‹ Salons (1857-1870) (volume 3)Chapitre 5 sur 17 · SAT.ONS · texte numérisé non relu

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chevaux sellés de l’état-major, le coup de vent qui souffle dans les capotes, tout cela est fin et spirituel. On se demande seulement si c’est de la satire ou de l’observation. Faire delà comédie avec le siège de Paris, ce n’était peut-être pas absolument le cas.

Il ne semble pas que MM. Humbert et Henri Lévy, sur qui on avait fondé tant d’espérances naguère, -soient en progrès. Le tableau de M. Humbert, la Vierge, l’Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste, a été emprunté dans toutes ses parties : la disposition générale vient des primilits Italiens, les têtes d’enfants sont de Raphaël, la tète de la Vierge est de je ne sais qui.

Ce qui est bien à M. Humbert, c’est son coloris de convention. Le Sarpédon de M. Henri Lévy, n’est guère plus personnel. Les figures sont groupées suivant un patron connu et formidablement démodé. L’aspect général est grêle et maladif. Ce n’est plus de la force et ce n’est pas de la grâce. Nous sommes loin du Jésus au tombeau de l’an passé.

Un artiste qui est en progrès et qui, chaque année se rapproche un peu plus du premier rang, c’est M. Feyen- Perrin. Ici encore nous rencontrons, étroitement unies dans un même effort, la réflexion et la conscience.

Des trois tableaux que M. Feyen-Perrin a envoyés au Salon, l’un, le Docteur L..., est un excellent portrait, très franc de pose et d’expression ; l’autre. Retour de la Pêche aux Huîtres, représente un défilé extrêmement pittoresque, qui se reproduit à chaque grande marée dans nos pêcheries bretonnes ; le troisième enfin, qui s’intitule : Dans la Rosée et ne contient qu’une figure, doit être considéré comme une des œuvres les plus remarquables du Salon. Dans la Rosée, représente une jeune femme, au sein d’un paysage légèrement estompé dans la vapeur matinale. Elle est vêtue d’une robe d’alpaga noir dont le jour lustre la surface. Sa tête nue s’encadre dans une magnifique chevelure brune, dont quelques folles mèches, voltigeantautour du front, dérangent agréablement la régularité. Les bras le long du corps et

les deux mains rejointes, elle regarde le spectateur dans une attitude de trois-quart d’un naturel parfait. La tête et les mains sont modelées avec un soin quine laisse rien à reprendre. La poitrine se soulève, les lèvres sont vivantes. La personne entière respire je ne sais quelle grâce sentimentale et quelle poétique fraîcheur. Il est impossible de ne pas s’arrêter devant cette toile, et, quand on l’a vue, de ne point y revenir. Elle a un charme pénétrant qui la fait paraître meilleure à mesure qu’on la voit davantage. C’est, pour tout dire, une œuvre de grand goût, marquée au coin de la plus rare distinction.

Les paysages de Daubigny sont particulièrement beaux cette année. Tous les deux ont cette grandeur sévère qui caractérise la manière de l’artiste. Quoique la i\/aiso)r de la Mère Bazol à Valmondois ne le cède en rien aux Champs du mois de juin, quelques personnes préféreront ce dernier, qui possède, en effet, desnotes plus éclatantes et plus gaies. Messidor a mûri la plaine. Les champs se déroulent bariolés par les cultures diverses et semblent, dans leur bigarrure, un manteau de roulier étendu. Aux premiers plans, les rouges coquelicots s’épanouissent en longues traînées de pourpre. Plus loin, les travailleurs sont à l’ouvrage. L’herbe a glissé sous la faux; les rateaux fonctionnent, les meules de foin se dressent et s’alignent. Plus loin encore, le terrain se relève, monte en talus, découvre de nouvelles cultures et de nouvelles moissons ; puis reprend vers le fond, son mouvement horizontal. Au dessus s’étend un ciel superbe, dans lequel la lune esquisse la silhouette d’un croissant vague et qui se colore à l’occident de tons légèrement violets. Rien ne ressemble plus à notre pays que cette plaine productive et rien ne donne plus l’idée de nos ressources que cette apologie de l’agriculture. Vanter la fécondité de la terre française après nos cinq milliards payés, c’est un trait de patriotisme. Ceux à qui l’on s’adresse en prendront ce qu’ils voudront ; nous, nous y puiserons une pensée de réconfort et d’encouragement. II y a des gens qui reprochent à Daubigny de ne point

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assez finir ses toiles. Combien de tableaux fini? pourtant qui ne sont pas encore commencés !

