Salon de 1868
Il y a des gens qui ne voient dans TArt <pi*uû jeu de l'esprit, sans autre but que la distraction de rintelligence, sans autre base que l'imitation servile. Théorie manifestement fausse qui rapetisse le génie et fui €oupe les ailes. Inutile de la discuter. Elle ne, recrute d'ailleurs ses soldats qne parmi les imaginations torpides et les caractères dépourvus d'originalité. Si du moins ils apercevaienl le symbole derrière les belles productions qui nous restent de l'antiquité. Non. Le symbole leur échappe. Ils ne saisissent que l'apparence extérieure, la ligne ■correcte, l'expression graphique. Amis, de la routine et du convenu, ils ont en horreur tout ce qui porte l'empreinte d'une
inspiration puissante. L'ennui suinte de leurs œuvres. Ossifîcateurs de la spontanéité libre, ils en sont encore à la reprpduction hanale des formes matérielles. Là nVst pas l'avenir. Laissons les morts enterrer les morts.
Pour l'àme d'élite qui considère le génie comme un agent divin destiné à faire marcher l'humanité dans une voie d'améliorations incessantes et progressives, TArt ne se borne point à la désespérante et infertile mission d'amuser les multitudes. •
Physionomie suprême d'une époque, expression plastique d'une société, écho toutpuissant des enthousiasmes populaires, il doit se faire le grand éducateur de l'àmé humaine et embrasser toutes les faces de l'activité intellectuelle. A lui d'opérer l'initiation morale, la transfiguration spirituelle et le perfeclionnement physique de l'homme; à lui, selon le beau mot de Proudhon (ij, d'envelopper l'humanité comme d'un manteau de gloire.
Il est la voix et le cœur même du peuple; il aime et croit, il espère et il console. C'est la vie qui s'adresse à la.vie ; c'est un enseignement et un aiguillon, l'épanouissement de l'amour, le reflet de la foi, la chaîne d'or qui nous rattache aumonde mvisibtey
0) troodboD. Princfpes de rart, Paris, in-iS,.
la chevilk ouvrière 'des grandes passions, le germe des nobles élans, iVrp.insion virginale de toutes les aspirations civilisatrices.
Au fond, TArt humain, voilà le spuI Art Tiai, durable, mouvementé, capable d'émouvoir et d'instruire. Je ne parle point ici de cet Art grossièrement réaliste qui, 5ans mission comme sans passion généreuse, copie systématique ment les laideurs individuelles. Tentends, au contraire, cet Art vivant et 'toujours jeune qui n'est pas la caricature de la personne humaine, mais son expression, et qui sait unir l'idéal au réel , comme la ligne de l'horizon dans Je lointain des mers rejoint la terre avec le ciel (i). Celui-là, explosion' simple de la Vérité, sanctifie l'esprit, améliore le cœur et illumine l'intelligence. Il est puissant, il est fécond, sans cesser d'être varié, parce qu'il s'abreuve constamment à ces trois sources vives de l'esthétique : l'idée de Dieu, l'amour de la Nature et l'étude de l'Homme.
Examinons, à lalumière de ces principes, si l'Art contemporain réalise les conditions qui, seules, peuvent lui assurer, avec l'immortalité," la reconnaissance des générations futures.
(1) M. Philarèle Cbasles. Cotes de littérature comparée. Paris, i86i.
Une vue d'ensemble jetée sur le Salon de cette année nous prouvera que l'on ne se sépare pas en vain, même en esthétique, du foyer central. Il y a, dans le nombre des œuvres exposées, de beaux nr>orceaux, assurément, des tableaux de mérite qui ofirent presque tous de l'intérêt et du savoir-faire; quelques toiles témoignent même d'une puissance réelle; la moyenne est très-bonne. Mais, à une douzaine d'exceptions près, on cherche inutilement p.îrmi cette abondance de créations faciles le sentiment du grand Art. Les compositions vraies brillent par leur absence. La nécessité de produire vite a amené le relâchement de la louche. L'accent et le souffle manquent. Le coin, le détail, le coup de pinceau, la force du rendu ou de l'exécution, la pâte, le métier en un mot, voilà ce qui préoccupe. Ce sont là de précieuses qualités, je ne le nie pas; mais à quoi tendent-elles? A faire de nos expositions annuelles des espèces de macédoines indigestes, uniquement composées de paysages, de portraits et de tableaux microscopiques.
La peinture religieuse', tenue par état plus que tout autre genre, à conserver la
divine étincelle des conceptions grandioses, puisqu'elle a spécialement pour mission de dramatiser le Bien, d'idéaliser le Beau et de rehausser le Yrai par le sentiment et le style, la peinture reb'gieuse n'offre cette année, en dehors de quelques toiles que nous signalerons, rien de supérieur qui s'impose à notre admiration. Elle est remplie, comme toujours, de bonnes intentions- Mais, en fait d'Art, la bonne intention ne suffît pas. Il faut sentir profondément la vie. Il faut de la passion, du mouvement, le sens du Surnaturel dans ses rapports avec les harmonies générales de la nature^ enfin ce coup d'ongle du génie qui marque ineffiaçablement une œuvre. Sinon, je vous dirai avec Boileau :
«t Soyez plntôt maçon... »
Ceci ne s'applique nullement à M. Bin.
Dans sa Naissance d'Eve, il a lutté non sans mérite contre le souvenir de la célèbre fresque de Michel-Ange C'est un peintre de race qui ne sacrifie rien à ce tyran qu'on appelle la foule. Son dessin est ferme; mais il n'a ni cette grandeur dans la force, ni cet idéal dans la puissance qui préserve du grotesque. De la Naissance d'Eve, on ne peut guère louer que l'intention. La compagne d'Adam fut créée femme faite, dans tout le rayonnement de sa majestueuse beauté.
M. Bin nous montre une Eve aux bras lluels, aux jambes grêles, émacîée, disgracieuse, sous rinsignifîaute apparence des premières éclosions de la puberté. Jéliovab, Dieu" le Père, la touche gauchement au front pour lui communiquer la flamme lumineuse de la Raison. Eve, loin d'exprimer à ce divin nltouchement les suaves élonnements de riidoratioQ, écarquiUe les yeux comme une pauvre idiote de village. Ah! ce n'est pas aiusi que fut initiée aux mystères de l'existence la mère des hommes. A défaut de la Genèse et des Pères, M. Bin eût dû s'inspirer au moins de la Légende des s?ècles. Malgré ses tendances au panthéisme, le poète est ici bien supérieur au peintre. Ecoutez comme Yiclor Hugo parle du chefd'œuvre de la création, :
Cbairde la femme I Argile idéale I ô merveille I 0 péoé^ratioo soblime de r&pril Daus le limon que l'Être iQeffal>le pétrit ! Matière où lame brille à travers «.on saaire 1 " Boue oii l'oo voit les doigts du divin statuaire !
Le sommeil d'Adam n'est pas mieux rendu. Ce premier sommeil tenait de Texlase. L'extase est un sommeil sublime. Or Adam, dont la carnation, pour le dire en passant, tourne trop au bronze, est étendu dans une pose de tortionnaire. Est-ce bien là le repos génésiaque de l'homme au Paradis terrestre ? M. Bin ignore-t-il qu'avant la
faute originelle, l'homme, daus la splendeur fulgurante de ses énergies primitives, était la Lettre Majuscule de la création? Nous trouvons celte même ignorance des traditions bibliques dans le Péché originel, de M. Auguste Hesse. Adam, un Adam naïf, est accroupi contre l'arbre de la^Sciènce du Bien et du Mal. Eve, malicieuse et passablement sournoise, obéit au tentateur avec un air mutin qui est loin d'être chaste. La vérité n> rien à voir dans ces fantaisies. C'est le Péché originel d'après BéverlanJ ; ce n'est pas celui de la Genèse. Et voilà le mal 1 car l'œuvre de M. Hesse est supérieure comme exécution. Les jambes d'Eve surtout, la meilleure partie du tableau, sont dessinées avec une fermeté de touche et une grâce lumineuse qui rappellent le Corxège.
La Bible a mieux inspiré M. Hirsch. Son Caîn est d'un effet saisissant. C'est bien là le sombre fratricide que poursuit le Remords. Il s'en va, couvert de peaux de bêtes, une bêche à la main, avec sa femme et ses enfants, dans les silencieuses solitudes, croyant éviter cet œil terrible qui le regarde toujours et le fait frissonner jusqu'aux moelles. Bonne composition, aussi puissante comme idée, mais moins expressive et moins bien rendue comme forme que le Job de M. Heilbuth, œuvre bizarre qui fait songer aux tableaux de Black-le-Yision.naire.
Le grand Eprouvé de la terre de Hus est assis sur son fumier, contre le pan de mur qui reste encore dé sa maison devenue la proie des flammes. Hâve, nu, décharné, il écoute avec une résignation, qui n'est pas sans intelligence, les doléances hypocrites de ses trois amis, dont l'attitude méprisante insuite à son malheur.
L'un! d'eux, surtout, droit et roide, les mains croisées derrière le dos, tenant en laisse un chien hargneux, nous apparaît comme l'incarnation du dédain, cette glace du cœur. Ajoutez à la scène la désolation orientale du paysage et vous aurez une idée àe ce que peut faire un artiste habile doublé d'un penseur. C'est du bon réalisme;, et, quand il est vrai, le réalisme nenousdéplaît point. II. ne devient agaçant que lorsqu'il passe, comme chez M. Manet, dont la Jturif. Femme est une véritable peinture d'enseigne, à Tétât de système. Rien de plus difficile, d'ailleurs, à un puissant esprit de ne pas outrer les choses. Pour quelle raison, par exemple, M. Heilbuth, qui, par certains côtés, se rapproche de la moderne école, a-t-ii (c'est peut-être, le seul défaut de son œuvre) coiffé Job dJ'un de ces bonnets pointus en serge brune, qui donne au patriarche idumécn l'air d'un paysan des Cévennes? Je me le demande. Je me demande également pourquoi M. Déportes nous a représenté Samson prisonnier des
Philistins, sous les traits vulgaires d*un Arpin de carrefour. La volupté avait aflaibli ]es forces de Thercule hébreu, soit; mais, en lui coupant la chevelurej le ciseau de Dalila n'avait pas, du jour au lendemain, lait disparaître la puissante musculature du ^éant. Nous ne dénions pas à l'artiste les droits de la fantaisie^ à la condition, Toutefois, qu'ils ne seront pas préjudiciables aux droits de la vérité. ,
Un mot sur les Prophètes de M. Doze. On voit qu'il respire à Taise dans la peinture métaphysique. Il lui manque (et ce n'est pas peu dire) le sens des attitudes. David, figure du Christ, occupe le milieu du groupe, et pas un des Yoyanls de l'ancienne Xoi ne converge vers celte symbolique physionomie. Tous ces Prophètes sont trop calmes dans leur pose. Aucun d'eux n'a rien de bien caractéristique. Isaïe, Ezéchiel et Jérémie se ressemblent à s'y méprendre. Rien ne les différencie que la couleur de leurs umiques. Ce n'est pas assez. Ces inspirés fcublimes ont été, pour parler comme l'évéque de Tulle^ les Mères du Yerbe ; et chacun a reproduit le type de ses visions avec les audaces de son tempérament et la hardiesse de ses habitudes intellectuelles. Il eût fallu l'indiquer. Il eût fallu montrer comment ces organisations prophétiques ont concouru à la réalisation des promesses divines. On n'aperçoit même pas eu eux la flamme inté-
rieure qui brûle les Yoyaals. Le dessin est Dfct, les ligues sont correctes, voilà tout. Autrefois, Paul Delaroche, dans son Hémicycle de TEcole des Beaux-Arts, s'était appliqué à chercher des opposition^de couleur, ■et son travail se sauvait par le grandiose et la majesté de l'ensemble. Nous regrettons de ne pas trouver le même mérite dans les Prophè'es de M. Doze. Yoici, au contraire, deux autres œuvres purement décoratives, la Première thèse de saint Thomas (TA qnin de M. Omer-Charlet, et la. Notre-Dame de M. Alexandre Grellet (en religion frère Atbanase), dont l'imposanie conception est digne de tous nos éloges et dont le rendu technique nous oblige à des reslrirtions. Il y a,dans ces deux œuvres, une grande pureté de lignes , beaucoup d'exactitude ,. une louable précision graphique. Mais est-ce bien là de la peinture? Flandrin, votre maître, dans ses admirables Théories chrétiennes, a su parfaitement combiner la li- ^ue et la couleur. Pourquoi ne pas suivre un si brillant exemple? Le mysticisme n'est pas la mort, croyez-le bien ! C'est la porte de l'infini qui inonde les âmes de vérité et pé-' nètre les corps de lumière.
Sans vouloir décourager personne, la vérité nous force pareillement à dire que M. . François Grellet exagère encore, par l'absence de vie et l'ignorance de l'expression, les graves défaiils de son frère, dont il a,
du reste, la noblesse et la netteté de facture.
Sa Bésurrection du fils de la veuve de Naïm ne donne pas la moindre idée de ce qu'il dut y avoir de dramatique dans cette scène de l'Evangile. C'est un mort que Ton porte académiquement en terre. Le Christ renconire le convoi et rend le défunt-ù la vie, sans qu'il y paraisse. Personne, ne bouge dans cette foule, personne n'est ému ■devant ce njiracle,^as même les femmes. Tout cet ensemble est vulgairement terne : la ligne lélhifere du géomètre, quand il eût fallu la couleur tourmentée du poète. De là, manque de puissance, roideur aca- . démique, composition morne, eliacée, qui ne dit rien à l'âme.
Lu vulgarité, mais avec un plus grand effet dramatique et une réalité plus captivante, est aussi le défaut qui prédomine dans la RésurrecUon da Lazare de M. Marquis. Le mieux réussi des tableaux de ce genre serait la Résurrection de la fille de Jaircy de Mlle Unternharer. L'idée qui s'en dégage a de là profondeur. La pose de la Ressuscitée est vraiment belle. Deux choses néanmoins trahissent dans ce tableau la raaio inexpérimentée : la pose trop puritaine du Sauveur et le .geste de Jaîre qui trébuche, parait-il, en se précipitant vers sa fille.
Il faut bien l'avouer: les sujets évangéli-
ques (et ils sont nombreux au Salon de celte année) se distinguent généralement par leur médiocrilé. Comment louer, j'en appelle au critique le moins sévère, cette Alater dolorosa de M. Yély qui a Tair, passez-moi l'expression et que la Yierge me . la pardonne, d'une vieille sorcière tàtant le pouls à un malade? Que dire de la Sainte Famille de M. Senties où Marie apparaît avec les traits d'une virago? M.Yerlat a traité le même sujet ; mais il a été beaucoup mieux inspiré. Sa Tierge est d'un raaîire. Que n'a-t-il suivi jusqu'au bout les bonnes traditions et représenté Jésus enfant avec des yeux d'homme. Simple détail dont la profondeur symbolique faisait autrefois rêver Lamennais, dans sa Révolte solitaire! La Sainte Famille de M. Louis Janmot 'offre aussi de grandes beautés , à côté d'immenses défaillances d'exécution. D'une part,, on s'extasie devant la tête préraphaélique de Marie ; de l'autre, on recule, désappointé, devant l'Enfant-Jésus et saint Jean-Baptiste: deux muchachos à la peau bleuie par le froid, aux membres bouffis, et couverts d'engelures. La Pièta de M. Guérin sort de l'ordinaire. Quelle différence pourtant. avec la P/è/a pathétique qui nous reste d'Eugène Delacroix I
La Preacitnce de la Vierge de M. Dubouchet procède d'une excellente idée. L'artiste nous représente Marie tenant son Fils entre
sesbras et percée déjà du glaive de la douleur, à la vue prophétique des souffrances que l'avenir réserve au fruit béni de ses entrailles. Cette donnée touchante est gâtée par une bizarrerie. La Yierge a des cheveux crépus d'une crudité repoussante et sa figure est rien moins que belle. M. Air bert Devriendt s'est également complu à enlaidir la mère du Rédempteur des hommes. Yous m'objecterez qu'il avait une excuse : c'est qu'il a ti-aité la Vieillesse de la Vierge. Ce n'est pas une raison. Marie n'eut jamais celte vieillesse caduque et décrépite.' Elle passa/ selon la tradition, la fin de ses jours dans la contemplation des saints Mystères. Cela n'autorise pas à la répréseu- . ter sur un lit, roide comme un pieu, ennuyée et ennuyeuse. M. Devrieudt imite le faire de la vieille école flamande. Toutes ces imitations sont des p•.^sliches. On dirait des placages de mosaïque. Cette école est morte. On ne pourrait la faire revivre qu'en la rajeunissant par l'étude des types actuels et en la transfigurant par les progrès qu'a faits depuis quatre siècles la compréhension de la Beauté. Elle manque du reste de simplicité. Or, la simplicité est l'Alpha et l'Oméga de l'Art. Cette simplicité, M. Lazerges l'a presque atteinte dans son Christ au calice, La tête est sublime de résignation et de vérité : à elle seule, elle rend ce tableau une des meilleures toiles
de la peinture religieuse contemporaine.
