LES .JUSTICES
D'abord les justices.
11 y avait, Messieurs, entre nous et le Dieu du ciel un vieux pacte d'alliance : il datait de Clovis. De même qu'elle fait pour l'enfant nouveau-né en l'admettant au baptême. l'Église avait posé la question de la foi et reçu les engagements de la fidélité sur notre baptistère de Reims.
1. La fêle du 8 mai, appelée ordinairement Fête de Jeanne d'Arc, porte officiellement dans la liturgie orléanaise le nom traditionnel de Fête de la Délivrance d'Orléans.
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Il n'y avait pas alors de nation catholique : FÉglise nous demanda si nous voulions, pour notre part, de ce litre de nation sainte, nous appelant ainsi à l'honneur d'être sa fille ainée. Il n'y avait pas alors de nation apostolique, capable de porter au loin le flami>eau de la vérité et le drapeau de la liberté : lÉglise nous demanda de même si nous voulions, pour notre part, de cet apostolat de l'Évangile du Christ. A cette condition elle nous baptiserait avec un nom nouveau : celui de Royaume très chrétien. Il n'y avait pas à cette époque de nation héroïque, à ce degré du moins; et rÉgiise nous demanda si nous acceptions l'honneur de mettre notre épée au service de sa cause, et d'être le bras de Dieu dans le monde dont ellemême serait la tête et le cœur. Quel contrat, Messieurs, et quelles destinées!
Nous répondîmes, chrétiens, par la bouche de Clovis. A la question de la foi, nous répondîmes, fiers Sicambres, en courbant notre tête pour adorer ce que nous venions de brûler. Aux questions de ramour. nous répondîmes par ces transports de notre grand ancêtre, quand il demandait aux prêtres <( si le temple paré pour la fête de son sacre était ce paradis qu'on lui avait promis.^ )> Aux questions de l'eniiagement à la défense du Christ, nous répondîmes les paroles que disait le roi barbare lorsque, la main sur sa framée, il frémissait d'indignation au récit évangélique de la Passion de .lés us : " Que n'étais-je là avec mes Francs? » Saint llemi. le Pape Anastase,
l'Église et le Saint-Siège reçurent nos serments, l^uis nous fûmes J^aptisés au nom de la Trinité {ue nous allions défendre contre Tarianisme, baptisés comme nation dans la puissance du Père, dans la lumière du Fils, dans la grâce de l'Esprit. C'était le royaume de Dieu que nous avions d'abord cberché et sa justice. Le reste allait nous être donné comme par surcroît : le reste. c"est-àdire le génie militaire et civilisateur de Tanciemie Rome, le génie artistique et estbéticjue de la Grèce: le reste, c'est-à-dire la vaillance et Féloquence, Athènes et Rome réunies; tout enfin ce qu'il était nécessaire que nous fussions pour notre mis.sion d'apôtres et de « chevaliers du Christ , selon l'expression même d'un de nos évêques d'Orléans du temps de Charlemagne. Mais réciproquement nous prenions l'engagement qu'à chaque fois que recommencerait la passion de Jésus- Christ, d'Etienne III à Pie IX, de Ravenne à Gaëte, là se retrouveraient la France et son épée, Clovis avec ses Francs. Et si l'avenir s'était dévoilé et illuminé alors, ce qu'un eût pu voir sortir du baptistère de Reims, ce n'eussent pas été seulement quinze siècles de grâces et de gloire, mais en retour quinze siècles dépensés dans le sacré ministère de la défense de Dieu et de la dilatation de son règne dans le monde. Telle était notre mission : il serait difficile d'en imaginer une plus haute sous le ciel.
Nous y fûmes fidèles : et, grâces soient à Dieu. Messieurs, nous le sommes encore. Notre vieille
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charte divine et humaine tient toujours. Notre sang vient de la contresignera nouveau; et les collines de Mentana attestent glorieusement que, si Dieu ne cesse de verser dans l'Église de France les trésors de sa lumière et de sa charité, c'est la France qui en retour se dévoue à lui maintenir ou à lui rendre au besoin sa liberté.
