le portèrent au lieu où il devait reposer, jusqu'au jour ou, selon ses désirs, il a été transporté sur les bords de la Seine. Les soldats anglais firent entendre k ce corps inanimé les derniers éclats du canon , et ses compagnons d'exil , après s'être. agenouillés sur la tombe qui venait de recevoir la plus grande existence humaine depuis .César et Charlemagne, se préparèrent k regagner TEurope. Pour achever la longue suite de leçons qui sortent de cette tombe , ajoutons qu'ils furent accueillis avec un intérêt général , même en Angleterre, et que l'infortuné Hudson Lowe, simple exécuteur des volontés de son gouvernement,^ fût reçu avec froideur par ses compatriotes^ avec ingratitude par les ministres auxquels il avait obéi , et par ses amis eiix-mêmés avec une sorte d'embarrafe. Éternelle justice d'en haut, déjà visible ici -bas I Napoléon avait expié a Sainte-Hélène les tourments causés au monde, et ceux qui avaient été chargés de le punir expiaient le tort
de n'avoir pas respecté en lui la gloire et le génie !
Avant de terminer cette histoire, qu'on nous pardonnera d'avoir rendue si longue en considération de l'immensité des événements qu'elle embrasse, il nous reste à prononcer sur le personnage extraordinaire qui la remplit tout entière le jugement de la postérité, autant du moins qu'il appartient à un homme de s'en- faire l'interprète, cet homme fût-il aussi juste , aussi éclairé que nous aurions non pas la prétention, mais le désir de l'être.
Napoléon était né avec un esprit juste, pénétrant, vaste, universel, et surtout prompt, avec un caractère aussi prompt que son esprit. Toujours eii toutes choses il allait droit et sans détour au but. S'agissait-il d'un raisonnement, il trouvait à l'instant l'argument péremptoire, d'une bataille k livrer, il découvrait la manœuvre décisive. En lui, concevoir, vouloir, agir, étaient un seul acte indivisible, d'une rapidité incroyable, de manière qu'entre la pensée et l'action il n'y avait pas un instant perdu pour réfléchir et se résoudre. A un génie ainsi constitué opposer une objection médiocre , une résistance de tiédeur, de faiblesse ou de mauvaise volonté, c'était le faire bondir comme le torrent qui jaillit et vous couvre de son écume,
si vous lui opposez un obstacle inattendu. S'il eût embrassé Tune de ces carrières civiles où Ton ne parvient qu'en persuadant les bommes, eu les gagnant à soi , peut-être il se fût appliqué k modérer, à ralentir les mouvements de son humeur fougueuse, mais jeté dans la carrière de la force, c'^est-k-dire dans celle des armes, y apportant la faculté souveraine de découvrir d'un coup d'œil ce qu'il fallait faire pour vaincre, il arriva d'un premier élap a la domination de l'Italie, d'un second k la domination de la République française , d'un troisième k la domination de l'Europe, et quel miracle alors que cette nature que Dieu avait faite si prompte, que la victoire avait faite plus prompte eucore , fût brusque , impétueuse , dominatrice ,. absolue dans ses volontés I Si hors du champ de bataille il se prêtait quelquefois aux inénagements qu'exigent les affaires civiles, c'était au sein du conseil d'Etat , et Ik même il tranchait les questions avec une sa^cité , une sûreté de jugemetii qui étonnaient, subjuguaient ses auditeurs, excepté d^ns quelques cag très-rares où l'insuffisance de son savoir, quelquefois aussi la passion, l'avaieiU un moment égaré. Tout avait donc concouru , la nature et les événemaits , pour faire de ce mortel le plus absolu, le plus impétueux deshommes.
Pourtant en suivant son histoire ce n'est pas tout de suite et tout entière qu'on voit se déployer cette nature si fougueusement dominatrice. Maigre, taciturne, triste même dans sa jeunesse, triste de cette ambition concentrée qui se dévore jusqu'à ce qu'elle éclate au dehors et arrive au but de ses désirs , il prend peu k peu confiance en lui-même , se montre parfois tranchant comme un jeune homme, reste morose néanmoins, puis, lorsque l'admiration commence a se manifester autour de lui , il devient plus ouvert , ^lus sereiil , se met a parler, perd sa maigreur expressive, se dilate eu un mot. Consul à vie, empereur, vainqueur de Marengo et d'Austerlitz , ne se contenant plus guère, mais toutefois se contenant encore, il semble k l'apogée de son caractère, et n'ayant alors qu'un demi-embonpoint, il rayonne d'une régulière et mâle beauté. Bientôt, voyant les peuples se soumettre , les souverains s'abaisser , il ne compte plus ni avec les hommes ni avec la nature. D ose tout, entreprend tout, dit tout, devient gai, familier, intempérant de langage, s'^épanouît complètement au physique et au moral , acquiert un embonpoint excessif, qui ne diminue en rien sa beauté olympienne, conserve dans un visage élargi un regard de feu , et si de ces hauteurs où on est habitué U le voir , i l'admirer , k le craindre , k le
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haïr, il descend pour être rieur, familier, presque vulgaire , il y remonte d'un trait après en être descendu un instant, sachant ainsi déposer son ascendant sans le comprcunettre^ et quand enfin on le croirait moins actif ou moins hardi , parce que son corps semble lui peser ou que la fortune cesse de lui sourire, il s'élance plus impétueux que jamais sur son cheval de bataille , prouvant que pour son âme ardente la matière n'a point de poids , le malheur d'accablement.
Telle fut cette nature extraordinaire , dans ses développements successifs. Maintenant , ^i on considère. Napoléon sous le rapport des qualités morales , il est plus difficile k apprécier , parce qu'il est difficile d'aller découvrir la bonté chez un soldat toujours occupé à joncher la terre de morts, l'amitié chez un homme qui n'eut jamais d'égaux autour de lui, la probité enfin chez un potentat qui était maître des richesses de l'univers. Toutefois, quelque en dehors des règles ordinaires que fût ce mortel, il n'est pas impossible de saisir çà et tk certains traits de sa physionomie morale.
La promptitude était son caractère en toutes choses. Il s'emportait, mais revenait avec une facilité merveilleuse, presque honteux de son emportement, en riant même s'il le pouvait sans manquer de maintien, et rappelant, caressant du
geste OU de la voix l'o^cier qu il avait désolé par un éclat de sa colère. Quelquefois aussi ses colères étaient feintes , et destinées k intimider des subalternes infidèles k leur devoir. Mais sincères , elles n'avaient que la durée d'un éclair, feintes, la durée du besoin. Dès qu'il cessait de commander et d'avoir à contenir ou k exciter les hommes, il devenait doux , simple, équitable, de cette équité d'un grand esprit qui connaît l'humanité , apprécie ses faiblesses, et les lui pardonne parce qu'il les sait inévitables. A Sainte-Hélène, dépouillé de tout prestige, ne pouvant plus rien pour personne , n'ayant sur ses compagnons d'infortune que l'ascendant de son esprit et de son caractère. Napoléon ne cessa (Je les dominer d'une manière absolue, se les attacha par une bonté inaltérable, k ce point qu'après l'avoir craint la plus grande partie de leur vie, pendant l'autre ils l'aimèrent. Sur les champs de bataille il s'était fait une insensibilité, on peut dire effroyable; jusqu'k voir sans émotion la terre couverte de cent mille cadavres, car jamais le génie de la guerre n'avait poussé aussi loin l'effusion du sang humain. Mais cette insensibilité était de profession, si on ose ainsi parler. Souvent en effet, après avoir rempli un champ de bataille de toutes les horreurs de la guerre , Napoléon le parcourait le soir pour
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faire lui-même ramasser les blessés, ce qui pouvait n'être qu'uB calcul, mais ce qui n'en était pas un, se jetait quelquefois a bas de cbeval pour s'a^ surer si dans un mort apparent ne restait pas un être prêt k revivre. A Wagram apercevant un beau jeune homme , revêtu de Tarmure des ,cuirasi»ers^ étendu par terre, le visage presque couvert d'un caillot de sang, il descendait vivement de cheval, soulevait la tête du blessé, l'appuyait sur. son genou, et avec un spiritueux actif réveillant la vie près de s'éteindre : // en reviendra, disait-il en sour riant... c'est aiuant de sauvé! — Ce ne sont pas la, certes, les mouvements d'une âme impitoyable. Ordonné jusqu'à l'avarice, disputant un centime à des comptables , il distribuait des millions a seç serviteurs, à ses amis, k des malheureux. Décoavrait-il qu'un de ses anciens compagnons d'Egypte, savant distingué , était dans la gêne sans le dire , il lui envoyait une somme considéraUe, en se plaignant du secret gardé^k son égaurd. En 1813, ayant épuisé toutes ses économies, et apprenan^t qu'une dame de grande naissance, et jadis de grande opulence , manquait presque du nécessaire, il lui envoyait sur sa cassette 24,000 francs de pension (en valant bien 50,000 aujourd'hui), puis informé qu'elle avait quatipe-vingts ansv ^^'^^''^ femme, ajoUtait-il , qu'on lui compte quatre années
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damnçe! — Ce rie sont pas Ik, nous le répétons^ les traits d'une àme sans bonté.
Ayant peu d'instants ^ donner aux afleetions privées; leè' écartant même par la distance à laquelle il s'était mis des autres hommes^ il s'attachait néanmoins avec le temps, s'attachait fortement, jusqu'à devenir indulgent, presque faible^ pour ceux qu'il aimait* C'est ainsi qu'à Tégard de ses proches , souvent irrité pai' leurs prétentions , et se montrant dur alors , il ne pouvait souifrir leur air chagrin, et pour les voir contents faisait quelquefois ce qu'il savait mauvais. Ne ressentant pour l'impératrice Joséphine qu'un goût que le temps avait dissipé, qu'une estime que beaucoup de légèretés avaient diminuée, il conserva pour elle, même après son divorce, une tendresse profonde, il accorda quelques larmes à Duix)c , mais en les cachant comme une faiblesse.
Quant a la probité , on ne sait comment la saisir chez un homme qui à peine arrivé au commandement disposa de richesses immenses. Devenu général en chef de l'armée d'Italie , maître des trésors de cette riche contrée, il mit d'abord son armée dans l'abondance, envoya à l'armée du Rhin de quoi la tirer de la misère, ne prit rien pour lui, tout au plus de quoi acheter une petite maison rue de la Victoire, qu'une amiée de ses
appointements aurait suffi à payer, et s'il fût mort en Egypte aurait laissé une veuve sans fortune. Était-ce fierté d'àme, dédain des jouissances vulgaires, honnêteté enûn? Probablement il y avait de tout k la fois dans cette espèce d'abstinence, qui ne fut pas sans exemple parmi nos généraux , mais qui alors conune toujours n'était pas commune. Il poursuivait Timprobité avec un acharnement inexorable, ce qui pouvait tenir k l'esprit d'ordre qu'il apportait en toutes choses-, mais ce qui était mieux , et ce qui approchait de la vraie probité , c'était le goût de la probité elle-même , quand il la rencontrait, c'était un véritable amour des honnêtes gens, poussé jusqu'à se complaire dans leur compagnie ^ et a le leur témoigner avec une sorte de vivacité.
Pourtant cet homme que Dieu , après l'avoir fait si grand, avait fait bon aussi, n'avait rien de la vertu , car la vertu consiste à se tracer du devoir une idée absolue , à lui soumettre tous ses penchants, à lui immoler tous ses appétits, moraux ou physiques , et ce ne pouvait être le cas de la nature la moins contenue qui fut jamais. Mais s'il n'eut a aucun degré ce qu'on appelle la vertu, it eut certaines vertus d'état, et celles notamment qui appartiennent au guerrier et au gouvernant. II était sobre , ne donnait presque rien aux satisfac-
tions des sens, sans être chaste ne fut jamais sur> pris dam$ un grossier libertinage , ne passait (hors les repas d'apparat) que peu d'instants à table, couchait sur la dure , avec un corps plutôt débile que fort , supportait sans s'en apercevoir des fatigues auxquelles auraient succombé les soldats les plus vigoureux, devenait capable de tout quand son âme était excitée par la poursuite des grandes choses, faisait mieux que de braver le péril, n'y pensait pas, et sans le rechercher ni l'éviter, se trouvait partout où sa présence était nécessaire pour voir, diriger, commander enfin. Si tel était chez lui le caractère du soldat, celui du général en chef n'était pas moins rare. Jamais on ne supporta les anxiétés d'un immense commandement avec plus de sang-froid, de vigueur, de présence d'esprit. Si quelquefois il était bouillant, colère même, c'est qu'alors tout allait bien, comme disaient les officiers habitués k son humeur. . Dès que le danger paraissait sérieux, il devenait calme, doux, encourageant, ne voulant pas ajouter au ^rouble qui naissait des circonstances celui qui se-^ rait résulté de ses emporteinents , se montrait d'une sérénité parfaite, par habitude de se dominer dans les situations graves, de calculer la portée des périls, de trouver le moyen d'en sortir, et de dompter ainsi là fortune. Né pour les grandes
exlrémités, et en ayant pris une habitude sans égalé, lorsqu'il s' était nais par la faute de son am^ bilion dans des positions affreuses, on le yoyait assister > en 1814 par exemple, au suicide de sji propre grandeur, avec un incroyable sang-fi^id, espérant encore quand persoQj^e n'espérait plus, parce <]u'il découyrait des ressources où personne n'en soupçonnait, ei en tout cas s'élevant sur le$ ailes du génie au-dessus de toutes les situations qui pouvaient lui échoir, avec la résignation d'un €sprit qui se rend justice , et .acceple le prix mérité de ses fautes.
Tel fut, selon nous, ce mortel si étrange, si divers, si multiple. Si. dans les traits principaux <le ce caractère on peut en détacher nn plus saillant que les autres, c'est évidemment l'intempér rance, nous parlons de Tintempérance morale, bien entendu. Prodige de génie et de passion, jeté dans le chaos d'une révolution, il s'y déploie, s'y développe, la domine, se substitue à elle et en prend l'énergie, l'audace, l'incontinence. Succédant k des gens qui ne se sont arrêtés en rien , ni dans la jertu ni dans le crime, ni dans l'héroiisaie ni dans la cruauté , entouré d'hommes qui n'ont rien refusé k leurs passions, il ne refuse rien aux siennes. Ils ont voulu faire du monde une répur blique universelle , il en ve^t faire une monarchie
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«gaiement universelle f ils en ont fait un chaos, il en fait une unité presque lyrannique; ils ont tout dérangé, il veut tout arranger-, ils ont voulu braver les souverains, il les détrône-, ils ont tué stir Fécliafaud, il tue sur les champs de bataille, mais en cachant le sang sous la gloire-, il immole plus d'hommes que jamais n'en ont immolé les conquérants asiatiques, et stir les terres restreintes d'Europe , couvertes de populations résistantes , il parcourt plus d'espace que les Tamerlan, les Gengiskan n'en ont parcouru dans les vides de l'Asie*
L'intempérance est donc le trait essentiel de sa carrière. De Ta il résulte que ce profond capitaine, ce sage législateur , cet administrateur consommé , fut le politique nous dirions le plus fou , si Alexandre n'avait pas existé. Si la politique n'était qu'esprit, certes rien ne lui eût manqué pour surpasser les hommes d'État les plus raffinés. Mais la politique est caractère encore plus qu'esprit, et c'est par là que Napoléon pèche. Ahl lorsque jeune en^ core,'n' ayant pas soumis le monde, il est obligé et résigné k compter avec les obstacles , il se montre aussi rusé, aussi fin, aussi patient qu'aucun autre! Descendant en 1796 en Italie avec une fi^ible armée, ayant k s'attacher les populations, il protège les prêtres, ménage les princes, quoi qu'en puis-
sent dire les républicarns de Paris. Transporté en Orient, ayant à craindre ]'antipatbie musulmane., il cherche k s'attirer les scheiks ai*abes , leur fait espérer sa conversion, quoi qu'en puissent dire les dévots de Paris , et réussit ainsi à se les attacher complètement. Plus tard, appliqué k une œuvre bien différente, celle du Concordat, il s'applique, par un prodigieux mélange d'adresse et d'énergie, à vaincre les préjugés de Rome , et ce qui les vaut bien , les préjugés des philosophes. Tout ce qu'il lui fallut en cette occasion de finesse, d'art, de constance, de force, nous l'avons exposé ailleurs, et de manière à prouver que rien ne lui manqua en fait de génie politique. Mais il n'était pas le inaître alors, il se contenait! Devenu tout-puissant il ne se contint plus, et du politique il ne lui resta que la moindre partie, l'esprit : le caractère avait disparu.
Pourtant , ajoutons pour son excuse , que si la politique est quelque part hors de saison^ c'est dans une révolution. Qui dit politique, dit reispect et lent développement du passé -, qui dit révolution au contraire, dit rupture complète et brusque avec le passé. La vraie. politique ^n effet c'est l'œuvre des générations, se transmettant un dessein, marchant a son accomplissement avec suite, patience, modestie s'il le faut, ne faisant vers le but qu'un
pas , deux au plus dans un siècle , et jamais n'aspirant à y arriver d'un bond : c'est l'œuvre d'Henri IV proj<itant, après avoir contenu les partis, d'aibaisser les maisons d'Espagne et d'Autriche unies par le sang et l'ambition, transmettant ce grand dessein à Richelieu, qui le transmet à Mazarin, qui le transmet k Louis XIV, lequel le poursuit, jusqu'à ce qu'en plaçant à tout risque son petit-fils sur le trône d'Espagne, il sépare à jamais TEspagne de l'Autriche : c'esl en Prusse l'œuvre du grand électeur commençant l'importance militaire de sa nation , suivi d'abord de l'électeur Frédéric III qui prend la couronne , puis de Frédéric-Guillaume I*'' qui pour soutenir le nouveau titre de sa famille s'applique a créer une armée et un trésor, enfin de Frédéric le Grand, qui , le moment de la crise venu , ajoutant l'audace a la longueur des desseins, fonde après un di^el de vingt ans avec l'Europe la grandeur de Ja Pnisse, et fait d'un petit électoral l'une des plus impor- . tantes monarchies du continent.
