Sainte-Nitouche
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Joseph MASSOT
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(jiw lions ((VOUS préparé ensemble.
SAINTE-NITOUGHE
Le plus achalandé des marchands de tabac, à Coulobres, s'appelait Maurel. C'est à cause de sa rudesse qu'on lui avait donné ce surnom de Tabacco, oii les gens du Languedoc retrouvaient, à travers leur patois, en même temps que l'image de son métier, l'air un peu farouche de sa maison et de sa personne. Il vivait seul dans cette petite maison noire, qui semblait pressée entre deux maisons d'importance aux magasins profonds : à gauche, celle des Bessières, les merciers ; à droite, celle de Trébosc, le menuisier. Depuis la mort de son frère, deux ans bientôt, son débit lui
importait peu, aussi peu que la ville avec ses commérages éternels. Pourtant, ce débit demeurait le premier de Coulobres. Assez consciencieux pour vendre au poids exact et soigner sa marchandise, ïabacco attirail, sans la moindre réclame^ jusqu'aux paysans, qui s'approvisionnaient chez lui le samedi, jour de marché.
A la vérité, la boutiquette était admirablement située, rue Courte, sur le carreau de la Halle, 011 aboutissent les grandes rues des différents quartiers. Les fumeurs montaient du Planol, de la rue de TÉglise, de la rue Conti, ou descendaient de l'avenue du Quai, de la rue de Béziers, de la rue de la Foire. Avant d'aller se promener sous la Halle, ils se rendaient chez Tabacco. Là, on causait, par groupes. Tabacco ne parlait jamais. 11 siftlait quelquefois , lorsque les discussions s'échaufï'aient trop, et n'intervenait même pas si des clients faisaient mine de se battre. 11 savait, malgré lui, la destinée des moindres familles. Au fond du cœur peut-être, il s'y intéressait, lui qui n'avait pas une seule
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fois, à cinquante ans, quitté son Coulobres. Assis, posé à peine sur un siège haut et sans dossier qui avait déjà servi à son père, les bras allongés parmi les boîtes du comptoir, il pouvait sans effort atteindre, derrière lui,, les vitrines garnies de paquets de cigarettes, ou peser le tabac dans les balances de corne transparente. Une bougeait guère, impassible, sa lonoue lisure rasée, couleur de terre, montrant des rides grises, le nez charnu, la bouche gourmande, un gros menton saillant, des yeux purs aux rellets de fer sous la visière d'une casquette de triple drap d'oii s'échappaient des mèches blanches. 11 regardait les hommes avec autant de placidité que s'il eût regardé des arbres. Tout de même, les Maurel avaient gagné, dans leur commerce, plus de cinquante mille francs : une fortune pour ces estomacs sobres. Mais à qui Tabacco lèguerait-il son héritage? Les gens, surtout les voisins, agitaient fréquemment cette question, bien que chacun désignât les Trébosc comme ses héritiers.
En effet, tandis qu'auprès des Bessières,
boutiquiers enrichis dans la laine , frottés à la société des nobles, il gardait sa réserve morose, saluant d'un bref hochement de tête le père et ses deux grands garçons, Tabacco éprouvait de la tendresse auprès des Trébosc. Le menuisier était un modeste, content de la vie quand la varlope marchait et qu'il pouvait acheter des gâteaux le dimanche à sa femme et à Lucie, sa demoiselle. Avec eux, Tabacco se laissait aller, devant la porte, à des bavardages qui lui faisaient du bien, qui mettaient dans sa solitude un peu de gaieté. Peut-être mêlaient-ils à leur amitié une pensée dintérèt, le désir de sa maison et de son argent. Mais cela ne lui déplaisait point, chez des ouvriers qui ne doivent leur pain qu'au travail et qui songent à élever la condition de leur fille en la mariant. Depuis le temps qu'ils se connaissaient, on pouvait certes croire que les Trébosc avaient appris à aimer franchement leur voisin. Quant à lui, n'ayant au monde rien à aimer, ni parents, ni femme, ni terre, il s'était peu à peu, en s'efîorçant de le dissimuler, abandonné à cette famille. La vue
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seule de Lucie évoquait en son souvenir cette saison furtive de l'adolescence où il avait fatalement, comme tous les hommes, éprouvé l'impatience de connaître la vie, d'en savourer les fruits qui semblent merveilleux, à vingt ans.
Parfois, aux heures de loisir, quand il venait se reposer devant sa houtiquette, respirer au soleil les parfums des jardins que la brise apporte par l'avenue du Quai ; parfois, si Lucie se trouvait causant sur le trottoir de sa maison, il l'observait avec insistance, jusqu'à ce qu'elle se retournât. Elle comprenait la prière de son regard, et s'approchait. Alors, il lui cédait une place sur le banc.
Telle qu'une mésange dans un buisson, Lucie commençait ausssitùt de bavarder.
Tabacco l'écoutait pieusement, les mains aux genoux. Lorsqu'elle s'interrompait pour saluer un passant ou renouveler le lil de son aiguille, il examinait à la dérobée les frisures blondes de sa nuque, ses joues délicates : et les voisins curieux^ postés sur le seuil de leurs boutiques, le voyaient sourire.
Depuis quelques semaines, Lucie parlait da-
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vantage de son faraud, Joprdan, le boulanger.
Tabacco ne l'estimait guère, ce Jourdan. Souvent, des physionomies lui déplaisaient ainsi. Absolu dans ses idées, il détestait cei-laines personnes jusqu'à leur souhaiter les pires misères. D'ailleurs, dans la crainte de provoquer des discussions qui auraient dérangé sa sérénité, il ne confiait ses sentiments à qui que ce fût. La plupart du temps, la destinée confirmait ses présages : aussi, dès (|u'il avait jugé un homme, ne revenait-il (hson jugement que devant l'évidence de son erreur.
Pour "ce Jourdan, si, par extraordinaire, il s'efforçait à ne pas le croire condamné à une vie de désordres, c'est que Lucie le lui vantait chaque jour, avec toute sorte d'éloges. Elle savait Ihostilité de Tabacco ; elle redoutait sa clairvoyance habituelle, et, simaginant raffermir son courage d'aimer parce qu'elle aurait dissipé les appréhensions du vieux camarade, elle tâchait de le gagner à sa cause.
Tabacco, la tête penchée, ne répondait rien, remuant à peine ses lèvres charnues. Il aurait
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tU'siré pour Lucie un ouvrier de la même pâte que son père, incapable d'envier les riches ou de se compromettre dans les partis politiques, et non ce Jourdan, un paresseux à l'air Louasse, grand fumeur de pipes et ramasseur d'escargots , qui se prétendait un artisan bourgeois et qui toute Tannée discourait à propos de sa vigne, comme s'il eût possédé un domaine. Une fois, Tabac€0 avait songé à exprimer ses craintes aux Trébosc. Mais il s'était bien vite renfermé dans son humeur bourrue, timide peut-être, A quoi bon troubler la sécurité de ses amis?
Tabacco, d'ailleurs, s'embarrassait quelquefois, perdait de ses idées auprès de Clotilde, la femme de Trébosc. A force de la voir, si discrète à l'égard du voisinage, presque toujours occupée dans sa maison, il avait pris l'habitude de penser doucement à elle. Ses formes, son visage au teint mat sous le bonnet noir des couturières, son corps bien moulé dans la robe noire sans ornement, lui étaient agréables aux yeux. Auprès d'elle, on serait resté deux heures sans parler. C'est lui qui
rompait le silence, quand elle venait coudre devant la porte ou balayer les copeaux sur le trottoir. Là, elle s'arrêtait une minute, pour regarder le camarade, lui sourire un peu, avec une mélancolie qui le touchait. Alors il ne voyait qu'elle, malgré lui, dans la rue. Pourtant, il n'avait pas beaucoup la hardiesse de la regarder en face. Et souvent il rentrait chez lui avec douleur, en se reprochant de s'attendrir comme une bête devant une femme. Ne rêvait-il pas encore, certaines nuits, que la mère de Lucie était sienne, qu'ils avaient amassé ensemble une petite fortune réservée à leur enfant, Lucie ; et que Trébosc, leur frère, était venu s'établir auprès d'eux, afin de jouir à son tour de la prospérité commune? Le matin, il se réveillait fatigué, la bouche en feu, 11 remontait de sa cave avec précipitation, pour retrouver sa calme boutiquette aux couleurs d'amadou, la halle sombre en sa carcasse de charpentes et de piliers, les maisons moussues et poudreuses où l'aube éparpillait ses lueurs. Il balayait le carreau, époussetait les vitrines, rejetait dans le ruis-
seau les ordures, et là, dans la rue, il retrouvait Trébosc qui balayait aussi, lentement. On se disait bonjour ; ensuite, chacun rentrait chez soi préparer le café.
Alors, le cœur assoupi comme une graine qui n'a pas germé, Tabacco reprenait ses iiabitudes. Pour amuser sa pensée^ ilsong-eait un peu à Clotilde et à Lucie, les croyant heureuses dans leur condition. Il ne soupçonnait pas que de temps à autre les ressources manquaient dans Fatelier de menuiserie. L'argent, pour lui, ce n'était rien : les sous, les piécettes blanches venaient si aisément dans sa maison, et il en consommait si peu!... Tant pis pour ceux qui n'en gagnent pas à leur suffisance ! On se débrouille toujours. Personne ne meurt de faim. Et puis, ceux qui ne possèdent point d'arg;ent, ce sont toujours les mêmes, les gaspilleurs. Sûrement, Trébosc menait bien ses affaires, et sa fille, si elle voulait, serait recherchée de plus en plus en mariage. Elle aurait pu, avec ses dix-huit ans, choisir à l'aise parmi des ouvriers depuis longtemps cotés, et voilà qu'elle choi-
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sissait un fainéant de race à qui Tabacco n'ont pas confié sa montre !
En otfet, Lucie enjolivait, devenait femme chaque jour, fine et souple dans la jupe doù sortaient les pieds alertes, dans le corsage étroitement serré où les seins saillaient avec force. Sa tète, délicatement dessinée dans l'auréole des cheveux, brillait blonde et légère, la bouclie mince et rouge, les oreilles roses, le nez nmtin un peu retroussé, des yeux bleus et pâles qui remuaient toujours, pareils aux abeilles dans le caUce des Heurs. Elle était dune belle taille, ainsi que son père et sa mère. Seulement, n'ayant pas subi les fatigues du travail, elle les dominait avec une élégance de demoiselle, qui met des gants le dimanche, et porte des chapeaux garnis de velours et des robes traînantes.
■ Ce matin, Lucie s'agitait plus que de coutume, sur le banc. Un bas entre les doigts, elle ne tricotait guère, demeurait bouche bée, à contempler la halle. Lorsque Tabacco l'interrogeait, elle répondait à peine.
C'était novembre, un lundi. La halle bour-
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donnait, la halle romaine dont les huit pihers supportaient la toiture de tuiles jaunes et vertes à colossale charpente de poutres entrelacées. D'un pilier à l'autre, des toiles d'enihallagc accrochées, pour défendre les éventaires du vent et du soleil/ au larmier par en liaut, par en has aux parapets massifs, enfermaient la halle telle quune ruclie immense. Deux entrées, sur la rue Française et la rue Courte, étaient ménagées entre les parapets. Deux larges ouvertures, au milieu des deux autres cotés, livraient passage au peuple et aux carrioles, l'une sur le marché en plein air que Tabacco et les Trébosc apercevaient de leurs boutiques, à droite ; l'autre, à gauche, sur la placette où s'élevait h» clocher de l'église et que reg^ardait la boulang'erie de Jourdan. Derrière les toiles odorantes, on entendait les bouchers hachant les quartiers de viande, les drapiers froissant des étoffes débitées à grands cris, les ménagères procédant à leurs emplettes, les chiens se disputant des os. Autour de la halle se rangeaient les maraîchères, chacune au milieu de ses corbeilles de légumes.
la chaufferette sous les pieds, puis les marchandes de volailles, de fruits ou de pâtisseries, les hrocanteurs de lunettes et de chaussures.
C'était l'heure où toute la ville vient à la halle remettre en train sa vie de fourmilière. Les dames, se rencontrant par hasard, jacassaient de longues minutes, le panier au bras ; des servantes baguenaudaient de-ci de-là, et^ craignant de tacher leur tablier aux étaux ensanglantés, singeaient les demoiselles, sous les regards des artisans et des bourgeois qui, les mains derrière le dos, assistent au mouvement du marché.
Tabacco écoutait béatement le tumulte du peuple invisible vociférant dans la pénombre des charpentes. Les étalages de verdures et d'étoffes, là-bas, à droite, vers le Quai, qu'il voyait à peine, plaisaient à ses yeux de vieux citadin. Il reconnaissait parmi ce peuple les messieurs qui achètent eux-mêmes leurs provisions, un cabas à la main. Il voyait vieillir les uns, les autres porter des costumes plus fripés. Et lui croyait ne changer jamais, sous
sa casquette, clans le complet de drap correct qu'il portait l'hiver aussi bien que l'été, et qu'il faisait toujours tailler, lui qui vivait au rebours de tout le monde, à l'envers de l'étoffe.
Il s'efforçait de ne penser ni ne bouger, lorsque Lucie vint le surprendre. Elle s'insinua auprès de lui, sur le banc, avec la gène d'un pauvre qui craint l'orgueil du riche. Elle souffrait du désir de parler d'elle, de son faraud surtout. Tabacco le comprit.
— Enfin, qu'as-tu? lui demanda-t-il. Pourquoi tu ne peux pas tricoter ta laine ?
Lucie se redressa.
— Ma foi, non !... Ce matin, je ne suis pas tranquille .
— Tu as quelque chose à me raconter, je parie?
— Oui. Mais... je n'ose pas.
— Pourquoi, té l ...
— C'est drùle, je crains de vous causer de la peine.
— Marche toujours ! je suis assez grand pour tout entendre.
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Il baissa la tète, souriant un peu, avec le plaisir de recevoir une confession d'aitiour. Au fond,, il ('prouvait, envers Fenfant que tourmentait le printemps de la vie, un sentiment de pitié exquise.
— Je sais, reprit-elle tout bas, que vous n'aimez pas beaucoup Jourdan.
— Moi!... Qui te l'a dit?
— Je suis jeune, allez, mais je devine !
— Je ne demande pas mieux que d'aimer ce Jourdan... Allons, fais-le-moi aimer, continue de me raconter ton liistoire.
— Vous voyez!... Ah! vous ne le connaissez pas, ce jeune homme.
Elle hésitait encore, son petit cn^ur tremblant comme un oiseau sur une branche. Une llamme légère alluma ses joues : car elle songeait à l'héritage du vieux camarade ; et cela lui faisait honte. Alors, inclinant le front, elle poursuivit tout d'une haleine :
— Hier soir, pendant que nous nous promenions sur la routCj à la gare du Nord^ m.i mère et moi, Jourdan nous accompagnait. 3Ia mère l'a autorisé à fréquenter notre maison
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pondant le jour, le soir aussi... Donc, maintenant, nous sommes fiancés.
Elle soupira, releva le front avec une sorte de défi. Elle essaya de reprendre son tricot de laine. Des brumes alentoiir descendaient peu à peu, sur la halle et sur les maisons. Tout parut soudain se recueillir. Tabacco se taisait, insensible en apparence, les poings aux genoux.
— Eh bien? demanda-t-elle.
Tabacco remua son buste lourd, el, se frottànt les paupières, bâillant presque, il ht une moue.
— Eh bien!... est-ce que ça me regarde? Lucie, déconcertée, devint rouoe de douleur
et de honte. Tabacco n'osait plus la reg-arder : il venait d'être lâche, d'offenser la fillette innocente qui avait cru lui- plaire et lui montrer de la déférence. 11 souffrit de sa rudesse. Mais, trop bourru pour se rétracter, il se confirma dans l'espoir que, par sa brutalité, il pourrait détourner Lucie de ce vaurien de Jourdanet servir ainsi les intérêts des Trébosc.
— Ah! murmura-t-elle, vous êtes méchant, ce malin.
— Je ne te flatterai jamais, ma fille.
Tous les deux se dévisagèrent, émus de n'être point d'accord.
— Je vous jure que vous vous trompez, Tahacco. Vous ne connaissez Jourdan que pour l'apercevoir chez vous de temps à autre...
— Oh! oh!... Je ne rôde pas la nuit à travers la ville, moi : par conséquent, j'ignore oii se promènent les fainéants. Mais enfin, je sais que ton faraud achète beaucoup de tabac : le nombre des pipes qu'il fume doit être considérable, et pendant qu'on fume, on ne travaille guère.
Lucie, rassurée aussitôt par le ton plaisant de Tahacco, prit un air de résolution vaillante et de forfanterie.
— Est-ce que vous ne viendrez pas m'acheter le pain, quand je serai boulangère?
— Si, pourvu que ton pain soit bon, ma fille.
— A midi, je vous le ferai goûter, le pain de Jourdan. Voulez-vous?
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— Je veux bien. Seulement, ce n'est pas Jourdan qui le pétrit. Il a un g-arçon.
— Ce n'est pas le garçon qui choisit la farine chez les meuniers et met la pâte au four.
— Yois-tu, tout ça, c'est des bavardag-es... Tu sauras que, durant ma Aie, je me suis abstenu de bavarder: je me suis contenté de flairer les gens, et je ne me trompe pas plus que mes chiens à lâchasse. D'ailleurs, chacun pour soi, en ce monde. Tu es satisfaite, ça suffit; ta mère aussi, je vois. Alors, moi, ça ne me concerne pas : je n'ai jamais fomenté la guerre civile chez les autres.
La mère de Lucie apparaissait au seuil de l'atelier. Les mains sur les hanches, dans une attitude de ménagère au repos, elle souriait en épiant son voisin et sa fille qui échangeaient des confidences. Doucement elle s'avança, toujours un peu pâle, ses yeux noirs brillant comme ceux des enfants étonnés, sa bouche fraîche comme une sorbe éclose. Ayant déjà rangé les chambres et la cuisine, elle venait goûter le jour de la place, presque
élégante à force de propreté eri sa robe noire, son bonnet noir oUrlé de blanc, hors duquel des bandeailx de cheveux encadraient le front aussi pur (Jue le marbre.
— Eh bien, demanda-t-elle, que racontezvous ensemble, ce matin?
Lucie, avec une vivacité malicieuse, observa Tabacco qui feignait de n'avoir pas entendu, puis elle leva ses yeux gais vers sa mère, pour l'admirer, ainsi qu'une grande sœur.
— Ma mère, Tabacco ne veut pas aimer notre Jourdan.
Tabacco fut bien obligé de montrer sa face de vieux, que l'inquiétude enlaidissait encol'e. Clotilde avait posé sa main potelée sur l'épaule de Lucie^ et les deux femmes considéraient ce maniaque avec compassion, avec l'ennui de le voir toujours se rendre malheureux sans motif. Lui, impatienté, quitta le banc de bois que ses culottes depuis tant d'années avaient limé.
Par condescendance envers Clolilde, il parla :
•— Que vous importe ûion opinion? On
homme tel que moi peut se tromper... J'ai eu tort d'avouer mon sentiment, voilà tout.
— Oh! par exemple! protesta Clotilde.
Pourquoi ne pas nous parler francheniient, à nous autres ? Vous aimez Lucie^ voyons ? Vous êtes hien un peu de notre famille !...
Brusque, au lieu de répondre, il interrogea :
— Tréhosc, comment va-t-il, ce matin ?
— Il travaille... En voilà un qui mériterait d'avoir plus de chance dans son métier !
Clotilde s'attristait, à la pensée de l'argent. Lucie se tourna, d'instinct^, vers la placette où la maison de Jourdan lui réservait une destinée de petite hourgeoise. Tabacco, pour la première fois, soupçonna de la misère chez ses voisins. Quoi ! les Tréhosc n'étaient pas toujours heureux dans leur commerce ? Que voulait dire Clotilde ? Il demeura debout un moment, auprès d'elle, avec le désir confus, agréable, de la plaindre et peut-être de la servir.
Lucie, trop jeune pour se laisser absorber par les soucis d'argent, se remit à tricoter.
En même temps, sa mère, qui était habituée à songer chaque jour au pain du lendemain, oubha son inquiétude, et d'un ton enjoué, repartit :
— Jourdan va venir... Tabacco verra qu'il ne fume pas toujours la pipe.
Tabacco, stupéfait comme si un gamin eût jeté une pierre contre la devanture de sa boutique, hocha la tête gravement et dit :
— Il faut que je rentre... D'abord, voici Froussac.
Froussac, le matin, venait acheter ses deux sous de tabac à priser. A partir de ce moment, Tabacco s'installait au comptoir, jusqu'à midi, pendant qu'au-dessous du magasin, dans la cuisine et l'alcôve qui lui servait de chambre, sa servante Plaisance faisait le ménage.
Froussac, lui, pérorait une lieure d'affilée quelquefois, pour occuper ses loisirs de peseur public. Froussac, un gros liomme à mine réjouie, connaissait les plus récents commérages de Coulobres, les inventait à l'occasion, et de bonne foi, à force de bavarder. On eût dit, tant il amplifiait avec verve, qu'il récitait un journal, et patati et patata, ne négligeant aucun fait divers, narrant les mariages en
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préparation, les disputes d'épouses rivales qui ne peuvent se rencontrer par les rues sans se crêper le chignon, les préparatifs des élections municipales, qu'on arrange deux ou trois ans à l'avance, enfin les drames et les comédies qui se déroulent à travers une petite ville, dans les maisons ouvertes aux passants, dans les cafés dont l'écho se répercute jusqu'aux villages de la banlieue. Comment Froussac eùt-il ignoré la moindre pulsation de Coulobres ? A l'heure du dîner, son emploi ne le retenait plus, sauf le samedi, où, jusqu'après quatre heures, on l'avait vu peser des sacs de châtaignes et de charbon, que ces tonnerres de montagnards ne charrient sur la place qu'à mesure des ventes, pour ne pas payer trop de droits de placage. Après midi, il devenait médecin, guérissait les panaris, les foulures, même les rhumes de poitrine. Son père lui avait légué un remède infaillible, qui venait du trisaïeul de Froussac, et de plus loin peutêtre, du Diable. On ne comptait plus les guérisons miraculeuses.
Froussac ne jouissait vraiment de son im-
portance que dans le débit de Maurel, au milieu des clients. On le respectait, puisqu'il ('tait fonctionnaire, et un peu médecin.
Aujourd'liui, il toussotait, riait entre ses mains crevassées et noires.
— Eh bé ! s'écria-t-il en dépliant son cornet de tabac à priser, il y a du neuf chez les Trébosc !... Oui, Jourdan qui viendra rendre visite à Lucie !... Je crois que tu ne l'aimes pas, ce Jourdan ? Imagine-toi que, cette nuit encore, il a perdu à son café plus de dix francs de bière. Oui, il est rentré chez lui à des heures iinpossibles... Qu'en penses-tu?...
Tabacco, le menton sur ses poings, réUéchissait. Frappé au meilleur de son être, comme un arbre par un coup de cognée qui résonne jusque dans les racines, il tressaillit soudain.
— Comment sais-tu cette histoire ? dernandal-il.
— Oli ! bien simplement. Je viens de la boulangerie, où les capiarades de Jour4an, qui s'y réunissent chaque matin, le taquinaient à propos de son mariage. Lui, ce vaniteux.
leur a répondu,, pour leur imposer silence, que ses prouesses de garçon ne lui portaient point préjudice, puisque les Trébosc Tavaient définitivement accepté pour faraud de Lucie, ton hirondelle.
A ce mot, qui le llatlait, Tabacco ne put dissimuler, sur sa face fermée comme la terre, une sensation de plaisir et de malaise à la fois. 11 se remua et, tandis que Froussac l'observait, il gémit :
— Pauvre ! . . . Pauvre ! , . .
Les fils de M, Bessières, le mercier d'à côté, entraient pour acJieter leurs cigares secs. Froussac les salua tous deux avec cérémonie, tendit sa main velue que ces messieurs, selon leur habitude, feignirent de ne pas voir. Puis, avec mille politesses, on discuta le pavage de la rue Courte que le conseil municipal refusait de voter,
Froussac se penchait vers la rue, guettait Jourdan au passage. Tout à coup, au risque d'effleurer les cravates de soie des fils Bessières, il gesticula, sautilla sur ses pieds patauds.
SAINTE-N[T()UCHE 25
— Le voilà !... Jourdan qui va chez Lucie !,.. Ah ! par exemple !...
Il sortit en soufllant. Sous le prétexte de discuter des droits de plai^age avec Rose la méchante, qui installait depuis cinquante ans ses corbeilles de légumes contre un pilier de la halle, il examina la maison de ce pauvre Trébosc qui laissait trop gouverner ses femmes.
Jourdan avait mis une chemise neuve, son chapeau marron des dimanches, son costume grisâtre auquel par hasard ne manquait aucun bouton, et ses bottines à claque vernie. De taille moyenne, plus petit que mademoiselle Trébosc, il marchait nonchalamment, les mains aux poches,, portant avec langueur sa tète carrée aux mâchoires de gourmand, aux yeux bleus souvent humides, pareils aux yeux des chats qui sommeillent tout le jour. Pour se présenter la première fois dans la maison de Lucie, il s'était débarbouillé dans le baquet du fournil et parfumé dune savonnette.
Avant de franchir le seuil de l'atelier, il laissa tomber, de ses lèvres épaisses, à demi
2() SALNTE-'MTOUCHE
cachées pai* la moustache rousse, sa cigarette aux trois quarts consumée. Lucie ahandonna aussitôt son travail de couture, et debout, immobile, eut un sentiment d'orgueil, tandis (jue sa mère, plus pâle que d'ordinaire, demeurait assise. Jourdan s'était avancé droit vers le maître qui, déposant sa varlope sur l'établi, se frottait les mains au tablier.
— Et bonjour, Trébosc, comment vous allez ?
— Pas mal... Et toi, ce matin, tu es superbe, dis-mdt!
— Ah ! vous comprenez, ce n'est pas fête chaque jour.
— Bon. bon... Tu vois, je travaille...
Pendant que le menuisier continuait son
ouvrage, sans négliger pourtant d'examiner. ce faraud sur toutes les coutures avec autant de scrupule qu'il eût apprécié la valeur d'une planche, Jourdan se tourna vers les deux femmes. Gelles-ci vivaient dans un coin de l'atelier, à droite de la porte, sous la lumière des vitrages qui permettaient de voir la rue et la halle. Lucie, par délicatesse, s'était
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effacée devant le jeune homme, afin que d'abord il saluât sa mère. Maintenant, il ùtait son chapeau, s'inclinait avec élégance :
— Et comment vous allez, madame Tréhosc ?
— Toujours bien... Tu vois, nous t'attendions...
Lucie s'efforçait de contenir sa joie, de paraître à l'aise. Son visage, un peu rouge de confusion, brillait comme une Heur sous la rosée. D'un geste rapide, elle amena une seconde chaise auprès de la sienne. Jourdan, avant de s'asseoir, la regarda fixement, et, dans sa joie aussi, ne sut que rire.
— Allons, dit la mère, vous pouvez vous embrasser.
Ils hésitaient, Lucie attentive et docile, inclinant sa tète aux cheveux fins; lui, les bras ballants, saisi d'admiration. Il leva ses mains, toucha cette femme désirable qui serait sienne devant le monde; il l'embrassa, la sentit frissonner de cette volupté qui leur était nouvelle.
Les parents regardaient, émus, les deux en-
fants échanger ainsi dans un baiser le serment sacré des fiançailles. Trébosc cependant avait interrompu son ouvrage : la main sur la varlope, il s'était dressé avec un sentiment de révolte vite réprimé, jaloux qu'un homme pût devant lui toucher son enfant. La brume mouillait les vitrages; la ville paraissait vague et lointaine.
Alors, surpris d'être là, en habits du dimanche, le chapeau sur la tête, Jourdan perdit presque contenance, lui qui était venu avec l'intention de faire le beau. Ne devait-il pas, en effet, se trouver à son aise chez Trébosc ? 11 était un excellent parti qu'enviaient sans doute beaucoup de familles. Une vigne à Saint- Siméon, sa boulangerie sur la place, constituaient une dot recommandable, tandis que le menuisier ne possédait que sa varlope. Jourdan craignait, malgré sa présomption, que les Trébosc pussent deviner ses calculs d'égoïste, sa convoitise de la fortune de Tabacco, que chacun prétendait réservée à leur demoiselle.
Le silence durait trop, dans l'ombre des brumes. Clotilde, qui voulait être heureuse.
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interrogea le jeune homme sur un ton d'allégresse :
— Dis-moi^ ta mère va bien ?
— Oui. Elle travaille.
— Elle bavarde aussi, la coquine... Quelle langue !
— Que voulez-vous? Si les boutiquiers ne bavardaient pas jusque dans la rue, les clients croiraient qu'on les méprise... Lucie saura bien flatter la clientèle, j'espère?
Lucie riait, puis serrait ses dents blanches pour cacher sa petite langue pointue. Elle se récria :
— Oh! non, non... Moi^ je préfère mon intérieur aux amusements de la rue.
— Alors, vous aurez les goûts solitaires de Tabacco?
— Le faraud brûlait de connaître les vrais sentiments des Trébosc à l'égard de leur voisin.
— Oh! dit Lucie. Il ne faut pas se fâcher avec cet original. Nous autres, il nous aime bien.
Jourdan essaya de plaisanter :
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— Moi, je devine depuis longtemps qu'il ne m'aime guère.
— On se trompe beaucoup sur son compte. Dès qu'il vous verra chez nous, il changera d'opinion... 11 vous estimera, sans vous en rien dire, par exemple!... Au contraire: tout le temps à se plaindre, à gronder...
Lucie se flattait, avec une félicité naïve, d'apaiser les inquiétudes de son amoureux : elle s'imaginait aussi que, par sa gràce^, elle saurait retourner le cœur du vieux camarade. On ïl'entendit un moment que la hachette de Trébosc équarrissantdes planches. Jourdanne savait que faire de ses mains, n'osait même pas fumer. Seulement, tout glorieux des succès qu'il se promettait de remporter bientôt, il voulut se grandir encore, et, pour cola, il eut le caprice de médire, de rabaisser son prochain avec une affectation de pitié. 11 demanda :
— Voyez-vous toujours Aiàry? Ce pauvre ébéniste n'a pas de chance. On le fait trimer connue un forçat.
Tandis que Lucie souriait, lière d'être dé-
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sirée par plusieurs hommes, sa mère répondit :
— Je crois bien que nous le voyons, AJary ! . . .
— 11 nous escorte quand nous allons nous promener sur le Pré. Le dimanche, il nous attend à la sortie de la messe. Ici, sur le trottoir, il passe vingt fois par jour.
— Il est fou! s'écria Jourdan. Un ouvrier qui gagne son argent à la semaine !... A force de rôder sur vos talons, il aurait fini par vous compromettre. C'est un hardi d'avoir ose prétendre à une demoiselle qui allait devenir ma fiancée !...
Ce ton de fatuité causa une sorte de gène, même chez Lucie, qui ne savait pas encore la malice des hommes. Après un moment de silence, Jourdan, dès qu'il n'entendit plus les ràclements monotones delà varlope, setourïla vers Trébosc. Celui-d essuyait son front trempé de sueur; peu à peu, il se redressait, le visage ardent.
-r- Ces propos-là, dit-il, ne me côîlviehheht pas beaucoup. Voyons, n'est-ce pas louchant, <iu contraire, cette histoire d'un pauvre qui
ne peut réaliser ses rêves et dont la douleur ne rencontre que des railleries?
— Oh ! halbutia Jourdan. Je ne me moque pas du tout.
Lucie rougissait, interloquée par l'humeur de son père. Celui-ci, résolument, poursuivit :
— Je sais bien que vous parlez sans méchanceté. Seulement, ne jouons pas avec la misère des autres. Qu'a-t-il fait d'étrange cet Alary, pour qu'on le raille! Il aime notre liUe... Eh bien?...
— Oh! c'est son droit, répliqua Jourdan.
— Sa joie aussi, que veux-tu?... Il ne possède rien, ce garçon, et il est dTphelin, Cependant, il doit valoir quelque chose, puisque voilà cinq ans qu'il travaille dans la même maison... Dès qu'il saura tes fiançailles, ma fille, il t'évitera au lieu de te rechercher...
Trébosc, si patient d'ordinaire, s'épanchait avec animation. Jourdan se taisait, suppliant des yeux Lucie de croire en lui et de le défendre. Elle souffrit de le voir chagrin, tout penaud. Un long moment, elle épia son père avec une moue d'enfant gâtée que la moindre
SALNTE-NITOUCHK 33
gronderie étonne et irrite. Puis, affectant une gaminerie alerte, elle s'écria :
— Toi, mon père, peu t'importe que ce garçon-là me poursuive. Pour moi, il est trop laid ! . ...
— Allons, tais-toi, petite pie!... Tu ne sais pas de qui on peut avoir besoin quelque jour.
— Pas de lui, en tout cas !
Jourdan éclata de rire, si haut qu'il s'en repentit tout à coup, et, les mains sur la bouche, essaya de se contenir. Lucie, dans son désarroi, laissa tomber de ses genoux le bas et les aiguilles que Jourdan, par galanterie, s'empressa de ramasser. Leurs mains se confondirent : ce fut une caresse sensuelle, qui les fit sourire. Trébosc observait, par les vitrages moins brumeux, deux ramiers blancs qui se promenaient sur la toiture de la halle, au bord des tuiles vertes. Il soupira :
— Pauvre Alary, tout de même !...
Et lentement il équarrit ses planches, dissipant ainsi sa mélancolie dans le plaisir de l'ouvrage.
M SAINTE-NITOUCHK
On se sentit plus libres, iiiaintenanl (jiie le maître travaillait.
Clotildej absorbée dans sa couture; feignait de ne })oint remarquer que les deux fiancés se louchaient des genoux. Lucie tricotait son bas, mais elle épiait le faraud de temps à autre, pour savoir s'il était content. S'il lui regardait les mains, elle s'interrompait^ s'efforçant de les cacher sous la laine, parce (ju'elle les croyait rouges et déformées par la vaisselle qu'elle lavait quelquefois.
La sagesse de Lucie ravissait Jourdan. En outre, la paix de celte maison imprégnait ses sens et son àme, jusqu'à le rendre meilleur, porté lui aussi à la sagesse. Lucie, il l'aimait vraiment, à cette iieure d'espérances, où tout paraissait pur et beau. Il sentait qu'elle lui donnait son cœur, qu'elle frissonnait pour lui ; cela excitait son orgueil.
Des ombres passaient, repassaient sur les vitrages. Les clients de Tabacco, en sortant de sa boutiquette, cherchaient à surprendre la réception de Jourdan chez les Trébosc.
Froussac surtout allait et venait sur le trot-
SAliNTK-.NITOUCIIK 'M')
loir, les mains derrière le dos, ses romaines pendues à l'épaule. Sil hésitait à entrer, c'est ({ue Trébosc accueillait souvent les camarades avec une réserve glaciale. Sa silhouette de rôdeur pataud amusa Lucie. Mais on ne savait rien dire, sinon des gentillesses que Jourdan trouva bientôt fades. Ressaisi par ses habitudes de flânerie à travers la ville, il se leva pour prendre congé. Lucie déclara bien courte la visite de son galant : il s'ennuyait peut-être?
— Tu reviendras ce soir? lui demanda Clotilde.
— Oui, je reviendrai... M. Trébosc ne sort pas après souper?
— Ficlitre, non ! Je ne suis pas un homme de café, moi.
Cette riposte déconcerta de nouveau, par sa vivacité, ses allusions peut-être. Lucie, qui voulut rassurer son galant, lui serra les mains avec effusion, bien fort. Jourdan salua d'un geste, d'un simple bonjour, et s'éloigna. La pluie tombait, Une et perçante. Une seconde il craignit pour son costume, lui qui ne soignait guère sa personne.
- Té!... Il pleut...
— Attends^ attends, fit Trébosc avec une obligeance empressée qui racheta lesgronderies de tout à l'heure. Attends, je vais te clierclier un parapluie.
— Ce n'est pas la peine...
Par vantardise, Jourdan, têtehaissée^ courut sous la pluie, tandis que les Trébosc alarmés levaient les bras au ciel. Froussac, qui avait hâte de le questionner, le poursuivait déjà, sans vergogne, en poussant des cris terribles.
TTl
Les deux femmes avaient repris leur place en silence. Trébosc travaillait sans méthode, tanfùt précipitant les coups de sa varlope, tantôt se reposant une minute afin de songer.
L'averse brouillait la rue, battait les vitrages. Trébosc ferma la porte, pour que l'eau ne vînt pas d'un élan souiller ses planches équarries. On voyait défiler les ménag-ères éperdues, les dames qui retroussaient leurs robes sur la jupe, les maraîchères qui s'abritaient de leurs mantes à capuchons. Des chiens passaient, la queue basse. On ne vit plus, en face de l'atelier, que la tête moustachue du boucher Guillaume, un avare, un envieux, qui essayait, par une déchirure des toiles de la halle, d'observer
3 s SAINTE-NITOUCHE
les maisons devenues,, comme la terre, plus noires sous l'ondée.
Dix heures sonnèrent au clocher, d'une voix plaintive.
Les nues tourmentées répandaient une omhre si épaisse que les deux femmes durent cesser de travailler. Tréhosc, repliant son tahlier autour des reins, s'avança derrière sa lille, et, les bras ballants, regarda tomber la pluie si triste. Ils songeaient à Jourdan tous les trois. Lucie se cliagrinait que son père s'abstînt de parler, lui qui diiabitude flattait les moindres caprices de son enfant.
— Mon père, dit-elle sur un ton d ironie, tu t'es levé du mauvais côté ce matin !
— Non...
— Tu n'as pas très bien accueilli Jourdan, sais-tu?...
— Que veux-tu ! que veux-tu ! on ne change pas son caractère.
Afin de rompre la conversation, il recommença de pousser sa varlope. Lucie ji'eut pas la force de discuter. Mais Clotilde reprit dune bouche mieJleuse :
SALNTE-NITOUCIIR 'M)
— En effet, mon homme, il est étrange que tu aies tant attendu pour nous faire connaître ton sentiment à propos de ce mariage.
— Voyons... D'abord, m'avez-vous permis de manifester mon opinion plus tôt? Non... Je vous laisse arranger toutes nos affaires à votre guise, et, en celle-ci, vous avez agi avec autant de désinvolture que s'il se fût agi d'acheter une robe... Hier soir, au retour de votre promenade, vous m'avez annoncé que Jourdan nous rendrait visite : voilà tout!
— Tu sais bien que ces enfants se courtisent depuis près d'une année ?
— Sans doute ! ... Je sais aussi qu'ils se courtisaient sous ta surveillance, Clotilde. Je me disais que peut-être il n'y avait là qu'un caprice, et qu'au moment de fiancer Lucie, nous réflécliirions un peu tous ensemble.
— Alors, demanda brusquement Lucie, ce mariage te déplait?
— IL ne peut me déplaire aujourd'hui. Seulement raisonne : es-tu pressée de te marier, à ton âge?
— Oui, répliqua Clotilde. Remarque, d'ailleurs, que l'affaire est avantageuse.
