L'INTERVENTION DE LA PAPAUTÉ JEANNE RÉHABILITÉE
« Les Anglais firent Jaire contre Jeanne un procès par certaines personnes à ce commises et députées par eux. En faisant lequel procès, Us firent et commirent plusieurs fautes et abus. Et tellement que moyennant le dit procès et la grande haine que nos ennemis avaient contre elle, ils la firent mourir iniquement et contre raison, très cruellement. »
Ainsi s'exprimait Charles VII, le 15 février 1450, lorsque, rentré victorieusement dans Rouen, il donnait commission à Guillaume Bouille, doyen de Noyon, d'informer sur la cause de Jeanne. Bouille se transportait à Rouen, entendait sept témoins, concluait que dans son ensemble le procès croulait. Aux yeux
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de ce prêtre, soutenir l'innocence de Jeanne devenait une
œuvre de pieté : •• car il y allait de « l'honneur et de la gloire du Roi des Rois, qui défend la cause des innocents. » Mais c'était aussi, ajoutait-il, une « œuvre de salut public : - car l'enjeu de ce débat devait être « l'exaltation du roi des Francs ou de la maison de France, dont on ne lit pas qu'elle ait jamais accordé sa faveur aux hérétiques ou qu'elle leur ait adhéré d'une façon quelconque. » Nous sommes à l'époque où la chancellerie papale et les autres chancelleries de l'univers s'accordaient pour laisser au roi de France, comme un privilège, le titre de roi très chrétien ' : ce titre comportait qu'il n'eût jamais soutenu d'hérétiques, que jamais des hérétiques ne l'eussent soutenu : laver la Pucelle de cette tache serait donc laver l'honneur même du roi. Mais en s'engageant dans cette voie, le procès de réhabilitation de Jeanne eût pris l'apparence d'un second procès politique, conduit, celui-ci, par la France et pour la France. Le voyage que fit à Rouen, vers avril 1452, avec le titre de légat pontifical, le cardinal d'Estouteville, eut pour conséquence une procédure nouvelle : l'enquête faite par Bouille, et qui n'était qu'un acte de juridiction civile, ne fut dés lors utilisée qu'à titre documentaire. D'Estouteville décida qu'à cause des « bruits qui couraient et de beaucoup d'allégations qui circulaient sur le procès de Jeanne, une enquête canonique devait s'ouvrir \ »
1. Noël Valois. Le roi très chrétien ^dans La France chrétienne dans l'histoire,
P- 3l4S27, Paris> l896)-
2. Les mémoires théologiques composés en vue du procès de réhabilitation, et que Quicherat n'a souvent que résumés, ont été édités par M. Lanery d'Arc
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11 manda de Paris le Dominicain Jean Bréhal, grand inquisiteur de France : du 2 au 9 mai 1452, des témoins turent interrogés. Quinze jours plus tard, sur l'ordre du cardinal, Bréhal et Bouille, dûment réchauffés par un bon vin d'honneur que leur offrait au passage la ville d'Orléans, s'en allaient en Touraine, où le roi musait et s'amusait ; et l'on décidait, d'accord avec lui, la poursuite de l'œuvre. Pour les frais, la cassette royale s'ouvrait.
Jeanne avait été condamnée pour ses apparitions, pour ses prophéties, pour ses prétendus hommages aux mauvais esprits, pour ses habits d'homme, pour son refus de soumission à l'Église, pour s'être enfin comportée en relapse. Bréhal, sur tous ces points, étudiait les procés-verbaux, les réponses de Jeanne, et puis demandait six fois de suite : Que penser de la sentence rendue ? Le cardinal avait amené avec lui, à Rouen, pour étudier d'autres affaires, un prélat de la Rote, Théodore de Lellis, et un avocat consistorial, Paul Pontanus : ils furent les premiers à connaître le long Sommaire de Bréhal et à donner un avis. Pontanus répondit en énumérant toutes les raisons éventuelles de nullité de la sentence et en disant discrètement : « La sagesse des consultées suppléera le reste. » Lellis accusa de perfidie les douze articles dans lesquels Cauchon avait prétendu condenser les griefs contre Jeanne. Ce que disait Lellis avait du poids : futur Cardigans, 1889), et longuement analysés dans le tome 1 de l'ouvrage du P. Ayroles. Le guide le plus sûr pour cette histoire est le livre des PP. Belon et Balme : Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la réhabilitation de Jeanne d'Arc (Paris.