Il ne faut donc pas s'étonner si Napoléon, despote et révolutionnaire h la fois, ne fut point un politique, car s'il se montra un moment politique admirable en réconciliant la France avec l'Église, avec l'Europe, avec elle-même, bientôt en s'emportant contre l'Angleterre, en rompant la paix
d'Amiens, en projetant la monarchie universelle après Âusterlitz, en entreprenant la guerre d'Espagne qu'il alla essayer de terminer à Moscou, en refusant la paix de Prague, il fut pis qu'un mauvais politique, il présenta au monde le triste spectacle du génie descendua l'état d'un pauvre insensé. Mais, il faut le reconnaître, ce n'était pas lui seul, c'était la Révolution française qui délirait en lui, en son vaste génie.
Et cependant ce mauvais politique fut un sage législateur, un administrateur accompli, et l'un des plus grands capitaines qui aient paru sur la terre. C'est que, sous ces divers rapports, le tourbillon révolutionnaire, au lieu d'être un obstacle, fut au contraire une occasion et un moyen. Il faut donc pour achever notre tâche, l'envisager sous les divers rapports du législateur, de l'administrateur, du capitaine.
La véritable école où Napoléon se forma comme organisateur fut celle de la guerre, et il n'y en a pas une meilleure, plus forte et plus pratique. Pour le vrai capitaine , bien calculer ses mouvements généraux, puis une fois arrivé sur le terrain bien combattre, n'est qu'une moitié dé son art* Préparer ses ressources, c'est -k- dire recruter, instruire, vêtir, armer ses soldats au milieu des mouvements incessants et toujours si brusques de
la guerre, est Tautre moitié, et toutes deux si im* portantes qu'on ne saurait dire laquelle des deux l'est davantage. En un mot, or^jaiser et combattre, voilà les deux parties de leur art pour les vrais hommes de guerre. Pour les autres, et c'est malheureusement le grand nombre , recevoir de leur gouvernement leurs armées, les employer telles quelles, en se plaignant quelquefois de leur état sans songer a l'améliorer, est tout ce qu'ils savent faire. Il uen fut point ainsi du jeunie Bonaparte.
Franchissant les Apennins avec des soldats braves mais mourant de faim, son premier soin fut de porter sur les richesses de l'Italie une main discrète , probe, économe , d'en empêcher le gaspillage , de les employer a (aire vivre son armée dans l'abondance , et a tirer de la misère l'armée du Rhin qui devait concourir a ses desseins. Transporté en Egypte où les ressources négligées abour daient autant qu'en Italie , il sut pourvoir a tous les besoins des solckts , en allégeant le pays qu'il débarrassa des exactions des mameluks et dés incursions des Arabes. Ne pouvant recevoir de la mère patrie aucun matériel , il avait en quelques mois fabriqué de la. poudre, des fusils, des canons, des draps, tout ce qui lui manquait enfin dans cette contrée lointaine. L'une des calamités de l'Egypte, c'étaient les incursions des Bédouins^ fondant k
rimproviste sur les terres cultivées, pillant, puis s'enfuyant pour ainsi dire au vol. Un. jour voyant passer une caravane, il l'arrêta un nioment, fit monter sur un chanaeau un, deux, trois fantassins avec leurs vivres et leurs. cartouches, et cela fait, s'écria : Muintetiant nous sommes maîtres du désert. — Le lendemain il créa le régiment des dromadaires, qui portait k toute distance, avec là rapidité des Bédouins eux-mêmes, quelques centaines de fantassins éprouvés, et qui corrigea les tribus arabes de leur goût du pillage, pour tout le temps au moins que les. Français passèreiit en Egypte. Un coup d'œil jeté sur les choses suffisait ainsi a son génie organisateur pour lui enseigner ce qu'il fallait faire, le faire promptement et sûrement.
Arrivé au gouvernement de la France qu'il trouva dans un vrai chaos, il éprouva bien plus encore qu'en Egypte et en Italie le besoin d'y rétablir Tordre , le caUne et la prospérité.
La doter d'une constituti<m politique fut ce qui l'occupa le moins. Les amis de la liberté (et nous sommes du nombre) reprochent k Napoléon de ne ravoir pas donnée k la France. En partageant leurs sentinients, nous croyons qu'ils se trompent. Sous le rapport politique, en effet, il était impossible que Napoléon devint un organisateur définitif, car la forme de notre gouvernement devait varier
encore bien des fois sous le vent des révolutions , et la France, tantôt inclinant vers le pouvoir quand elle venait de soiiffrir des agitations de la liberté , tantôt inclinant vers la liberté quand elle venait de souffrir des excès du pouvoir, la France est allée flottant depuis trois quarts de siècle entre le despotisme et Tanarchie, comme un pendule déplorablement agité, sans se fixer, et sans qu'on puisse dire encore dans quelle forme elle s'arrêtera, bien qu'en observant la marche des choses on soit fondé a affirmer que ce ne sera pas celle ^u despotisme; Il ne pouvait donc, sous le rapport politique , être le législateur de la France, mais il pouvait l'être, et il le fut sous tous les autres.
Au lendemain des désordres de la Révolution, la politique qui naissait des circonstances-, c'était non pas la politique de liberté, mais la politique de réparation. Après la banqueroute, les réquisitions, les confiscations, les emprisonnements, les exécutions sanglantes, on voulait de l'ordre dans les finances, du respect pour les personnes et les propriétés, des armées victorieuses, mais non réduites à pilier pour vivre, du repos enfin et de la sécurité. Napoléon, animé dé l'esprit réparateur, était donc dans la vérité de son rôle et des besoins publics. Mettant la main a toutes choses à la fois avec une activité prodigieuse , il refit d'abord la législation
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civile et criminelle, et toute l'administration. Quand nous disons qu'il refi^la législation, nous n'entendons pas soutenir qu'il inventa le Gode civil , par exemple. Prétendre inventer en ce genre, ce serait prétendre inventer la société humaine qui n'est pas d'hier , et qui est aussi ancienne que l'apparition de l'honmie sur notre globe. Il existait en France des lois civiles, les unes empruntées au droit romain, telles que celles qui règlent les contrats entre les hommes, et qui ne sauraient varier de siècle en siècle, de pays en pays, et d'autres empruntées aux mœurs nationales, et essentiellement modifiables comme les mœurs, telles que celles qui président k l'oi^ganisalion de la famille, aux conditions du mariage, aux successions, etc. Les premières^ n'avaient besoin que d'être reproduites dans un style clair, précis, exempt des ambiguïtés qui enfantent les procès. Les secondes devaient être modifiées suivant les principes de la vraie égalité, qui ne veut pas que les hommes soient tous égaux en biens, en richesses, en honneurs, même quand ils sont inégaox en talents et en vertus, mais qui veut qu'ils soient tous soumis aux mêmes lois, astreints aux menées devoirs, punis des mêmes peines, payés des mêmes récompenses, que les enfants d'un même père aieot part égale à son héritage, sauf la faculté laissée k ce père de
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récompenser les plus dignes sans déshériter ceux, qu'il a le tort de ne point aimer. Sur ces points comme sur presque tous, la Révolution française avait oscillé d'un extrême à l'autre, suivant les entraînements auxquels elle était livrée. Il fallait s'arrêter au point juste, entre les tendances rétrogrades et les tendances follement novatrices en fait de mariage, d'héritage, de testament, etc. Napoléon n'avait que l'instruction qu'il est possible de recevoir dans une bonne école militaire; mais il était né au milieu des vérités de 1789, et ces vérités qu'on peut méconnaître avant qu'elles soient révélées, une fois connues deviennent la lumière a la lueur de laquelle on aperçoit toutes choses. Se faisant chaque jour instruire par MM. Portalis, Cambacérès et surtout Tronchet, de la matière qu'on devait traiter le lendemain au Conseil d'État, il y pensait vingt-quatre heures, écoutait ensuite la discussion, puis, avec un souverain bon sens, fixait exactement le point où il fallait s'arrêter entre l'ordre ancien et l'ordre nouveau , et de plus, avec sa IMiissance d'application, forçait tout le monde à travailler. 11 contribua ainsi de deux manières décisives a la confection de nos codes , en déterminant le degré de l'innovation , et en poussant J'oeuvre k terme. Plusieurs fois avant lui on avait entrepris celte œuvre, et cliaque fois cédant au vent du jour,
OU s'était livré à des exagérations dont bientôt on avait eu honte et regret, après quoi Tœuvre avait été abandonnée. Napoléon prit ce vaisseau échoué sur la riv^, le mit à flot et le poussa au port. Ce navire c'était le Code civil, et personne ne peut nier que ce code ne soit celui du monde civilisé moderne. C'est assurément pour un jeune militaire une belle et pure -gloire que d'avoir mérité d'attacher son nom à l'organisation civile de la société moderne, et c'en est une bien belle également pour la France, chez laquelle cette œuvre s'est accomplie! On pourra dire en effet que si l'Angleterre a eu le mérite de donner la meilleure forme politique des États modernes, la France a eu celui de donner par le Code civil la meilleure forme de l'état social, beau et noble partage de gloire entre deuK nations les plus civilisées du globe!
Tandis que Napoléon s'occupait ainsi de la législation civile , il appliquait aussi k Tadministration sa main expéditive et créatrice. Trouvant l'administration des provinces dans le même état que les autres parties du gouvernement, il fit comme pour la législation civile la part des notions du passé, des exagérations du présent, et, empruntant le vrai ici et là, il créa l'administration mo* derne. Le passé nous avait montré des étals provinciaux s'administrant eux-mêmes, et jouissant,
pour ce qui concernait les intérêts locaux , d'une étendue de pouvoirs presque complète. Pourvu qu'en fait de subsides la part de TÉtat fût assurée, la royauté laissait les* provinces faire ce qu'elles voulaient, soit par un reste de respect pour les anciens traités de réunion, soit parce qu'elle avait ce sentiment confus que , ne donnant aucune liberté au centre, elle en devait laisser beaucoup aux extrémités. La royauté s'adjugeait ainsi tout pouvoir quant aux af&ires générales, et abandonnait au pays le règlement des affaires locales. Ce contrat tacite devait tomber devant le. grand phénomène de la Révolution française. Il n'était ni juste que la royauté pût tout sur les grandes desti*nées du pays, ni juste que les provinces pussent tout sur les affaires locales, car les destinées du pays devaient être ramenées k la volonté du pays lui-même , comme les intérêts de province a son inspection. Ces richesses dont les provinces disposent en ordonnant leurs dépenses, sont une partie dé la richesse générale qu'elles ne doivent pas dissiper abusivement-, ces règlements locaux que les communes établissent chez elles, touchant a l'industrie , aux marchés , k la nature des impôts , sont une partie de la législation sociale qu'il ne doit pas leur être permis d'établir d'après leurs vues particulières.
Le grand phénomène de l'unité nioderne devait consister en ceci, que la royanté renonçant k tout faire seule quant aux affaires générales , les pro« vinces renonceraient de leur côté k tout faire seules quant aux affaires particulières , qu'elles se pénétreraient mutuellement en quelque sorte, et se confondraient dans une puissante unité, dir^ée par rintelligenee commune de la nation. Il devait dès lors y avoir au centre de l'État un chef du pou* voir exécutif entouré des principaux citoyens de la France pour les affaires générales, et dans les départements des chefs d'administration entourés des citoyens notables de la localité pour les affaires particulières, mais soumis eux-mêmes pour les affairesdu gouvernement k son autorité, pour celles du département k sa surveillance. De Ik résultèrent le préfet et le conseil de département. Si les cirjconstancea avaient permis au Premier Consul d'être conséquent avec les principes posés , il aurait dû rendre les conseils de département électifs. Mais au lendemain des affreuses convulsions qn'oa venait de traverser, entre les furieux de i793> odieux au pays, et les grands propriétaires revenant de l'émigratiou , l'élection eût été impossible , oa du moins sujette k de graves inconvénients. H se la réserva, et choisit des hommes sages, modérés, qui pussent administrer tolérablement. C'était une
conséquence de sa dictature , qui devait être passagère et disparaître avec lui. Toutefois le principe était posé, celui d'un chef ou préfet administrant sous le contrôle d'un conseil, destiné k être électif quand nos terribles divisions seraient suffisamment apaisées.
Mais cette surveillance de l'£tat , pour l'étendue des dépenses, le système des impôts, la nature des règlements, il fallait l'exercer, et on ne pouvait la déléguer sans garantie au pouvoir exécutif, représentant de l'État. Napoléon se servit d^une institution que Sieyès lui avait fournie en l'empruntant a l'ancienne monarchie.. Le Conseil royal, entre autres affaires dont il s'occupait jadis , donnait son avis sur celles qui naissaient des relations de rÉtat avec les provinces. Ces relations étant devenues plus étroites sous le nouveau régime, devaient naturellement revenir au Conseil d'État. Napoléon , sans procéder théoriquement , mais se senant de ce qu'il avait sous la main pour l'ac-complissement de ses desseins, fit du Conseil d'État le dépositaire de cette surveillance supérieure, qui constitue essentiellement ce qu'on appelle la centralisation; Voulant que le budget des communes et des départements fût contrôlé par l'État, que leurs règlements fussent ramenés aux: principes de 4789, qne telle commune ne pût pas
rétablir les jurandes, telle autre établir des impôts contraires aux doctrines modernes, que les conflits entre elles eussent un arbitre, il confia ces diverses questions au Conseil d'État, en le présidant lui-mémé avec une constance et une application infatigables. Sans ce régulateur, notre centralisation serait devenue le plus intolérable des despotismes. Mais conseil de prudence s'il s'agit des dépenses communales , modérateur s'il s'agit de laisser plaider les communes les unes contre les autres, législateur enfin s'il s'agit des règlements municipaux , le Conseil d'État est an régulateur éclairé , ferme , et même indépendant quoique nommé par le Pouvoir exécutif, parce qu'il puise dans ses fonctions un esprit administratif qui prévaut sur l'esprit de servilité , et qui , sous tous les régimes, après une docilité d'un moment aa gouvernement nouveau , se relève presque involontairement, et reparaît, comme chez les végétaux vigoureux les branches reprennent leur direction après une gêne momentanée.
C'est en présidant ce conseil assidûment quand il n'était pas à la guerre , et le présidant sept et huit heures de suite, avec une force d'application, une rectitude de bon sens rares , et un lôéspect de l'opinion d'autrni qu'il observait toujours dans les matières spéciales, que, tantôt statuant sur les
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faits , tantôt imaginant, ou modifiant suivant le besoin nos lois administratives , créant ainsi tout a la fois la législation et la jurisprudence , il est devenu le vérilablei auteur de cette administration, ferme, active, probe, qui fait de notre comptabilité la plus claire que Ton connaisse, Ae notre puissance la plus disponible qu'il y ait en Europe, et qui, lorsque soûs Tinfluence des révolutions nos gouvernements délirent, seule ne délire pas, conduit sagement, invariablement les aifaires courantes du pays , perçoit les impôts, les encaisse avec ordre, les applique exactement aux dépenses, lève les soldats, les instruit, les discipline, pourvoit aux dépenses des villes, des provinces, sans que rien périclite, maintient la France debout quand la tête de cette France chancelle , et donne ridée d-un bâtiment mû par la puissance de la mécanique moderne , lequel au milieu de la tempête marcherait encore régulièrement avec un équipage inactif ou troublé .
Ainsi la guerre avait fait de Napoléon un mauvais politique en le rendant irrésistible , mais elle en avait fait en revanche l'un des plus grands organisateurs qui aient paru dans le mpnde , et 1^ comme en toutes choses il avait été le double produit de la nature et des événements. Il nous reste k le considérer sous le rapport principal pour lui ,
SOUS celui du génie militaire, qui lui a valu non sa gloire la plus pure, mais la plus éclatante^
Pour apprécier sa véritable place parmi les ca^ pitaines de tous les temps , il faudrait retracer en quelque sorte l'histoire de cet art puissant , qui crée, élève, défend les empires , et , comme l'art de les gouverner, repose sur la réunion si rare des qualités de l'esprit et du caractère. Malheureusement cette histoire est à faire. Machiavel, Montesquieu, Frédéric, Napoléon, en ont jeté çk et là quelques traits*, mats considérée dans ^ soite, rattachée aux progrès des sciences; aux révolutions des empires, i la marche de l'esprit humain , cette histoire est k créer, et par ce motif les plsK^es des grands capitaines sont difficiles a déterminer. Pourtant il y a dans l'histoire de l'art militaire quelques linéaments principaux, qui saisissent l'esprit dès qu'on y jette les yeux , et avec le secours desquels il est permis dé tracer la marche générale des choses, et de fixer quelques places principales que la postérité , dans la diversité de ses jugements, n'a guère changées.
Ce qu'on appelle communément la grande gueire n'a pas souvent apparu dans le monde, parce qu'il faut k la fois de grandes nations, de grands événements, et de grands hommes. Ce n'est pas seulement l'importance des bouleversements qui en
fait le eai^eière, car alors od pourrait dire que les conquérants de TAsie ont pratiqué la grande guerre. Il y faut la science , le génie des combinaisons, ce qui suppose d'éfiergiques et habiles résistances opposées au vainqueur. Ainsi, bien qu'Alexandre k son époque ait changé la face de l'univers civilisé , la stupidité asiatique dont il eut à triompher fut telle qu'on ose k peine dire qu'il ait pratiqué la grande guerre. La combinaison tant admirée par Montesquieu, et qui avait consisté k ne s'enfoncer en Asie qu'après avoir conquis le littoral de la Syrie, lui était tellement commandée par le défaut de marine, que les moindres officiers de l'armée macédonieqne étaient de cet avis, et que ce fut de la part d'Alexandre un acte d'instinct plutôt qu'un trait de génie. Les trois batailles qui lui valurent la conquête de l'Asie furent des actes d'héroïque témérité, toujours décidées par là cavalerie qu'Alexandre commandait en personne, et qui fondant sur des masses confuses de cavaliers aussi lâches qu'ignorants, leur donnait le signal de la fuite, invariablement suivi par l'infanterie persane. Le véritable vainqueur des Perses, ce fut la discipline macédonienne , conduite , il est vrai, k d'immenses distances par l'audace inspirée d'Alexandre.
