ACTE IV
L'amiral me suivait. Alors à la paroi
Saisissant du Sandjac la loque en or tombante :
« Marquis de Santa Cruz, souviens-toi de Lépante!
Et, l'étendard d'Islam que ton bras m'a conquis,
Va le faire espagnol par la gloire, Marquis! ))
Don Alvar, stupéfait, tremblait comme un malade
De le voir tel. Le roi lui donna l'accolade
En s'écriant : « Oui, va, mon vieil aigle marin.
Harponner l'Angleterre à ton rostre d'airain ! »
Et dans ses yeux, c'était elTrayant, tant de joiel
Puis il se tut, comme la faim après la proie,
Nous éloigna, dur, morne, en soi-même remis.
Du temps passa. Je crus qu'il dormait, je dormis.
Soudain, rauque, profond, comme, en haussant la Icrre,
La lave monte, rôde, enfle, et s'ouvre un cratère.
Gronda dans un effort d'Anteus sous Pélion
Un râle humain pareil au sanglot d'un lion.
Quoi! rêvais-je? Il semblait que du fond des cnlraillcs
D'un monde s'arrachât un glas de funérailles !
Je crus qu'autels, palais, murs de marbre et de nuit,
Tout allait s'effondrer à cause de ce bruit *
Redoublant en hoquets de souterrain tonnerre.
Oh! sous quelque écrasant songe tortionnaire
C'était la voix du roi dans la nuit! Mi-vêtu,
Fou, je bondis jusqu'à sa porte, il s'était tu.
La paix dormait dans l'ombre où la lampe décline.
J'entendais seulement des coups de discipline
Tomber, rythmiquement cruels, sur de la chair.
Pas de plaintes. Des coups encor, plus sourds dans l'air
A cause de la chair plus molle, jusqu'à l'heure
De Prime que sonna la chapelle Majeure.
Alors le roi sortit, si spectral sous le vent
Du flambeau, qu'on eût dit un linceul se levant
Non vers le jour, mais vers plus d'ombre qui l'appelle,
Et ce fut un fantôme allant, sous la chapelle,
De la tombe aux tombeaux...
Uu bruit du coté de la crvpte.
Je ne sais rien de plus.
l58 SAINTE THÉRÈSE.
La porte s'ouvre.
Le voici.
Les trois hommes ont reculé. Ils observent Don Philippe, remonte des Si'pulcres. Il est plus blême que tout à l'heure. Il parle, une main au vantail, vers les sépultures.
DON PHILIPPE
Livres morts, je ne vous ai pas lus. Quand on coucha les rois ancêtres sous la nicssc Le prieur sépulcral me fît cette promesse Que je pourrais aux jours d'alarmes et d'écueils DéeliillVer un conseil aux os de leurs cerciu;ils. Tout l'avenir n'étant que le retour d'un cercle. En vain des marbres noirs j'ai levé le couvercle, Nul mot ne s'est forme sous mes yeux anxieux De l'alphabet confus des os silencieux.
U repousse le vantail.
Ah! les élus dans leur bonheur que rien n'abrège Des éphémères soins s'isolent!..
Il va et vient, inquiet, nerveux, aux gestes brefs.
Que le rai -je?
Après quinze ans de feinte aux espoirs obsédants De paix souple, d'orgueil humble, de poings aux dents, Moi qui, tournant mon sceptre à rebours, ferais l'ombre Sur le soleil levant et l'aube au couchant sombre, A qui, vainqueur, par mes chrétiennes Armadas, De Mahomet, Dieu dit : « Oui, tu me secondas ! » Quand je tiens contre l'Ile impie, inique, lâche, La flotte énorme qui fera, si je la lâche, Meute nageuse aux trois mille gueules de fer. Se taire les abois du vent et de la mer; Quand, précédé de mes bons chiens marins, Farnèse \a foncer sur la bête et chasser à son aise. J'hésite! Pourquoi donc, ayant le fer et l'or? Car, j'ai de l'or, quoi que j'en dise. L'Inde encor En abonde. La Flandre, où fut doux Juan d'Autriche, Quand on la serre un peu, suinte comme un fruit riche; Et j'ai dans Aranjuez, à Madrid, souterrain Thésauriseur, scellé de serrures d'airain