Rien de saillant dans le Christ en prière^ de M. Darjou, dans la Vierge en Egypte^ de M. Chazal, dans la Vierge an roseau^ de Mme Dallemagne, dans le Jésus au jardin des Olioiers^ de M. Yion. Faisons une exception en faveur du Christ apaisant la tempête de M. Paul Nanteuil. Le geste du Sauveur est noble et calme; les éléments s'apaisent et obéissent devant celle majesté suroaturelle. La surprise et Teffroi luttent dans l'àme de Pierre. Ce sont les • deux meille;ures figures du tableau. Le reste prête beaucoup à la critique. Entassés dans la barque, les personnages se confondent. La barque elle-même est trop courte, trop ramassée. On dirait une coque de noix qui sombre sous le poids d'un mât de misaine.
Il y a du talent dans le Christ et la Madeleine de M. Bockliu. Mais on cherche en vain au fond de cette oeuvre l'idée surnaturelle. C'est du mélodrame. Il faut deviner le Christ dans ce beau cadavre étendu"^ sur un marbre qui ressemble trop à une table d'amphithéâtre. Celui-là qujLpr-eiidrait la pécheresse repentante pour une veuve pleurant son mari serait parfaite-, ment excusable. Les Madeleines d'ailleurs n'ont pas cette année porté bonheur à nos artistes. CeUe de M. Alexandre Léon a la figure d'une gourgandine. Pourquoi se
frappe-t-elle la poitrine avec un caillou? On Toitbifin que c'est pour rire, cumme disent les enfants, hs. Madeleine dé M. Cuny est encore plus désagréable. Qui donc a poussé M- Cuny à nous repréisenter Marie de Magdala sous les traits d'une grosse Flamande mal fagotée, et le Christ en jardinier avec un faux air de Jules Favre ? . ^—
Passons outre. Je vous défié, malgré votre foi robuste, de trouver matière à édification dans le Christ mort^ de M. EmileCbabod. La pose du cadavre n'est pas naturelle. Les muscles sont ceux d'un noyé qui se gonfle. Il faut laisser à la Morgue des anatomies de ce genre. Saint Jean, Joseph d'Arimathie, la Vierge, vous les prendriez pour trois mannequins parf;dtement inutiles et proiondément ridicules. Ce n'est pas ainsi que les vieux maîtres peignaient ce maguiôque épisode de la descente de Croix. Le disciple bien -aimé, les cheveux flottants sur les épaules, regardait- son maître avec un sentiment de profonde désolation. Les saintes femmes environnaient le Christ, pâles, immobiles et remplies d'un chagrin sans bornes. Marie, oubliant sa propre douleur, recevait son Fils sur ses genoux et cherchait à lui adoucir la souffrance, comme s'il vivait et souffrait encore. A ce propos, nous poserons une interrogation àM.Richomme. Son Christ en croza: est loin d'être une œuvre médiocre. Mais quelle idée
de faire constamment la solitude autour du divin Crucifié? Le Christ n'est jamais resté seul surle Golgotha. A l'heure où ses disciples le reniaient, les femmes l'affirmaient. Elles assistèrent à son agonie et recueillirent son dernier souiSle. « Quand Jésus-Christ fut mortj où était l'Eglise? y> demandait un jour à Bossuel le ministre Claude. — « Elle était avec les Saintes Femmes qui pleuraient au pied de la croix. » Cette réponse de i'Evèque de Meaux est l'expression exacte de la. tradition catholique. Nous donner un Christ en croix sans témoins de son supplice, c'est abstraire de l'bumanilé le Rédempteur du genre humain.
Pour être juste, signalons parmi les mnjlleures compositions religieuses de cette année, le Martyre de saint Jtan le précur" seur, de M. Glàize, le Saint Siméo^ stylite, de M. Schutzen berger, le Saint François d'Assise, de M. Carolus Duran, et la Prière du soir à bord du Soiferino, de M. Protais, œuvre de uuaîire, d'un fini achevé, quoique d'un effet monotone, à l'instar d'une- psalmodie monocorde.
•De toutes ces toiles, à notre avis, la plus puissante est le Saint Siméon Styiile, Ou est ému, saisi. Cela vous empoigne. L'austère figure du Sisanile a je ne sais quoi de symboliquement grandiose dansson étrange mysticisme. Il est là, droit et fier, les mains dans l'attitude de la contemplation, les yeux
pleins d'une fixité ardente, tournés vers f e ne sais quel point de rioamensité céleste. Sa fantastique silhouette" se détache entière et pleinement découpée dans le clair-obscur •d*une atmosphère orientale. Le monde n'est plus rien pour ce singulier cénobite, qui a vécu trente-cinq ans immobile sur les colonnes d'un temple en ruines, dernier vestige d'une de ces Thèbes mystérieuses ensevelies par le temps dans la morne profondeur des sables. M. Scnutzenberger a représenté le Stylite sur sa dernière colonne haute de trente-six coudées. Au milieu d'une île déserte, perdue dans le grand désert, on voit, dit une ancienne légende, •éternellement debout contre un rocher Judas le Réprouvé. Le soleil oarde à plomb sur son crâne chauve et fait bouillir sa- cervelle. "Un jour, un seul jour par semaine, le manteau que Judas donna dans sa vie à un pauvre, vient protéger et couvrir la tête •du damné. Le Stylite n'a pas même cette •consolation.
A chaque heure , à chaque ' minute , il souffre sur sa peau bronzée les ardeurs cuisantes des jours sans pluie et des soleils implacables. Que lui importe? Sacrifié volontaire, il a la nostalgie de la. patrie absente, il aspire vers cette rive mystérieuse (Ripœ uUerioris amore) où soufflent les brises-étemellement rafraî- , chassantes. Auésiv voyez comme il rayonne
ce mendiant socs ses haillons cénobiligues! Comme il est beau dans son extase I Noos souhaiterions un grain de celtebeaulé-là au Saint François a Assise de M. Carolus Duran. Sous' une voùle granitioue des Apennins, l'homme de Dieu reçoit lesstigmates de la Passion. Il nous apparaît de profil, sans noblesse, sans grandeur, la tète renversée sur la pierre, les mains dans une borte de prostration rigide. Rit»n de Textatique dans ce moine vulgaire. La tête est. presque ignoble, les yeux sont blafards,, atones. Or, le regard des extatiques est :iu contraire pénétrant, scrutateur. Ou croirait qu'ils lisent dans les choses. En cet état, l'âme est moralement absente du corps; .mais elle pénètre toujours de sa lumière' l'appareil organique. La souffrance d'ailleurs n'enlève pas la beauté. Si les accessoires du tableau de M. Duran rachètent celte absence de compréhension, que dire de l'attitude gourmée de saint François, lui,poète, artiste, réformateur, le plus libre et le plus passionné des saints, l'ennemi du convena et de la formule, l'homme de la naïve allégresse et de la bonne nature? Quand doncnos artistes modernes ceaseront-ils de croire ■ que Sainteté est synonyme de Niaiserie?' Yous figurez-vous Paul, le grand barbare,, avec une tournure de cuistre, annonçant le Dieu inconnu aux vieillards de l'Aréopage? Comprenez- vous Thérèse de Jésus, sous les
traits d'une cagote apathique? Elle, l'ardenle carmélite, qui dans l'intensité de ses divines aspirations disait de Satan : « Le malheureux ! il ne peut pas aimer ! » Non, la sainteté ne détruit pas l'humanité. Non, les hommes parfaits que le christianisme propose à notre admiration ne sont ni des pleutres ni des imbéciles.
Résumous donc en formules axiomatiques les conclusions de nos prémisses sur la peinture religieuse.
Qu'avons-nous le droit d'exiger de l'artiste qui consacre ses énergies à la préfiguration sensible des Beautés du Christianisme?
Troischoses essentielles :
Que, donnant par ses œuvres des ailes à notre âme, il l!élève jusqu'à la contemplation de l'Idéal suprême ;
Qu'il ne rabaisse pas, dans la recherche des succès feciles et des combinaisons mercantiles, la dignité de nos" croyances et Ja profondeur de nos mystères ;
Qu'il n'aborde pas ces sujets grandioses s'il ne sent, point fermenter en lui la foi suffisante, l'inspiration jaécessaire, le génie indispensable pour représenter, dans jme
coDceplioD adéquate à ieur sublimité, les admirables symboles de la vaste synihèse catholique.
Astreindre rimagioation à l'alimentation féconde des idées générales et ne géoer en rien le libre essor de Tori^nalilé individuelle, tel est, qu'on ne s'y méprenne pas, le double but de noire critique. Aussi bien, pouvons-nous, en tenant compte des différences substantielles, faire logiquement usage d'une méthode analogue dans l'examen des tableaux qui se rattachent plus ou moins au genre historique^
L'Histoire a deux missions également providentielles. Messagère de la Yérité, elle reproduit, dans ses pages austères, tous les grands actes dont l'humanité s'honore ; de sa voix impardale, elle rébabilite^ pour l'édification des générations futures, les dévoués du Bien, les martyrs du Yrai, les apôtres des idées utiles qui souffrent ici-bas persécution. Némésis vengeresse de toutes les iniquités sociales, elie lient en main la balance inflexible de la Justice, et cloue au pilori de la honte les malfaiteurs du genre humain, les oppresseurs des classes souffrantes, ceux qui se font un jeu de la vie de leurs semblables, ceux-là que le P. Gralry appelle, dans son énergique langage, « les hommes de joie et les hommes de proie. » , Pour l'accomplissement de cette œuvre éminemment civilisatrice, l'Histoire
n^a pas de meilleur auxiliaire qye l'Art. L'Art est un verbe ; il s'adresse aux multitudes. Les tableaux d'histoire sont des drames ou des épopées. Ils portent avec euxleur enseignement.
Avons-nous aujourd'hui de vrais tableaux d'histoire? Il faut bien le dire : les pinceaux épiques ne sont plus. logres, Yemet, Délarocbe, Robert-Fleurf,Flandiin, Ary-Scheffer, Delacroix lui-même, ont laissé des toiles merveilleuses, où les données bisioriques étaient scrupuleusement respectées et les types reproduits avec une vérité magistrale'qui n'enlevait rien à l'effet dnuDatique. Aujourd'hui la spécialité nous dévore. Tous les genres sont du reste confondus, et il est bien difficile de grouper, dans un ordre rationnel, des œuvres qui ne se rattachent précisément à aucune synthèse. Une seule école prédomine dans la Babel artistique. C'est celle que Barbey d'Aurevilly a si bien nommé racole-Trumeau (1). Nous avons les Capefigue du pinceau. Partant, à défaut du Poussin, contentons-nous de M. Cabanel.
{i) Les (Euvres et les hommes au dix-neuvième siécfe. T. il, p. il.
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Les tableaux de genre, à prétentions historiques, pullulent. Sur le nombre, il en est de bons, plusieurs de médiocres, beaucoup de pitoyables. On peut très-justement leur appliquer le vers de Martial :
Sunt bona^suni quœdammediocriaySunt pluramcûa.
Parmi les œuvres de cette catégorie qui, à des litres divers, se- recommandent à Taitenlion, citons, pour l'acquit de notre couscience et afin de n'y plus revenir : le Socrate s'exerçant à la patience, de' M. BienDoory; le Callimague, de M. Leyendecker; la Sybillede CUoes haranguant les défenseurs de Willembergj de M. IPille ; les Funérailles du roi Clotaire à SoissonSj de M. Yan den Busche ; la Mort de Mahomet, de M. Cormon ; VÈombeline devant saint Bernard, de M. Douillard ; la Mort du jeune Arthur de Bretagne, dc' M. Cabasson; le Nain de Charles-Quint, de M. Manuel de Gai-ay; la Folie de Charles VI, de M. Leygue ; le Montîuc, de M. Lassalle-Bordes: le Bernard Palissy à la Bastille, de M. Midy; le Saint Louis lavant les pieds des pauvres, de M. Emma-
nuelM-issé; le Washington, de M. Brown; le Bonaparte à Toulon^ de M. Leduc, el Y Arrestation de Robespierre^ de M. Mouillard. Le reste ne sort pas de l'iDsignifiaûce. €'est Caire trop d'hoaneur aux choses banales que de s'occuper d'elles. Au surplus, nous avons, celte aoûée, quelques sujets d'histoire qui s'imposent forcément à^la critique. Parlons-en tout à noire aise.
Nous retrouvons dans les Esclaves romains , de M. Schutzenberger , la même préoccupation de l'idée et (mérite rare aujourd'hui!) la même intelligence de l'unité de composition, que dans le Saint Simèon Siylite. Sur les bords de la mer Tyrrhénienne; aux ardeurs de la canicule, un groupe d'hommes courbés vers la glèbe, n'ayant pour vêtement qu'une braie de toile blanche qui recouvre à peine leur nudité, enfoncent péniblement le pic dans un sol durci par la sécheresse. Toul à côlé^ sur un cheval de trait, un pieu à la main, se tient Taffranchi, celui qui représente le maître. Physionomie dure et farouche, insolente et orgueilleuse : rien ne bat sous la mamelle gauche du parvenu. Armé de l'aiguillon, il mène ses hommes au travail," comme un bouvier, stupide ses bœufs au labour. Parmi les esclaves, quelques types se détachent des autres. Exténué de fatigue, un veillard, un octogénaire, se redresse et, appuyé sur son outil, les yeux tournés vers
les montagnes, semble regretter • quelquechose. Sa figure, intelligente et bonne, attire le respect. On Toit bien qu'il n'est pasné dans Tesclavage. Peut-être est-ce le compagnon de Décébalus ou de quelque- Yercingélorix du pays des Gaules? Pauvie- ■vieux ! La lassitude t'accable; tes membres D*ont plus de souplesse. Fimporte! Pas de ti'ève, pas de relâche ; courbe-toi : ainsi lèvent le droit de la force. Entends-tu la to;x inhumaine de l'affranchi qui te crie ce que le colon de Fonlan disait à son nègre? « — Travaille donc, esclave. — Je me re- « pose un moment. — Travaille. — La «c chaleur du jour m'accablait ; j'ai cru... •» Et, si tu u'étouffes pas tes doMleurs dans le silence, ce soir l'affreux supplice de l'ergastule. Imite ton compagnon, ce jeune Ethiopien qui, tout en donnant le coup de bêche, regarde la mer, comme si ses vagues mystérieuses pouvaient lui rendre la liberté. Certes! la mort devait paraître une délivrance à ces parias d'une société basée sur le privilège, à ces misérables méprisésdes philosophes qui ne daignaient pas même leur accorder le bénéfice d'une âme. Remarquez donc l'esclave du premier plan ! Celuilà travaille avec une sombre énergie. H y a en lui duSpartacus. Sa pioche est une arme qu'il tournera un jour contre ses maîtres dans une de ces terribles guerres sociales que Tite*Live appelle les guerres
inexpiables [inexpiabile bellum). Ce n'est pas tout :. dans le lointain, la mer bleue, d'élégantes villas, la fraîcheur, les ombrages, la vie sybaritique. Le maître est là, sans doute, un aimable Epicurien, sablant le Falerce, parfumé d'ambre et couronné de roses. Il jouit de la vie et se raille de la mort, chantant des refrains moqueurs-sur l'avenir de l'être :
Aoimala, vagola, blandola, Hospes comesqne corporis, Qqs oqqc abibis in loca, Pallidula. rîgida, nudula ; Nec ol soles dabis jocos (1).