Ce n'est pas ainsi qu^Annibal et César combat-
tirent. Là ce fut héroïsme contre héroïsme, science contre science, grands hommes contre grands hommes. César toutefois, malgré la vigueur de son caractère et la hardiesse mêlée de prudence de ses entreprises , laissa voir dans ses mouvements une certaine gêne , résultant des habitudes militaires de son temps, et dont Ânnibal seul parut entièrement dégagé. En effet les Romains, faisant la guerre dans des pays sauvages, et songeant constamment à se garder contre la fougue aveugle des barbares, campaient avec un art infini, et, arrivés le soir sur un terrain toujours choisi avec un coup d'œil exercé, s'établissaient en quelques heures dans une vraie place forte, construite en palissades, entourée d'un fossé, et presque inexpugnable. Sous le rapport des campements ils n'ont été ni dépassés, ni même égalés, et, comme Napoléon Ta remarqué avec son incomparable sagacité, on n'a pas dû y songer, car devant Tartillerie moderne un camp semblable né tiendrait pas deux heures. Mais de ce soin à camper tous les soirs, il résultait une timidité de mouvements, une lenteur de résultats singulière, et les batailles qui, en ensanglantant la terre, diminuent cependant rhorreiir des guerres qu'elles abrègent, n'étaient possibles que lorsque les deux adversaires le voulaient bien. Si l'un des deux s'y refusait, la
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guerre poavait durer inâéflniment , ou bien il fallait la faire aboutir k .un siège , en attaquant ou régulièrement ou brusquement le camp ennemi.
Aussi YoitH)n César, le plus hardi des généraux romains, se mouvoir librement dans les Gaules devant la fougue ignorante des Gaulois, les amener au combat quand il veut, parce que leur aveugle bravoure est facile à tenter^ mais en Espagne , en Épire, lorsqu'il a affaire aux Romains eux^mêines, changer de méthode, s'épuiser sur la Segre en combinaisons, ingénieuses pour arracher Âfi*aniiis de son camp , ne l'y déterminer qu'en l'aBamant , puis^ lorsqu'il l'a décidé a changer de position, ne finir la campagne qu'en l'affamant encore. En Épire , à Dyrrachium , il s'était rendu par le campement invulnérable pour Pompée, qui, de son côté, s'était rendu invulnérable pour lui^ Puis ne sachant plus comment terminer cette guerre interminable, on le vit s'enfoncer en Macédoine pour y attirer Pompée, qu'il y^ attira en effet, et la encore, trouvant l'inexpugnabiiité du <;amp romain, il serait resté dans l'impossibilité d'atteindre son adversaire , si , l'impatience d'en finir s'emparaot de la noblesse romaine. Pompée n'était descendu dans les plaines de Pharsale, où rem{Hre du monde fut donné k César par la supériorité des légions des Gaules.
li y â là sans cloute des eombtnaisoiis trèshabites, et soayent très-hardies, pour ameîier an combat radyersaire qai ne yetit pas eombattre^ maïs ee n'est pas la grandie gnecre avec toute la liberté, Fétendue et la justesse de ses BioayementSf telle que nous l'ayons vue dam notre siècle, décider en quelques jours des luttes qui jadis auraient doré des années, fin seul homme dans les temps anciens se présente avec eettç libei*té, cette sûreté d'allure, c'est Annibal, et aussi, comme vigueur, audace, fécondité, bcmbeur de txmAà-^ naîsons, peut-on dire qu'il n'a pas d'égal dans l'antiquité. C'était Topinion de Napoléon, juge suprême en ces^ matières , et cm peut l'adopter ajMrès lui.
Pendant le moyen âge l'art militaire n'offre rien qui attire et mérite lea^ regards deJa postérité. La politique a sous les yeux d'iimiieBses speetadea où le sang coule à torrents, où le cœur humais déploie ses passions accoutumées, il y a des lâches et des héros, des crimes et des vertus, mais il n'y a-, ni César ni Annibal. Ce n'est pas seulement la grande guerre qui disparait, c'est l'art nftên»e de la guerre. La barbarie afvec son courage. aveugle se précipite sur la civilisation rmiatne décrépite , ayant un savoir que les vertus guerrières n'animent plus, et quand d'innombrables peuplade^
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barbares -, se poussait comme les Qctts de la mer, après avoir. détruit Tempire romain, ont inondé le monde civilisé , on iraave çk et la de vaillants bommes. comme Clovis, comme les Pepîn, commandant la.hacbe d'armes a la main, on trouve même un incomparable chef d'empire, Cbariemagne, mais on ne rencontre pas un véritable capitaine. Dans cet âge de la force individuelle, la poésie elle-même, seule histoire de c^s temps, prend la forme des choses , et célèbre les paladins guerroyant k cheval pour le Christ contre les Sarrasins guerroyant k cheval pour Mahomet. C'est l'âge de la chevalerie, dont le nom seul indique la qature, c'est-a-dire l'homme k cheval, vêtu de fer, combattant t'épée a la n^in, dans la mesure de son adresse et de sa force physique. Cependant cet état de choses allait changer bientôt par les )»ogcès de la société européenne. Le commerce, l'indusr trie, en faisant naître dans les villes une population nombreuse, aisée, que le besoin de se défendre devait rendre courageuse, donnèrent naissance au soldat k pied , c'est-à-dire a l'infanterie. Les Suisses en se défendant dans leiii*s montagnes , les citoyens des villes italiennes et allemandes derrière leurs murailles, ceux des villes hoUandaisea derrière leurs digues, coustitiièrent l'arme de l'iifr- Êmterie, et lui valurent une impcHrtance qu^ la
temps ne fit qu'accroître. Une grande découverte, due également au progrès de la société européenne, celle des matières explosibles, contribua puissamment au même phénomène. Devant les projectiles lancés par la poudre, la cuirasse <levenait non-seulement dérisoire, mais dangereuse. Dès cet instant l'homme devait se présenter à découvert, débarrassé du poids d'un vêlement dé fer inutile, et l'intelligence, le courage réfléchi, devaient remplacer la force physique. Par le même motif les villes, qui montraient saillantes et menaçantes leurs murailles, changèrent tout à coup de forme et d'aspect. Elles enfoncèrent en terre leurs murailles pour les soustraire au eanôn : am lieu de tours hautes et rondes, elles s'entourèrent de bas" tions peu élevés, k face droite et anguleuse, pour que le canon les protégeât dans tout leur profil , et on vil naître la savante fortification moderne.
Cette révolution commencée en Italie, se continua, se perfectionna en Hollande contre Philippe II, et alors se produisirent dans le monde trois grands hommes, les Nassau I Le véritable art de la guerre reparut, mais timide encore, gêné dans ses mouvements, et n'ayant rien des allures de cet art sous Annibal et César. C'est autour des places de la Hollande, couvertes de digues, de bastions savamment disposés, que la guerre s'éta-
blit, et resta comme enchaînée. Se porter devant une place , l'investir, se garder par des lignes de contrevallation contre les assiégés, de circonvâllation contre les armées de secours , s'y assurer des vivres, tandis que de son côté Teniiemi tâchait de secourir la place en coupant les provisions h l'assiégeant, ou en le détournant de son entreprise, composa toute la science des capitaines. On n'y voyait ni grands mouvements, ni batailles déci* sives, et au contraire beaucoup de feintes, pour couper des convois ou détourner l'assiégeant de son objet, a ce point que dans la carrière des Nassau, de 1579 k 1648, c'est-à-dire de la proclamation a la reconnaissance àe l'indépendance hollandaise, il y eut tout au plus cinq ou six batailles dignes de ce nom, et une centaine de sièges, grands ou petits. Durant cette guerre de sièges, qui remplit les deux tiers d'un siècle , les Hollandais à qui la mer restait ouverte, prenaient patience parce qu'ils avaient la sécurité, gagnaient de quoi payer leurs soldats, et par cette patience aidaieat, créaient presque la constance si justement vantée des Nassau.
A cette époque , la création de l'infanterie (effet et cause tout k la fois de l'indépendance des nations), commencée par la lutte des Suisses contre les maisons d'Autriche et de Bourgogne, continuée
par eelle des viHes hollandaises coBtreFEspagne, recevait un nouYeda développemeBt dans la lutte du protestantisme contre le cathic^cisine. Pendant la guerre dite de trente ans, un héros justement popuhire, Gustave-Adolphe, donna k Fart miiitatre moderne la plus f(Hle impulsion après les Nassau» Roi d'une nation pauvre, mais rdhciste et brave, ayant a se défendre contre un prétendant, son cousin, roi de Pologne, et r^i par conséqua^ d'une nation a cheval , il eberehatt sar ioree dans l'infanterie, et mettait toute son application, toate son intelligence k la bien organiser. Cette infanterie était alors une espèce de phalange maeédo^ nienue, épaisse et profiMMle, se défendant par des piques d'une extrême longueur, et aysuit sur son front, sur ses ailes, quelques hommes armés es mousquets. Ces phalanges étaient peu n^miables , et Gustave-Adolphe s'étudia, avec le soin d'un Yéritableinstru^eur d'in&ffiterie, à mêler le mieux possible les piquiers et les fusiliers , k faire dispah raitre Farmure qui était inutile devant le boulet, h d(»iner ainsi plus de moUlité aux armées, k multiplier et a rendre l'artillerie plus légère. Bien qu'il fût loin d'avoir achevé le triomphe de l'kifanterie , par cela setti qu'il avait &it faire a cette arme un notable progrès, il vaiiH}ttÉ le roi de Pologne , qui n'était tofi qu'en cavalerie , le força de
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re&oneer à ses prétenlioDs sur U couronne de Suède, el répondant à Tappel des protestants vaineiis par Tiliy el Wallenstein, descendit en Allemagne , où le poussaient une foi sincère et Tamour de la gloire. Chose digne de reniarqué, et qui prouve bien la lenteur des progrès de ce qu'on appelle la grande guerre , ce héros, Tun des hiottels les plus vaillants que Dieu ait donnés a« moode, se montra dans ses mouvements d-une timidité extrême. Élève des Nassau, il pivota autour des places, ne voulut pas quitter les bords de la Baltique qu'il n'eât conquis toutes les^ forteresses de l'Oder, et parce que l'électeur de Saxe ne 4îonsentit pas k lui prêter Wittenberg afm de passer l'Elbe en sûreté , il laissa Tilly prendre Magdebourg soos ses yeux , et faire de cette ville infortunée une exécution effroyable, qui retentit alors dans l'Europe' entière et fit douter un moment du caractère du héros suédois. Cependant appelé k grands cris par les Saxons, ne pouvant résister k le^rs instances , ayant d'ailleurs essayé dans plusieurs occasions la valeur de son infanterie, il accepta une première rencontre avec Tilly dans la- plaine de Leipzig, gagna une bataille qui mit k ses pieds la maison d'Autriche, et alors, quand Oxenstiem plus hardi que son roi, lui conseillait de marcher sur Vienne pour y terminer la
guerre , il alla d'abord triompher h Fiiancfort , perdre ensuite une année au milieu de la Bavière en marches incertaines, passer quelques mois à couvrir Nuremberg contre Wallenstein , le suivre enfin a Lutzen, et presque malgré lui livrer et gagner dans cette plaine célèbre la seconde grande bataille de sa carrière héroïque , où il mourut comme Épaminondas au sein de la victoire. Certes, par la hauteur du courage, la noblesse des sentiments, rétendue et la justesse de Tesprit, Gustave- Adolphe est un des personnages les plus accomplis de rhumanilé, et on se tromperait si on imputait à sa timidité personnelle la timidité et Tincertitude de ses mouvements. Ce n'est pas lui qui était timide, c'était Tart. Mais Tart devait bientôt changer d'allure^ une nouvelle révolution allait s'y opérer en trois actes ^ dont le premier devait s'accomplir en France par Condé, Turenne et Vauban, le second en Prusse par Frédéric, le troisième en France encore, par Napoléon. Ainsi pour l'immortelle gloire de notre patrie, c'était elle qui allait commencer cette révolution -, et la finir!
Comnie on vient de le voir, l'art de la guerre^ réduit a pivoter autour d'une place pour la prendre ou la secourir, était comme un oiseau fixé par un lien à la terre , ne pouvant ni marcher, ni encore
moins voler à son but 5 c'est-a-dire au point décisif de la guerre. Gustave avait été ^lèvé des Nassau, et les Français le furent d'abord de Gustave. Beaucoup de nos officiers^ notamment le brave Gassion , s'étaient formés à son école , et en rapportèrent les leçons en France, lorsque le génie de Richelieu nous engageant dans la guerre de trente ans , nous succédâmes dans cette lice, auï Suédois, que la mort de Gustave avait privés du premier rôle. Naturellement ce fut sur la frontière du Rhin et des Pays-Bas que nos .généraux rencontrèrent les généraux de TAutriche et de l'Espagne , récemment séparées mais toujours, alliées. Des sièges a conduire à fia, ou k troubler, composèrent toute la guerr^. Yauban prenant des mains des Hollandais l'art des sièges , le porta a un degré de perfection qui n'a point été dépassé y même dans notre siècle. Cependant l'art militaire restait enchaîné autour des places , lorsque tout à coup un jeune prince, doué d'un esprit sagace, impétueux, amoureux de la gloire, que Dieu avait fait aussi confiant qu'Alexandre , et que sa qualité de prince du sang plaçait au-dessus des timidités de la responsabilité ordinaire , entra en lice , et s'ennuyant pour ainsi dire de la guerre méthodique des Nassau, dans laquelle on ne livrait bataille qu'a la dernière extrémité, sortit du cercle où le
génie des capitaines semblait enfermé. La preodère fois qu'il commanda, entouré de conseillers que la cour lui avait donnés pour le contenir, il n'en tint compte, n'écouta que €assion, aussi hardi que lui, surprit un défilé qui conduisait dans les plaines de Rocroy, déboucha audacieusement en face d'un ennemi brave et expérimenté , Fassaillit sur ses deux aileis, composées de cavalerie suivant la méthode du temps, les mit en déroute, puis se retourna contre l'infanterie restée au centre comme une ciladelle qui réparerait ses brèches, Fen^ tama avec du canon, et la détruisit dans cette journée qui fut la dernière de l'infanterie espagnole. Certes ce jouf-lk Gondé ne changea rien a l'art de combattre , qui était encore ce qu'il avait été à Pharsale et li Ârbelles; mais en quoi il se montra un vrai novateur^ ce fut dans la réso^ lution de livrer bataille , et d'aller tout de suite au but de la guerre , manière de ' procéder la plus humaine, quoique un moment la plus san* glante.
€ondé devint ainsi l'audacieux Condé. Bientôt à Fribourg méprisant les difficultés du teïtain, à Nordiingen ne s'inquiétant pas d'avoir une aile battue et son centre entamé^ il regagnait une bataille presque perdue à force de persistance dans l'audace. Heureux mélange de hardiesse et de coup
d'oeil, il devint ainsi le plus grand général de bataille connu jusqu'alors dans les temps nsodernes. A ses côlés, avant lui, puis sous lui, et bientôt sans lui, se formait un capitaine destiné à être son émule, moins hardi sur le cbamp de bataille, mais plus Iiardi dans les marches et la conception générale de ses campagnes : tout le monde a nommé Turenne. Condé , traité en prince du sang, n'était pas chargé sans doute des choses faciles, car il n'y en a pas de faciles a la guerre, mais des plus grandes, et pour lesquelles les ressources étaient prodiguées. Turenne qui avec le temps devint le préféré de la royauté , Turenne fut d'abord chargé, notamment sur le Rhin, des tâches ingrates, celles où il fallait avec des forces insuffisantes tenir tète k un ennemi supérieur, et on le vit exécuter des marches d'une hardiesse incroyable, tantôt lorsqu'en 1646 il descendait le Rhin, qu'il allait passer a Wesel, pour joindre les Suédois et forcer l'électeur de Bavière k la paix-, tantôt lors-r que, feignant en 1674 de s'endormir de fatigue a la fin d'une campagne, il sortait tout a coup de ses cantonnements , fondait à Timproviste sur les quartiers d'hiver de l'ennemi, le mettait en fuite et le rejetait au delà des frontières. Ainsi on peut dire que Condé avait donné k l'art l'audace des batailles, et Tqrenne celle des marches. Après ces dedx
célèbres capitaines, Tart allait s'arrêter, tâtonner encore jusqu'au milieu du dix-liiiitièmc siècle, époque où une immense lutte devait lui faire franchir son second pas, et Tamener à ce qu'on peut vraiment appeler la grande guerre.