— C'est justement ce que je conteste.
— Oh! mon père !,..
— Je ne veux pas te contrarier, Lucie. Je voudrais t'éviter les misères qui menacent les plus innocents, pcchère '.... J'ai été jeune, moi, j'ai connu des farauds de toute espèce...
— La misère ne m'attrapera pas chez Jourdan, Nepossède-t-il pas une vigne et une maison ?
— Reste à savoir s'il les conservera. . . 31ais, il y a d'autres biens plus utiles et plus rares, ceux du cœur et de laconscience. Les possède-t-11 ?
— Pourquoi non ?
Trébosc haussa les épaules, avec une grande pitié, tandis que Clotilde respirait péniblement, ébranlée déjà dans ses croyances par les appréhensions de son homme. Celui-ci, après un silence, continua sur un ton superbe :
— Premièrement, les g-arçons ressemblent souvent à leur mère, dit-on. Et j'avoue que la mère de Jourdan, Gineste, comme on l'appelle de son nom de fille, m'a toujours inspiré
SAIME-MTOUCHE 4i
une sorte de répugnance par son désordre et par ses commérages. Elle a fait périr son mari à petit feu, en le grondant du matin au soir, en organisant, au moindre prétexte, des ripailles dans sa boulangerie. Ce n'est pas une boutique, cette boulangerie, c'est une auberge. Que signifie chez eux, sur leur trottoir, ce continuel rassemblement de farauds et de filles ? Chaque dimanche, Jourdan invite des camarades à sa table...
— Ehbé, mon homme, ce sont là peccadilles de jeunesses !
— Ces peccadilles m'autorisent à réfléchir, à craindre pour toi, Lucie. Ce garçon ne ressemblera-t-il pas à sa gaspilleuse de mère? Sa mère, quand tu seras mariée, tepermettra-t-elle d'apporter dans sa vieille maison les habitudes d'ordre et de travail que ta mère ici t'a données?... Vois-tu, bien qu'on m'appelle Sainte- Nitouche, je suis bon et honnête ; ce n'est pas pour moi un plaisir que de médire.
— Je serai ma maîtresse !
— Tu vois, tu raisonnes comme une enfant. Ici, tu commandes, il te semble que partout les
42 SAlNTb; ÎSITULCHK
choses obéiront à Ion gré. Mais tu verras, quand tu vivras loin de nous autres, sous l'autorité (Fune femme qui n'aura pas l'indulgence de ta mère, et qui peu à peu te jalousera auprès de son lils.
— Si Jourdan nous entendait!... Il se croit aimé chez nous, cependant.
— Je ne l'ai pas maltraité, ma lille. Après s(?s frasques de garçon, il s'assagira, je pense. . . Mais tout à l'heure, lé ! ça m'aexaspéré, lorsque Jourdan s'est moqué d'un ouvrier. Je suis un ouvrier aussi, moi. Je me rappelais les sottes vantardises de sa mère qui juge de haut, volontiers, les riches et les pauvres... Et puis, tout de suite, je me suis rappelé la méfianc'e de Tahacco.
— Oh ! Tahacco!...
Les deux femmes aussitôt éclatèrent ensemble :
— Oh ! Tahacco !... Tu ne veux pas que ta
lille ressemble à cet original qui ne s'est pas
marié ! . . . — Tu ne veux pas que je m'enferme
dans une tanière!... Si on l'écoutait, notre ca-
mar^le, on ne vivrait avec personne.
SAINIK-MIOLCIII': 43
Trébosc so J)ouclia les oreilles et, pour arrêter une discussion qui lui était pénible, à son tour s'écria :
— Assez! assez! Mes récriminations ne signifient rien, puisque tout Coulobres connaît aujourd'hui les fiançailles de notre fille.
— Oui, dit celle-ci, vous verrez que je scj'ai . heureuse.
— Allons, tu as peut-être raison, je me suis levé du mauvais coté ce matin.
Trébosc, qui sélait rapproché, posa ses mains noueuses sur lépaule de son enfanl. Alors, elle les saisit et les baisa avec ferveur.
— Je taime, mon père.
Clotilde observait d'un cœur tremblant la réconciliation de son époux et de sa fille. Celuici revint à sonétabh. Mais il pensait toujours à ce faraud paresseux, et son courage était si faible qu'il dirigeait mal sa varlope. En luimême, il s'efforçait de rire, de partag-er les belles espérances de Lucie, tellement qu'il retrouva sur ses lèvres les chansons monotones qu'il fredonnait en travaillant depuis ses années d'apprentissage.
La boulangerie de Jourdan était établie dans une de ces antiques maisons qui nont pas changé depuis le moyen âge : plafonds bas, escaliers frais et sombres, coins et recoins partout. A langle de la rue Française et de la rue des Fours, elle présentait à la halle une façade noire et craquelée. Les murs épais delà boutique, découpés, sur la rue, en forme de cadre qu'emplissait un vitrage, les jours de pluie ou de froidure, s'élevaient sur le trottoir à la hauteur des coudes : juste en leur milieu, une porte à claire-voie fermait lentrée.
A droite, une armoire et des sacs de farine ; à gauche, un petit buffet et une table dv ruisine. En face de l'entrée, une glace lieu-
4 ( i s A I NT E-N [T( ) l'C H E
roniKM' (le l'ancien temps, reflétait, au-dessus d'une commode aux ferrures de cuivre, les allées et venues de la clientèle. A gauche <le la commode, une lourde porte accédait à l'escalier tournant dont les marches de hois grimpaient aux chambres, tandis qu'à droite, sous la cage de cet escalier, un couloir communiquait à une cuisine spacieuse, mal dallée, où la face du four occupait lout un pan de nmr.
Gineste, ce matin, surveillait le garçon occupé à enfourner et vendait le pain à ses pratiques, Jourdan, ce grand seigneur, se reposait là-haut, dans son lit. N'avait-il pas, au collège, appris le latin et le français? 11 aurait pu (h'venir avocat, si Gineste n'avait pas tenu à garder la boulangerie des Jourdan. Elle l'estimait très haut, son fils, quoique pour des riens ils se disputassent toute la journée. C'était leur bonheur et leur santé, de crier, de faire du bruit, comme les hôtes qui claquent des sabots sur le pavé de la rue. Pour Gineste, son fils était un savant, un monsieur qu'on ne traite pas en boulanger
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vulgaire. Veuve depuis dix ans, elle anuisail ses mains et ses yeux à le soigner, à liulniirer du matin au soir. L'argent qu'il dépensail la rendait orgueilleuse, parce qu'il le mangeait en compagnie d'autres fils de famille, devenus boutiquiers ou représentants de commerce, et dont l'un était conseiller municipal. Tout de môme, Jourdan se négligeait trop. Jourdan, oui : Gineste se gardait bien de l'appeler par son prénom ; il était, suivant la tradition des foyers populaires, le seul Jourdan de la maison, l'héritier^ le maître... Et ce savant aurait encore traîné sa nuit dans les pires endroits de Coulobres. Ah ! mon Dieu! il n'écoutait les conseils de personne... Té! encore une idée baroque, de s'être épris de la lille d'un menuisier! Une jolie lille, certes. Mais on n'acliète pas des vignes avec les yeux et les dents d'une femme. Estce. qu'on n'en aurait pas trouvé d'aussi plaisantes dans la bourgeoisie, et des cossues, des riches, qui sont obligées, faute de garçons convenables dans Coulobres, d'aller chercher leurs maris dans les villages!... A la vérili''.
Jourilan visait surtout l'héritage de Tabacco. Peut-être avait-il raison, lui qui devinait si bien les choses. C'était une chance à courir. Puisque son enfant voulait, elle voulait aussi. Seulement, pourquoi s'attarder si longtemps au lit? Ça ferait jaser le monde.
Vingt fois déjà, elle l'avait sonné dans l'escalier^ inutilement. Balourde^ les hanches ramassées en croupe de cheval, la jupe à demi couverte par un tablier huileux dans les vastes poches duquel elle enfouissait la recette et des morceaux de quignons, les cheveux grisâtres entassés dans un foulard dont la pointe flottait au milieu du dos, un autre foulard senroulant en croix sur le corsage de façon à serrer la taille, elle s'agitait dans la boutique, sans répondre aux camarades de son hls qui s'étaient rassemblés devant la porte.
— Ah ! pas moins ! grommelait-elle. Si Jourdan veut mériter la fortune de Tabacco, ce n'est pas le moment de mal se conduire.
Elle se hâtait, en ses pantoufles d'oiî, par les déchirures du bas noir, émergeait le talon
SAliNTE-NITOUCHK 49
nu. Et se penchant vers l'escalier, elle criait avec force :
— Ouais ! Jourdan, je te supplie de descendre!... Voilà une heure que je jn'égosille!
Cette fois, elle entendit la voix rauque de Jourdan qui grondait :
— Quelle heure est-il donc?... Hr ! croistu que je m'amuse?...
— Oh! cet enfant!... quel diable d'esprit!...
Gineste s'esclaffa de rire devant les camarades mornes, fatigués également par les promenades de la nuit. Chacun prétendit, en riant,, que Jourdan avait raison de profiter des gâteries de sa mère.
— Oui. Mais quand je ne serai plus seule et qu une autre femme gouvernera ici!... 11 faudra l)ien qu'il travaille!...
— Quand il aura deux fennnes, il travaillera encore moins, pardi!...
Il y avait là Palan, le pâtissier, un petit bout d'homme noir qui lutinait avec sa canne toutes les femmes qui passaient; Sablières, le li([uorist«', un l)oufli qui dissertait sur la
.'j(l SAINTE-MIOLCHK
politiqiit' ; Cliaiiuiillac, le relieur, un uiaigre qui IredonnaiL des airs de musique; Rousti, le célèbre commissionnaire en vins, qui clignait d<'S yeux en s'amusant de ses caleiii- Jjours. Tous ensemble plaisantaient les mar- ( liands de la balle, les voisins qui se mélaienl quelques minutes à leurs bavardages.
Soudain, ils entrèrent dans la maison en Nociférant :
— Té! Le voilà!...
Jourdan, en effets descendait de sa cliaml)i('. A la vue des camarades, il ouvrit ses màclioires rudes, pour bâiller :
— En allez-vous-en, vous autres !... Vous me cassez la tète de bonne heure.
11 s'avança vers sa mère, en maugréant :
— Tu ne pouvais pas me laisser reposer?...'
— Allons, sois raisonnable, il est neuf heures... Attends, que je t'arrange ta cravate...
Jourdan, debout, se mit à manger un reste du fricot de la veille dans une assiette posée sui" la commode, tandis qu'au dehors les camarades [lànaient. La bouche pleine, tantôt
SAINTK-NITOUCHE Ol
il les interpellait, tantôt il interrogeait sa mère avec autorité :
— Le travail est terminé ?
— Les pains cuisent au foui', mon lils.
— C'est bien. Tu peux faire compliment au garçon.
— Oui, mon lils.
— Qu'il ne laisse pas griller la pâte. Je sens Todeur sucrée de leur croûte fraîche. On (lirait des amandes qui grillent.
Gineste, presque assise sur un sac de farine, contemplait son fils en train de déjeuner. 11 la regardait aussi. Il l'aimait bien, reconnaissant avec quelle passion elle voulait le voir le plus beau, le plus heureux des hommes de son âge. Brusquement, son déjeuner achevé, il planta là Gineste et s'en fui, paresseux, bourrer sa pipe au dehors. Pendant qu'il s'installait sur une chaise basse, au coin de la rue, contre la ]>orne, il aperçut Alary de l'autre côté de la placette.
— Tel Voici mon rival!...
— Qu'il arrive!... Nous allons le faire bisquer.
SAINTE-MTOUCHE
— Non, laissez-le passer, intervint Gineste sur un ton de pitié.
Alary, en bras de chemise, tête nue, sortait de la rue de l'Église et traversait le marché. Il portait avec précaution sur une épaule un meuble de prix, un lourd fauteuil dont le dossier lui cachait la tète. 11 marchait d'un pas cadencé, lorsque soudain, à l'appel de son nom, il lit halte. Il montra sa face pâle, dont les traits pourtant indiquaient de l'énergie, et stupéfait, hii (|ui ne baguenaudait jamais par les rues, de rencontrer si proches les amis de Jourdan, il comprit aussitôt leurs railleries, leur intention île l'offenser dans son rèvo d'amour.
— Tu vas offrir ce fauteuil à ta faraude ? lui deman(bi Pabm.
— Laissez donc cet ouvrier, dit Jourdan d'une voix indolente. Vous voyez bien qu'il a besoin de travailler.
Alary, s'arrêtant au mibeu du monde, rougissait. Le fardeau lui parut plus lourd. Mais il put lever son front trempé de sueur; ses yeux l)h'us brillèrent, iixes, pleins de mépris.
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— Que me voulez- vous, vous autres? crial-il. Tas de fainéants!...
— Oliîoh!...
— Si quelqu'un veut me parler, j'attends. Jourdan se tut, s'occupa de sa pipe qui ne
tirait pas bien. Les camarades bourdonnaient des choses aimables, s'excusant d'avoir dit une méchanceté, sans le vouloir. Alors, du même pas prudent et cadencé, Alary s'éloigna. Dès qu'il eut disparu, les camarades plaisantèrent Jourdan :
— Eh bé ! tu ne nous racontes pas ton entrevue de fiançailles !... Sais-tu"? Lucie est une jolie hMiime qui embellira ta maison. Tu nous permettras bien de l'embrasser, le jour de ta noce?
— iVllons, taisez-vous!
11 n'insista pas. Car il craignait, en se fâchant un peu trop, de paraître susceptible.
Le marché, avec ses étalages, semblait, au clair soleil d'automne, avoir fait aujourd'hui toilette neuve. Le ciel était sans voiles, joli comme un ruisseau bleu dans les prés, au printemps.
Tr«*bosc avait dit avec raison que la boulanliei'ie des Jourdan n'étail pas une l)Outique. C'était aussi un lieu de rendez-vous pour rire, bavarder et jouer. Gineste et son fils acbevaient de dîner, lorsque les camarades se présentèrent. Dans le bien-être de la maison mi-close, on but le café, on joua aux- cartes. Vers deux heures, tandis qu'ils se disposaient à sortir, ayant besoin d'aller flâner au soleil. Caissial entra.
— Ah! le voici!... s'écria Jourdan. Caissial ne manquerait pas un jour.
Gineste, qui dormait contre l'armoire, les bras joints sur la poitrine, se réveilla soudain. C'était un personnage, Caissial. Depuis plus
oH SAINTE-NITOUCHE
de vingt ans il servait chez les demoiselles Sèbe, deux vieilles filles millionnaires, qui du fond de leur logis de la rue de la Fronde, une ruelle perpendiculaire à la rue Française, administraient leurs domaines, des blés et des vignobles.
Les demoiselles Sèbe avaient embauchr ce montagnard pour les vendanges, la première année qu'il descendit de sa Cévenne, en costume de bure. Patient, roué, il apprit si bien, sous la direction d'une vieille gouvernante, les règles et les devoirs de la domesticité, il s'insinua si doucement dans l'amitié des demoiselles qu'il devint le valet indispensable, dont la seule présence plaît aux yeux. Son ambition grandit, à mesure que se développa son importance. Il remplissait maintenant la maison de son travail, frottant les meubles, soignant le cheval à l'écurie, aidant à la cuisuine. L'après-midi, s'il n'avait point d'occupation, il lisait. On l'estimait à cause de ses talents, et aussi à cause de sa force, de sa haute taille. Le colfre-fort, grâce à lui, ne risquait rien, au premier étage, dans le ca-
SALNTE-MTOUCIIE ;j i
hinet décore de livres, où le vieux Sèbe avait passé son existence à rêver, à vérifier sans fin des comptes mystérieux. La vieille gouvernante lui avait installé, au-dessus des chambres de ses maîtresses, sous le toit, un petit intérieur confortable, où il rangeait avec minutie, comme des trésors pour lui nouveaux, ses bottines, ses gilets à raies jaunes, ses casquettes à rubans.
Aussi, quelle désolation ce fut, le jour déjà Idintain où le valet partit faire son service militaire, à Béziers ! Le samedi soir, beureusemenf, il venait à Coulobres. 11 couchai l dans sa petite chambre; on le dorlotait. Cliaque fois, on lui faisait quelque petit cadeau d'argent, afin qu'il supportât mieux h's ligueurs de la vie de caserne.
Six mois après son retour, la vieille gouvernante mourut. Puisqu'une nouvelle servante viendrait la remplacer, il se décida, pour la faire sienne, à se marier. Ses maîtresses l'engagèrent à choisir une bonne bien éduquée, expérimentée et fréquentant Téghse. 11 l'iivait déjà choisie, sa Justine, une fdle de
riS SAINTE-MTorCHK
son âge cl fie sa montagne, cuisinière accomplie. Justine souhaitait depuis lono^temps de servir cliez les Sèbe, où les domestiques, sans se fatiguer, grappillaient un peu d'argent. Elle ménage s'installa. On n'eut qu'à poser là-haul, dans la chambre de Caissial, un lit plus grand. Même, ces demoiselles, pour prouver leur contentement, obligèrent Caissial d'accepter une pièce voisine, qu'on transforma en garderobe pour sa dame.
Les deux époux faisaient donc partie du ménage, toujours respectueux, taciturnes ou gais selon l'humeur de leurs maîtresses. Caissial. en «nontagnard robuste, eût voulu quelquefois s'en aller respirer l'air de la campagne, remuer la terre. Mais ces demoiselles désiraient le sentir auprès d'elles. C'est pourquoi il ne fréquentait guère que chez les Jourdan, où Justine courait le chercher sous le moindre prétexte.
Là, dans la boulangerie, Caissial rencontrait au moins des êtres vivants, jouissait de parler, de rire, de, se retremper dans la vie de tout le monde. Toujours propre, correcl.
SAINTK-MTOUCHK ;)VJ
ses i'li«neux plats enduits de poiiiinade, son menton rasé, il portait fièrement son noir pantalon de livrée, son gilet à manches amples, dont les boutons de cuivre montaient jusqu'au faux-col pareil à un r)lanc collier do chien. Il affectait volontiers un air grave, réfléchi, puisque l'argent de la maison lui était confié, pour payer les contributions, solder les fournisseurs. Sa figure resplendissait de fraîcheur, avec des yeux clairs, un nez charnu et régulier, des lèvres grasses (|u'il sa\ail. par une habitude de réserve et de dissimulation, tenir serrées. Il penchait un peu sur l'oreille, de façon galante, sa casquette à carreaux qui avait un bouton de nacre au milieu et. par derrière, deux rubans noii's flottant sur la nuque. Il était beau, et le savait. Jeune, bien portant, il aimait la vie, les plaisirs, les ripailles. Dans sa privation des choses rustiques, il s'aigrissait, se tourmentait chaque jour davantage. Chez les Jourdan, il se délassait avec bonheur. Même quelquefois, rien que le bonheur des autres lui procurait la douce illusion de vivre à son gré. Mais il re-.
foulait en lui-même, énergiquement, ses pensées et ses convoitises.
- — Quoi! <lit-il en refermant la porte de la boutique. Les camarades s'en vont déjà?
— Hé!.., nous allons travailler!...
— Restez encore une heure. Ensuite, j'accompagne ces demoiselles au château de Caslelsec.
— Ah! tu ne te foules pas la rate, toi! Tu <'s plus chanceux que tous les millionnaires de Coulobres... Eh oui! que t'importe si le phylloxéra ou la gr^'de détruit les vignobles!...
Caissial riait sans bruit : son menton remuait en plis grassouillets dans le faux-col.
— D'ailleurs, renchérit Jourdan, je parie (ju'il est le plus fortuné de nous tous. Que d'économies il doit avoir fourrées dans sa paillasse !
Caissial s'esclafï'a, s'étira des pieds à la tête en faisant claquer ses pantoufles sur les dalles. Les amis lui frappèrent sur l'épaule, pour le flatter.
— Nous allons ramasser des morilles, Cais- . sial. Yiens-tu?
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— Uon! C est ga que vous appelez travailler?... Impossible de vous suivre.
— Tant pis! Tu n'en mangeras pas.
Ils sortirent avec llegme, en reboutonnant leur gilet, le cigare à la bouche. Sur la table, les cartes traînaient en désordre, maculées d'alcool. La fumée des pipes flottait dans la boutique, dont l'odeur de poussière et de farine rappelait au montagnard les chaumières de son [)avs où Ion vit entassés pèle-méleavec les bètes et les provisions. Il prit place, comme d'habitude, sur sa chaise basse, à coté de Gineste qui le considérait béatement. Jourdan lui présenta un verre, y versa du cognac, et ils trinquèrent tous les deux.
— Ah! Gaissial, mon ami, tu as été bien inspiré, quand tu étais jeune, de t'engager au service des Sèbe, au lieu de remonter dans ta Cévenne.
— Je ne dis pas non! fit le domestique en se rengorgeant. Mais il y en a <le plus chanceux (|ue moi.
Aussitôt une douleur contracta ses traits
()'2 SAlME-NITOUCHt;
durs, cl, sans rcvcler le mal de ronvic, il ajouta :
— Après LouL, je ne suis qu'un vulel. Je préférerais une chère moins abondante, mais apprêtée selon mes «i^oùts ; une maison moins cirée, moins luxueuse, mais qui fût miennes
— Te / par exemple!... s'écria Gineste, stupéfaite.
Jourdan lui-même s'étonnait. Debout, presque assis au bord de la table, il demanda :
— Youdrais-tu. [)ar hasard, quitter Coulohres?
— Oh! non .. Vous pensez que j'ai déjà amassé un joli chiffre d'économies, et je pourrais aiséiiient prendre ma liberté. Puisque ma femme connaît l)ien la cuisine, je n'aurais qu'à louer l'auberge des Deux Pigeons, qui est toujours à louer, et nous ferions fortune, qiii sait?... Ce qui nous retiendra toujours, je crois, c'gst le chagrin que nous aurions (Tabandonner les demoiselles Sèbe!...
Jourdan, troublé par les propos de cet lionnne qu'on avait vu si humble autrefois.
SA lîSTE-NITOUCH K ( ) '-i
se mit H taire des réussites avec les cartes, Gineste sommeillait, les bras joints, le menton sur la gorge. Caissial prit sur les sacs de farine le journal que, par prudence et par économie, il s'abstenait d'acheter. Au lieu de lire, il rêva, les yeux baissés, dans la paix languissante de la vieille maison.
Pourquoi n'osait-il pas prendre sa liberté? Avait-il peur de se trouver tout à coup isolé au milieu du monde? N'était-il pas devenu un personnage marchant de pair avec les boutiquiers?... Oh! ce qui l'embarrassait, ce n'était pas le souci des autres, le sentiment d'une reconnaissance envers les demoiselles Sèbe. N'est-ce pas à lui, au contraire, que ses maitresses devaient des égards, puisqu'elles avaient tant besoin de ses services? Le vrai, c'est qu'il se sacrifiait. Car, dans ce pays de plaine oii les plus pauvres répugnent à servir, il sentait souvent autour de lui, sous la llatterie des manières, une sorte de dédain et de méfiance.
Mais il lui fallait, pour arracher de son corps cette livrée de domestique, pour s'éman-
Oi SALNTE-NITOUCHE
ciper t'iilin, des ressources, et beaucoup. Depuis (les années, depuis qu'il vivait chez des riches, le désir d'une fortune avait pénétré son àine obscure et brutale. Ce désir s'était éveillé confus, murmurant à peine; ensuite la rumeur avait grandi, furieuse. Par moments, Caissial en demeurait stupide. Ces demoiselles le plaisantaient en le voyant rêver. Sa femme craignait qu'il ne tombât malade. 11 lui répondait simplement que plus tard, lors- (juil aurait fini de rêver, elle connaîtrait son intelligence.
Justine aimait son mari, par goût et par habitude. Comment eùt-elle soupçonné qu'un homme aussi docile put méditer de commeltre le plus lâche des crimes? Un crime, oui : le larcin, le vol... Certes. Caissial ne prononçait pas en lui-même ces mots hideux. Il n'entendait faire de mal à qui que ce fût, surtout aux demoiselles Sèbe : seulement, n'étaient-elles pas aussi riches que les puits sont profonds dans les châteaux? Pourraient-elles souffrir dune petite atteinte à leur fortune ? Si de leur (■ollrc-fort un passant inconnu retirait
SAIME-MTOUCHE 65
une somme, ce malheur ne les empèclieraiL pas de vieillir sans doute, ni leurs terres de se bien porter. Dans ces moments de convoitise et de folie,. Caissial les aimait à la passion; il les servait avec un dévouement dont elles étaient touchées, et peut-être avec la consolation qu'il rachetait par ses bienfaits le malheur qu'un jour, par la force des choses, il pourrait leur causer.
Toutes ces imaginations se débrouillaient
lentement dans sa tète. Il concevait quelques
projets de vol avec prudence, avec ténacité,
en tâtonnant, parfois s'encourageait à espérer
la complicité des gens qu'il connaissait le
mieux parmi le voisinage; parfois même,
dans le paroxysme de son désir, il se décidait
à tenter l'aventure, en s'arranoeant de telle
sorte que la faute retombât sur un camarade.
Un homme du pays, accusé à faux, arriverait
forcément, grâce à ses relations, aux vieux
amis de sa famille, à prouver son innocence.
Tandis que lui, en supposant que, devant ses
dénégations acharnées, la justice consentît à
le relâcher, il serait àjamais perdu : la vie de
G() SAl.NTE-NITOUCHK
libeiLé et d aisance lui serait interdite, il n'aurait plus qu'à remonter dans sa Gévenne, avec les pauvres. Et qui donc méditai t-il de compromettre?... Trébosc le menuisier, oui, son auii Trébosc, Sainte-Nitouche. Cet ouviier biborieux, à qui toujours il montrait bon visage, lui déplaisait par sa sagesse et par sa moilestie. A mesure qu il méditait de se servir de lui, il le détestait lUivantage.
Depuis la veille, depuis (ju'on avait ap})ris les liançailles de Lucie, la pensée de ce Trébosc le liantait. Il voulut à cette iieure, sans plus tarder, savoir les vrais sentiments de Gineste et de son fils à l'égard de Sainte-Nitouche, semer peut-être le soupçon. Alors, de ses larges mains se frotta,nt le visage, il dit :
— Je connais, d'ailleurs, quelques personnes qui ont intérêt à ce que je reste chez les demoiselles Sèbe.
— Qui donc? demanda Jourdan.
— Ton futur beau-père, mon ami. En voilà un que nous faisons travailler ! . . . On la vu tout petit, tu comprends, à la maison. Quand il ne travaille pas pour la rue de la Fronde,
SAirsTE-.MTOUCHK liT
c'est pour les fermes. La plupart du teuips, c'est moi qui lui procure de l'ouvrage : d'abord, pour lui rendre service; ensuite, je ne le cache pas, })oar me distraire. Il vient, nous causons, nous rions un peu, tu comprends!...
Joui'dan, qui allongeait négligemment ses l)ras sur la taille, répondit :
— Là, Caissial, ta bonté est bien placée... Trébosc est honnête, tout le monde le sait.
Gène par les regards du jeune homme, Caissial examina le plafond, en ayant l'air de rêver à des choses lointaines, et il repartit avec mollesse :
— Oui, oui... tout le monde le sait...
Il hésita. S'il accablait d'éloges le camarade absent, ne prouverait-il pas sa confiance en lui, une sorte d'impartialité hautaine et généreuse, et aussitôt après ne pourrait-il pas, par des réticences, des insinuations, provoquer le soupçon qui se ranimerait le jour du crime?
— Trébosc, poursuivit-il, connaît aussi bien que moi les secrets de la rue de la Fronde. Lui et moi, nous sommes seuls auto-
08 SAINTE-MTOUCHK
risés à pénétrer dans le cabinel où le cotfrel'ort est enfermé. Je parie, tiens! que si, pour une raison ou pour une autre, je venais à manquer, ces demoiselles prieraient Trébosc (le coucher dans la maison. Ali! ce n'est pas lui qui abuserait de leur bonté !
— Je crois bien !
— N'empêche qu'il me demande s'il n'y a pas dans quelque coin une bouteille de bordeaux à enliler, quand ces demoiselles sont à l'église... Il a raison, pardi, té! Et moi aussi !...
Caissial s'esclaffa, en soulevant ses jambes. Jourdan se mit à rire aussi, à cogner la table de ses poings. Ce tapage réveilla Gineste, dont les cheveux en désordre s'échappaient du foulard.
— Quest-ce que vous disiez"? interrogea4elle.
— Je disais, fit Caissial avec un air de taquiner la bonne femme et, sans doute, avec une intention mauvaise sous une apparence de plaisanterie, je disais que Jourdan a drôlement choisi sa fiancée !
SAINTK-NrTOUGHE iV.)
— Ail! oui... Tuas raison, mon ami.
Caissial se tut, effaré comme si l'on avait
pu surprendre ses pensées ténébreuses.
— Vous voyez, disait Gineste, que je ne suis pas encore allée rendre visite aux Trébosc... Ils sont moins que nous.
— Si tous ces raisonnements parviennent aux oreilles de Trébosc, mon mariage est rompu! fitJourdan.
— • Eh bien! vois-tu, déclara Caissial avec une certaine solennité, laisse-moi te parler franchement, en véritable ami : je pense là-dessus comme ta mère; tu aurais dû mieux choisir,
Acesmots Jourdan, contrarié dans ses espérances, s'emporta :
— Tu ne sais donc pas que Tabacco?.... Voyons!...
— Oii! tout le monde te devine. Eh bien ! mon ami, tu pourrais te tromper. Tabacco a-til vraiment de la fortune? Es-tu sûr, s'il en a, qu'il la donne aux Trébosc? Cet original n'aime personne, sauftaLuci^, c'est entendu. L'aimera-t-il assez, quand elle ne sera plus
7 0 s AlNÏE-iNITOUCH E
lille, pour aimer celui qui Tépousera ? En supposant que oui, il est si susceptible que tu ]j(>ux. après lui avoir plu toute la vie, le mécontenter un jour, et crac! le testament est il«''chiré.
— Je vois que tout le monde se coalise contre moi. Mais il arrive souvent quune personne a raison contre tout le monde.
— Mélie-toi. Je te parle, vois-tu^ au risque lie me brouiller avec les Trébosc. Eh bien ! je le sais, il n'y a pas de })ain tous les jours cliez eux. Si notre clientèle leur manquait, que deviendraient-ils?... Puis, il faut tout dire. Voyons, voyons, on l'appelle Sainte- Nitouche ! . . .
— Par exemple, je ne comprends pas!
— Bien, bien... Peu importe! Je n'ai rien dit... Oh! c'est un brave homme... Ça aussi, c'est entendu...
— Je te répète que je ne comprends pas. L'autre s'embarrassait, une tlannne aux
joues, faisait des gestes pour repousser les instances de Jourdan.
— Je te donne un conseil d'ami, de frère...
SA1.NTI>.MT(»LCI1E 71
En le uiariunt, prends tes préciiutions, là!... Tàclie desavoir les volontés de Tabucco.
Et Caissial se leva, trop inquiet poui' oser déguerpir tout de suite. Gineste s'était rendormie.
Jourdan, son menton entre les poings, cherchait en vain à deviner le sens profond tles paroles de Caissial. 11 l'observait avec attention, tandis que celui-ci, le nez aux carreaux du A'ilrage, regardait paisiblement la placette où des boueux balayaient les ordures du marché. Un long- silence régna. Des nuages tout petits, ainsi que de blanches robes d'enfants, couraient dans l'azur léger, de sorte que le soleil ne tombait que par intermittences, en se jouant, sur les maisons ridées et noires, sur les tuiles de la halle où des pigeons se promenaient.
Dans la pénombre de la boutique, Jourdan réfléchissait. Il pensait à Lucie, qui était si bonne et qui, dans son innocence, nes'inquiélait pas des choses de l'argent. 11 voyait ses yeux bleus, ses joues fraîches, sa chevelure blonde qu'il n'avait pas touchée encore. S'il
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désirait la posséder, comme une femme charmante qui embellirait sa maison, il enlendait aussi maintenant bourdonner en lui les paroles sinistres de Caissial. Il aurait dû mieux choisir, sans doute. Il aurait pu s'allier, par exemple, à une famille de vieux marchands ou bien de cultivateurs possédant des terres, tandis qu'il allait entrer chez des ouvriers. Et, dans son amour-propre^ il ressentit aussitôt la même humiliation que la veille, lorsque Trél)osc lui avait adressé des remontrances à propos d'Alary ; la prochaine fois, il ne se laisserait pas insulter. x4.1ors, il s'étira longuement. Puis, il dit :
— Que veux-tu Caissial!... Le mariage est une loterie.
Caissial se remuait pour lui répondre, lorsque d'un bond Froussac, chargé de ses romaines, poussa la porte, et la laissant à moitié ouverte, se précipita jusqu'à Gineste réveillée en sursaut. Le peseur public tremblaitde tout son corps.
— Vous ne savez pas?... criait-il. Vous ne savez pas?...
— Qu'est-ce qui est arrivé ?
— Le receveur municipal qui vient de se faire sauter la cervelle avec un pistolet !
— Eii bé ! gémit Caissial, nous sommes propres !
— Il te devait quelque chose ?
— Non. Mais quelle perte pour Coulobres, si ce brigand a gaspillé les deniers de la ville !
— C'est vrai ! répliqua Froussac haletant. Un inspecteur de Paris est tombé à l'improviste chez le receveur. Celui-ci lui a livré tous ses comptes ; ensuite., tranquillement, il est monté dans sa chambre pour se tuer.
— C'est une fameuse canaille ! hurla Gineste.
— Oh ! moi, déclara Jourdan, ça ne me surprend pas. Cet homme dépensait trop.
— Quelle horreur ! quelle horreur ! . . . répéta Froussac avec d'autant plus d'indignation que le crime du receveur atteignait touti^ la corporation des fonctionnaires.
Il sortit, ses gros bâtons et ses poids de peseur pubhc à l'épaule. Après avoir épié à
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droite et à gauclie, il se sauva sous la lialio. Les marchands trépignaient de colère, sur les hottoirs, au milieu de la rue. Des femmes levaient les bras au ciel ; les hommes graves discutaient les mesures qu'il incombait au conseil municipal de prendre. Dans ce moment (U? désarroi, les boutiquières cossues se mêlèrent aux humbles boutiquières, aux bonnes, aux travailleurs dé terre qui accouraient de leurs quartiers sombres. On se tapait sur le bras, on se regardait dans les yeux :
— Eh bé ! comment Irouvez-vous (;a?... Je le disais à mon mari : ce receveur n'était jamais à son bureau ; le jeu l'a perdu ! — Et la paresse, madame ! — Et dire qu'il laisse des enfants sans ressources!... Nous autres qui ne vivons que pour nos enfants]...
Les hommes, par groupes, vociféraient en se bousculant, bien qu'ils fussent tous d'accord :
— On dit que le receveur a mangé au moins cent mille francs. — Notre dernier emprunt, pai-di!... 11 faudra emprunter de nouveau. —
SAI.NTE-MTOL'Cllb: I .J
Il n'y a que des ânes, mon ami, au conseil municipal. — Il faudrait les traduire en police correctionnelle. — C'est la révolution, monsieur, absolument ! . . .
La multitude augmentait sur le carreau de la halle. Attiré par le bruit de la foule, Caissial salua les Jourdan dun rapide bonjour et s'échappa, en coup de vent. Il fut tout de suite enveloppé par les modestes boutiquières el aussi par les dames cossues qui se permettaient quelquefois, en passant, de serrer la nuiin aux demoiselles Sèbe.
— Hé!... Caissial, mon ami!... tlcoutez. que je vous raconte!...
Il dut s'arrêter au milieu de la rue, parmi des femmes en cheveux.
— Que pensez-vous de ce crime, vous, monsieur Caissial ?
Une minute, il demeura interloqué. Mais, reprenant son sang-froid, il répondit, tel qu'un orateur à la tribune, avec un geste de sévérité :
— Eh bien, moi, je refuserais au cadavre d un tel homme le sol commun de notre cime-
76 SAINTE-.MTOUCHE
tière... On lenfouirait à Yenirée, à cùlo de l'assassin Pomarèdes.
— Caissial a raison... Absolument !...
Il fendit les flots du peuple, et, tout trempé de sueur, gagna sa paisible rue de la Fronde.
11 rentra chez lui dare-dare, rejoignit sa femme au fond de lobscur couloir, dans la cuisine qui recevait le jour par une toiture de verre. Les demoiselles Sèbe n'étaient pas descendues de leur chambre, où elles s'aidaient mutuellement à se vêtir et à se coiffer. On les entendait pérorer avec animation.
Caissial s'approcha de Justine, qui aiguisait sur la table des couteaux à dessert, et, rude, l'apostropha :
— Pourquoi ne sont-elles pas prêtes ?
— Ah ! si tu savais comme elles sont troublées!... Les contril)utions vont augmenter, tu comprends...
Justine, essayait de rire, de plaire, en sa
78 s A I.NTE-iMTOL'CH K
jeunesse de montagnarde bien portante et bien mise. Il la rabroua sans façon :
— Bail ! des eonliibulions ! Je voudrais l)ien en payer, moi!... Je serais ricbe !...
— Ab ! mon Dieu!... On ne pourra bienlôl jilus le parler.
— Tais-toi!... On dirait, nui foi, que nous sonnnes ruinés, nous autres... Que nous im- ])orle, à nous, le surcide d'un receveur nmnicipal !...
Et, virant d une pirouette, il jeta l'idée de la somme qu'il soubaitait dérober, au delà de laquelle seulement il percevait le crime :
— Té!... Vingt mille francs, que serait-ce pour nos millionnaires!...
— Hé ! lié !... Si je les avais, ces vingt mille francs !
— Tu attends qu'on te les donne?... Pour loi, ces demoiselles sont des divinités sacrées. 11 faut qu'elles augmentent leur fortune chaque année, n'est-ce pas ?, . . C'est obbgatoire ?. . .
Justine s'efforçait de garder son calme. Cette placidité exaspérait Càissial, lui semblait une raillerie. Il marchait d'un pas courroucé.
SAINTE-NITOUCUE 7!)
Tout à coup il sarrèta, les mains derrière le dos :
— Puisqu'on ne nous les donne pas, il n"v a (juà les empoigner, parbleu !...
— Depuis quelque temps tu as des i-aisonnemenls, par exemple!...
— Des raisonnements qui nenlrent pas i"a- ' ilcinent dans ta cervelle de linotte!...
— As-lu donc à te plaindre :'
— Oui, j'ai à me plaindre... D'ailleurs...
11 s'avança vers le foyer, vers ce coin d'obscurité qui plaisait à ses yeux faux.
— D'ailleurs, g'ronda-t-il, je le leur ferai l)ien voir !...
Justine ne bougea plus^ une seconde. Elle rut iionte d'avoir compris son iiomme. Elle eut liorreur de l'interroger, de l'entendre exprimer, clairement cette fois, le dessein qui le hantait comme une pensée de représailles, dépendant, elle chercha à l'adoucir, en le llattant :
— Ne te tracasse donc pas. Nous sonmies iieureux ici.
