‹ Salon d'Horace Vernet. Analyse historique et pittoresque des quarante-cinq tableaux exposés chez lui en 1822Chapitre 77 sur 86 · XLV. Le bateau des pilotes · texte numérisé non relu

XLV. Le bateau des pilotes

D'un déluge de feux , l'onde comme allumée , Semblait rouler sur nous une mer enflammée. (Crébillon. )

Ici le soleil couchant embrase les nues. Quelque chose de la chaleur brûlante du Lorrain s'*est communiqué à la toile.

Là un orage s'annonce; le ciel est jaune; des nuages bruns et olivâtres se promènent dans Fespace. Le bateau des pilotes est à Tentrée du port et lutte contre la violence des lames, resserrées et terribles dans cet endroit. Pour la vérité et rharmonie , Joseph Vernet n'*a peut-être pas mieux fait.

XLVL Une plage. Effet de soleil couche.

L'onde à faibles replis s'approcbe de la plage ; Avec un doux murmure elle bat le rivage, Rien ne trouble et n'émeut son miroir argenté. (Dl'labd. )

Cette dernière Marine est la moins brillante de toutes, et peut-être celle qui prouve le plus de talent. L'eau , qui couvre un terrain sablonneux d'une légère superficie liquide, en fait

l5fi QUATRK MARINES.

comme un miroir crarg ent. Une teinte blanche , admirablement dëgradëe , s^ëtendsur la mer où elle produit un effet neuf et paisible. Le soleil est descendu sous Thorizon. Il ne reste plus, pour éclairer cette vaste scène , qu'une clarté pâle qui nVst pas la lumière , mais seulement Fabsence des ténèbres. Cette blancheur a un certain éclat; mais terne, sans chaleur, et, pour ainsi dire, mourant. Quelques peintres de Técole hollandaise sont les seuls qui aient reproduit avec le même bonheur cet effet singulier.

Nous ne pouvons que répéter ici l'observation que nous avons déjà faite plusieurs fois, sur cette faculté merveilleuse , dont chaque tableau de M. Horace Vernet offre une nouvelle preuve , sur cette faculté de rendre la nature, non-seulement sous tous ses aspects , mais avec la palette, avec le pinceau même du maître qui a excellé dans le genre qui convient le mieux à cette manière de voir la nature.

[ N" XLVIL ]

POTlTRAir

DE M. Gy\BRIEL DELESSERT,

r.N l'iF.D r.T EN cosTrME ni; chasseur.

De joie et d'espoir animé,

11 prend, il arme son tonnerre ,

L'oiseau part , etc.

( Behnis. )

M. Gabriel Delessert est frère de Fhonorable député que la ville de Paris compte avec tant de plaisir parmi les défenseurs de ses droits et les représentans de son opinion et de ses libertés. Comme son estimable frère, comme tout ce que la France nourrit de citoyens éclairés , il a plus d^une fois témoigné son attachement pour cette Charte que voudraient anéantir les hommes qui ont le plus d'intérêt à la conserver.

Moins fini , plus large de touche que le portrait si remarquable de S. A. le duc d'Orléans, ce portrait en pied attire Fattention du public par un air de vie , par une couleur vraie et une ressemblance parfaite : V empâte an travail et la

i58 PORTRAIT DE M. DELESSERT.

solidité des tons , méritent tous les éloges des connaisseurs. Uartiste, qui trouve toujours des ressources ingénieuses , a fait ressortir le vêtement brun du chasseur sur un nuage de fumée et de poudre , que Tamorce du fusil, ouïe coup tiré il y a quelque temps , ont laissé sur son passage. Comme Voltaire , en ajoutant à son vers le mot que la rime exigeait , trouvait presque toujours moyen de faire de cette cheville une image brillante ou une idée spirituelle , M. Vernet a changé cette petite circonstance en un repoussoir naturel qui donne du mouvement et du charme à son tableau.

iSg

[ N° XLVIII. ] ISMAYL ET MARYAM (i).

. . Ma sœur, dit-il , c'est toi? Je viens m'ensevelir sous le sable avec toi ' Hélas! la même ardeur dans notre sein s'allume Cet air, ce vent de l'eu tous les deux nous consume.

Et ces sables muets , cette mer sans courroux. S'entrouvre , nous dévore et se ferme sur nous.

( Ducis , Abufar. )

IsMAYL, fils d'Ahmed chef des Ouahydyeh ( une des tribus les plus considérables des Arabes Be'douins), avait ëte' blessé dans un combat avecles Turcs, fait prisonnier par eux et transporté à Jérusalem. Le Motsallam ou gouverneur de cette ville , désirant prolonger ses jours dans Tespoir d''obtenir une rançon considérable pour un jeune cheykh cher à son père et à toute sa tribu , le confia aux soins d'un médecin chrétien nommé Ebn-Témym. Maryam, fille de ce médecin, pansa les blessures dlsmayl.

(i) Ce tableau a été exposé en 1819. Il fait aujourd'hui partie d'un cabinet particulier. Le dessin lithographie se trouve dans le salon de M. Horace Vernet (1822;.

l60 IS3IAYL ET MARYaM.