Pour se figurer exactement ce qu'on avait fait, ce qui restait à faire, il faut se rappeler quelles étaient alors la composition des armées, la proportion et remploi des différentes armes, et la manière de livrer bataille. On peut voir tout cela décrit avec une remarquable exactitude dans les mémoires de l'un des plus savants généraux d-e ce temps, l'illustre Montecucullî. Malgré le développement que rinfanterie avait déjà reçu, elle ne comprenait guère plus de là moitié des troupes réunies sur un champ de bataille, tandis que la cavalerie formait l'autre moitié. L'artillerie était peu nombreuse, tout au plus d'une pièce par mille hommes, et très- difficile a mouvoir. L'ordre de bataille était ce que nous le voyons dans les^ historiens du temps d'Annibal et de César (seuls maîtres qu'on étudiât alors), c'est-à-dire que l'infanterie était toujours au centre, la cavalerie sur les ailes, l'artillerie (remplaçant les machines des anciens) sur le front, sans tenir autre compte du terrain, sinon que la cavalerie se serrait^ se reployait en arrière, faisait, en un mot, comme elle pouvait, si
le terrain des ailes n'était pas favorable a son déploiement. L'artillerie commençait par canonnér Tennemi afin àe Fébranler, puis la cavalerie des ailes chargeait celle qui lui était opposée, et, si elle avait l'avantage, se rabattait sur le centre où les troupes de pied étaient aux prises, et abordant en flanc ou a revers Finfanterie de l'ennemi achevait sa défaite. On citerait peu de batailles du temps de Gustave -Adolphe, de Turenne et de Condé^ qui se soient passées différemment. Les plus fameuses, celles de Lutzen, de Rocroy et des Dunes, n'offrent pas un autre spectacle. Ce n'est pas ainsi qu'on agit de nos jours. La cavalerie n'est pas snr les ailes, Tinfanterie au centre, l'artillerie sur le front. Chaque arme est placée selon le terrain, l'infanterie dans les endroits difficiles, la cavalerie en plaine, l'artillerie partout où elle peut se servir de ses feux avec avantage. L'infanterie représentant aujourd'hui les quatre cinquièmes des combattants, est le fond des armées. Elle a sa portion de cavalerie pour s'éclairer, sa portion d'artillerie pour l'appuyer, plus ou moins selon le terrain, et s'il exiàte, comme sous l'Empire^ une grosse réserve de cavalerie et d'artillerie^ c'est dans les mains du général en chef qu'elle se trouve, pour frapper les coups décisifs, s'il sait user de ses ressources avec Ta-propos du génie.
Ce qui avait porté k placer la cavalerie sur les ailes, chez les anciens et chez les liiodemes, c'était le besoin de couvrir les flancs de Tinfanterie^ qui ne savait pas manœuvrer comme aujourd'hui , et faire front de tous les côtés en se formant en carré. L'infanterie était jusqu'à la fin du dix-septième siècle une vraie phalange macédonienne^ une sorte de carré long , présentant a l'ennemi sa face allongée, laquelle était composée de piquiers^ entremêlés de quelques mousquetaires. Ces derniers placés ordinairement sur le froiït , et couverts par la longueur des piques, faisaient feu, puis quand on approchait de l'ennemi couraient le long du bataillon, et venaient se ranger sur se$ ailes, laissant aux piquiers le soin d'exécuter la charge ou de la repousser à l'arme blanche. Il est facile de comprendre que si les feux avaient eu alors l'importance qu'ils ont de notre temps, un tel bataillon eût été bientôt détruit. Les boulets entrant dans une masse où seize , quelquefois vingtquatre hommes étaient rangés les uns derrière les autres, y auraient causé d'affreux ravages. Ce même bataillon, n'ayant des piques que sur son front, ét^it dans l'impossibilité de défendre ses flancs contre une attaque de la cavalerie.
Aussi, pour parer aux inconvénients de cette disposition, n'était-il pas rare de voir, comme à
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Lutzen, comme k Rocroy, les infaDterics autrn chienne et espagnole se former en quatre grandes masses qiii faisaient face dejous les côtés, et composer de la sorte un seul gros carré de toutes les troupes k pied.
Aujourd'hui le problème est résolu , et il l'a été grâce k rinventioû du fusil à baïonnette, due k notre admirable Yauban , qui par cette invention est le yéritable auteur de la tactique moderne^. En effet, en attachant au moyen de la baïonnette un fer de lance au bout de l'ancien mousquet, il fit cesser la distinction du piquier et du mousquetaire. Il ne dut plus y avoir dès lors qu'une sorte de fantassin, pouvant à la fois fournir des feux et opposer au cavalier une pointe de fer. De cet important changement k la formation moderne de l'infanterie, la conséquence était forcée. Mais ce n'est pas tout de suite que l'on tire les conséquences d'un principe, et surtout ce n'est pas durant la guerre qu'on profite des leçons qu'elle a dcmnées. C'est au milieu du silence et des méditation^ de la paix. .
Pendant les dernières guerres de Louis XIV; 'le fusil k baïonnette ne produisit pas toutes ses conséquences. On tàtotina d'abord , et on se borna k diminuer les rangs de J'infanterie pour présenter moins de prise aux feux de l'ennemi , et fournir
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soi-même plus de feux en ayant plus de déploiement. .
Mais^au milieu du dix-huitième siècle, qui devait être si fécond en révolutions de tout genre, se préparait la révolution de Tart de la guerre. Dans ce siècle de doute, d'examen, de recherches, où un même esprit remuait sourdement toutes les professions, les militaires se mirent aussi en quête de procédés nouveaux. Il y avait une monarchie allemande, presque aussi forte que la Bavière, mais mieux placée qu'elle pour résister k la puissance impériale , parce que située au nord eUe était difficile a atteindre , appuyée sur un peuple robuste et brave , ayant marqué dans les guerres du dixseptième siècle et conçu dès lors une vaste ambition , animée de Tesprit prolestant et prête a faire a la catholique Autriche une opposition redoutable : cette puissance était la Prusse. Elle avait eti dans le grand électeur un souverain militaire. Elle eut dans^on successeur un prince vain, épris du litre de roi, qu'il acheta de Tempereur en lui livrant ses forces. Pourtant ce titre, tout vain qu'il paraissait, était un engagement avec la grandeur, et la Prusse, convertie en royaume, était devenue tout k coup aussi ambitieuse qu'elle était titrée. Au prince qui s'était fait roi avait succédé un- prince maladif, morose, emporté jusqu'à la démence,
mais doué de qualités réelles , avare du sang et de l'argent de ses sujets, sentant que la Prusse érigée en royaume devait se préparera soutenir son rang, et dans cette vue amassant des trésors et formant des soldats, quoique personnellement il n'aimât point la guerre et ne la voulût point entreprendre. Sa passion, pour les beaux grenadiers est restée fameuse, et était si connue alors, que ceux' qui voulaient acquérir de l'influence sur son esprit lui offraient en cadeau des hommes de haute taille , comme k certains monarques on^ adresse des chevaux ou des tableaux. Ce prince, dont résprit obsédé de sombres vapeurs, était impropre h supporter continûment le poids de la couronne, s'en était déchargé sur deux favoris, un pour la politique, M. de Seckendorf , un pour le militaire, le prince d'Anhalt-Dessau, te ^premier intrigant, habile, le second doué d'un vrai génie pour la guerre. Le prince d'Anhalt-Dessau avait fait les dernières campagnes de Louis XIV, s'était distingué a Malplaquet, a la tête de l'infanterie prussienne, et avait acquis ta conviction que c'était avec les troupes à pied qu'il fallait décider a l'avenir du sort des empires. Manœuvrant du matin au soir sur l'esplanade de Potsdapi avec l'inlanterie prussienne, il 0nit par comprendre toute la portée de l'invention de Vauban, arma cette infanterie de
fusils a baïonnette , la disposa sur trois rangs , et arriva presque complètement k rorganîsation du bataillon moderne. Il ne se borna pas k cette création, il anima rinfanterié prussienne qu'il faisait tous les jours manœuvrer sous ses yeux, d'un esprit aussi énergique que le sien, autre service non moins grand, car dans une armée, si le mécanisme importe beaucoup, le moral n'importe pas moins, et, sans le moral, l'armée la mieux organisée est une habile machine dépourvue de moteur.
Son roi l'approuvait, le secondait, et bien résolu k ne pas faire la guerre lui-même, voulait néanmoins que tout son peuple fût prêt k la faire. Un instinct profond, confus, indéfinissable, le poussait sans qu'il lé sût , sans même qu'il se doutât de l'œuvre k laquelle il travaillait, k ce point qu'il ne devina pas dans son fils celui qui emploierait les moyens qu'il préparait si bien.
Ce fils, élevé par des protestants français et bientôt des mains des protestants passant k celles des philosophes, plein de génie et d'impertinence, tenant le passé du monde pour une extravagance tyrannique, regardant les religions comme un préjugé ridicule, ne reconnaissant d'autre autorité que celle de l'esprit, avait pris en dégoût le pédaatisme militaire régnant k la cour de Berlin , et par
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ce motif deyint odieux à son père , lequel dans iiH. accès de colère battît a coups de canne celui qui devait être le grand Frédéric. Le grand Frédéric, battu et détenu dans une forteresse pour ne pas assez aimer le militaire , est certainement un de ces spectacles singuliers tels que Tbistoire en oISTre quelquefois! Mais ce père étrange mourut en 1740, et aussitôt son iBls sa jeta sur les armes d'Acbille qu'il n'avait pas d'abord i^econnues pour les siennes. L'empereur Charles YI venait de mourir, laissant pour unique héritière une fille, Marie- Thérèse, que personne ne cifoyait capable de défendre son héritage. Chacun en convoitait une partie. La Bavière désirait la couronne impériale ,^ la France aspirait a conquérir tout ce que l'Antriche possédait k la gauche du Rhin, l'Espagne avait elle-même des vues sur l'Italie , et le jeune Frédéric songeait k rendre ses États dignes par leur dimension du titre de royaume. Cependant, tandis que tout le nionde dévorait des yeux une partie de l'héritage de Marie*Tbérèse , personne n'osait y porter la main. Frédéric fit comme les gens qui mettent le .feu k. une maison qu'ils veulent dépouiller : il se jeta sur la Silésie , fut bientôt imité par toute l'Europe, et alluma ainsi l'incendie dont il devait si bien profiter. Ayant reçu de son père un trésor bien fourni et une armée toujours tenue
sur le pied de guerre, il entra en Siiésie en octobre 1740 (six moi« après être monté sur le trône), avait conquis cette province tout entière en décembre, TAutriche n'ayant presque pas d -armée à lui opposer, et prouvait ainsi la supériorité d'un petit prince qui est prêt sur un grand qui ne l'est pas.
Pourtant il n'y eut qu'un cri en Europe , c'est que le jeuae roi de Prusse était un étourdi, et qtt'én janvier suivant il expierait sa témérité.- Les Autrichiens en effet, ayûnt réuni leurs forces, débouchèrent de Bohême en Siiésie, et Frédéric avait si peu d'expérience qu'il laissa les Autrichiens s'étabKr sur ses derrières, et le couper de la Prusse. 11 se retourna, marcha k eux avec l'audace qui inspirait toutes ses actions, et livra bataille, bien qu'il n'eût jamais fait manœuvrer un bataillon, ayatit le dos tourné vers l'Autriche, tandis que les, Autrichiens l'avaient vers la Prusse. S'il eût été battu, il n'aurait pas revu Berlin-, et, chose singulière , dans cette première bataille il n'eut pas d'autre tactique que celle du temps passé. Sa belle infanterie, commandéepar le brave maréchal Schwerin , était au centre ^ sa cavalerie sur les ailes ^ son artillerie sur le front , comme k Rocroy, aux Dunes, à Lutzen. La cavalerie autrichienne, qui était disposée aussi sur les ailes, et
fort supérieure en force et en qualité, s'ébranta au galop, et emporta la- cavalerie prussienne (procetla equesiris), avec le jeune Frédéric, qui n'avait jamais assisté k pareille scène. Mais, tandis que les deux cavaleries, Tune poursuivant l'autre, couraient sur les derrières , la solide infanterie prus> sienne était restée ferme en ligne. Si les cboses s'étaient passées comme du temps de Gondé ou d'Alexandre, la cavalerie autrichienne, revenant sur l'infanterie prussienne, l'eût prise sur les deux flancs et bientôt détruite. Il n'en fut point ainsi : le vieux. maréchal Schwerin, demeuré inébranlable, se porta en ayant, enleva le ruisseau et le moulin de Molwitz, et quand la cavalerie autrichienne revint victorieuse, elle trouva son infanterie battue et la bataille perdue. Frédéric triompha ainsi par la valeur de son infanterie, qui avait vaincu pendant qu'il était entraîné sur les derrières. Mais, il Ta dit lui-même, la leçon était bonne, et bientôt il devint général. L'Europe cria au miracle, pro^ clama Frédéric un homme de guerre , et plus du tout un étourdi, mais ce qui importait davantage^ l'infanterie prussienne venait d'acquérir un ascendant qu'elle conserva jusqu'en 1792, lorsqu'elle rencontra l'infanterie de la Révolution française. Les années suivantes, Frédéric remporta une deuxième, une troisième, une quatrième victoire.
et^ après diverses alternatives, tandis qae la Bavière et la Franee s'étaient épuisées sans obtenir, l'une la couronne impériale, l'autre la gauche du Rhin, Frédéric seul arrivait au but qu'il s'était proposé , et gagnait la Silésie , juste prix d^une politique profonde , et d'une guerre conduite d'après des principes excellents et nouveaux.
Pourtant, ce n'est pas en une fois qu'on gagne ou qu'on perd une province telle que la Silésie. La pieuse Marie-Thérèse avait deux motifs pour être implacable, le regret de son patrimoine démembré, et l'orgueil de la maison d'Autriche humilié par un jeune novateur, contempteur de Dieu et de l'Empire. Elle attendait l'occasion de se venger , et ne devait pas l'attendre longtemps. Chez ce Frédéric, si maitre de lui en politique et en guerre, il y avait quel()ue chose qui n'était pas gouverné, c'était l'esprit railleur, et l'Europe lui en fournissait un emploi dont il ne savait pas se défendre. A Paris, une femme élégante et spirituelle, représentant la société poUe, gouvernait Findifférence débauchée dé Louis XY. Une femme belle et licencieuse , l'impératrice Elisabeth , gouvernait l'ignorance de la cour de Russie. Frédéric, en les offensant toutes deux par ses propos, et en les faisant ainsi les alliées de Marie-Thérèse, s'attira la terrible guerre de sept ans, où il eut h
lutter contre tout le continent, à peine soutenu par Tor de l'Angleterre. C'est dans cette guerre que l'art prit son grand essor.
On a vu Frédéric se battre h Molwilz comme on se battait k Rocroy, k Pharsale , à Arbelles , rinfanterie au centre, la cavalerie sur les ailes. Frappé de la supériorité de la cavalerie autrichienne, il s'appliqua d'abord k procurer a la sienne, dont il avait grand besoin dans les plaines de la Silésie, ce qui lui manquait de qualités militaires, et il parvint a lui donner une solidité que n'avait pas la cavalerie autrichienne. Mais c'est sur l'infanterie prussienne qu'il établit principalement sa puissance. Il y était encouragé par deuxmotifs, l'excellence même de cette infanterie k laquelle il devait ses premiers succès, et la nature du sol où il était appelé à combattre. La Silésie est une plaine , mais ce n'était pas en Silésie qu'il fallait disputer la Silésie , c'était en Bohême , et surtout dans les montagnes qui séparent les deux provinces. Il sentit ainsi la nécessité de se servir spécialement de l'infanterie , et d'employer l'artillerie , la cavalerie comme auxiliaires indispensables dé l'infanterie, plus ou moins importants suivant le sol ou Ton combattait. En un mot, il y apprit l'art d'employer les armes selon le terrain.
Ainsi l'homme qui k Molwitz avait mis son in*
faotcrie au centre, sa cavalerie sur les ailes, faisait bientôt tout autrement a Leuthen, k Rosbacb. A Leulhen, bataille que Napoléon a déclarée Le chefd'œuvre da grand Frédéric » il voit les Autrichiens appuyant leur gauche a une hauteur boisée, celle de LeiUhen, et étendant leur droite en plaine. H profite d'un rideau de coteaux> qui le sépare de Tennemi, fait défiler derrièire ce rideau la plus grande partie de son infanterie , la porte sur la gauche des Autrichiens, leur enlève la position de Leuthen , puis , après les avoir dépostés , les accable en plaine dés charges de sa cavalerie, et, tandis qu'il était à la veille de périr, rétablit ses affaires en une journée, en prenant ou détruisant la moitié des forces qui lui étaient opposées.
A Rosbach il était campé sur line hauteur d'accès difficile, ayant des. marécages k sa droite, des bois à sa gaiiche. Le prince de Soubisc opérant lui-même autrement que dans le dix- septième siècle, songe à tourner les Prussiens, et engage l'armée française, qu'il n'a pas su éclairer, dans les bois qui étaient a la gauche de Tennemi. Frédéric laisse les Français s'enfoncer dans cette espèce de coupe-gôrge , les arrête en leur présentant quelques bataillons de bonne infanterie, puis précipite sur leurs flancs la cavalerie de Seidlitz, et les met dans une déroute que, sans les triomphes de la
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Révolutioa et de l'Empire, nous ne pourrions nous rappeler sans rougir.
Frédéric ayait donc changé complètement l'art de combattre, en employant, selon le terrain, les diverses armes. II avait cependant contracté une habitude , car, k la guerre ainsi que dans tous les arts, chaque individu prend le goût d'une manière parliculière dé procéder, et il adoptait, comnoie manœuvre favorite 5 de s'attaquer k une aile de l'ennemi , pour décider la victoire en triomphant de cette aile , d'où naquirent alors le& fameuses discussions sur Y ordre oblique, qui ont rempli le dix-huitième siècle.
Non-seulement Frédéric opérait une révolution dans l'emploi des diverses armes, il en changeait les proportions, réduisait la cavalerie a être tout au plus le tiers au lieu de la moitié, et développait rartillerie, qu'il rendait à la fois plus nombreuse et plus mobile.
