L'ATELIER
Tous les goûts à la fois sout entiés dans sou aine. (Voltaire.)
Je ne connaissais pas encore M. Horace Vernet , et j'avais le désir de me lier avec un artiste dont le pinceau brillant et les plus simples croquis attiraient déjà l'attention de tout ce qui , parmi nous, aime encore les arts et la patrie. Un de ses amis , peintre estimé , me donna pour lui , il y a quelques années , une lettre de recommandation. Je ne perdis pas un moment pour en faire usage , et, à mon grand étonnement, je pénétrai sans peine jusqu'à l'endroit où travaillait ce jeune peintre.
La solitude, la tranquillité, le mystère même, m'avaient toujours semblé nécessaires aux méditations du talent. Je m'étais fait d'Horace Vernet l'idée d'un homme absorbé dans l'étude de son art, recueilli en lui-même, plongé dans un profond oubli du monde extérieur , et accu-
l"' ATELIER DE M. HORACE VERNET. 167
inulaiit dans la solitude les richesses qu'il prodiliuait dans ses tableaux.
Je montais d'un pas timide , je craignais de toucher le pavé, et de troubler l'homme supérieur dans ses rêveries ou dans ses créations. J'avais vu tant de gens s'enfermer pour tailler des plumes, ou pour préparer leur palette, afficher par des airs profonds et une retraite mystérieuse, leurs prétentions au génie; que je m'étais accoutumé, comme le vulgaire, à attacher l'idée de supériorité au besoin du silence et du recueillement.
Cependant, à mesure que j'avançais , j'entendais un bruit confus; il augmentait à chaque pas; et, en approchant du sanctuaire , c'était un tapage plus bizarre et plus incohérent que le célèbre concert de Jean-Jacques. J'entr'ouvre la porte.... Quel spectacle!... Je reste immobile d'étonnement.
Une foule de jeunes gens occupaient dans les attitudes les plus diverses tous les coins de la salle , et paraissaient , comme dans les classes où les écoliers sont mis en retenue , livrés à tout le désordre des amusemens les plus bizarres.
Deux des assistans faisaient des armes , l'un la pipe à la bouche , l'autre vêtu d'un grand sarreau de toile bleue. Celui-ci donnait du cor, et ses joues , énormément gonflées , m'eussent averti
i68 l'atelier
de la quantité cPair qui sVn échappait, si mes oreilles , déchirées par dVfFroyables sons , n''avaient rendu tout autre avertissement inutile: celui-là soupirait une romance ; cet autre battait la générale; il y en avait d^assis , de levés , d^accroupis dans toutes les situations et dans toutes les poses.
Un jeune homme lisait à haute voix un journal au milieu de ce chaos ; un autre peignait ; un autre dessinait. Parmi les acteurs de cette scène tumultueuse , se trouvaient des militaires de tout grade , des artistes , des virtuoses , une chèvre, un chien , un chat , un singe et un superbe cheval.
Imaginez , si vous pouvez , quelle sorte d'harmonie devait résulter de cette confusion ; joignez les roulemens de la caisse aux e'clats du cor, au cliquetis des fleurets, au trépignement du cheval , aux gambades du singe , aux miaulemens du chat et aux aboiemens du chien ; donnez à tout cela pour accompagnement les ris et les murmures des groupes , les discussions militaires, et le chant de la romance : peut-être vous ferez-vous une idée de TefFet de celte inconcevable symphonie. JVntrai.
L'un des combattans posa son fleuret, secoua sa pipe, et s'avança vers moi. C'était M. Horace Vernet.
C'est ainsi , m'a-t-il dit depuis , que se passent dans son atelier les heures de sa vie les plus laborieuses.
LE TABLEAU
Cest la scène que je viens de décrire
Horace Ver net s'escrime avec M. Le dieu , son élève. Le brave colonel Bro fume une cigarre avec M. Langlois , Fun des plus habiles e'ièves di Horace. Le jeune homme , qui a le coude appuyé sur une table, et qui donne du cor, est Eugène Lami ^ autre élève à'' Horace Verne t , et dessinateur plein de naïveté et de finesse. Ce boxeur, c'est M. Mont fort; cet autre, c'est M. Jemerv'ille. Je reconnais M. Couturier Saint-Clair, officier dV'tat-major , M. Larihoissiere et le général Boyer; celui qui est assis et qui tient un buste , c'est le docteur Hérault , professeur d'anatomie. M. Amédée de Beauplan chante une des romances gracieuses, dont il a composé les paroles et la musique. Ces deux aides-de-camp sont M. le baron Atthalin et M. de Montcarville. M. de Forbin , directeur du Musée , tranquillement assis , sourit aux jeux et au vacarme de l'atelier.
On conçoit difficilement que l'auteur de ce tableau soit parvenu à rendre le tumulte et la