Quel contraste ! ... Ce tableau de M. Schutzenberger est un chaleureux ' plaidoyer anti-esclavagiste à ajouter aux éloquentes protestations des "Wilberforce, des Cochin, des Schcelcher, des Laboulaye et des Montàlembert, contre cette horrible plaie sociale qu'on nomme l'esclavage et qui tend, Dieu merci, à disparaître de la surface de la terre.
(1) Ces vers sont attribués à l'empereur Adrien,
Fcnteoelle les a traduits en français d'une façon
charmante :
Ma petite âme, ma mignonne,
Tu t'en vas donc, ma fille et Dieusacbe où 'uvasl Tu pars, seulette et tremblottante, bêlas I Que deviendra ton humeur folichonne ?
• Que deviendront tant de jolis ébats ?
Les Esclaves jetés* aux murènes de "M.
Baader ne sont pas sans valeur. Mais, à notre avis, ils n'ont pas la même puissance de vérité. L'accentuation est un peu molle. Le dessin demanderait plus de coloration. Or, en certains cas, la chose n'est pas indifférente. Je dirais volontiers de la couleur ce qu'Alfred de Musset disait de la rime :
Ma foi! c'est uq bon clou de plas à la pensée. .
Le' motif d'ailleurs n'est pas suffisamment indiqué. M. Baader a fait comme les mauvais logiciens qui passent à côté de la question et s'esquivent par la tangente. Il nous ofEre un vieux domestique dont le cada\Te déjà roide flotte aux bords du vivier j et, sur le second plan, d'autres esclaves { agréable perspective I ) attendant , pour mourir de la même mort, le bon plaisir de Yidius Pollion, un bel esprit de l'époque, ami d' Auguste et gentleman irréprochable. Nous eussions voulu, pour mieux inspirer la haine du bourreau, sa victime se tordant dans les affres du supplice. Yoyez-vous d'ici un homme, pieds et poings liés, dans une ffiare d'eau, la tète seule libre, dépecé par des lamproies, lentement, molécule par molécule? Cela fait frémir. Et bénis soient les Huns et les Hérulés qui firent place au Christ en délivrant le monde de ces pourritures!
BoDne page d'histoire romaine, mais passablement scabreuse, que la Messaline de M Hector Leroux. Nous ne pouvons louer de cette toile que l'effet de nuit, d'une réalité consciencieuse. L'idée morale qui s'en dégage peut être bonne ou mauvaise- : cela dépeud. Indiquons une antithèse frappante. Pendant que, sous les toits borgnes de,^ubur:a, ce quartier Bréda de l'époque, la femme de Claude, symbole odieux des dégradations du pouvoir, avilissait, par ses prostitutions publiques, la pourpre impériale, en Orient, non loin du Calvaire, dans une honnête et modeste maison de Jérusalem (selon Jean Damascène, Denys TAreapagite, et Méiiton de Sardes), mourait riche de jours et de vertus, Marie, l'Immaculée mère du Verbe, type divin de la chasteté volontaire.
Ne quittons pas le monde romain sans mentionner YAria et Pœtus de M. Schopin,' et la Mort de Néron, de M. Naulet : deux tableaux qui se distinguent par de véritables qualités techniques. M-. Naulet a exposé aussi un Saint Alpin devant Attila. Petite toile, pleine de fougue, de mouvement et de verve. C'est trop mesquin toutefois. Le Fléau de Dieu ressemble à un baron du moyen âge qui va souffleter un évêque. Il eût dû apparaître sur sa cavale mongole, comme le génie de la destruction, couvert d'armes élincelantes, suivi d'oiseaux de proie
aux noires envergures, entouré de ces guerriers sauvages qu'on disait issus de J'alliance des sorcières de TAltai avec- Jes;fôprils inimondes. Au rapport delTiistprieû'goiIi Jornandès, Allila était d'une laideur repoussante-; il avait le teint basané, peu debarbe, une tête monstrueuse, des joués déchiquetées, le nez écrasé des Kalmouoks, des yeux petits et ardents [magis puncta quam lumina) luisant d'un feu sombre. M. Nauletnous donne une manière de Richard Cœur-de- Lion, avec la moustache drue d'un carabinier de la garde. Nous approuvons l'idée du tableau : C'est la barbarie reculant devant le christianisme.
"Voici mieux : le Christianisme pardonnant aux barbares et changeant les loups ravisseurs en agneaux paisibles. On se rappelle la touchante visite de Pie IX aux prisonniers garibaldiens, après la bataille de Mentana. L'Art, inspiré par la Foi, devait naturellement s'emparer de cet épisode.
Effectivement, deux artistes de talent, MiVi. LépauUe et Yictor de Jonquières ont exposé le même motif : Le Pape bénissant tes garibaldiens dans une salle busse du chàt:au Saint- Ange. U y a un défaut grave dans l'œuvre de M. Lepaulie. Pie ÏK. est prétentieux; il manque de naturel, il pose. Lui, Italien jusqu'au bout des ongles, ne manifeste aucune émotion devant ces Italiens égarés qui se prostemenl à son appro-
die. Et ces figures de révoltés font l'eifet de Saintes-Nitonches. Cela ne dépasse-t-il pas toute probabilité? Chose singulière, le mieux réussi de ces rebelles, c'est précisément celui gui ne fléchit pas le 2;eQou. L*artiste l'a pkcé derrière Pie IX. Sans cela, le Saint-Père pourrait dire à cette âme indomptée,ce que son prédécesseur, Pie^f, dit un jour à un jeune esprit-fort Parisien qui,icrs des fêtes du couronnement de Napoléon I", refusait de s'incliner pour recevoir la bénédiction papale : a Qpurbez-vou?, mon fib, la bénédiction d'un vieillard porte toujours bonheur! ».
M. Yictor de jonquières a su éviter recueil. Sa mise en scène est parfaitement comprise. Le Souverain-Pontife, vêtu d'un camail cramoisi sur sa soutane blanche, apparaît debout au milieu des garibaldiens dont les attitudes et les physionomies variées expriment Tattendrissement et le repentir. Pie IX est visiblement éniiu. Sou cœur paternel n'a que des paroles de pardon pour ses ennemis vaincus. Rien de forcé, rien de convenu dans cette scène toute d'effusion. Techniquement d'ailleurs, indépendammentde la pensée dominante, l'agencement des lignes, la vérité des expressions, la conscience et l'élude des détails contribuent à faire de ce tableau une œuvre durable. On voit que l'auteur y a mis son temps et son âme. Or, le temps et l'âme ne
sont-ce pas la matière et la vie des grandes choses ?
Nous voilà naturellement en mesure de parler du tahleau si discuté de M. Galimard. Le sujet est celui-ci : Couronnée de la triple tiare, tenant à la main la croii à trois anses, la Papauté, assise sur la chaire étemelle, bénit le monde. Elle est défendue par deux anges, dont Tun a pour attribut des fleurs de lis et l'autre une épée flamboyante. Nous eussions préféré le rameau d'olivier et Tume des prières. Telle quelle, néanmoins, c'est une magnifique apothéose : œuvre de grand style et procédant de la bonne école. Son unique défaut est de tirer trop au jaune. Laissons l'abus des Rayons jaunes à Joseph Delorme et la jaunisse aux femmes incomprises. Mais pourquoi chicaner sur un rien? Mieux vaut louer Tidée inspiratrice : elle . semble dire à ceux à qui la Papauté sert de cible quotidienne, que le Roc iminobile sur lequel cette institution repose é;st fait du granit des siècles, et que la vigne de Naboth porte toujours malheur.
•Puisque la méiaphore biblique m'y amène, je me reprocherais de passer so'us silence la Jézakel, de M. Tpudouze. Composition un peu tourmentée, mais savante et d'une couleur vigoureuse. Jézabel est précipitée du haut des remparts de la ville dans une fosse où Taltendentj la gueule béante et sanglante, des dogues &méli-
qoes. Goethe croyait les chiens des incarnaiionsda déraoD. Il est de fait qu'il y a quelque chose d'infernal dans ces molosses .eoragés qui, éperonnés par la vue de la proie qu'on leur jette, se dressent roides contre la muraille. La reine se cramponne désespé'-ée à l'entatlement du rempart. Les bourreaux implacables lui font làcber,p»'ise. Elle est déjà lancée dans l'espace, et, bientôt de. la fière souveraine il ne restera plus
... Qu'un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traîoésdaDS la fange, Des lambeaux pleins de sang et des membres af-
[freux Que des chiens dévorants se disputent entre eux.
De la Jésàbel de M. Toudoiîze à la Marie Stuart de M. Kienlin, sous tous ks rapports, la distance est grande. Ici, la couleur jure avec le . sujet. La grande robe de Marie Stuart, eniaiïetas rouge, toute neuve comme si elle sortait de chez la modiste, produit un effet particulièrement désagréable. La . reine d'Ecosse, vieillie à plaisir par je ne sais quel Ciiprice de l'artiste, donne froidement son coUier de perles à une de ses suivantes. Cela ïent d'une lieue la tragédienne. Le vi?age de la condamnée n'a rien d'aristocratique; ses yeux sont morts; son attitude, est celle d'une flegmatique. Bétails contraires à la vérité. A l'instar de toutes les femnaes fortement trempées qui ont bu .
jusqu'à la lie l'amer calice des souffrances morales, « les yeux de Marie Stuart, dit im chroniqueur du temps, voilés par ses longs cils, luisaient, la veille de sa mort, comme de la braise. On n'osait pas les regarder en face, quoique baissés, tant il leur restât encore de puissance. » Ce qu'il y a de vraiment beau dans l'œuvre de M. Kienlin, ce sont les deux femmes qui se détournent pour pleurer dans un coin de la salle.
Les annales d'Angleterre ont fourni à M. Markelbach le motif d'une conception intéressante. C'est : Cromwellau Ul de mort de sa fiile. Par malheur, il faut èlre trèsversé dans l'histoire du pays pour deviner l'énigme de cette production. Cromwell est assis, la main%ppuyée sur le lit de la moribonde. Il regarde sans voir. L'oeil fixe s'ouvre dans le vague, le front se plisse ; les cheveux couvrent négligemment les tempes. Il y, a bien dans cette physionornie quelques-uns des traits du farouche partisan de la' Prédestination, de l'homme fataliste qui commençait une lettre à sa femme par ces mots désespérants^ a Cher ange de ma vie, il fait sombre dans mon âme, et je ' sens que je suis damné. » Mais rien, dar^s le tableau de M. Kienlin, ne nous indique qu'en ce moment Cromwell subit les reproches de sa fille, lady Cleypole, parce qu'il n'a pas voulu faire grâce au révérend docteur Hewet impliqué dans une conspiration
royaliste. L'œuvre- de M. Kienîin pêche par Tabsence de clarté, qualité indispftosal)Ie dans le? tableaux dilatoire. Teû dirai autant du Baptême d'un roi des îles Canaries^ de M. AJexaDdrê Leloir; de la Procession en ihonneur du duc de Gvise, de M. Arnold Schefîer (imaginez-vous une scène des Flagellants du moyen âge ou des SscourisTes de Saint-Médardà Tépoque desconvulsionnaires); du Molière à Versaille'f, de M. Picou et de V Arrestation de Charlotte Corday^ de M. Dehodencq, avec cette différence toutefois que ces dernières toiles sont de beaucoup supérieures à la première par le fini et l'habileté de l'exécution.
Arrêtons-nous un instant devant deux Lovxs XVII dnr>s la prison du Temple^ qui provoquent l'attendrissement de la foule. . L'un surtout, celui de M. Beaume, navre le cœur. Etendu sur un méchant grabat, velu de l'habit des pauvres, les jami^s à demicouvertes de misérables chausses, le descendant de Louis XIY sommeille dans l'attitude souffreteuse de la douleur. La téîe est un peu vulgaire, mais les détails sont vrais : la chaise de paille, la cruche en grès, le lit de sangle, jusqu'à cette petite souris qui grignote tranquillement les miettes de pain sec tombées de la table de l'Orphelin royal. Il est bien écrit quelque part dans les Saints Livres, que les animaux sont les familiers de l'innocence.
Au genre historique apparliennentencore- ]es ieunes captinrs de rSerséçovine^àe M. C^^rmak, et la Mort du maréchal Ney^ de M. Gérôme. Ce sont deux œuvres fort remarquées et dignes de rèlre. M. Cerraak a su tirer une excellent parti d'un sujet presqueinsignifiant en lui-rcème.- On a beaucoupadmiré ses deux Bachi-Bouzouks dont Ja phy>ionomie cnractc-ristique est frappante de naturel et d î vériié. Mais la critique, selon nous, a passé trop vite devant la captive, drapée de noir. Ses compagnes sont la Résignation. Elle est la Douleur. Son œil profond entrevoii pour l'avenir les morbides abrutissements du sérail. Ainsi dut souffrir la Niobé antique.
De l'œuvre bizarre de M. Gérôme, nousne dirons rien que tout le monde ne sache. Le procédé de cet artiste qui,.paraîl-il, nes'attarde plus dans les sentiers obscènes (ce dont nous le félicitons sincèrement), n'estpas sans originalité. Une idée étant donnée^ en tirer dans un carlre restreint le plus grand effet possible. Jamais cette tendance lie s'était si nettement accusée chez lui que dans la Mort du maréchal Ney, Rien ici" n'est accessoire, ni- ces cartouches qui fument encore sur le sol fangeux, ni ce rêver- • bère qui perce à peine de sa lueur fumeuse les brumes d'un matin de décembre, ni cesinscriptions politiques sur le murd'enceinie, ni ce chapeau à la Bolivar roulé par terre^
ni ce gendarme qui se rclourue pour regarder furlivemeut la victime, ni ce trou sanglant de la balle qui a percft le crâne du brave des braves, de Michel Ney, duc d'£Ichingen, prince de la iMoskoVa. Tout concourt, de par la volonté de l'artiste, au dénouement prévu de ce récit littéraire d'un nouveau genre, pamphlet posthume du vigneron de la Chavonnière contre le gou vemement de la Restauration. Décidément M. Gérome, dont nous aurons da reste occasion de reparler dans- notre élude sur les paysages, ambitionne le litre de Mérimée de la peinture. Ne lui marchandons pas
celle fiche de consolation.
Jl nous resterait à apprécier les tableaux nailildres et les toile> officielles. A quoi bon ? Des chevaux évenlrés, des cavaliers désarçonnés, des épées hors du fourreau, la fumée de la fusillade^ du rouge et du bleu, du bleu^'et du rouge : cela ne varie guère. Que ce spectacle soit du goût d'un grognard des Invalides, d'un chauvin à tout rompre, de ceux même qui ont adopté les théories de Joseph de Maistre sur cet horrible fait gu'on appelle le droit Je la guerre, je n'en disconviens pas. Mais laissez-moi vous dire qu'il faut y mettre de la bonne volonté pour trouver de l'art dans ces boucheries humaines, exécutées sur un moule toujours identique." Je préfère une bataille de Êiutaisie, comme la Charité des lanciers
polonaU^ dfi M. AH'rcd Didier. Il y a au moins de la -verve, du brio, de i'eDtrain, une grande entente du pittoresque. Trouvpz-moi pareillement quelque chose déplus ■vigoureux et déplus saisissant que les Sapeurs de M. de Regamey? Yoiià de la peinture épique^ L'orage talonne Tesçadron ; Jes chftvaux, en raccourci, pataugent dans les ornières; les cuirassiers se roidissent contre les époumonnements du -vent d'ouest, qui s'engouffre dans les plis de leurs manteaux rouges. On dirait les stoïciens de la discipline.