Caissial, ln'ulal et confus, ûTonda :
8U SAINTE-NITOUCHË
— Toul de même, ça te ferait plaisir, vingt mille francs !... Dis, réponds... Je m'explique, il me semble!... Tu n'es pourtant pas une sotte!... Oui, tu m'examines avec de gros veux, comme si, à ton âge, tu étais incapable d'apprécier une fortune, môme modeste...
Moi, j'en ai assez de servir des avares, de nettoyer leurs ordures, de n'aller voir le soleil qu'à leur gré et de ne posséder que l'argent de mes gages!,.,
Justine le regardait fixement, sans trouver la moindre réponse. Une sensation de frayeur, comme du froid, parcourut son corps.
— Sans doute, dit-elle enfin. Il vaudrait mieux avoir sa maison, sa liberté. Mais (jue veux-tu? La Providence nous a oubliés. On ne peut la corriger.
— Si, au contraire! c'est facile... Tout de même, je suis content que tu commences à saisir. C'est dur, avec les femmes.
Caissial eut une volonté plus courageuse, maintenant que son épouse avait compris. Il l'aima davantage, d'un amour nouveau en quelque sorte. Il se rapprocha, lui prit les
mains avec la même ardeur qu'il convoitait l'argent. Justine, qui continuait d'aiguiser les couteaux, se troublait, défaillante et lâche, comme le premier jour où Caissial lui fit des caresses dans un bois. Mais bientôt, au fond de cette cuisine morne, il s'irrita ; il n'aurait pas voulu, à cette heure, éprouver auprès de sa femme un plaisir d'amour. Il la sentait rebelle à ses desseins, ou hésitante, peureuse, et cela, malgré tout, lui faisait honte. Il n'osait point lui adresser de prière, la forcer dans la voie du mal dont il voyait trop encore les dangers. Alors, pour dissiper son inquiétude, pour ranimer son courage dans les rumeurs du quartier, il sortit de nouveau.
— Tiens ! dit-il. Je m'en vais acheter du tabac. Je reviens tout de suite.
Tabacco était assis au comptoir, les bras croisés derrière les balances, le menton appuyé sur les bras. C'était, pour son débit, une heure de calme, la pleine après-midi. Du fond de sa niche, il imaginait les rumeurs du voisinage et s'en divertissait, songeant que ces gaillards de boutiquiers, eux aussi, une
82 SAINTK-.MTOLCHK
fois lancés dans la débauche, auraient pillé sans vergogne la caisse de la ville.
A la vue de Caissial, il se souleva sur son grand escabeau , se raidit en une attitude d'Iiostilité. D'instinct, il le redoutait, cet échappe de la montagne, qui avait si prestement appris à devenir une sorte de monsieur et à parler français. Comment, avec une carrure aussi robuste, un Iiomme qui devait aimer la vie, le soleil, le bon vin et les femmes, s'était-il si aisément accoutumé et imposé cliez ces millionnaires maussades, où aucun domestique du pays n'avait pu rester une année? Quels dons de ruse et de patience il mettait en pratique, depuis ses débuts ! Tabacco ne lui aurait pas confié cinq minutes sa boutiquetle.
Caissial était trop hal)itué à observer les autres, pour n'avoir pas remarqué l'humeur ombrageuse de Tabacco à son égard. 11 gardait mal son assurance devant ce bourru qui le^çaminait en dessous et qui parfois, d'une luron énigmatique, hochait la tète en souriant. Il aurait tant voulu lui plaire, gagner
SAINTÊ-INITOUCHK 83
un peu de son estime, afin de s'en prévaloir plus tard, auprès du monde! Et il le flattait, lui parlait doux, avec une servilité souple :
— Eh bé. Tabacro!... Vous savez la nouvelle?
— Froussac sort d'ici... lîah! On les a vues de tous temps, ces histoires ! Le monde est composé de voleurs et de dupes.
— Ma foi, c'est vrai... Donnez-moi quaire sous à fumer.
Lentement, ïabacco pesa la marchandise, plia le paquet. L'autre, après avoir payé, roula sa cig-arette, pendant que le marchand, las d'èlre assis, sortait du comptoir et, secouant ses pieds sur les dalles, s'approchait.
— Et alors, demanda Caissial, vos voisins marient leur demoiselle ? Je ne suis pas allé les féliciter encore. Je les verrai une minute en passant...
— Oui, oui...
— : Dites-moi, Jourdan n'a pas l'air de vous enchanter... Bé ! oui, voyons, vous pouvez bien me le dire, à moi.
— Je ne me mêle pas des affaires d'autrui.
84 SAIINTE-ÎSITOUCHE
Tabacc'o sifllota, légèrement d'abord, la figure pensive. Il arrangeait sur le comptoir, d'une main méticuleuse, les paquets de cigarettes.
— Quel original vous êtes !
— Merci du compliment. N'est pas original qui veut...
— Ce n'est pas une insulte. Au contraire !...
— Ah çà, mais^ s'écria Tabacco, tu n'as donc pas de travail, aujourd'hui ? Pourquoi inspectes-tu mon magasin ?
— Je vous gêne?...
— Pas du tout.
— Oh ! je sais bien qu'au fond vous n'êtes pas méchant.
— Pourquoi le serais-je? Je me fiche de tout.
— Alors, les misères ou les joies du voisinage ne vous touchent pas ?
— Non..'. Et toi, farceur ?
— Moi !... protesta Caissial, elles me louchent, vous pouvez le croire : car je suis à présent de Coulobres. Mais vous, si Lucie était malheureuse, voyons?...
Tahacco recommença de siffloter. Ses yeux fureteurs errèrent vers la porte, vers le jour doré de l'automne. Puis, il nmrmura :
— Ça, par exemple... j'aurais beaucoup de peine.
— Ah !... Croyez-vous donc qu'elle soit heureuse? Dites-le-moi, je le répéterai à Jourdan... Quel plaisir ça lui ferait !...
Cette fois , Tabacco tourna lourdement, comme un ours, et, d'un geste agacé, il répliqua :
— Pas besoin que les autres se chargent de mes commissions !
— Sacré bourru, va !...
Et Caissial se sauva chez les Trébosc.
Les deux femmes étaient assises dans leur coin, à droite de la porte, à la lumière des vitrages. Le maître s'absorbait tellement à scier des planches qu'il n'entendit pas entrer le camarade. Celui-ci, avec sa plus belle révérence, saluait la demoiselle, taquinait la mère d'une tape. Trébosc se réveilla, content de voir chez lui le domestique des Sèbe.
— Hh hé, Caissial, tu ne devais pas aller à Castelsec, cette après-midi ?
— Si ! si !... mais !...
Caissial s'étonnait delà sérénité de ces trois créatures qui semblaient isolées au fond d'une campagne. Pourquoi feignaient-ils l'ig-norance, comme des hypocrites ?
— Eli hé, s'écria-t-il, vous êtes dnMes ! Eh?... vous ne savez"jias la grande nouvelle de Coulohres !
— Oh! fit Trébosc, toujours beaucoup de bruit pour rien, ou peu de .chose...
— Le receveur municipal a mangé la grenouille... plus de cent cinquante mille francs, à ce qu'il parait... et il vient de se tuer !
— Quoi? quoi?... tu plaisantes!... Bon!
Fiez-vous aux apparences. On aurait dit un bomme si honnête !
— Oui, liez-vous aux apparences ! répéta Caissial en se frottant les moustaches.
Lucie, uniquement préoccupée de son nyiriage, n'écoutait guère les lamentations de Caissial et de ses parents à propos d'un monsieur qui ne l'avait jamais regardée dans la rue.
SAINTK-MTOLCIII". . 87
— Alors , demanila ïrélïosc qui voulait encore douter, ce que tu nous racontes est bien exact?... Tu sais, on raconte tant de médisances ! On accuse si facilement des innocents !
— Voyons, vous vous moquez de moi?
Est-il possible que vous soyez là depuis ce matin sans avoir appris le suicide du receveur municipal ?
— Je te jure !..,
Gaissial prit aussitôt une allure de bon apùtre :
— Parbleu ! vous vivez dans le paradis, depuis que vous mariez votre demoiselle... Vous ne vous êtes pas même aperçus que je ne vous ai pas encore félicités... Et je vous félicite, vous savez, et sincèrement, je vous en réponds !
A ces mots, les Trébosc se déridèrent.
Caissial, après avoir allumé sa cigarette , liésitait à partir. Ce vol énorme du receveur nuinicipal lui donnait une angoisse étrange.
— Alors, interrogea-t-il, cette histoire du receveur ne vous trouble pas, vous autres ?
88 SALNTE-NITOUCHE
— Si; je l'assure ! répondit Clotildc. Les riches volent, maintenant... Que feront donc les pauvres !
Trébosc, en morne temps, ajoutait :
— Il faut se résigner aux calamités inévitables. Nous paierons un peu plus d'impôts, voilà tout. Le plus à plaindre, vois-tu, c'est le coupajjle. Quelmoment il a dû passer, entre les reproches de sa conscience et son instinct de vivre, lui (jui l'aimait tant, la vie !
— Oui, oui, vous n'allez pas mal, (Utesmoi, avec vos indulgences !... Vous devriez le maudire, cet liomme !
— Ne te fâche pas... Tu nauras rien à payer, toi.
— Et le crime ?
Trébosc s'accouda sur l'établi, bien à l'aise, et lentement, de tout son cœur, il parla :
— Oui, le crime... Mais, voyons, écoute..- Moi, je ne me plais qu'ici, au milieu des miens. Tu comprends, le soir, pendant que ma femme et Lucie travaillent, je réfléchis beaucoup : c'est ma distraction, que veux-tu !... Eh bien ! écoute : les hommes ne sont pas toujours
SAINTE-MTOUCHE 89
maîtres de leurs actions. Ce qui nous perd tous, grands et petits, c'est la vanité. Que veux-tu?... Moi, par exemple, on m'appelle Sainte-Nitouclie, on s'imagine que si je vais à la messe, si je ne fréquente ni les cafés ni les promenades, c'eS't pour faire le brave homme aux yeux des riches qui me donnent de l'ouvrage. On se trompe. C'est parce que je veux vivre heureux, tranquille au moins, que je reste cliez moi et que jamais je ne regarde au-dessus de ma condition. Si ce malheureux avait fait comme moi...
— Oui, oui, tu es un pinlosophe... Ah! il n'y a qu'un homme heureux qui puisse parler avec tant de sérénité...
Caissial s'avança vers Trébosc et lui tapa sur le ventre, pour rire, indiquant ainsi qu'il ne croyait guère à ses sentiments de liaute clémence. Trébosc, gêné, se réfugia derrière son établi, et reprit tristement l'ouvrage. Les deux femmes le regardaient avec admiration. Caissial, enlin, salua, puis déguerpit, alerte comme un faraud de vingt ans.
— Adieu! adieu!... Toi, Lucie, tout de
î)0 SAINTE-NITOUCHE
jnème, tu no le tracasses pas, tu ne penses qu'à raniour : tu as raison!...
En traversant la lialle, il aperrut Jouitlan (|ui, l'asé de frais, brossé des pieds à la t«He, soi-tait de la boulangerie. Il n'eul garde de s'îirrèter, ayant constaté à 1 lioiloge du clocber l'heure .déjà tardive. Ses maîtresses devaient l'attendre pour aller à Castelsec.
Ml
Le domaino de CasLelsec escalade un coteau paisible à droite de la grand'route qui bifurque bientôt vers Agde et vers Béziers. Le château, avec ses tours carrées, ses terrasses spacieuses, domine la plaine, ou là-bas THérault déroule ses méandreS;, oià des grangettes sans nombre égaient les jardins et les vignobles.
Aujourd'hui, on était allé à Castelsec prendre un panier d'amandes sèches qui, le premier de l'an, serviraient de cadeau aux enfants du quartier. Le gros cheval restait attelé dans la cour de la ferme, où l'ombre .grandissait déjà. Caissial, qui le soignait de tout son cœur de rustre, au grand plaisir de ces demoiselles.
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venait de temps à autre vérifier si la couverture ne glissait pas de la croupe.
Dans la ferme, auprès du feu, il buvait du vin, lentement, servi par la fermière qui le tenait en haute considération. Il buvait sans mot dire. Le front penché, il souffrait de son ambition de plus en plus vive : l'ambition de l'argent et de la liberté. Il songeait aux tré.* sors immenses que ces demoiselles légueraient sans doule à un cousin dédaigneux des pauvres, propriétaire en Camargue, et qu'il n'avait vu qu'une fois. Les flatteries de la fermière, ses bavardages à propos des labours et des semences, ne le touchaient point du tout. Il tressaillait d'émotion, au contraire, lorsqu'il entendait les voix aigrelettes de ses maîtresses, de l'autre côté de la cour, dans leur château.
Les demoiselles Scbe ouvraient les fenêtres, afin de donner quelques rayons de lumière aux meubles poudreux, aux tapisseries et aux rideaux démodés qui vieillissaient là, comme des reliques. Elles parcouraient les chambres nues, les salles sonores, et la mélancolie de
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ces murs délaissés leur plaisait, parce qu'elles vivaient aussi clans l'isolement, inutiles et chastes.
Le soleil, parvenu à l'horizon, épandait des écharpes d'or légères sur le feuillage gris des oliviers dévalant en troupe vers la route. Quelques oiseaux piaillaient dans les grenadiers voisins, sur les treilles.
— Nous viendrons passer l'été prochain ici, dit l'une.
— Oui, dit l'autre.
Promesses qui n'étaient jamais tenues. On vivait si douillettement dans la petite maison famihale, non loin de l'église, comme des nonnes au fond d'une retraite ! A force de partager la même existence, de voir les mêmes choses et les mêmes visages, elles avaient fini par se ressemhler, d'extérieur et de conscience. Assez grandes, maigriotes, desséchées par l'ahstinence, elles étaient constamment vêtues de noir, de robes unies de laine ou de satin, toutes roides ainsi que des pensionnaires, leur chapeau de tulle relevé d'une fleur, uni((uo clarté de leur costume. Leur lonoue figure.
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avec les lèvres minces des silencieux et des avares, les pommettes rouges, le nez pâle cl pointu, avait un certain charme de candeur, une expression de fierté aussi et de froide réserve. Autrefois, vers leur vingtième année, elles avaient refusé d'excellents partis, pour ne pas contrarier leur père qui redoutait le moindre changement dans sa maison.
Elles se chérissaient l'une et l'autre jalousement. Elles fréquentaient l'église, chaque joui", avec une sorte de volupté : simples d'esprit, elles éprouvaient à prier Dieu autant do joies que leurs pareilles de la riche hourgeoisie à voyager par le Languedoc, à célébrer des fêtes de famille. On s'habitua de bonne heure à les considérer comme vouées au célibat.
A la mort du père, elles connurent tout à fait la sohtude délicieuse, exempte de soucis. Néanmoins, pour être agréables à Dieu, elles s'efforçaient de pratiquer les vertus de l'amour et de la charité. Elles s'attachèrent, par désœuvrement autant que par intérêt, aux deux domestiques fidèles qui se complétaient à mer-
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veille et n'avaient pas d'enfants. Craignant de les perdre, elles s'inquiétaient de leur sant(', ménag-eaient. leurs forces. Elles tutoyaient Câissial, comme une bonne bete qu'on a dressée à son service.
On distinguait, à des plis plus nombreux aux commissures de la boucbe et autour des yeux, Marie, l'aînée, de sa sœur Claire. Celle-ci était un peu sourde, ce dont elle se félicitait plutôt, dans son indifférence aux choses du dehors. Elle ne s'intéressait guère (juaux paroles de sa S(eur, les percevant 1res bien au seul remuement des lèvres.
Marie lui disait :
— - L'été prochain, nous n'amènerons que Justine ici pour nous servir. Caissial gardera la maison.
— 11 s'ennuiera bien sans nous ! plaisanta Claire.
— Ya, il saura se distraire dans le quartier, chez les Jourdan ou chez les ïrébosc...
Elles soufllèrent une dernière fois la poussière des rideaux et des meubles ; puis, api'ès avoir refermé les lourds volets, abandonnèrent
discrètement le château endormi. La fermière se précipita dans la cour à leur rencontre. Souriante, elle leur offrit d'un humble geste, sans parler, ses bras, toute sa personne, pour aider à quelque travail.
— Nous allons vous quitter, ma bonne, lui (ht mademoiselle Marie.
— Bien, mademoiselle... Vous n'avez pas (le recommandation pour mon homme ?
— Non. Et Caissial ?... Ah ! le voiLà !
— Voilà ! voilà !... Tout est prêt. J'ai remisé dans le caisson le panier des amandes.
Sa voix de montagnard résonnait avec assurance. Il se tenait immobile soudain, les doigts sur la couture du pantalon, par habitude de soldat et par politesse. Correct, magniiîque en sa redingote boutonnée jusqu'au faux col reluisant de blancheur, avec son chapeau de feutre noir, ses bottines cirées, il se croyait mieux vêtu que les boutiquiers de Coulobres.
— Eh bien, partons, Caissial !
Dès qu'elles furent installées dans la voiture, il grimpa sur le siège. C'était une voiture à (|uatre roues, aussi solide qu'une maison, avec
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ses coussins capitonnés, sa large caisse enfoncée sous la capote. La fermière, qui cherchait à occuper ses mains, s'empressa de pousser dans sa gâchette la portière que le domestique avait négligée.
— Es-tu bien couvert, Caissial ? s'inquiéta mademoiselle Marie.
— Oui, allez !...
La voiture s'ébranla, s'engagea bientôt entre des haies de buis, sous des platanes gigantesques. Ces demoiselles observaient avec amour leurs terres, à droite et à gauche du chemin. Le paysage était glacé. La plaine, dénudée par l'automne, paraissait plus grande. Le soleil rouge se couchait là-bas, derrière les montagnes. Des brumes épaisses flottaient sur les toits noirs de la ville. Devant la porte du cimetière, les demoiselles Sèbe se signèrent, Caissial ôta son chapeau. Quand on arriva rue de la Fronde, la nuit s'était faite entre les maisons resserrées. Les travailleurs de terre se promenaient, dans une obscurité profonde, sous la halle qu'ils appellent leur salon.
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Justine, accourue au bruit de la voilure, aida ses maîtresses à descendre, puis emporta le panier des amandes. Elles montèrent dans leur chambre se délasser un peu, prendre le manclion et le manteau du soir. Au moment oii Caissial revenait de Fecurie, proche de la maison, elles sortaient pour aller à l'église dire leurs prières.
11 lui tardait, à Caissial^ de s'expliquer franchement avec sa femme. Cette idée de l'argent le travaillait trop. Alors, ayant vérifié sî la porte de la rue était bien fermée au verrou, il retourna dans la cuisine. Justine, sentant derrière elle s'approcher son homme à petits pas de loup, devina son émotion : la pensée du péché redoutable la saisit, en môme temps qu'elle frissonna d'une pudeur étrange. Elle baissait timidement les yeux, semblait se garder d'une agression. Tout à coup son homme l'étreignit par la taille ; elle poussa un cri.
— Laisse-moi, dit-elle, tu vois bien que je suis occupée.
— Tu es ma femme, je suppose !... Mais
nous ne sommes pas chez nous, pour agir ainsi à notre gré, c'est là ce que tu veux dire?... J'espère que nous serons ])ientôt libres.
Elle hocha la tète pour répondre oui. Comme il l'étreignait toujours en ses mains brutales, elle se détourna doucement vers sa face belle de santé et de force, qui la faisait rire chaque fois qu'il la posait ainsi sur elle, sur son visage rose que le soleil des champs ne touchait plus. Dans un essor de gaieté, il la souleva entre ses bras, pour la flatter.
— Je suis heureux, dit-il, puisque tu me comprends... Ici-bas, vois-tu, ciiacun pour soi... Ne serais-tu pas humiliée d'obéir jusqu'à la mort à de vieilles filles qui n'auront jamais aucune reconnaissance de nos services? Elles ne méritent pas plus la fortune que nous... moins que nous!
Justine le regarda.
— Eh bien, tu ne réponds pas?
— Nous aurions pu tomber chez des maîtres pires. . . murmura-t-elle.
— Voilà, 'tu trembles toujours... Mais puis-
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que je te protège! Puisque je sais ce que je veux et ce que je fais !... Crois-tu que nous serons les premiers à nous débrouiller?
11 n'osait pas expliquer enlin ce projet téméraire qu'il avait imaginé, de compromettre Trébosc, son ami. Justine, qui disposait des bûches dans le feu, serrait les lèvres pour ne pas parler du crime, s'abandonnait à l'inspiration de cet homme trop aimé. Lui, ce silence l'irritait. 11 voulait se convaincre de la nécessité du vol, s'y résigner comme à une maladie qu'on ne peut éviter et qu'on supporte avec courage.
Pendant que d'une main délicate il abaissait la mèche de la lampe qui flambait, il interrogea :
— Est-ce que Trébosc est venu ?
— Oui. Il est allé là-haut, dans le cabinet des livres prendre les dimensions des casiers.
— Qu'est-ce qu'il t'a <ht ?
— Que veux-tu qu'il me dise? Nous avons causé du mariage de Lucie, voilà tout. 11 n'en est guère enchanté.
— Pardi ! Si ce n'était pas pour l'argent, il
ne marierait pas sa fille à ce ripailleur de fils (le Gineste... Ah ! la Sainte-Nitouche !... Voistu, nous avons chacun nos misères. Seulement, quand on peut les supprimer!...
— Sans doute ! . . .
Alors, parce qu'elle commençait à céder, Justine lui parut plus charmante. Tout de même, il l'aimait. Il la sentait amoureuse, confiante. Il éprouva une pitié très douce.
— Justine, dit-il, tu n'as pas de bois à couper?
— Non.
— Ne puis-je t' aider en quoi que ce soit ?
— Je ne vois rien.
— Ah! s'écria-t-il. Tu peines trop. Et pour qui, mon Dieu !... Té! avec le travail que tu fournis, nous gagnerions des mille et des cents, dans une maison à nous. Sais-tu? nous louerions des domestiques, nous nous ferions servir, à notre tour...
— Tu as donc réfléchi à tout ça? fît Justine, sous un air de plaisanterie.
Elle était séduite aussi, malgré tout, par l'appât d'un gros argent, d'une demeure où
les domestiques lui diraient « madame », où les gens du quartier viendraient la courtiser.
— Vois-tu, j'y ai tellement réfléchi, répliquait l'autre, que je ne veux plus différer de quitter nos maîtresses. Je leur dirai que l'auberge des Deux Pigeons, où depuis dix ans aucun aubergiste n"a pu rester, est disponible ; et (jue nous allons la louer, nous autres, avec la prétention d'y gagner une fortune.
— Quel aplomb tu as !
— Je ne mentirai pas, voyons ! . . . Marclie ! . . . je m'en charge. Que leur devons-nous, à ces demoiselles ?
Justine soupira, sans mot dire. Elle ne se rendait pas encore. D'ailleurs, l'orgueil de son homme, cette voix de maître qui sonnait si vite avec rudesse, l'effrayaient. Plus tard, ne pàtirait-elle pas elle-même de ses exigences ? Caissial s'étala sur une chaisse basse, les jambes allongées, et dit :
— Tél... au lieu de nous inquiéter, fumons une cigarette.
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Il roulait déjà son tabac, lorsque Justine, non sans ménagement, le gronda :
— Allons, petit, tu sais que ces demoiselles ne t'autorisent pas à fumer dans la cui sine.
De nature souple, il préféra se soumettre, et pour une privation si légère, contenter Justine,
— Je m'en vais sous la halle.,. Je serai de retour avant nos maîtresses.
Le froid piquait dur. La nuit, sous le ciel étoile, confondait les maisons graves, les maisonnettes trapues dont les balcons de fer et les vitres miroitaient à la lueur des becs de gaz, sur l'avenue du Quai, sur la place du Marché. Sous la halle, tout un peuple grouillait : travailleurs de terre, tonneliers, petits employés, messieurs de boutiques. Caissial se faufila dans la foule, à la suite des camarades, de Jourdan et de Froussac qui discutaient la question de savoir si Tabacco léguerait sa fortune à Lucie, On se remuait pour ne pas ;ivoir froid, on riait, sans voir goutte. On disait que Trébosc n'était qu'un sournois.
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et qu'à force de guigner l'argent des autres, il lui arriverait du mal. Ces commérages^ Caissial le constatait avec délices, tombaient, comme autant de niauvaises graines, dans l'oreille des vieux qui, ne sachant plus rien tirer de leur imagination, répètent chez eux tout ce qu'ils reçoivent des rumeurs de la ville.
Caissial ne reconnaissait pas la voix de Jourdan. Alors, ayant l'idée qu'on le rencontrerait chez les Trébosc, il glissa de l'autre côté de la halle, par la baie de la rue Courte.
Chez les Trébosc, il y avait une réunion de famille. Impossible d'en distinguer les personnages, à la lueur fumeuse dune lampe pendue au fond de la boutique. On apercevait des silhouettes confuses qui gesticulaient avec animation. Caissial s'avança lentement sur le trottoir. A la vue d'un homme, chacun, dans l'atelier d'ordinaire si calme, cessa de discuter.
— C'est moi, dit Caissial. Je vous dérange ?
— Entre!... cria Gineste. Je ne suis pas
plus intéressée que les autres. Mais il faut bien que nous réglions nos affaires. Qu'en penses-tu?...
— Allons, lit Caissial. Ne vous emportez donc pas pour des raisons d'intérêt.
Il reconnaissait, sous la lueur rougeàtre de la lampe, Gineste en sa houppelande dont les pans traînaient sur les dalles ; Clotilde qui, les bras croisés, oubliait sa cuisine; et Trébosc qui s'ag-itait avec douleur, entre sa femme et l'établi. Il n'avait pas d'abord reconnu Lucie, qu'il touchait presque maintenant ; par mégarde, il posa sa main rude sur les iins cheveux de la demoiselle. Il fut ému de sentir ses joues mouillées de pleurs.
— Ne t'inquiète pas, lui-dit-il. Pourquoi donc aussi criez-vous tant, vous autres?... On vous entend de la lialle, savez-vous ! Gare aux mauvaises langes de Coulobres, demain !
Gineste, qui ne pouvait se modérer, ramassa les pans de sa houppelande, et, frappant ses genoux avec colère, vociféra :
— Voyons, est-ce que ça nous ferait mou-
rir de demander à Tabacco s'il donnera sa fortune à nos enfants?
— Je ne demanderai jamais une chose pareille! riposta Trébosc. D'abord, solliciter cet héritage, ce serait le perdre. Nos enfants s'aiment bien, n'est-ce pas?... Cela suffit. Chez un boulanger on ne manque jamais de pain.
Bah ! Trébosc a raison, ne vous tourmentez donc pas pour un héritage, surtout pour celui de Tabacco !
Ainsi, sous l'apparence d'encourager à la paix, Caissial insinuait que les deux partis se leurraient l'un l'autre. Brusque, piétinant de ses gros souliers, Gineste se leva :
— Nous verrons! nous verrons!... En attendant, je ne sais pas si Jourdan sera très satisfait. Adieu, fillette.
Elle sortit, laissant son monde interloqué. Le silence régna, morne. Les Trébosc ne bougeaient point; ils craignaient qu'à force de querelles on ne découvrît la pauvreté de leur maison.
— Je m'en vais aussi, maugréa Caissial. Sous la halle, il reconnut la voix de Jour-
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(lan parmi celles des camarades. Le faraud, qui revenait du café sans doute, échauifé par la boisson et par le jeu, ne se g-ènait pas pour parler clair et haut, si près de la maison de Lucie.
— Vous êtes drôles, vous autres!... Ce Tabacco est fermé à triple verrou, on ne peut rien savoir de ses intentions. Et connnentrin- Lerroger, maintenant qu'il est malade ?
— Tu badines !' s'écria Froussac. Tabacco est malade? Plaisance ne m'a rien dit. Il faudra que j'aille le guérir.
Caissial s'éloigna vile, vite, impatient de raconter à Justine les histoires qui se levaient autour de Sainte-Nitouche.
Chez lui, on l'attendait. Seulement, ces demoiselles ne savaient pas le gronder. Déjà elles étaient assises à table, auprès d'un bon feu de bûches, dans la salle à manger que décoraient des images religieuses.
Caissial les servait d'une manière ponctuelle, avec discrétion, sans casser un plat, sans laisser verser une sauce. C'était un valet admirable. 11 l)avardait quand ses mai-
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tresses entamaient la conversation, et, remportant les plats à la cuisine, entrecoupait ses bavardages d'une causerie avec sa femme. Ce soir, il taquinait gaiement Justine, la pinçait à la taille. L'autre, avec gentillesse, se dérobait, contente d'être jeune et toujours désirée.
Caissial apporta le dessert. C'était le moment où de préférence on causait. Justine, sous le prétexte d'arranger le feu ou de couper du pain, survenait à l'improvisLe. Les mains sur les lianches, elle se plantait à cùté de son mari, et tous ensemble, en famille, on devisait sur les affaires de la ville, sur les cancans, quelquefois sur la politique.
Caissial parla de Trébosc :
— C'est un brave garçon, il y a de quoi le plaindre... On dit que Tabacco est malade et qu'il peut mourir sans a\x)ir fait son testament, ce milord...
— Oui! oui!... riaient les demoiselles, qui s'imaginaient posséder à elles seules toutes les ricbesses de Coulobres.
— C'est étonnant que les Trébosc soient
avec lui en si grande amitié ! insinua Justine, renseignée maintenant sur les desseins de son époux.
— Parfaitement! approuva Mlle Marie. Un bourru qui ne va guère à la messe!... Je suis étonnée, moi aussi.
Caissial se frotta les moustaches, puis, d'un air bonasse, repartit :
— On ne peut guère vivre autrement avec ses voisins, surtout avec un homme aussi redoutable... D'ailleurs, voj'cz-vous, dans le monde, il y a beaucoup de choses qui étonnent!...
11 feignit soudain un scrupule et s'arrêta, pendant que ces demoiselles, de leurs petites lèvres de chattes, dégustaient la confiture de groseille. Justine regarda son homme, se sentit devenir toute rouge d'inquiétude. Quelle méchanceté allait-il lancer encore de sa voix tranquille et sûre ? Elle s'agita autour de la ' table, ôta quelques assiettes. Caissial toussotait, disant comme par hasard :
— Hum!... Vous savez, mesdemoiselles, qu'on appelle Trébosc Sainte-Nitouche...
— 01 1 ! répondit 3111o Marie, tandis que sa sœur la sourde hochait la tête. Ne donnet-on pas des sobriquets à tout le monde, à nous-mêmes peut-être?
— Sans doute... 3Iais, voyons, pourquoi Jui, un ouvrier, a-i-il élevé sa fille en demoiselle? Pourquoi ne lui a-t-il pas donné un métier, soit de couturière, soit de repasseuse, modiste, lingcre ?...
— Ça, c'est vrai ! confirma Justine, soulagée d'entendre au moins un reproche qu'elle trouvait trtîs juste, en sa rigueur de paysanne envieuse.
— Voyez-vous, quand on élève ses filles en demoiselles et qu'on n'a pourtant que son Iravail pour gagner sa vie, un jour ou l'autre on aura besoin d'argent.
11 se penchait, distillant savamment, à voix basse, le venin de la calomnie. Ces demoiselles eurent peut-être le pressentmient d'un malheur, comme elles auraient eu, dans un paysage, au crépuscule, la vision fugitive d'une ombre lointaine, Car Mlle Marie s'effraya :
— 'Explique-toi, Caissial !... Cet ouvrier venait ici avant toi. Nous lui confierions la maison autant qu'à toi-mrine.
Caissial, déconcerté une minute, reprit son assurance. Les mains sur le cœur, il répondit :
— Je ne conteste pas du tout sa bonne volonté; son honnêteté, certes non!... Seulement, je connais les ouvriers, les gens qui peinent et qui souffrent... Eli! oui, quand on a besoin do ressources , (juon adore sa fdle, on soufîre de ne pas travailler assez!...
— Yois-tu, sans t'en douter, tu deviens jaloux de la maison, tu ne voudrais voir personne ici... Tant mieux ! tant mieux!...
Les demoiselles riaient des alarmes de leur domestique. Il riait aussi sous leurs éloges, de même que Justine qui versait, sans savoir, dans les verres de cristal une portion de vin plus forte que d'habitude. Marie et Claire burent sans faire attention, et aussitôt une flamme légère brilla sur leurs pommettes.
— Oli ! moi, insistait Caissial, j'aime Tré-
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bosc, je le cro^s honnête. Mais, que voulezvous? je surveille tout le monde.
Glorieux, arrondissant l'écliine, il remporta les pots de confitures, les carafes, la corbeille de pain.
Cependant que Marie et Claire, reposées dans leurs fauteuils, de part et d'autre de la cheminée, où le feu pétillait aussi vif qu'un grillon vibre dans les blés, lisaient le journal catholique de Montpellier, les deux domestiques apprêtaient leur repas sur la table de la cuisine et se mettaient h l'aise. Ils s'observaient àprement, tourmentés par ce drame du vol, qui n'existait encore que dans leur pensée. On n'entendait au fond de la maison trop grande que le tic-tac de la grosse pendule en sa boîte de chêne. Ce fut Justine qui rompit le silence, doucement :
— Dis, tu n'as pas annoncé à ces demoiselles notre résolution de partir et de louer les Deux Pigeons?
— Plus tard, n'aie crainte... quand le moment sera venu.
CaissiaL en désir d'amour, taquina Justine
S.vI.MK-MTOUCHE H 3
de son couteau sur le dos de la main. Au froid de la lame, elle tressaillit. Mais ils riaient, la bouche pleine, en se versant de vin une large rasade.
En ce moment-là, toutes les boutiquettes étaient closes, sur la place du Marché. Dans la nuit plus noire, les ruisseaux chuchotaient le long- des maisons. Chez les Trébosc, Gineste avait accompagné son fils, après lui avoir raconté, en Tampliliant à sa manière, la scène d'avant souper. Aussi, Jourdan, tout frémissant de ses convoitises, s'anima, dès les prc miers mots.
— Certes, dit-il, ce serait une absurdité e( une inconvenance que d'aller chez un mourant solliciter son héritage. La question d'argent, après tout, ne me préoccupe guère. Personne ici ne doute, je pense, de ma ten-
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dresse. Non!... Si je tiens à voir Tabacco, c'est par dignité, simplement.
— Comment ? interrompit Trébosc. Que vient faire ici la dignité ?
— Vous ne comprenez pas? Tabacco, paraîtil, est très malade. Eii bien, je serai [ilus libre dans sa cave pour lui parler, pour lui dire (ju'il se trompe sur mon compte. Je ne veux pas qu'il s'en aille dans la terre sans connaître au moins le fiancé de Lucie et sans l'aimer...
— Vous vous trompez, Jourdan! intervenait Lucie, qui connaissait trop les dispositions du vieux camarade envers son fiancé. Nous le contrarierons, voilà tout.
— Non, non, j'y vais... Nous serons ensuite contents de savoir que Tabacco m'estime.
Le fiancé se leva d'un sursaut, avec tant de résolution que personne, pas même Trébosc, n'osa s'opposer à une démarche qui aifectait, malgré tout, une sorte de bravoure et de fierté. Lucie l'accompagna donc à la maison voisine.
Plaisance, presque assoupie sur l'escabeau,
SAINTK-NITOUCHE 117
gardait la liou[i(|Lie jolie, éclairée comme une chapelle par des lampes à verre roug-e. On n'y sentait pas trop le tabac, les odeurs de cuisine remontant par la porte basse, derrière le comptoir. Plaisance, à l'apparition des deux farauds, ébouriffa sa tète blanche enveloppée du foulard des jours de fête, et dit avec une certaine ironie :
— Té'.... Que je parie que vous venez prendre des nouvelles de notre homme...
Seulement, il n'aime pas qu'on le dérange.
— Je ne le dérange jamais, moi, vous le savez bien ! répondit la demoiselle qui craignait la jalousie de la servante.
Comme Jourdan la poussait derrière le comptoir, vers la porte basse que dissimulait un rideau de laine, elle frissonna d'une angoisse délicieuse, au contact de ses mains et de son corps. D'un geste prompt, il écarta le rideau, puis, frappant avec amitié la vieille Plaisance sur l'épaule, il entraîna sa hancée. Alors, à pas mesurés, ils descendirent l'escalier noir, vers le trou de lumière jaune, là-bas.
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Tal>ac(u vivait, depuis plus de trente ans, dans cette cave pavée et murée de granit, munie de tous les ustensiles de ménage. Audessus de la niche dos chiens, à gauche do l'escalier, sous le soupirail qui fournissait h» jour et l'air, le fusil splendide était accroché, un fusil fahriqué à Saint-Étionne selon ses ordres, plus lourd que les romaines de Froussac, presque aussi retentissant qu'un canon, et dont seul il osait se servir, bien qu'il en eût souvent l'épaule endolorie. A droite de l'escalier, luisaient les carreaux des deux alcôves, que séparait une cloison : l'alcôve de Tabacco près de la cheminée; celle de son frère, telle que le mort lavait laissée, avec le ci'ucilîx do bois au chevet, le paroissien sur la table de nuit. A droite et à gauche de Fescalier, les tonneaux devin et les jarres d'huile. La cheminée s'élevait aussi ample qu'une cabanOj, ornée, tout le long du chambranle do briques, dune étolfc écarlate. Quatre chaises et doux fauteuils, une table do bois blanc au milieu , complétaient l'ameublemonl.
SAÏNTE-NÏTOt'tHE 149
Tabacco, allong^é dans son fauteuil, se chauffait devant un feu de hêtre, meilleur, puisqu'il l'alimentait à sa fantaisie, que le soleil. Souffrant d'un rhume qui le détraquait tout entier, il songeait à la mort, à la mort de son frère. Pourquoi se plaisail-il encore dans cette maison maintenant ennuyeuse ? Il songeait aussi à la ville, au voisinag-e qui s'occupait tant d'un solitaire comme lui, ^t dont les fumeurs, malgré tout, avaient une répercussion dans son esprit.
Là, tout proche, il connaissait deux femmes très douces... Clotilde ne lui semblait pas trop malheureuse. Il souhaitait que son mari ne mourût pas le premier : — sinon, elle se trouverait brusquement sans ressources — ; qu'ellemême ne vieillît pas trop vite, conservât longtemps sa ligure limpide comme les matins d'automne. Il faisait des rêves, qui lui suggéraient, ù son insu, le sentiment de la bonté, et relevaient au-dessus de lui-même. Et Lucie... Ah ! comme il eut voulu vivre quelques années encore pour la voir bien femme, épouse dans un ménage laborieux , ordonné ! . . . Serait-elle
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aimée, celle-là, autant que sa mère '? Ah ! mon Dieu! quel fiancé avait-elle donc choisi?... Tabacco remuait le front avec tristesse, en ricanant. Puis, dans le feu, quand des étincelles jaillissaientdes branches etlui sautaient dessus, il croyait voir les yeux vifs de Lucie qui le suppliaient. Et, à cause d'elle, il s'apitoya. Il caressait à ses pieds les deux bons chiens qui, eux du moins, le considéraient comme un dieu : il enviait leur résignation animale, leur insouciance de l'heure future, du soleil de la plaine où ils faisaient ensemble de si longues courses, à la chasse.
