‹ Saints et saintes de DieuChapitre 50 sur 68 · I. LA FORCE · texte numérisé non relu

I. LA FORCE

Partis ut mors dilectio : l'école de la Force d'abord.

J'appelle de ce nom les trente rudes années de

la vie du marin, et particulièrement les dix-neuf années consécutives passées dans la mer des Indes qui firent de lui un héros, avant que Dieu fit de lui un martyr. Xé en l'aimée 1600 d'une famille de navigateurs normands, à Honfleur, Pierre Berthelot adolescent avait été déjà porté sur toutes nos côtes d'Europe et au delà, à bord de Y Aigle, son premier navire, quand en 1619 il s'engagea dans une compagnie marchande de ses compatriotes pour l'exploration, ou mieux l'exploitation, des terres et des mers de l'Inde, qu'il ne devait plus quitter.

Orientons-nous, s'il vous plaît. Transportez- vous sous l'Écjuateur, dans ce vaste secteur de l'Océan Indien qui s'étend de la longue presqu'île de rindo-Chine jusqu'au nord de l'Australie, alors Nouvelle-Hollande. Suivez-le, baignant de ses eaux Malacca, Sumatra, Java, Bornéo, les Célèbes. les innombrables îles de la Sonde, petites et grandes, hérissées de récifs, brûlées par le soleil, dévastées par les tempêtes, mais riches des produits et des trésors que se disputent les hommes. C'est là que va se mouvoir cette existence, plus agitée que les flots qui battent ces dangereux rivages.

On n'imagine rien de plus rude que la vie de marin. Mais combien plus l'était-elle quand on ne connaissaii encore que la navigation à voiles! Et combien plus encore parmi ces mers semées d'îlofs. coupées de détroits, où une marine mal construite et pauvrement équipée avait à compter en même temps avec le fond, le climat, les éléments et les

3li l»hL\ >AIM> < AllMES MAUTVUS.

hommes. Ce sont les saisons contraires, le vent qui se déchaîne ouïe vent qui tombe, la tempête ou le calme plat, un ciel de feu, la soif, la faim, h\ maladie, la peste, la manœuvre du jour et de la nuit, les veilles de toutes les heures, les continuelles alertes, les rencontres ennemies.

L'ennemi alors, c'était déjà l'Anglais, comme toujours : mais il y en avait un autre; — et vraiment il me peine de le nommer de ce nom, aujourd'hui qu'une poignée de colons de ce même peuple soutient, à l'extrémité australe de l'Afrique, cette lutte héroïque qui soulève l'admiration du monde ^. — L'ennemi alors était donc surtout le Hollandais qui ne souffrait pas de partage dans la domination de ces mers.

Le navire de Berthelot, à peine entré dans ces eaux, est attaqué, capturé, incendié : on lui avait pourtant donné un beau nom : V Espérance! Presque tout l'équipage périt. Dix-sept hommes seulement, sur plus de cent vingt, devaient revoir la France. Pierre Berthelot est-il mort? Au pays on le croit. Non, cet homme de fer se fait le compagnon et le guide d'autres Français comme lui, des Maiouins, des Bretons, à travers toutes les passes dont il sait les secrets. Le voilà pilote aujourd'hui, homme d'expérience, homme de science, un maître que l'on se dispute. Un moment la marine de la (^)mpagnie des Indes l'engage à son service; mais il préfère servir la marine portugaise, dont il vou-

1. Allusion à la guerre héroïque des Boers, de race hollandaise, contre l'Angleterre.

LA FOUCE. L'AMOLR, LA MOUT. 315

diait tiavailler à rétal)lir la fortuoe compromise dans ces eaux. Tout à tous, pilote et soldat, il joue vingt lois sa vie. Un jour, il capture et ramène à sa remorque deux bâtiments hollandais; un autre jour, il descend en personne enlever le pavillon ennemi, qu'il apporte comme un trophée aux pieds du commandant. Le gouverneur portugais le décore de l'ordre du Christ. De plus grands honneurs lui sont promis.