Elles se trouvèrent moins dangereuses qu'on ne le croyait cVabord ; mais en se rétablissant, Ismayl devint éperduement amoureux de Maryam et lui inspira le même sentiment. Il était en convalescence lorsque le pacha de Damas voulant sVmparer des trésors du motsallam de Jérusalem , le fit décapiter , et le remplaça par un de ses favoris qui devint le fléau de cette malheureuse ville par ses extorsions et ses cruautés. Le nouveau motsallam fit mettre à mort Ebn-Témym , et se disposait à faire enlever Maryam qu'il destinait au harem de son maître. Celle-ci découvre son projet. Remplie de terreur elle cède enfin aux instances d'Ismayl, auxquelles elle avait résisté jusqu'alors, et consent à fuir avec lui et à se retirer au sein de sa tribu. Ismayl la prend dans ses bras ; ils partent, et arrivent au camp des Ouahydyeh.

Ismayl eut ainsi le bonheur de sauver Maryam et de la présenter à son père. Mais son bonheur fut de courte durée. Maryam, accablée de fatigue , succomba bientôt sous le poids de sa douleur; elle mourut fidèle à sa religion et sans être devenue l'épouse d'Ismayl. Son corps fut enterré sous des palmiers ; le crucifix qu'elle n'avait jamais cessé de porter sur son cœur fut placé dans sa tombe. Cependant les

ISMAYL KT MAUYAM. l6l

menaces du Motsallani et celles de Taga de Caza déterminèrent la tribu des Ouah^'dyeh à sYIoigner davantage des lieux où ils ne pouvaient plus lutler contre la puissance de leurs persécuteurs. « Le conseil des vieillards (i) ordonna » une retraite générale jusque» u désert de Mé- » phaatb derrière la Mer-Morte au pays des » Moabites. Cliacun était occupé de ce dé- » part. » Ismayl seul semblait décidé à ne pas partir et à affronter tous les périls plutôt que de sY'loigner du tombeau de Maryam, « lors- » qu'au coucher du soleil , cet astre parut en- )) vironné dVme auréole couleur de sang; le » ciel devenu tout-à-coup jaunâtre, ne donnait )) qu''une lumière livide et sans ombre ; les oi- » seaux fuyaient vers fOccident en rasant la )» terre ; le sol paraissait lumineux , tandis que » Pair était terne et opaque ; le palmier immo- » bile laissait tomber vers le sable ses branches )> flexibles ., que le moindre vent élève et secoue )> dans les airs; tout se taisait ; la peur régnait » sur Fespace ; les cris plaintifs des animaux » annonçaient Tapproche du terrible Sémoun M (2) , ce vent pestilentiel , Teffroi du désert. »

(i) Ce qui est marqué par des guillemets est transcrit de l'ouvrage de M. de Forbiii.

(2) <' Ce vent est le même que celui qui est désigne

l()'2 ISMÂYL fiTMAK^AM.

LE TABLEAU

(( IsMA\i. sourit à IVspérance de ce fieau , il )> embrasse la tombe de celle qu'il aimait; ses » mains écartent le sable qui la couvre ; il a )) déjà touché , pressé le linceul sur son cœur ; )> le voile qui enveloppait le visage de la vierge )> est soulevé : Ismayl contemple d\in regard )> avide ces traits que le temps respecte encore.

» L'infortuné attend avec une joie impatiente )> la mort qui doit confondre ses restes avec )) ceux deTobjet de ses cruels regrets. Bientôt )> un nuage rougeâtre arrive du côté de POrient. )» Le souffle de Fouragan fait un chaos de ce dé- » sert tranquille ; des vagues de sable se heur- » tent , les plus hauts dattiers sont déracinés : )- quelques minutes suffisent pour combler une )) vallée. Ismayl va disparaître dans cette épou- » vantable destruction. »

Cette description de M. de Forbin , où le talent du peintre se joint à celui de Fécrivain, a passé tout entière dans le tableau de Vernet; cVst le vent du désert qui règne seul au milieu

» on Egypte par le nom de Kampsyn, mot quisignifie » en arabe cinquante^ et qu'on donne à ce vent désas- » treux parce qu'il règne ordinairement pendant cin- » qiiante jours. » (\ oyez le Voyage de Forbin, p. 207.}

ISMAYI, FT MARYAM. 1 63

d^uii océan de sables. On étouffe dans cet espace immense; une seule couleur rougeàlre, dégradée dans toutes ses teintes , suffit à la peinture de tous les objets. Le calme dlsmayl, au milieu de cette grande convulsion delà nature, où il va trouver la mort , est une de ces oppositions fortes , sublimes, que M. Vernet semble rechercher, et quMl excelle à rendre.

On aperçoit à peine la tête de Maryam, dans laquelle on peut trouver un souvenir de la charmante Atala de Girodet. Cette idée de la mort d^une vierge, qui ressemble à un doux et paisible sommeil, a passé de Bernardin de Saint- Pierre à M. de Chateaubriand , de celui-ci à Girodet, et de Girodet à Fartiste dont nous examinons les tableaux, et dont TOriginalité nVmprunte ordinairement rien à personne.

Le dessin , qui se trouve dans le salon de M. Horace Vernet, peut donner une idée delà belle et touchante simplicité de la composition ; mais il faut avoir traversé le désert, ou avoir vu le tableau qui nous occupe, pour se figurer cet atmosphère de feu, ce sable étouffant, cet air insupportable à la pensée même , qui pénètre tout, qui dévore tout, et dont la teinte uniforme et accablante se refuserait à tout autre pinceau.

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