Mais les deux ciiiens grognèrent : Tabacco, surpris, se détourna. Il vit apparaître Lucie, coquette, dorée dans la lumière, à l'issue de l'ombre; et ensuite Jourdan, qui le troublait avec ses yeux faux, sa démarche insinuante et paresseuse. Les chiens, à l'approche de la demoiselle, s'étaient levés pour se traîner sous les plis de sa robe.
— Eh bien, demanda-t-elle, vous êtes toujours malade?
— Oui... 7e .' assieds-toi là...
SALME-MITOUCHK 121
Ello ollVil une cliaise à JourJan, o( lous les deux, timides, s'assirent auprès du bourru. JoLirdan, les mains entre les genoux, se serrait contre Lucie. Son courage défaillait, maintenant qu'il se trouvait dans le logis de l'ogre tant raillé, oii l'on respirait un air de bien-être et de simplicité. Tabacco portait sur ses épaules une seconde veste, celle de son frère ; uncache-nez d'Espagne s'enroulait plusieurs fois autour de son cou; sa casquette s'enfonçait plus que de coutume sur les oreilles, de sorte qu'on n'apercevait de sa face enilammée parle rhume que les yeux brûlés sous les mèches des sourcils, le nez robuste et humide, les rides creuses des joues, et sous la moustache dure la bouche lippue qui boudait. Lucie, auprès de lui, paraissait une dame du grand monde, en robe de drap gris, en pantoutles à liséré rouge; et son rose visage aux abondants cheveux était à peine recouvert d'une pointe blanche toute neuve. Il l'admirait sournoisement : elle lui plaisait si bien qu'il oublia la présence de Jourdan et s'oublia lui-même.
— Ail ça !.. . dit-il en arrangeant les bûches.
pourquoi dépenses-tu de si belles toilettes ?
— Hé!... Vous ne savez plus que je suis fiancée?
— C'est juste, c'est juste...
Jourdan, penaud, craignait de remuer, de soupirer trop fort. Il examinait les murs propres de ce logis, les meubles qu'on sentait précieux et aimés.
— Alors, vous êtes vraiment malade, cette fois? demanda de nouveau Lucie, que le silence inquiétait. Vous devriez appeler un médecin.
— Jamais de la vie !... Il me tuerait.
Les deux jeunes gens éclatèrent de rire, el Joudan avec fracas, sans se gêner. Tabacco, stupéfait d'avoir provoqué une bilarité si bruyante, dévisagea le jeune jiomme.
— Je ne t'avais jamais vu ici, toi...
— Je ne suis fiancé que depuis quelques jours... Vous ne faites pas grand cas de moi peut-être : mais, puisque vous estimez Lucie, permettez-moi de 1 accompagner.
Jourdan ])aissait à demi les yeux. Pourtant,
il auiail voulu montrer du courage, une belle
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tierté, surtout devant Lucie qui, pour le secourir, intervint :
— Vous voyez qu'il est gentil, notre voisin ?
— C'est ton devoir de le trouver gentil. S'il ne te plaisait pas, où en serions-nous?
— ^ Il ne manque pas, répliqua Jourdan dune voix sage, de fiancés qui ne pensent qu'à la dot des demoiselles !...
— Ta! ta! ta !... Tu ne cracherais pas sur une dot, toi... Tu saurais bien la faire sauter aux cartes, comme des poissons à la poêle.
— Oh! par exemple I... Quand on tient un commerce, on a de l'expérience, je suppose.
Tabacco réiléchit. Jourdan, croyant la glace rompue, tentait de se rapprocher de lui, et doucement il saisissait les mains de Lucie, afin d'avoir une force nouvelle. Mais devant Tabacco, dont elle comprenait l'hostih té, elle retira ses mains, avec un sentiment de honte involontaire. Jourdan ne prit point garde à cette discrétion délicate. Seul, livré à lui-même, dans dans son impatience, il parla :
— Tenez, demandez h Lucie s'il a été question de dot entre nous !
124 SAINTE-.MTOUCHE
— C'est vrai, dit-elle. Je n'aurais pu apporter grand'chose, moi.
Elle s'humiliait, confuse de valoir si peu, de ne valoir que paY* la grâce de son corps et de son visag-e. Tabacco se troubla aussi, ému si étrangement qu'il se mit à tousser^ d'une quinte terrible. Ensuite, une fois apaisé, il secoua ses épaules, son corps pesant, et dit :
— Enlin, oii voulez-vous en venir?
— Voilà, répondit hardiment le jeune homme. Vous aimez beaucoup ma fiancée... et je suis désolé que vous n'aimiez pas également le fils de Gineste.
— Gineste !... Gineste !... Oui, une gaspilleuse!... Ah ! mon garçon, si tu lui ressembles, k ta mère !
Tabacco se leva, et, rejetant sur le fauteuil la veste de son frère, il marcha furieusement, à grandes enjambées. En passant, il regardait Lucie à peine, il semblait menacer Jourdan, avec ses gestes désordonnés. Jourdan avait peur. Mais Tabacco s'arrêta, attentif ; un pas lourdaud descendait l'escalier. On vit des sabots, de larges culottes de velours, une blouse.
SAINTE- MTOLCHt: i2o
enfin le visage Je Froussac, toujours poisseux (le sueur.
— Tiens, toi aussi ! . . .
— Parljleu!... On me dit que lu es malade, il faut ijien que je te «guérisse!
Le gaillard avait entendu, de laboutiquctte, les clameurs du camarade. Il venait un peu avec lintention de lui imposer son autorité, daider dans ses démarches l'enfant de Gineste. Quelle gloire le peseur public retirerait dun tel triomphe, dans le quartier de la halle, même dans toutCoulobres ! En attendant, il s'installa sans cérémonie sur le fauteuil du maître. Celui-ci le chassa d'un geste, et Froussac, de son allure tranquille, fut s'installer sur le deuxième fauteuil, contre le nmr, d'oiî il s'expliqua :
— Écoute, je puis parler devant ces enfants que tu aimes... Tu as trop de confiance en toimême, à ton âge. Tu as tort de croire que tu vivras jusque dans l'éternité.
— Qu'est-ce que tu me racontes ?
— Oui, mon ami, tu de\rais t'occuper de ton testament.
— Hein ? s'écria Tabacco . Tu perds la
boule !... Voilà maintenant que tu te fais courtier en mariages!... Emplâtre!
Dans sa colère, il soulevait sa casquette, dénouait son cache-nez. Sa figure ridée, mouillée par les larmes du rhume, flambait comme un brasier. Tout à coup il s'apaisa, reprit sa place devant le feu, disant, les bras inertes :
— Moi, si c'est ainsi que je me soigne!... Pas moins, qui les a tous engagés à venir me troubler dans ma cave ?
Jourdan et Lucie, tandis que les chiens grognaient aux pieds de leur maître , s'étaient écartés, tout j)eiumds. Froussac, au contraire, hochait la tète, prenait élan pour répondre ; puis, soudain il se leyii *^t partit de son même pas lourd.
— ■ Original!... grommelait-il en sortant. Bourru!... Sauvage!... Quel mauvais sang il se fait poui- haïr le monde !...
Tabacco se remua entre les bras de son fauteuil. Il se leva, lui aussi, marcha lentenient, avec effort, vers Lucie qui s'engageait dans l'escalier aux marches pénibles, derrière son
liancé. 11 lui prit la main, et dune voix caressante, lui dit :
— Tu souhaiteras le bonsoir à ta mère, et aussi à ton père. Adieu...
Lucie se détourna dans Tombre profonde, pour mieux se retenir de pleurer.
Deux jours après Noël, un jeudi, Trébosc disposait chez les Sèbe, dans le cabinet des livres, des casiers quil avait confectionnés chez lui, patiemment, avec art. La pièce au premier étage, au-dessus de la salle à manger, était étroite, morne, mal éclairée par une fenêtre aux carreaux menus. Dès l'entrée, à droite, un bureau de notaire de village; à droite encore, sur tout le mur, vis-à-vis de la fenêtre, des armoires remplies de codes, de correspondances, de livres de caisse. Sous la fenêtre^ trois chaises de paille. Contre le mur du fond, un fauteuil garni de salin grenat, et le colfre-fort. reliquaire sacré.
Trébosc disposait, au-dessus du bureau
130 SAI.NTE-.MÏOUCHE
qu'on avait retiré, les casiers ouvragés, qu'il devait, plus tard, étant un peu l'ouvrier atout faire de la maison, peindre du ton passé des armoires. Caissial, sous le prétexte de tenir compagnie au menuisier, le surveillait rigoureusement, quoique ces demoiselles, avant de se rendre à l'église, eussent ri des précautions de leur serviteur jaloux. L'ombre du soir montait de la ruelle, entre les maisons resserrées, de sorte que l'ouvrier n'y voyait guère pour son ouvrage. Cependant, il s'obstinait, grimpé sur une écbelle : Caissial, de son air bonasse, refusait de lui apporter la lampe.
— Que tu es sot ! lui disait-il. Tu sais bien que la journée te sera entièrement payée. Va te reposer... Crois-tu que dans l'autre monde on te sera reconnaissant de ton zèle ?
— Mais dans celui-ci ? plaisanta Trébôsc.
— Dans celui-ci... il y a des moments oii il faut penser à soi.
— Oui, depuis que tu es décidé à prendre l'auberge des Deux Pigeons, tu t'imagines que tous les ouvriers peuvent flâner et qu'ils possèdent aulant d'argent que toi !...
SAINTE-iMTOUCHE 131
Trobosc descendit do réclielle, la serra dans un coin, ainsi que ses ou.tils. Ensuite, après avoir remis le l)ureau à sa place, il s'avança vers le camarade, qui demeurait planté, les mains derrière le dos, dans le nuage d'ombre croissant.
— Dis-moi, Caissial, tes maîtresses ne doivent pas être contentes de ton départ ?
— Pas trop... Ma foi, est-ce que l'homme n'est pas libre ? Ne m'approuves tu pas, voyons, loi qui as de la conscience?
L'autre, comme tous les hommes, trouvait douces les flatteries, mais elles ne le Iroublaient pas longtemps.
— Surtout, répliqua-t-il, no laisse pas tes maîtresses dans l'embarras. C'est elles qui t'ont fait' ce que tu es.
— Je le sais, je le sais... Oh! elles ne souffleront de rien, nous resterons à leurs ordres jusqu'à ce qu'on nous ait remplacés.
Ils se lurent. Us ne s'apercevaient presque point dans la nuit. Enlin, ïrébosc sortit, tâtonna par l'escalier de pierre ([ui brusquement tournait à droite. Caissial le suivit.
comme à regret. 11 aurait voulu discuter encore son cas de conscience, et, en se querellant avec cet homme qu'il voyait peut-être pour la dernière fois dans la maison, avoir contre lui des sujets de haine et de représailles. Est-ce qu'il ne projetait pas d'accomplir son forfait cette nuit même, avec les propres outils du menuisier?
Cependant Justine apportait de la lumière. Toujours jeune et savoureuse, le bras deminu, elle souriait.
— Eh bé ! lui dit Tréhosc, c'est donc résolu ? Vous quittez notre quartier de la halle... Ah ! que vous avez tort de vous tracasser, vous qui n'avez pas d'enfants !...
— Il nous faut le grand air^ la liberté, à nous aussi...
Trébosc, le front haut, selon son habitufle, se dirigeait vers la porte. Soudain, il s'arrêta au seuil et dit :
— Ah ! vous savez, je ne viendrai demain que l'après-dîner. Le matin, j'ai du travail qui presse vers la Gare du Midi, au fond du faubourg,
SAINTE-MTOUCHE 1 3 3
— Bon, bon, quand tu voudras! répondit Caissial.
Trébosc s'esquiva, accompagné par Justine qui léclairait jusque dans la ruelle avec obligeance. Elle referma lentement, d'une main discrète. Puis, elle rejoignit dans la cuisine son mari, qui s'apprêtait à dresser le couvert.
Ils gardèrent un moment le silence. Elle était donc venue, la nuit fatale. Caissial s'efforrait de montrer de l'assurance, comme devant un travail pénible sans doute^, mais qu'on ne pouvait plus éluder, à cette heure. Ses mains brûlaient d'impatience.
— Je crois, murmura-t-il, que ces demoiselles restent dehors plus longtemps que les autres soirs.
— Tu saisj elles vont te reparler de l'auberge.
— Je serai ferme.
Les demoiselles, dès leur retour, entrèrent, à gauche, dans la salle à manger, sans regarder la cuisine au fond du couloir. Caissial vit (|u'elles boudaient, à table. Seulement, à la
134 SAINTE-ÎNITOUCHE
fin du repas, Marie n'y tenant plus, éclata soudain :
— Votre départ est donc irrévocablement décidé?... Vous vous trouvez mal ici, dans noire, maison?...
Caissial, d'un ton pleurnicheur, répondit :
— Nous l'avons décidé depuis des semaines, vous comprenez... Aussi, que a'oulez-vous? pardonnez-moi, c'est un peu votre faute.
— Par exemple î . . .
— Oui, mademoiselle. Ici, nousne dépensons rien ; nous avons mis nos gages de côté, et, petit à petit, le goût de l'argent nous est venu.
— Tant pis!... Vous vous en repentirez, et ce sera trop tard : votre place sera prise...
Caissial, pour ne pas prolonger une discussion qu'il jugait inutile et peut-être dangereuse, préféra se taire.
— Dis-moi, Caissial, Trébosc a-t-il achevé les casiers?
— Diantre, non !... Il n'en finit plus, celuilà.
— C'est ennuyeux, lit mademoiselle Claire, que la voix rude du montagnard avait frappée.
On ne parla plus. Les domestiques ne demeurèrent point, comme les autres soirs, à baguenauder^ à provoquer le bavardage. Ces demoiselles s'installèrent auprès de leur feu, et l'aînée se plaignit :
— Nous avions eu la bonne fortune d'élever Caissial tout jeune. Nous ne retrouverons plus son pareil. Avec lui, nous pouvions dormir
.tranquilles.
— Ob ! il n'y a que de braves gens dans le quartier... On nous aime bien. Nous sommes gardées, sans nous en douter.
Elles eurent la sensation d'une solitude procbaine et qui, pour elles que le destin avait tant favorisées, ressemblait à une sorte de pauvreté. Tout en gémissant, l'une laissa tomber son journal, l'autre son paroissien qu'elle s'empressa de relever avec la confusion d'avoir commis un péché. Elles montèrent à leur cbambre, sans se rendre compte que l'heure était plus avancée que de coutume.
136 SAINTE-MTOUCHE
Justine, pour aller les aider à se dévêtir, dut se déranger de son repas.
Lorsqu'elle descendit, Caissial avait fini de manger. Toujours assis, les coudes sur la table devant un verre rempli de vin, il demanda à voix basse :
— Sont-elles couchées ?
— Oui.
— Eh bé, dépêche-toi, tu n'aurais plus faim ensuite.
Tandis qu'elle se penchait vers l'assiette, il se leva, s'approcha d'elle doucement et lui. mit sa main pesante sur l'épaule. Elle tressaillit, sentit l'odeur de l'homme, un souffle de feu passer sur son visage. Immobile et ne sachant que dire, il la regardait. Il la trouvait, ce soir, plus belle et plus désirable : il la désirait avec la joie d'espérer une vie nouvelle, de rêver au merveilleux, à l'inconnu où il voulait l'emporter. Mais il ne s'inclinait pas, comme tant de fois^ pour la caresser, pour baiser et mordre des lèvres ses joues dures, de même que tout enfant il trempait sabouclre dans l'eau vive des ruisseaux ou dans la chair des fruits.
SAINTE-.MTOUCHE 137
— Je vais fermer les portes, dit-il. Je laisserai celle de la rue entrouverte, de façon qu'on puisse dire que Trébosc, dans sa précipitation, a négligé de la fermer.
— Tu pourrais ne l'entr'ouvrir que demain malin, avant l'arrivée du boulanger.
— Non, je veux prendre à l'instant toutes mes précautions : ainsi je n'en oublierai pas une seule, celle-là surtout, qui est très importante. Il ne passe personne pendant la nuit, dans la rue de la Fronde. Demain matin, le boulanger s'apercevra le premier^ que la porte est entr'ouverte... Ce sera Gineste sans doute. Elle ne manquera pas d'établir là-dessus un tas de suppositions, surtout lorsqu'elle me verra ébalii.
— L'idée d'un vol lui viendra!
— Tant mieux que le public soit vite préparé à cette idée!... Cependant je prierai Gineste de rester muette, pour me laisser le soin d'éclaircir discrètement ce mystère. « Ça peut n'être qu'un accident », lui dirai-je. En tout cas, elle sera là pour témoigner, au bon moment, que la porte de la rue était entr'ouverte.
— C'est bien, soupira Justine.
Apivs avoir fermé le portail de l'écurie, puis les deux l)atlants vitrés de la salle à manger, qui donnant sur la rue faisaient face à ceux donnant sur le vestil)ule, Caissial revint dans la cuisine, fiévreux.
Par économie, il éteignit la petite lampe dont on se servait pour aller et venir à travers les apjpartements.
Justine avait achevé son souper. Caissial rétreigniit avec tendresse, l'amena vers le couloir : '
— Monte chez nous, va, lui dit-il. Je dégarnirai le feu, j'arrangerai tout... Monte.
— J'aime mieux monter en mémo temps que toi, suppliait-elle.
— Tu es folle!... Allons, va, ne t'inquiète pas. Je suis là, voyons. . . Avant de. . . je viendrai te voir.
Impuissante contre cet homme, dont les mains robustes la poussaient, elle prit son bougeoir et monta.
— Tu viendras me Noir, murmura-t-elle.
Tu me le promets?
— Gui... Ne l'inquiMo pas; ç.ii me décoiira^c...
Il la reg-ardait, obéissante, soumise, s'éloigner par le noir ^■estibule. Là, sur les battants vitrés de la salle à manger, la lumière provoqua des reflets et des ombres^ puis. dans la cage très ample de l'escalier. Mais la lumière se dissipa, l'escalier parut une cavei'ne noire et glacée. Le silence était lourd, troubb? de loin en loin par des rumeui's de voix. Peut èlre, dans les maisons voisines, parlait-on de Caissial et de Justine, du départ qu'ils avaient annoncé .
Alors, il pensa aux autres, aux insouciants qui s'amusent dans les cafés jusqu'à minuit : à ce coquin de Jourdan qui convoitait la fortune de Tabacco ; à ce sournois de Trébosc qui savait si babilement, par sa femme et sa lille, courtiserle voisin à béritage ; à ce Tabacco qui, tout le premier, passait son temps à détester ses semblables. Ab ! que de capteurs d'héritages dans le monde! Que de faillis parmi les boutiquiers, et de fils de faillis ! Que de commerçants de quatre sous qui arrangent
leurs affaires avec des concordats, en dérangeant les affaires des autres ! Au fond, ces gens-là... des voleurs et des lâches! Caissial, après tout, avait connu des misères, subi plus de vingt ans de travail et d'iiumiliation. Ces gens-là... il y a longtemps qu'ils auraient volé les demoiselles Sèbe, mais un peu chaque jour, à petits sous, avec une timidité tatillonne, au lieu d'aller bravement au fait et de tout risquer. Ah! Caissial les appréciait à leur valeur, ces petits êtres méchants et imbéciles qui n'avaient qu'une qualité, celle-ci au degré suprême, de savoir mentir. Tous des saintesnitouches ! Tous de la race hypocrite et molle de Tréhosc!... Du moins, ils vivaient libres. Lui, Caissial, qu'est-ce qu'il était"? Il n'était rien...
La pendule sonna dix heures, avec une lenteur qui ne finissait plus. C'est l'heure qu'il avait fixée pour agir. 11 se reproclia sa longanimité, crut un moment sa besogne compromise. Pourtant il voulait voir Justine et l'embrasser, ne fût-ce que par honnêteté, pour tenir sa promesse.
Il monta. Au deuxième, devant la chambre
do ses maîtresses, il n osa regarder la porte, et passa de l'autre c(Mé, au petit bout des marches. Chez lui, il entra avec précaution, en se courbant un peu, jetant les yeux tout de suite sur le lit oi^i Justine s'était dressée, dans l'éclat vif de la lumière.
— Je te croyais endormie, dit-il.
— Tu sais que j'attendais... Eh bien?
— Tu n'imagines pas sans doute que j'aie fait la chose déjà?... je t'avais promis devenir te voir d'abord. Me voici!... Allons, sois sage...
Il l'embrassa sur les joues, comme une enfant. x41ors, désormais tranquille, elle se recoucha, et détournant la tête sur l'oreiller, murmura :
— Qu'on n'entende rien... Ne te fais point de mal...
— Adieu...
Il sortit sur la pointe des pieds, emportant en lui le frais parfum de la femme. Cette fois, au deuxième étage, il s'arrêta une minute, pour écouler. Ses maîtresses dormaient. Au premier, avanl de toucher la porte, il épia dans
la cage do l'escalier, en haut, en bas, puis d'une main encore mal assurée, fit grincer dans la serrure la clef, qu'il avait prise à un des clous de la cuisine, sous le manteau de la cheminée. Le petit cabinet des livres exhalait un relent de vieilles paperasses et de parquet ciré. Les meubles, dans leur propreté méticuleuse, empruntaient à leurs propriétaires l'expression d'une Immanité mesquine, égoïste.
Caissial, dès qu'il eut refermé, se trouva cliczlui. Le courage lui revint, son rêve fou de liberté, sa fureur d'avoir de l'argent, d'exercer une vengeance contre des maîtres. Il l'amassa les outils deTrébosc et, ayant posé lii lampe près de lui, entama le coffre-fort.
Le meuble de fer avait les reflets sinistres dune porte de prison. Puisque le sort en était jeté, Caissial ne devait épargner ni son temps ni sa peine. Aller vile? non. 11 craignait que le bruit ne réveillât là-haut, juste au-dessus de lui, ses maîtresses. En outre, il devait ne })as trop endommager le meuble, pour laisser croire que celui qui l'avait forcé ne pouvait être qu'un ouvrier. Alors, a^ec des ménage-
iiients infinis, il enfonça le ciseau clans les jointures, et patiemment, d'une main soigneuse, frappa contre les charnières, pour les (''branler. Les lamelles de fer gémirent, les cloisons sacrées qui, depuis un demi-siècle, défendaient de la lumière du jour tant d'or et tant de billets de banque. Ce soir, elles devaient en contenir beaucoup, h\ récolte du vin ayant été, l'autre semaine, payée comptant, selon l'usage des premiers négociants du pays.
Soudain, pendant qu'il frappait avec une luile inconsciente, il crut que les deux charnières allaient céder en même temps : quel miracle! Son cœur battit, orageux, comme si la Providence lui fût venue en aide. Un silence profond régnait. Là haut, les deux demoiselles dormaient, les millionnaires avares qui jamais n'aA aient eu le sentiment de la douleur et de Ihumilité des pauvres. Caissial, après avoir essuyé la sueur de son front, empoignade nouveau les outils de Trébosc, et sans crainte, maintenant, violenta le coffre-fort. Les charnières, enfin, d'un éclat se rompirent.
Les trésors allaient donc lui apparaître à lui seul. Il regarda, tremblant de haine et de colt^T. Sur le mur, son ombre était pareille à celle d'une bête accroupie. Brusquement, il plongea sa main crochue, vite retira une liasse de billets qu'il enfouit entre ses genoux. 11 compta, le front penché, en faisant des lèvres un murmure très doux ; il compta les vingt billets de mille épingles par dizaines. Un moment, la tentation lui vint de fouiller parmi les trésors une seconde fois. Enfin, ayant serré les billets dans sa poche, il se disposa paisiblement à sortir.
Il était content. Il s'efforçait de l'être, de considérer sans effroi ces armoires séculaires que tous les domestiques avaient respectées, et là, gisant sur le parquet, le ciseau et le marteau du menuisier qui portaient la sueur de ses mains mêlée aux sueurs des mains de Trébosc.
Il sortit, rêveur, titubant dune ivresse. Dun geste machinal, il attira la porte derrière lui, et obéissant à la méthode de travail qu'il avait réglée bien à l'avance, il referma à clef.
SAINTE-NITUUCHE 145
Cliaque matin ses maîtresses allaient là de Ijonne heure, soit prendre de l'argent, soit noter quelques dépenses. Parfois elles Ty envoyaient à leur place. 11 souhaitait ne pas être obligé demain d'ouvrir lui-même cette porte qui maintenant lui faisait peur, car il devrait alors pousser le cri d'alarme. Et, dans sa désolation, il risquerait de se troubler, de se trahir. 11 préférait s'abandonner au cours naturel des choses, se confier à la destinée simplement, attendre avec patience la minute pénible où le vol serait découvert.
Enfin, un peu las, il descendit à la cuisine remettre à son clou la clef, près des autres. Puis, il gravit doucement les marches, deux par deux. Sa femme ne dormait pas.
— C'est moi, dit-il. N'ayons pas peur.
Justine observa son homme avec effroi. La lumière éclairait la chambre, le lit vaste, les deux chaises de paille qui semblaient neuves, tant elles servaient peu, la commode ancienne dont les tirants de cuivre brillaient, la petite glace encadrée de bois noir. Dans cette chambre modeste, les deux domestiques avaient connu
146 SAINTE-MTOUCHE
leur premier amour: ils y parlaient de leurs parents et de leur village, en patois des Cévennes. Elle était peuplée de leurs souvenirs et de leurs rêves comme une volière doiseaux. Au milieu de la ville défavorable à ceux de la montagne, elle était deven.ue un coin de leur patrie. Cette nuit, à cette heure tardive, ne leur offrait-elle pas comme un reluge, après le crime?
Caissial s'assura que les volets étaient bien clos^ afin que la lumière ne fût pas aperçue par quelqu'un de ces rares passants qui font la fête après minuit et qui, le lendemain, montrent à tous un visage placide.
— Une chose que nous avons oubliée ! ditil. Tu ne penses à rien, toi... Où cacheronsnous largent ?
Justine passa une main sur son front, et timide, honteuse davoir peur, ne sut que répondre. En haussant les épaules, elle fit glisser sur sa gorge nue le col de sa chemise.
— Recouvre-toi, lui dit-il, tu aurais froid.
— J'avais froid. Merci. . .
SALNTE-lMTOUCHK 1 47
— Tel je vais caclier l'argent clans la paillasse.
— Non ! non!...
Spontanément, Justine protestait, retrouvant, en son instinct de paysanne et de domestique, sa prudence et ses ruses.
— La police viendra ici, .tu comprends ! expliqua-t-elle. Qui sait si le commissaire ne nous soupçonnerapas,s'ilne fouillera pas tous nos meubles ?... Tiens, cache-le sous l'oreiller, pour cette nuit... Pendant le jour, nous le porterons sur nous.
— Tuas raison, on n'aura jamais lidée de nous fouiller, nous autres.
Il se sentit plus léger dans l'aventure, puisque son épouse l'assistait^ etcommesielle leùt aimé davantage. Alors, après avoir enfoui les billets de banque sous l'oreiller, il se dévêtit à la liàte pendant que la femme se couchait vers la ruelle, montrant sa nuque robuste, sa chevelure fine que Va lumière rendait fauve.
Caissial, dans la nuit, ferma les yeux, essaya dt' dormir. Ao ne plus penser. Justine ne
bougeait pas plus qu'une pierre. Les yeux clos, recouverte jusqu'aux oreilles, elle souffrait des tourments de son homme et surtout appréhendait ses brusqueries. Pourtant, à force de songer à la probité de ses parents, à rinnocence de sa propre jeunesse, elle se consola et s'endormit.
L'homme déjà dormait, haletant, le corps tout secoué parfois, comme un arbre par la tempête.
Ils se réveillèrent tôt. Dans le silence, les yeux grands ouverts, ils n'osèrent échanger la moindre parole. La nuit était interminable. Ils écoutaient les rumeurs lointaines, craignaient d'apercevoir par la chambre, même en sachant que c'était une erreur des sens, des créatures occupées à chercher sous les meubles, à remuer les habits : spectres pareils aux revenants des légendes, qui vont certaines fois, à travers les montagnes, inquiéter dans leur sommeil les vivants souillés de péchés.
La nuit durait encore, que dans la rue passaient des lessiveuses, le baquet sur la tête.
SAINTE-NITOUCHE 14-î>
La vie reprenait donc, la vie simple et constamment pareille ; ils n'étaient plus seuls. Un étrange sentiment de compassion, pour euxmêmes et les êtres qu'ils avaient aimés, se fit doucement, comme une aube, au fond de leur âme.
— Pourquoi tu ne dors pas, Justine?
— Je ne sais pas... Tais-toi...
Sur le carreau de la halle, les charrettes déchargeaient leurs légumes, les jardiniers en sabots préparaient leurs étalages en poussant des cris joyeux. A six heures, l'angélus alerte tinta.
— Eh hé! dit Caissial. Il me tardait !...
Ils ouvrirent les volets, se vêtirent en bavardant, à la clarté de la lampe. Caissial, afin de prouver qu'il gardait son sang-froid, poussa un gros rire, puis serra les billets de banque dans son gilet. Justine sortit la première. Ils tremblaient dans l'escalier glacé, dans cette maison maudite qui semblait nouvelle. Ils ne se quittèrent point en allumant le feu, en faisant le café. Justine, paisible et résignée, s'efforçait de s'anéantir sous l'autorité de son
loO SAINTE-MTOUCHK
lioiiiiiH'. Elle éttiit sa domesticjue, ;i lui aussi. Dans le silence, on frappa soudain à la porte de la rue.
— Ali ! mon Dieu ! murmura Justine, voici le boulanger.
— N'aie pas peur, dit Caissial.
Malgré sa vantardise, il dut rassembler ses forces. Il s'avançait dans le couloir, lorsque la porte lourde roula sur ses gonds, et Jourdan lui-jnènie. non sans hésitation, parut.
— C'esl toi, Jourdan!... Laporto étaitdonc ouverte?
— Mais oui...
— Pas possible !
Caissial, en agitant les bras, feignait à mer- \ cille la stupeur, lindignalion.
— Pas possible!... Je suis très sur de l'avoir fermée hier soir.
— Oh! tu peux te tromper connnc les camarades.
— Sans doute... Pas moins, ça m'étonne. Ail çà ! est-ce qu'il nous serait arrivé quelque cbose!... Il faudra voir.
— Tout peut arriver : un vol, qui sait ....
s AINTE-NITOUCH K 1 0 1
Les rie lies ont à se méfier plus que les autres !
— Tu as lair de plaisanter!... Mais ne dis lien à personne : tu épouvanterais ces demoiselles. Je ne puis croii'e qu'un voleur s'aventure dans une maison où j'habite... J'irai faire ma ronde tout à l'heure...
Jourdan riait, croyant à une négligence que l'autre voulait cacher. Caissial, pour marquer son insouciance, se mit également à rire ;
— C'est donc toi, ce matin, qui remplaces ton garçon? Tues tombé du lit, je suppose?... Pas moins, je parie que tu as passé la nuit dehors, à courir la prétantaine... Ah! tu te fatigues, nigaud, au moment de te marier !...
L'autre riait encore, et tout bas répondait :
— Chut ! que ta femme n'apprenne rien! Les femmes entre elles se soutiennent... Eh bé, si je suis debout à cette heure ridicule, c'est que je ne me suis pas couché, pardi !
— Les Trébosc ne seront pas contents.
— Oh! après tout, je m'en fiche!
— Comment!... Tel par exemple, j'en vois de drôles, à mon réveil... Toi, canaille, lu
crains que l'héritage de Tabacco ne t'échappe ?.. . Mais tu as tort de te décourager si vite et de te moquer ainsi d'un homme qui aime ta fiancée.
— Té! adieu... Et maintenant, ne laisse pas ta porte ouverte.
Caissial referma doucement, revint auprès de Justine en se frottant les niains. 11 rôda quelques minutes. Puis, avec une sorte d'emphase, il dit :
— C'est Jourdanqui me retenait dans la rue en me racontant des histoires. Imagine-toi que son mariage se détraque... Je l'avais prédit, car Jourdan, et sa mère bien davantage, reluquaient surtout la fortune du vieux célibataire. Tout le monde^ vois-tu, vise à la poche.
— Sans doute!... Il n'y a que l'argent qui fasse vivre.
Après un silence, Caissial consulta la pendule et reprit :
— Le temps me paraît long... Té! je vais acheter mon tabac.
— Oh ! ne me laisse pas seule !
— De quoi tu as peur? Allons, il ne faut
SAINTK-MTOUCHF, l'iS
rien changer de nos liabituiles. D'ailleurs, voilà le jour.
Il partit, désireux de se rapprocher des Trébosc, de voir un peu le quartier qui tout à l'heure changerait de physionomie.' à la nouvelle du vol. La lueur blanche du ciel baignait les maisons massives, la toiture multicolore de la halle, les pav«*s de \i\ place où les étalages s'ordonnaient sur deux rangs. Chez Tabacco, Caissial s'informa du malade, auprès de Plaisance qui lui servit son tabac avec dig-nité.
La maison des Trébosc n'était pas ouverte. Comme il s'attardait à considérer cette façade morne, derrière laquelle on parlait peut-être de lui. Rose la méchante, déjà installée parmi ses corbeilles de légumes, l'interpella :
— Qu'est-ce que vous regardez, monsieur Caissial?... Si Trébosc n'est pas levé, c'est que la petite doit être malade. Us sont tous malades... à cause de ce mariage, vous comprenez !
— Bah! tout s'arrangera.
Caissial, croyant entendre des clefs g;rincer
154 SAINTE-NITOUCHK
dans les serrures, dég-uerpit. Justine l'attendait uAcc anxiété.
— Allons, pauvre nigaude! lui dit-il d'un air fanfaron. N'aie pas peur... Tu sais, les Tréhosc ne sont pas levés... et les jardiniers (|ui s'en avisent !...
— Tant mieux ! Mais ne me laisse pas seule. Elle préparait le café, d'abord pour eux :
deux i^i'ands ])ols oii ils trempaient unesoupe. Après qu'ils eurent mangé, Justine prépara pour SCS maîtresses les bols de café, les pains grillés, puis moula les porter avec beaucoup de soin.
Dés qu'il entendit redescendre sa femme, Caissial s'esquiva pour aller bouclionner son cbeval. Justine, isolée de nouveau, perdit la tête. Elle balaya, frotta les murs, le fourneau, lit luire tous les souliers de la maison. A cbaque instant, elle entr'ouvrait la porte delà rue, pour voir si ce bandit de Caissial ne revenait pas.
Dans la rue, trois ménagères en balayant les ordures de leur cuisine, jacassaient ensemble 1c long du ruisseau, comme lous les jours.
Caissial t'iait rentiv. 11 lavait à gTamle eau, avec sa femme, la tablf" de la cuisine, lorsque Mlle Marie descendit, • vers huit heures, prendre, sous le manteau de la ciieminée, la clef du cabinet des livres. Les deux domestiques se regardèrent avec angoisse. Elle disparu! sans mot dire. Au milieu d'un silence qui leur semblait farouche, son pas s'éloigna par le vestibule, dans Fescalier, lentement. Au premier, la clef g^rinça dans la serrure : de nouveau, ils se regardèrent, pâles et frémissants.
Tout à coup, un cri dépouvante ébranla la maison profonde. Ils accoururent ensemble, non sans se bousculer. Déjà, Mlle Marie,
\ oH SAINTE-NITOUCHE
après avoir tiré sur elle la porte du cabinet, redescendait en liàte. Gémissant, appelant au secours sa sœur Claire, Gaissial, Justine, elle articulait des mots sans suite, sans liens apparents :
— Le coffre-fort! Caissial!... Est-ce une punition du ciel?... Nous allons avoir peur, maintenant!... Par oi^i s'est-il introduit chez nous, le voleur... Justine!...
— Pechèi^e! se lamentait Justine. Moi, je uai rien vu.
— Oui, oui ! reprit Caissial. Je ne voulais rien dire... car jamais je ne me serais imaginé... De grâce, mademoiselle, calmez-vous. Tenez, là...
Il l'amenait dans la salle à manger, l'aidait à s'asseoir dans un fauteuil. Alors, mademoiselle Claire, la sourde, se présenta. Pour aller plus vite, elle avait relevé ses jupes, et d'in.stinct, se croyant poursuivie, elle se détournait à chaque instant.
— Quel est tout ce vacarme ? demanda-telle.
Pendant que Justine, 4'une voix entrecou-
poe, lui expliquait reliVaction abominable, Caissial s'adressait toujours à Tatnée.
— Je ne voulais pas vous dire, avant d'avoir fait ma ronde, pour ne pas vous alarmer en vain, et aussi parce que j'aurais pu, après tout, commettre une néglig-ence... Eb bien, ce matin, le boulanger a trouvé la porte du couloir entr'ou verte... Le voleur, sans doute, surpris par quelque rumeur dans le voisinage, a dans sa précipitation...
— Evidemment!... Mon Dieu, mon Dieu!...
— Ne vous troublez pas outre-mesure. Il n'a peut-être pas emporté une somme très forte... Tenez, voulez-vous qu'on aille voir tout de suite?
11 frottait nerveusement ses mains l'une contre l'autre, il s'épongeait la face.
Là haut, quelle douleur et quelle honte!... D'abord, ils s'étonnèrent, et Caissial avec une dissimulation consommée, qu'il n'y eût pas plus de désordre. Caissial reconnut les outils de Trébosc; tout bas, sans lever les yeux, il dit :
— Trébosc... Il n'y a pas à nier... c'est lui.
158 SAINTE-NIÏOUCHE
— Lui!... Non, je ne croirai jamais!.,. Le voleur sest servi de ses outils, voilà tout.
— Ça peut, ea doit-être un autre. Pourtant, l'ouvrage a été bien fait. C'est un
, ouvrier... La porte, qui donc l'aurait ouverte sans faire le moindre bruit, sans causer le moindre dégât? Et celle du couloir?,..
Caissial rangeait avec soin, contre le mur, le ciseau, le marteau, une boîte de clous, pendant que sa maîtresse faisait le comple de ses valeurs.
— C est vingt mille francs qui me manquent, dit-elle.
— Vingt mille francs!... Une fortune!.., Mlle Marie regardait, sans se lasser, ce
meuble de fer béant, que le péché avait souillé et d'où l'argent, comme le sang de ses veines, aurait pu couler tout entier.
— Maintenant, reprit Caissial, en gardant son aplomb admirable, il faut laisser ça intact et allei- chercher le commissaire de pohce.,,
— Oui.., Ah! ce Trébosc! Mais non, ce nest pas possible!,,. A moins |qu'il n'ait cru
SAINTE-iVITOUCHh: 1 59
que, par pitii'', ikuis ne porterions pas plainte!... Mais non, point de pitié! On viendrait nous tuer!
— Vous avez raison, mademoiselle... Laissez-moi seulement, pour ne pas me présenter comme ea chez le commissaire, aller me changer.
— Va!
Ils tirèrent la porte : Caissial marchait le dernier, en protecteur. Il monta dans sa chamhre aussitôt, content de se soustraire aux désolations qui, malgré tout, le déconcertaient. Pour sortir de sa chambre, il hésita. Il eut honte. Et, doutant de son énergie, il eut presque peur.