Mais assez. Aussi bien ce n'est pas d'un marin que j'ai entrepris l'éloge, c'est d'un Saint. Mais c'est encore glorifier le saint , que d'exaller le héros. En honorant son métier, il a honoré sa Patrie, il a honoré son Dieu, et présenté un grand exemple à ceux de son état. A.insi se trouve-t-il, à ce titre, porté désormais à leur tète. Si donc le marin français veut se trouver un patron qualifié, qui lui soit propre et ayant fait ses preuves, voici que l'Église lui en présente aujourd'hui l'idéal vécu et couronné dans les Cieux. Et vous, mes Révérendes Mères et Sœurs, si, dans le carme Denis de la Nativité, vous êtes fières de saluer un frère en religion, ne refusez pas à nos hommes de mer l'honneur de saluer dans le pilote Berthelot, un frère aussi, un frère de leur état, un homme de leur corps, leur modèle sur la terre et sur mer, et leur protecteur auprès de Dieu. « Bienheureux Pierre Bertlielot, patron des matelots, priez pour eux, priez pour nous! >

Or, j'ai dit que cetie rude carrière était pour lui une préparation et une école, et que cette école

.:iG DEUX SAINTS CARMKS MARTYRS.

était déjà un apprentissage du martyre. Une vie molle est une mauvaise disposition pour souffrir. Ainsi Ta dit Tertullien, lorsque sa mordante ironie se rit de ces chrétiens et de ces chrétiennes dont les maius délicates et oisives ne sauront pas porter les chaînes de la captivité, et dont le cou chargé de pierres fines ne laissera plus de place au glaive du bourreau I Par contre, ceux-là sont mûrs pour la mort qui Font afiProntée vingt fois. « Race prête et prompte à mourir. » C'est selon Tertullien, la définition et le nom même des chrétiens : Chrisliani genus expeditum moril

IL l'amour.

Mais ce n'est pas la souffrance qui « informe » le martyr, pour parler comme l'École; mes chers Frères, c'est Famour : non pœna, sed causa. Pierre Berthelot avait conservé dans sa vie d'aventures, un persévérant amour de Jésus-Christ et de sa Mère. C'était un liomme de prière. Il ne se contentait pas d'arriver le premier aux offices célébrés à bord : le pilote, assis à la barre, le clinpelet à la main, passait des nuits à invoquer par delà les étoiles Celui à qui les vents et la mer obéissent. Il aimait Dieu dans ses frères, dans les pauvres qu'il assistait, dans les infirmes qu'il visitait, dans les simples et les ignorants qu'il instruisait. Ce mâle chrétien était un apôtre.

Sans doute, en entrant dans la mar'.ne marchande, le pilote normand n'avait pas renoncé

LA FORCK, L'AMOUR, LA MOKT. 317

aux profits qu'elle lui promettait et qu'elle ne lui donna jamais; mais il mettait à plus haut prix la gloire de Jésus-Christ et la conversion des infidèles. Cette gloire de Dieu, malheur à qui l'outrageait devant lui par le blasphème ! Le pilote se faisait à sa rude manière le vengeur immédiat de l'Offensé divin.

N'était-ce pas ce même zèle qui lui rendait odieux les Hollandais, calvinistes et persécuteurs de sa foi? Qu'on se rapelle les féroces supplices des martyrs de Gorcow et de Dordrecht. Et n'était-ce pas pour les punir et les combattre qu'il avait pris du service dans la marine portugaise? Il ne se retrouva chez lui, dans le pays de son âme, qu'en débarquant sur une terre catholique, à Goa. C'est li> que, suivant la parabole de l'Évangile, le négociant allait trouver la perle précieuse et se dépouiller de tout pour l'acquérir. Sa vocation à l'état religieux est le trésor dont je parle.

C'était bien l'heure, mes Frères. Si Pierre Berthelot était entré en religion dans les longues années de ses mécomptes et de sa misère, le monde n'y aurait vu qu'un dépit, un pis-aller, et le fait d'une désespérance qui abrite dans le cloître son impuissance à être quelque chose dans le monde. Mais quand, nommé pilote-major, le plus haut titre nautique de l'État des Indes, cosmographe du roi, chevalier du Christ, en attendant ses lettres de gentilhomme portugais, il était aujourd'iiui monté à un rang qui déjà excitait l'envie, c'était bien l'heure de faire grand, en dédaignant gé-

.. o DEUX SALMS CAREMES MARTYRS.

nércusement tout cela pour se donner à Dieu : « Seigneur, nous avons tout laissé et quitté pour vous suivre », disaient de même les pécheurs du lac (le Tibériade. Voilà l'amour; et c'était [Xir une belle porte que cet homme entrait en religion : celle du sacrifice par amour.