Les résurrections archaïques de M. Alma-Tadema attirent toujours leur public de curieux. En somme cet élève de Leys n’est qu’un peintre de nature morte. Dans ses compositions, la figure humaine joue le rôle subalterne ; elle est écrasée par le pavé, par les stucs, par les objets en marbre ou en bronze. Regardez la toile intitulée Portraits commandés : les personnages disparaissent sous l’encombrement du mobilier et des œuvres d’art. On les cherche; c’est à peine si, après avoir admiré la justesse de ton des statues, on parvient à les démêler. Ce qui caractérise M. Alma-Tadema, c’est, avec ses belles qualités d’exécution, la date propre de son bric-à-brac. Ce n’est pas du bibelot moderne, c’est de l’ancien et quelquefois du plus ancien. On se rappelle qu’à diverses reprises, il nous a fait voir des intérieurs égyptiens du temps de la dix-neuvième dynastie. Aujourd’hui il y met plus de modération et nous introduit chez un marchand de curiosités romain ou grec. C’est autant de siècles que nous gagnons. On tient cette archéologie pour très savante. Je n’en conteste pas la valeur, mais j’aimerais mieux des sentiments et des idées; cela serait plus sympathique et ne nous sortirait pas de l’humanité.

Un débutant qui n’a pas le talent de M. Alma-Tadema, mais qui a de la naïveté dans l’esprit et partant du charme, mérite d’être cité après l’artiste belge. C’est M. Dantan, élève de Pils, lequel a exposé un Moine scxd'ptant un Christ en bois. Regardez cette toile ; elle se recommande à votre attention. Le tableau est mal composé sans doute. Il a le tort de ne commencer et de ne finir nulle part. Le moine à son tour est plaqué sur on fond que le jeune peintre n’a pas su mettre au plan juste. Mais le Christ en bois, mais la statuette de la Vierge qui est au mur, mais divers autres détails sont traités avec une sûreté de main qui étonne et qui fait concevoir la meilleure idée de l’avenir de ce jeune homme, le jour où il voudra bien se mettre à penser.

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M. Desgoffes entend autrement la représentation des objets inanimés. C’est un antiquaire comme M. Alma- Tadema, mais il ne sort pas des temps modernes. Les deux tableaux de cristaux et de porcelaines qu’il expose sont tirés de collections particulières. Ce sont des amateurs qui ont éprouvé le besoin de faire faire le portrait de certaines de leurs pièces. On connaît la manière de l’artiste. Il est aujourd’hui ce qu’il était hier. Il a atteint du premier coup cette perfection qui est le comble de l’insipidité. Il vivrait cent mille ans qu’il ne changerait pas. Il lèche, il surlèche, il pourléche, il figniole, le tout avec tant de patience et de labeur que la touche, cette marque de la personnalité, disparaît.

Il est impossible de savoir comment c’est fait. Aucune exécution n’est plus lisse, plus vernissée, plus désagréable et irritante. Elle l’emporte môme, comme sécheresse et ennui, sur celle de Gérôme, dont pourtant on peut admirer dans ce Salon trois beaux dessus de tabatière.

La vogue de M. Carolus Duran survivra-t-elle à ce Salon? C’est une question qu’il est permis de se poser, quand on examine attentivement les trois tableaux envoyés par cet artiste. Dans ce singulier talent, tout est d’aspect et de superficie : au-dessous, il n’y a rien. Aussi l’examen prolongé lui est funeste. Regardez le Portrait de la comtesse de R... Au premier abord, c’est séduisant par l’éclat et la vivacité du coloris. Mais, à l’analyse, rien ne tient : le portrait fond sous l’œil et s’évanouit. La tête d’abord disparaît. Elle est sèche et n’a ni la grâce, ni la finesse du modèle. Elle s’élève durement, rigidement sur le cou, comme s’il y avait ankylosé ou torticolis. Le visage est écrasé par les ramages en applique, qui ornent le dossier du fauteuil. La grande tache de lumière, qui part de l’épaule gauche et s’étend jusqu'aux seins, supprime le modelé de la poitrine. De l’é- ; paule aux mains qui sont assez bien traitées, il est impossible de discerner le dessin des bras et même de le supposer. Puis quand nous arrivons à l’avant-bras, nous