Soudain, ayant épingle ses billets de banque à la poche intérieure de sa veste, il se confia de nouveau avec son fatalisme de paysan, à la destinée. Dans le silence de la maison, on l'entendit descendre aussi rapidement que s'il eût pris la fuite. Tout pâle, essoufllé, il s'arrêta dans le vestibule, au seuil de la salle à manger.
— Eh bien, te voilà?. . . lui dit Mlle Marie. Va
donc chez le commissaire... Mais dépèche-loi, dépèche-toi... Et reviens vile!...
N'ayant pas le courage de soutenir les regards de ses maîtresses, il regardait vers les ]>altants vitrés de la rue, haignés de lumière douce. Il passait les mains sur ses joues, sur sa face en feu.
— Allez, dit-il, on trouvera hien le coupahle!... Je m'en vais. Au moins, n'ayez pas peur.
Justine, toujours appuyée contre le mur, leva vers lui ses yeux avec une sorte d'imploration. 11 soupira, et hrusquement, d'une allure très résolue, sortit.
Il ne voulait pas parler encore, car il se déconcertait au milieu du monde, sous le jour du soleil, devant le crime nouveau, qu'il devait pourtant commettre, de dénoncer un innocent. Les gens du voisinage, comme chaque matin, haguenaudaient par groupes le long des magasins. Etonnés de voir de si honne heure le domestique des Sèbe en costume de ville, il le saluèrent en criant, avec un air de l'interroger.
SA INTE-NITOUCHE 1 6 1
— Bonjour, monsieur Caissial!... Bonj our ! . . . Par exemple ! . . .
— Bonjour...
11 marcliait si vite que Froussac, ses bâtons et ses balances à Tépaule, dut courir pour le rejoindre.
— Et où tu vas ainsi à la course?
— Ah! laisse-moi, té\...
— Qu'est ce qu'il t'est arrivé? Raconte-moi ya pour voir.
— Un vol, tét...
— Pas possible !...
— Un vol, mon pauvre ! . . . On nj)us a volé vingt mille francs, cette nuit!
Caissial frappait des pieds le sol déjà boueux d'ordures. L'autre, tout estomaqué, éclatait enlin d'indignation.
— Pas possible! Tu badines !... Et alors, tu vas chez le commissaire de police ?
Ils gesticulaient, parlaient si haut que les gens, ahuris, s'approciièrent. On fit cercle autour d'eux. Caissial, sans remarquer en apparence cette multitude de badauds, en |)rofila pour exprimer sa douleur et provo-
162 SAINTE-MÏOUCHK
quer tout de suite les présomptions qui devaient le sauver, lui.
— Vingt mille francs qu'on a volés, en pleine ville, en plein quartier de la halle!
— Oli! déclara Froussac. Le voleur, pour avoir si bien manœuvré, sans que tu l'entendes, doit connaître les habitudes de ta maison, mon ami... C'est un roué de premier numéro. On ne le pincera pas.
— C'est ce que nous verrons... En. tout cas. il s'est servi des outils que Trébosc avait laissés chez nous, la veille.
— Trébosc!...
Le peuple, d'abord, demeura stupéfait.
Toutes les tètes se tournèrent vers la halle, vers l'atelier de menuiserie oij l'on apercevait Lucie babillant aVec Plaisance, sur le trottoir.
— Trébosc!... Eh! oui, repartit une femme que Trébosc avait autrefois refusé d'épouser. C'est bien facile d'ouvrir un cofFrefort avec des outils de menuisier!.,.
— Oh ! moi, protesta Caissial, je n'accuse personne. Je dis simplement la vérité, voilà tout.
SAIMTE-MTOUCHK 153
— Non, non, mais onlin!... Ah! la saintenitouclie !...
Caissial, suivi par des chiens, disparut dans la ruelle noire qui mène à la mairie.
L'émoi était jeté sur la place, dans la ville. Les boutiquiers, les maraîclières, les marchands des étalages se précipitèrent au devant de Froussac. Celui-ci racontait, tous les dix pas, l'histoire de Caissial, ce vol d'une fortune (|u'il imaginait sincèrement, avec de longs détails.
Bientôt, un vent d'orage gronda jusque sous la halle. On venait de voir passer sur la place le commissaire de police se rendant chez les demoiselles Sèbe. Sans doute, il se rendrait aussi chez Trébosc. — Trébosc, on disait qu'il travaillait dans un faubourg- depuis le grand matin ; des malins prétendaient même qu'il était en fuite. Il faudrait bien pourtant qu'il vînt s'expliquer devant la magistrature : car, on le rattraperait toujours, ce nigaud... Ah! la sainte-nitouche ! Avait-il assez longtemps trompé le grand monde, avec ses airs de sagesse et de tempérance !
1 64 SAIISTE-NITOUCHE
Tous les commerçants ricanaient sur leurs portes. Les plus jaloux épiaient l'atelier de menuiserie, sans avancer. Quelques-uns, néanmoins, pour se distinguer peut-être, défendaient Trébosc, énonçaient des restrictions ot<les doutes. Froussac, tout le premier, cheminant de boutique en boutique, conseillait la prudence, l'impartialité. Personne ne soupçonnait Caissial, le montagnard fidèle, sur lequel, depuis vingt ans, rejaillissait l'honneur des demoiselles Sèbe.
Chez Jourdan, si personne n'osait attaquer Trébosc, personne n'osait le défendre. Gineste allait et venait avec agitation, du fournil à la boulangerie. Les camarades, rassemblés sur le trottoir, souhaitaient à voix basse que ce drame empêchât le mariage. Jourdan, attablé^ seul dans son magasin, n'avait pas le courage de se montrer dans la rue.
Tous les quartiers et les faubourgs affluaient vers la rue de la Fronde. On vit des dames mal peignées, de vieilles filles pâlies par les prières, les yeux enfouis dans les rides comme des noix dans leur coque ; et des lilles jeunes,
plus appétissantes dans leur toilette du matin, les bras à demi nus, la frimousse à peine dégourdie du sommeil.
— Moi !... s'écriait Garbal, le libraire, l'apùtre du quartier à barlje blanche. Moi. je déclare que, jusqu'à plus ample informé, personne n'a le droit de condamner son prochain.
— De quoi?... répliqua le boucher Guillaume, envieux de son voisin le menuisier. Qui donc a porté les outils de Trébosc chez les demoiselles Sèbe ?... Voyons, expliquezmoi <^a !
— Mais, puisqu on vous dit que la veille...
— Si ce n'est pas Trébosc, c'est donc quelqu'un du quartier, un ouvrier qui connaît la maison ! . . .
Un frisson de terreur secoua la foule, chacun redoutant d'être soupçonné, à son tour. Car ils avaient tous, peu ou prou, pénétré une fois dans lopulente maison de la rue de la Fronde ; l'un pour porter de la viande, l'autre des légumes, celui-ci du hnge, celui-là de l'huile.
166 SAINTE-NIÏOUCHE
Froussac, là-bas, entre les étalages du marché, se hâtait de peser les sacs de cliarbon et de châtaignes. Il suait, serrait la main aux premiers venus, inventait des histoires auxquelles bientôt il ajoutait foi lui-même. Dans la rue Française, un moment, il îi'intimida, devant les dames respectables et les boutiquiers cossus qui, d'un élan, l'enveloppèrent. Il résistait :
-— Mais je ne sais rien !
— Allons donc ! fit le boucher. D'abord, qu'est-ce qu'il en pense, Tabacco ?
— Vous savez bien qu'il est malade dans sa cave !
— Oui, oui, c'est louche... Et Trébosc, a-til vraiment pris la fuite ?
— Laissez agir la magistrature... Ensuite,
vous crierez. Te.' justement, voici le commissaire de police.
Les gens, en cohue, se poussèrent vers la rue de la Fronde. Le magistrat, qui semblait maussade, salua d'un coup de gibus M. Garbal: le libraire, solennel, rendit le salut en inclinant sa barbe blanche. Froussac profitait de
SALNTE-MTOLCHE 167
la diversion pour continuer sa promenade. Chez Jourdan, les camarades égayés l'accueillirent en dansant un petit pas de farandole.
— EIi hé, docteur, que penses-tu de ces tragédies ?
— Laissez-moi passer, gamins... Si ça dure, j'en perdrai la tète !
— Ce serait dommage.
— Vous plaisantez toujours, vous autres... vous avez raison !
Il se faufilait dans la boutique, avec la curiosité de connaître l'impression de Cineste et de son fils. Celui-ci, en bras de chemise, jouait à faire des réussites. Troublé par le vacarme du quartier, il cherchait à dissiper son chagrin, à oublier tout, sa fiancée, ses camarades, la ville entière. Froussac, pour le ranimer, dut lui frapper sur l'épaule :
— Eh bé, tu es bien tranquille !... Moi qui venais te consoler...
— Pourquoi ?
Au bruit de l'énorme Froussac, dont les balances traînaient sur les dalles, Gineste
108 SALNTE-MTOUCHE
accourut. Les poings aux hanches, elle frémissait du besoin de parler.
— Oui, oui, cria-t-elle, est-ce qu'on ne nous accusera pas quelque jour d'avoir profité des vols de Trébosc !...
Jourdan., qui s'était remis debout, s'accouda nonchalamment au dossier d'une chaise haute, puis, brutal, il interrompit sa mère avec mépris :
— Tais-toi !... Tu m'embrouilles avec tes commérages... Il faut bien se dire, Froussac, que si, dans une circonstance aussi grave, je ne vais pas chez les Trébosc, mon mariage est raté. Mais qu'y perdrai-je ?... Si ce n'était pas Lucie, qui m'aime et que je plains beaucoup, il y a longtemps que... Enfin, malgré mon opinion, Trébosc peut un jour ou l'autre être reconnu coupable. Alors, je serai déshonoré, moi ! Tout le monde m'accusera avec raison d'être le complice d'un voleur !
— C'est très juste, fit Gineste.
Froussac réfléchissait, les yeux au plafond.
— Evidemment, répondit-il. Alors, tu veux rompre ?
— Je ne sais pas... J'attends les événements... Je ressouderai mon mariage quand il me plaira ; Lucie m'aime, et j'ai du bien.
— Ne vous inquiétez pas, allons ! conclut Froussac. Ah!... il faut que je m'en aille.
Il ne restait plus, au long- des magasins, que des hommes, tous d'allure superbe, attendant, les bras croisés, le retour de Trébosc. Ce gredin devait arriver par la rue des Fours. Il était bien capable de prendre des rues détournées et d'arriver parle côté dont on se doutait le moins. Et les curieux, à tour de rôle, s'avançaient vers l'atelier de menuiserie.
Dans les rumeurs du marché, c'était là, au i)Out de la rue Courte, Tunique endroit de calme. Lucie cousait en son coin dhabitudc : elle finit par remarquer l'insistance des voi. sins devant sa porte, le brouhaha du peuple sous la halle. Elle se demanda pourquoi, ce matin, son faraud s'abstenait de venir. Mais pensait-il à elle, chez lui?... Elle voyait trop qu'il ne l'aimait pas autant qu'elle l'aimait. D'abord, il lui parlait toujours des questions d'argent. Chez Tabacco, la veille, il l'avait
humiliée sans même s'apercevoir qu'elle souffrait beaucoup d'être si pauvre.
Les promenades des voisins sur le trottoir, leurs murmures sournois, lui donnèrent encore plus de crainte. Elle devina bientôt ({uils parlaient d'elle. 3Iais, orgueilleuse, bien qu elle eût, dans sa douleur, la tentation de s'éloigner, de fuir le jour de la rue, elle s'efforçait de coudre avec tranquillité. Par moments, elle levait la tête pour examiner si dans la foule, sous la halle, elle n'apercevait pas Jourdan.
Une fois, elle aperçut Alary.
En effet, dès que la nouvelle du malheur des Trébosc était parvenue à son atelier, Alary avait éprouvé pour lui, dans son amour, une émotion d"espoir. Lucie connaîtrait donc la souffrance : elle deviendrait meilleure. Alors, croyant, malgré les apparences, à la probité du père de Lucie, de même qu'il croyait à la beauté puissante de son propre désir, il se rendit droit à la halle.
Partout y résonnait le nom de Trébosc, mêlé aux pires injures, aux récriminations contre ce capteur d'héritages, qui depuis
SAINTii-.MTOUCHE 171
longlenips nuisait à ses collègues, les privait (le travail dans les maisons riches, où il répétait tous les cancans de Coulobres. Alary hésitait à prendre parti, à protester contre tant de médisances puériles et odieuses. Ne dé'plairait-il pas à Tréhosc, si pensant le défendre, il ne parvenait, au contraire, quà envenimer davantage la haine insensée du peuple?
On le reconnut : on le poussa de groupe en groupe, en ricanant. 11 dut jouer des coudes, distribuer des coups de poing. On commença de le respecter.
— Vous êtes des lâches et des sots ! dit-il. Vous accusez Tréhosc : pourquoi ? Qu'avezvous contre lui ?... Tous, un jour ou l'autre, nous pouvons être accusés aussi...
A ces mots, une grande clameur s'éleva de la foule. Alary, par prudence, s'écarta jusqu'au parapet de la rue Courte. A la vue de Lucie, qui cousait si trancjuille, la foule, comme sous le charme de l'enfant, finit par s'apaiser. Seul, Alary resta là, contre un pilier.
Lucie, cessant de coudre, regarda le jeune homme longuement, avec un sentiment de
172 SAIISTE-NITOUCHE
pitié et do tendresse, Alary, de même, la regarda avec insistance : la fierté de son visage pâle et maigre s'était radoucie; il semblait prier la jeune lille dètre indulgente, de se laisser aimer par celui qui venait à elle d'un cœur pur. Ses beaux yeux, clairs comme le ciel à l'heure de midi, rencontraient parfois le regard languissant de la jeune fille; chaque fois, elle tressaillait.
En ce moment, Clolilde sortait pour jeter dans le ruisseau les épluchures de la cuisine. Alary, qui ne craignait rien, ne bougea point de sa place. Clotilde l'aperçut : il rougit à peine. Elle l'observa davantage, avec une sorte de plaisir. Émue, h son tour, de voir sa hUe si paisible et gracieuse malgré les craintes qu'elle lui savait au sujet de Jourdan, elle rentra.
Trébosc arrivait, par la rue des Fours, haletant et tout rouge. 11 marchait à pas précipités, hagard, se tournant de temps à autre vers les étalag'es du caiTeau. On chuchotait sur son passage, on le comparait à ce brigand de receveur municipal. Personne, depuis les faubourgs, ne l'avait salué.
Alary, qui descendait à sa rencontre, vers la rue de l'Église, ôta son chapeau spontanément.
— Bonjour, monsieur Trébosc!
— Ah! lit celui-ci, stupéfait. Bonjour, mon ami .
Il se précipita, rentra dans sa maison enlin, si las qu'il s'affaissa sur une chaise, auprès
de Lucie, sans pouvoir dire un mot. Sa femme et sa fille s'alarmèrent aussitôt.
— Qu"as-tu?... Parle, parle-nous.
— Je ne sais pas, moi... Un vol chez les demoiselles Sèbe!... Mon nom qu'on prononce!... Que me veut-on?... Peut-être ces badauds m'accusent!... Je me suis tant désespéré que je n'ai osé interroger personne... Vous ne savez donc rien, vous autres ?
Clotilde essaya de le consoler :
— Mais non, tu te trompes, voyons...
— Gomment!... Tout le monde m'a regardé sans me rien dire, personne ne m'a salué. Il y a même des imbéciles qui ont poussé des huées. Je ne me savais pas si détesté... ni si intéressant, moi qui ne suis pas un personnage!... Qu'ai-je donc fait de mal dans mon existence?
— Pechèreî Nous avons tort de vivre isolés...
— Pourquoi Jourdan n'est-il pas venu?
s'écria Lucie.
— Oh!... celui-là ne vaut pas plus que ses camarades !
s ALM'E-iMTOUCHE 1 7 5
Froussac, qui avait vu passer le menuisier sur la placette,, entra bravement. L'atelier avait une odeur de détresse. Tandis qu'il hésitait, si ému qu'il laissa glisser ses balances (le l'épaule, Trébosc, d'une voix hautaine, par extraordinaire, l'interpella :
— Voyons, toi!... qu'a-t-on contre moi?
— Quoi!... quoi!... On ne t'a rien appris? Ton épouse ne sait rien? Ah ! par exemple!.,. Tu ne sais pas le \o\ des vingt mille francs des demoiselles Sèbe... et qu'on a trouvé ton ciseau et ton marteau auprès du coffrefort... et que le commissaire de police y est allé !... et que le procureur de Béziers doit y venir!...
Tous les trois écoutaient, muets et immobiles.
— Eh bé, conclut Froussac, je n'en sais pas davantage.
Trébosc se dressa de tout son haut, de toute sa herté, en frémissant. Après un silence qui parut se répandre au dehors et arrêter un moment la vie de toutes choses, il frappa l'établi de ses poings et cria :
— C'est moi qu'on accuse!... Oui, oui, c'est bien moi !...
Les deux femmes inclinèrent la tête, les mains à la bouclie. Froussac avait reculé à petits pas, discrètement. 11 s'appuya au cadre de la porte, et inclinant aussi la tête, murmura :
— Tu as deviné... je n'osais pas le dire.
— Ah parbleu!... D'ailleurs, on ne m'a jamais aimé, sans raison. Tiens, je ne veux pas parler... Nous verrons bien !.,.
— Pourquoi tu ne veux pas parler?
— Non, je ne parlerai pas... Je ne veux même pas me défendre... Assez! Qu'un seul de ces gredins s'approche et vienne me jeter son accusation à la face !
— Oh! voyons, pour mieux te défendre, au contraire, calme-toi...
Trébosc releva la tète. Il regarda, sous la halle^ des hommes qui observaient sa boutique avec une obstination méchante, et, songeant à cette petite ville redoutable, il repartit :
— Je sais qu'ils vont me faire souUrir. Ça
SAmTE-iMTOUCHE 177
les amuse, ils flânent presque tout le jour... Mais ils ne me verront pas commettre une lâcheté, ces boutiquiers vaniteux qui s'espionnent et se déchirent les uns les autres. Le commissaire doit venir ici, chez moi. Eh bien, qu'il vienne ! Ce sera drôle, il verra ma misère ! . . .
Il s'avança sur le seuil en gesticulant, avec des airs de provocation et de bravade. Lucie s'était levée pour le contenir. Il sentit les baisers et les larmes de sa lille sur ses mains ardentes. Il la repoussa, ne comprenant pas, dans le désarroi de la colère, sa douleur d'enfant, de fiancée si heureuse la veille encore.
— Ah! je ne devrais pas m'inquiéter. Car j'aurais dû prévoir ce malheur depuis longtemps...
Clotilde fermait à demi les yeux, g'émissait sur sa chaise :
— Tout est fini, je le vois bien... On nous abandonne. Lucie ne se mariera pas de si tut !
— Ne regrette pas ce Jourdan... Je crois
que nous n'entendrons plus sa voix dans cette maison,.. Èh bien., tant mieux!
Alors Lucie, debout contre des planches, sanglota, pleura de tout son cœur. Elle pleurait du désespoir d'avoit* été trompée dans son amour, de se sentir seule^ comme plus pauvre désormais, moins désirable.
— Oh! se lamenta le maître. Quelle peine vous me faites! Comment voulez-vous que le courage me revienne?... Mais, n'avez- vous donc jamais soupçonné que ce Jourdan convoitait surtout l'argent de Tabacco?... Mais le malheur qui nous accable aujourd'hui, il doit s'en réjouir, ce fainéant!... C'est pour lui une chance inattendue. Il va pouvoir nous quitter, en se joignant peut-être aux autres pour nous outrager!...
— Moi, gémit Clotilde, ces gens sous la halle me font honte... Cependant, n'oublions pas nos habitudes. C'est l'heure du dîner.
Elle s'en fut à la cuisine, oiî sa fllle la rejoignit. Là, dans l'ombre d'une impasse boueuse, elles se sentirent à Taise, ainsi que chaque jour. Tout en s'essuyant le visage en-
corc mouillé par les larmes, elles s'apaisèrent. Tréboec dressait la table ronde sur ses pieds en forme d'X, dans le magasin, parmi les copeaux. Froussac le gênait un peu, d'autant plus que le camaradc demeurait immobile, les bras ballants, pitoyable lui-même en ses Iiabits de velours élimés, sa casquette mal recousue, ses souliers qui marquaient les dalles de laclies bumides.
— Dis, Trébosc, insinua-t-il, au lieu de crier, tàclie de bien préparer ta défense.
— Laisse-moi tranquille. Celte après-midi, je dois aller travailler chez les demoiselles Sèbe. Comme je n'ai pas de précautions à prendre et que je suis censé ignorer le remueménage du monde, je me rendrai à mon travail.
— Pas du tout! Reste ici. Le commissaire ne tardera pas à venir.
Dans son agitation, Trébosc se trompait parfois, en dressant le couvert. Il haussait les épaules, piétinait autour de la table pour repousser l'intrus, qui était, au fond, un brave homme. Enhn, celui-ci s'éloigna lentement, à regret. Sur la porte, "après qu'il eut soulevé
le rideau, il se détourna une dernière fois pour interroger :
— Et dis-moi, que pense Tabacco ?
— Ail çà! tu es fou... Tu m'as vu rentrer, c'est toi qui m'as appris la calomnie de ces imbéciles !.,.
— C'est vrai... Ne t'emporte pas.
Froussac partit, secoué d'un gros rire. Les
gens de la halle accoururent pour le questionner. Il les écarta d'un air superbe; puis, ayant rassuré ses balances sur l'épaule, il pénétra chez Tabacco.
Tabacco connaissait déjà;, par Plaisance, l'aventure qui bouleversait Coulobres. Tout de suite, avec son esprit triste^, que la défiance rendait si pénétrant, il accusa, mais en soimême, Caissial d'avoir commis le crime : personne, sûrement, dans la ville, n'aurait l'idée de soupçonner un domestique réputé si fidèle, qui servait la même maison depuis vinjt ans et qui imposait parla vigueur de son corps autant que par la gravité de son visage ; pour lui, dans le silence de la cave oii il se plaisait à réfléchir, à étudier la vie de ses semblables, la culpabilité de Caissial n'offrait pas le moindre doute. Mais il se garderait bien de dire son sentiment, morne, surtout aux Trébosc. S'il
parlait, quels ennuis ne s'attirerait-il pas ! Il soignait trop sa santé, désirait trop vieillir content, cliez lui, pour se donner des inquiétudes, après tout, inutiles. Car il aurait certainement pris ses précautions, le montagnard, et tous les procureurs de la république ne parviendraient pas à le convaincre de son crime.
Quant aux Trébosc, ce n'était pas un mal que l'adversité fût venue à l'improviste, en coup do foudre, les remuer dans leur torpeur. Néanmoins, Tabacco se sérail décidé, pour assuier leur ropos^ à jeter son soupçon dans le peuple comme une graine vîvace, s'il n'avait eu la certitude que le fiancé de Lucie trouverait dans le scandale d'aujourd'hui un prétexte de retraite.
Et Tabacco souriait quelquefois, en caressant sa figure rasée de frais, son front sous la casquette, il achevait de manger, seul au milieu de la cave, les coudes sur la table, distribuant de temps à autre du pain ou de la viande aux deux chiens couchés à ses pieds. Un jour gris, par le soupirail, éclairait les portes vitrées des alcôves, les dalles bien lavées, les nmrs blancs.
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les tonneaux et les jarres sous l'escalier. Des branches brûlaient en pétillant dans l'àtre. Tabacco, maintenant guéri, le dos tourné au feu, frissonnait de bien-être.
Il no se dérangea point, lorsqu'il reconnut le pas pesant et saccadé deFrpussac. 111e laissa pérorer, en affectant plus que jamais l'indifférence. Il lui offrit un fauteuil près de la table, puis un verre de vin. L'autre, après avoir bu, s'étonna finalement d'un tel mutisme.
— Eh bé ! voilà une heure que je te parle du vol des demoiselles Sèbe, que je te demande des nouvelles de Trébosc... Tu ne penses rien?
— Rien du tout. Tu peux t'en aller.
Le peseur public, d'abord, se sentant offensé, serra les lèvres de dépit. Seulement, il ne se fâchait pas ; il redoutait les rudesses de ce sauvage. En outre, il se flattait d'être le seul habitant de Coulobres, avec les Trébosc, à connaître celte cave opulente et paisible, à en partager l'intimité. C'était si délicieux de boire de loin en loin le vin pur du camarade !
— Eh bien, répéta Tabafcco, tu peux t'en aller!...
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Docile, le peseur s'esquiva. Tabacco, les mains à plat sur la table, le front penché, demeura un moment à rêver. Ensuite, après avoir enfermé dans le buflet la bouteille de vin et les vivres, il se revêtit de son manteau à capuchon, et, pour la première fois de quinze "jours, remonta au magasin. Plaisance fut stupéfaite.
— Té! par exemple!... Tu es guéri, Tabacco? Tu ne crains pas de reprendre mal, avec ce froid ?
— Non, sois tranquille!... Reste au comptoir.
Se serrant plus étroit dans le manteau^ il sortit sur la place, au joli soleil de midi qui dorait les pavés énormes du carreau, les piliers trapus de la halle,, sa toiture étincelante. Les badauds du quartier, les curieux, Fintimidèrent, lui qui durant deux semaines n'avait vu l'humanité qu'en songe et qui soudain la retrouvait plus laide. Les Trébosc étaient encore assis autour de la table, absorbés dans leurs tristes pensées. Dès qu'ils entendirent le pas d'un homme sur le trottoir, ils tressaillirent. Mais à la vue du bon canicn^ade, Clotilde
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ne bougea plus^ la face pâle ; Lucie, toute rose, sourit tendrement; et Trébosc, se dressant à demi, présenta ses mains avec effusion. Tabacco s'approcha, prit les mains du maître, et dit de sa voix caverneuse :
— Eh bien, vous êtes dans le malheur!
— Oui... Us sont si méchants et si bètes !
— Tant mieux ! Vous compterez vos vrais amis. Moi, j'ai voulu venir sans attendre le soir. Tout le monde m'a vu franchir votre porte.
— Merci. Nous savons qui tu es, va !
— Les lâches ! gémit Clotilde. Ils se réjouissent surtout de voir que le mariage de notre fille est compromis.
x\lors Lucie éclata en sanglots. Tabacco voulut la consoler ; il la toucha aux joues, dune caresse qu'il n'avait encore jamais sentie si douce :
— Quelle chance pour toi, ma belle, si Jourdan ne revient plus î... Ces peines d'amour ne sont qu'un enfantillage. Les plus amoureux en guérissent, quand ils gagnent de quoi vivre.
— Ah! s'écria Trébosc avec emportement.
Ce qui] y a tic plus bizarre, c'est qu'on m'accuse d'avoir volé vingt mille francs, et qu'en rcalilé nous sommes pauvres, nous vivons au jour le jour.
En apprenant cette misère, Tabacco eut un baut-le-corps. Les deux femmes avaient honte de laveu du maître : Lucie, comme si elle fût aussitôt devenue moins plaisante ; Clotilde, moins honnête... Tabacco, d'un geste familier, traîna une chaise et s'assit entre elles deux, avec une tranquillité parfaite, avec autant de bonne grâce que naguère^ lorsqu'on fêtait les prix de la petite demoiselle revenant de l'école.
— Pas moins, murmura ïrébosc, je dois aller travailler rue de la Fronde. Mais comment me présenter chez les demoiselles Sèbe? Caissial aurait l'aplomb de me jeter la porte au nez !... Comment traverser la place? Ce vilain peuple serait capable de me dire des injures et de me menacer. . . Devant de pareils affronts, je sens que je n'aurais pas le courage de riposter.
— Ça se comprend ! fit Tabacco, tout oc-
cupé à ramener son manteau, comme s'il avait eu froid davantage.
Il constatait d'un cœur maussade que, sur la table, la soupe était à peine entamée et qu'on avait si peu touclié au pain. En même temps, il éprouvait une volupté étrange, perverse en quelque sorte. Les Trébosc, reniés parla ville, ne lui appartiendraient-ils pas mieux? 11 ne serait plus seul, dans sa vie d'égoïste. Auprès de Clotilde, si faible, qui soupirait en séchant ses yeux du bout de son mouchoir, il sentait, avec le plaisir de sa convalescence, remonter en lui une force exquise et neuve. Une fois, tandis que Trébosc se détournait vers le peuple dont des groupes défilaient dans la rue, il regarda furtivement l'épouse, son visage blanc et fin comme la poudre des cliemins peu fréquentés, son corps souple que la sagesse avait conservé jeune. Puis il regarda Lucie, et de la voir animée, embellie par la souffrance, il eut la douceur d'admirer sans restriction une créature, la joie rare d'aimer, de vivre pour autrui.
L'après-midi s'annonçait charmante sous un ciel bleu, parfumé des brises tièdes qui vien-
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nent des jardins de la gare du Nord, par l'avenue du Quai. A cette heure de promenade^ on n'avait pas à travailler dans les boutiquettes. De tous les quartiers deCoulobres, chacun venait à la place du marché prendre des nouvelles, les ménagères au gros ventre, les aïeules coiffées de bonnets noirs^ les grandspères cossus et dolents qui craclient à chaque pas en fumant la pipe, les bonnes provocantes avec leurs manches retroussées, et les dames de la bourgeoisie, les demoiselles en cheveux ornés de peignes de corne ou de corail. Sur la placette, parmi les curieux et les notables, on se moquait de cet original ce Tabacco qui toujours agissait à l'encontre de l'opinion publique.
— Pardi ! ricana le boucher Guillaume, Tabacco offre sans doute à ses amis de rembourser l'argent volé !
Brusquement, un remous se fit au coin de la rue de la Fronde. On y accourut, d'un élan. On vit, au-dessus des têtes agitées, émerger le bras majestueux de M. Garbal, le libraire.
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— Écartez-YOQS donc, disait-il. Laissez passer la justice.
Le commissaire, accompagné du brigadier de gendarmerie, se rendait chez le menuisier. Une telle rumeur d'amusement s'éleva du peuple qu'elle pénétra, de l'autre côté de la place, tous les magasins. Tabacco eut juste le temps de déguerpir, déviter l'orage, pendant que les Trébosc se dressaient autour de leur table, épouvantés. Le commissaire, correct en son costume noir, et le gendarme, tout raide en ses bottes, avec son revolver d'ordonnance à la ceinture, saluèrent solennellement ; Trébosc les salua simplement, selon son habitude, en otant sa casquette. Avant même qu'ils eussent parlé, il livra sa maison à leurs recherches.
— Je connais, messieurs, le but de votre visite. Je me mets à votre disposition pour vous conduire chez moi, partout où vous voudrez.
— C'est bieUj répondit le commissaire.
Lucie et Clotilde, par un instinct de coquetterie, s'empressèrent d'ôter le couvert. Ensuite, honteuses d'être examinées àla dérobée
par ces messieurs do la justice, elles se réfugièronl dans leur cuisine, au jour louche de l'impasse. La foule, plus hardie, encombrait la rue Courte, peu à peu se collait contre les glaces de la devanture. Les aïeules surtout se faufilaient, d'un trottinement de souris, au milieu des hommes et des demoiselles.
Tréhosc n'entendait rien du dehors. Il so sentait seul, comme surpris par des brigands dans un pays sauvage. Le magistrat fouillait on geignant, dérangeait les tas de planches, ouviait les tiroirs, et le menuisier le conduisait avec obéissance , répondait à ses questions réitérées et minutieuses, indiquait ça ot là dos recoins, dos trous, des cachettes. Quelquefois, il répondait de travers : son anxiété excitait la méfiance du mag-istrat. 11 balbutiait, ne se souvenait plus ; l'autre aussitôt, — un homme du nord, sec, le teint jauni de bile, — s'impatientait. Le brigadier de g-endarmcrie, muet, ses gros yeux de paysan troublés par le silence tragique do l'atelier, le menton gêné par la jugulaire, suivait son chef ainsi qu'une ombre.
Enfin Trébosc ouvrit lo tiroir de sa cassette, étala quelques piécettes blanches, la monnaie de billon qu'il avait serrée la veille par rouleaux de papier jaune.
— Est-ce là toute votre caisse ? interrogea le commissaire.
— Oui, monsieur.
Trébosc leva le front et crut voir sourire le commissaire dans sa barbiche dure. Ces messieurs maugréaient, également fatigués , pris de rancune contre ce menuisier qui leur donnait tant de peine.
— Qu'y a-t-il ici ?
Brutal, le commissaire poussa la porte de la cuisine. Dans l'ombre, il ne reconnut pas d'abord les deux femmes, et il recula, etl'aré.
— Ne craignez rien, fit Trébosc, c'est ma femme et mon enfant.
Elles sortirent, pour se réfugier dans l'atelier, derrière l'établi. Trébosc, cependant, éclairait la cuisine, qui fut retournée comme une meule de blé. Tandis qu'il portait la lampe, le commissaire voulut descendre à la cave. Les deux femmes, du fond de leur cachette,
entendaient, là-bas, le piétinement, le murmure de ces hommes, sans reconnaître la voix de Trébosc. Quel martyre on lui infligeait!
Les pas confus reparurent dans l'escalier, grimpèrent jusqu'aux chambres, Trébosc dut montrer ses meubles, ouvrir ses armoires, étaler son linge de famille, même les bijoux modestes de Lucie, les bibelots puérils qu'elle conservait avec amour depuis sa sortie de lécole. Il devait obéir, paraître obligeant et fort. Ses mains tremblaient, il ne pouvait pas se défendre d'une angoisse sous l'autorité de ces hommes que les pauvres redoutent. On l'interrogeait à brûle-pourpoint, sans pitié, sans égards pour son passé de travail et de probité. D'ailleurs, le magistrat appréhendait, lui aussi, la méchanceté de l'opinion publique, à laquelle on devait livrer un coupable. Il s'irrita, dans sa perquisition, de ne rien découvrir. Il regretta d'avoir fouillé trop vite et mal, de s'être confié à Trébosc lui-même. Il se promit de revenir. En bas, dans l'atelier, ces messieurs fouillèrent de nouveau les recoins les plus dissimulés, puis, après avoir un
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moment, avec une moue d'ennui, observé Clotilde et sa fille qui s'étaient dressées ensemble, ils sortirent en esquissant un salut.
Alors^ Lucie leva ses beaux yeux clairs vers son père, et Clotilde s'avança doucement. Ils étaient trop émus pour parler. D'ailleurs, ils n'auraient su que dire, sous le choc de la misère brusque qui brouillait leur conscience. Ils se cachèrent, d'instinct, dans un coin de pénombre, et, les fronts unis, s'embrassèrent.
Au dehors, la vue d'une telle torture excita la pitié chez les aïeules, qui épiaient l'atelier par les vitrages.
— Non, ce n'est pas possible que Trébosc soit coupable ! dit l'une.
— Je ne le crois pas non plus, dit une autre.
— Eh donc t protesta le boucher, qui est-ce, pas moins?... Nous verrons bien si les demoiselles Sèbe reprennent ce menuisier !
Ces messieursde la justice se rendaient à la mairie. Agacés de rentrer bi-edouilles, che-
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minant d une allure dég-ourdie qui convenait fort au gendarme, ils évitaient d'échanger entre eux le moindre sentiment.
Froussac s'était déjà glissé à la mairie, par une ruelle. Lorsqu'il en revint, il trouva sous la halle quelques groupes de badauds tenaces. En une minute, il fut environné d'une foule, ahuri de questions, comme un àne piqué de mouches.
— Rien du lout ! criait il. On n'a trouvé aucune preuve. Je le savais.
— Hum ! ricanèrent les plus voisins de la rue Courte. Tréhosc aurait élé bien sot d'enfouir chez lui son trésor !
Gineste, par dignité, disait-elle, n'avait pas bougé de sa boulangerie. Jourdan affectait en vain de l'assurance. On le voyait mal à Taise, frémissant aux mots vilains de la mère qui jacassait sur le trottoir. Les camarades, par dévouement, lui tenaient compagnie, en jouant aux cartes. Mais Froussac arriva, entouré de badauds, roulé de boutique en boutique comme un caillou par les Ilots de la rivière. Gineste l'agrippa au passage, l'introduisit
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chez elle et, pour que personne ne vînt les déranger, referma la porte. Ce fut un grand émoi. Les camarades se levèrent d'un même saut, négligeant sur la table leurs pipes ou leurs cigares.
— Hé hé, Froussac ! lui demandait-elle, la face dans la face. Tu peux affirmer qu'on n'a trouvé aucune preuve?... Ah ! par exemple !...
— Vous voulez donc que Tréhosc soit un voleur?
— J'étais si heureux, tout de même... murmura Jourdan.
Il avait repris sa place à table, le front entre les mains. La disparition de ses beaux rêves lui laissait un regret, une mélancolie qui n'é tait pas sans douceur. Pour se consoler, pour s'excuser aussi, dans sa conscience lâche, il tâchait de se persuader que la fatalité seule lui avait enlevé Lucie, qu'il n'était pour rien dans ce malheur, rien qu'un fiancé déçu, une victime peut-être.
— Allons , tout ça est dommage pour Mlle Tréhosc ! soupira Froussac.
— Oui, répéta Jourdan, c'est dommage.
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Jl rougit un peu devant les camarades, qui se remettaient également en place, les mains sur les cartes. Car, devant eux, ce qui le gênait surtout, c'était la crainte d'être taxé d'ingénuité et de sentimentalisme. Gineste, elle, n'hésitait pas à triompher, S'enhardissant peu à peu, elle ricanait :
— Bah ! ne plaignons pas cette demoiselle. Elle trouvera toujours à épouser quelque ouvrier, puisque c'est sa condition i
— Alary, par exemple : vous verrez ça ! répliqua Froussac.
On se niit à rire, de bonne gràcé, même Jourdan, tout bas.
— Certainement ! insista Froussac, qui voulait avoir raison. N'ai-je pas vu Alary, tout à l'heure, en train de se disputer au milieu de la foule, surtout avec le boucher'Guillaume ?. . . Naturellement, il soutenait Trébosc... Ah! ce pauvre Alary, que d'habitude on dirait un petit saint !
— Encore une sainte-nitouciie ! interrompit Gineste,
— Moi, au fond, déclara Jourdan, je rlé-
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fendrais aussi Ti-éhosc, s'il le fallait. Car, voyez-vous, non, je ne le crois pas coupable... Non, ma mère !...
Sablières, le liquoriste tk'jà failli, qui se gonllait, à force de prétention, aussi haut qu'un riche à châteaux et à domaines, ajouta de son accent le plus noble :
— Voyons, on ne devient pas tout d'un coup voleur pour une vingtaine de mille francs ! . . .
Les camarades, Gineste elle-même, s'étonnèrent d'un pareil dédain. Ah ! cette petite fortune, quelle envie elle leur donnait à tous ! Comme on serait allé la mander ensemble, de noce en noce, à Montpellier, à Toulouse, à Paris !...