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nal, il était, dans la Rome d'alors, un canoniste déjà très écoi De ces deux mémoires et de son propre Sommaire, Bréhal tu
un paquet, qui en décembre, à Lyon, tut remis au chancelier de l'archiduc d'Autriche. Ce paquet devait être porte au Dominicain Léonard de Brixenthal, qui professait à l'université de Vienne. Bréhal le priait de lire, et puis d'opiner : « La matière, lui ecrivait-il, concerne l'honneur du très chrétien roi de France. Nous ne savons quelle tut la réponse du Frère Léonard. Mais simultanément, en France même, d'autres consulteurs étaient au travail : Robert Cybole, chancelier de Notre-Dame; le Franciscain Elie de Bourdeilles, évèque de Périgueux ; Thomas Basin, l'historien, successeur de Cauchon à Pévéché de Lisieux ; deux Tourangeaux de moindre importance ; et puis Jean de Montigny, chanoine de Paris et conseiller au Parlement. Et tous ces hommes d'Eglise absolvaient la Pucelle.
C'était certainement un très habile homme que Maître Jean de Montigny. Il eut la finesse de sentir qu'une réhabilitation dont Charles VII serait le demandeur garderait certains dehors politiques. Les Turcs à ce moment-là étaient aux portes de Constantinople : Nicolas V visait à grouper contre eux, dans une même croisade. Français et Anglais. Montigny pressentit peut-être qu'un pouvoir spirituel tel que la papauté pouvait éprouver quelque gêne à paraître se ranger aux côtés de la France victorieuse, en poursuivant avec le roi de France une revanche juridique ; il fallait que la réhabilitation de Jeanne gardât quelque chose de plus pur, qu'elle n'apparût pas comme la
consécration religieuse de nos succès militaires et politiques. Mais jamais il n'est gênant pour un pape d'accueillir d'humbles voix qui lui disent : une monstruosité s'est accomplie, dont nous demeurons éclaboussés. Les parents de Jeanne, suggérait Montigny, « doivent, avant tous les autres, se mettre immédiatement en avant, et se porter comme demandant réparation de l'injure faite à la Pucelle par son supplice ignominieux. »
Isabelle, la mère, vivait toujours. Une supplique partit pour Rome — en 1454, semble-t-il, — signée d'Isabelle et de ses deux fils. Une famille avait été lésée par la condamnation d'une fille innocente : cette famille demandait justice. Bréhal se trouvait à Rome : il réclama de Lellis, et puis de Pontanus, deux nouveaux mémoires, sans doute pour le pape ; et la voix de ces spécialistes romains appuyait la pauvre femme des Marches de Lorraine. Alors, le 11 juin 1455, le pape Calixte III — ancien cardinal Borgia — décida de déléguer trois commissaires pour rendre en dernier ressort une juste sentence; Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, Guillaume Chartier, évêque de Paris, Richard Olivier, évêque de Coutances, furent désignés. Ils devaient s'adjoindre un inquisiteur ; ils appelèrent Bréhal.
Il y avait grande foule à Notre-Dame de Paris, lorsque le 7 novembre 1455, Isabelle et ses deux fils Jean d'Arc et Pierre d'Arc, accompagnés de quelques bourgeois de Paris et « honnêtes femmes » d'Orléans, comparurent officiellement devant les délégués pontificaux pour demander la révision du procès ; et cette foule était si bruyante, qu'on dut achever la séance dans la
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sacristie Dix jours plus tard, dans la salle des audiences du palais épiscopal, une nouvelle séance était tenue ; et Ton décidait d'aller à Rouen instruire le procès.