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trouvons un raccourci qui est une monstruosité. Remarquez encore les ors du fauteuil : ce n’est pas du bois, c’est du velours doré. Le portrait de la petite fille a des qualités et des défauts analogues. Tout de suite elle plaît. On aperçoit une jolie tache rose et noire qui attire l’œil ; on s’approche : pas de construction, rien sous la robe, le cou est absent et la tête mal attachée, les jambes sont en même temps et trop courtes et trop minces. Quant à la fameuse femme nue. Dans la î’osée, il serait mieux de n’en pas parler. Ce n’est point une femme marchant librement dans le paysage, entre la double verdure de la prairie et des arbres, sous le reflet des colorations qui l’entourent. C’est une académie dessinée d’après le plâtre, peinte dans l’atelier d’après le modèle, et à laquelle on a accolé plus tard un fond exécuté surnature. il n’y a aucun rapport entre la figure et le milieu ambiant, dans lequel elle est censée respirer et agir. Nulle teinte verdâtre sur les chairs, ni celle qui monte du gazon, ni celle qui descend du feuillage. Pourtant, pour un coloriste, c’était là tout le problème : peindre une femme réelle et vivante, en plein air, et montrer par l’application ce que le corps humain donne et emprunte à la fois aux objets qui l’environnent! àl. Carolus Duran a esquivé toutes les difficultés et par suite supprimé tout l’intérêt de son sujet. Sa figure rose et blanche étonne au premier moment par un semblant de hardiesse. Mais vous ne l’avez pas plutôt considérée que les objections se dressent en foule dans votre esprit; et, après examen consciencieux, vous êtes obligé d’aboutir à cette conclusion, qui n’est autre chose que la définition même du talent de M. Carolus Duran : beaucoup d’aplomb à la surface, et, au fond, une irrémédiable faiblesse.

Fromentin. — De Knyff. — Uosales. — fif'rino. — Mesdag. — Matejko. — Machard. — Pasini. — Français. — Pubot. —

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Manet. — Paysages. — Marines. — Animaux. — Fleurs et

fruits. — Tableaux de genre. — Portraits.

Malgré la brièveté de nos développements, nous n’avons pas épuisé les tableaux importants du Salon. J’en aperçois d’ici qui se plaignent d’avoir été passés sous silence et qui réclament. L’impartiale justice commande qu’on les écoute et qu’on les rétablisse au rang de leur mérite.

Je ne dis pas cela pour les Porlraits de M. Cabanel, qui pourraient fort bien être omis sans aucun préjudice pour l’art. Je le dis pour les Souvenirs d'Algérie, de M. Fromentin, qui ont l’éclat et la vivacité des beaux temps de l’auteur; — pour le Soleil couchant, de M. de Knylî, qui, avec ses rochers éclairés, l’étendue de ses tlots assombris, le vapeur attardé qui déroule à l’horizon son panache de fumée, produit la plus grande impression de mer qu’on puisse ressentir; — pour la Mort de Lucrèce, de M. Rosales,le peintre madrilène aujourd’hui défunt, dont la composition sort si violemment et si heureusement des cadres de convention adoptés par notre école; — pour la Main de Charles-Quint, de M.Merino, dont l’accent est si vigoureux, l’effet si original et si saisissant; — pour la Mer du Nord, de M. Mesdag, qui, sous l’éperon de la tempête, bondit et tournoie à terrifier les coeurs timides; — pour l’Étienne Bathori, de M. Matejko, où l’abus des costumes, des tentes, des plumes, des lances, des boucliers et des étendards, peut bien diminuer les personnages, mais ne parvient pas à détruire la grandeur de la scène; — pour la Selené, de M. Machard, apparition si blonde et si aérienne, que l’on ne conçoit pas une autre figure pour symboliser la reine des nuits, (( la souveraine déesse à l’arc divin, qui, montant lentement dans le ciel étoilé, répand autour d’elle la clarté blanche... »; — pour le Derviche mendiant, de M. Pasini, où l’architecture et l’homme, mêlés ensemble, offrent un si beau caractère: — pour la Source, de M. Français, trop académique comme toujours, mais bien intéressante par ses feuillages tendres et ses trans-