A;mez-voas la muscade? on en a mis partout.
Premiers consuls par-ci. Premiers consuls par là, Adieux de Fontainebleau, Retourx de l'île d'Elbe, c'tst comuie les moucherons; cela revient chaque année avec une persistance épidémique. Pourtant, que vous en semble? Le besoin ne s'en taisait pas précisément sentir. Y a-t-il aussi de quoi s'extasier devant ce Couronnement du roi de Prusse^ qui ressemble à une immense tartine de crème fouettée... au chocolat ? L'étiquette ici tue l'inspiration. Exemple : la suprême grandeur s'abaissant jusqu'à la suprême infortune, une impératrice se faisant sœur de charité; quoi de plus beau ? Cela est admirable, savez-vous? Eh bien, dans les deux tableaux qui rap-
pelleDt l'épisode d 'Amiens, échec complet. On ne pouvait,pas (penneltez-moi l'expression) rater un sujet superbe d'une manière plus habile. Il ne faut point s'en étonner. En pareille matière, l'artiste est dans la gène ; vous lui ôtez sa. liberté d'allures. La spontanéité ne s'accordera jamais avec la convention. Aussi ne me parlez pas des peintures officielles, des cantates officielles, des parades officielles, faites pour la plus grande gloire des maisons régnantes. Je comparerais ces choses aux rues proprettes, compassées et mornes de l'édile Haussmann. Bien qui énerve, à la fin, comme ce monotone cbassé-croisé de lignes droites interminables. Véritablement, c'est à faire regret-ter le vieux Paris des truands et de la Cour des Miracles.
Gonnaissez-vous Gémisle Pléthon? C'est une des plus curieuses figures du quinzième siècle. Il assista au concile de Florence et se posa hardiment ron^me le restaurateur du polythéisme. Ami du cardinal Bessarion, de Marsile Ficin et de Cosme deMédicis, Gémiste avait piis son rôle au sérieux. Imbu des idées gnosliques, il commenta Ho-
mère par l'iaion, Platon p.ip Proclus, P»*oclus par Zoroaslre et Zoroastre par Hermès- Tris-négiste. Sa tentative ne se borna pas à la siîiiple spéculation. Le philosophe devint hiérophante et adora très-sincèrement les Energies célestes, les Puissances astrales (?t les Forces chthonipanes. Il récitait, soir et malin, les litanies des dieux de l'Olympe et faisait publiquement, avec une gravité toute sacenlotale, des libations hebdomadaires à Zeus-Roi, démiurge des démiurges, aux onfanls de Zeus engendrés sans mère, a Pluton, maître et conducteur de notre âme immortelle, à Apollon, dieu de Tidentiié, à Dionysios, dieu du mouvement volontaire, à Aihéné, déesse de l'impulsion, à Déméter, protectrice des plantes, aux Titans que Kronos commande, bref à toute la séquelle des personnifications mythologiques.
Plélhon mourut centenaire dans uuTallon de TArcadie. Sa tentative n'eut pas de suites. Avec lui disparut le culte polythéiste (i). îl n'en fut pas ainsi du ferment païen, infusé à cette époque si improprement nommée la Renaissance, dans les moelles même de la société chrétienne. Ce
(i) Oo peut consulter sar cette questioD, avec les travaux de JUM. Boivin, J.-H. Vioceot, Caslflnau, UQ maouscrii grec de la Biblio'bèque impériaU', ayaul puar titie : TEtoôivïi èç 6eoi»; lipocpricnî.
ferment dure encore. Il est plus YÏvace qiie jamais. L^art^ ia science, la philosophie, la jurisprudence, la politique et la morale en sont profondément imprégnées. C'est le plus puissant obstacle à l'épanouissement régulier du Catholicisme. •
Quaot.àZeiJS, démiurge des démiurges, il est mort, bien mort, jLout comme le' moineau de Lesbie. L'érutiilion grecque de M. Alfred Maury, les théories panthéisli- -ques de M. Emile Lamé, les thèses païen^ nés de M. Louis Ménîird, pas plus que les hymnes magnifiquement harmonieuses de M. Leconte de i'Isle, ne parviendront point à replacer Jupin sur son escabeau de nuages.
LugeUy ô Vénères Cupidinesque
Et quantum est kominum venustiorum.
n faut en- faire son deuil. Les fleuves De remontent pas vers leur source. Au surplus, quand ia terre est remuée jusqu'en ses profondeurs, quand nous sommes à la veille d'une de ces crises suprêmes qui •changent la face des mondes, il y a mieux à faire, vraiment — eùl-on hérité de la syringe de Pan, de la flûte à sept trous — •qu'à chanter les dieux immortels sur le mode achaïque. Et puis, entre nous soit -dit, deux mille ans de -christianisme ont passé sur ces aberrations, et ceux-là ne re-
présentent pas le progrès qui font un si longrecul en arrière.
M'est.avis que les sujets mylliologiques appartiennent donc, depuis longtemps, à la catégorie des fossiles. Par suite de quel aveuglenîeut nos artistes s'obslinent-ils àexhumer chaque année les vieilles défro'ques deTOIympe? Le simple bon sens ne les avertit-il pas intérieurement que la mythologie ne peut plus fournira l'Art un aliment réel d'inspiration? Esthétiquement, une œuvre mythologique n'est admissible, que tout autant qu'il se dégage de son ensemble un enseignement allégorique ou un sypûbole.
Or, c'est précisément ce que n*a pas compris l'auteur de la Naissance de Minerve. M. Mazérolles. Les Grecs avaient fait de Yulcain la personnification du Trav.iil. Ils lui avaient donné pour femme Yénus. La Beauté, récompense du Travail : cu n'était pas là une idée mauvaise. Le Travail, uni à la- Beauté, épurait l'intelligence (Jupiter) et en tirait la Sagesse (Minerve) Tout le sens de la fable est là. Ce symbole, bien traité, eût pu enfanter un chef-d'œuvre. Et . nous ne voyons qu'une immense toile décorative, sans vie et sans profondeur. Lespersonnages ont quelque chose de trop théâtral, de trop conU'aire à la sérénité olympienne. Jupiter est un type de vulgarité. Junon se drape à la manière d'Adrienne Lecou-
Treur. Vénus et TAmour regardent, avpc hébétude, l'opération anonnalecleYuicaiti qui, de son marteau de cyclope. vient de fendre le crâne du maître des Dieux. Minerve, la rouveiJe arrivé?, ne manque pourtant pas d'harmonie dans l'ordonnance générale de sa pose. Elle plane, debout, couverte de l'égide, vêtue de la tunique talaire, l.i tête et le casque illuminés des splendeurs zodiacales.'C'est la figure la mieux réussie. Malheureusement, ses armures lui donnent une certaine lourdeiir. Son immobile visage est dénué d'expression. Elle a les traits insignifiants d'une matrone forte en chair. Sur ses bras sans muscles flottent' des clairs de It'.ne. Autre dut apparaître aux yeux de la Grèce en extase la Pallas-Athéné du Parthé- Don(l).
Même ahsence de compréhension dans le Prométhée^consolê par les Océaiiides de M. Léonce Cprdier. Le mythe proméibéeu demandait une palette guidée par le soulfle hiératique du vieil Eschyle. Eschyle, le seul poète grec dans les œuvres duquel se retrouve Técho des initiations primitives, nous représente Promélhée, le divin Statuaire, gardant en face de la Force matérielle les superbes attitudes de l'Intelligence, indomp-
(1) Voy. dans Pauscnias (Aiiiqop, chap. XXlV. Traduciiou Clavier) la descnplion de l'œuvre grandiose de l'btdia:>.
tée, invaincue, toujours libre. L^s. filles de rOcéan. dans des poses affectueuses et désolées, consolent le Titan sur son roc solitaire. Au lieu de suivre religieusement les données allégoriques d'Eschyle, M. Cordier ioagine jrraluileroent une sorte de démoniaque entouré de ciuqou six curieuses qu'on dirait enchaînées avec le patient sur les granits d'une montagne quelconque.
C'était vraiment bien la peine- Il y a deux choses à considérer dans les Centaures de M. Fromentin : l'idée morale et l'exécution matérielle. L''exéculion matérielle ne laisse rien à désirer. Le paysage surtout est bien rendu. L''<±llure ' générale plaît. J*ai entendu, néanmoins, des visiteurs dire devant cette peinture raffinée : C'est du Delacroix quintesséncié. Ce jugement, selon nous, s'appliquerait mieux à la secopde toile de îkî.. Fromentin, aux Arahes attaqués par une lionne. La touche des Centaures est plus sobre, plus ferme. Pourquoi faut-il que l'auteur ait donné à ses monstres les allures efîëminées de nos gentlemen-riders et à ses centauresses des physionomies devieillesloreties, avachies par la luxure? C'est encore pécher contre la tradition. Beux poètes en .prose, Alphonse Rabbe et Maunce de Guérin, se sont bien gardés de commettre pareille bévue. 11 faut lire, leurs peintures (ui pictura potsis) de l'homme-cneval à qui Nepiuue a donné, disent-ils, la rapidité de
TaquiloD et la force majestueuse de l'orage.
L'iflée morale du tableau de M. Fromentiu, je ne puis la saisir.. Des centaures, chassant aux milans ou aigles, des cpntaure.-ses, nonchalamment accroupies sur le gazon, je ne vois là qu'un caprice du peintre, pas ai:tre chose. A moins que M. Fromentin n*ait voulu fournir aux philosophes l'idée de remplacer la théorie de l'homme-singe par la ihéojie derhomme-cheval. M. Fromentin est bien plus puissant, bien plus mouvementé, et bien plus artiste dans ses scènes ■àe Ja-vie arabe et ses descriptions de la nature orieniale. Qu'il y revienne et laisse les -centaure» et les lapitbes à feu Baour-Lormian!
Si j'avais l'érudition de Kreutzer ou d'Emeric-David, je pourrais vous dire sous quelle forme (nî.isculine ou fénàinine) les anciens ont préfiguré la passion du Jeu. M. Puvis de Chavannes en fait une déesse. C'est son droit. Sur un «ocle de marbre à irise corinthienne, une femme nue, à la peau crispée, livide, exsangue et blême, laisse tomber de sa main droite entr'ouverte des flots de pièces d'or. La main gauche •mime la malechance. Un sourire équivo- •que contracte Tes lèvres de cette divinité fatale. Ses yeux, exténués par les veilles, ont le regard divergent comme les yeux louches du sphynx. Un nimbe cabalistique -entoure son front sillonné d'inquiétudes.
Des carreaux et des piques, des cœurs et des trèfles hérissent son diadème. Derrière elle, Ja roue capricieuse de la Fortune. A SfS pieds, le sonci, la stra moine, le nénuphar, fleurs lélhifêres lui recèlent du poison dans leurs plis lugubres; L'idée symbolique de l'œuvre est donc parfaitement, déterminée. Sous ce rapport» Tœuvre a de la puissance et de la profondeur. Tout serait pour le mieux si la toile ne ressemblait pas a un rouleau déployé de tapisserie. Le sens décoratif et ornemental n'exige pas, que je sache, i'affftcialion de la froideur et le dédain des formes vivantes. Imaginez-vous le même mqiif sous le pinceau d'un Titien ou d'un Paul Yéronèse?
On nous reprochera peut-être de ne mentionner que pour mémoire la Marche des saisons, de M. Smits; VArt céramique, de M. Bouvier; ï Hermaphrodite'^ de M.
Pierre Cot; la Psyché, de M. David (1)^
(1) Depuis Apulée de Madanre, Tart moderne s'est complu à voir dans les amoars d'Eros f i de P»ycbé uu ibème à descript^oos liceucieuses et . >ea>uelles. Rien de plu-» cootraire à la vérilé. La théorie d'Apulée e>t démeutie.par tous les muuumeuts qui oous restent de l'aotiquité. Aucun d'eux ue reproduit les scènes scaudaleusesde \!âv£ d'or. Preuve évidente qu'elles étaient inconnues avant le rbéieur africain L'union mystique des deux amants céle>tes était, chez les Grecs, l'image de la félicité bienheureuse, le symbole de l'immor-
— in —
VBébé, de M. Morel ; VIncertUude de Panciorc, de M. Bauderon; la Diane après le bain y de M. Devedeux; V Adonis mourant^ de M. Fouque; la Dryade, de M. Ranvier; la Médée, de* M. Klagmann, et la Terp.^ychore^ de M. Bénédict MassoD. Mais nous n'aimons pas le réchauffé, nous fût-il servi par Carême et d'après bs préceptes ^de BrilIat-Savarin. D'ailleurs, il ne faut pas le
talilé de 1 a(ne. L arae {'^y-t]), loajoars repré^eolée soos la Tonne d'ao papiiloo, ne pouvait, selon la doctrine éM)iérique des Pélasges, poùier uu boDbear véritable que tuut autant qu'elle relonmaii h son principe et à sa fin, a l'Amour, le Dieu soprênte. M. Victor de Laprade ne s'est pas mépris sur cette gracieuse et pudique allégorie. Il a vu qu'il y avait là, non une fable, encore moins une plaisanterie, mais bien quelque consolanie vérité, voisine de l'âge sacerdotal, digne d'avoir passé sur les lèvres de Piaton- En faisant d'Eros le Cbrisl et de Psyché l'âme fidèle qui s'unit à son Dieu dans lEucbarisiie, le grand tra^iique de l'Espagne. Calderon, s'est également beaucoup rapproché de la vérité Le groupe antique d'Eres et de P.Nyché symbolise l'union parfaite de l'àme et de Dieu^au ciel, dans les harmonies célestes de l'amour et de la mort, après la transformation de l'iiumortelle chry>alide. Il serait bien temps que l'eiiihéiique étudiât un peu plus sérieusement le symbolisme. Elle y puiserait de grandes lumières. En attendant, nous signalerons aux artistes sérieux le beau travail dans lequel l'abbé F. Proa examine le mythe de Psyché dans ses rapports avec la religion, la nature, l'art, Thistoire et la tradition. (P. Proo. Psyché. Bourg-en-Bresse, 12-', S. Deuxième édition, 4866.)
dissimuler, — sans f.iire ancune allusion personnelle, — la plupart des sujets mythologiques qui éraaillent annuellement nos" Expositions, sont presque loueurs des canevas hypocrites où l'art, 'dépourvu d'idénl, brode dos équivoques.
Ce serait peut-être ici le cas d'aborder la^ question du nu en esthétique. Nous préférons traiter une si délicate matière dans notre appréciation des ouvrages de sculpture. .Cette année, plus encore que les années précédentes, les nudités caractérisent cette section des arts plastiques. Toutes les variétés de Yénus s'y rencontrent: Yénus Astarté, Yénus Callipyge, Yénus Anadyomène jusqu'à la Yénus viUgivaga et la Yénus hotleniote. L'artiste, au lieu de diriger le goût du public vers les grandes choses, semble prendre à tâche de flatter les appétences grossières. Mais, par une sorte de punition providentielle, il manque presque toujours le but. En cherchant à titiller de touies façons l'aiguillon de la concupiscence charnelle, il ne réussit qu'à produire des œuvres d'une repoussante laideur. Honle et misère ! Je défie quiconque de trouver de l'art dans " ces vilenies orthopédiques, tout au plus dignes d'enrichir le musée eu cire d'un saltimbanque ou de figurer derrière les vitres malpropres d'un baudagiste de bas étage.
