‹ Sainte Thérèse; drame. Édition conforme au texte originalChapitre 83 sur 137 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

Un pauvre nid. Suive/ l'ancien lit du torrent. Sans repos, par le val de solitude et d'ombre, Gagnez Olmède oii nos fidèles sont en nombre. Et je vous rejoindrai dans trois jours. Sovez prompts.

L A N o V 1 c E Si vous ne partez pas, Maître, nous resterons.

ERVANN

Dans trois jours, arrachée à la Règle jalouse. J'irai vers vous, tenant par la main mon épouse.

Le divin Paraclet qui des siens a souci 0 Maître I soit sur vous.

LA NOVICE

Et sur elle !

ERVANN

la bénissant d'une caresse

Merci.

Les disciples s'éloignent. Ervann, après un silence, dit :

Non, mon amour, pas plus que ma foi, n'a de doute.

Il se tourne vers le chemin par où il est venu. La croix de bois, sous un coup de hache — le bras du sacrilège n'a été que peu visible — vient de tomber en travers du sentier. Un bruit de fuite et de rires, au fond, dans le précipice.

Croix de mon Dieu! pourquoi me barres-tu la route?

Dii milieu de la scène, il parle vers la croix renversée. Il se souvient, il répète les paroles que Thérèse lui a dites autrefois.

Pieds nus, ayant troqué votre robe aux haillons D'un mendiant, brûlé des torrides rayons Ou cinglé par la neige aux blafardes furies, Chassé des bourgs, logeant dans les léproseries, Près des hideux grabats où votre charité Ne prendra point le mal pas encor mérité. Du pain qu'on vous je^a pour vous seul économe, Vous marcherez dans les opprobres jusqu à Rome... » J'ai fait comme elle a dit, et, lorsque j'arrivai. Je crus baiser le seuil du Ciel à ton pavé, Rome! où la foi de tant de martyrs, et de Pierre,

lôo SAIÎNTE THERESE.

En gouttes de salut ressaigne sur la pierre.

iMais comme a vu Luther, j'ai vu ce qu'en effet,

De la Rome de Dieu, le Dieu de Rome a fait.

J'ai vu l'évêque assis dans la sublime chaire

Mettre l'Absoute en vente et la Grâce à l'enchère.

Prêter Jésus, comme en banque, à gros intérêts.

Pour payer des palais de faste et des portraits

De filles, où Satan rit d'admirer Marie ;

Je l'ai vu, contraignant la Croix à la lûrie,

Achevant le doux signe en geste de fureur.

Faire alliance avec le Turc ou l'Empereur

N'importe! ou les démons des discordes civiles

Pour ravager les champs et rançonner les villes.

Doux passant de Sion ! l'Antéchrist papalin

Met un fei- de rapine à ta manche de lin !

Un jour, Jean Colonna, chef du Sacré Collège

Et cardinal, disant sa messe sacrilège.

Berger, non de l'Agneau, mais du chien Anubls,

Chuchota : Panis es, et panis manebis.

Et, gras de cuisiniers, joufflus de sacristines.

Digérant à Compile et ronflant à Matines,

Les couvents, Augustins, Franciscains, Tiinité,

Faisaient du vœu de jeûne et de pudicité

L'autel, sans redouter la foudre à leur tonsure.

De sainte Goiu-mandise et de sainte Luxure !

Alors, pécheur chrétien, je me suis reproché

L'égoïste rachat de mon propre péché.

Sous l'outrage et les coups, au bagne, à la potence,

Faire au salut d'autrui servir ma pénitence,

Valait mieux que d'aller par de moindres tourments

M'accaparer l'or pur de vos apitoiements.

Donc j'enseignai, criant : « Repentez-vous. Vigile!

Aux carrefours de Babylone, l'Evangile.

J'ai dit la chaire impure et le cloître empesté ;

Et des ongles de vos colères j'ai gratté.