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parences d’ombre amoureusement étudiées; — pour la Lecture, de M. Ribot, où la délicatesse des clairs résiste aux noirs familiers à l’artiste ; — enfin, puisque j’énumère et que rien ne doit être oublié, pour le Chemin de fer, de M. Manet, si puissant de lumière, si distingué de ton, et où un profil perdu gracieusement indiqué, une robe de toile bleue modelée avec ampleur, me font passer sur l’inachevé des figures et des mains.

Ces œuvres, jointes à celles que j’ai antérieurement décrites, sont toutes dignes d’examen. Même quand on n’en approuve ni le caractère, ni la tendance, elles sollicitent l’attention parce qu’elles sont elles-mêmes le produit de l’étude. Ce sont elles et non les autres qui résument les forces vives de notre art et qui marquent le chemin où nous sommes engagés. Elles font contre-poids aux œuvres écœurantes de l’école opposée, l’école de la petite bête ou du cheveu coupé en quatre. Elles nous consolent des Berne-Bellecour, des Vibert, des Worms, des Cortazzo, des Ferrandis, des Gués, des Lesrel, des Melida, des Kittis, des Pallière, des Viry, des Pascutti, de tous les Espagnols, de tous les ficeleurs, de tous les rapetasseurs d’anecdotes, qui forment la triple queue de Gérôme, de Zamacoïs et de Toulmouche : queue lamentable, à laquelle rien ne peut être comparé et qui est inférieure à toutes les queues historiques connues, depuis celle des petits Hollandais du .wii® siècle, jusqu’à celle des petits Français du xviii®; queue épanouie pourtant, et touffue, et florissante, qui, grâce à la complicité des marchands, des gommeux et des filles, grandit au ciel de notre art comme une queue de comète de plus en plus visible. Ils ont de l’esprit, disent les admirateurs. L’esprit, voilà bien une belle affaire en peinture ! Est-ce que Raphaël avait de l’esprit? Est-ce que Yéronèse, Titien, Rembrandt, Velasquez, avaient de l’esprit? Ils avaient la raison, l’intelligence, le savoir, une conception supérieure de la nature ou un don particulier d’étre ému. Quant à l’esprit, entendu au sens des Toulmouche et des Gérôme, cet art ingénieux de disposer une scène pi-

quante dans un cadre exigu, ils n’ont jamais su ce que c’était, et c’est pour cela qu’ils ont été de grands artistes et des peintres immortels.

Les paysagistes forment la grande armée de l’art. Ils n’ont pas seulement le nombre pour eux, ils ont aussi l’ancienneté et l’éclat des services. Ce sont eux qui, les premiers dans ce siècle, ont mis la réalité en honneur. Les doctrines romantiques et classiques étaient encore aux prises, que déjà, sous la conduite de Th. Rousseau, de Dupré, de Corot, ils s’ouvraient une route vers le monde nouveau. La poussée fut si vigoureuseuse, que la nature capitula du coup. Ils plantèrent sur les positions conquises le drapeau de l’école française, qui depuis n’a cessé d’y flotter. Leur victoire fut décisive au point que la peinture d’histoire elle-même en fut influencée et qu’on vit les peintres de figures s’efforcer dans leurs compositions. Aujourd’hui, satisfaits de leur succès, ils jouissent en paix de la sympathie universelle. -Ils en jouissent même un peu trop pacifiquement; car, endormis sur leurs lauriers, ils se bornent à exploiter le champ qui leur a été légué, sans se soucier de l’agrandir par le travail , sans se préoccuper des beautés nouvelles et originales que chacun d’eux en pourrait tirer encore.

Poussons droit au milieu de ce bataillon pressé.