Et cependant, il faut arriver à le dire : à lépoque quinous occupe, cette mission providentielle, nous l'avions méconnue ; et si alors l'effroyable schisme d'Occident déchirait la chrétienté, pour une trop grande part, hélas! nous portions sur nos têtes la responsabilité de ces divisions. Nous avions reçu la mission de protéger la Papauté pour le plus grand bien de la catliolicité ; la politique commit le crime de la vouloir chez nous et de la confisquer pour nous^ Nous fîmes à notre profit la captivité d'Avignon, « la captivité de Babylone ». comme on ne la que trop bien nommée. Au lieu de la Ville éternelle, un rocher de la Provence ; de hautes tours crénelées pour palais; à ses pieds le Rhône profond, préposé à sa garde; un pan de pourpre pour manteau et un roseau pour sceptre ; la vassalité aii lieu de la souve-
1. V. MicHELET, Histoire de France, l. 111, p. 489 : « Charles V ]>ensa que quand même toute l'Europe eût été pour Urbain, il valait mieux pour lui un pape français, une sorte de patriarche dont il disposât.
u Cette politique lui fut amèrenaent reprochée. On considéra tous les malheurs qui suivirent la folie de Chartes VI, la victoire des Anglais, comme une punition du ciel. »
Eï LA DELIVRANCE DOHLEANh. 0
laineté, des hommages assurés mais rindépendance perdue. Abl ce n'était plus TÉglise, car ce n'était plus la bergerie de l'unique troupeau et de Tunique pasteur que Dieu a voulu libre dans l'exercice de son autorité, comme il l'a posé intangible sur le siège de sa majesté. Aussi, voyant ce captif des puissances terrestres, bientôt la moitié de l'Europe ne reconnut plus le Christ. Ce fut le schisme et ses horreurs. En cela la royauté n'avait songé qu'à ses propres affaires. Dieu ne fit plus les nôtres; il retira sa main. L'alliance était rompue, le pacte déchiré, et déchiré par nous.
Puisqu'il me faut vous raconter combien nous fûmes malheureux, ne devais-je pas rappeler premièrement comment nous fûmes coupables? Les peuples ne s'y trompaient pas ; et, en voyant mourir les trois fils de Philippe-le-Bel sans gloire et sans enfants, ils y voyaient le signe de la justice divine. Les saints ne s'y trompaient pas; et que de larmes ne versèrent point Catherine de Sienne et Brigitte sur ces déchirements intérieurs de l'Eglise I Les Anglais ne s'y trompaient pas : Henri V écrivait : <( Le benoist Dieu m'a donné volonté de venir en ce royaume de France, pour en chastier les subjectz. » Les rois eux-mêmes, Messieurs, ne s'y trompaient pas non plus ; la couronne leur pesait au front, chargée de cet héritage ; et vous savez cette scène d'inimitable grandeur où Charles V mourant se faisait présenter sur son lit deux couronnes : la couronne d'épines portée par Jésus-Christ, et la couronne royale qu'avait portée
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saiat Louis. Il avait vénéré lune, et s'adressaut à Fautre : « 0 couronne de France ! avait-il dit, <> couronne précieuse par le mystère de justice que tu renfermes en toi. mais couronne douloureuse pour les maux que tu caches, si l'on te pouvait connaître, ou te laisserait tomber, plutôt que de ceindre ton bandeau et de s'en couronner^ ! ^
Ce « vrai mystère de justice » dont peut-être ne se doutait pas Charles-le-Sage lui-même, s'accomplit sous son fils. Jamais, en effet, Messieurs, les calamités publiques ne portèrent plus manifestement le signe mystérieux des représailles divine<. Regardez-y de près. Nous avions fomenté une effroyable anarchie dans TÉglise : nous avions une ellroyable anarchie dans l'État. Nous avions déchiré la robe de l'Église : le manteau fleurdelisé de saint Louis s'en allait en lambeaux. Nous avions laissé faire deux papes dans TEaiise; il y avait à la fois deux rois rivaux de France. Les chrétiens se demandaient quel était le vrai pape ; les Français ne savaient plus où était le vrai roi. Nous avions voulu faire un petit pape d'Avignon: nous avions maintenant « le petit roi de Bourges ».
( Et que vois-je pendant ce temps? " pour me servir des expressions do Bossiiet, après Tacite.