Enfin sous le rapport qui exige-le plus de supériorité d'esprit, celui de la direction générale des opérations , il accomplissait des changements plus notables encore. On pivotait dans le siècle précédent autour d'une place, pour la prendre ou empêcher qu'elle ne fût prise. Réduit k lutter contre les armées de l'Etirope entière, lesquelles débou* chaient tantôt de la Bohème, tantôt de la Pologne,
tantôt de la Franconie, il se vit obligé de tenir tête à tous ces ennemis k la fois , de négliger le danger qui n'était qu'inquiétant, pour faire face à celui qui était vraiment alarmant, de sacrifier ainsi l'accessoire au principal, de courir d'une armée à l'autre pour les battre alternativement, et se sauver par Tbabile ménagement de ses forces. Mais , bien que la guerre soit devenue alors , grâce au progrès de chaque arme et à là situation extraordinaire de Frédéric, plus vive, plus alerte, plus hardie , elle était loin encore de ce que nous l'avons vue dans notre siècle. Frédéric n'était guère sorti de la Silésie et de la Saxe , c'est-k-dire de l'espace compris entre l'Oder et l'Elbe, et n'avait jamais songé a embrasser d'un vaste regard toute la configuration d'un empire , h saisir le point où , en s'y portant audacieusement , on pouvait frapper un coup qui terminât la guerre. li avait bien pensé à entrer k Dresde, qui était k sa portée, jamais il ne s'était avisé de marcher sur Vienne. Si de Glogau ou de Breslau il courait k Erfurt, c'était parce qu'après avoir combattu un ennemi , on lui en signalait un nouveau qui approchait, et qu'il y courait, comme un vacillant animal traqué par des chiens se jette tantôt sur celui-ci , tantôt sur celui-lk , lorsque après la dent de l'un il a senti la dent de l'autre. En un mot, il avait déjk commencé une
grande révolution, il ne TavaiC pas terminée. Ainsi par exemple il campait encore, et ne sachant pas, comme Napoléon en 1814, chercher dans un faux mouvement de Tennemi Toccasion d'une manœuvre décisive , il s'enfermait dans le camp de Buntzelwitz , où il passait plusieurs mois à attendre la fortune, qui vint en effet le sauver d'une ruine certaine, en substituant Pierre III a Elisabeth sut le trône de Russie. Il ne se bornait pas à camper, reste des anciennes coutumes , il couvrait sa frontière avec ce qu'on appelait alors te dégât. Voulant interdire Faccès de la Silésie aux armées autrichiennes, il brûlait les moissons, coupait les arbres, incendiait les fermes, sur un espace large de dix ou quinze lieues, long de trente à quarante, et, au lieu d'opérations savantes, opposait à l'ennemi la famine. Faute d'être assez hardie ou assez habile, la guerre était cruelle. Si donc Frédéric avait changé l'ordre de bataille, qu'il avait subordonné au terrain ^ s'il avait imprimé aut mouvements généraux une allure qu'on ne leur avait pas encore vue , obligé qu'il était à lutter contre trois puissances à la fois, il n'avait pas poussé la grande perre k ses derniers développements. Il laissait ce soin k la Révolution française, et k l'homme extraordinaire qui devait porter ses drapeaux aux confins du monde civilisé.
Du reste il avait assez fait, et peu d'hommes dans la marche de l'esprit humain ont franchi un espace plus vaste. Il avait en effet, k force de caractère , de génie , résisté a la France , a TAutriche , a la Russie , îjivec une nation qui , même après Tacquisition de la Silésie, n'était pas dé plus de 6 à 7 millions d'hommes, vrai prodige qui eût été impossible sans quelques circonstances qu'il faut énumérer brièvement pour rendre ce prodige concevable. D'abord l'Angleterre aida Frédéric de son or, parcimonieusement il est vrai, mais l'aida néanmoins. Au moyen de cet or il se procura des soldats, et connne on se battait Allemands contre Allemands , le soir de ses batailles il convertissait les prisonniers en recrues., ce qui lui permit de suppléer a l'insufiisance de la population prussienne. De plus il occupait une position concentrique entre la Russie, r Autriche et la France, et en courant rapidement de Breslau a Francforl-surrOder, de Francfort a Dresde, de Dresde k Erfurt, il pouvait tenir tête a tous ses ennemis, ce que facilitait aussi une circonstance plus décisive encore, c'est que si l'Autriche lui faisait une guierre sérieuse, la Russie et la France , gouvernées par le caprice de cour, ne lui faisaient qu'une guerre de fantaisie. Elisabeth envoyait chaque année une armée russe qui livrait une bataille, la perdait ou la gagnait, et
pois se relirait en Pologne. Les Français, occupés contre les Anglais dans les Pays-Bas, et aussi déplùrablement administrés que conamandés, envoyaient de temps en temps une armée qui , mal accueillie , comme k Rosbach par exemple , ne reparaissait plus. Frédéric n'avait donc affaire véri^ tablement qu'a l'Autriche, ce qui ne rend pas son succès moins étonnant, et ce qui ne l'eût pas sauvé, sll n'avait été ce que de notre temps on appelle légUime. Deux fois en effet ses ennemis entrèrent dans Berlin, et au lieu de le détrôner, ce qu'ils n'auraient pas manqué de faire s'ils avaient eu un prétendant à lui substituer, s'en allèrent après avoir levé quelques centaines de mille écus de contribution. Ce sont ces circonstances réunies qui, sans le diminuer, expliquent le prodige d'un petit prince luttant seul contre lés trois plus grandes puissances de l'Europe, leur tenant tête sept ans, les déconcertant par ses coups imprévus, les fatiguant par sa ténacité, donnant le temps k la fortune de lui envoyer, en Russie un changement de règne, et désarmant enfin par son génie et sa constance les trois femmes qu.'il avait déchaînées par sa mauvaise langue. Son œuvre n'en est pas moins une des plus mémorables de l'histoire, et mérite de prendre place k côté de celles qu'ont accomplies
tu SAINTE-HÉLÈNE.
Alexandre, Annibal, César, Gustave -Adolphe, Napoléon.
11 appartenait à la Révolation française d'imprimer a Tart de la grande guerre une dernière et décisive impulsion. Le mouvement ciyilisateur qui avait substitué Tinfanterie a la cavalerie , c'est-àdire les nations elles*- mêmes a la noblesse a cheval , devait recevoir en effet de la Révolution française, qui était l'explosion des classes moyennes, son dernier élan. Les Français en 1789 avaient dans le cœur deux sentiments : le chagrin d'avoir vu. la France déchoir depuis Louis XIV, ce qu'ils attribuaient aux légèretés do la cour, et l'indignation contre les puissances européennes, qui vour laient les empédier de réformer leurs institutions en les fondant sur le principe de l'égalité civile. Aussi là nation courut-elle tout entière aux armes. La vieille armée royale^ quoique privée par Témigration d'une notable partie de ses officiers , suffit aux premières rencontres, et sous un général, .Dqmouriez, qui jusqu'à cinquante ans avait perdu son génie dans de vulgaires intrigues, livra d'heureux combats. Mais elle fondit bientôt au feu de cette terrible guerre , et la Révolution envoya pour la remplacer des flots de population qui devinrent de l'infanterie. Ce n'est pas avec des hommes levés à la hâte que l'on fait des cavaliers , des artilleurs ,
des sapeurs du génie, mais dans un pays essentiellement militaire , qui a Torgueil et la- tradition des armes, on peut en faire des fantassins. Ces fantassins incorporés dans les demi-^brigades a ce qui restait de la vieille armée ^ lui apportant leur audace , lui prenant son organisation , se jetèrent d'abord sur l'ennemi en adroits tirailleurs, puis le culbutèrent en le chargeant en masse à la baïonnette. Avec le temps ils apprirent à manœuvrer devant les armées les plus manœuvricres de l'Europe, celles qui avaient été formées; a l'école de Frédéric et de Dauh^ avec le temps encore ils fournirent des sgrtilleurs , des cavaliers, des soldats du génie, et acquérant la discipline qu'ils n'avaient pas d'abord, conservant de leur premier élan l'audace et la mobilité, ils composèrent bientôt la première armée du monde.
Il n'était pas possible ^ue ce sentiment puissant de quatre-vingtHieuf, combiné avec nos séculaires traditions militaires ^ nous donnât des armées sans nous donner aussi des généraux , que notre infanterie devenue manœuvrière comme les armées allemandes les meilleures , et en outre plus vive, plus alerte, plus audacieuse , n'exerçât pas sur ceux qui la commandaient une irrésistible influence, et effecr tivement elle poussa Pichegru en Hollande, Môreau , Kléber, Hoche y Jourdan au milieu de l'Aile-
magne. Mais taiidis qu'il se fornàart des généraux capables de bien diriger une armée , il devait s'en former non pas deux, mais un qui serait capable de diriger. k la fois toutes les années d'un vaste empire, car le mouvement moral est comme le mouvement physique ) imprimé à plusieurs corps h la fois^ il porte chacun d'eux a des distances proportionnées k leur volume et a leur poids. Tan* dis que Pîchegru, Hoche, Moreau, Kléber,. Desaix, Masséna , étaient le produit de ce mouvement national, leur maître k tous se révélait à Toulon, et ce maître que l'univers nomme , c'était le jeune Bonaparte , élevé au sein des écoles de l'ancien régime , dans la plus savante des armes , celle de l'artillerie, mais plein de l'esprit nouveau, et a son audace personnelle, la plus grande peut-être qui ait inspiré une âme humaine, joignant l'audace de la Révolution française. Doué de ce génie universel qui rend les hommes propres k tous les emplois, il avait de plus iine dispositiim qui lui était particulière , c'était l'application k étudier le sol sur la carte , et le penchant k y chercher la solution des phénomènes de la politique comme des problèmes de la guerre. Sans cesse couché sur des cartes, ce que font trop rarement les militaires , et ce qu'ils faisaient encore moins avant lui^ il méditait continuellement sur la configuration du £ol où la guerre
sévissait alors, et à ces profondes méditations joignait les rêves d'un jenne homme , se disant que s'il était le maître il ferait ceei ou cela , pousserait dans tel ou tel sens les armées de la République , ne se doutant nullement que maître il le serait un jour, mais senlant fermenter en lui quelque chose d'indéfinissable, comme on sent quelquefois sourdre sous ses pieds Téau qui doit bientôt percer la teiTe et jaillir en source féconde. Livré b ces méditations solitaires, il avait compris que TAutriche, ayant renoncé aux Pays-Bas, n'était vulnérable qu'en Italie , et que c'était Ik quMl fallait porter la guerre pour la rendre décisive. Parlant sans cesse de ces rêves aux directeurs, dont il était le commis, les en fatiguant presque, il est d'abord nommé commandant de Paris , et puis , Scliércr s'élant hissé battre, général de l'armée d'Italie. A peine arrivé à Nice, le jeune général aperçoit d^un coup d'œil qu'il n'a pas besoin de forcer les Alpes, et qu'il lui sujQSt de les tourner, comme il l'a dit avec tant de profondeur. En effet, les Piémontais et les Autrichiens gardaient le col de Monlenotte, où les Alpes s'abaissent pour se relever plus loin sous le nom d'Apennins. Il fait une menace sur Gênes afin d'y attirer les Autrichiens, puis en une nuit force le col de Montenotte où les Piéihonlais restaient seuls de garde , les enfonce , les précipite en deux ba-
tailles sur Turin , arrache la paix au <roi de Piémont , et fond sur le Pô a l^ poursuite des Autrichiens, qui voyant qu'ils s'étaient trompés en se laissant attirer sur Gênes , se bâtaient de revenir pour protéger Milan. Il passe le Pô k Plaisance, entre dans Milan , court a Lodi , force T Adda et s'arrête k l'Adige, où son esp;*it transcendant lui montre la vraie frontière de l'Italie contre les Allemands. Un génie moins profoqd aurait couru au midi pour s'emparer de Florence, de Rome, de Naples. Jl n'y songe même pas. C'est aux Allemands qu'il faut disputer l'Italie, dit-il au Directoire, c'est contre eux qu'il faut prendre position, et qui va au midi de l'Italie , trouvera au retour Fornoue, comme Charles VIII, ou la Trebbia, comme Macdonald \ Il se décide donc à rester au nord, et avec l6 m^me génie aperçoit que le Pô a un cours trop. long pour être. facilement défendu, que risonzo trop avancé est toujours exposé a être
* Quoiqac Charles VIII fût Tictorieux à Fornoue, il courut la chance d^y périr , et ii y aurait même péri ayee toute son armée ,^ s^il n^avait rencontré sur ses derrières des troupes aussi inférieures aux siennes. llVIacdonald au contraire rencontrant à la Trebbia des^ troupes égales en râleur à celles quUl commandait, faillit -y trouver sa perte, ce qui du reste n^était point sa faute, mais celle du Directoire qui Payait enyoyé à Naples. Le raisonnement du général Bonaparte conserye donc sa justesse dans les deux cas, et prouye que c'est au nord et point au midi qu'il faut disputer PItalie*
tourné par le Tyml , que TAdige seul peut être victorieusement défendu, parce qu'à peine sorti des Alpes a Vérone ce cours d'eau tombe dans les marécages de Legnago , et que placé en deçà du Tyrol il ne peut pas être tourné. Le jeune Bonaparte s'établit alors sur l'Àdige , en raisonnant comme il suit : Si les Autrichiens veulent forcer l'Adige par les montagnes, ils passeront nécessairement par le plateau de Rivoli -, s'ils veulent le forcer par la plaine , ils se présenteront ou devant Vérone , ou vers les marais, dans les environs de Legnago. Dès lors il faut placer le gros de ses troupes au centre , c'est-a-dire à Vérone, laisser deux détachements de garde, l'un h Rivoli , l'autre vers Legnago, les renforcer alternativement l'un ou l'autre suivant la direction que prendra l'ennemi , et rester imperturbablement dans cette position, en faisant du siège de Mantoue une sorte de passe-temps entre les diverses apparitions des Autrichiens. Grâce à cette profondeur de jugement, avec trente-six mille hommes, à peine augnientés d'une quinzaine de mille pendant le cours de la guerre, le jeune Bonaparte tient tête k toutes les armées autrichiennes, et en dix-huit mois livrant douze batailles, plus de soixante combats, faisant plus de cent mille prisonniers, accablé l'Autriche et lui arrache l'abandon définitif de la
ligne du Rhin a la France, plus la paix géuérale. Certes, on peut parcourir les pages de Thistoire tout entière, et on n'y verra rien de pareil. La conception générale et l'art des combats,, tout s'y trouve à un degré de perfection qui ne s'est jamais rencontré. Passer les montagnes à Moutenotte en attirant les Autrichiens sur Géncs par une feinte, ihaitre de Milan, au lieu de courir à Rome et a Naples, courir à Vérone, comprendre que l'Italie étant à disputer aux soldats du Nord^ c'est au Nord qu'il faut vaincre, laisser le Midi comme un fruit qui tombera de l'arbre quand il sera mûr, choisir entre les diverses lignes défensives celle de TAdige, parce qu'elle n'est pas démesurément longue comme le Pô, facile k tourner comme l'Isonzo, et s'y tenir invariablement jusqu'à ce qu'on y ait attiré et détruit toutes les forces de TAutriche, voila pour la conception. Attendre l'ennemi en avant de Vérone, s'il se préseple directement le repousser à la faveur de la bonne position de Caldiero, s'il tourne à droite vers le bas pays aller le combattre dans les marais d'Arcole , où le nombre n'est rien et la valeur est tout, quand il descend sur notre gauche par le Tyrol, le recevoir au plateau de Rivôliv, et là maître des deux routes, celle du fond de la vallée que suivent l'artillerie et la cavalerie , celle des montagnes que
suil rinfanlerie , jeter d'abord l'artillerie et la cavalerie dans l'Âdige, puis Taire prisonnière l'in^ fanterie dépourvue du secours des autres armes, prendre dix^huit mille hommes avec quinze mille , voilà pour l'art du combat : et faire tout cela k vingt-six ans, joindre ainsi k l'audace de la Jeunesse toute la profondeur de l'âge mûr, n'a rien, nous le répétons, de pareil dans Thistoire, pour la grandeur des conceptions unie k la perfection de l'exécution!
Tout le reste de la carrière, du général Bonaparte est marqué des mêmes traits : discernement transcendant du but où il faut viser dans une campagne, et habileté profonde k profiter du terrain où les circonstances de la guerre vous ainëneut k combattre , en un mot , égale supériorité dans les moqvements généraux et dans Tart de livrer bataille.
d En 1800, nous étions maîtres de la Suisse que nous occupions jusqu'au Tyrol, ayant k gauche les plaines de la Souabe , k droite celles du Piémont. Les Autrichiens ne s'attendant pas aux hardis mouvements de leur jeune adversaire, s'étaient avancés k gauche jusque vers Huningue, k droite jusqu'k Gènes. Le Premier Consul imagine de fondre des deux côtés de la chaîne des Alpes sur leurs derrières, propose k Moreau de descendre
m SAINTE HÉLÈNE.
par Constance sur Ulm, tandis qu'il descendra par le Saint -Bertiard sur Milan. Moreau hésite k se jeter ainsi en pleine Bavière au milieu des masses ennemies. Le Premier Consul laisse Moreau libre d'agir à son gré, passe le Saint-Bernard sans routes frayées, en faisant rouler k travers^les précipices ses canons enfermés dans des troncs d'arbres, tombe sur les derrières des Autrichiens surpris , et les force k Marengo de lui livrer en une journée ritalie entière, qui, deux ans auparavant, lui avait coûté douze bafailles et soixante combats, tandis que Moreau , opérant k sa manière méthodique et sage, met sî£ mois k s'approcher de Vienne.
l encore le point où tl faut frapper est choisi avec une telle justesse que, le coup porté, l'ennemi eët désarmé sur-le-champ. La bataille décisîYe, il est vrai, ne présente point la perfection de celle de Bivoli, par exemple. On était en plaine, le terrain offrait peu de circonstances heureuses, et une reconnaissance mal exécutée avait laissé ignorer la présence des Autrichiens. Le Premier Consul fut donc surpris et faillit être battu. Maisan lieu de Grouchy il avait Desaix pour lieutenant,, et Tarrivée de celui-ci lui ramena la victoire. Da reste si un accident rendit la bataille chanceuse ^ l'opération qui le pla^ k Fimproviste sur les derrières de l'ennemi n'en est pas moins un prodige
qui n'a de comparable que le passage d'Ânnibal , réalisé deux mille ans auparavant.