YI
La Fantaisie est une fée dont la baguette d'or métamorphose tout ce qu'elle touclie. Indéfinissable et insaisissable, comme -la Titania de Jeau-P'aul, elle emporte Tartiste sur les ailes du rêve dans les domaines de l'inconnu. Si TarLisiea un idéal, la fantaisie le réalise et le pare, à ses yeux éblouis, des • perles • précieuses de l'imagination. Il ne Lous en coûte pas de l'avouer : au Salon de celte année , la Fantaisie a le pas sur la Religion, la Fable et l'Histoire. Les meilleurs tableaux de rExposilion actuelle sont des lableaux de fantaisie. Et parmi ces tableaux, ceux-là priment les autres qui offrent à noire admiration la prière et le travail, le sacrifice et le dévouement, les mystères du monde invisible et les horreurs du crime, l'innocence des premiers âges et les harmonies de la nature : des paysans, des bergers, des alchimistes, des magiciennes, des moines et des pauvres.
A tout seigneur, tout honneur. M. Jules Breton vient d'atteindre l'apogée de son magnifique talent. Il est peut-être le seul peintre de genre qui comprenne la grandeur et la sainteté du travail. On ne sait qu'admirer le plus dans ses Femmes récol-
iant des pommes de terre, ou de l'heureuse harmonie des couleurs et de la lumière, ou deTenserable si chaudement brossé du dessin, ou de la noblesse des acteurs et de la mise en scène. Les paysannes dcl\L Breton accusent, dans leur majestueuse résignation, la dignité fîère des races agricoles. Courbées vers la terre par la destinée, elips Tpflètenl» à Tinstar des antiques sibylles, dans l'ensemble de leur physionomie, le regret inconscient d'un Eden perdu et le pressentiment calme de la nécessité sociale de leurs sacrifices. Les Vann*>^ises napoHla>nes de M. Reynaud atteignent de très-près cette idéalisHtion des travaux nourriciers de Thomme. M. Reynaud est un réaliste de bon aloi qui s'ingénie à nous faire aimer l'Italie pauvre et laborieuse. Ne trouvpzvous pas charmante cette petite Calabraise qui, dans un laisser-aller de pudique immodestie bien pardonnable à l'innocence, s'eifarouche à la vue du ruisseau que sa grande sœur va franchir en la tenant d'un bras sous les aisselles ?
C'est encore un type original et vrai que ia Céline de' madame Henriette Browne. Il y a ici également petite sœur et grande sœur. La petite sœur offre à la grande sœur une pâquerette dont la grande sœur, toute songeuse, n'a pas l'air de trop se soucier? Pi. quoi donc peut-elle penser^ se demande la petite sœur? Peinture à la fois virile et
gracif'use, qui rappelle par certains côtés les tètes de Greuze. — Beaucoup de vérité dans le tableau de M. Eugène Feyen, intitulé : Sur un mur. La paysanne estsuperbe de naïveté. Le gars qui lui parle, Test- il autant ? Je ne le crois guère. — Sont mêmement dignes d'éloges : la Sortie dex vêpres, de M. Eugène Giraud; les tapons pardant leurs troiq^eaux de rennes, de 'M.
Bourc».* ; le Départ des conscrits, di- M. Saal; les Bncxamis^ do M. Moulinet; les^^ncs bretonnes, de M. Hublin; la Lecture de la Bible, de M. Gustave Brion ; la Prière en Auvergrie, de M. Berthon, et la Fi'euse arlésieiwe, de M. Bouchet- Toutes ces œuvres se recommandent par une entente réelle de la couleur locale et un vrai talent d'observation. M. Bource, par exempift, excelle à peindre les paysans de la Norwége laponienue, et nous initie anx joies naïves de ces bonnes natures. Avec M. Bouchet, nous sommes en plein raidi, sur un sol qui garde encore la forte empreinte des deux plus grandes civilisations de l'antiquité. Adossée contre une colonne des Arènes ou des Aliscamps, l'Arlésienne de M. Bouchet file tranquillement sa quenouille. Un enfant nu s'amuse, en se roulant par terre, à arrêter le fuseau de la fileuse. La Femme Grecque^ du môme artiste, si vraie dans sa donnée profonde, est un beau vers de plus à ajouter aux rhapsodies homériques. M.
Berlhon se plaît en Auvergne. Il a aussi sa fileuse qui vaut bien l'Arlésienne. Mais nous ne pouvons louer de ses Paysannes en prière que l'intention religieuse. Evidemment, en esquissant son œuvre, en dessinant cette croix rustique envahie par la mousse, M. Berthon s'est rappelé ces quatre vers qui feront pardonner beaucoup au poète des Contemplations :
Vous qui plearez, venez à ce Diea, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à loi, car il guérit. Vous qui temblez, venez à lui, car il sourit. Tons qui passez, venez à lui, car il demeure.
J'ai un faible, je Tavoue, pour les dessins fantastiques. Les sujets fournis par Dante, Shakespeare, Hoffmann, ont toujours captivé mon attention. Il y a, du reste, pour le philosophe qui ne méprise pas le passé et qui s'iuchne devant les arcanes de l'avenir, de très-curieuses réflexions à faire devant des tableaux comme le" Gibet de M. Madarasz, la Vocéralrice de M. Juglar, la Folie iVAjax de M. Lecomte-Dunouy, le Méphis,tophélès de M. Malhey, les Bohémiennes de M. Maurin, Y Œdipe du marquis de Yalori- RusticheUi, la Demneresf;eà& M. Je Curzon, VAlchirr^iste de M. Pabst, et le Ruggieriàe M. Cornet. Un mot sur ces deux dernières toiles. Celle de M. Cornet n'a rien de bien caractéristique. Le moyen, je vous prie, de
s'intéresser à une dame, fûl-elle la reine Je France, qui rend prosaïquement visite à un vieux bourgeois perclus ! M. Cornet aurait pu dramatiser la chose en ornant le laboratoire de Ruggieri de tous les bizarres ustensiles (loûi se serveut d'habitude les -adeptes du grand-œuvre. C'est ce que n'a pas manipié de faire M. Pabst. Une femme masquée, une souveraine sans doute, demande aux sciences occultes un talisman pour SOI conservation ou peut-être du poison pour ses vengeances. Elle tieut à la main une statuette de cire, l'image d'une rivale, immanquablement. Sur la table, de cosses épingles sont piquées droites dans une housse noire. Il e?t clair qu'il s'agit ici de la terrible pratique de l'eûvoùlemenl. L'akhimiàie offre à la consultante une petite fiole, demi-remplie d'une liqueur mystérieuse. Un grimoire, entr'ouvert, étale dans la pénombre de la table ses figures ■c;ibalistiques. M. Pabst a étudié Rembrant et lu les Claoicules.
Sa toile néanmoins n'offre pas les brillantes qualités de dessin de la Sorcière, de M. Hector Leroux. Par couti e, celle-ci nous paraît être en défaut sous le rapport di; la ■couleur locale; La devineresse -en plein vent, contemporaine d'Auguste ou de Tibère, comme l'indique son enseige : Titia venefica, Canidiœ discîpula, nummos lenen- • libus, urbe rnrique futura canit, porte le
costume d'un harengère de Palerme; la jeune fille qui l'interroge n'est pas drapée, non plus, ce nous semble, de Tample costume féminin de cette époque. Si ce défaut n'enlève rien au côté pittoresque de l'œuvre, il n*en diminue pas moins sa valeur intriniièque. M. Gabriel Martin ne mérite pas le même reproche. Il n'a garde de fouler aux pieds les usages antiques. C*est un vigoureux tableau que sa Locuste fais'mtj en présence de Néron^ l'essai (Tun poison sur un esclave. L'effet du toxique a été foudroyant: l'esclave s;ît, les membres torduset noirâtres, dans l'immobilité de la mort. Néron en est effrayé. L'empoisonneusetriomplie. Un coup de maître que cette toile, iuspirée de Tacite I Elle dénote un grand sentiment de l'art et une notionapprofondie de l'histoire.
On désirerait, par exemple, un grain deces consciencieux scrupules à beaucoup d'excellents artistes qui s'évertuent à peindre des scènes de la vie cénobitique, et qui n'arrivent en fio de compte, bien involontairement, je veux le croire, qu'à rendre lesmoines ridicules. Cela n'a rien qui doive surprendre. Eu fait de moines, ils ne connaissent que ceux de l'abbaye de Thélème. Yoyez le Néophyte de Gustave Doré/ On dirait une page illustrée de Gargantua ou * des Contes drolatiques. Ces Chartreux, qui chantent matines ont tous des mines patihu-
laires; uu, celui du premier plan, à. la face rubiconde, est quelque peu cousin à la mode de Bretagne de frère Jean des Entommèures; aucun d'eux ne reflète la sérénité profonde et les pacifiques utilités de Texislence claustrale (1). Ce sont de magnifiques , «fioodèles à barbe. Le Néophyte lui-même', avec son faux nez de Jocelyn, ne personnifie guère autre chose que les moines socialistes de Georges Sand. M. Gustave Doré •n'a pas l'air de se douter qu'il existe une . admirable Vie de saint Bruno, par un des . plus gnmds maîtres de l'école française, Eùsiache LeSuetir. MM. Gide et Zamacoïs,' du moins, s'ils ne fout pas aimer le moine, se gardent bien de le ridiculiser. D'insiinct, ils comprennent l'héroïsme de ces hommes ■de dévouement,martyrs d'une idée et préparateurs de la vraie justice sociale. Nous" signalerons de M. ' Gide, la Dictée au courent ^ et de M. Zamacoïs, le Réfectoire des
(i) « L'àrae da moine est comme TEden orimi- « lif : A Vheure de la brise du, soir, dit la Genèse, « on y entend'nt la voix du Seigneur et le bruit de « ses pas, tout le reste se taisait. Evidemment « celle âme est le jardin de Dieu, ii y fait ses dé- <t lices, il l'a choisie en la créant, et pour maro quer d'un mot énergique et doux Sun vrai ca- ■Œ ractëre, il faut dire qu'elle est originairement •« la fiancée de Tinfîni. » {{^""est-ce qu'un moine? ■Quel est son rôle social? Par le P. Didon, des Frèf€î.-Précheurs. Paris, Albanel, 1868).
Triniiaires à Rome. Dans le même ordre d'idées, toutes nos sympathies sont acquises aux Devx ermites et à V Ermite en -prxere de M- Muraton. Anachorète du pinceau, M. Muralon traite avec foi ces sujets austères. Je ne connais §uère de tête plus recueillie et en même temps plus expressive que celle de son Ermite en prière, 11 me rappelle les moines de Zurbaran, le peintre des ascètes, de l'Estramadure. M. Muraton a même une qualité que n'a pas Zurbaran. Il ne met point le cénobite en dehors de l'humanité. M. Muraton fait aimer les moines.
Et les pauvres, qui les fait aimer, parmi ces dilettantes que guide la fantaisie dans les descriptions do la souffrance et de la misère? A coup sûr, ce n'est pas M. G. Courbet. Rien do plus faux que son Mendiant, dont l'idée pourtant est originale, pour ne pas dire dire attendrissante. Yous prétendez que le réalisme consiste à copier la nature dans toute sa brutalité. Pourquoi donc M. Courbet copie-t-il le mensonge? Est-ce que jamais, même à l'époque de l'incomparable Cosroès, roi de Thune et duc de la Haute.- Egypte, il a existé un vagabond de carrefour qui ressemblât au prétendu Mendiant d'Omans? Non, cela n'est pas possible. Cet affreux désossé est entièrement de l'invention de M. Courbet qui se trouve ici en flagrant, délit d'imagination. Et cela ne lui a pas réussi. On voit qu'il a voulu consacrer la
puissance encore très-personnelle de sa palelte (témoin le Chevreuil chassé aux écoutes) à faire un de ces épouvantails artificiels que les paysans placent dans les vergers pour mettre en fuite les pierrots et les beefîgues. Ah! que je me repose un peu de cette laideur systématique dans la contemplation de la Petite Mendiante de M. Brun, ou,de VAvmône du Soldat de M. Joseph' Pau!
Yoilà qui est pris vraiment sur nature! Yoilà du réel qui n'est pas du hideux ! J'applique très-sincèrement le même éloge à ce gracieux bijou de M. Anligna qui a nom : ï^ Enfant et son Ombre. Par un bizarre caprice du peintre, Tombre de l'enfant reproduit exaciementla forme d'un crapaud. Je conçois l'effarement comique de la petite pauvresse. Ce tableau est tout bonnement un chef-d'œuvre.
Yll
Il me resterait à dire un mol des portraits avant de passer aux paysages. Franchement, je suis embarrassé. Les portraits abondent, depuis celui de M. Yictor Hugo jusqu'à celui de S. M. l'impératrice. Mais c'est précisément cette abondance qui m'inquiète. Aiissi bien, qu'en dirai -je? II en est
trois au plus qui sortent de la ligne ordinaire par leur exéculion magistrale. Et ces trois, nommoDs-les d'emblée. Ce sont les portraits de M. Théodore de Banville, par M. Dehodencq, du vice-amiral Jaurès, par M. H. Lchmaun, un portrait de jeuue fille, par M. Lefebvre. MM. Dehodencq, Lehmann et Lefehvre , ont su éviter l'écueil de ce genre de composition.- Leurs portraits sont vivants. Il ne s'agit pas, en effet de reproduire des traits plus ou moins réguliers, des chairs plus ou moins fermes. Qu'est-ce que cela, s'il y manque la vie, le souffle, l'àme, ce quelque chose enfin qui est comme le poinçon divin de la personnahté humaine?
Dans ses Fragments sur VArt et la Philosophie (1), Alfred Tonnelle a écrit ces remarquables paroles :
« Pour le vulgaire, idéaliser c'est emhel- « Ur. Ainsi, un portrait idéalisé veut dire ce un portrait flatté, embelli, un portrait a menteur; et voilà pourquoi on ne peut se « figurer que l'idéal soit compatible avec la
(•i) fragments sur TArt et la FkUosopkie, soivis de Noies et pensées diverses recaeillies dans les papiers d'Alfred Tonnelle, par G.-A. Heinrich. (Deuxième édition. In-8°, Paris, Ch. Douniol, i86u). C'est le testament artistique, philosophique et littéi^ire de ce charmant esprit, de la ianulla des Platon, des Fénelon, des Joubèrtet des Maarice de Goério. Disciple do P. Gratry, Alfred Tonnelle, mort à la Heur de l'âge, a mis dans ces
<t ressemblauce. Mais il ea est lout aulre-
« ment. Idéaliser, c'est tout siniplement
<c mettre une idée, enfermer une idée^ dans
« la forme, faire de l'objet, matière de
■oc fart, un signe d'idées, lui faire dire quel-
« que chose, lui ôter sa valeur propre pour
« lui ea donner une d'e:tprfitsion. Idéaliser
« l'objet, ce n'est donc pas l'embellfr, mais
«.le transformer, le faire changer de nature
a et de but; auparavant, il ne représentait
«que lui-même; à présent, il représente
«une idée que vous le chargez d'exprimer,
« et à cecompte il n'est pas de portrait vé-
<t ritable s'il n'est idéalisé ; car jamais on
« ne regarde un visage sans, l'animer, sans
« l'interpréter. Un portrait doit donner l'idée
« du personnage, une vue l'idée du paysage.
<c Combien de fois dit-on d'un paysage ou
« d'un portrait ressemblants, d'une photo-
« graphie : Et pourtant cela n'en donne pas
« l'idée ! Expression instinciivemeut juste.
« Il y a un je ne sais quoi qu'on ne re-
«Jrouve pas, et c'est cela que l'artiste doit
Fragments toute sod âme. Ud ouvrage de ce genre, malgré ses imperfections et ses lacuoes, s'impose ■de lui-même à 1 aiteotioo de ceax qui s'occupent d'esibéiique. Il y a telle page sur Tongioe da laa- ■gage qui vaut à elle seule les plus brillantes spéculations spi ri toa listes de certains professeurs à la mode qu'un philosophe de nos amis appelle, avec beaucoup d'à-propos, les défenseors palenléà de la Providence.
<r reodre. Il ne doit pas se comporter passi- « vemeni vis-à-vis de son modèle, s'il veut « faire une œuvre d'art. C'est ainsi qu'il doit « idéaliser pour donner la vraie, vivanle et <c morale ressemblance.