— Le voleur, dit Gineste, s'est bien g-ardé de s'attaquer àTabacco... S'il n'a pas craint d'opérer chez les demoiselles Sèbe, c'est qu'il sait parfaitement que notre Caissial, qui couche sous les tuiles, ne pouvait rien entendre, la nuit...
Sans achever, elle ouvrit la porte avec violence, et, si enflammée qu'elle ne remarqua
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point les curieux massés encore sur les trotloirs, elle appela :
— Mme Caissial !... Mme Caissial !...
Ouais !...
Justine venait de la pharmacie, rapportant (les tisanes pour ses maîtresses. Elle se hàîait, relevant sa jupe sur sa jambe alerte au bas noir bien tiré, sur ses pantoufles à boucle de cuivre. Les g-ens la saluaient avec attendrissement, s'écartaient pour la laisser passer. C'était la première fois de la journée que Justine apparaissait en pleine ville, à la clarté du ciel : elle tremblait et baissait les yeux.
A l'appel de son nom, elle s'arrêta net, leva le front vers ces groupes de badauds qui soudain, dans son effroi, lui parurent tourbillonner avec les maisons. Mais elle aperçut Gineste courant à sa rencontre : son visage s'apaisa ; autour de sa bouche rondelette et rouge comme une fraise, le sourire s'épanouit.
— Eh hé! ma pauvre Mme Caissial, je pense!...
Toute faible, interloquée, Mme Caissial en-
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Irait, Gineste referma soigneusement. Les camarades aussitôt s'interrompirent de jouer, j)ar déférence envers une jeune dame que frappait l'infortune. Et puis, Justine soulevait cliaque fois une émotion de tendresse et de g-alant6rie, Justine la belle qui, à plus de trente ans, monti'ait une taille droite, un cou <j;Tas et douillet. Ali ! le brigand de Caissial possédait là une reine de la montagne ! Froussac ne songea plus à repartir. Les camarades souriaient, se réchauffaient le cœur auprès de la femme désirable. Jourdan, toujours assis, comparait avec langueur l'épouse de son ami à Mlle Trébosc, dont il ne toucherait plus sans doute les mains si fraîches. Et Gineste pétrissait les mains de Justine, lui disait , vite, vite, avec des mignardises maternelles :
— Eh bé ! ma pauvre... Enfin, comment ça s'est passé ?.. Il me semble que nous faisons parler le pays!...
— Un peu trop... Aussi ces demoiselles sont malades. Je vais leur préparer de la tisane.
— Je sens l'odeur de la mauve, lîtFroussac
le médecin, dune voix entendue. Tu as raison, la mauve est souveraine pour les maux d'estomac.
Elle reprenait le paquet de tisanes sur la table, se disposait à sortir, lorsque Gineste la raccrocha par la robe :
— Eh?... Dis-moi, qui a fait le coup?... Trébosc, parbleu!.., Oii! qui l'aurait cru, tout de même!... la sainte-nitouche!...
— Oh! moi, je ne dis rien.
— Oui, oui, nous savons...
— Dire, pas moins, que ce matin, le commissaire est venu fouiller dans notre chambre, qu'il a fallu le conduire partout, répondre à un tas de questions qu'on n'aurait jamais prévues et qui finissaient par vous embrouiller!... X[\\ pechère!... Il vaut mieux se taire et oublier.
— Mettons que je n'aie pas parlé, moi non plus ! répondit Gineste d'un air raisonnable. Tu comprends, la pensée vous échappe comme un ballon. Tout de même, je te plains, ton mari aussi !...
— Oui, nous sommes empêtrés dans une
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affaire... Encore, si c'était arrivé dici trois mois, quand nous tiendrons l'auberge!...
Justine se tut, suffoquée par un sanglot (|u'elle s'efforça de refouler, pour ne point trahir ses angoisses. On la plaignit,, si belle, de ressentir un tel chagrin. On maugréa contre le voleur, contre la destinée qui souvent n'est pas juste.
— Par exemple, dit Froussac, c'est ton mari qui doit souffrir !
— Oui!... gémit-elle, en se frottant les joues de son mouchoir à broderies.
Caissial entrait, en coup de vent. Sans même saluer, il attrapa sa femme, la secoua avec une brutalité qu'il ne savait plus contenir.
— Eh bé! tu bavardes!.,. Ya donc à la maison! On t'attend depuis une heure... Ne t'arrête pas en route, sais-tu!... Ces demoiselles t'attendent !
Il tremblait, suait de colère. 11 avait pour que Justine, seule parmi les gens du quartier, ne trahît, en voulant étaler une douleur trop grande, leur secret.
— Allons, allons, va-t'en!... Rentre à la
maison
Justine, soumise plus que jamais aux ordres (le son honniie, décampa.
Caissial s'épongeait le front sous sa cas- (juette à rubans de satin. 11 souillait enlin, se reposait pour la première fois de la journée, au milieu des camarades. Depuis ce matin, dans la maison hantée par le crime, oii la. voix de la conscience lui parlait à Timproviste quelquefois, il avait subi tous les tourments. N'avait-il pas défailli, un moment, jusqu'à redouter la suspicion delà foule ?
Les heures avaient passé, longues, interminables. Le commissaire de police s'était à (bnix reprises présenté chez lui, avait fouillé, par acquit de conscience, disait-il, la petite chambre si pure, pechère !... fouillé les meubles, le lit, tout le -linge, avait pris des notes, tracé le plan des lieux. C'est Caissial lui-même (|ui l'avait conduit à travers la maison, et dans le cabinet des livres, au coffrefort démantelé. C'est lui qui avait répondu aux questions, indiqué les détails probables
du drame. Car il agissait en maître,, aujourd'hui surtout que ces demoiselles, immobiles dans leurs fauteuils, ne savaient plus que dire des prières. Ces gémissements avaient fini par Fagacer autant que les plaintes dagonie d'un malade. Ah! mon Dieu! Quelle vigilance, quel courage il lui avait fallu pour ne pas s'abandonner ! Maintenant qu'il savait les soucis et les douleurs harcelantes que cause l'ambition, aurait-il la force de recommencer son coup d'audace?... Non, mille fois non !... A midi, personne n'avait toucbé au dîner, pas même Justine qui, d'ordinaire, mangeait de si bon appétit et qui, depuis ce matin, répétait, à l'unisson de ses maîtresses, les mêmes plaintes vaines. Aussi, évitait-il de la regarder, pour ne pas s'exciter à la colère, en ces heures où il avait tant besoin d'être soutenu et apaisé. Il avait le désir de se retremper dans l'air de la rue bavarde et gaie. Alors, dès que ces demoiselles s'étaient tourmentées du retard de Justine, il avait couru la chercher sans écouter leurs protestations. 11 avait couru le long des trottoirs familiers^ droit
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à la boulangerie, aussi heureux qu'un elieval délié de ses entraves et qui va^ par les prés, vers lliorizon lumineux. Chez Jourdan, il régnait on souverain, en puissant anh qu'on respecte.
Les hras croisés, hautain, il demanda aux camarades :
— Eh bien, que dites-vous de toutes ces histoires?
— Que veux-tu? répondit Froussac. Le malheur est bien plus pour Trébosc que pour tes maîtresses, qui sont millionnaires.
— Oh! je me garde bien d'accuser qui que ce soit... Certes, ces demoiselles peuvent charitablement sacrifier vingt mille francs. C'était une goutte d'eau dans leur fortune...
— Abominable, abominable!... grommelèrent ensemble les amis attablés, qui se plaisaient à flagorner £laissial, le futur aubergiste.
Soudain, celui-ci s'agita et repartit :
— Que voulez-vous ? Toutes les apparences accablent Trébosc. Il n'y ^i qu'un menuisier ou un serrurier qui soit capable de s'insinuer
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dans une maison sans endommager la porlc et d'ouvrir, sans Irop le détruire, un meuble de fer... Comprenez-vous?... Peut-être, nous aurions pu ne rien révéler, ne pas porter plainte, pour éviter les tracas. Seulement, ces demoiselles ne l'auraient plus repris : et n'aurait-on pas soupçonné quelque chose de mal, en ne voyant plus Trébosc travailler chez elles?... En sonniie, tout le monde, paraît-il, le croit coupable.
— Oui, tout le monde, excepté quelques originaux comme Tabacco ! fit Gineste. Ah! pécaïré\ dans quelle galère nous nous étions embarqués !
Aussitôt, pour échapper aux reproches de son fils, Gineste fila vers la cuisine. Jourdan n'avait plus le goût déjouer ni de boire. Ses amis, au contraire, se versaient du cognac, offraient un verre à Caissial. Celui-ci regardait sans comprendre. De nouveau il croisait les bras, comme pour mieux serrer contre son cœur l'argent qu'il avait, -ce matin, enfermé dans sa veste. Brusquement il eut peur, ainsi qu'une bète s'efl'raie, sur la route, de l'ombre
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(l un arl)re qui remue. Car les voisins, curieux de le contempler et de l'entendre, s'étaient^ approchés à petits pas et collaient'' leurs fronts aux carreaux de la devanture.
— Il me tarde de m'installer dans mon auberge, gTonda-t-il. Vous viendrez m'y voir, vous autres?
— Tu penses!...
— D'autant que j'ai des idées de banquets, de festins, de bals, pour attirer la clientèle^.. Ah ! il faudra que (;si marche !...
Les voisins l'épiaient patiemment. Leurs regards et leurs murmures l'importunaient. 11 saisit son verre d'un geste tranquille et, après avoir bu, sortit en se pourléchant les lèvres.
Désormais., dans les cafés, dans les rues., partout, on ne parla que de Trébosc, Ah! la sainte-nitouclie !... Quelque jour, sans crier gare, il quitterait Coulobres, et puis, après les dix ans de la prescription, il achèterait au loin un domaine, et puis encore, dans quinze ou vingt ans, on verrait revenir en visite à Coulohres, Lucie et Clotilde chargées de bijoux. Ah! Jourdan avait bien fait de ne pas se compromettre dans ce mariage. Quelques plaisants, accusaient Tabacco d'être un complice de son voisin dans l'aventure. Des vieux, des notables, tels que les Bessières, hasardaient pourtant des observations. Si, malgré les apparences. Trébosc n'était pas le coupable? Ils
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aimaient mieux incliner vers l'innocence de Trébosc, dont ils avaient connu le père, un tâcheron modeste qui n'avait pas sur la terre laissé plus de trace qu'un cigalou.
Les ardents ripostaient aussitôt que Trébosc, le jour de marier sa fille, serait obligé d'exhiber sa fortune.
D'ailleurs, pourquoi maintenant n'osait-il pas sortir? Pourquoi tous les riches du pays s'étaient-ils solidarisés pour écarter de leurs maisons l'ouvrier préféré d'autrefois ? De quoi vivait-il, puisqu'il ne gagnait plus d'argent? Depuis ces deux semaines, le juge d'instruction l'avait mandé trois fois au parquet de Béziers. A la vérité, il n'y avait toujours que ^ des présomptions contre lui ; même on assurait que les demoiselles Sèbe, pour ne plus s'inquiéter, abandonnaient leurs vingt mille francs.
Jamais Tabacco n'avait tant vendu : tous les fumeurs, jusque des faubourgs, afiluaient chez lui. En longeant l'atelier, ils narguaient Trébosc et sa famille. Gineste, malgré les remontrances de son fils, affectait de passer sur
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le trottoir, de cracher avec mépris sur le seuil de la porte.
C'était vrai : Trébosc n'osait pas sortir. L'ouvrage lui avait manqué tout d'un coup. Clotilde ne s'absentait que pour aller faire ses emplettes dans le voisinage, où les boutiquiers, les maraîchères, lui vendaient sans parler, en examinant ses pièces avec méfiance. Chez eux, ils demeuraient le plus souvent immobiles, tournés vers le dehors, comme en l'attente de quelque miracle.
Leur misère était grande. Ils n'espéraient qu'à peine. Trébosc, rassemblant ses forces, n'était-il pas allé chez ses clients les plus riches, afin de prouver qu'il ne craignait rien et qu'on pouvait encore lui confier de l'ouvrage ? Hélas! les domestiques seuls l'avaient reçu. Ces valets, s'associant d'instinct à leur camarade Caissial, que la police aurait pu soupçonner, répondirent, en grommelant comme des chiens, des choses vagues à cet ouvrier qui croyait peut-être effrayer les millionnaires.
Trébosc, pour l'amour de sa femme et de sa fille, voulut tenter une suprême démarclie.
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Un soir, à la nuit, il s'en fut sonner au presbytère. M. le curé lui-même vint ouvrir: un vieux prêtre qui depuis si longtemps connaissait tant (le péchés autour de lui. Embarrassé, tremblant, il mit, pour ainsi dire^ le « pauvre M. Trébosc » à la porte : « Ces affaires d'argent ne le regardaient pas. Que. pouvait-il, d'ailleurs, sur l'autorité de ses riches paroissiens?... Tout cela était triste, bien triste. Grâce à Dieu, les pires malheurs s'arrangent... » Trébosc se retira, confus. Dehors, dans la rue obscure et'glacée, il comprit que tout le monde l'avait condamné à vivre seul, seul à jamais.
Un jour, Tabac<;o venait de partir pour la chasse. Car Lucie ne mangeait plus : il voulait à tout prix tuer, pour elle^ du gibier. Une lumière frémissante papillotait sur le toit de la halle, sur les pavés bleus, sur les maisons rajeunies. Pourtant, le froid piquait, vif et sec, surtout dans Tatelier. Trébosc avait roulé autour de son cou un petit cache-nez, et, n'ayant point d'ouvrage, il rabotait des planches pour se récliauffer. Clotilde portait
doux corsages et deux jupes. Lucie avait couvert d'une pointe de laine ses cheveux blonds, sa tète languissante. Parfois, Lucie frappait avec impatience ses petits pieds sur la chaufferette, oiî le feu s'éteignait. Alors, un moment, Trébosc se redressa et dit :
— Tu as froid, ma fille. Pardonne-moi, vois-tu... Tu n'es pas gâtée, dans ta jeunesse...
— Tais-toi, mon père, répondit-elle.
Les mains sur le visage, elle se retenait de pleurer. Il la prit doucement entre ses bras,
— Viens... Viens dans la cuisine. Là, tu auras un peu chaud.
Il la fit asseoir auprès du feu, ensuite revint dans l'atelier. Clotilde, sur sa chaise, y cousait toujours, de ses doigts engourdis. Elle voyait bien, sous la halle, les êtres mauvais qui la surveillaient, leurs yeux railleurs^ leurs bouches pleines de menaces et d'invectives. Mais, s'affermissant le cœur, elle résistait aux malédictions de ces femmes qui pourtant louaient autrefois ses qualités de sagesse et de modestie.
Depuis le jour du crime, il semblait, par instants, qu'on entendît, dans le silence de la maison, l'écho étouffé des infamies que les méchants répétaient par la ville. Clotilde était malheureuse, plus découragée que jamais, sans se donner à elle-même la raison précise de ses inquiétudes. Lorsqu'elle sentit auprès d'elle son homme, elle le regarda, et tout bas, aussi bas que le ruisseau qui coule dans la rue, elle dit :
— Trébosc... Voyons, puisque ta fille n'est pas avec nous, nous pouvons parler. Notre situation durera-t-elle ?
— J'espère que non... La vérité éclatera quelque jour !
— Aurons-nous la force de vivre jusqu'à ce jour-là?
— 11 le faut.
— 11 le faut... c'est facile à dire!... 3Iais, voyons, tune pourrais pas t'arranger de façon à démontrer ton innocence?
— Encore, tu me répètes cette naïveté ! Mais comment veux-tu que je démontre mon innocence?... C'est à eux qu'il appartient de
prouver que je suis un malhonnête homme.
— Comment, niurmura-t-elle. cette idée peut-elle être venue aux gens du pays, que tu es coupable d'avoir volé de l'argent ?,.. Pourrons-nous supporter cette calomnie toujours, sans protester? Moi, je ne suis qu'une femme, je n'ai point de courage. Mais^ il me semble qu'à ta place, j'irais au milieu de la rue, en pleine ville, partout, crier, proclamer bien haut que non, que je ne suis pas, que je ne puis pas être coupable ; que, la nuit du crime, je dormais tranquillement chez moi et que ce voleur s'est servi de mes outils par ruse, pour rejeter sur moi la faute... Ah! je te jure que chacun m'écouterait, à la fin, et qu'on verrait mon innocence !...
— Sais-tu que tes paroles me troublent, me font presque peur?... Je suis fou, peut-être : ai-je bien entendu"?
Clotilde, à ces mots, demeura sans force. Elle joignit ses mains, en un geste de compassion et d'amour.
— Plains-moi, Trébosc, dit-elle. Je pensais à Lucie. Pourrons-nous laisser sur notre en-
214 SAIIVTE-NIÏOUCIIK
fant la tache d'une infamie pareille?... Si tu savais toutes les idées qui me viennent !. ..
ïrébosc s'éloigna sans répondre. Des gouttes de sueur coulaient sur son visage, qu'il épongeait des manches de sa veste. Enfin, il s'accouda sur l'établi, et^ la tète basse, humblement, considéra à ses pieds les dalles, aussi grandes que celles des tombeaux. Le soleil d'iiiver jouait sur les genoux de Clotilde, sur son ouvrage de couture. D'habitude, à ces heures d'éclatante lumière^ Clotilde abritait l'atelier en recouvrant d'un rideau les vitrages. Aujourd'hui, ils ne voulaient plus se cacher^ et, s'exposant aux sarcasmes de la ville, ils semblaient se repaître de leur injuste douleur.
La foule, sous la lialle, s'amusait davantage. N'avait-on pas vu Alary rôder à travers la place, puis entrer chez Tabacco, lui qui ne fumait guère? Des plaisants soutenaient qu'il irait avant ce soir demander en mariage l'ancienne fiancée de Jourdan. Mais il avait disparu. Où donc était-il passé? On le chercha de toutes parts, comme un chien égaré. Aucun de ces paresseux qui bâillent tout le jour n'eut
l'idée que l'ouvrier ébéniste lut simplement retourné au travail.
Soudain, on le vit sortir de la rue de son atelier. Tout droit, sans hésitation, il se dirigeait vers la maison des Trébosc. Il entra, un peu gène,, ùtant son chapeau devant le maître. Clotilde le regardait avec étonnement, si confuse et heureuse, depuis plus de vingt jours qu'elle n'avait vu un être de Coulobres dans sa maison.
— Je venais vous apporter une commande, dit-il. Maintenant que je le puis, je veux vivre chez moi.
— Toi ! répondit Trébosc, un peu surpris. Quel ouvrage peux-tu avoir à commander ?
— Oh ! peu de chose. Je désire que vous me fassiez une chambre... tout ce qu'il y aura de plus simple.
— Mais pourquoi ne t'adresses-tu pas à ton patron ?
— Ali ! voilà : mon patron ne fait pas des ameublements simples.
— Parfait, nous allons choisir un modèle. Ils feuilletèrent un catalogue. Penchés sur
rétabli, ils chuchotaient ensemble des noms de meubles et des chifTres.
Clotilde, incommodée par le soleil, tourna le dos à la rue: d'abord craintive, elle observa patiemment ce jeune homme qui parlait avec timidité^ et peu à peu elle eut la pensée très douce que la Providence l'amenait chez eux, au plus fort de leur détresse. Pour plaire, sans doute, il s'était vêtu avec une certaine coquetterie : il avait mis des bottines à élastiques, une chemise blanche, un gros costume de drap bleu qu'on ne lui voyait guère que le soir, à la sortie de l'atelier. Il était certainement venu avec l'intention de voir Lucie. Tout en discutant, il songeait à elle, il la cherchait des yeux, du coté de la cuisine ou de l'escalier.
— Eh bien, dit-il au menuisier^ je me fie à votre goût. Et bonjour, madame Trébosc... Et bonjour, monsieur Trébosc...
Il saluait en faisant des cérémonies, le chapeau serré sur la poitrine. 11 touchait déjà le rideau de la porte, lorsque Lucie sortit de la cuisine à petits pas. Il la sentit tout de suite ;
sur le seuil, il répéta les mêmes choses pour renouer lu conversation. Lucie n'osait s'avancer, en présence de celui qu'elle avait dédaigné autrefois. Plus elle le regardait, plus elle rougissait. Elle le vit rougir aussi.
— Alors, demanda-t-il, mes meubles seront bientôt prêts ?
— Je vais m'y mettre.
— Pécaïré ! Vous n'avez peut-être pas beaucoup d'ouvrage depuis ces tristes ali'aires ?
— Pas trop, mon ami.
— Ah ! que le monde est vilain !... Il faut croire que ces gens-là ne savent pas ce qu'ils font.
Trébosc demeura daljord embarrassé par la compassion d'un homme si jeune. Seulement, il le jugeait sincère et dévoué, il eut de nouveau une conhance agréable, un plaisir de parler aussi.
— Voyons, Alary, aurais-tu la force de pardonner, toi '?,.. d'être indillérent aux injures dont on m'abreuve?...
Alary, avec son air rêveur, bredouilla une
218 SA1NTP>MTUUCHE
réponse vague qu'on n'entendit point. Il se (lélourna vers la rue, oii le boucher brutal ricanait. Son visage se contracta de dégoût. Il (it quelques pas vers l'escalier, à l'abri de ce peuple odieux. Trébosc s'était en même temps retiré du seuil, tandis que Lucie s'avançait d'un pas ferme.
— Non ! dit-elle. Une faut pas pardonner... Quand même on découvrirait demain le coupable, je me souviendrai toujours qu'on a accusé mon père.
Alary s'intimida davantage, d'autant jjIus (|u'après s'être exprimée avec tant de rudesse, Lucie se manierait gentiment et marchait vers lui. Il ne voyait qu'elle maintenant, ses fins cheveux sous la pointe de laine blanche, son visage amaigri, sa taille indolente. Ils frissonnaient tous deux, troublé^ d'être si proches. Au milieu du silence, Trébosc, que touchait l'émotion des enfants, éleva sa voix affectueuse :
— Âlary, personne ne vient plus chez nous. . . Oui, toi, tu es venu ! Mais tu vis en dehors des habitudes de nos compatriotes, ainsi que
■ moi j'ai toujours vécu. Déjà, ne t'appelle-t-on pas le poète, pour se moquer de toi et te chagriner ? Prends garde de ne pas vivre, comme moi, dans l'isolement,
Lucie s'était reposée sur une chaise hasse, auprès de sa mère. Alary regardait les rayons du soleil, puis regardait les mains frêles de la demoiselle, que l'autre, le fainéant de la houlangerie, ne caresserait plus.
— Si quelqu'un pouvait ^ ous consoler ! dit-il. Mais que peut un ignorant tel que moi ? Et que suis-je pour vous autres?
Il s'éloigna jusqu'à la porte. Trébosc l'accompagnait.
— r-Ne regrette pas être venu, lui dit-il avec tendresse. Il va nous semi)ler que le malheur s'est dissipé pour un jour, puisqu'il peut se trouver dans ce pays un homme qui pense que je ne suis pas un misérable... Car je ne compte pas Tabacco : celui-là nous connaît... Ah ! tu as eu du courage, toi, de braver l'opinion publique ! Crois-tu que si mes camarades, ceux de ma condition et de mon âge étaient venus comme toi, crois-tu que nous subirions
220 SALNTE-NITOUCHE
ainsi linjustice du sort? Nous nous serions relevés déjà.
Alary, sous ces paroles plus précieuses que les éloges de son patron, rougit de nouveau. Il observa Lucie, il sembla l'implorer une seconde, tandis qu'elle levait vers lui ses yeux confiants et limpides.
— Alors, madame, mademoiselle, monsieur Trébosc, adieu !...
Trébosc, en lui serrant la main, le suivit sur le trottoir, dans le bon soleil, vers ces marchands et ces badauds de la halle qui s'écartèrent, pris d'une lâcheté soudaine. Alary enfin disparut.
— Eh bien, Clotilde !... Eii bien, Lucie ! s'écria Trébosc. Nest-ce pas beau de la part d'un jeune homme d'agir ainsi pour nous, contre l'opinion de toute une ville ?
— Certes oui ! répondit Lucie. Il se fait estimer.
— Et Jourdan ?
— Ne parlons pas de celui-là, jamais!... Elle prit les mains de sa mère avec effusion,
puis, câline, la baisa aux joues.
— Nous méprisions ce garçon, ma fille.
Nous aimions l'autre, le glorieux qui t'épousait pour l'argent de Tabacco et qui, à cette heure, nous vilipende sans doute !...
— Tout cela devait être... murmura Lucie.
— Et... dis !... Est-ce qu'il te plaît ? Quel brave enfant ce doit être !
— Oui... Je vois qu'il nous aime... On dirait, à le voir si raisonnable, qu'il a trente ans.
— Je parie que tu ne le trouves pas joli ? plaisanta la mère.
— Autrefois, je ne le trouvais pas plaisant du tout ; même, je le croyais nigaud. Maintenant, je voudrais l'avoir là, près de nous, l'entendre encore... Quand il est parti, s'il avait eu la bonne inspiration de me tendre la main, je lui aurais tendu la mienne, je t'assure... Il reviendra, sans doute.
— Oui, il reviendra.
Clotilde enlaçait de ses bras la taille de sa fille, arrangeait çà et là ses cheveux rebelles, sa pointe de laine blanche où le visage, aux reflets du soleil, prenait une grâce plaintive.
222 SAINTE-MITOUCHE
Trébosc, revenu au travail, tantôt se frottait les mains avec allégresse, tantôt s'agitait, déplaçait des planches, choisissait des clous, sans nécessité. C'est que sa maison se ranimait, comme une volière réparée oii l'on met des oiseaux.
. — Ah ! dit-il. Vous savez, mes meilleurs outils sont au parquet de Béziers^ il faut que j'aille en acheter d'autres.
— As-tu assez d'argent ? lui demanda Clotilde.
— J'en ai assez, oui... Ah! ali ! maintenant personne ne nous accorderait plus un sou de crédit.
11 se coi fia de son chapeau de feutre, se chaussa de ses galoches, et, s'éloignant d'un pas assuré, traversa la halle, le front haut.
Les marchands, sur son passage, se détournaient ; chacun évitait de rencontrer son regard. Il reconnut pourtant avec satisfaction qu'il n'était pas si malaisé d'avoir du courage et d'imposer à ses semblables.
En sortant delà halle il aperçut^ sur le trottoir de la boulangerie, CaissiaL le beau Cai.s-
sai.nte-mt(jli;hk 22.)
sial, qui taquinait, en compagnie de Jounlan, une servante joufflue et lourde, quelque pauvresse de la montaj^ne, une égale du Caissial d'autrefois. Il marcha délibérément, sans hâte ni lenteur. Au pas claquant de ses galoches, les deux camarades levèrent la tète, et soudain, à la vue du menuisier, furent si décontenancés qu'ils demeurèrent immobiles, les bras ballants.
Dès que Trébosc eut disparu par la rue des Fours, ils se mirent en même temps à rire, à se lancer des coups de poing, en vrais rustres malicieux. Ils oublièrent la servante aux joues rouges, qui dare-dare s'évadait par le marché. Alors, Caissial, désappointé de ne plus la retrouver sous sa main, après ses jeux et ses bourrades, se sauva chez lui.
Caissial, à la vérité, ne se gênait plus. Jamais il n'avait montré tant d'entrain et tant d'audace. L'heure de son indépendance approchait : il le clamait à. tout propos. Vingt fois par jour, il s'échappait de la rue de la Fronde ; il demeurait, de longues séances, chez Jourdan, au milieu des camarades llagor-
224 SALNTE-MÏOUCHE
neurs, pour le plaisir si longtemps défendu de boire et de jouer. N'était-il pas riche maintenant? L'argent du vol, mêlé à celui de ses é'pargnes, semblait lui appartenir aussi de façon très lég-itime. A force de voir Trébosc accusé, affirmé coupable, à force de jouir luimême, dans sa domesticité finissante de la confiance des g^ens du peuple ainsi que des notables, Caissial en était venu à se persuader que le menuisier ne valait pas cher, et que s'il n'avait pas, la dernière fois, volé les vingt mille francs du coffre-fort, il avait dû jadis voler autre chose. Pourquoi, dans son pays, n'était-il pas aimé? Pourquoi, au contraire, Coulobres donnait-il si entièrement son estime à un étranger des Cévennes ? Il y avait là du mystère, qui s'éclaircirait un jour. La Providence, évidemment, protégeait celui de la montagne. 11 gagnait au jeu cliaque fois qu'il tentait le sort. Les gens du quartier déplo- . raient son départ, l'appelaient avec une sorte de respect « Monsieur Caissial ». Autour de lui, il ne voyait que deux personnes inquiètes, moroses : ses deux maîtresses. Du matin au
SAIiSTE-NITOUCHE 225
soir, elles regrettaient son départ prochain, si bien que l'autre excédé par ses lamentations, filait furtivement, sous des prétextes quelconques, loin de la rue de la Fronde.
Aujourd'hui, dès qu'il rentra de chez Jourdan, il les entendit^ au salon, raconter à Justine leurs éternelles histoires. Il haussait les épaules avec dédain, lorsque Mlle Marie l'appela. Aussitôt il accourut.
— D'oii viens-tu donc?... Tu nous délaisses trop.
— Ah! voyez- vous... ça me fait tant de peine de quitter ha maison que je m'en vais pour me distraire !
— Alors, résilie ton bail !
— Oh ! mademoiselle, vous comprenez, les choses d'argent, c'est déhcat. Ma signature est engagée... Il y a le point d'honneur.
— Regarde ta femme. Elle est bien triste. Caissial se déconcerta une minute, devant
cette Justine qui lui rendait si pénible le succès de ses afiaires. Il répondit, patelin :
— Justine ne sait pas se raisonner comme moi.
22fi
S.VINTE-MTOUCHE
— Dis, votre installation à l'auberge est toujours fixée au mois de mars?
— Mais oui, le 15, un lundi.
Caissial qui, à la pensée de la liberté si proche, éprouvait tant de joie, ne put réprimer un sourire. Il poursuivit, familier :
— Viendrez-vous nous y voir, à notre auberge?
— Peut-être, mon ami.
Ces demoiselles riaient un peu, s'amusaient . un moment dans leur mélancolie de recluses, des hardiesses du valet. 3Iais Justine, se rappelant soudain le morceau de bœuf qui cuisait dans la cocotte, s'esquiva dans la cuisine, où Caissial, d'un pas lourdai^d, la suivit. Elle croyait son homme tout à fait calme, de bonne humeur maintenant.
— Coupe du bois, lui dit-elle.
Elle vit son visage taciturne, gros de colère.
— Je te demande pardon, reprit-elle. Je vais couper le bois.
— Oui, tu as encore fait la sotte ! Tu pleures devant ces demoiselles comme une petite fille qui a perdu son g-oûter... Tiens! tu couperas
Ion bois toi-même. Je vais à Fécurie soigner le clicval.
Il lui jeta un regard de mépris et s'éloigna. Décidément, il aurait plus de tracas avec sa femme qu'avec la terre entière! Avant d'ouvrir la porte, il éternua, toussa aussi fort que s'il eût été dans la rue, perdant à mesure toute modération.
Justine, debout devant la cheminée, regarda pétiller le feu clair des branches de hêtres. Elle eut, avec une frayeur croissante, la divination des châtiments qui, plus tard, à l'auberge, lui étaient réservés. Pendant qu'elle travaillerait seule, comme aujourd'hui, l'autre, son maître, se bornerait à donner des ordres et dépenserait l'argent. Ici encore, dans cette maison fermée aux rumeurs du dehors, où il fallait se contenir, elle jouissait d'une certaine sécurité. Ses maîtresses la protégeaient en quelque sorte. Mais son mari, qui devenait de plus en plus mauvais, lui faisait peur.
Le soir, elle différa le moment d'aller se coucher. Caissial avait sa mine' sournoise de la nuit du vol. Il s'agita autour de Justine, la
228 SAESTE-NITOUCHE
poussa de son poing- pareil au sabot d'un mulet :
— Allons, allons ! , . . Dépêchons-nous ! . . . Elle monta sans protester, alerte, faisant la
jolie, soulevant sa jupe sur ses mollets dodus. Tous les soirs, dans leur chambre, ils s'asseyaient une minute sur leurs chaises, et là, l'un en face de l'autre, ils causaient de leurs entreprises. Justine, selon la coutume, s'assit donc, les mains aux genoux, attentive, abandonnée aux volontés de son maître. Celui-ci no la regardait même pas. Il fouilla dans la paillasse et dit :
— Bien. Nos billets de banque y sont toujours.
— Alors, vraiment, tu aimes mieux les cacher dans la paillasse que de les reprendre dans ta veste ?
Il la considéra en silence^ avec une moue. Ses grands yeux noirs, à la clarté de la lampe, luisaient comme des couteaux.
— Que tu es sotte ! bougonna-t-il. Qui remue la paillasse, voyons, si ce n'est toi!
Elle trembla, faible et lasse d'avoir tant tra-
vaille, presque sans aide, tout le jour. Et, détournant la tète, elle gémit :
— Qu'as-tu contre moi, Caissial?
— Pourquoi penses-tu toujours à ça, à la chose de l'autre nuit, puisque c'est t'ait et qu'on ne peut plus y revenir?
— Je suis une femme, moi. Tu devrais mencourager, au lieu de me gronder. Té ! chaque fois que, dans l'escalier, je passe devant cette porte du cabinet des livres...
— Eh bien crois-tu qu'il y a le diable? Caissial ricana d'un rire formidable, comme
chez Jourdan, lorsqu'au milieu des camarades il buvait et jouait.
— Mais tais-toi !... Ces demoiselles vont t' entendre ! . . .
— Eh!,.. Je m'en moque...
Il continua de rire, leva ses bras robustes en un geste vague d'injure et de défi.
Au dehors la petite ville se recueillait doucement, la place du marché noyée d'ombre. Les deux époux s'endormirent avec peine, craignant que l'un ou l'autre ne rompît le silence, chacun ne songeant qu'à soi.
Après la petite messe de onze heures, Froussac était parti de sa maison, du fond de la rue de l'Église qui aboutit, par un coude, à la placette de la halle. Chaque fois qu'il rencontrait un boutiquier sur sa porte, c'est-àdire devant presque chaque boutique, il s'arrêtait pour bavarder. Les mains derrière le dos, la veste à demi déboutonnée, il grimaçait un peu à cause du froid qu'il ressentait davantage, parce qu'il se lavait le dimanche.
De quoi parlait-on? Naturellement, du vol des vingt mille francs. On interrogeait le peseurpublicsur les suites de l'enquête, et aussi sur le mariage de Lucie qu'on annonçait déjà. Froussac, ses doigts à la bouche, affectait des
mystères. Il défendait toujours l'ami de Tabacco, avec mollesse, néanmoins. Mais, connaissant la fausseté de la plupart des commérages, il ne parvenait point à admettre la culpabilité d'un citoyen que jusqu'à ce jour on avait considéré comme honnête,
— Sapristi ! lui disait-on, toi qui vis à la mairie, tu ne peux pas nous renseigner sur cette sainte-nitouche?
— Eh! M. le maire lui-même ne sait rien. Ça regarde le parquet de Béziers. Or, vous savez que, dans notre sous-préfecture, pour la noce et la rigolade, ils vont bien, mais que, pour les affaires sérieuses, ils ne sont pas pressés.
— C'est que Trébosc, à la fin, déshonore tous les patentés!... Lui laissera-t-on longtemps continuer son commerce?
— Vous avez tort de l'accuser sans preuves. Oui, je sais, il fait le fier. Mais il souffre... Et si vous le rendez malade? Si vous le faites mourir?
— Il a tort de faire le fier, de lever la tète si haut dans la rue. Nous marchons tranquil
lement, nous autres, tandis que lui, avec son cou en l'air, on dirait qu'il vous provoque... Et pourquoi se laisse-t-il accuser? C'est qu'il y a quelque chose, vois-tu !
— Vous avez tort... Soyez indulgent, patientez, song-ez qu'il est seul pour se défendre... Moi, je saurai sûrement quelque chose demain.
— Tu viendras nous le raconter, hé! à nous les premiers!...
— Oui, oui, adieu!...
A la boutique des Trébosc, Froussac épia, deux ou trois minutes, par les vitrag-es. Ne vovant personne, il poursuivit son chemin. Oi^i diantre avaient-ils filé, ces Trébosc? Ils étaient encore à l'église, sans doute, à prier le bon Dieu plus que les autres. En tout cas, Sainte-Nitouche montrait beaucoup de confiance ; n'avait-il pas laissé la clef sur. la porte de sa maison?
Froussac s'arrêtar 'chez Tabacco. Là, Plaisance était seule, sur l'escabeau, les bras étalés au milieu du comptoir, imitant l'air bourru de son patron.
— Où est-il, le camarade?
— A la chasse... Qu'il est parti à minuit !.., J'espère qu'il ne tardera pas à rentrer.
— A la ciiasse!... Par des temps pareils!... Tu vas voir les rhumatismes! Mais il est si têtu!... Adieu.
En effet, un vent lourd et glacé des Cévennes soufilait jusque dans lesplustortueuses ruelles, roulait au ciel des nuages qui posaient parfois sur la ville une voûte de bronze. Sur le Quai on ne rencontrait guère que des bonnes allant au trot chez les repasseuses qui livrent chaque dimanche leur ouvrage en retard, ou de jeunes messieurs se rendant aux salons de coiffure... Le Quai : oui, autrefois, la rivière traversait la ville; capricieiise, méchante, elle causait des dégâts. Les anciens la firent alors passer hors des murailles, et sur son lit comblé, exhaussèrent de plus d'un mètre, au milieu de l'avenue, une longue terrasse. Ces mêmes anciens, dans un autre quartier, transformèrent en promenade^ un vaste pré, qui toujours gardera ce nom. Et voilà/Comme il se fait que Coulobres
SALNTE-iMTOUCHE ^33
possède un Pré sans herbe et un Quai sans rivière. Au Quai l'on accède, de la place du marché, par un escalier de dix marches amples, tandis qu'à l'autre extrémité, il aboutit de plain-pied, en môme temps .que l'avenue, à la place de la Farelle. Le vent terrible des Cévennes arrivait de là-haut, de la gare du Nord, bondissait par l'avenue en balayant le gravier de la promenade, tourbillonnait sur les dix marches, autour des fontaines, sautait sur les facjades en battant les volets et les rideaux, les enseignes coloriées qui grinçaient avec un cliquetis de bois et de ferraille. Froussac dut fréquemment rattraper son chapeau et l'enfoncer jusqu'aux oreilles, bigre ! et se ruer, tète baissée,, contre ce vent maudit de la montagne.
Sur la place de la Farelle, il y avait l'auberge des Deux-Pigeons, à gauche, en montant. Une auberge imposante : des écuries et des remises qui auraient pu contenir les véhicules et la cavalerie d'une bourgade, trois profonds étages, ornés de hautes fenêtres à petits carreaux, qui conservaient leurs balcons
236 SAINTE-MTOUCHE
(le fer du siècle dernier. Sur la façade resplendissaient deux pigeons écarlates, entourés de coqs, de lapins et de poulettes.