En 1805, obligé de renoncer k l'expédition d'Angleterre et de se rejeter sur le continent, le jeune Consul , devenu empereur, porte en quinze jours ses armées de Flandre en Souabe. Ordinairement nous passions par les défilés de la Forét-^ Noire pour gagner les sources du Danube, et selon leur coutume les Autrichiens y accouraient en hâte. Il les y retient en présentant des têtes de colonnes dans les principaux de ces défilés , puis il se dérobe tout a coup , longe par sa gauche les Alpes de Souabe, débouche par Nuremberg sur les derrières des Autrichiens qu'il enferme dans Ulm, et oblige une armée entière de soixante mille hommes h mettre bas les armes devant lui , ce qui ne s'était jamais vu dans aucun siècle. Débarrassé du gros des forces autrichiennes , et apprenant que les Prussiens deviennent menaçants, loin d'hésiter il s'élance sur Vienne, entraîne dans son mouvement ses armées d'Italie que commandait Masséna, les rallie h Vienne même, puis court k Austerlilz, où il trouve les Russes réunis au reste de la puissance autrichienne, arrivé sur les lieux feint d'hésiter, de reculer, tente aînsi la présomption d'Alexandre, qui , guidé par des jeunes gens, veut couper l'armée française de Vienne. Ce
faisant, Alexandre dégarnit le plateau de Pratzen, où était son centre. Napoléon y fond comitie un aigle, et, coupant en deus: Tarmée ennemie, en jette une partie dans les lacs, une autre dans un ravin. 11 se retourne ensuite vers les Prussiens, qui, au lieu de se joindre 2i la coalition, sont réduits h s'excuser à genoux d'avoir songé a lui faire la guerre.
Ici encore les mouvements généraux ont à la fois une audace et une justesse sans pareilles; la bataille décisive est une merveille d'adresse et de présence d'esprit, et ce n'est pas miracle que les empires tombent devant de tels prodiges d'art.
Au lieu de la paix sûre, durable, qu'il aurait pu conclure avec l'Europe, le vainqueur d'Austerlitz enivré de ses succès, s'attire la guerre avec la Prusse, soutenue par la Russie. L'armée prussienne se porte derrière la forêt montagneuse de Thuringe pour couvrir les plaines du centre de l'Allemagne. Napoléon l'y laisse, remonte k. droite jusque vers Cobourg, débouche sur l'extrémité gauche de la ligne ennemie , aborde les Prussiens de manière k les couper du Nord où les Russes les attendent^ les accable a léna, k Awerstaedt, et, les débordant sans cesse dans leur retraite, prend jusqu'au dernier d'entre eux k Prenzlow, non loin
de Lubeck. Ce jour-là jl n'y avait plus de monarchie prussienne-, Tœuvre du grand Frédéric était abolie 1
Il fallait aller au Nord chercher les Russes, les saisir corps a corps pour les corriger de leur habitude de pousser sans cesse contre nous les puissances allemandes , qu'ils abandonnaient après les avoir compromises.
Napoléon se porte sur la Yistule, et pour la première fois il se ^let en présence de ces deux grandes difficultés, le climat et la dislance, qui devaient phis lard lui devenir st funestes. Son armée a.encore toute sa vigueur morale et physique; cependant, a cette distance, il y a des soldats qui se débandent, il y en a que la faim, le froid dégoûtent. Napoléon déploie une force de volonté et un génie d'organisation extraordinaires pour maintenir son armée intacte , lutte sur les plaines glacées d'Eylau avec une énergie indomptable contre l'énergie barbare des Russes^ emploie l'hiver k consolider sa position en prenant Dants^g, et le printemps venu , son armée reposée , marche sur le Niémen en descendant le cours de l'Aie. Son calcul , c'est que les Russes seront, pbligés de se rapprocher du littoral pour vivre, qu'il leur faudra dès lors passer TAle^ devant lui, et il s'avance l'œil fixé sur cet événement, dont il espère tirer un
parti décisif. Le 14 juin en effets s^nnî^^rsaîre de Marengo, il trouve les Russes passant l'Aie ^ Friedland. Excepté les grenadiers d'Oudinot , tous ses corps sont en arrière. Accouru de sa personne sur les lieux, il emplcMC Oudinot à tirailler, et amène le reste de son .armée en toute hâte. Une fï>is qu'il a toutes ses forces sous la main, au lieu de les jeter sur les Russes, il attend que ceux-ci aient passé l'Aie ^ pour les y engager il replie sa gauche en avançant peu a peu sa droite vers Friedland où sont les ponts des Russes , détruit ensuite ces ponts, et quand il a ainsi ôté k l'ennemi tout moyen de retraite , il reporte en avant sa gauche d'abord refusée, pousse les Russes dans l'Aie, les y refoule comme dans^un gouffre, et noie ou prend presque tf>ut entière cette armée , la dernière que l'Europe pût lui opposer.
Certes, nous le répétons^ tout est Ik au même degré de perfection. Prévoir que les Russes essayeront de gagner le littoral afin de rejoindre leurs magasins , et pour cela passeront l'Aie devant l'armée française, les suivre, les surprendre au moment du passage , attendre qu'ils aient presque tous franchi la rivière , leur enlever leurs ponts , et ces ponts enlevés lés refouler dans l'Aie , sont de vrais prodiges où la prévoyance la plus profonde dans la conception générale , égale la pré-
isence d'esprit dans l'opératiou définitive , c'est-a^ dire dans la bataille.
En Italie, Napoléon avait été le général dépendant, réduit à des moyens bornés: en Autriche, en Prusse, en Pologne^ il avait été le général, chef d'État, disposant des ressources d'iin vaste empire, donnant a ses opérations toute l'étendue de ses conceptîoûs, et en un jour renversant VAny triche, en un autre la Prusse, en un troisième la Russie , et tout cela a des distances où l'on n'avait jamais porté la guerre. Il avait été dans le premier cas le modèle du général subordonné , il > fut dans le second le modèle du général tout-puissant et conquérant. Ici plus de ces mouvements limités autour d^une place , de ces batailles classiques où la cavalerie était aux ailes , l'infanterie au centre : les mouvements ont les proportions des empires k frapper, et les batailles la physionomie exacte du lieu où elles sont livrées. Les batailles ressemblent, en la surpassant , à celle de Leuthen ^ et quant aux mouvements, ils ont une bien autre portée que ceux de Frédéric, courant hors d'haleine de Breslau à Francfort- sur-TOder, de Francfort-surrOder à Effurt, sans jamais frapper le coup décisif qui aurait terminé la guerre; Non pas qni\ ne faille admirer l'activité, la constance, la ténacité de Frédéric, bien digne de. son surnom de grandi
Il est vrai néanmoins que le général français , ajoutant a Taudace de la Révolution la sienne ^ étudiant les grands linéaments du sol comme jamais on ne Tavait fait avant lui , était arrivé a une étendue, à une justesse de miouvements telles , que ses coups étaient a la fois sûrs et décisifs, et en quelque sorte sans appel I L'art , on peut le dire, avait atteint ses dernières limites.
Malbeureusement ces succès prodigieux devaient corrompre non le général , chaque jour plus consommé, dans son art, mais le politique, lui persuader que tout élait possible, le conduire tantôt en Espagne , tantôt en Russie , avec des armées affaiblies par leur renouvellement-trop rapide, et k, travers des difficultés sans cesçe accrues ^ d'abord par la distance qui n'était pas moindre que celle de Cadix à Moscou, ensuite par le climat qui était tour a tour celui de l'Afrique ou de la Sibérie, ce qui forçait les hommes k passer de quarante degrés de clialeur a trente degrés de froid , différences extrêmes que la vie animale ne saurait supporter. Au milieu de pareilles témérités, le plus grand) le plus parfait des capitaines devait succomber!
Aus^i beaucoup de juges 4e Napoléon qui, sans être jamais assez sévères pour sa politique , le sont beaucoup trop pour ses opérations militaires ^ lui
SAlNTE-HÉLENli. 289
ont-ils reproché d'être le général des succès , non celui des revers, de savoir envahir, de ne savoir pas défendre, d'être le premier dans la guerre offensive , le dernier dans la guerre défensive , ce qu'ils résument par ce mot, que Napoléon ne sut jatnais faire une retraite! C'est la, selon nous, un jugement erroné.
Lorsque dans l'enivrement du succès, Napoléon se portait a des distances comme celle de Paris à Moscou , et sous un climat où le froid dépassait trente degrés , il n'y avait plus de retraite possible, et Moreau , qui opéra l'admirable retraite de Bavière en 1800, n'eût certainement pas ramené intacte l'armée française de Moscou à Varsovie. Quand des désastres comme celui de 1812 sepro^ duisaient , ce n'était plus une de ces alternatives de la guerre qui vous obligent tantôt a avancer, tantôt a reculer, c'était tout un édifice qui s'écroulait sur la tête de l'audacieux qui avait voulu l'élever jusqu'au ciel. Les armées, poussées au dernier degré d'exaltation pour aller jusqu'à Moscou, se trouvant surprises tout a coup par un climat destructeur, se sentant a des distances immenses, sachant les peuples révoltés sur leurs, derrières , tombaient dans un abattement proportionné a leur enthousiasme, et aucune puissance
ne pouvait plus les maintenir en ordre. Ce n'était
im SÂINTË-HÉLËNE.
pas une retraite faisable que le dief ne savait pas ftiire, c'était Tëdifice de là monarchie uaiverseUe qai s'écroulait sur la tête de son téméraire auteur!
Mais on ne serait pas général si on ne l'était dans l'adversité comme dans la prospérité, car la guerre lest une telle suile d'alternatives heureuses ou malheureuses, que celui qui ne saurait pas suffire aux unes comme aux autres ne pourrait pas commander une armée qumze jours. Or, lorsque le général Bonapaité assailli par les Autridiiens en novembre 1796, au- milieu des fièvres du Mantouan, n'ayant guère plus de dix mille liommes à mettre en ligne , se jetait dans les marais d'Arcole pour y annuler la puissance du noml)i*e^ il feisait preuve d'une fermeté et d'une fer« tilité d'esprit dans les circonstances difficiles qui certainement n'(mt pas beaucoup d'exemples^ Lorsqu'on 1809, a l'époque où la série des grandes fautes politiques était commaacée , il se trouvait k Esslîng acculé au Danube , privé dé tous ses ponts par une crue extraordinaire du fleuve, et se repliait dans l'Ile de Lofoau avec un sang-froid imperturbable , il ne montrait pas moins de solidité dans les revers. Sans doute la résistance à Ëssiîng même fut le prodige de Lannes qui y mourut , de Masséna qui y serait mort. si Ueu ne Tavait fait
SAiMTË-HÉLÈNE. 294
auMi heam» qn^'A était tenace ^ mais ia fermeté de Napoléon qui^ au milieu de Vienne émue, de tous nos génëf^x démoralisés, découvrait des ressourees oà ils n*eo voyaient plus , et adoptait le plan ferme et patient au moyen duquel la.vietoîre fet ramenée sous nos drapeaux a Wagram , eette fermeté, tant admirée de Masséna^ appiartenait bien a Napoléon , et ce moment offrit cartaineçient Tune des eiUrémités de ia guerre les plus grandes et les plus ^oriensement traversées, dont This* toire des nations ait conservé le souvenir.
Enfin , pour donner tout de suite ia preuve la plus décisive , la campagne de 18t4, ou Napoléon avec une poignée d'hommes, les uns usés, les autres n'ayant jamais vu le feu , tint tète a TËurope entière, non pas en battant en retraite, mais en profitant des faux mouvements de Tennemi pour le ramener en arrière par des coups terribles, est un bien autre exemple de fécondité de ressources, de présence d'esprit , de fermeté indomptable dans une situation désespérée. Sans doute Napoléon ne faisait pas la guerre d^ensive, comme la plupart des généraux, eti se retirant méthodiquement d'une ligne à une autre, défendant bien la première, puis la seconde, puis la troisième, et ne parvenant ainsi qu'à gagner du temps, ce qui n'est pas k dédaigner, mais ce qui ne suffit pas
pour terminer heureusement une crise : il faisait la guerre défensive comme l'offensive; il étudiait le terrain , tâchait d'y prévoir la manière d'agir de l'ennemi, de le surprendre en faute et de l'accabler, ce qu'il fit contre Blucher et Schwarzenberg en 1814, et ce qui eût assuré son salut, si tout n'avait été usé autour de lui, hommes et choses.
S'il ne fut pas a proprement parler le général des retraites, parce qu'il pensait comme Frédéric que la meilleure défensive était l'offensive , il se montra dans les guerres malheureuses aussi grand que dans les guerres heureuses. Dans les unes comme dans les autres il conserva le même caractère de vigueur, d'audace, de promptitude à saisir le point où il fallait frapper, et s'il succomba , ce ne fut pas, nous le répétons, le militaire qui succomba en lui, c'est le politique qui avait entrepris l'impossibre , en voulant vaincre l'invincible nature des choses.
Dans l'organisation des armées. Napoléon ne fut pas moins remarquable que dans la direction générale des opérations, et dans les batailles.
Ainsi avant lui les généraux de la République distribuaient leurs armées en divisions composées de toutes armes, infanterie, artillerie, cavalerie,* et se réservaient tout au plus une division non engagée, composée elle-même comme les autres.
afin de parer aux coups imprévus. Chacun des lieutenants livrait k lui seul une bataille isolée, et le rôle du général en chef consistait k secourir celui d'entre eux qui en avait besoin. On pouvait éviter ainsi des défaites^ gagner même des batailles, mais jamais de ces batailles écrasantes, k la suite desquelles une puissance était réduite k déposer les armes. Avec la personne de Napoléon, Torganisation des corps d'armée devait changer, et changer de manière k laisser dans les mains de celui qui dirigeait tout le moyen de tout décider. En effet, son arméç était divisée en corps dont rinfanterie était le fond, avec une portion d'artillerie pour la soutenir, et une portion de cavalerie pour Téclairer. Mais, indépendamment de rinfanterie de la garde qui était sa réserve habituelle , il s'était ménagé des masses de cavalerie et d^artillerie, qui étaient comme la foudre qu'il gardait pour la lancer au moment décisif. A Eylau , l'infanlerie russe paraissant inébranlable, il lançait sur elle soixante escadrons de dragons et de cuirassiers , et y ouvrait ainsi une brèche qui ne se refermait plus. A Wagram, Bernadotte ayant laissé percer notre ligne, il arrêtait avec cent bouches k feu le centre victorieux de l'archiduc Charles, et rétablissait le combat que Davout terminait en enlevant le plateau de Wagram. C'est pour cela
qu'indëpendamiiieDt de }a garde il a?»t cMiponé deux réserves, Toiie de grcNSse cavalerie , Vautre d'artillerie k grande portée, lesquelles élaient dans sa main la massue d'Hereole. Maïs poor la massue il faut la maio d'Hercule, et areeuB f^éuécal aumdre que Napoléon , eette otgauisatkm aurait eu rincoDYéDÎent de priver souvent des lieuleuauts habiles d'aimes spémies dout ils auraient su tirer parti , pour les concentrer dans les mains d'un chef incapable de s'en servir. Aussi presque tous le» géuéraui de l'armée républicaine. du Rhin, habitués k agir chacun de leur cdté d'une manière presque indépendante, et k réunir dès lors une porti(Hi suffisante de toutes les armes, regrettaient l'ancienne composition, ce qui revient k dire qu'ils regrettaient un état de choses qui leur laissait plus d'importance k la condition de diminuer les résullais d'ensemble.
Mais Torganisatton ne consiste pas seulement k bien distribuer les diverse» fiarties d'une armée, elle consiste k la recruter^ k la nourrir. Sous ce rapport, l'art que Napoléon déploya pour porter les conscrits de leurs villages aux bords du Rhin , des bords du Rhiu k ceux de l'Ëlbe, de la Yisttile, du Niémen 5 les réunissant dans des dépôts , les surveillant avec un soin extrême , ne les laissant presque jamais échapper^ et les menant ainsi pAr
la main jusqu'à» champ de bataille, cet art fat prodigieux. Il consistait dans une mémoire des détails infaillible , dans un discernement profond des négligences ou des infidélités des agents su^ baltemes, dans une attention continuelle à les réprimer, dans une force de volonté infatigable, dans un travail incessant qui remplissait souvent ses nuits, quand le jour avait été passé a cheval. Et malgré tous ces efforts , les routes étaient sou-* vent couvertes de soldats débandés, mais qui n'at^ testaient qu'une chose, c'est la violence qu'on faisait a la nature , en portant des hommes des bords du Tage à ceux du Volga I
A ces tâches si diverses du général en chef il faut souvent en joindre une autre, c'est celle de dompter les éléments, pour franchir des montagnes neigeuses, des fleuves larges et violents, et parfois la mer elle-même. L'antiquité a légué h l'admira*tion du monde le passage des Pyrénées et des Alpes par Annibal, et il est certain que les hommes n'ont rien fait de plus grand, peut-être même d'aussi grand. La traversée du Saint-Bernard, le transport de l'armée d'Egypte k travers les flottes anglaises, les préparatifs de l'expédition de Boulogne, enfin le passage du Danube k Wagram, sont de grandes opérations que la postérité n'admirera pas moins. La dernière surtout sera un éternel
iO() SAINTE-HÉLÈNE.
sujet d'étonnement. La difficulté consistant en cette occasion k aller chercher Tarmée autrichienne au delà du Danube pour lui livrer bataille, et k traverser ce large fleuve avec cent cinquante mille hommes en présence de deux cent mille antres, qui nous attendaient pour nous précipiter dans les flots , sans qu'on pût les éviter en se portant audessus ou au-dessous de Vienne , car dans le premier cas on se serait trop avancé, et dans le second on eût rétrogradé, cette difficulté fut surmontée d'une manière merveilleuse. En trois heures, 150 mille hommes, 500 bouches k feu, avaient passé devant Tennemi stupéfait, qui ne songeait a nous combattre que lorsque nous avions pris pied sur la rive gauche, et que nous étions en mesui^ de lui tenir tète. Le passage du Saint-Bernard, si extraordinaire qu'il soit, est loin d'égaler le passage des Alpes par Annibal ; mais le passage du Danube en 1809 égale toutes les opérations ten* tées pour vaincre la puissance combinée de la nature et des hommes , et restera un phénomène de prévoyance profonde dans le calcul, et d'audace tranquille dans l'exécution.