«La ressemblance véritable, c'est-à-dire « ridenliîé, il ne l'obtiendra jamais, puis- « qu'il lui fÎGLudrait des moyens dont il ne a disposera jamais: le soleil, l'air, la lu- « mi ère, la profondeur, de la chair et du <i sang véritables. Et tout ce à quoi il arri- « vera dans ce sens ne sera jamais qu'iliu- « sioa d'invention ; et même s'il pouvait y a arriver, à quoi bon ? A quoi bon une se- « conde édition, une copie identique de la a nature ? Le but de l'art est donc tout àu- « ire. »
'YllI
• Le but de l'art est de spirilualiser la matière. Ce qui ne veut pas dire qu'il doive se passer d'elle. Sous prétexte de manifester l'esprit, il ne faut pas annuler le signe, r'é-' lément sensible. Car ce signe est précisément pour nous, faits de corps et d'àme, le truchement indispensable entre le monde des idées et le monde des formes. Sans ma- •tière, dans les conditions actuelles de l'existence humaine, la conception du beau ne
serait qu'un être déraison. Faire servir le si^e matériel à la glorification de l'esprit, voilà la vraie doctrine.
Le génie seul a le pouvoir d'idéaliser ainsi la matière par l'organisation créatrice. Dieu lui parle è Toreiile dans les symphonies amoureuses des oiseaux du ciel, dans le bruissement des sèves printanières;'dans le solennel •'murmure de l'Océan, dans le silence mystérieux des solitudes. II possède les trois qualités de l'Awea des Triades galliques : l'œil qui sait voir la naturn, le cœur qui la sent et l'aime, l'intelligence qui peut la reproduire.
Combien en est-il, parmi nos paysagistes, qui soient réellement aptes à celte idéalisation, à la fois vivante et vraie, puissante et sobre, de la nature matérielle? Apparent rari nanles.
Les uns, véritables plaques photographiques, sans choix comme sans préférence, sans idéal et sans horizon, se bornent à la coi>ie servile d'un site quelconque. Mais ne leur demandez pas de rendre le monde extérieur dans le symbolisme de ses réalités phénoménales, d'exprimer les significations latentes des choses, Vanima rerum. Ils ne vous comprendraient point. Un peuplier n'est pour eux qu'un arbre avec un tronc, des rameaux et des feuilles. Braquer froidement leur objectif sur ce végétal, à la bonne "heure I
. Les autres, plus impuissauls encore, se permettent de corriger l'œuvre divine. iMiséricordel En face des magnificences de la création, ils se composent des sites de fantaisie, des soleils postiches, des lacs de contrebande, des prairies artificielles. Peignez la nature, c'est bien 1 mais ne la commentez pas, acceptez le paysage avec -ses sublimités effrayantes >et ses grandioses laideurs — si l'œuvre de Dieu pouvait jamais être laide. Ecoutez respirer le ciel et la terre ; saisissez au vol les activités de la vie. Surtout, sachez nous émouvoir et nous fîiire réfléchir. (Test ici que le convenu et le factice ont quelque chose, de particulièrement abominable.
Soyons justes pourtant. L'école française actuelle n'est pas si pauvre qu'on le pense eu interprètes de la nature. Paul . Potier et Ruysdaël salueraient avec plaisir comme des frères ou des émules les Corot, lès Daubigny, les Auguste Bonheur, les Appian, les Belly, les Paul Huet, les Jundt, les Guilidumet et autres paysagistes, moins connus peut-être, mais dans les œuvres desquels on sent passer l'effluve immortelle, la présence lumineuse de Celui en qui tout vit, tout se meut, tout respire.
Yoici le maître, M. Corot. De ses deux toiles, le Soir ei un Matin à Viit-dAoray, je. préfère de beaucoup la seconde. Que c*est beau! Les fraîcheurs onctueuçes de
raurore, Fatmosphère argentée aux iransparences vivantes, dos brises dii nord aux senteurs attiédies, ces demi-brouillards moites et limpides qui frôlent l'herbe des prés, ces fantastiques fils de la Tierce, impalpables enfants de Tair, la petite fleur et le grand arbre, la goutte de rosée qui scintille aux premiers rayons de la lumière matinale... tout y est. On pense involontnirement aux séjours élyséens décrits par Fénelou dans son Télêmaque. L'harmonie picturale de Corot est à peu près monochrome, et néanmoins <c nul mieux que lui, dit an critique autorisé, n'excelle à reproduire les purs bocages, les cours d'eau solitaire, les ombres discrètes. » Expert dans l'art de discerner les formes, il en résume les aspects diaphanes- Ses plantes ont une jeunesse éternelle, une suavité virginale, une sève sauvageonne qui remplit les poumons d'émanations vivifiantes. Ses fleurs font leur prière. Positivement, c'est bien là l'expression idéale de la beauté sensible.
D'aucuns aiment mieux Daubigny. Ils lui trouvent plus de force, plus de vigueur, moins de mollesse. Nous ne voyons pas. Le coup de brosse est, en effet, chez Daubigny plus caractérisé, le ton plus nourri; mais on ne remarque point les négligences préconçues, les confusions volontaires de cet artiste qui, de parti-pris, néglige les détails et se contente d'une première impres-
sioD. H résulte de ce sysième que ses arbres, par exemple, ont l'air de D'avoir pas de racines el d*étre plantés à terre comme des quilles. Les paysages oe Daubigny gagnent à être 7us de loin. En ces conditions, le Lever de h lune est superbe. L'astre des nuits dilatant l'or mat de son disque dans la brume crépusculaire, apparaît au-de>sus de i'borizou. Les cboses prennent des teintes fauv<*s. Le momie de la nuit commence à sentir son heure. Le bûcheron lie ses fîigois; le bouvier atlèle ses boeufs; le pâtre compte ses bêtes. C'est lu moment de regagner la ferme. Il y a dans cette toile quelque chose de la majesté profonde de la campagoe. Elle est de beaucoup supérieure au Printemps j bien que dansce second paysage l'artiste ait su tirer parti des moindres accessoires, depuis le bleuet sans prétention jusqu'au coquelictit, la fleur républicaine. Un nouveau venu, qui sera maître un jour, M. Emile Michel, se révèle par deux productions vigoureuses : la Neige et la. Chasse aur la falaise. Il y, a de l'air et un remarquable sentiment de la perspective dans les paysages de M. Michel- Son centaure au milieu des hautes herbes se découpe en pleine atmosphère. Notons dans la Neige un détail d'une réalité palpitante. Uu héron transi, le cou ramassé, rêve au bord d'un étang dont l'onde plombée miroite à ses pieds, pleine de fascinations. Cette
œuvre ett â vraie que sa vue doune froid. Tout comme le Temps gris et les Bords du Furan en automne, de M. Appian, vous imprègnent Tàme de tristesse. On croii-ait entendre le vent se lamenter à travers ces arbres aux troncs rugueux, aux fortes ramures. Ln feuille se rouille et tombe, pressée, dans des flaques d*eau marécageuse où" s'étendent les lèpres végétales d'octobre. 11 faut un grand talent pour reproduire d'u:ie façon aussi saisissante les mélancolies de la nature, autant, sans contredit, que pour fixer sur la toile Tborreur des sites sauvages.
M- Tbibon, lui, a bravement lutté contre les difficultés de la cbose. Est-il un lieu plus terrifiant dans ses escarpements gigantesques, dans ses rainures abruptes que la Comb-Escure du Mont-Tanargus? L'œil a le vertige devant ces abîmes perpendiculaires. Le pied s'ancre instinctivement au sol en face de ces déchirures granitiques. L'oreille se refuse à écouter bouillonner en bas la cascade traîtresse. Ces lieux, selon l'expression d'Eûfard Poë, ont l'attirance du gouffre. Il est fâcheux que M. Tbibon n'ait pas donné à son paysage plus d'am- • pleur et n'ait pas embrassé un plus vaste espace. M. Ricois n'est pas tombé dans cette méprise. Les crêtes alpestres des environs de Chamounix demandaient une découpure large et profonde. Le peintre s'est conformé
à celte exigence, et a doublé par là même l'effet bizarre de ses Fewx de la Saint- Jean sur les moDtagnes savoisiennes.
Eu matière de paysages pittoresques, Dous D*avons que Terobarras du choix. La Campagne de Rome de M. Achenbach, le Nid de goélands de M. ponsoo, les Hauteurs du Tréport de M. Jules André, les Environs de Naples de M. Anastasi, leSi4 quediica dp. Claudi de M. Flachéron, la Vallée de la Dranse de M. Giroux, la Moifison en Suisse de M. Adolphe Leleux, les Batteuses de chanvre sous une grotte da Jura de M. Lemaître, dénotent de prime-abord de précieuses Qualités d'observation et une entente très-harmonique de l'emploi combiné (les couleurs. Nous avons ici des études prises sur place et non des tableaux gâchés sur commande.
On a beaucoup vanté le Garde-manger des renardeaux. Par Is fait, la toile de M. Hanoteau a du mérite au point de vue technique. Le chêne, presque aussi grand que nature, et l'effet de lumière à ti'avers les feuilles verdoyantes, offrent une ample matière à Fadmiraiion. Toutefois, ce ne sont là que des tours de force et rien de plus. Comparez-moi ce petit coin de terre aux iî«ines du château de Pierre fonds de M. Paul Huet, un romantique incorrigible 1 Vous discernerez, de suite, l'œuvre durable, impressionnante, idéalement féconde. Ne di-
rait-on pas une page détachée de "Walter- Scott, le peintre inimitable de ces antiques et ituprenahles donjons où les thanes d'Ecosse fixaient leurs nids d'aigles?
Mais, même en laissant de côté le romantisme, il me semble que les Regains dans h vallée de Munster de M. Français, le Bois de Sèvres de M. de Cock, les Hêtres de M. Pelletier, V Ondée de M. Chintreuil, VEffet de Neige de M. Chenu, les Souvenirs de la Meurt he de M. flarpignies, le Crépuscule du soir de M. Gélibert, les Bords de V Hérault de M. Charles Node, le Berger, et la mer de M. Auguste Bonheur, la Roche Maurice de M. Ivan d'Argent, les Marguerites de }tl. SunàU h Fur êc de M. MacCallum, et la Soirée d'automne de M. Rudder, sont des productions^, sinon plus achevées, du moins bien autrement originales que ce fameux Garde -manger des renardeaux, destiné sans doute à embellir la salle de réception dequelque riche maison bourgeoise. Tenez ! je raffole du petit agneau de M. Auguste Bonheur, ce petit agneau couché près de sa mère, qui vous contemple avec des yeux si calmes et si limpides. Il est à croquer. Et ces moutons superbes ne rappellent-ils pas ceux de Berghem ? Et ce pâtre donc : Le voyez-vous, respirant cette forte odeur des brises de mer qui vous grisent le cœur, la main appuyée sur la tète d'un magnifique chien de garde, 1 ame plongée dans
je ne sais quelles iDluitioDS impossibles à décrire? Qui na rencontré, le long des plaines de laBeauce ou des champs de la Crau, de ces êtres énigmatiques, mélancoli- , quement arcs-boulés des heures entières sur un long talon de micocoulier sauvage ? — Au moins, nous sommes ici dans la réalité, loin de cette Arcadie fictive, où nous transportent les idyllistes Emile Lévy et Bouguereau dont le pinceau, d'ailleurs si délicat et si chaste, nous redonne chaque année la même pastorale à la Gessner.
Parlez-moi de nos puissants orientalistes: Guiliaumei, Théodore Frère, Tournemine, Belly ! Belly, en oriental, signifie l'homme à l'imagination féconde, ainsi qu'il est dit dans les fameuses Improvisations de Kourouglou, Tuii des poètes les plus populaires de la Perse septentrionale. M, Belly porte bien son nom. Son paysage : le iSoir en ^gyp^^y "^ous jette d'emblée dans les Ginnisians féeriques du pays de la lumière. La peinture ardente de M. Belly a quelque chose de la couleur fracassante d'Eugène Delacroix. Je le voudrais maintenant aux prises avec la nature septentrionale. liy a là, aussi, tout au fond de certaines dentelures basaltiques, des fiords ignorés, des anses paisibles, des lacs au bleu miroir, où des courants venus, dit-on, de TOcéan indien, entretiennent un printemps paradisiaque au miUeu de l'horreur des glaces éternelles.
Balzac a dit un mol de ces merveilles dans •son mystique roman de Seraphita-Seraphittis. Pareillement, pourquoi la palette de M. Belly n'évoquerail-elie pas devant nous une de ces forêts séculaires de la Norwége, uniquement visitées par les splendides clairs .de lune des pôles? On sent bien que la Vie •circule sous ces fourrés^ une vie anormale. On s'attend à voir paraître quelque forme étrange, une créature apocalyptique. On s'imagine entendre l'hallali de Carlo -Maria "Weber, et l'on se prend involontairement à répéter ce beau vers d'Alfred de Yigny :
Diéa I qae le son da cor est triste aafood des bois!
Mais non. Bien, pas un souffle, pas un murmure, pas une note humaine. Ces forèis-là attendent encore leur peintre et leur poète. Revenons à i'O rient.
Les Ruines de Palmyre de M. Théodore Frère sont envisagées à la manière de Chateaubriand. Des débris de colonnes aux noires échaucrures; des portiques encore debout où s'appuie l'indolence arabe ; un air translucide et presque sonore où vogue autre chose que des vapeurs flottantes et des gaz chimiques; les feux du soir empourprant ces décombres. On cpèle Volney de mémoire : « Le soleil se couchait. A l'horizon lointain des moûts de la Syrie... » Tous savez le reste. Mais le chef-d'œuvre
du genre, c'est le Sahara de M. Guillaume t. Il donne lanostalgie du désert. Rien que le ciel et la plaine se déroulant à perte de Yue en ondulations successivement insensibles. Aiî premier plan, semblable à la carcasse d'un navire échoué sur les grèves, le c'adavre d'un dromadaire d'un effet fantastique. Au plan extrême, noyée dans les houles poussiéreuses, la silhouette fuyante d'une caravane. Le coup d'œil est immense. Ouelgu'wn rappelait, à propos de cette œuvre, la fîère strophe d'Abd-el-Kader :
« — Si tu t'étais éveillé au milieu du « Sahara, — si tes pieds avaient foulé ce « tapis de sable parsemé de fleurs semlDla- « blés à des perles, — si tu avais admiré « nos planles, — l'étrange variété de leurs (( teintes, — leur grâce; leur parfum délice cieux, — tu aurais respiré ce soufÛe em- <( baume qui double la vie , — car il n'a « pas passé sur l'impureté des villes. »
L'allusion est ingénieuse, mais elle tombe à faux. M. Guillaumet, loin de nous' bercer mollement dans les oasis chantées par le Napoléon du désert, cous met brusquement en face de l'immensité morne. C'est le Sahara dans toutes ses désolations.
Il y a entre nous et les harmonies générales de la nature des relations intimes qui, pour être mystérieuses, n'en sont pas moins réelles. M. Penguilly-rHaridon, dans son Enfanlprodiguey a parfaitement suivi les.
lois de ce phénomène cosmique. Haillonneux et maigre, le Prodigue, accroupi sur une borne, au milieu d'un terrain pierreux, réfléchit sur sa misère, la tète dans les mains. A quelques pas de lui son bâton de porcher. Dans finclinaison du terrain, à la limite d'une forêt d'yeuses aux feuilles grises, son troupeau, ramassé, fouine. Le payrage est triste, comme s'il était pétrifié par le remords. L'endroit est plein.d'amertume. La ligne qui le termine se découpe en une assise de rochers aux configurations bizarres. L'homme et le sol, rien ici ne jure. M. Penguilly-d'Haiidon. a dignement interprété le récit biblique. Pouvons-nous rendre cette justice à M. Gérome ?