Froussac, à la sortie du Quai, leva les yeux sur Fauberge. Soudain, il lit quelques pas et, se plantant à l'abri d'une maison qui, en saillie, coupait le torrent du vent cévenol, il maugréa :
— Te.' par exemple!... Pourquoi on travaille icij le dimanche ?
Des peintres en blouse longue, juchés sur un échafaudage, rajeunissaient les Deux-Pigeons. Ce qui étonnait Froussac, par-dessus tout, c'est qu'à sa vue les ouvriers ne s'arrêtaient pas de jacasser ou de siffler. Alors, ayant pu les considérer, il reconnut qu'ils n'étaient pas de Coulobres.
— Ah! voilà!... s'écria-t-il. Vous êtes des étrangers, pardi ! Ça ne m'étonne plus que vous soyez au travail, le dimanche... Ditesmoi, Caissial vous a commandé ces belles peintures?
Les peintres, leur pinceau entre les doigts, se penchèrent indolemment vers ce gros pata-
poul si curieux. Leciiof de la bande, un vieux à barbe blanche, qui portait sur l'oreille un chapeau d'artiste à larges bords, répondit :
— Oui... Et Caissial a raison. Tu verras l'intérieur de l'auberge : c'est aussi remarquable que dans un musée.
Froussac, incommodé qu'on le tutoyât sans façon, repartit en se grattant le nez :
— Je suis le peseur public... Secondement, je suis médecin : Froussac, le fils de Froussac!... Je m'en vais chercher des tisanes dans les champs...
— Alors, ricanèrent les peintres, bonne chance, docteur !...
— Juste aujourd'hui, je n'ai pas mes balances pour vous le prouver: mais je suis le peseur public,
— Eh bé, si tues content de notre ouvrage, recommande-nous à tes boutiquiers! Qu'ils profitent de notre savoir-faire, pendant que nous sommes à Coulobres.
— Nous verrons, nous verrons... D'abord, quelle décoration allez-vous mettre encore, au-dessus de ces grands pigeons?
" — Nous allons simplement inscrire le nom de M. Caissial.
— Très bien... Tout ça ne peut qu'embellir notre ville.
Froussac s'éloigna d'un pas superbe.
Le dimanche suivant, Tabacco, qui revenait de la chasse, son fusil peijdu à l'épaule, pénétra en ville parla place de la Farelle. Il s'arrêta, lui aussi, devant Tauberge des Deux- Pigeons. Des enfants s'étant interrompus de jouer pour le contempler, ce sauvage, il partit en bougonnant contre la petite vermine de Coulobres. Tandis qu'au bout du Quai il allait descendre, entre les deux grandes fontaines, l'escalier qui communique à la place du Marché, Caissial, comme s'il eût surgi des pavés pour répondre à ses méfiances, lui apparut, tout proche. Tabacco le regarda fixement, au fond des yeux. Le montagnard, dé-
concerté, s'occupa do se moucher à plusieurs reprises, en tournant la tête.
Depuis le jour du crime, Caissial n'allait plus acheter son tabac chez le camarade, sous le prétexte d'éviter les Trébosc dont le nom seul, disait-il, lui causait de la peine. La vérité, c'est qu'il craignait d'être mis à la porte de la boutiquette et de compromettre, dans un scandale, toute sa fortune. Ses appréhensions ne venaient que de ce bourru.
Tabacco, comprenant bien la peur de Caissial, haussait les épaules avec mépris, chaque fois qu'il le rencontrait. Pour lui, le montagnard était le coupable. Si les gens ne le soupçonnaient même pas, c'est que, manquant de cervelle, ils étaient trop occupés à tourmenter Trébosc. Lui, ne dirait sa pensée jamais. 11 se taisait, comme d'autres parlent, avec passion. N'était-il pas, d'ailleurs, persuadé que l'air de la liberté griserait le montagnard audacieux, et que bientôt sa vanité fatiguerait le peuple ? Oui, dans ses plaisirs et ses prouesses, Caissial désapprendrait la dissimulation : en provoquant chez ses pareils
SAINTE-NITOUCHK 241
la jalousie, il pro\oqiierait également leur méfiance, et quelque jour, peut-être, se lèverait le soupçon que c'était lui qui avait commis le crime. On n'avait qu'à attendre patiemment. La revanche ne serait que plus belle.
Tout en song-eant, Tabacco marchait droit vers sa maison. Les boutiquiers s'avançaient sur leurs portes, pour le regarder passer avec ses chiens las qui tiraient la langue. Soudain, il aperçut là-bas, sur le trottoir de l'atelier, Lucie qui paraissait plus grande, plus demoiselle qu'autrefois, en sa robe grise du dimanche S(.'rrée à la taille, sa pointe de laine blanche négligemment roulée autour du cou. 11 rele\a le front, mit la main en visière sur les yeux, pour mieux voir ; son rude visage remua en souriant, connue un masque qui va tomljer.
— Bravo, Lucie, lui dit-il. Tu fais l)ien de sortir, de i-eprendre tes habitudes.
— Parbleu!... On ne m'empêchera pas, j'espère, de rester sur mon trottoir.
— Allons, /e.' entrons chez toi, viens admirer ma chasse.
Il entra le premier, et aussitôt d'une main
242 SALNTE-NITOUCHE
f^'('n(''i'eusi', jeta sur une chaise les alouettes, qu'il avait fini par rencontrer dans un cliarnp très lointain.
— Voilà, ma lille. Je me suis échiné pour toi.
— Oh ! ce Tabacco ! gardez au moins quelques alouettes pour vous. Non?... Je sais qu'il faut vous obéir, et que vous ne voudrez même pas que je vous remercie.
Cette fois, par extraordinaire, il souriait sans contrainte, tout content de trouver Lucie en gaieté. Ce matin, elle avait remis ses parures du bon temps, oii Ton ne parlait pas encore de son mariage, les boucles d'oreilles en corail, le corsage à dentelles, un ruban aux cheveux.
— Eh bien, ma lîlle!... l'appétit, ça revient?... Tout reviendra, pourvu que tu chantes et que tu ries. Je n'avais pas besoin de t'en prier avant ces aventures. Maintenant, que veux-tu? ta gaieté me manque...
Tabacco suspendait son sac de chasse à l'épaule et s'en retournait, lorsque les Trébosc sortirent de la cuisine. L'un près de l'autre,
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ils observèrent une seconde Tabaeco, le vieux camarade qui leur apportait chaque jour le jjruit de ses paroles. Plus d'une fois ils avaient eu l'idée de recourir^ en cas de détresse, à ses bontés. Oseraient-ils jamais formuler la moindre prière ?
— Tu la g-àtes, notre demoiselle! lui dit Trébosc.
— Pas du tout... Ce que je fais, ce n'est pas pour elle, c'est pour moi, pour me donner du plaisir.
Tandis que Clotilde s'inclinait pour caresser les chiens fatigués, il vit sa nuque brune sous les petits cheveux noirs qui sortaient du bonnet. Heureux, il se souvint qu'il avait, de son côté, imaginé souvent de proposer un emprunt à ses amis. Mais, chaque lois la pensée d'une offre d'argent, qui eût semblé un don, le faisait rougir. N'avait-il pas cent fois répété dans le cours de sa vie solitaire, qu'il aimerait mieux se tuer que de demander secours à son prochain ?
— yp.' repartit Trébosc avec un élan de bravoure, il faut que tu me donnes un conseil.
244 SAINTE-NITOUCHK
J'ai rintenlion, pour attirer la clientèle, Je travailler à plus bas prix que les autres. Qu'en penses-tu?
— Heu!... oui... non... Il y a du pour et (lu contre là-dedans. Certainement, à ces conditions, tu aurais de l'ouvrage. D'autre part, tu ameuterais tescolR'gues plus fort contre toi.
— C'est vrai, flt Trébosc en se mordant les lèvres.
Tabacco, b; front dans la casquette, grommela un bonsoir et sortit, en sifflant ses chiens qui déjà s'étaient coucbéssur les dalles.
— Allons, allons! lit Trébosc en frappant dans ses mains. Préparons le dîner.
Clotilde emporta les alouettes à la cuisine. Tandis que Trébosc dressait le couvert, Lucie prit la carafe pour aller la remplir à la fontaine. Depuis le jour du malbeur, c'est Plaisance qui allait chercber de l'eau pour les voisins en même temps que pour elle. Aussi, Trébosc fut-il ravi des préparatifs de sa fille, qui se nouait aux reins un tablier, mais un tablier du dimancbe à carreaux bleus et rouges bordé de dentelles.
SALNTE-NITOUCHE 243
— Tu vas à la fontaine ?
— Oui, oui.
— Ah!... Tant mieux ! Tu nous donnes encore plus de courage... Ah ! la petite fée!..,
Lucie s'avança d'abord sans crainte. Puis, seule au milieu de la place, elle se vit plus grande, le point de mire des voisins et des passants. Elle crut entendre bavarder les boutiquiers à son propos, des volets s'entr'ouvrir furtivement. Tout ce soleil, entre les maisons cossues qui alignaient, le long du Quai, leurs s«'duisantes devantures, l'éblouit. La peur fit bourdonner le sang à ses tempes. Malgrc' tout, elle voulut s'obstiner, et, se raidissant d'un effort qui la rendait belle d'orgueil et pâle, elle marcha sans hâte.
A la fontaine, des gens caquetaient. Chacun attendait son tour, avec sa cruche, son seau ou sa carafe. Deux tuyaux de cuivre, jaillissant de la bouche de deux enfants joufflus, versent l'eau à gros bouillons dans l'énorme coquille tapissée de mousse, où les ménagères placent leurs cruelles, sur deux branches de fer jumelles. Au bruit de l'eau qui retombe
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en pluie «les bords de la coquille, on joue et on jacasse : les garçons, les filles, même de jeunes messieurs (|ui viennent là parfois courtiser des couturières ou des bonnes.
Dès l'arrivée de Lucie, les jeux cessèrent. Elle eut froid au cœur. Maintenant, on Texaminait de toutes les maisons. Alors, sa carafe en main, bien saj^e, elle jirit son rang- et ne bougea plus. Comme elle se tenait droite, bardie, les messieurs et les ménagères, émus par sa volonté, se turent, avec une sorte de respect.
Là, près d'elle, tout près, elle reconnut Jounlan qui était venu, ce dinianche, remplir sa carafe. 11 \n\ riait plus avec les bonnes, lui si gai et si exubérant tout à l'beure. Il guettaiten-dessous,commeLucie, les mouvements d'alentour. Elle l'observait fixement, attentive et méfiante, sans pouvoir se détacber de cet bomme qu'elle avait aimé. Elle vit ({u'il levait le front, qu'il levait les yeux sur elle ; une seconde, leurs regards se croisèrent. Alors, elle-même eut de la bonté.
Ce fut à Jourdan de poser sa carafe sous un
SAINTE-NITOUCHE Ml
jet d'eau. Mais il lit un geste de galanterie, très humble, pour céder à Lucie sa place. EUe^ feignant de ne pas comprendre, demeura immobile, indifférente.
— Allons, à qui le tour? plaisantèrent les bonnes.
Lucie ne bougeait pas.
— Eh bien., à moi ! s'écria Jourdan.
Il montrait au soleil ses mains de paresseux, soii visao-e railleur et fatia:ué. Aussitôt, se souvenant des baisers qu'il lui avait donnés, Lucie eut la sensation d'avoir commis naguère un péché, et vite elle posa ses mains sur les yeux, comme pour éviter la vue d'une béte vilaine.
— A votre tour, Mlle Trébosc ! dit une bonne.
Lucie, en remerciant, présenta sa carafe. Elle paraissait si douce, si plaisante, qu'on l'admirait tout de même; on avait pitié. Elle s'en retourna, les mains baignées d'eau vive. 11 lui sembla renaître, redevenir une femme que les meilleurs, les plus honnêtes désirent. Elle marcha légère, environnée, ainsi qu'autrefois, de Testime du quartier. La place, dé-
l)arrassée de ses étalages, le dimanche, n'était plus Faffreux désert qui, tout à l'heure, l'avait glacée. En passant, elle regarda la ruelle oii travaillait Alary : elle se souvint du jeune ouvrier qui trouvait si simplement, avec son cœur, les mêmes paroles de consolation et d'amour que son père.
Chez elle, après avoir posé la carafe sur la table, où fumait la soupe de poids chiches, elle s'assit auprès de son père, et dit :
— Ce n'est pas difficile d'avoir raison quand on n'a pas peur... Il ne faut pas avoir pour, voilà tout !
— Pardi! à ton âge, on voit tout en rose. Tu es une cigale, toi ; tu crois que toutes les saisons sont de l'été. Allons, tel voici tanière, je vais servir la soupe...
Ils mangèrent de bon appétit, à la clarté riante du ciel.
— Té ! fit Lucie. Si nous allions, après dîner, nous promener à la gare du Nord?
— ■ Je veux bien, répondit le maître. Nous serons vile habillés, ta mère et moi. Toi, tu es déjà prête.
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— Notre sortie sera un événement pour toute la ville ! soupira la nit'Te.
Clotilde redoutait, chaque jour, des complications pires. Elle ne cessait de supplier qu'on se montrât dans les rues le moins possible. Sans les nécessités de son ménage, elle ne serait pas sortie de la maison.
— Tu comprends, dit-elle, il vaudrait mieux être modeste.
— Mais non. mais pas du tout. Que nous importe riuimeur de nos compatriotes !... Tel donne-moi du pain... Je le trouve meilleur aujourd'lmi... J'ai même, pour ainsi dire, l'idée que certaines gens refusent de croire à ma culpabilité, et qu'à cause de moi il y a des batailles dans les familles !
— Eh bien ! dit Lucie, nous tenterons l'épreuve.
Elle se serait bien gardée de parler de Jourdan et d'apprendre à ses parents qu'elle l'avait rencontré à la fontaine. D'ailleurs, elle pensait très peu à lui. A son âge, la pensée n'estelle pas un peu pareille à l'oiseau insouciant qui va de branche en l)ranclie et sans fin re-
commence ses chansons heureuses? La destinée, àsonàge, n'est-ce pas un.peu comme un roman que l'on compose selon ses vœux ?
Dès la iin ,iu repas, les Tréhosc montèrent dans leur chambre se parer. Clotilde peigna sa chevelure une seconde fois, afin de raffermir, sous le bonnet tuyauté de couturière, les bandeaux noirs qui serraient son front pâle. Elle s'enveloppaduchàlequeluiavaitlégué sa mère, et prit ses mitaines. Quant à lui, il remplaça • sa casquette parle chapeau de feutre; il mil son costume marron, un peu élimé aux genoux el aux coudes. Ensuite, un coup de brosse aux souhers, et en avant! Ils partirent, laissant de nouveau la clef sur la porte.
Lucie, par exemple, était dune coquetterie exœssive. On eût dit qu'elle voulait narguer le monde. Et certes non!... Elle ne remarquait morne pas qu'elle attirait tous les regards, avec sa rol)e grise au corsage festonne, son chapeau loutre orné d'une plume à la mousquetaire, ses bottines vernies. Ils avaient de l'aplomb, ces Trébosc. Maintenant que l'enquête était abandonnée, ils relevaient la tète.
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Certains boutiquiers ne se gênaient pas pour prétendre que l'argent des demoiselles Sèhe coiiimençait à sortir ; et que c'était tant mieux. Les vingt mille francs, au lieu de se réduire en o])ligations dans un coffre-fort, se répandraient petit à petit sur le commerce de Coulobres.
En tout cas, les Trébosc marcbaienl d'un pas tranquille. Lucie faisait des manières, balançait la taille, rejetait d'une main câline, derrière l'épaule, les bouts flottants de sa pointe de laine. Un moment, on les vit seuls sur la longue promenade du Quai. Enfin, où allaient-ils ?
A la place de la Farelle, devant l'auberge magniflque des Deux -Pigeons, Trébosc éprouva un malaise. Le cœur serré, il murmura :
— Caissial dépense beaucoup pour son auberge... Aura-t-il toujours de la chance!
— Pourquoi pas? fit Glotilde. Depuis que nous le connaissons, il ne cesse de prospérer.
— 11 a raison d'être heureux! ajouta Lucie.
Les deux femmes ne soupçonnaient pas Farrière-pensée de Trébosc. Il la cachait comme un crime. Ne pouvait-il pas se tromper, lui aussi ? D'instinct, il accusait cet homme ; il espérait fermement, en sa conscience profonde, que la Providence un jour châtierait le montagnard, dont la vie, trop chargée de joies, éclaterait comme un tonneau. Divulguer lui-même ce sentiment, c'eût élé aussi vain que de cracher dans la rivière. Peut-être l'eiit-on accablé davantage, en lui reprochant encore de calomnier autrui.
A la gare du Nord, on ne voyait jamais, avant les vêpres., de promeneurs dans le petit square, sur la route aux trois allées de platanes dépouillés par l'hiver. De loin en loin, apparaissaient des bancs de bois, le long des rosiers qui, dès le mois de mars, embaument ce paysage de campagne. A cette heure de soleil, s'exhalaient les aigres odeurs des cultures maraîchères : car, de part et d'autre de la route, dans les bas-fonds, des jardins étalent leurs carrés bien soignés, sans caillou.
Les Trébosc s'assirent sur un banc, tout à
rentrée, à droite. Ils étaient seuls. Ils retrouvaient, ainsi que des convalescents, la libre et généreuse nature. Le silence s'étendait sur les enclos, sur la colline prochaine. Le chemin de fer lui-même, chaque après-midi, se repose : ce train, si amusant, d'intérêt local ne vient que le matin ou le soir jeter quelques coups de sifflet, et pousser, en faisant la manœuvre, de grosses bouffées de fumée, pour manifester son existence.
— Eh bé ! p ir exemple, dit Trébosc en croisant les bras, on nous laisse bien tranquilles !
— On finii-a par nous oublier, dit Lucie.
— Mais non, je n'accepte pas qu'on ait l'air de me pardonner.
— Tét s'écria Clotilde, j'aperçois quelqu'un là-bas.
— Quelqu'un !...
Ils furent importunés ; le paysage parut se troubler, comme leur àme.
Là-bas, au bout du chemin, vers la gare, un liomirie vêtu de noir était assis. Un platane lecacliait presque entièrement. Il laissa voir.
une fois, sa tète maigre, son visage pâle, et Clotilde, qui guettait toujours, le reconnut la première.
— Alary ! dit-elle,
— C'est sûrement lui, plaisanta Trébosc : il n'y a qu'un poète capable de s'isoler ainsi à la gare du Nord.
— Voulez-vous que je l'appelle?
— Non, ma mère, ce serait indiscret.
La demoiselle tremblait un peu, ayant l'appréliension de gêner par sa coquetterie le jeune homme si modeste. Mais celui-ci reconnut d'instinct qu'il n'était plus seul sur la promenade, que des amis sans doute l'observaient. 11 se pencha pour observer à son tour. Et, reconnaissant les Trébosc, il s'avança.
On ne l'avait pas vu, de la semaine, à l'alelier. Trébosc lui en lit la remarque :
— Tu ne t'intéresses donc pas à tes meubles ■?. . . Je t'en donnerai des nouvelles, puisque le hasard m'amène vers toi.
— A la vérité, je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici.
— Tant de choses arrivent qu'on ne croyait
pas possibles! dit Clotilde. Tét assoyez-vous sur notre banc.
Alary ne se lit point [)i'ier. En s'asseyant, il regarda Lucie dont les cheveux blonds, hors du chapeau, étincelaient.
— Que faisais-tu là? lui demanda ïrébosc.
— Ma foi, je ne sais pas... Je rêvais peutèlre.
Il souriait, si ému qu'il ne savait pas exprimer les choses douces qu'il avait au cœur depuis longtemps.
— Tu rêvais? dit Clotilde. Ça fait du mal, sais-tu !
— Oh! non... je ne crois pa§. Ça me fait du l)ien, au contraire, de m'éloigner de la ville le dimanche, quelques heures. Dans la solitude des jardins, je m'imagine vrai l'arrangement de ma vie que je souhaite.
Lucie leva les yeux vers le ciel où le soleil accomplissait son œuvre de lumière, au-dessus de la colline. Plus encore que les premiers jours, les paroles d' Alary la séduisaient., élevaient même, avec une félicité qui lui était nouvelle, sa pensée au-dessus des vulgarités
2o<i SALVTE-MTOUCHE
coutumières. La petite ville n'était plus, maintenant.
— Dis-moi, Alary, interrogea Trébosc, tu n'as pas de camarades?
— Non... je n'en cherche pas. Ils vont tous au café, tandis que moi, je m'y ennuie. Pourquoi? Je n'en sais rien. J'aime mieux être seul, me reposer, songer aux choses qui me plaisent... Car je n'ai pas trop de loisirs dans la semaine, je travaille...
11 jouissait de se savoir aimé, de pénétrer davantage dans Tintimité des êtres que le malheur lui rendait plus sacrés.
— Te rappelles-tu, lui dit brusquement Clotilde, l'époque oi!i tu cherchais à courtiser Lucie?... Aurions-nous prévu qu'un jour nous serions si hien il'accord ?
— Je ne vous en veux pas du tout. Autrefois, vous ne me connaissiez pas... et comment, dès lors, pourrais-je vous en vouloir?
* — Tu as raison, repartit Trébosc. C'est pourquoi je te blâme de n'être pas venu chez nous, cette semaine.
— Eh bien, je vous dirai franchement que
SALME-.MTOUCHE 257
je craignais, pour vous, quelques commérages encore.
— Ali ! nous commençons à nous y habituer...
Ils se turent, graves, joignant tous les mains. La terre souriait, dorée par le soleil. Sur les jardins, sur le sol caillouteux du coteau, flottait parfois une buée blanche. Lèvent desCévennes soufflait par intervalles, imprégné du parfum des pins et des roseaux qu'il secouait à travers la plaine.
— Rentrons, dit Trébosc, nous pourrions avoir froid.
— Permettez-moi de vous accompagner jusqu'au bout de l'allée, demanda Alary.
Et, reprenant leur promenade, les parents de Lucie marchèrent côte à côte, afin que leur enfant pût se trouver, comme par hasard^ auprès du jeune homme. Celui-ci redressait sa haute taille avec une sorte d'orgueil. 11 s'écartait avec soin de la demoiselle, par discrétion. Elle était si jolie, si accueillante qu'il s'appro^ chait, malgré tout. Leurs mains se frôlèrent : un frisson de pudeur et de plaisir les surprit
tous deux. La joie était partout, paisible et sûre, dans lésâmes de même que sur la terre. Alary épiait à la dérobée, sous le chapeau de loutre, les cheveux blonds de Lucie, qu'il aurait bien voulu toucher.
— Si vous venez ici le dimanche, dit-il à haute voix, je ne serai pas seul... Oli ! vous savez, je ne rencontre âme qui vive jusqu'à trois heures, sauf parfois les demoiselles Sèbe qui reviennent à pied, maintenant, de leur domaine.
S'étant détourné pour désigner là-bas le chemin de traverse qui descend la colline, pour se jeter dans la route de la gare, il apei'çut les deux ombres sèches et noires des demoiselles.
— Tiens ! les voici !...
Elles marchaient de leur petit pas saccadé. A la vue des Trébosc, elles s'effrayèrent. Impossible, pourtant; de rétrograder. D'ailleurs, dans la solitude, Trébosc n'était plus l'homme faux et redoutable qu'on accusait sans pitié. Ces ouvriers, au contraire, ces pauvres composaient une belle famille, bien unie et sage.
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Elles reconuui'onl Alary : Caissial avait donc raison, une fois de plus! On allait voir un niariag-e dans lo quartier de la Halle. . . Tant mieux, pécaïré! pour cette innocente Lucie, qui était sacrilii'e jusqu'à présent!... Et songeant avec une étrange émotion à leurs bontés d'autrefois, elles s'approidièrent, sombres et droites flans leurs robes sans pli, les yeux lixes.
Alary les salua avec simplicité en étant son chapeau, tandis que le menuisier demeura immobile, le Iront haut. Clotildeet sa fille, toutes pâles, regardaient vers la ville.
Après un silence, quand les demoiselles se furent éloignées, Clotilde murmura :
— Voilà les deux personnes qui nous ont fait le plus de nuil.
— Je ne leur pardonnerai jamais, dit Trébosc,
— Que voulez-vous? repartit Alary sur un ton de consolation. Ce sont de vieilles lilles qui ne savent pas apprécier les choses. Dans leur isolement, elles ont peur de tout.
— Oh ! mais, toi, tu as bien fait de les saluer, sais-tu !...
Les Trébosc restaient là, indécis. Ils n'osaient pas continuer leur chemin, sur les traces dos demoiselles Sèbe. L'horreur de l'oulrag-e qui leur était inflig-é chaque jour se renouvela dans leur àme, et Alary lui-même en souffrit pour la première fois.
— Allons, adieu, ht Trébosc. Repose-toi.
— Adieu, Alary.
Glotihh' lui toucha l'épaule avec une caresse maternelle ; Lucie, ramenant sous son chapeaux des cheveux trop légers, le salua de sa meilleure grâce.
— Adieu , monsieur Alary. . .
— Bonjour à tous... Bonjour Mlle Lucie... Il s'inclina bien bas, ne sachant plus que
sourire. Puis, il remonta vers la gare, lentement : il ne revoyait plus avec la même tendresse la colline dorée, les jardins enclos de vieux murs. Dans la paix du paysage familier, il senti! se le>er en lui la mélancolie dètre seul.
Alary voulut payer à Trébosc les meubles d'un seul coup, par digniti', pour montrer qu'il avait des économies, et peut-être aussi pour aider cette famille qu'il soupçonnait de manquer du nécessaire. Bien que Trébosc eût résisté, faisant le généreux, craignant d'ailleurs de gêner le jeune homme, il finit par prendre l'argent. Ce fut un bienfait dans la maison , où depuis deux jours Trébosc et Clotilde délibéraient sur la question d'emprunter chez Tabacco.
L'argent d'Alary durerait deux ou trois mois.
Il ne dura guère, les fournisseurs ne consentant plus à vendre à Clotilde que si elle
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réglait les comptes en retard. A la lin de février, la cuisine se trouva sans bûches, la cave sans vin ; les fournisseurs refusèrent le moindre crédit. Il fallut rassembler les bijoux, les cliàles, les dentelles, tout le trésor ancien de la famille, et aller les porter au mont-depiélé, à Béziers.
Que deviendraient-ils ? ils avaient peur d'y penser. Comme des enfants, ils s'abandonnaient à la fatalité;, se disant (ju'après tout, on ne riieurt pas de faim dans son pays, au milieu d'une ville riche. Le malheur, au lifui de les secouer, les assoupissait davantage. Soudain, un bon soleil les réveilla.
Des négociants de Cette se disposaient à établir dans Coulobres une succursale. Ils avaient loué de grands magasins, un couvent délaissé où les foudres on lignes pourraient étaler à l'aise leurs panses cerclées de cuivre. Ayant été mis au courant de la situation pénible de Trébosc, ils estimèrent que, repoussé par sa clientèle, celui-ci travaillerait pour eux à meilleur compte. Et que d'ouvrage!... Les chais, les bureaux, les loge-
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ments, il fallait tout construire ou réparer. Trébosc fut (lonc appel»*.
A la boutique de la rue Courte, on ne parla plus que de fêtes prochaines, des promenades qu'on ferait avec Alary. Clotilde s'acheta des souliers, dont elle avait besoin depuis un mois ; Lucie s'acheta, pour le printemps qui s'ouvrait, une robe d'indienne gris cendre, dont elle avait grande envie depuis l'annt'e dernière.
C'était fin mars. Le soleil du matin rayonnait, joyeux et fort, sur la ville bourdonnante ; Trébosc devait aller prendre ses niesures chez les négociants en vins. Au moment où il partait, ses outils' sous le bras, Clotilde le retint au bord du trottoir, pour lui réitérer ses recommandations,
— Tu sais, dépèclie-toi... Quant au prix, sois raisonnable, puisque tu auras de quoi t'occuper pendant une saison.
— N'aie crainte, ma poule.
11 s'éloigna avec un air d'importance, toisant les gens qui baguenaudaient de-ci de-là. Pécaïré t Un quart d'heure plus tard ,
Clotilde vit revenir son homme dun pas dolent, la tête basse.
— Eli bé, qu'as-tu ?...
— Ils ne veulent plus s'installer... Ils m'ont raconté des histoires... Ab ! c'est-à-dire qu'ils ne veulent pas de moi.
Clotilde, toute pâle, dut s'appuyer à l'établi pour ne pas tomber ; Lucie murmura d'une voix sombre :
— La calomnie continue son œuvre de mort contre nous. On veut nous chasser d'ici.
— Oui, ma lille, tuas raison... Je n'inspire plus confiance à personne.
Trébosc jeta dans un coin ses outils désormais inutiles. Puis, se frottant le visage, que la colère brûlait, il ajouta :
— En été, les misères sont moins dures.
— C'est vrai, mon pauvre Trébosc, les beaux jours de l'été vont venir.
En mai, de fortes pluies tombèrent, des gelées consumèrent les bourgeons des vignes. La bourrasque vint à plusieurs reprises, sur la cùle languedocienne, tourmenter les étangs
et les marécages qui exlialeiil la lièvre. Et dans la ville, dans les villages étonnés, la mort bientôt s'acharna. Aussi les menuisiers eurentils beaucoup d'ouvrage avec les cercueils. Seulement, les menuisiers sont un peu des artistes, surtout dans les villes^ et ils ne prisent guère cette occupation funéraire. A Coulobres, ils renvoyaient la clientèle à Trébosc, lequel n'avait pas le droit de se montrer difficile. Chaque jour donc, celui-ci confectionnait une bière, ou deux, ou trois ; on le voyait passer dans les rues, sa boîte de frêne ou d'olivier sur l'épaule, et on riait, on se moquait. Peu lui importait, à lui. Cette i^esogne assurait à sa famille un morceau de pain. D'ailleurs, ses courses à travers la ville lui permettaient d'échanger quelques paroles avec des pauvres tels que lui et de tàter l'opinion publique.
On se lassait de le bouder, dans les maisons du voisinage. C'était trop douloureux de voir, en plein quartier de la Halle, une maison condamnée ; trop pénible de tendre constamment sa volonté pour haïr un homme. On aurait
voulu lui pardonner, mais à la condition qu'il sollicitât pt conquît son pardon par des manièics humbles, flatteuses. ïrébosc, au contraire, s'obstinait à ne pas s'humilier. 11 n"adressait jamais le premier la parole à autrui. Il répondait, tout simplement, sans excès de crainte ni de forfanterie.
En attendant, il jouissait d'un grand repos, d'une sorte de sécuritc. Lorsqu'il n'eut plus autant de cercueils à clouer, il travailla pour les petits ménages qui cherchent, ainsi que des oiseaux venus de là montagne, à s'établiidans les opulents pays de la plaine. II travailla pour les fermes et pour les métairies. On le payait peu. 11 gâtait, dans ces œuvres d'apprenti, sa main autrefois si habile. Il gagnait, au moins, de quoi payer son logement, acheter des planches,, dorloter sa demoiselle qu'il espérait marier bientôt. Cela excitait un peu à rire, dans le voisinage, qu'on annonçât si vite des fiançailles qui, sans doute, n'aboutiraient pas plus que les premières.
De temps à autre, le parquet mandait bi"usquement Trébosc à Béziers. On lui faisait
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subir toujours le même interrogatoire, des reproches, des menaces, sans résultat. Ces voyages lui coûtaient de l'argent, le dérangeaient dans son labeur et ses habitudes. On abusait de son humilité, de son impuissance. On le rendait mille fois plus malheureux que si vraiment il eût commis le crime. Verrail-il jamais son innocence démontrée ? Au fond, personne, sauf Alary et ïabacco, ne lui eût conlié de l'argent à garder. Mais pourquoi donc Alary ne le soupçonnait-il pas ? Avait-il plus de coHU' , plus d'intellig-ence que les autres ? La réalité déconcerte^ à chaque instant . la raison des plus sages. Ainsi, l'homme qu'il soupçonnait, lui, le monstre d'imposture qui seul pouvait être coupable, — ce Gaissial, non seulement pas une voix ne s'était élevée pour le dénoncer, mais encore il jouissait de la considération générale et il réussissait dans ses entreprises.
Caissial étalait sa richesse avec une magnifique tranquillité d'àme. On aurait dit un notable de vieille souche. Chacun le saluait et le flattait, depuis son installation à l'auberge. Quelle godaille, ce lundi de Pâques où Ion pendit la crémaillère, au premier étage, dans la cuisine aux dalles neuves , aux larges armoires ! Caissial, qui n'avait pas invité de grands personnages, parce qu'il ne les connaissait pas encore assez bien, avait invité Jourdan et ses camarades , rien que des hommes. Justine avait servi à table, ne pouvant s'enhardir jusqu'à se croire tout de suite une maîtresse de maison.
Elle blâmait tout ce tapage. Son homme,
SOUS le prétexte de provoquer chez lui un mouvement d'affaires, s'adonnait bien vite aux dépenses.
Ne devait-il pas redouter des envieux parmi les boutiquiers, des rivaux parmi les aubergistes? En tout cas, jalouse de ses habitudes, comme les animaux (jui aiment leurs chemins familiers et leurs g^iies, Justine regrettait la maison de la rue de la Fronde où elle n'avait point de responsabilité. oi!i ils eussent si doucement attendu la mort des demoiselles vSoije (jui ne les auraient pas oubliés dans le testament. Et puis, vieillis eux-mêmes, 1 âme contente, ils seraient remontés chez eux, dans la Cévenno. Là-haut, le pays les eût entourés d'estime et de respect en voyant qu'ils pouvaient se passer de travailler... Justine s'était donc nourrie de rêves, elle aussi.
Hélas ! il ne lui était plus permis, pour se consoler, d'v laire la moindre allusion devant son époux; elle le craignait trop. Néanmoins, malgré la servitude à laquelle il semblait vouloir la condamner, elle aimait cet homme, pour l'autorité qu'il avait su prendre dans la
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ville, [)Oui' los élans de tendresse passionnée et de joie ([u'il montrait après des scènes de colère. Elle ne pouvait, d'ailleurs, au fond de ce crime où il l'avait poussée, aimer que lui. Caissial était vraiment très fort, savant, lors- (ju'il voulait, en manières et en paroles. Il avait su devenir un monsieur, durant ses années de domesticité, auprès des riches, lesquels, tout en se détestant, n'échangent (jue des salutations aimal)les et des caresses.
Le jour où il avait fallu quitter délinilivcment les Sèhe, les ahandonner aux soins d'une certaine Françoise, vieille servante découverte à Béziers, n'avait- on pas afïiché autant de douleur que si Ion se fût embarqué pour rAmérique?... Sur le point de sortir, il demanda à ses maîtresses la permission de leur serrer la main. Celles-ci se lamentèrent alors avec plus d'eti'usion, et les gens du quartier qui s'étaient ameutés au bout de la ruelle, s'imaginèrent un moment que le domestique, lléchissant sur ses jambes, allait soudain rentrer dans cette maison, qui était, ainsi qu il disait, « son berceau dans h' bon pays de la
plaine ». Ah! qu'il jouait bien la comédie/ C'était admirable. Justine, au contraire, n'avait pas la force de pleurer. Elle regardait ces murs paisibles, le seuil si souvent franchi de la porte lourde, la fenêtre de sa chambre, où si souvent elle s'était penchée pour épier la ruelle et la place ; elle regardait les visages désolés de ces demoiselles, elle ne pensait j)liis aux Ti'él)Osc, au vol des vingt mille francs, à l'ien : elle n'avait plus de pensée, dans le désarroi de son àme. Enlin, ils s'en allèrent, en promettant à leurs « bienfaitrices » de venir les visiter toutes les semaines. Sur la place, sur le Quai, des curieux affairés vinrent leur apporter des congratulations au sujet des embellissements de l'auberge. Le jour était beau, un vrai matin de printemps. Des tleurs éclataient aux fenêtres, des oiseaux pépiaient dans leurs cages vertes. Caissial respilait mieux en marchant, comme dans un rêve^ les mains déchaînées tout à coup, trouvant la ville plus animée, meilleure. Il levait le front, un peu à la façon de Trébosc. 11 l'iait, en arrivant à la place de laFarelle, de voir Froussac,
SAINTE-MTOUCHK 273
soi-disant pour ordonner le marché^ disperser les badauds. Justine, un cabas rempli de parures à la main, songeait au jour où elle était venue à Coulobres sans le sou, des bardes pliées dans un foulard. Dès qu'ils lurent seuls à l'auberg-e, ils parlèrent bas. Mais, dans' l'escalier de pierre, sur les murailles, des peintures représentaient des laboureurs conduisant la cbarrue, des montagnards vendangeant les vignobles, des sites de la ville et du pays languedocien : ils regardèrent avec béatitude. Caissial ouvrit les hautes fenêtres. La lumière du ciel entra pure et jeune. Puis, Caissial. droit au milieu de la cuisine ainsi qu'au milieu d'un cbajiip où il allait semer son or; se planta, les poings aux hanches, et il considéra sa femme avec orgueil.
— Eh bien, la petite! Nous y sommes, je pense?
Il ouvrit ses bras robustes, et la femme, vaincue par le maître, sélança pour l'embrasser.
— Allons, nous recommençons notre vie.
Justinasse... 11 faudra se dégourdir.
214 SAUSTE-ISITOTJCHE
— Oui, Caissial...
Elle sentit qu'en se résignant à ses volontés, si elle pouvait, elle serait heureuse.
Pécairé\ Maintenant, depuis six mois qu'ils habitaient l'auberge, Caissial n'avait plus de ménagements pour elle. Il vivait glorieusemont, comme un roi dans un palais. Les clients, chaque semaine, affluaient en plus grand nombre aux Deux Pigeons, oh chacun, il faut le dire, mangeait et buvait tout son soûl, dans la sonore salle à manger que décoraient dos peintures de chasse.
Bientôt les Caissial ne suffirent plus, eux seuls, à l'ouvrage. Ils durent embaucher une domestique. Le maître choisit la petite bonne joufflue qu'il taquinait naguère en compagnie de Jourdan, Maria, une montagnarde de leur Cévenne, qui lui rappelait, avec son corps abondant et trapu, les rochers et les maisons de là-liaut. Justine n'aurait jamais songé à cette montagnarde : elle se méfiait trop des femmes de son pays, rapaces et menteuses. Le maître se moqua de ses alarmes. Et de peur de lui donner une idée que la jalousie
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suggérait peut-être en elle seule, la tentation (le Fadultère, Justine se résigna.
Ce samedi, jour de marché, pendant que les écuries se remplissaient de carrioles, pendant qu'à la salle à manger retentissait un vacarme de rires et de fourchettes, Justine, au travail depuis l'aube, se fâcha finalement de la mauvaise humeur de son mari.