• Depuis l'année 1620, la ville de Goa possédait un monastère de Pères Carmes fondé par le viceroi Fernando Albucjnerque. Un Français s'y trouvait, le Père Philippe de la Trinité, homme jeune, brillant, éloquent, qui enseignait, qui prêchait, et que Berthelot aimait. De quoi s'entretenaient ensemble ces deux compatriotes? De la France apparemment, mais certainement de Dieu et de son aimable service. Le '2ï décembre 163i^ Pierre Berthelot reçut l'habit des mains de son ami, devenu prieur du couvent. Rt, comme ce jour était la veille même de Noèl : « Vous porterez, lui fut-il dit. le nom de Frère Denis de la Nativité. Ce nom de Denis, l'évéque martyr de Paris, vous rappellera la France. Et vous y ajouterez celui de la Nativité, qui vous rappellera le mystère de ce jour et votre seconde naissance en Jésus-Christ. » Nous ne lui donnerons plus ici d'autre nom désormais. Ce que fut ce religieux, d'autres vous l'ont dit les jour-s précédents, dans cette chaire, mes Révérendes Mères. Ma tâche à moi consiste à^ vous montrer dans le Carmel l'école du saint amour, porté jusqu'au martyre. N'est ce pas cunsi que l'avait conçu et voulu Sainte Thérèse. N'est-ce pjis ainsi qu'elle eût désiré de le pratiquer elle-même.^

Je ne ra[)[jel!e pas le trait charmant de son enfance qui nous la montre en route, elle et son frère Rodrigue, pour aller chercher un saint trépas au pays Maure? Plus tard on lit dans ses écrits, dans ses lettres : a Je portais une sainte envie à ceux qui possédés du désir de faire aimer Jésus-Christ dans les missions pouvaient se dévouer à une cause si belle, dussent ils pour son triomphe affronter mille fois la mort. Cette soif du salut des âmes à tout prix est l'attrait que Notre-Seigneur m'a donné. »

C'était bien aussi l'attrait du religieux de Goa, qu'on entendait s'écrier dans le secret de sa cellule : « ô Jésus, je vous aime ! mais c'est trop peu pour vous aimer que de soufï'rir pour vous. Que ne ptiis-je aussi mourir? » Cette ardeur devint une flamme, le jour où ordonné prêtre, il lui fut donné de monter les degrés de l'autel. Il entendait bien que c'étaient les premiers degrés du Calvaire qu'il franchissait; et qu'il le gravirait jusqu'au bout, jusqu'au faite. Prêtre et victime, mes Frères, ne se séparent pas. En oHrant Jésus-Christ, lui-même lui offrait sa vie. Son offrande fut agréée. L'amour est fort comme la mort, et vous l'allez bien voir.

Où allait-il la trouver, cette mort? Elle vint audevant de lui. Caché, oublié sous sa robe de religieux, il pouvait se croire à l'abri des hasards de la mer et des combats, quand à peine ordonné prêtre, un ordre supérieur vint l'arrachera son couvent. Le vice-roi des Indes portugaises réclamait le précieux pilote pour conduire une pacifique am-

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bassade vers le nouveau sultan dAtchen dans l'île de Sumatra. Personne mieux que lui ne connaissait ces mers; il en avait dressé des cartes savantes et précises qui nous sont conservées. Et puis le gouverneur, s'adressant à la conscience du religieux, lui montrait là l'œuvre de Dieu et le service de la foi! C'était irrésistible. Voilà donc l'homme de mer replacé au gouvernail de la petite flottille de trois galères royales, lui moine, lui prêtre ! Et, en vérité, c'était un spectacle bien nouveau que celui de cette ambassade brillante : officiers, gentilshommes, pages, matelots, soldats, conduits par un Père carme, pendant qu'autour de lui quatre autres prêtres, Carmes et PiécoUets, récitent leurs prières ou catéchisent l'escorte et l'équipage. Est-ce un navire, est-ce un temple?

C'est là. qu'à coté de Denis apparaît pour la première fois, un de ses compagnons de route et son frère en religion, qu'il faut que je vous présente, car c'est le second des Bienheureux carmes que nous fêtons en ce jour. Il s'appelait dans son ordre le frère Rédempt de la Croix (le Racheté de la croix); il s'était appelé Thomas Rodriguez de Cunha dans le siècle. C'était un Portugais, ancien soldat, comme Denis était ancien marin : ils devaient se comprendre. Aujourd'hui, il servait le Carmel de Goa au titre de Frère convers, à la fois sacristain et portier du couvent. Oh! les humbles et les grandes existences, toutes dépensées dans les obscurs travaux de Nazareth : qu'elles sont précieuses devant le Christ ! La tendre dévo-

tion de cette àiiic compatissante, charitable, consacrée à Marie, n'enlevait rien à ses énergies surhumaines. Sous sa frêle et chétive enveloppe battait un co'ur de feu qui lui aussi brûlait du désir de donner sa vie pour Jésus-Christ. VA lorsque ses supérieurs le désignèrent pour prendre la mer avec Denis : « Allons, partons, s'écria-t-il, Dieu veut faire de moi un martyr I »

La flottille avait été victorieuse des tempêtes, victorieuse des Hollandais. Que ne fut-elle victol'ieuse de la perfidie du sultan! Elle était partie comme pour une fête, elle allait à la mort. Elle aborda à Sumatra pour y conclure une alliance avec un prince ami; elle tombait dans les pièges d'un mortel enuenii. L'ambassade arrivait les mains pleines de présents, ces mains on les chargea de fers. Ce n'était là encore que le prélude du supplice.