Yoyons. Quelques critiques out rangé sa -/erwsa/em parmi les œuvres religieuses. C'est un paysage tout uniment. Sur les pentes •crayeuses du calvaire, trois croix dessinent leur ombre qui se tord et se rétrécit devant les approches du crépuscule. Un nombreux défilé de soldats quelconques regagne la Yille-Sainle dont les remparts se profilent au loin dans la brume. Adroite, le mont des Oliviers ; à gauche les coteaux d'Engadhi. C'est un paysage, vous dis-je? On préiendque l'artiste a voulu donner à sa toile unecouleur de reUgion et décrire le moment 011, du haut de l'arbre de supplice, fut prononcé par le divin Rédempteur des hommes l'irrévocable TETEAE2TAI. En ce cas, M.
Gérome' a ravalé l'Evangile. Il a dépouillé rhisloire sacrée du caractère surnaturel. Sa peinture est belle, précise et ferme. Mais rien de plus. Froide comme un rapport archéologique, elle pousse doctrinalement legrotesque jusqu'au sacrilège. Je vous déSe de deviner les trois croix de la Passion dans ces ombres chinoises qui ressemblent à des peaux de chagrin. Lesujet rentrait pourtant dans les données des fortes inspirations. Golgotha en hébreu veut dire : crâne. C'était le lieu des exécutions publiques, lamonîagne des hautes-œuvres. Il fallait mettre en scène la demièreheure du Christ, le remordsdes déicides, les ténèbres visibles, les épouvaniements des ressuscites, parcourant la. vallée de Josaphat, les craquements de la terre, le deuil de la nature, et, dans les lugubres profondeurs du ciel, la Mort vaincue, fuyant a toutes brides sur le cheval pâle dont parle l'Apocalypse. Quel drame !
J'ai eu beaucoup à louer dans celtecourse à travers les paysages. Je ne m'enplains^'pas. Les paysages ei les tableaux de genre m'ont fait oublier les nullités religieuses, historiques et mythologiques. Sansréaliser l'idéal de l'art dont nous ayons formulé les principes, plusieurs toiles appartenant à ces. deux catégories témoignent d'un noble et généreux effort vers le but final de toute esthétique. On doit donc me pardonner si, en face de certaines produc-
lions ineptes, incomplètes ou mortes, je ne m'épargne pas la cruauté du mot propre. Par exemple, il ne m'est pas possible de m'extasier devant les F/e«rs, lesFruits et de Bijoux de M. Biaise Desgoffe : œuvres d'un fini exquis, d'une perfection désespérante, d^une imitation si parfaite que les oiseaux s'y méprendraient, absolument comme en présence des raisins de Zeuxis. Mais cela tire trop l'œil; cette perfection est trop froide et neutralise par là même la sincérité de la louche. Je ne retrouve pas là les énergiques vitalités des productions originales. , Faiileurs l'imitation servile des choses n'est pas et ne peut jamais être le dernier mot de Tan. Sinon les photographes seraient lespremiers peintres du monde. Je préfère donc réserver toute mon admiration pour les Fleurs d'été de M. Philippe Rousseau, qui vont bientôt, avec le Cerisier de M. Méry et les Centaures de M. Fromentin, enrichir récrin artistique de M. Alexandre Dumas fils. Fleurs chaimautes, toutes embaumées des perles de l'aurore ; fleurs vivantes dont on respire les suaves émanations et dont on aime la négligente parure.
Pic de la Mirandole enseignait, au seizième siècle, l'identité de la peinture et de la musique. Sans aller si loin, je crois que nous avons tort de séparer aujourd'hui d'une manière aussi radicale l'harrûonie des tons de l'harmonie des sons. Ces choses-
là se tiennent et nous semblent être des modifications extérieurement différentes d'un même principe. La gamme a sept notes; Tarc-en-ciel, ce prisme dirin de la lumière, a sept couleurs. Trois tons musicaux et une dominante forment un accord.' Il faut au moins trois tons polychromes et une dominante pour faire un paysage passable. Ce qui prouve un rapport latent entre les vibrations sonores et les ondulations lumineuses.
Qui nous dira ce que c'est que la lumière? Réverbération de Dieu sur les choses, la lumière ici-bas ne va jamais sans l'ombre, et de leur contraste jaillit l'expression de la réalité. L'une est l'affirmation. Elle illumine le monde. L'autre est la négation. Elle fait ressortir les splendeurs de la première, à l'aide d'un troisième terme que nous nommons l'espace. La lumière, l'ombre et l'espace obéissent à une loi profonde, dout personne, pas même Adalbert de Chamissn, n'a encore dégagé l'X cabalistique, mais dont l'artiste doit toujours tenir compte, sous peine de ne jamais atteindre à la réalisation de l'idéal entrevu et de consumer ses jours dans les fantasques sollicitudes.de l'Homme qui a perdu son ombre.
Faut-il proscrire le nu dans TArl ? Le nu est-il immoral? Quels sont les rapports du nu avec la Beauté suprême?
Ce n'j2St point là, croyez-le bien, un trio de questions oiseuses. Essayons brièvement d'y répondre.
Pour nous, comme pour tous les esthéticiens catholiques, le nœud du problème git tout entier dans le dogme de la chute originelle.
Oniologiquement parlant, le nu en luimême est chaste. Cela n'offre pas contestation. Adam et Eve étaient nus, dit PEcriture, et ils n'en rougissaient pas. Preuve évidente que la nudité n'a par essence rien d'immoral. Comment se fait-il donc qu'elle éveille en nous des pensées impures? C'est un résultat direct de la désobéissance édénique. La chair fut dégradée. Elle perdit son rayonnement. Elle devint la vile esclave de la concupiscence. Dieu la marqua du sceau de la turpitude. Les paroles de la Genèse sont mémorables : « Alors, dit-elle, « les yeux d'Adam et d'Eve furent ouverts, a et ils connurent qu'ils étaient nus ; et ils « tissèrent des feuilles de figuier, et ils s'en a firent des ceintures.» De ce jour là, le nu
fat pour rhomme matière à scandale. Par ordre même de la divinité, Thomme s'ha.billa. 11 n'est donc pas permis à l'artiste (en dehors de ses études) .d'arracher le voile qui couvre la nudité humaine, parcç qu'alors ce n'est plus le nu antique, le nu chaste qui apparaît, mais le déshabille, toujours équivoque et profondément obscène. Ne confondons pas. '
On a beau prétendre que les nudités de la forme, filles d'une inspiration virile, types du beau dans son idéal, acquièrent parfois sous la main du génie comme « une sorte de manteau virginal qui éloigne les pensées boiteuses et calme les transports de l'imagination. » Cela devrait être.. Malheureusement ces cas sont si rares qu'on ne peut logiquement les formuler en règle générale. Même dans les quelques sujets. où le nu est de rigueur, l'artiste, quoi qu'il fasse, donne toujours involontairement prise aux idées concupiscenlielles. Donc, sans proscrire tout à fait le nu, nous croyons que, pour le plus grand intérêt de Tart et de la morale, on ue doit en user que trèssobrement, daus les matières seules où-il est exigé par la tradition et la couleur locale (i), toujours avec une intention pure-
(1) Les snjels où le na est de rigaear sont presque toos des sojels bibliqoes. Ainsi, dans la Créa-
ment esthétique et jamais comme appel aux sens ni comme provocaton à la débauche. Ceux-là, du reste, qui s'imaginent que la sculpture ne peut -vivre que par le nu, qui se font une arme du nu contre l'art cutholique, qui déclarent que le voile, le vêtement, la draperie, sont une marque de Taliénation du goût et un symplômerinfaillible de la dépravation des mœurs, ceux-là, si grands esthéticiens soient-ils, comme MM.
tion. d'Eve, la Tentation, le Péché originel; et les antres scènes de la vie parâdisiaqae, il est évident qne la première femme doit être représentée sans voile ei ne saurait être représentée dJÊféremment an point de vae de la fidélité historique. Mais ceci est tont à fait exceptionnel. D'ailleurs, c'est une grave méprise de croire que la Beauté parraite exige la nudité. Le vêtement (j'entends par vêtement la draperie et non ces ignobles costumes modernes qui aont Tantipode de la véritable parxire), le vêtement esi un élément barmoniqueda Beau, le temple même du corps humain, lauréole de la pudeur. Voyez la femme, ce chef-d'œuvre de Dieu, cette tplendide création que l'artiste ne devrait jamais reproduire qu'avecle tremblement da respect et des mains innocentes I Est-ce qu'elle n'est pas plus belle, plus noble, plus imposante, dans la gracieuse simplicité de ses draperies rayonnantes que dans la pose nue des hétaïres ? Il n'y a que l'enfant, chez lequel la nudité ne soit pas no embarras moral. C'est que — et ceci rentre dans la ibèse — l'enfant n'a pas péché, l'enfant ignore la concupiscence chamelle, feofani est l'image de l'homme dans son état primitif, l'état d'innocence.
Taine et Beulé, par exemple, s'enfoncent sciemment dans les ténèbres d'une théorie contraire aux plus vulgaires données de l'histoire. Ecoulons un homme qui a longtemps et profondément étudié ces questions, « Les Grecs, dit M. Laverdant, dans son <c éloquent Appel aux Artistes [i]^ les Grecs, «jusqu'à la fin du règne de Phidias, ne « comprenaient pas la Beauté parfaite sans «voile, et le premier statuaire- qui plaça <c dans un sanctuaire une déesse nue, parut a a\oir commis un sacrilège. Le savanthisto- «c rien, Ollfried MuUer, affirme que les figu- <c res nues, même en sculpture^ sont le signe « de la décadence. Yénus elle-même n'apa paraît sans vêtements que lorsqu'elle est « devenue la déesse des courtisanes, la dé- «baucheuse de l'Olympe et de la terre, « la beauté vulgaire que Socrate dédaignait, a et Socrate n'était ni prude ni puritain. M. a Maiiry (dans son travail sur les Religions te antiques) fait remarquer que la Yénus « primitive, Céleste ou même Génitrice, est « toujours représentée vêtue : c'est à elle « que Piodare fait offrir par les Grâces les « plus riches parures. Praxitèle, lé premier, « pour avoir trop vécu parmi les courlisaa nés, recevant d'elles, au dire de Muller, <c le caractère moral perverti de la déesse, «osa réprésenter Aphrodite entièrement
(1) Paris, in-8. Hetzel et Douniol. 1864.
«nue, au grand scandale des païens euxa mêmes. Après lui, l'An, se dégradant « avec Tàme des Grecs dégradés, les Impute diques sans voile et sans vergogne furent « partout montrées aux yeux sans goût et « sans pudeur, chez les peuples asservis à «Alexandre et aux Césars, absolument «comme on nous les expose aujourd'hui « dans la France très-chrétienne du dix- « neuvième siècle. »
Ajoutons que cet engouement pour le nu nous vient directement de la Renaissance, en passant par les byzantineries de la Régence et du règne de LouisXV. Continuateursde l'école Pompadour, nos néo-païens matérialisent Fart qui aurait le plus grand besoin d'être idéalisé,, la sculpture. Ils cherchent, non le côté moral, mais le côté voluptueux des choses, ne s'apercevant pas qu'ils prostituent par là même leur talent à des œuvres éphémères.
Et par le fait, rien de durable ne peut sortir de cette imitation gréco-païenne.Ùart grec (je recommande ceci aux ennemis du christianisme) manque de la chose essentielle. Il n'est pas humain. Négatif et trop calme, concentrant son idéal dansles sens et le fini, l'art grec ne peut aller au delà des. formes. Chose curieuse 1 La Beauté chez lui a tué la "vie. Jamais la statuaire grecque n'exprimera les cruciations de la douleur, Tardeur âpre et dévorante des passions. La
douleur et les passions troubleraient l'harmonie (les lignes. Aussi, les suppliciés euxmêmes sont représentés par les Grecs dans une sérénité menteuse qui n'ira jamais de pair avec les tortures de la souffrance. Le christianisme seul a humanisé Tart. Il a changé les conditions extérieures de la Beauté. Et lui, que des ignorants accusent d'étouffer la nature, n'a d'autre idéal que la réconciliation complète de l'esprit avec la matière transformée et dépouillée de ses instincts inavouables. Loin d'élouffer la nature, il l'exalte, il l'épure, afin de la marier à Dieu, foyer central de tout progrès, de tout bonheur et de toute lumière.
L'art chrétien a triomphé, celte année,- à l'Exposition de sculpture, dans la personne de M. Falguière.. M. Falguière a obtenu la grande médaille d'honneur. Et c'est justice. Son Tharcisus^ et non Tircinus, ainsi, que le porte à tort l'indication du livret, a le privilège de captiver longtemps l'attention de la foule. Le sujet a été pris dans le Martyrologe. Tharcisus , jeune lévite, aima mieux mourir, sous les coups des paiens que de leur livrer les saintes espèces. • L'artiste l'a représenté, couché . sur le sol, se soulevant à peine et pressaot avec amour le corps du Christ contre sa poitrine. Conception profonde, réalisée avec une délicatesse admirable. Les mains sont très-étudiées. Le visage exprime à la fois la.
douleur, la résignation et l'espéraDce. L'exécution est d'une simplicité lumineuse. Mérite rare, aujourd hui que la mignardise domine sur toute la ligne et que le regrettable Jean du Seigneur, un des plus puissants statuaires de notre époque, passe aux yeux de beaucoup de gens pour un abominable barbare ! -
Cest pareillement un excellent groupe, plein de noblesse et de grâce, que la Vitrge et r Enfant Jésits, de M. Oudiné. Le ciseau de M.Oudiné,commeceluideM.Bullier,rauteur d^ an Saint Augustin supérieurement travaillé, manque un peu d'énergie toutefois.
H ne faut pas craindre, m'ême dans la sculpture religieuse, de chercher la vie, de fouiller les chairs, d'animer le regard. Prenez exemple sur ce réaliste audacieux que j'appellerai le Courbet de la statuaire, M. Safari. Son Nègre endormi se vautre par terre étendu sur le ventre.' Tout repousse dans cette oeuvre où le dédain du fini se montre systématique, et néanmoins on demeure frappé. Pourquoi? Ce nègre est hideux, mais il est vivant.
Les sculpteurs se séquestrent trop en eiix-mémés. Ne pourraient-ils donc pas allier à l'excessive .pureté des formes la puissance immortelle de la vie et la profondeur symbolique des idées? Nous en aurions alors bientôt fini avec ces expositions, d'une médiocrité manifeste, dépourvues d'orfgi-
nalité de conception, se dislingiiant uniquement par une graude habileté de ciseau, une gracieuse délicatesse de facture, mais par cela même offrant une exhibition uniforme dont la vue monotone provoque les bâillements involontaires.
Nous avons pourtant remarqué quelques œuvres, à peu de chose près, dignes de Page t et de Germain Pilon. Ainsi : le Démocrite méditant sur le siège de fâme^ de M. Delhorame, production de grand style, d'un aspect sévère, d'un sentiment vrai et d'une exécution parfaite ; la Sœur Mar^ the, de M. Franceschi, si émouvante et si sincère ; la Cruche cassée, de M. Carlier, qui vient de prouver que la draperie, nous l'avons dit plus haut, illumine les formes humaines comme d'un soleil de gloire ; la Fauna, de M. Doriot ; le Caîn, de AT. Claudel; le magnifique Chien terrier^ de M. lé vicomte du Passage; enfin le Tircis elles Poissons, de M. Bardey. De tous les sujets mythologiques que nous offre la Sculpture de cette année, le Tircis de M. Bardey est assurément un des mieux réussis. Tircis, un'pipèau d'une main, gracieusement penché sur les bords du fleuve, la figure un peu narquoise, charme de sa voix traîtresse les poissons qui l'écoutent. Il leur redit le nom d'Annette. H voudrait l'apprendre saxis doute à la nature entière. Mais les poissons ne bougent pas. Oo s*en aperçoit au geste
désappointé de Tircis. Nous faisons grâce à la charmante mièvrerie de cette œuvre, à cause du bon La Fontaine.
