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plaît qu'il y a cent ans la France moderne, dans la personne du grand Carnot, ait conçu comme une suprême étape des destinées providentielles de Jeanne la cime où fut exaltée sa gloire religieuse, le 16 mai 1920, par le verdict définitif du pape
Benoît XV.
Ce jour-là, dans Saint-Pierre de Rome, en présence de trois cents évêques et de cinquante à soixante mille fidèles, le pape Benoît XV, entouré de la cour pontificale, vit s'avancer près de son trône un avocat consistorial, qui trois fois de suite, « instamment » d'abord, puis « plus instamment, » enfin « très instamment, » le « supplia » de canoniser la Bienheureuse Jeanne d'Arc.
Deux fois le secrétaire des brefs aux princes répondit au nom du Pape :
« Le Saint-Père est pleinement éclairé touchant les vertus et les miracles de la Bienheureuse Vierge Jeanne d Arc. Cependant implorons une fois de plus les lumières d'en haut, en associant tout le Paradis à notre requête. »
Et sous les voûtes de Saint-Pierre, les litanies des saints résonnèrent ; on eût dit que ces milliers de lèvres humaines fa i -
deux complaintes de Jeanne d' Arc. [Bulletin de la Société archéologique de V Orléanais, 1908.)
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saient appel à la société céleste, pour qu'elle accueillît, en vertu de la parole du Pape, successeur de ce Pierre qui tient les clefs du ciel, la fille de France qui, sur la bannière spécialement exécutée pour ces fêtes, apparaissait à cheval, et déjà nimbée. Puis on vit le Pape s'agenouiller, et le Miserere, puis le Vent Creator, retentirent. Avant d'ajouter un nom au catalogue de l'Eglise triomphante, l'Eglise militante s'humiliait, invoquait l'Esprit.
Mais lorsque l'avocat consistorial eut fait entendre sa « très instante » supplication, le secrétaire des brefs aux princes signifia de la part du Pape qu'elle allait être exaucée, et le Pape, parlant en docteur universel, décréta :
« Pour Vhonneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour l exaltation de la foi catholique et F accroissement de la religion chrétienne, par V autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, celle des Bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre, après mûres délibérations, après avoir versé de nombreuses prières, après avoir pris F avis de Nos vénérables frères les cardinaux de la' Sainte Eglise Romaine, les patriarches, les archevêques, les évêques présents dans la Ville, Nous déclarons que la Bienheureuse Jeanne d'Arc est sainte, et Nous F inscrivons au catalogue des Saints. Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit. Amen. »
Ainsi parla le Pape ; et tout de suite, par un TeDeum, la chrétienté remercia.
SAINTE [EANNE D'ARC , ,„
Quelques instants après, Benoit XV célébrait ta messe liturgique de Jeanne. A l'épure, le cardinal qui taisait l'office dé sonsdiacre proclamait :
« La sagesse fut la compagne dé ma rie... Elle a été mon
suprême bien, la lumière de mes pensées, la consolation de mes chagrins... Elle m'a donné la prudence devant mes juges... J arrangerai le destin des peuples et celui des nations... Les multitudes proclameront mes vertus et mon courage guerrier . »
Un à un, ces versets du livre de la Sagesse glorifiaient la merveilleuse jeune fille ; et les lèvres qui les chantaient, devant le monde chrétien rassemblé, étaient celles du cardinal Gasquet, — un Anglais \
La messe se déroulait en un long cri de joie.
« Chantons le Seigneur, car il a fait éclater sa gloire, » avait dit l'Introït. « En moi sa servante, disait le Graduel, le Seigneur a accompli l'œuvre miséricordieuse qu'il avait promise à la maison d'Israël. »
Quand Benoît XV eut communié, il murmura, courbé vers l'autel :
« Nous nous sommes nourris du pain céleste, qui tant de fois a donné à Jeanne la force d'être victorieuse ; accorde\-nous. Seigneur, nous vous en prions, que cet aliment de salut nous rende victorieux de nos ennemis. »
i. Mb'1' Touchet. Correspondant. 10 juin 1920, p. 815-822.
La nouvelle sainte témoignait pour l'efficacité de l'Eucharistie : elle avait trouvé, dans le sacrement, la torce de vaincre, — de vaincre pour le salut de la France, et sous les voûtes de Saint-Pierre, Dieu « premier servi » était ainsi premier glorifié.
Cinq semaines s'écoulèrent, et le 24 juin 1920, au Palais- Bourbon, les élus de la France votèrent une loi d'après laquelle, désormais, « la République Française célébrera annuellement la fête de Jeanne d'Arc, fête du patriotisme. »
Rome et Paris semblaient ainsi rivaliser pour exalter la bonne Lorraine.
Mais non, ce n'était point une rivalité, c'était une collaboration. Car sous les auspices de Jeanne, Rome et Paris avaient, dès le 16 mai 1920, recommencé de collaborer ; et pour assister à la remise de la « palme des saints, » jadis entrevue par Lazare Carnot, la France officielle avait passé les monts.
L'historien de Jeanne, M. Gabriel Hanotaux, était, en imposte d'honneur, comme ambassadeur extraordinaire de la République française, le témoin du verdict qui, sous les voûtes de Saint- Pierre, ouvrit le ciel aux regards des hommes pour que leur prière y trouvât Jeanne.
La cérémonie qui édifiait sur une cime suprême la gloire de cette fille de France marquait en même temps une reprise de contact entre la France officielle et le siège de Pierre. Au ving-
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tième siècle comme au quinzième, dans les altitudes de l'Église triomphante comme dans les traverses de L'Église militante. Jeanne faisait office de lien entre la nationalité et la chrétienté, entre la société civile et la société religieuse ; et c'est au pied de son image qu'après dix-sept ans d'interruption les rapports des deux sociétés se renouvelaient.
De retour à Paris, M. Hanotaux commentait :
« La France « impie, » la France « matérialiste, » la France « perverse, » tel était le thème répandu par les incendiaires de Louvain, les destructeurs de Reims. Et le Pape répond en désignant F héroïne française et la France à F admiration de F univers ! ' »
Le 16 mai 1920, point culminant de la vie posthume de Jeanne, insérait ainsi l'action de Jeanne dans l'histoire même de notre époque. Le monde avait cru, naguère, que la France et TÉglise avaient cessé de se connaître ; et dans le resplendissement de lumière que projetait sur elles deux l'auréole de Jeanne, voici qu'elles se reconnaissaient, et qu'elles se le disaient.