Celui-ci faisait le seigneur, les mains derrière le dos. Plus rien dans son costume ne rappelait la livrée du domestique. Plus de casquette à rubans, plus de gilet à carreaux bariolés. La semaine, il portait la chemise en couleur des gens de la campagne, un habit de velours, des pantoufles en tapisserie. Il allait tête nue, les manches retroussées, parcourant les salles, montant et descendant l'escalier, pour le plaisir de surveiller son monde, de montrer sa face rasée, bien portante et rieuse. 11 tâchait de faire oublier sa condition récente, en discutant avec des vignerons sur les cultures. Il tâchait de paraître le notable cossu qui court le cotillon, pour prouver qu'il a dos moyens. Si les
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clients^ à table ou dans les couloirs, plaisantaient Maria, sa servante, il la plaisantait aussi. La fille, heureusement, considérait comme trop haut pour elle le patron d'une auberge si achalandée, de sorte que personne n'aurait compris les alarmes de l'épouse.
Malgré son bonheur, Caissial tempêtait pour la moindre chose. De quoi pouvait-il se plaindre aujourd'hui? La ménagère, un tablier de toile aux reins, les bras nus, s'agitait sans relâche auprès du feu, dans la grasse fumée des viandes et des soupes. Mais elle s'en fut chercher des bouteilles de vin dans leur réserve particulière, au fond delà cuisine. Le nombre lui en parut beaucoup diminué. En revenant, elle trouva Caissial debout, comme endormi, les mains derrière le dos, devant la table jonchée de morceaux de pain et de légumes.
— Eh bien! fit-elle sur un ton d'amical reproche, dis-moi, notre vin de l'office a baissé... C'est ça! moi je m'épuise à l'ouvrage, et toi tu dépenses !
— De quoi? répliqua-t-il, choqué d'une telle audace. On ne , peut plus s'amuser,
SALVIE-MTOUCHE 2ii
HuiinLcnanL !... Celle nuit, j'ai réveillonné avec les camarades, le vin a baissé : ça se comprend de reste.
— Qui a payé?
— C'est moi, c'est toi... nous autres, parbleu !... Tu ne comprends pas qu'il faut savoir dépenser pour amorcer la clientèle des jouisseurs et des prodigues ?
— Je vois que, sans t'en douter,, tu vas à la folie,, à la ruine !... Ab ! mon Dieu ! ce que j'avais prévu arrive... Voilà le malbeur cbez hous^ dans une maison qui était neuve, oi^i tu avais promis de recom.mencer une vie bonnête et bonne!...
— Allons ! ne déterre pas cette histoire des Sèbe qui est déjà si lointaine!
— Tais-toi, malheureux!,..
Après avoir bésité une seconde, elle ajouta soudain, avec emportement :
— Est-ce donc l'argent qui l'a corrompu?
— En voilà des imaginations!... D'abord, est-ce que je ne suis pas le maître!
— Pas tout seul... Moi aussi, je commande, cl je te le ferai voir !...
278 SAlNTK-MTUUCHh:
— Hein? quoi?... Mais tu oublies que c'est moi qui t'ai sauvée de la misère! Sans moi, tu aurais été servante toute ta vie !.. .
Elle ne recula points hardie, ses liras nus prêts à parer un coup.
— Je n'oublie rien. C'est toi qui es une bete sans cervelle!... Au lieu de te contenir, tu te relâches dans les tètes où, quelque jour, ne sachant plus ce que tu dis, le secret, notre secret t'échappera !
A ces mots, Caissial s'avanya, niontra les dents, comme un dogue. Soudain il s'arrêta, la face contractée par un pli de dédain.
Il craignit, en sa prudence d'autrefois, de crier trop fort, s'il s'abandonnait à la rancune, et de compromettre sottement avec des injures une existence qu'il voulait heureuse. Justine se tut, troublée par le mépris de l'homme plus que par sa fureur. Il s'avança de nouveau, lentement, s'efTorçant cette fois de rire, de plaisanter de bonne grâce. Ses mains brutales se firent caressantes. Déjà il touchait sa femme, lorsque des rouliefs. qui
SAliNlK-MTOUCHK 279
sortaient <le table, poussèrent familièrement la porte de la cuisine.
— Et qu'est-ce que vous avez à crier comme ça? On vous entend de la salle à manger.
Justine, aussitôt, essuya du bout do son tablier les gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues. Caissial, fanfaron, répliqua :
— Les femmes sont le diable... Est-ce que vous en avez, vous autres, des femmes?
— Pardi ! même qu'elles voudraient porter les culottes !...
— Eh bé ! la mienne, elle voudrait que je reste tout le jour à surveiller la maison. Il faut bien que je me repose et que je me promène un peu !
— Bah ! ne fais pas s'inquiéter une si jolie femme !
Se bousculant, comme des taureaux qui sortent de l'étable, ils descendirent en bande l'ample escalier de pierre.
Justine, malgré se^ tristesses, s'était remise à la besogne. Gaissial, au bord de la table, demeurait taciturne, les mains dans les poches.
Embarrassé par le silence, il grommela :
— Une jolie femme... oui! une fenune qui n'est plus jeune!.,.
Et il déguerpit, afin d'éviter des discours qui auraient pu dégénérer en querelle.
Caissial s'éloignait de son épouse, comme un cheval qui n'a plus faim du même pâturage. Elle était bien seule, maintenant. Tout le poids du crime lui restait, puisque l'homme paraissait si aisément s'en délivrer. Une épouvante la saisit. Pour la première fois, elle éprouvait, elle qui dès son jeune âge avait pourtant vécu sous les ordres d'autrui, l'humiliation de n'être qu'une chose nécessaire et méprisée.
Comment aurait-elle pu savoir que déjà, dans leur quartier, on s'occupait de son ménage? Les voisins observaient son auberge. Ils remarquaient les sorties fréquentes de Caissial, pendant le jour, et ses fêtes nocturnes, quand toutes les fenêtres du premier étage, sur la place, brillaient de lumières.
Caissial, chaque après-midi, allait chez Jourdan s'amuser. Là, il buvait bien à l'aise.
jouait avec frénésie. Les passants constataient son inconduite. Évidemment, le bonheur lui tournait la tête, à cet homme, si bien que Froussac n'osait guère plus le fréquenter. Car un ruiné, ra ne porte pas la ciiance. Les grincheux, les superstitieux prédisaient de toutes parts que cette funeste auberge des Deux Piyeons causerait le désastre de Caissial, comme elle avait causé celui de ses prédécesseurs depuis cinq ans.
Fi'ousçac avait repris son bavardage 'le tous les matins chez Trébosc.
Oïj ce jour de septembre, pendant que la population s'occupait aux vendanges par la campag-ne, il entra, mystérieux, insinuant, ciiez son vieux camarade.
— Tu ne sais pas, Trébosc?... Il y a eu, hier soir, une farandole de disputes et de batailles à Tauberge. Cet homme se détraque.
— Que diable viens-tu me parler de ces gens- là !
— Tu seras toujours le même ! Voyons, pourtant, cet homme doit l'intéresser... S'il t'avait gardé chez les demoiselles Sèbe, il
284 SAIME-NITOLCHK
t'aurait couvert de son autorité, tu aurais pu te défendre.
— Ali rà! que viens-tu me ral)àcher?...
— Ne fronce pas le sourcil comme ça.
Enfin, écoute... Hier soir, il y a donc eu une farandole à l'auberge: Justine est sortie sur la place de la Farelle en criant, en pleurant, et on dit qu'elle ne voulait plus rentrer auprès de son patron.
Trébosc s'arrêta de mesurer ses planches. Doucement, il se tourna vers Clotilde, pour connaître sa pensée.
— Ces montagnards, dit-elle, ne feront pas long feu à Coulobres. Leurs maîtresses de la rue d^ la Fronde verront quelle créance on doit accorder à la parole de ces domestiques.
— A cause d'eux, ajouta Trébosc en joignant ses mains, la calomnie pèse toujours sur moi. Encore, je suis heureux que les demoiselles Sèbe ne veuillent plus entendre parler de cette affaire... Mais crois-tu, Froussac,, qu'il n'est pas ennuyeux de se déranger si souvent de son ouvrage pour se rendre à Béziers et y répéter chaque fois les mêmes
SAINTF.-.NITOUCHK 283
choses ? Je ne puis pas m'y habituer ; chaque iois, hi torture est nouvelle... Non, vois-tu, la ville a pris son parti de me croire le coupable : elle m'accusera toujours. Le peuple aura beau voir ce Caissial dénué de cœur et de conscience, il ne pensera pas que c'est sur les dépositions de cet homme que le parquet m'a poursuivi et me traque éternellement...
— Je te le disais tout à l'heure, tu dois t'intéres'ser à la déchéance de l'aubergiste !
— Eh bien, oui^ je faisais le fort... Au fond, je l'avoue, la perdition de ce montagnard me fera plaisir. Seulement, ça ne retournera pas de sitôt le pays. Sans doute, quelques personnes commencent à me parler, mais en me regardant de travers.
— Oh ! tu exagères.
— Je n'exagère pas. Les petites gens se régalent de voir souffrir leur prochain, comme les enfants de voir souffrir les bètes...
Le menuisier se remit au métrage minutieux de ses planches, tandis que Clotilde s'en allait à la cuis-ine soigner le fricot de midi.
Lucie était absente. Il manquait à la mai-
son la fraîcheur de son âge, le charme de sa heauté, comme les feuilles à un arhre.
— Où est ta tille, Tréhosc ?
— Chez Tahacco.
— Elle y attend son amoureux, pardi !
— Que veux-tu ! lit Tréhosc en souriant. Avec celui-là, nous ne risquons pas qu'il nous lâche.
— Té! je vais leur souhaiter le honjour. Froussac, traînant ses lourdes halances,
avait à peine disparu que le facteur apporta une lettre. Les Tréhosc furent tout surpris ; l'enveloppe, timhrée par la poste de Coulohres, était souillée de graisse et maculée par des doigts. Le menuisier examinaitla lettre avec appréhension.
— Je m'attends à toutes les lâchetés, tu . comprends, Clotilde!...
Elle lui donna une des aiguilles à tricoter qu'elle piquait dans ses cheveux, sous le honnet. Il déchira l'enveloppe d'une main prudente, et, pendant que sa femme, inclinée sur son épaule, lisait des yeux, il lut à haute voix l'écriture maladroite et grossière, tracée
SAINTE-NITOUCME 2H1
avec une encre mêlée d'eaii^ telle qu'on l'emploie chez les pauvres ou dans les auberges :
« Trébosc, dit Sainte-Nitouche,
» On vous écrit ces quelques mots de lettre pour vous dire que vous passez bien fier dans la rue et que vous oubliez trop vite. Ça fait roug-ir pour vous autres, et pour votre fille qu'on dit qu'elle va se marier avec un nigaud qui est orphelin et qui a des idées d'héritage pour se marier. Mais on vous dira qu'on ne croit pas à ce mariage dans Coulobres, parce qu'il arrivera quelque chose, et que vous garderez votre fille. Votre Lucie, qui est une demoiselle^ croyait qu'on allait comme ça lui donner Jourdan et la boulangerie et la terre qu'ils ont à Saint-Siméon. Mais vous n'aurez rien du tout. Quand vous aurez honte à la fin, vous quitterez Coulobres, et que vows aurez fini de tromper le monde avec vos semblants de misère. Et alors, loin de Coulobres. vous pourrez manger à votre aise, et c'est pour vous prévenir ({uon va vous envoyer cet avertissement. »
288 SAINTR-MTOUCHE
Les deux époux se regardèrent, ébahis.
— Naturellement, dit Trébosc, ce n'est pas signé.
— Je parie que cette lettre vient de l'auberge ! s'écria Clotilde. Et Jourdan a bien pu aider Caissial. Ils se seront mis deux pour commettre une lâcheté... Tu as vu, je crois que le facteur se doutait...
— Est-ce donc bien vrai que nous serons obHgés de quitter notre pays?...
— En tout cas, ne disons rien à notre enfant. La Providence a voulu qu'elle ne se soit pas trouvée là...
— Tiens ! va jeter cette lettre au feu. Clotilde, en saisissant le papier poisseux,
serra bien fort les mains de Trébosc.
— Ah ! mon homme, que de misères !... Une rougeur lui monta aux joues, et ses
yeux éplorés regardèrent le ciel, parle vitrage sans rideaux.
Trébosc maintenant clouait une bière. Car, depuis le printemps, il était resté celui des menuisiers à qui s'adressaient de préférence les familles des morts. On entendait, des bou-
tiques voisines, ses grands coups de marteau...
— Ton père travaille, dit Tabacco à Lucie, 11 est le modèle des hommes.
— Et vous ?
— Oh ! moi, je ne suis qu'un égoïste. Tabacco, juché sur sa haute chaise, derrière
le comptoir, considérait patiemment la demoiselle, qui s'était assise le dos à la porte de la cave, dans un coin où elle ne gênait pas le va-et-vient de la clientèle. Chaque matin, Alarv venait acheter son tabac, et les deux farauds se rencontraient dans la boutiquette, sous la surveillance du vieux camarade qui se divertissait de leurs galanteries.
Tout à coup, au lieu du jeune homme, ce fut Froussac qui entra. On était partout si accoutumé aux visites du peseur public qu'on ne se dérangeait pas plus que lorsque se présente un de ces chiens vagabonds qui vont de cuisine en cuisine quérir pâture. Pourtant, ce matin, il paraissait très ému.
— Vous ne savez pas ! dit-il, vous ne savez pas !,.. Caissial et Justine sont en train de se séparer. Uy a eu, hier soir, une scène terrible.
290 SAlNTE-iMTOUCHE
Et Fronsac allait, de bon cœui% raconter la querelle des Caissial, l'enrichir de péripéties et de conséquences. Tabacco l'interrompit :
— Nous savons... D'abord, ça ne nous intéresse pas, les affaires de ton aubergiste... Ça ne nous intéressera que le jour.-..
Tabacco s'arrêta stupéfait, épouvanté d'avoir pu bavarder ainsi.
— Le jour?... répéta Froussac anxieux.
— J'ai trop remué ma langue... Nous parlerons quand la chose arrivera, et ce sera bientôt.
— Par exemple !... Tu crois donc toujours que Caissial est coupable ?
— Je n'ai jamais dit ça, canaille !... Si tu vas raconter quelque chose, je ne te reçois plus...
— Allons, ne temporle pas... J'avais cru comprendre^ à tes airs... Pas vrai^ Lucie?
— Je ne sais pas, balbutia la demoiselle, consternée chaque fois qu'on évoquait le crime.
— Té! voici notre faraud! dit soudain Tabacco, dont la figure eut un frémissement de joie.
SALNTE-NITOUCHE ^91
— Le voilà! le voilà!... Ali! mon brave, tu parais engraisser, depuis que tu te maries avec Lucie Trébosc !
Froussac lui frappait sur le dos, de sa main rude. Alary laissait l'aire, bien que confus d'entendre annoncer si hardiment la nouvelle d'un mariage qu'on nosait pas encore décider en famille.
— Allons ! que je ne vous dérange pas!... Froussac partit en riant vers une autre
boutiquette.
Alors, le jeune homme, si modeste en sa longue blouse débéniste, s'approcha de la demoiselle. Il se pencha sur son visage blond, qui mettait là, dans ce coin de pénombre, un peu de lumière. Ils parlaient bas, disant toujours les mêmes choses, pendant que Tabacco, le cœur baigné d'une félicité chaque fois plus abondante, les contemplait.
— Avez-vous bien tiavaillé, ce matin ? lui demanda Lucie.
— Très bien.
— Que faites-vous de beau?
— Une chambre en palissandre pour les
millionnaires qui se marient, vous savez?...
— Oui... Ceux-là seront heureux, puisqu'ils ont trouvé, en naissant, toutes les facilités de vivre.
Alary la regardait, avec le désir qu'elle partageât ses espérances. Il la frôla comme par mégarde, en se baissant un peu encore.
— Les pauvres, dit-il, peuvent être plus heureux que les riches, parce qu'ils ne prêtent pas à l'envie. Ils gagnent leur pain ; et l'amour, c'est leur récompense.
Lucie aurait souhaité qu'il parlât de nouveau. Elle s'avançait autant qu'elle pouvait, elle lui offrait son épaule, afin qu'il pût s'y appuyer peut-être, et la toucher de ses joues, près des lèvres.
Tabacco, ses yeux fixes ombragés" par la casquette, écoutait la musique de leur ramage. Il souriait, oubliant ses chiens, la plaine vaste à laquelle il pensait chaque jour, depuis que la chasse était rouverte.
Mais, du haut de sa chaise, il aperçut au dehors Jourdan, qui rôdait dans la rue, tout proche. Il s'élança d'un bond, ne s'arrêta que
SALNTK-.MTOUCIIE 293
sur la porte, pour la barrer de son corps. Les amoureux, occupés d'eux-mêmes^ ne firent pas attention qu'il les laissait seuls, dans leur coin de pénombre.
Jourdan, cette semaine, s'étant iiasardé deux fois dans laboutiquette, deux fois n'avait rencontré que Plaisance. N'avait-il pas eu l'indiscrétion de se présenter aux heures oii il comptait surprendre Lucie avec son g-alant ? Ce matin, il ne voulait pas les manquer. Pourquoi ? Quelle malice le poussait ?
Cette fois, pour s'enhardir, il s'était d'abord promené dans le voisinage, tantôt bavardant avec les maraîchères, tantôt interpellant Rose' la méchante, non loin du trottoir de la menuiserie. Dès qu'il apercjut Tabacco, il hésita. Puis, emporté par sa présomption, il piqua droit sur la boutiquette. Tabacco, solide, les mains derrière le dos, ne bougeait point. Jourdan dit bonjour, s'insinua pour entrer.
— Où tu vas ? gronda le bourru. Dans ton intérêt, n'insiste pas.
— Pardon ! un débit de tabac est un établissement public.
21)4 SAINTE-NIÏOUCHE
Jourdan essaya crébranler la masse pesante qui obstruait la porte. Tabacco, alors, sans remuer les pieds, empoigna violemment le jeune homme, et, l'ayant soulevé comme un enfant, le déposa en face de lui, sur le soupirail grillagé de la cave.
— Ne fais pas le malin, vois-tu ? ou je t'applique mes doigts en pleine figure. Va te plaindre à qui tu voudras, ça m'est égal... Tu n'entreras pas !
Jourdan reculait, s'éloignait en grognant. Son visage bilieux et mal rasé se contractait de rage. Ses yeux louches et bas épiaient alentour les gens et les choses. Il se gardait bien d'élever la voix. Ce Tabacco faisait peur. Les marchands et les ménagères s'étaient assemblés curieusement : aucun n'osait prendre parti.
Les deux farauds, au fond de la boutiquette, n'avaient entendii que la rumeur dune de ces batailles qui se produisent parfois entre des marchands rivaux. Ils se caressaient les mains. Alary trouvait la demoiselle délicate et distinguée, vraiment la fée de ses rêves.
SALNTE-NITOUCHE 295
Elle, qui s'était habituée à sa fip:ure pâlie par l'ombre de l'atelier, l'estimait pour la douceur de sa personne autant que de son cœur. Elle l'aimait avec un peu de respect^ et aussi avec le désir qu'il devînt auprès d'elle plus beau.
A la vue de Tabacco, ils se séparèrent comme à regret. Lorsque Alary eut disparu, Lucie se leva.
— Eh bien, lui demanda Tabacco^ es-tu contente ?
— Très contente. . . 11 aurait pu rester davantage, n'est-ce pas ?
— Ah! la coquine!... Allons, va-t'en, toi aussi : tes parents doivent t'attendre.
Elle partit, à son tour, d'un pas léger. Et là-bas, du comptoir, Tabacco, les mains jointes, la regarda sortir en souriant.
Ce dimanche, un peu avant la messe des boutiquiers cossus, les Caissial s'en allaient, cirés et brossés, reluisants comme des meubles, rendre visite aux demoiselles Sèbe. Celles-ci avaient appris, à Castelsec, parmi les vendangeurs du domaine, les débordements de leur ancien domestique ; aussi, Tattendaient-elles avec anxiété. Assises dans la salle à manger, au frais des rideaux blancs qui cachaient la ruelle, les mains sur les genoux, elles se regardaient, préparant des remontrances convenables, s'interrogeant sur ce qu'il fallait dire ou ne pas dire. Car c'était un maître maintenant, Caissial, un libre ci-
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toyen de Coulobres, un notable : il fallait le ménager.
Soudain, au milieu du silence, le marteau de la porte résonna, dans la profondeur de la maison.
— Ail ! mon Dieu ! les voilà ! . . .
La vieille Françoise alla ouvrir sans liàte, en se mouchant à plusieurs reprises pour faire durer, par malice, par jalousie de servante envers des serviteurs émancipés, la peine de Fattente.
— Ces demoiselles sont là, qu'elles vous espèrent...
Les Caissial s'avancèrent en minaudant, avec de belles façons ; mais bientôt un air d'inquiétude ou de malaise les déconcerta : leurs maîtresses levaient le front à peine.
— Bonjour ! fit Justine un peu tremblante, il n'est pas arrivé de malheur, ce matin?
— Hé! fit Caissial qui, à force d'orgueil, recouvrait son assurance, comment vous allez ?
— Bien. Mais vous autres?
s A l.M'E-MTO L( : 1 1 C 2\)^3
— Toujours la même chose.
— Oui... Savez-vous ce que nous avons appris, cette semaine ?
— Quoi ! que nous faisons mal nos affaires, je parie !
— Pire!... On nous a iliL que toi, tu <l('laisses ton travail pour aller courir avec des i^arçons. Pauvre! tu vas te ruiner... Vois-tu. quand nous vous prédisions que vous vous perdriez dans une auberg^el... Nous vous parlons ainsi, par devoir, Caissial... J'aurais honte de te répéter les choses laides qu'on nous a apprises, et je pense bien d'ailleurs que, si tous ces cancans disaient la vérité, vous rougiriez de franchir le seuil de notre porte...
— Ça^ vous avez raison, mademoiselle Marie... Tout de même, qui a pu inventer des horreurs pareilles ?... On a des envieux, quand on éclipse tant de monde I
— ^ Qui donc?
— Ah ! mon Dieu, des gens qui veulent se venger, qui venaient ici autrefois et que je ne regarde plus.
— J'ai peur que tu te trompes.
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— Oh ! pas du tout... Tel demandez à Justine.
Celle-ci faiblit davantage, devant les mensonges de son homme qui aurait bien voulu rejeter sur elle l'ennui de la discussion,
— Oui, soupira-t-elle, tout ça est malheureux...
Triste et sans forces, elle se détourna vers la rue. Caissial s'agita, désespéré.
— J'ai donc commis des crimes? demandat-il d'une voix qui sonnait presque la révolte. Est-ce que tout le monde m'en veut?
— Non, personne ne t'en veut. Mais, voistu? il ne faut jamais céder aux tentations : sinon, c'est fini, on est perdu.
— Je le sais...
Il feignait de s'attendrir, le roué.
— Allons, reprit Mlle Marie, tandis que sa sœur Claire dressait un doigt vers l'église dont les cloches sonores appelaient les fidèles ; allons, partez, vous seriez en retard.
— Dépêchons-nous, Justinette.
Il lui tardait, à Caissial, de respirer l'air libre de la ville. Il salua donc et sortit, pro-
mettant à ces demoiselles de revenir les visiter pendant la semaine, promesse qu'il ne tenait jamais. Derrière lui, Justine rajustait les brides de son chapeau.
Sous la halle, Caissial ne put contenir son impatience. Il poussa Justine du coude et g-ronda :
— Eh hé, tu fais du propre!... As-tu juré de me perdre? Tu n'as rien su dire pour nous défendre.
— Que veux-tu !... un rien me trouble. D'ailleurs, tu vois bien que tout le monde te blâme.
— Est-ce que ça les regarde, ces dévotes?
— Ne crie pas si fort.
— Ah ! tu vas voir, à la maison !...
— Plus de querelles, je t'en supplie... Je souffre trop de cette vie d'enfer... Ah ! que je le maudis, cet argent !... Si tu me bats à la maison, je m'en irai... Cette fois, je n'aurai plus peur de faire de l'esclandre.
— Où irais-tu, sotte?...
Il haussait les épaules, très fier. Mais il fallait marcher vite, saluer à droite et à gauche
les boutiquiers, dont quelques-uns se gantaient devant leurs portes. Les camarades de Jourdan, rassemblés sur le trottoir de la boulangerie, plaisantaient tout bas, au sujet do la belle Justine (jue son débauclio de mari conduisait régulièrement à la messe.
— Bonjour, monsieur Caissial!... Bonjour madame Caissial !...
— Bonjour, bonjour ! . . .
M. l'aubergiste ùtait son chapeau; Justine, (jui se dandinait, aussi élégante que la patronne de l'Hôtel du Commerce, saluait de la tète. Et boum !... patibouni !... boum!... les cloches balourdes sonnaient dans le soleil.
Malheureusement, certains des boutiquiers avaient surpris au passage quelques paroles des époux Caissial. Et Ion s'entretint, sur la placette, du désaccord de ces montagnards. Gin este elle-même, si indulgente aux dissipations des amis de Jourdan, finit par s'apitoyer sur le sort de Justine. Mais, lorsque l'ancien domestique vint à la boulangerie, ellen'eutpas le courage de le questionner sur les misères de son ménage, encore moins de le morigé-
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nor, surtout devant son lils qui, no voulant plus s'inquiéter, passait son temps à jouer, à boire du vin et à soigner sa pipe. D'abord, on ne parlait pas facilement à M. Caissial : il avait toujours raison et n'agissait qu'à sa guise. Gineste redoutait que 'dans tout ce désordre, l'auberge des Deux-Pigeons ne retirât sa clientèle à la boulang-erie.
A quelques jours de là, un malin, elle rencontra Justine au milieu de la halle, dans le brouhaha des marciiands et des ménag-ères. Aussitôt elle l'entreprit :
— Téî ma pauvre, que jeté dise!... Enlin, on dit que tu te disputes avec ton mari... Oui, on dit que ça lui plait de faire la noce et que toi, tu ne peux pas l'en aller...
— Je ne comprends pas.
— Pourtant, tu dois savoir. Je ne sais pas, moi...
— Ne crie pas si fort, laisse-moi partir, té !
— Non, que diable !...
Gineste la raccrocha par le panier, si passionnément que Justine, pour la satisfaire, crut prudent de s'expliquer un peu :
— Eh bé, oui, mon mari gaspille trop... Ali ! mon Dieu ! comme il est devenu ! Quelles mauvaises habitudes il a prises au dehors!...
— Au dehors?... Et à sa maison?
— S'il continue, je le, planterai seul dans son auberge... Avec mes bras, grâce à Dieu, je gagnerai toujours mon pain.
— Oh ! non... Tu ne feras pas ça !
— Non?... Nous verrons!...
Justine brusquement s'échappa, laissant là, au milieu de la halle, la commère estomaquée. Les marchands chuchotaient entre eux, à l'abri de leurs étalages. On prédit la faillite des Caissial, leur rupture prochaine.
Gineste montra jusqu'au soir une humeur exécrable, même contre son lils, qui ne songeait pas, le fainéant, que si sa mère mourait demain, il serait forcé de fermer boutique. Ce malheur mystérieux des Caissial lui fit du chagrin, la tracassa comme une maladie. Ah! ces hypocrites de Trébosc et de Tabacco devaient se régaler maintenant ! Est-ce qu'ils finiraient tout de même, les Trébosc, par remonter sur l'eau? Pardi ! avec leurs manière de sainte-ni-
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touche, ils s'arrangeraient quelque beau matin pour faire accroire dans Coulobres que Jourdan lui-même avait contribué à leur crime.
Le lendemain, Gineste erra devant Tatelier de menuiserie. Les mains aux poches du tablier^ la face ardente parmi ses deux foulards, elle s'arrêta sur le trottoir, pour tousser, cracher, hum! hum!.,, et provoquer ses ennemis. Clotilde et Lucie étaient absentes. Trébosc rabotait des planches, en tournant le dos. Gineste toussa plus fort, à plusieurs reprises, puis, furieuse de n'avoir troublé personne, elle s'éloigna.
Où diantre rôdaient les femmes Trébosc?
/ Ne seraient-elles pas allées chercher le trésor qu'il avait peut-être enfoui dans la campagne, au coin d'un chemin?... Juste, sous la halle, Gineste les rencontra. Elle fut si étonnée qu'elle ne sut rien dire, fila dare-dare. Clotilde et Lucie venaient précisément de choisir un échantillon d'étoffe dans la boutique voisine de la boulangerie. Jourdan l'annonça tout de suite à sa mère. Les camarades s'indignaient
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de raudacc de cette Clolilde qui dépensait beaucoup.
Les femmes Trébosc étaient si contentes qu'elles avaient à peine remarqué, en passant, la mère de Jourdan. La veille, les fiançailles de Lucie avaient été décidées, en présence de Tabacco ; ses parents désiraient l'apprendre sans retard au voisinage, en aclietant les parures de la noce.
— Jamais, dit Clotilde, on n'aura vu notre fille plus belle.
— Oui, insinua Trébosc, je crains seulement une recrudescence de calomnie.
— Nous en avons assez, de penser à la calomnie !... D'ailleurs, c'est Tabacco qui offre le trousseau à notre fille.
— Ah! repartit Trébosc, il faut que notre voisin nous estime, je vous assure !,..
Les Trébosc, comme des innocents, riaient pour des riens, le cœur gonflé de joie. Le soir, de bonne heure, la nuit se parsema d'étoiles, une nuit sereine, où bientôt régna la lune éblouissante comme un bouclier d'argent. Le parfum des vignobles arrivait par l'avenue du
Quai, dans la l)rise. Les heures, au clocher noir, très haut, sonnaient claires et gaies. Lucie entendit se promener des hommes sous la halle. Elle reconnut sans émotion la voix de Jourdan, Puis le grand silence de l'omhre se posa sur la ville, et la jeune fille s'endormit paisihlement, tandis que la lune emplissait de lumière toute la chamhre.
Trébosc, le matin, se leva moins tôt que de coutume. Comme il ouvrait la porte, il aperçut des gens qui chuchotaient, sur le trottoir. Que lui voulait-on encore? Il était si habitué aux alarmes qu'il ne se déconcertait plus guère .
— Eh bien, que cherchez-vous? demandat-il.
— Rien ... Té ! regarde ! . . .
Sur les amples volets de la devanture, de grosses lettres maladroites étaient tracées à la craie. Le menuisier, à la clarté de l'aurore, lut ces lignes, pendant qu'autour de lui, stupéfaits encore, les badauds répétaient tout bas :
« Les Trébosc feront une belle noce avec l'arsrent des demoiselles Sèbe. »
— Est-ce possible!,., gémit Rose la méchante, qui se plaignait de tout à la moindre occasion.
Trébosc avait frémi. Immobile, sans force devant les gens qui l'observaient, il regarda longuement cette souillure; puis, il haussa les épaules et dit :
— Que voulez-vous ? Je ne puis rien contre des lâches. Allons, qu'inventera-t-on de nouveau ?
Pendant que ce petit peuple se dispersait, les uns plaignant Trébosc d'expier si durement sa faute, les autres commençant aie défendre, il rentra chez lui. Bientôt le boucher Guillaume, qui ricanait derrière sa toile, le vit revenir d'un pas résigné ; et, patiemment, le pauvre menuisier essaya délaver, au moyen d'une éponge, les volets de la devanture. Mais il eut beau tremper l'épongé dans le ruisseau, frotter, mouiller les volets, la craie résista. On pourrait longtemps lire Toutrage.
Le jour d'automne s'éveillait dans une splendeur d'azur et d'or. Ce samedi, jour de marché, les boutiques au aient de la chance :
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car les villageois, qui se félicitaient de leurs vendanges, paieraient leurs dettes et achèteraient beaucoup.
Dès le premier mouvement de la ville, on entendit du tapage à la boulangerie. Ce n'était pas une rumeur de travail : Jourdan et ses camarades se disposaient à partir pour un grangeot, oii jusqu'au soir ils feraient ripaille, au milieu des champs. Le chapeau surloreille, le cigare à la bouche, ils gesticulaient, interpellaient sans vergogne les passants,, tandis que Gineste préparait dans deux paniers des bouteilles de vin et des vivres.
Sous la lialle^ les vendeurs apparaissaient endimanchés, surtout les femmes. Celles-ci portaient des tabliers blancs; celles-là, des manchettes nouées de rubans. Toutes, brunes ou blondes, reluisantes dun récent savonnage, vantaient leurs marchandises aux paysans, qui étaient flattés qu'on les priât si gentiment.
La rue Courte scintillait de soleil, dans sa paix ordinaire. Les Trébosc entouraient Tabacco, pesamment assis sur son banc de bois, et lui montraient l'échantillon de la robe, quon
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avait choisie la veille. Doucement, Clotilde se playa auprès de lui. Lucie, dans l'eliusion de sa joie, se . permit de s'appuyer sur son épaule, et il respirait le parfum de ses cheveux, riialeine fraîclie de sa bouche. Il se taisait, ne savait plus dans quel pays d'amour on se trouvait en famille.
— Ah! ah! proféra soudain une voix bonasse, on va vous l'admirer, votre demoiselle !
Froussac s'approchait, le curieux. On lui montra l'étoffe, et, dans les dispositions où chacun était d'espérer le bonheur, on lui demanda son appréciation.
Tout à coup, une clameur s'éleva de l'avenue du Quai, où les marchands de châtaignes avaient rangé leurs sacs énormes.
— Qu'y a-t-il donc?... fit Froussac qui se dressait, flairant aussitôt quelque drame.
Il courut vers une multitude qui s'avançait avec fracas.
Sur les marches de pierre, auprès d'une fontaine, il aperçut Justine Gaissial. La montagnarde marchait en fureur, criait, le mou-
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ciloir il la ligure, le front blessé. Froussac, haletant, jouant des coudes parmi les badauds, parvint jusqu'à elle et lui prit les mains.
— Hé bé, donc ! Qu'avez-vous... de provoquer un attroupement pareil, en plein samedi ?
— Rien, rien... Laissez-moi passer. Je ne veux plus rester avec ce voleur !... Je ne veux plus !.,.
— Quoi ?... Qu'est-ce qu'elle dit ?...
La foule entourait la femme Caissial avec des cris et des lamentations, la poursuivait partout, sur la place. C'étaient des boutiquiers, des bonnes, des travailleurs de terre, et d'abord des rouliers qui racontaient la tragédie de l'auberge. Et voilà : Caissial, pour payer une dette de jeu, avait pris dans l'armoire un billet de cinq cents francs. Justine, bravement, s'y était opposée. Alors, injures de part et d'autre ; à la fin, bataille. La femme s'acharna comme un démon. Dans la cuisine, devant les rouliers accourus, elle répéta que Caissial était le voleur, et sans céder aux coups de poing qu'il lui distribuait par tout le corps, elle avait
ajouté qu'il s'était servi, pour accomplir son crime pendant la nuit, des outils de Trébosc. L'auberge était donc finie, puisque son patron avait volé les vingt mille francs des demoiselles Sèbe et que le commissaire irait sans doute aujourd'hui même le prendre. Et voilà tout... La foule' augmentait, houleuse, soulevant de la poussière sur le marché, bousculant les étalag'es. Les marchands sortaient de leurs magasins ; les gens affairés survenaient de tous les quartiers, dans une telle confusion qu'on perdit la trace de Justine. Elle avait disparu... Où? Par quelle rue ? Chez ses maîtresses d'autrefois ?... Les femmes se fâchèrent que Froussac et les rouliers eussent laissé la malheureuse s'enfuir, pour aller se tuer, peutêtre ! . . .
Froussac s'était avancé dans la rue Courte, vers Trébosc qui regardait la multitude folle. Froussac gesticulait, riait, sa face mouillée de sueur, ses épaules chargées des balances dont les chaînes traînaient. Il parlait vite, embrouillait ses explications, dans sa joie :
— Ah ! mon Dieu, Trébosc !... C'est ton
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beau jour ! Écoule ! . . . Té ! Justine qui dénonce son mari !
— Que nous veux-tu ? répliqua Tabacco.
— Je ne veux rien. Je dis la vérité... Que ce monde parle !...
Tandis qu'il racontait à la famille, réunie autour du banc de bois, le scandale des Caissial, les flots de la foule se rapprochèrent. M. Garbal, le libraire, ôta son chapeau avec ostentation ; quelques boutiquiers firent un effort pour l'imiter. Ils se taisaient, le front bas ; mais, dans leur vague sentiment de honte, ils se divertissaient un peu, comme au théâtre.
Le boucher Guillaume exhiba, par une déchirure de la toile, sa grosse tète pareille à celle d'un bœuf. Il ne savait plus lui-même s'il devait se moquer encore.
— Té!... grommela-t-il. Trébosc, on ne l'aperçoit plus. Qu'est-ce qu'il fait ?
Trébosc, tout à l'heure, aux paroles de Froussac, aux clameurs de la foule, avait tremblé. Il crut qu'il allait mourir, en cette seconde d'orage, où chacun confirmait son innocence. Il eut un rire brusque, nerveux.
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Sa tète bourdonna. Et lourdement, il s'assit auprès de Tubacco, ne bougea plus, les mains sur la face.
Lucie essayait de le réconforter. Tabacco, ennuyé de tout ce bruit, ne savait que faire, Clotilde pleurait et riait tout ensemble.
Cependant, Trébosc Aoulut se relever, marclier vers sa maison. Le peuple, en un silence profond, l'observait. Soudain il chancela, les mains aux genoux, paralysé peut-être.
— Mon père !... Mon père !... s'écria Lucie.
— Je me croyais perdu jusqu'à la mort, dit-il. Entrons...
Les deux femmes regagnèrent la bonne maison paisible, en tournant le visage vers le mur, pour éviter les regards des curieux. Tabacco et Froussac durent aider le camarade, le porter presque entre leurs bras.
— Je n'aurai plus la force de travailler, dit-il. Je ne croyais pas que la joie put faire tant de mal. Embrasse-moi, Clotilde... Lucie...
Après avoir de nouveau tenté vainement de se mettre debout, il ouvrit ses bras, étreignit de toutes ses forces contre son cœur sa
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femme, sa lille bien-aimces. Froussac, près de la porte, lialetait d'émotion. Tabacco lui-mcme sentit rouler sur ses joues une larme qu'il retira de ses doigts velus, en bougonnant :
— Personne, aujourd'lmi, ne youdra l'avoir outragé, Trébosc...
Déjà, la nouvelle du miracle s'était répandue dans le faubourg- de la gare du Nord, oij Alary ce matin travaillait. Il accourut aussitôt, et, traversant les flots de la multitude qui s'écartait sans rien dire, il entra, tout bouleversé, plus pâle que d'ordinaire. Cbacun s'avança pour lui donner la main. Pour la première fois, les deux fiancés s'embrassèrent. '
Au deliors, la foule s'irritait de ne rien voir, de ne point oser franchir le seuil de cette maison si longtemps maudite. Bientôt groupés le long des boutiquettes, autour de la halle, des boutiquiers disaient avec une sorte d'amertume, agacés et déçus :
— Tout de même, ces histoires de canailles vaudront à Coulobres une réputîition détestable... Vous dites que Trébosc n'a pas volé? Bon, tant mieux !... Si c'est le montagnard.
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qu'on le flanque en prison, et quon nous laisse tranquilles !...
Et, sans soupçonner la force pernicieuse qu'une parole au hasard peut provoquer, ils s'en allaient bavarder dans leurs quartiers, heureux, malgré leurs plaintes, de médire toujours.