Quel trouble, quel affreux spectacle se présente .1 mes yeux! La monarchie ébranlée jusque dans ses fondements: la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes
1. Ciii'.isiiNE 1)1. PiSAN. Laciiliqiic moderne a conloslé la véril*hislorique rIeteUe mise en scci.c
le tous c<)tés plus dangereux ({iie les maux; nul ircin à la licence: la majesté violée par des attentats jusqu'alors inconnus. » — Tous les droits renversés : des pactes jurés aujourd'hui et profanés demain, des serments sacrilèges, des emJ)ras- >ements perlides, des armées sans force, des conseils sans sagesse, des reines sans pudeur et des mères sans entrailles. Puis, le sol libre, le sol franc vendu à Tétranger: la misère des petits et le faste des grands, des impôts écrasants et des fêtes ruineuses; des bandes de brigands suus le nom de soldats: l'oppression et le pillage sous couleur de défense: les horreurs de la faim après celles de la guerre: le pauvre peuple en proie; les campagnes dévastées et les saisons stériles ; les tleuves débordés et des signes dans le ciel ; la peste, pire que la famine: cinquante mille personnes, dans la seule ville de Paris, emportées par le fléau : les villages brûlés, les églises violées, des lueurs d'incendie partout et des cris de mort. Le désert et le chaos reprenant leur empire <lans ce beau paradis de la terre de France: à la place des moissons, les ronces et les halliers: et les bétes sauvages sortant le joui' et la nuit, pour iller sui'prendre leur proie à côté des berceaux où les enfants mouraient sur le sein de leur mère^.. Ah ! qu'il m'en coûte, chrétiens, de vous
1. MûNsiiîi.i 1:1, t. IV. |). 132. Les femmes tenaient loiirs nourrissons dans leurs bras, sans avoir rien pour les rërhauÔer. De^ enfants tétaient encore le sein de leurs mores étendues sans vie. On trouvait dix à douze morts pour un vivant.
; Les laboureurs disaient entre eu.\ : < Fuyons au bois, avec les
dire ces choses et de porter la main sur les plaies de ma mère, car, de la tête aux pieds elle n'est plus qu'une plaie !
Elle en mourra. Messieurs: comment n'en mourrait-elle pas? Déjà même les Aniilais prétendent qu'elle n'est plus. Le duc d'Anjou demandait la paix à Henri V : « Nous parlerons de la paix, répondit froidement l'Anglais, quand nous aurons à nous la France tout entière. >. La paix qu'on nous promettait, c'était la paix de la tombe. Cette tombe s'ouvrit bientôt. Quand Charles VI descendit sans honneur, sans escorte, dans les caveaux de Saint-Denis, le duc de Bedfort menait le deuil : c'était le deuil de la France. Les anciens huissiers d'armes abaissèrent tristement leurs masses sur le cercueil royal : c'était le cercueil de la France. Fn cri retentit qui fit tressaillir la poussière de vingt générations de rois : <( Vive Henri de Lancastre, roi d'Angleterre et de France ! » Duguesclin dormait là : il ne se réveilla point. Puis Bedfort scella la tombe : et, faisant porter devant lui Fépée nue sur un coussin de velours vermeil, couleur de san,2, l'Anglais rentra ainsi dans sa ville de Paris. Voulez-vous voir la France, maintenant? allez à Londres! La nation fdle de Dieu venait d'être mise au sépulcre; tout était donc fini, ils le crovaient du moins: mais attendez trois jours...
bétes fauves. Adieu les femmes et les enfants. Faisons le pis que nous pourrons. RemeUons-nous en la main du diable. » {Journal d'un Bourgeois, p. 309. — V. M. de Garante, Histoire, des ducs de Bourgogne.)
0 peuple d'Angleterre ! certes, vous nous avez fait alors beaucoup de mal. Et cependant ce n'est pas vous qui fûtes le premier et le plus grand coupable de nos maux. Vous fûtes longtemps pour nous une nation ennemie, vous restez une nation rivale. Mais Bossuet me rappelle que : < ce n'est pas sur la nation, c'est sur l'humanité que l'union des hommes doit être fondée ' ». Or, à l'heure présente, je ne sais que vous rendre grâces (le ce qu'il y a peu de jours vous avez commencé de faire à nos frères d'Irlande un commencement de justice ; et j'ai en vous cette confiance que vous ne tarderez pas à rompre enfin les dernières mailles du réseau dont vous enlacez votre noble victime.
Je ne t'accuserai pas non plus, ù Charles VI, pauvre roi insensé, pauvre roi « bien- aimé >, délaissé comme ton peuple et misérable comme lui. Ah ! de ces deux couronnes que ton vieux père mourant s'était fait apporter, toi, tu ne connus jamais que la couronne d'épines : et, dans ta mélancolique et touchante démence, tu ne portais que trop l'image de nos égarements avec la peine de nos fautes.
Je ne vous accuserai pas davantage . ô Charles VII , jeune prince indolent, livré à toutes les faiblesses comme à tous les vertiges, parce que vous deviez un jour vous souvenir enfin que vous étiez roi de France, et que de tristes commencements furent
I. BossLET, Politique sacrée, liv. i. art. l, V prop.. p. 170.
U JtANNE D AKC
noblement rachetée par une tin virilement royale. Or c'est à une belle fin que l'Évangile et Ihistoire s'accordent à décerner la couronne.