Parmi les groupes en bronze ou en marbre, cinq ou six au plus sortent de l'ordinaire. Nommons : WEsprit et la chair ^ de M. Chatrousse; les Loisirs de la paix, de M. Bartholdy ; V'Oracle^ de M. Emile Hébert,- et la {Création, deM. Yoltat. Quant aux bustes et aux médaillons, il en est d'excellents, tout à fait hors ligne, par exemple, les portraits de ce grand républicain, honnête homme, Abraham Lincoln, par M. Yasselot; de notre illustre orateur, M. Berryer, par M. Etex; de M. Alexandre Dumas fils, par M. Etienne Leroux; ô^Adam Mickiewitz^ par M. Préault. Ces deux derniers portraits sont des œuvres supérieures.
L'artiste a très-bien rendu l'expression de l'intelligence dans les linéaments de la physionomie et dans la direction de rœil qui regarde sous le choc de l'impulsion intérieure. La tète de l'écrivain français est calme et sereine comme celle d'un puissant observateur. La tète du poète polonais est inquiète et tourmentée comme celle d'un martyr en qui se concentrerait Tàme de toute une nation. Je ne vois de comparable à ces deux œuvres. qu'un portrait-médaillon de Beethoven, par Mme Astoud- Ti-oUey. C'est bien là le visage âpre et rude, le front âllonné d'éclairs, le regard profond
de ce sourd sublime qui, dans les illumî- Dations mystiques du rêve, devinait, Hégel de rharmoDie, ces lois éternelles et rhytmiques. de la symphonie des sphères dont un écho parvint autrefois à l'oreille de Pythagore.
La sculpture à grandes proportions n'offre, celle année, en dehors du Masséna^ de M. Carrier-Belleuse, rien de bien saillant. Cela n'a pas de quoi surprendre. Les anciens possédaient à merveille la science de la perspective. Ainsi, Phidias donna, sans violer en rien les lois esthétiques, cinquante centimètres de longueurau petit doigt de la main de son JupUer-Olympien. Jugez du reste. Et cependant, c'était le chef-d'œu- •vre de l'art antique, taut fut bien combinée pour la vue la symétrie des lignes ! Cette science est perdue pour' nous. Seuls, dans les temps modernes, les maîtres mosîiïstes du seizième siècle et Michelij3ge paraissent en avoir retrouvé le secret. U. suffit de visiter Saint-Pierrë de Rome.
La science de la perspective fait également défaut! nos arcliilectes. Aussi, conr templez nos monuments. On dirait des bicoques. Tout est rabougri, rapetissé, guillotiné sous le niveau de la sempiternelle ligne droite. Quelles misères, comparées à ces vastes poèmes en pierre oii revit toute une époque! Autrefois, l'architecture; était
«0 tableau, un verbe, une parole cosmogonique. L'église gothique, dont la forme ogivale jBgurait l'amour, l'infini, la lumière, tandis que sa forme pyramidale, emblème dps dogmes ternaires, symbolisait la prière portée vers le ciel, s'élevait à côté du donjon dont la masse noire, obtuse et ■souveut quadrangulaire apparaissait comme le spectre du fini, de la force matérielle, du despotisme. Aujourd'hui, que sont nos temples? Des docks de la prière. « Edifices <£ bizarres, s'écrie avec raison le P. Félix, ■a qui représentent tout ce qu'on veut, <c hormis l'idée chrétienne (1). » Ne parlons pas de nos palais; ils font vergogne.
Si, comme le dit François Delsarte, l'Art est l'application du signe à la chose signifiée, nous ne sommes pas encore parvenu à deviner les significations de l'architecture ■contemporaine. Elle devrait être pourtant ce •qu'elle fut dans les temps antiques, l'histoire'hiéroglyphique de la nation. Serait-ce ■cette incompréhensible léthargie du plus g^randiose de tous les arts qui motiverait l'indifférence du public pour les travaux annuellement exposés dans les salles réservées à l'architecture? Je l'ignore, mais il paraît que le silence le plus complet règne plus que jamais le long . de ces
(Il Vart devant le Christianisme. Paris, m-12. Albanel, 1867, : . ' . .
■vastes corridors où pecdent les devis et les plans de tant de monuments anciens et modernes. « Ces jours derniers, dit « un spirituel écrivain de la Bévue des « Deux Mondes^ un solitaire qui arpentait <( ces grandes salles vit tout à coup appa- «c raîlre un visiteur. Dans le premier monte vement de sa surprise et de sa reconnais- « snnce, il ouvrit les bras et s'écria : Enfin, ■ « Monsieur, je rencontre un homme du • «monde qui s'intéresse à nos travaux. Le «nouveau venu répondit .: Yous vous « trompez, Monsieur, je siiis du bâtiment. « Ce n'est pas votre exposition que je viens « voir, c'est la mienne. Le même fait se <c reproduit un jour sur trois. »
Cette indifférence universelle nous semble toutefois passablement injuste; car il y a, là aussi, des œuvres fort dignes d'étude. Par exemple, est-il rien de plus splendide, de plus frappant et de plus vrai que le plan des Arènes de Nîmes, par M. Simil? Sans le secours du pinceau et de la couleur, ave& le compas et l'éqnerre seulement, M. Simil, élève distingué de l'Ecole des Beaux-Arts, ressuscite à no? yeux dans toute sa majesté romaine cet antique amphithéâtre, témoin encore solide d'une civilisation éteinte. Les gradins, le cirque, la place des vestales, le trône de César, jusqu'aux voiles de pourpre, flottant bruyamment, sous le coup de fouet des brises méditerranéennes, rien n'est ou-
blié. M. Simil a le culte de la vérité et de Texactiiude.
Je ne sais pourquoi le jury de TExpositiou relègue dans des salles iotrouvables (ceci pourrait bien être une des causes de leur délaissement) les travaux d'art qui ressortent de l'architecture, de la gravure, de la triiniature, de la photographie^ même du dessin. Yrai! les eaux-fortes de MM. Léopold Flameng, Félix Bracquemond, Yerdeil, eéleslin Nanleuil; les dessins de MM. PaulBalze, Frelon, Bida, Girardon, Louis Janmot;'les aquarelles de MM. Lamy, Soulacroix(l), Yibert, Tissot, Triarte, méritent bien néanmoins autant et mieux que maintes croûtes du Salon d'honneur de recevoir la visite des esprits désintéressés et indépendants qid n'aiment pas à voir parquer aristocratiquement les démocratiques manifestations de la pensée humaine. Un autre reproche encore. Sous l'empire inexorable de quelle routine s'obstine-t-on a percher certaines productions fort intéressantes à des
(i) M. Soulacroii, élève de Ramey et de Coraéliod, est up artiste cathuliqae da plas grand avenir. On loi doit l<»s peintures à fresqiie de Notre- Dame de BouIogne-sur-Mer. Ces fresques reprodaisent différentes scènes de la Yie de la sainte Vierge. La scène de la Vtsitatipn^ dont M. Soolacroix a exposé le deisisio, se rapproche, par la majesté, des stiblimllés de Téeole Alicbelangesqoe.
hauteurs démesurées où Tobservaleur à l'œil de lynx peut seul arriver à pouvoir formuler sur ces productions un jugement artistique? Tel tableau, comme la délicieuse fantaisie de M. Alexandre Roche , les Soins maternels; tel paysage, comme le Moulin dans une gorge basaltique de TArdèche, de M. Mallet; tel portrait, comme celui d'/ngres, de M. Haro, ont perdu, par suite de cet éloignement systématique, non leur mérite intrinsèque, mais le -bénéfice de la première bonne impression.
Je n'en finirais pas, et j'en dirais trop. Il est temps de conclure.
Rien n'est isolé, tout se tient, tout s'enchaîne dans l'ordre cosmique. Le monde Physique et le monde moral ont entre eux es rapports essentiels que l'on ne brise pas impunément, des analogies profondes qu'il ne Êiutpas méconnaître. Un désordre'quelconque, libremient produit par la volonté de rhomme disins les domaines de la nature . spirituelle, a toujburs un écho plus ou. moins funeste, un prolongement plus ou moins délétère dans lès lois de là nature matérielle. Réciproqùémént/--tontfr • atteinte
portée par la créature inieUigente aux équilibres de la matière a nécessairement , quoique parfois d'une manière latente , son contre-coup malheure uxdans les diverses manifestations de l'économie inteUectuelle.
Fondé sur un principe réel et vrai, parce qu'il procède du monde des causes, qu'il se rattache aux forces extérieures dé la nature et qu'il affecte les lorces -vitales de rhomme, l'Art n'échappe point à cette pré-sdestination providentielle. Ainsi, que la corruption des mœurs viole les lois éternelles du Bien dans l'ordre moral, que la corruption de l'espril viole les lois immuables du Yrai dans Tordre intellectuel, les corruptions du goût arriveront fatalement à violer les lois fondamentales du Beau dans l'ordre artistique. Sans boussole directrice, le génie lui-même cédera insensiblement aiix entraînements du caprice. L'an flatittra et caressera les mœurs sociales, .au heu de les diriger ; il descendra au rang de laquais; il se constituera cyniquement le valet de M. Tout-le-Monde ; il se montrera l'humble esclave de la mode et de. la convention ; il ne visera qu'à plaire à la foule, et mendiant dans des abaissements, indignes de sa -majesté,.le succès et le triomphe, il sacrifiera -suri-autel de cette insipide déesse qu'on nomme la Banalité de parfum virginal de ses meilleures Inspirations. Alors, toute
esthétique étant ciée, toute règle morale méconnue, surgissent ces artistes ignorants et systématiques qui croient faire preuve d'originalité : les uns, par Tincorrection du dessin et rincohérence neurtée de la couleur ; les autres par l'absence de toute idée dans la conception ; ceux-ci, par la recherclie puérile des formes usées du passé ; ceux-là, par Timitation inhabile et quinlessenciée de la nature matérielle; plusieurs enfin par la reproduction froide et morte de la physionomie humaine.
De là ces dégradations volontaires, ces immoralités calculées, ces confusions déplorables dont Testhétique contemporaine est la triste yictirae. Comment pourrait-il en être autrement? Il ressort de l'ensemble de nos éludes que, à quelques exceptions près, nous avons des ouvriers habiles et pas de maîtres; que l'art n'est plus un but, mais un moyen ; que le génie lui-même, pour secouer Je marasme qui rétouffe, doit s'attarder datis les chemins de traverse et suivre les stupides engouements de deux ou trois écoles rivales. A ce prix, le succès et la faveur du public : succès facile, faveur éphémère.
Autre aberration. Les artistes ont perdu le sentiment de l'unité. Mettez-les sur le terrain des principes ; ils vous répondent technologie, procédés, chics, pâte, éponges, je né sais quoL El pourtant, qu'od ne l'on-
blîe pas, toute œuvre, pour être complète, durable, digne de la postérité, doit (implicitement ou explicitement) résumer en elle le trois idées primordiales rfu Beau, duYrai et du Bien sans lesquelles TArt n'est pas.
Au surplus, cestroisidées ne vont jamais ' Tune sans Tautre. Leur concaténation mutuelle est absolue, rigoureuse, bypostaiique. Elles s'engendrent réciproquement.
Harmonie profonde que Lamennais a parfair tement définie dans cette formule : « Le Beau, divin reflet du Yrai, est une fleur dont le Bien -est le fruit. » Séparer le Beau du Bien et du Yrai, c'est porter atteinte à l'unité de l'Art ; c'est se vouer de gaieté de cœur à l'impuissance, au faire technique et par là même, à la médiocrité.
J'ai dit que ces trois idées typiques n'allaient jamais l'une sans l'autre.
Un exemple : Je me suppose un homme dont le cœur n'a pas encore été desséché par l'implacable expérience, dont l'esprit s'ouvre aisément à l'enthousiasme, dont l'imagination Tibre à tous les souffles artistiques. Pour la première fois, il m'est donné de voir la Bésicrrection de Lazare, de Rembrandt, là Transfiguraliori, de Raphaël, le Mrnse^ de Michel-Ange, la Cathédrale de Cologne ; pour la première fois, il m'est donné d'entendre le Requiem de Mozart ou l'Orar. tono de Beethoven. Incontestablement voilà, des œuvres supérieures; elles poitent. tour.
— Sûtes le sceau ineffaçable. «Que c'est beau ! » m'écrierai-je instiDCtivement , de prime abord, sans réflexion. Ce sera là le jet spontané de Tàme, traduisant par «ne exclamation libre TadD^iration qui la subjugue»
Toute Tàme est dans ce cri. C'est l'idée du Beau s'affirraant d'elle-même.
Je m'arrête devant le chef-d'œuvre, j'écoute, je contemple, je médite, j'analyse l'objet de mon admiration, et je vois que sa beauté provient du choix, de l'élection, de l'ordonnance des types rêvés ou saisis, de la régularité des formes, des symétries de l'ensemble, de ia convenance des parties, de la distribution des termes ou des images, de la magie des couleurs, des magnificences métaphysiques de l'expression; en un mot, je vois qu'il y a équation entre les lignes, les couleurs, les tons où les sons et cet Idéad supérieur de perfection physique, intellectuelle et morale dont chaque homme a ici-bas, d'une manière plus ou moins nette, la divine intussusception. Immédiatement, l'idée du Yrai germe et se dessine d'une façon catégorique aux yeux, de ma raison. De l'idée du Beau et de l'idée du Yrai, comme la conclusion d'un syllogisme découle de ses prémisses, résulte inéluctablement l'idée 'du Bien, l'idée delà Loi dont la préfiguration esthétique fisLit naître en moi un bon désir, un noble élan, une impulsion généreuse.
Toute œuvre d'art, inspirée par un principe avouable et réalisée par le génie, se trouve donc être {que Tartiste en ait ou non la conscience) une rcsultanle extériorisée des Forces divines, un rayon coélemel de la Flamme étemelle' (1), une affirmation lumineuse du Ternaire mystique dont le Trai est la synthèse absolue, une manifestation sensible de cet iaefeble Tétragramme qu'entrevit dans son voyage au ciel l'àme audacieuse de Dante Aligbieri.
Est-ce à dire pour cela que nous condamnions les artistes à la vie correcte, régulière, monacale de l'homme- qui a charge d'àmes? Doivent-ils, ces initiateurs du genre humain, gravir les hauteurs de l'idéal en sxiivant la ligne droite, à l'instar des géomètres? Pas le moins du monde.
Pourvu que les excentricités ne violent pas Tordre, il est bon, selon moi, que la vie des artistes soit comme la foudre, bizarre, ■ accidentée, un peu vagabonde. C'est là ce qui constitue leur originalité. La froide raison étoufferait chez eux l'imagination. L'intuition fait toute leur grandeur. Ils sont l'amour ; ils sont la libeité; ils sont la concentration magnétique de toutes les passions humaines. Laissez-les donc escalader zigzag la Montagne Saiate, chuter même
(i) Ofihe etemaX coetemal beaxn,Mîlloû, dans le Paradis perdu.
sur la Yoie douloureusft. L'essentiel est qu'ils ne perdent pas de vue TEtoile des Mages.
. 0 artistes, ayez surtout la foi en Dieu et le respect de la femme. L'avilissement de la femme est un signe de décrépitude.
Avant de faire de votre palette une cible ou un diBpeau, travaillez, étudiez, comparez; préparez-vous dans le silence aux luttes inexorables; quittez les tumultes de la foule ; écoutez la parole des éléments. Pareils à l'albatros qui vole dans la lumière, pénétrez, calmes et recueillis, dans le sanctuaire des Archétypes. Heureux celui de vous qui aura su ravir le rameau d'or du îucus mystérieux et entrera, ainsi cuirassé, dans l'arène^ opposant à l'hermaphrodisme des systèmes la force intacte de sa mâle individualité, nourrie de sain tes croyances etfortifîée par l'amour de la justice 1 Heureux celui-là l il pourra sonder les abîmes. Pour lui, les forces muettes de la nature parleront ; il entendra leurs voix symboliques. La gloire le couronnera d'auréoles immortelles, et ses œuvres passeront sur le monde, bénies et saluées, comme des brises rafraîchisssantes et saliitaires.