Enfin on ne dirait pas tout sur le génie militaire de Napoléon y si on n'ajoutait qu'aux qualités les plus diverses de l'intelligence il joignit l'art de dominer les hommes, de leur communiquer ses
passions , de les subjuguer comme un grand orateur subjugue ses auditeurs, tantôt de les retenir, tantôt de les lancer, tantôt de les ranimer s'ils étaient ébranlés , et toujours enfin de les tenir en main , comme un habile cavalier tient en main un cbeval difficile. Il ne lui manqua donc aucune partie de Tesprit et du caractère nécessaires au véritable capitaine, et on peut soutenir que si Annibal n'avait existé, il n'aurait probablement pas d'égal.
. Ainsi, résumant ce que nous avons dit des progrès de la grande guerre, nous répéterons que deux bommes la portèrent au plus baut degré dans l'antiquité, Ânnibal et César ^ que César cependant , restreint par les habitudes du campement , y montra moins de hardiesse de mouvements , de fécondité de combinaisons, d'opiniâtreté dans toutes les fortunes qu'Annibal; qu'au moyen âge Charlemagne , chef d'empire admirable , ne nous donne pas néanmoins l'idée vraie du grand capi> taine , parce que l'art était trop grossier de son temps ^ qu'alors l'homme de guerre fut presque toujours a cheval , et k peine aidé de quelques archers*, qu'avec le développement des classes moyennes au sein des villes l'infanterie commença, qu'elle se montra d'abord dans les montagnes de la Suisse, puis dans les villes allemandes, ita-
lienne», hollandaises; que, !d poudre ayant renversé les murailles saillantes, les villes enfoncèrent leurs défenses en terre-, qu'alors un art subtil, celui de la fortification tnodemé , prit naissance ; qu'autour des villes Si prendre ou k secourir, la guerre savante et hardie, la grande guerre, en un mot, reparut dans le monde; que les Nassau en furent les premiers maîtres, qu'ils y déployèrent d'éminentes qualités et une constance demeurée célèbre, que néanmoins enchaînée autour des places, elle resta timide encore; qu*ttne lutte sanglante s'étant engagée au Nord eiitre les protes^ fants et les catholiques, laquelle dura trente ans, Gustave-Adolphe, opposant Un peuple brave et solide k la cavalerie polonaise , fit faire de nou* veaux progrès! k Tinfanterie; qu'entraîné en Allemagne, il rendit la guerre plus hardie, et la laissa moins que les Nassau circonscrite autour des places; qu'en France, Condé, heureux mélange d'esprit et d'audace , manifesta le premier le vrai génie des batailles, Turenne, celui des grands mouvements ; que cependant l'infanterie partagée en mousquetaires et piquiers n'était pas manœuvrière; que Vauban, en lui donnant le fusil k baïonnette, permit de la placer sur trois rangs; que le prince d'Anhalt-Dessau, chargé de l'éducation 4e Tarmée prussienne, constitua le bataillon
moderne qui fournit beaucoup de feux en leur offrant peu de prise; que Frédéric, prenant cet instrument en main et ayant k lutter aux frontières de la Silésie et de la Bohême, changea l'ordre de bataille classique , et le premier adapta les armes au terrain -, qu'obligé de tenir tête tantôt aux Au*trichiens, tantôt aux Russes, tantôt aux Français, il élargit le cercle des grandes opérations, et fut ainsi dans l'art de la guerre l'auteur de deux progrès considérables; qu'après lui vint la Révolution française, laquelle, n'ayant que des masses populaires k opposer k l'Europe coalisée, résista par le nombre, et l'élan aux vieilles armées; que l'infanterie, expression du développement des peuples, prit définitivement sa place dans la tactique moderne , sans' que les armes savantes perdissent la leur; qu'enfin un homme extraordinaire, k l'esprit profond et vaste , au caractère audacieux comme la Révolution fhinçaise dont il sortait, porta Fart de la grande guerre k sa perfection en méditant profondément sur la configuration géographique des pays où il devait opérer, en choisissant fou* jours bien le point où il fallait se placer pour frapper des coups décisifs , en joignant k l'art des mouvements généraux celui de bien combattre sur chaque terrain, en cherchant toujours ou dans le
sol ow dans la sitHatioB de r^wnemi Toccasion de
ses grandes batailles, en n'hésitant jamais a les livrer, parce qu'elles étaient la conséquence de ses mouvements généraux, en s'y prenant si bien en un mot que chacune d'elles renversait un empire , ce qui amena malheureusement chez lui la plus dangereuse des ivresses , celle de la victoire , le désir de la monarchie universelle, et sa chiite, de manière que ce sage législateur, cet habile administrateur, ce grand capitaine, fut à cause même de toutes ^es supériorités très-mauvais politique, parce que perdaut la raison au sein de la victoire, il alla de triomphe en triomphe fmir dans un abime.
Maintenant , si ^on le compare aux grands hommes, ses émules, non plus sous le rapport spécial de la guerre , mais sous un rapport plus général , celui de l'ensemble des talents et de la destinée, le spectacle devient plus vaste , plus moral , plus instructif. Si, en effet, on s'attache au bruit, à l'importance des événements, k l'émotion produite chez les hommes, k l'influence exercée sur le monde, il faut, pour lui trouver des pareils, aller chercher encore Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Frédéric, et en plaçant sa physionomie k côté de ces puissantes figures, on parvient k s'en faire une idée k la fois plus précise et plus complète.
Alexandre héritant de l'armée de son père, nourri da savoir des Grecs , passionné pour leurs applaudissements, se jette en Asie, ne trouve k combattre que la faiblesse persane, et marche de» vant lui jusqu'à ce qu'il rencontre les limites du monde alors connu. Si ses soldats ne l'arrêtaient, il irait jusqu'à Tocéan Indien. Obligé dé revenir, il n'a qu'un désir, c'est de recommencer ses courses aventureuses. Ce n'est pas k sa patrie qu'il songe, laquelle n'a que faire de^ tant de conquêtes-, c'est a la gloire d'avoir parcouru l'univers en vainqueur. Sa passion c'est sa renommée, reconnue, applaudie k Athènes. Généreux et même bon, il tue son ami Clitus, ses meilleurs lieutenants , Philotas et Parménion, parce que leur langue imprudente a touché k sa gloire. La renommée , voilk son but , but le plus vain entre tous ceux qu'ont poursuivis les grands hommes, et tandis qu'après avoir laissé reposer son armée il va de nouveau courir après ce but unique de ses travaux , enivré des délices de l'Asie, il meurt sur la pourpre et dans le vin. Il a séduit la postérité par sa grâce héroïque^ mais il n'y a pas une vie plus inutilement bruyante que la sienne, car il n'a point porté là civilisation grecque au delk de VIonie et de la Syrie où elle régnait déjk, et a laissé le monde grec dans l'anarchie, et apte uniquement k recevoir la conquête
rôtnaine, Moralement on aimerait mieux être le sage et habile PMIopoemen, qui ne fit pas tout ce bruit ^ mais qui prolongea de quelques jours V\n* dépendance de la Grèce.
A c6të de cette Tie h la fois si pleine et si vide, voici la Tie la plus vaste, la plus sérieuse, la plus énergique qui fut jamais : c'est celle d'Ânnibal. Ce mortel à qui Dieu dispensa tous les dons de riutêlfigence et du caractère, et le plus propre aux grandes choses qu'on eût jamais vu, était sorti d'une famille de vieux capitaines , tous morts les armes k ta main pour défendre Garthage. Son &me était une espèce de métal forgé dans le foyer ar'^ dent des haines que Rome excitait autour d'elle. A neuf ans il quitte Carthàge avec son père , et va . où allaient tous les siens , vivre et mourir en combattant contre les Romains. Ses jeux sont la guerre. Enfant, 11 couche sur les champs de ba*> taille , se fait un corps insensible k la douleur, une àme inaccessible k la crainte , un esprit qui voit clair dans le tumulte des combats comme d'autres dans le plus parfait repos. Son père étant mort, son beau'-^frère aussi, l'un et l'autre les armés k la main, l'armée Carthaginoise le demande pour chef k Vingt-deux ans, et l'impose pour ainsi dire au sénat de Carthàge , jaloux de la glorieuse
tm)\]t des Qarea. Il prend )e commandement de
cette armée, la fait k son image, c'est-k-dire pleine à la fois d'audace^ de constance, et surtout de haine contre les Romains, la mène k travers l'Europe, inconnue alors comme l'est aujourd'hui le centre de l'Aflique, ose franchir les. Pyrénëeë, puis les Alpes avec quatre-^vingt .mille hommes dont il perd les deux tiers dans Ce trajet eïtra** ordinaire, et, dirigé par celte pensée profonde que c'est k Rome même qu'il faut combattre Rome, vient soulever contre elle ses sujets italietis mal soumis. Il fond sur les généraux romains, les force k sortir de leur camp en piquant la bravoure de l'un, la vafiité de l'autre, les accable successivement, et triompherait de tous s'il ne renconttàlt enfin un adversaire digne de lui, Fabius, qui veut qu'on oppose k ce géant non pas les batailles, où il est invincible, mais la vraie vertu de Rome, la persévérance. Annibal s'apercevant qu'A s^est trompé en comptant sur les Gaulois, bouillants mats inconstants comme tous les barbares, sentant Rome imprenable , va au midi de l'Italie , où se trouvait une riche civilisation , consistant en villes toutes gouvernées k l'image de Rome, c^est-k-dire par des sénats que le peuple jalousait. II. renverse partout le parti aristocratique, quoique aristocrate lui-même, donne le pouvoir au parti démocratique, fait 4e Capoue le centre 4e 8on empire, et ne s'çn-
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dort point, comme on Ta dit, dans des délices qu'il ne sait pas goûter, mais repose, refait son armée amaigrie, amasse pour elle seule les richesses du pays , et abandonné de sa lâche nation , appelant le monde entier a soaaide, étendant la guerre k la Grèce, k T Asie, il détruit sans cesse les forces envoyées contre lui, se maintient douze ans dans sa conquête , au point de faire considérer aux Romains sa présence en Italie comme un mal sans remède. Mais un jour arrive où les Romains k leur tour portant la guerre sons les murs de Carthage, il est rappelé, lutte avec une armée détruite contre Tarmée romaine reconstituée, et sa fortune déjk ancienne est vsrincue par une fortune naissante, cdle de Scipion, suivant Tordinaire succession des choses humaines. Rentré dans sa patrie,, il essaye de la réformer pour la rendre capable de recommencer la lutte contre les Romains. Dénoncé par ceux dont il attaquait les abus, il fuit en Orient, essaye d'y réveiller la faiblesse des Antiochus, y est suivi par la haine de Rome, et quand il ne peut plus lutter avale le poison, et meurt le dernier de son héroïque famille, car tous ont succombé comme lui a la même œuvre, œuvre sainte, celle de la résistance a la domination étrangère. En contemplant cet admirable mortel, doué d^^ tous les génies, de tous les courages, on cherche
une faiblesse, et on ne sait où la trouver. On cherche une passion personnelle, les plaisirs, le luxe, Tambition, et on n'en trouve qu'une, la haine des ennemis de son pays. Le Romain Tite-Live l'accuse d'avarice et de cruautés Ânnibal. amassa en effet des richesses immenses, sans jamais jouir d'aucune , et les employa toutes k payer son armée, laquelle, composée de soldats stipendiés, est la seule armée mercenaire qui ne se soit jamais révoltée , contenue qu'elle élait par son génie et par la sage distribution qu'il lui faisait des fruits de la victoire. Il envoya à Carthage, il est vrai, plusieurs boisseaux d'anneaux de chevaliers romains immolés par l'épée carthaginoise, mais on ne cite pas un seul acte de barbarie hors du champ de bataille. Les reproches de T historien romain sont donc des louanges , et ce que la postérité a dit, ce que les générations les plus reculées répéteront, c'est qu'il offrit le plus noble spectacle que puissent donner les hommes : celui du génie exempt de tout égoïsme, et n'ayant qu'une passion, le patriotisme, dont il est le glorieux martyr.
Voici un autre martyr, non du patriotisme , mais de l'ambition , rare mortel , rempli de séduction , jBKtts chargé de vices, et coupable d'affreux attentats contre la constitution de son pays : ce mortel
est CétST) le troisième des hommes prodiges de Taotiquîté. Né arec tons les talents, brate, fier, éloquent, élégant, prodigue et toujours simple, mais sans le moindre souei du bien ou du mal , il n*a qu'une pensée, c'est de réussir Ik où Sylla et Maritts ont éeboué, c'est^k^-dire de devenir le maître de son pays. .Alexandre a voulu conquérir le monde connu ^ Annibal a voulu empêcher la conquête de sa patrie; César, dans cette Rome qui a presque conquis Tunivers, ne veut conquérir qu'ell6*méroe« Il y emploie tous les ^rts , même les plus vils, la cruauté exceptée, non par bonté de cœur, mais par profondeur de calcul, et pour ne pas rappeler les proscriptions de Marins et de Sylla aux imaginations épouvantées* Il veut être édile, préleur, pontife, et contracte des dettes immenses pour acheter les suffrages de ses concitoyens. Il corrompt les femmes, les maris, comme il a cber-
. ché k corrompre le peuple. A tous les moyens de corruption il veut ajouter les séductions les plus
, élevées de Tesprit, et devient le plus parfait des orateurs romains. Délice et scandale de Rome, bientôt il n'y peut plus vivre. Il coalise alors l'avare Crassus, le vaniteux Pompée dont il gouverne la faiblesse, et se fkit attribuer les Gaules^ seul contrée où il reste quelque chose k conquérir dans les limites naturellement assignables k l'empire
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romain. Il eonqtiierl non pour agrandir sa pairie, qui n'en a guère besoin , mais pour se créer des soldats dévoués^ pour acquérir des richesses, et payer ainsi ses dettes et celles de ses avides partisans. Guerroyant Tété, intriguant l'hiver, il mène de ses quartiers de Milan la vanité de PcMOipée, l'avarice de Crassus, domine dix ans de la sorte les affaires romaines ^ et enfin lorsque Crassus mort en Asie il n'y a plus personne i&ntre lui et Pompée pour amortir le choc^ des ambitims, il essaye d'abord de la ruse pour retarder une lotte dont il sent le péril ^ puis ne pouvant plus l'éviter, (hinchit le Rubicon , marche contre Pompée dont les légions étaient en Espagne, le pousse d'Italie en Êpire, abandonne alors, comme il l'a dit é grandement , un générai mns armée pour courir à une armée, sans général, va dissoudre en Espagne lés légions de Pompée que commandait Âfranins , retourne ensuite en Épire , lutte contre Pompée Inimême, et termine à Pbarsale la querelle de la snpréme puissance. Il lui reste en Afrique, en Espagne, les débris du parti de Pompée k détruire ; il les détruit , vient triompher k Rome de tous ses ennemis, et y fonde cette grande chose qu'on appelle l'empire romain , mais se fait aMS*siner par les républicains pour avoir voulu trop I6t mettre le nom sur la chose. Dans cette vie , tons
les moyens sont pervers comme le but, et il faut cependant reconnaître a César un mérite, c'est d'avoir voulu k la république substituer l'empire, non par le sang comme Sylla ou Marins, mais par la corruption qui allait aux mœurs de Rome, et par l'esprit qui allait à son génie -, et le trait particulier de ce personnage extraordinaire, grand politique, grand orateur, grand guerrier, grand débauché surtout, et clément enfin sans bonté, sera toujours d'avoir été le mortel le plus complet qui ait paru sur la terre.
Maintenant pour trouver dû tels hommes, il faut tourner bien des fois les feuillets du vaste livre de l'histoire, il faut passer k travers bien dea siècles, et arriver >au neuvième, où, entre le monde ancien et le monde moderne , apparaît Gharlemagne !
Certes, qu'au sein de la civilisation, de son savoir si varié, si attrayant, si fécond, où le goût du savoir nait du savoir même , on trouve des mortels épris des lettres et des sciences, les aimant pour elles-mêmes et pour leur utilité , comprenant que c'est par elles que tout marche, le vaisseau sur les mers , le char sur les routes , que c'est par elles que la justice règne et que la force appuie la justice, que c'est par elles enfin que la société humaine est k la fois belle , attravante, douce et sûre
a habiter, c'est naturel et ce n'est pas miracle! Quels yeux , après avoir vu la lumière , ne Taimeraient point? Mais qu'au sein d'une obscurité profonde, un œil qui n'a jamais connu la lumière , la presjsente , l'aime , la cherche , la trouve , et tache de la répandre, c'est un prodige digne de l'admiration et du respect des hommes. Ce prodige, c'est Charlemâgne qui roiTritk l'univers!