Et du tesson de ma parole vigom-euse,

L'église de mensonge et de honte lépreuse,

Alin que votre Épouse, ô Dieu de vérité,

Reparût dans sa gloire et dans sa pureté !

Rome, puissante, frappe, ou, séduisante, enjôle...

J'ai dit: non! Fers aux pieds, fers aux mains, dans la geôle.

J'ai, pour le Verbe vrai qu'avant moi tu prêchas.

Mangé le pain de boue et bu l'eau de crachats I

Et maintenant j'ai fui. J'apporte à ma patrie

La Nouvelle certaine et la bonne Latrie;

Je vous partage à tous; j'épargne au cœur qui bat

Les impudicités mornes du céHbat;

Et quand, seule colombe en la ville couvée,

L'amante, par celui qu'elle sauva, sauvée.

Me suivra dans ma route et dans votre chemin.

Votre Espagne arrachée à l'eunuque romain

Sera devant l'église instituée en temple

Libre dans le Seigneur, et couple, à notre exemple !

Il monte; il va redresser la croix, afin de pouvoir passer.

Laisse-moi donc aller, Maître! où tu me conduis!

Mais en regardant au delà, devant lui, vers le précipice invisible, d'où montent des rougeurs de fumée et de profonds bruits, sourds encore, il s'arrête.

Prodige! ou vision du vertige des nuits!

Le vaste val se meut et se hausse et se creuse

En compact ondoîment de rougeur ténébreuse,

Et c'est le llux, ici lent fleuve, et là torrent.

D'un mystérieux peuple obscur et murmurant

A qui le craquement des forêts allumées

Fait sous le ciel un ciel de flamme et de fumées.

Et il voit, par le sentier, descendre, en se poussant, en rampant, des formes horribles d'hommes, do femmes, d'enfants, estropiées, hâves, sinislres... C'est comme un grand reptile de hideurs. Et, de là-haut aussi, des cimes de neige, descendent des figures mélancoliques, grotesques, effrayantes, vers le gouffre où les fumées s'épaississent, où les clameurs s'exaspèrent, sourdement encore.

Oh ! haillons de déchu ! lambeaux d'inachevé ! Ces êtres ! . . .

Il recule vers les ruines du temple.

Suis-je fou, Ciel ! ou si réprouvé

l32 SAINTE THERESE.

Qu'à seulement loucher le crucifix j'évoque Tout un infâme enl'er d'épouvante et de loque.

A gauche, au premier plan, de l'ouverture des roches monte une très vieille femme, la robe lit'e de lierre, et qui porte sur ses cheveux blancs une guirlande de verveines et de violettes; pendant que, des hauteurs de gauche, descend un très vieux homme, habillé d'une peau de bique, appuyé sur un grand bâton où il y a, ea haut, des feuillages flétris, et, en bas, le Tau, renversé.

LA SORCIÈRE

Salut, berger, là-haut.

LE BERGER

Salut, vieille, là-bas.

LA SORCIÈRE

Voilà trente ans, berger, qu'aux pàques des sabbats,

LE BERGER

Qu'aux pâques des sabbats, vieille, nous nous assîmes,

LA SORCIÈRE

Moi, larve des ravins, et toi, spectre des cimes.

LE BERGER

Nous sommes le concert, toi, taupe, et moi, hibou, Du songe avec l'erreur, du gouffre avec le trou, Qu'apportes-tu ce soir ?

LA SORCIÈRE

Le viol et la folie Faits de sang d'hirondelle cl d'une herbe jolie. Ce soir, qu'apportes-tu?

LE BERGER

La peste, le gibet Et vingt désastres lus au stellaire alphabet.

LA SORCIÈRE

qui se souvient mélancoliquement

Vierge, c'est des bouquets qu'on fait dans la prairie... Mais quelqu'un prit la serve et la laissa meurtrie.

LE BERGER qui se rappelle avec mélancolie

Enfant, je souriais d'amour à l'infini...

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