Non, ce n "était pas là uniquement, Messieurs, allaire de princes et de races, de maisons et de ]jartis; la politique chrétienne a des regards plus hauts. ' C'est la justice, est-il écrit, qui élève les nations: c'est le péché qui rend les peuples miséables. » Forts et arands comme nous sommes, jamais nous ne serons ^ aincus que par nos propres îautes. Et c'est parce qu'une grande faute nationale pesait sur nous, que. arrêtés sur la route de notre destinée, dépouillés, couverts de blessures, disant à terre, comme le voyageur dont parle l'Évangile, nous étions déjà tenus pour morts ou hien près de l'être. Et quand, passant près de nous, le bon Samaritain daiiina se pencher miséricordieusement sur nos maux sanglants, il ne restait plus de vie qu'au cœur. Mais ce cœur de la France, Messieurs, était votre ville. (Jrléanais, c'était vous I
J'ai dit les grandes justices. Je vais dire vos liéroïsmes. Kcoutez et méditez les vertus de vos pères.
L IIKKOISME
Messieurs, déployez la carte de votre beau pays. Au centre, en suivant le cours du grand fleuve
ET LA OELIVUANCL 1* UKLEANS. i:>
français, voyez, sur le plus haut point du parcours de la Loire, cette ville qu'elle porte là, à son faite, pour être le point de partage entre la France du Midi et la France du Nord. On vante la grâce de ses rives, la iVaîrlieur de ses forêts, la fertilité de ses coteaux: mais son plus beau trésor est celui de ses souvenirs, et <piatrefois dans l'histoire, elle reçut de Dieu l'honneur incomparable d'être le rempart suprême delà nationalité, de la vérité et de la liberté.
Quand César lançait sur elle l'assaut de ses légionnaires, elle avait combattu pour la patrie gauloise, et. ne pouvant pas vaincre, (ienabum avait su mourir. Quand Attila roulait sur nous le flot de la barbarie, elle avait lutté pour la patrie gallo-romaine, et la prière d'Aignan avait vaincu avec Aétius. Quand l'Anglais nous enlaçait déjà « omme une proie, elle combattit héroïquement pour la patrie française, qui fut sauvée chez elle. Quand, enfin, le protestantisme entama le pays, une des premières elle sarma pour la patrie catholique: c'est chez elle et par elle que s'organisa la Ligue, et nous avons gardé la sainte foi par elle -.
•< Co^ur de la France ». ai-jedit, c'est son nom: iur d'une ville vierge, sa devise le porte : « Xiot-
1. Le 19 août 1568, les Orléanais dressèrent et signèrent en leur holel de ville un acte solennel. s'engageant à défendre la sainte religion calholiqui'. apostolique et romaine, et à s'entre soutenir les uns les aulres jusqu'au demie;- soupir cl à la dernière goutte de leur sang ».
C'est la véritable et j^remière origine de la Ligue. Celle qui fut fornaée à Peronne par la noblesse ûo Picardie ne fut signée que ■juit ans après, en 157G.
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quamlœsa, nunf/uam e.rciissa, nunquam inversa. » De quelle autre cité en pourrait-on dire autant? Et que j'aitiie à le saluer de ces noms glorieux, Orléans, notre mère ! Les lys et les lauriers s'entrelacent dans ta couronne, létoile luit sur ton front, la flamme brûle dans ton cœnr : et, en un jour de ténèbres, peut-être le feu sacré de l'espérance se fût éteint parmi nous, si la dernière étincelle ne s'en fût trouvée en ton sein.
C'était au milieu d'octobre li28: les trois quarts de la France étaient au pouvoir de l'ennemi, ou ils lui donnaient la main. Ta matin, nos pères aperçurent briller dans la direction d'Olivet, derrière les arbres à demi-dépouillés de leurs feuilles, les lances de Salisbury. C'était près de là, Messieurs, entre le cours de la Loire et celui du Loiret, que Clovis et Clotilde étaient venus jadis fonder un lieu de prière pour le salut de la France'. Il y avait donc neuf cents ans que les vieux des hommes de Dieu montaient de là au ciel. Aussi, quand les Anglais se montrèrent au Portereau, nous ne fûmes ni surpris, ni troublés, ni tremblants : Dieu les attendait là !
Ce siège fut admirable. David Hume a écrit : (( L'Europe avait les yeux fixés sur ce théâtre -. » On a loué Jeanne d'Arc, on ne pouvait le faire assez. Mais ses huit jours de miracle ont trop fait oublier nos Jniit mois dlif'ro'isme. Ce fut l'héroïsme