Barbare né au milieu de barbares qui avaient cependant reçu par le clergé quelques parcelles de la- science antique , il s'éprit avec la plus noble ardeur de ce que nous appelons là civilisation, de ce qu'il appelait d^un autre nom, mais de ce qu'il aimait autant que nous, et par les mêmes motifs. A cette époque, la civilisation c'était le christianisme. Être chrétien alors c'était être vraiment philosophe , ami du bien , de la justice , de la liberté des hommes. Par toutes ces raisons, Charlemâgne devint un chrétien fervent, et voulut faire prévaloir le christianisme dans le monde barbare , livré à la force brutale et au plus grossier sensualisme. A l'intérieur de cette France inculte et sans limites définies, le Nord-est, ou Austrasie, était en lutte avec le Sud-ouest , ou NeîMtrie, Tun et l'autre avec le Midi, ou Aquitaine. Au dehors cette France était menacée de nouvelles invasions par les barbares du Nord appelés Saxons, par les barbares
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dn Sud appelés Arabes , les uns et les antres païens on k peu près. Si une main ferme ne venait opposer une digne , soit au Noid , soit an Midi , l'édifice ^ies Francs & peine comaeDcé pouvait s'écrouler, tous les peuples pouvaient être jetés encore une fois les uns sur les autres , le torrent des invasions pouvait déèonler de nouveau , et emporter les semences de civilisation a peine déposées en terre. Oiarlemagne , dont Vaîeul et le père avaient commencé cetle œuvre de consolidaâon , la reprit et k termina. Grand capitaine , on ne saurait dire s'il le fut , s'il lui était possible de Tétre dans ce siède. Le capitaine de ce temps était celui qui , la hache d'armes ii la main , comme Pépin , comme Oiarles MaKel , se faisait suivre de ses gens de guerre en les conduisant plus loin que les autres k travers les rangs pressés de Tennemi. Élevé par de tels parents , CharlefUagne n'était sans doute pas moins vaillant qu'eux ^ mais il fit mieux que de combattre en soldat k la tête de ses grossiers soldats , il dirigea pendant cinquante années, dans des vues f<Mmes, sages, fortement arrêtées, leur bravoure aveugle. Il réunit sous sa main TAustrasie,- la Neustrie, l'Aquitaine, c'est-k-dire la France, puis refoulant les Saxons au Nord , les poursuivant jusqu'k ce qu'il les eftt faits chrétiens , seule manière alors de les civiliser et de désanâer leur férocité ,
refeubiol an Sud les Sarrasins sans prëCentkm de les soumettre , car il aurait fallu poass^ josqu'» Afrique, s'arrétant sagement k TÈbre, il fonda, soutint, gouverna un em^re immense, sans qi'oo pÀt Taccuser d'ambition désordonnée, car en ce temps-là il n'y avait pas de fnmtières^ et si cei ^npire trop étendu pour le génie de ses sueeesseurs ne pouvait rester sous une seule nuiin, il resta du moins sous les mêmes lois , sous la même civilisation, quoique sous des princes divers, et devint tout sim]^ement l'Europe^ Maintenant peu* dant pi*ès d'un demi-siècle ce vaste empire par la force appliquée avec une persévérance infatigable , il se consacra pendant le même temps ^ y faire régner Tordre , la justice , l'humanité , comme on pouvait les entendre alors ^ en y employant tanidt les assemblées nattonaies qu'il appelait deux fois par an autour de lui , tantôt le clergé qui était son grand instrum<»it de civilisation, et enfin ses représentante directs, ses fameux miêH domnki, agents de son infaligaUe vigilance. Sachant que les b<mnes lois sont nécessaires , mais que sans l'éducation les mo&urs ne viennent pas appuyer les lois , il créa partout des écoles o& il fit couler, non pas le savoir moderne, mais le savoir de celte époque i car de ces fontaines publiques il ne pou-^ vait faire couler que les ^kux dont il di^osait^
;ili SAINTE-UÉLÈNli:.
Joignant à ces laborieuses vertus quelques faiblesses qui tenaient pour ainsi dire k l'excellence de son cœur, entouré de ses nombreux enfants, établi dans ses palais qui étaient de riches fermes , y vivant en roi doux, aimable autant que sage et profond, il fut mieux qu'un conquérant, qu'un capitaine, il fut le modèle accompli du chef d'empire , aimant les hommes, méritant d'en être aimé, constamment appliqué k leur faire du bien , et leur en ayant fait plus peut-être qu'aucun des souverains qui ont régné sur la terre. Après ces terribles figures des Alexandre, des César qui ont bouleversé le monde, beaucoup plus pour y répandre leur gloire que pour y répandre le bien, avec quel plaisir on contemple cette figure bienveillante, majestueuse et sereine, toujours appliquée ou k l'étude ou au bonheur des hommes , et où n'apparait qu'un seul chagrin , mais k la fin de ses jours , celui d'entrevoir les redoutables esquifs des Normands, dont il prévoit les ravages sans avoir le temps de les réprimer. Tant il y a qu'aucune carrière ici-bas n'est complète, pas même la plus vaste, la plus remplie, qu'aucune vie n'est heureuse jusqu'k son déclin , celle même qui a le plus mérité de Tèlre !
En descendant vers les temps modernes , on iie rencoiure plus de ces figures colossales, soit que
la proximité diminue les prestiges, soit que le monde ea se régularisant laisse moins de place aux existences extraordinaires! Charles-Quint, avec sa profondeur et sa tristesse, Henri IV, avec sa séduction et sa fine politique , les Nassau , avec leur constance , Gustave- Adolphe, vainqueur avec si peu de soldats de TËmpire germanique , Cromwell , assassin dé son roi et dominateur de la révolution anglaise, Louis XIY, avec sa majesté et son bon sens, ne s'élèvent pas k la hauteur des glorieuses figures que nous avons essayé de peindre. 11 faut arriver a deux hommes, Frédéric et Napoléon, que le double éclat de l'esprit et du génie militaire place, le premier assez près, le second tout h fait au niveau des grands hommes de Tantiquité. Frédéric, sceptique, railleur, chef couronné des philosophes du dix-huitième siècle, contempteur de tout ce qu'il y a de plus respectable au monde, se moquant de ^es amis mêmes, prédestiné en quelque sorte pour braver, insulter, humilier l'orgueil de la maison d'Autriche et du vieil ordre de choses qu'elle représentait, osant au sein de l'Europe bien assise , oii les places étaient si difficiles à changer, osant, disons-nous, entreprendre de créer une puissance nouvelle, ayant eu l'honneur d'y réussir en luttant a lui seul contre tout le continent, grâce il est vrai k la fri-
voliliî des cours de Fraace et de Russie , grâce aussi k Tesprit ëtroit de ia cour d'Autriche, et après avoir fait vingt ans la guerre , maintenant par la politique la plus profonde la paix du continent, jusqu'à partager audacieu sèment la Pologne sans être oblige de tirer un coup de canon , Frédéric est une iigure originale et saisissante , à laquelle cependant il manque la grandeur bien que les grandes actions n'y manquent pas, soit parce que Frédéric après tout n'a fait que changer la proportion des forces dans Tintérieur de la Confédération germanique, soit parce que cette figure railleuse n'a point la dignité sérieuse qui impose aux hommes I
La grandeur! ce n'est pas ce qui manque à celui qui lui a succédé et l'a surpassé dans l'admiration et le ravage du monde I II était réservé à la Révolution française , appelée k changer la face de la société européenne, de produire un hcmime qui attirerait autant les regards que Gharlemagne, César, Aimibal et Alexandre. A celui-lk ce n'est ni la grandeur du rôle , ni l'immensité des boulé^ versements, ni l'éclat, l'étendue, la profondeur du génie, ni le sérieux d'esprit qui manquent pour saisir, attirer, maîtriser l'attention du genre humain 1 Ce fils d'un gentilhomme corse, qui vient demander k l'ancienne royauté l'éducation dis-
pensée dans les ée<Ae% militaires à la noblesse pauvre, qui, k peine sorti de Téeole, acquiert dans une émeute sanglante le titre de f;énéral en chef, passe ensuite de Tannée de Paris à l'armée dltalie, conquiert cette contrée en un mois, attire à lui et détruit successivement toutes les forces de la cod'* lition européenne, lui arrache la paix de Campo-* Formio, et déjà trop grand pour halnter k côté do gouvernement de la République , va chercher en Orient des destinées nouvelles, passe avec cinq cents voiles a travers les flottes anglaises, coîiquiert TÉgypte en courant, songe alors k envahir rinde en suivant la route d' Aleiaiidre , puis ra*mené tout a coup en Occident par le reiiouveliement de la guerre européenne , après avoir essayé d'imiter Alexandre^ imite et égale Annibal en franchissant les Alpes, écrase de nouveau la coalition et lui impose la belle paix de Lunéville, ce fils do pauvre gentilhomme corse a déjk parcouru a trente ans une carrière bien extraordinaire! Devenu queU que temps pacifique , il jette par ses lois les bases de la société moderne, puis se laisse emporter k son bouillant génie, s'attaque de nouveaa k l'Ëu^ rope, la soumet exï trois journées, Austerlitz, léna, Friediand ^ abaisse et relève les empires , met sur sa tête la couronne de Charlemagne , voit les rois lui offrir leur fille, choisit celle des Césars, dont
il obtient un fils qui semble destiné k porter la plus brillante couronne de l'univers , de Cadix se porte à Moscou, succombe daps la plus grande catastrophe des siècles, refait sa fortune, la défait de nouveau , est confiné dans une petite île , en sort avec quelques centaines de soldats fidèles, reconquiert en vingt jours le trône de France , lutte de nouveau contre l'Europe exaspérée, succombe pour la dernière fois h Waterloo, et après avoir soutenu des guerres plus grandes que celles de l'empire romain , s'en va , né dans une île de la Méditerranée, mourir dans une ile de l'Océan, attaché comme Prométhée sur un rocher par la haine et la peur des rois, ce fils du pauvre gentilhomme corse a bien fait dans le monde la figure d'Alexandre, d'Annibal, de César, de Charlemagnel Du génie il en a autant que ceux d'entre eux qui en ont le plus-, du bruit il en a fait autant que ceux qui ont le plus ébranlé l'univers-, du sang, malheureusement il en a versé plus qu'aucun d'eux. Moralement il vaut moins que les meilleurs de ces grands hommes, mais mieux que les plus mauvais. Son ambition est moins vaine que celle d'Alexandre , moins perverse que celle de César, mais elle n'est pas respectable comme celle d'Annibal, qui s'épuise et meurt pour épargner à sa patrie le malheur d'être conquise. Son ambition est l'ambition
ordinaire des coaquérants, qui aspirent a dominer dans une patrie agrandie par eux. Pourtant il chérit la France, et jouit de sa grandeur autant que de la sienne même. Dans le gouvernement il aime le bien, le poursuit en despote, mais n'y apporte ni la suite, ni la religieuse application de Charlemagné. Sous le rapport de la diversité des talents il est moins complet que César^ qui ayant été obligé de séduire ses i^oncitoyens avant de les dominer, s'est appliqué k persuader comme à combattre, et sait tour a tour parler, écrire, agir, eu restant toujours simple. Napoléon, au contraire, arrivé tout a coup k la domination par la guerre, n'a aucun besoin d'être orateur, et peut-être ne l'aurait jamais été quoique doué d'éloquence naturelle, parce que jamais il n'aurait pris la peine d'analyser patiemment sa pensée devant les hommes assemblés, mais il sait écrire néanmoins comme il sait penser, c'est-k-dire fortement, grandement, même avec soin, parfois est un peu déclamatoire comme la Révolution française sa mère, discute avec plus de puissance que César mais ne narre pas avec sa suprême simplicité, son naturel exquis. Inférieur au dictateur romain sous le rapport de l'ensemble des qualités, il lui est supérieur comme militaire, d'abord par plus de spécialité dans la profession , puis par l'audace , la profon-
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déilf, h tétoMiié iflépifisdble des combifiiiiiKirià ^ ti'û m^B de tnppoTi qtj'dfl égal ou an stipérii^tii' (on fie MiyraH le dlfè)^ Afihibdl, csir il eslatf&si dddâ> den%^ atisé^i csticlflé^ mm rdsë^ atf${i) fécond, ànsâ terrible y afisftj opiniàtte c|tie le géfîéfai cariHag^ nôb, en ayaiilt fOfftèfOiâ me 8dt)ériotité àtif lu), celle àëÈ siècle^. Arrivé en effet après Aimlbdl, César, lé« Nassâti, Gusiate-Adolpbe , Condéj Turenne 5 ftêdér\t ^ Il a pu poiissier Fart k mti der* nii^r terme. Dtf re^tê^ ce ëont les balances dêr DIen qnil faudrait poiir peser de tels homincs, et tout ce qu'on peut fiiire e'ést de saisir quelques-ufts des traits les plus saillants de lëtfrs imposatftes physionomies*
Pour nous Français, Ifapotéon a dès titrés que nous ne detoits ni méconuaUre, ni oublier, k quelque parti que notre naisss^ce , nos convietfons ou nos intérêts nous aient atiacbési Sans douté ëh tirganisànt nôtre état social par le Code ci^ril, uofre adntinisiraiion par s^ règlements^ il ne UUUs donnu pas la foruàe politique sous laquelle IfOtre société devais se reposer définitivement , m iiift paisible ^ prospère et libre , il ne notiS dùnm pas là tlbOFfé, que Ses héritiers nous doitent etitiïtë] mais, m lendemain de^ agitations delà Révolution française, il ne pouvait nous procurer fue Vordre, et il farùt lui sSvcHr gré de imi hmf doftSé
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avec Tordre notre étftt citi) et notre organisation administratÎTe. Malheureusement pour lui et pour nous, il a perdu notre grandeur', maîâ il nous à laissé la gloire qui est la grandeur morale^ et ramène avec le temps la grandeur matérielle. Il était par son génie fait pour la Frimer, êotnfAe là France était faite pour loi. NI lui sans Tarmée française, ni Tarmée française sans lui, n'auraient accompli ce qu'ils ont accompli ensembliËl. ÂutèUr de nos revers mais compagnon de. nos €nipI(]At9, nous devons le juger sétèrement, mais en lui coti^ servant les sentiments qu'une armée doit au gé^ néral qui l'a conduite longtemps k la victoire. Étudions ses hauts faits qui sont les nôtres, apprenons k son école, si nous sommes militaires Tart de conduire les soldats^ si nous sommes hommes d'État l'art d'administrer les empires; Instruisons^ndUs surtout par ses fautes, apprenons en évitant ses exemples k aimer la grandeur mo^ dérée. Celle qui éSt possible, celle qui est durable parce qu'elle n'est pas insupportable k autrui , ap* prenons en un mol la modérôtion auprès de cet homme le plus immodéré des hommes. Et, e^omme citoyens enfin, tirons de sa vîe Une dernière et mémorable Icçod , c'est que , si gfând , ai sensé , si vaste que soit le génie d'un homme, jamais il
ne faut lui litref compléleinent le$ destinées 4'tin
pays. Certes nous ne sommes pas de ceux qui reprochent k Napoléon d'avoir dans la journée du 18 brumaire arraché la France aux mains tlu Directoire, entre lesquelles peut-être elle eût péri : mais de ce qu'il fallait la tirer de ces mains débiles et corrompues, ce n'était pas une raison pour la livrer tout entière aux mains puissantes mais téméraires du vainqueur de Rivoli et de Marengo. Sans doute si jamais une nation eut des excuses pour se donner k un homme, ce fut la France lorsqu'en 1800 elle adopta Napoléon pour chef! Ce n'était pas une fausse anarchie dont on cherchait k faire peur k la nation pour l'enchaîner. Hélas noni des milliers d'existences innocentes avaient succombé sur l'échafaud , dans les prisons de l'Abbaye, ou dans les eaux de la Loire. Les horreurs des temps barbares avaient tout k coup reparu au sein de la civilisation épouvantée, et même après que ces horreurs étaient déjk loin , la Révolution française ne cessait d'osciller entre les bourreaux auxquels on l'avait arrachée, et les émigrés aveugles qui voulaient la faire rétrograder k travers le sang vers un passé impossible, tandis que sur ce chaos se montrait menaçante l'épée de l'étranger! Â ce moment revenait de l'Orient un jeune héros plein de génie , qui partout vainqueur de la nature et des hommes, sage, modéré, reli-
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gieux, semblait né pour enchanter le inonde I Jamais assurément on ne fut plus excusable de se confier à un bomme, car jamais terreur ne fut moins simulée que celle qu'on fuyait, car jamais génie ne fut plus réel que celui auprès duquel on cherchait un refuge! Et cependant après quelques années, ce sage devenu fou, fou d'une autre folie que celle de quatre-vingt-treize , mais non moins désastreuse, immolait un million d'hommes sur les champs de bataille, attirait 1 Europe sur la France qu'il laissait vaincue, noyée dans son sang, dépouillée du fruit de vingt ans de victoires, désolée en un mot, et n'ayant pour refleurir que les germes de la civilisation moderne déposés dans son sein. Qui donc eût pu prévoir que le sage de 1800 serait l'insensé de 1812 et de 1813? Oui, on aurait pu le prévoir, en se rappelant que la toutepuissance porte en soi une folie incurable , la tentation de tout faire quand on peut tout faire, même le mal après le bien. Ainsi dans cette grande vie où il y a tant a apprendre pour les militaires , les administrateurs, les politiques, que les citoyens viennent k leur tour apprendre une chose, c'est qu'il ne faut jamais livrer la patrie à un homme, n'importe l'homme, n'importent les circonstances! C'est le dernier cri qui s'échappe de mon cœur, cri sincère que je voudrais faire parvenir au
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cœur de tous les Frâmçais, afin de leur pergnader h tcms (]ti'il ne faut jamais aliéner sa liberté, et , pour n'être pas exposé a ^aliéner, n'en jainais abfiser.