L'éveque Cauchon, le promoteur d'Estivet, et probablement aussi l'inquisiteur Le Maistre étaient morts. On envoya des citations à l'éveque de Beau vais, au promoteur de Béarnais, au vice-inquisiteur de Beauvais. Cela ne nous regarde point, déclarèrent le successeur de Cauchon et le clerc qui avait succédé à d'Estivet. De vice-inquisiteur, nous n'en avons pas ici, affirma le prieur des Dominicains de Beauvais ; et en effet il avait fallu une mesure spéciale de l'inquisiteur général de Paris, pour que Le Maistre, vice-inquisiteur de Rouen, eût pu être considère comme vice-inquisiteur pour Beauvais. Bréhal, avec une régularité tenace de procédurier, réexpédiait des citations à ces trois adresses, chaque fois que la règle juridique l'exigeait. Il n'y a pas là-bas de vice-inquisiteur, venait redire, au nom des Dominicains de Beauvais, le prieur des Dominicains d'Evreux ; et toutes ces sommations judiciaires font scandale ! L évêque de Beauvais, lui, afin que les huissiers de ce tribunal papal le laissassent tranquille, expédiait enfin son promoteur, pour dire en substance que Pierre Cauchon n'avait pas dû être coupable, mais que lui, son successeur, ne se prétendait pas intéressé dans l'affaire, et qu'il avait l'intention de ne pas intervenir davantage. Et Bréhal constatait, à toutes les étapes de la procédure, qu'aucune partie adverse ne se dressait contre Isabelle, mère de Jeanne, pour la défense des trois hommes d'Église dont le tribunal allait
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apprécier le jugement. Un jour cependant, un chanoine survint, envoyé par les petits-neveux dcCauchon. Ceux-ci, piteusement, craignant que des sanctions prises contre leur grand-oncle ne les atteignissent eux-mêmes dans la fortune qu'il leur avait léguée, chargeaient ce chanoine de rappeler au tribunal que Charles VII, en prenant possession de la Normandie, avait promis l'amnistie. Telle était la sollicitude des héritiers de Cauchon pour la mémoire de Cauchon.
Des enquêtes faites à Paris, à Domrémy, à Vaucouleurs, à Toul, à Orléans, des mémoires demandés à Berruyer, évêquedu Mans, à Bochart, évêque d'Avranches, achevèrent d'éclairer le tribunal ; et vers le milieu de mai Bréhalfut chargé de condenser, en une Récapitulation, l'ensemble des conclusions qui s'imposaient. En quelques semaines, il fit un vaste travail. Avant qu'en 1893 la Récapitulation n'eût été intégralement publiée, on n'en soupçonnait pas l'importance.
La dialectique de Cauchon et de ses assesseurs avait, en 143 1, été moralement vaincue par la résistance d'une conscience ; avec Bréhal, contre cette dialectique, c'était la science théologique, c'était la science canonique qui faisait assaut, et la défaite des premiers juges de Rouen devenait désastre. Ils avaient essayé d'accumuler les taches sur la mémoire de la Pucelle : une à une, Bréhal les effaçait. Il apportait dans cette étude le même esprit d'équité qui devait l'amener, quatre ans plus tard, à faire reviser le procès d'un bourgeois d'Arras injustement condamné comme Vaudois, et à autoriser des poursuites
l'I . VII
Miniatures des Vigiles de Charles VII. de Martial d'Auvergne 1484 . représentant Jeanne d'Arc conduite vers Charles VII a Chinon et Jeanne d'Arc devant Charles VII.
Bibl. Nat.. fonds franc a - fol. 55 et 6l.
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contre les vicaires généraux coupables de cette condamnation.
Le 7 juillet 1456, dans la grande salle du manoir archiépiscopal de Rouen, Jean d'Arc étant présent, l'archevêque de Reims promulgua la sentence qui frappait de lacération judiciaire les douze articles d'accusation jadis forgés contre Jeanne, et qui déclarait son procès entaché « de dol, de calomnie, de méchanceté, d'injustice, de contradiction, de violations de droit. d'erreurs de fait. » Une prédication solennelle de réparation fut faite à l'endroit même du bûcher, une croix expiatoire y fut érigée ; et quelques mois plus tard, le Dominicain Bréhal et le doyen Bouille, passant les Alpes, allaient dire à Calixte III que justice avait été faite, en son nom, de l'œuvre d'iniquité.
Moins de trente ans après, Martial d'Auvergne versifiait :
Le Roi envoya le procès
A Rome de vers le Saint-Père,
Où là, sans faveur ni accès,
Fut bien vue au long la matière.
Et le tout vu, finalement,
Fut dit, par sentence authentique
Le procès et le jugement
Fait contre la Pucelle, inique.
C'était un fait acquis pour les consciences, que la papauté, définitrice du juste, avait stigmatisé Y « inique. »