Écoutez, mes Frères, mes Sœurs, c'est du martyre que le spectacle va s'ouvrir.

m. LA MORT.

Ce spectacle fut beau. Il y a d'abord celui de la captivité. Les prisonniers avaient été séparés. Le Frère convers avait été relégué comme A'alet de basse-cour dans les bois, aux champs, à la garde d'un troupeau de buffles, oublié, mourant de faim, accablé, exténué, mais plus au service et à l'amour de Jésus-Christ que jamais. Quant au Père Denis, on l'avait jeté dans un cachot, ou pour mieux dire un égout dans le sous-sol ou pilotis d'une case lui-

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mide dont il recevait sur sa tête les immondices de toutes sortes. Son sang de Français, de marin se révolte, bouillonne. Mais il se résigne, c'est pour Jésus! — Eh hien! fais-toi musulman, renie ton Christ. Tu es un pilote de renom, lu seras grand, honoré sur les galiotes du sultan, riche et heureux à sa cour! — Denis proteste, s'indigne, il ne servira que Jésus, à la vie, à la mort.

Tiré de son cachot, mais toujours à la chaîne, le saint forçat, obtient d'être traîné par la ville d'Atchen, sur le port, partout où il sait qu'il y a un de ses camarades à assister, soulager, ranimer, exhorter, guérir. « Mais, leur répète-t-il, pas d'apostats parmi nous, pas un seul! Vive Jésus! » C'est le cri que fait jaillir de tous les cœurs ce captif, cet apôtre que les musulmans émus euxmêmes ont surnomme c le Père des Portugais! »

Il n'y avait rien de lâche à espérer de tels hommes. Après un mois d'épreuves, les prisonniers sont tous réunis sur le rivage, devant cette mer qui pour ces hommes de nier était une patrie. Le Père Denis est à leur tête, le Frère Rédempt à côté de lui. Là, solennellement, on promulgue l'arrêt du sultan en lani^ue malaise. Denis le traduit tout haut on portugais : c'était l'ordre d'embrasser l'islamisme ou de mourir : « Nous mourrons tous », fut-il répondu unanimement. Et tous, agenouillés, montrant leur cou aux bourreaux, leur faisaient signe de Irapper. Les prêtres musulmans leur criaient le nom de Mahomet, toutes les voix leur répondaient par le nom de Jésus ! Se levant alors

le Père Denis prend en main son crucifîv. le donne à baiser au Frère Rédempt, et tour à tour à chacun des confesseurs de la foi. Pour lui, la q-ràce qu'il réclame, la seule, c'est d'être frappé le dernier. Le devoir du pilote n'est-il pas de demeurer à son bord jusqu'à ce que tous aient pris terre, tous jusqu'au dernier ; et de les faire entrer jusqu'au port, ces passai: ers de Dieu.

Le Frère Rédempt toml)a le preuiier, percé de flèches et de lances. En mourant il montrait le ciel. Le Père Denis, tenant élevé son crucifix dans sa main, ou retenu à sa ceinture, ne se lassait pas de leur montrer Jésus-Christ, leur Rédem[)teur, leur Rémunérateur, e.xalt int sondiviu noai. tantôt en langue portugaise, tantôt en langue mabise. Los bourreaux qui Tentendaient se regardaient stupéfiés; ils n'osaient le frapper : c'est un être surhumain!

Si les hommes n'o.'^ent pas, les animaux l'oseront; on fait avancer des éléphants furieux qui l'écraseront sous leurs pieds. Mais sans les attendre, un misérable renégat fond sur le Père, et lui fend le crâne en deux. Denis de la Nativité porte à ses lèvres son crucifix tout inondé de son sang; lève les yeux en haut, prononce le nom de Jésus, tombe et expire. Jésus venait de recevoir son martyr dans le Ciel.

C'était le 28 ou 29 novembre 1638.

J'ai terminé, mes Frères, j'ai terminé un discours qui n'a été qu'un récit. Mais que pouvait-il être autre chose, et quelle autre chose vous eût été

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