M. Auguin affirme chaque année son talent par le choix intelligent de ses sujets et par la fermeté de son exécution; ses Bois de Fenioux et son Parc de Cognac ont revêtu cette fois l’allure magistrale des œuvres qui restent. Il y a dans l’Automne de M. Emile Breton quelque chose de Daubigny et de sa tonalité vigoureuse. La même influence se fait sentir dans le Ravin et le Petit gave de M. Léonce Chabry, deux excellentes toiles où une coloration riche avive et fait vibrer des sites de nature familière. L’Effet d’automne, de M. Pradelles, montre également un progrès sensible. Il n’en est pas tout à fait de même de M. Pelouse. Son Bois de cette année n’a pas la consistance de sa Vallée l’année dernière. Il faut

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avertir ce charmant artiste qu’il court à un abîme. Des paysages de cette dimension ne se peuvent guère soutenir sans quelques grandes lignes solides et bien assises, qui reposent lavue d’un éparpillement exagéré. La Vue de Clarens, de M. Plata, a la vigueur et le relief d’un Courbet. Voulez-vous "voir une plaine fameuse? il faut regarder la Côte-d'Or vue des hauteurs de la montagne de Chenôve, de M. Jean-Jean Cornu; c’est un paysage d’un sentiment tout à fait moderne, traité avec la finesse et la patience d’un vieux maître. M. Karl Daubigny se dépouille de ses noirs. 11 y a plus que de la lumière dans sa Ferme de Saint-Siméon, où des paysans boivent sous des pommiers en fleurs ; il y a de la fraîcheur et une véritable senteur printanière. M. Daliphard déploie des qualités analogues dans la Seine au bac de Juziers et dans le Printemps au cimetière, original et saisissant contraste de la vie et de la mort. C’est le charme et la grâce qui l’emportent dans le Ruisseau sous bois, de M. llerpin, autre élève de Daubigny. M. César de Kock soutient la réputation qu’il s’est acquise dans les fondaisons légères et les sous-bois ensoleillés. Son frère, Xavier, se rapproche brusquement de lui cette année. Un moment j’avais pris cette feuillée de forêt pour l’œuvre de César lui-même. La signature m’a détrompé, et j’ai dû rendre à Xavier ce qui n’était pas à César. M. Pierre Billet se fait une place à côté de M. Jules Breton, son maître. Si les Ramasseuses de bois rappellent le sentiment de l’auteur des Glaneuses, elles sont plus franches d’accent, et l’épisode tout entier des Fraudeurs de tabac est absolument original. De MM. Héreau, Lavieille, llanoteau, llarpignies, Camille Dernier, il n’y a rien à dire : leur talent se maintient dans sa fleur d’épanouissement. M. Nazon rentre dans la lice avec une œuvre d’un grand aspect, les Bords de la Seine, où je me bornerai à reprendre l’étroitesse du fleuve à peine distinct entre les deux berges. Quant à Jeanron, l’organisateur de notre musée du Louvre, il lutte encore non sans vaillance, et il oppose à ces géné-

rations envahissantes son formidable acquis et sa science consommée.

Ai-je terminé l’énumération? Non. Il faudrait faire passer encore sous vos yeux quelques paysages caractérilisques : le Quai d’Ivry, de M. Stanislas Lépine, d’un sentiment artistique si remarquable; — les Blés, de M. Mouillion, lequel modifie en le répétant le sujet qui a fait sa réputation; — l’Avenue des Ternes, de M. Lapostolet, un peu noire, mais vivement enlevée ; — la Ferme des Pertuiseaux de M. Léon Flahaut, effet de soir mélancolique; — le Port de la Rochelle, de M. Thiollet, paysage excellent d’un homme qui prodigue son talent depuis vingt ans sans que le public veuille l’apercevoir ; — Bercy en décembre, de M. Guillemet, page non moins heureuse d’un homme en train d’enlever le succès.

J’ai cité comme la meilleure marine du Salon, la Mer du Nord, de M. Mesdag. Il faut placer auprès d’elle la Mer, de M. Allongé, qui est moins dramatique, mais donne une égale sensation de l’infini espace. L'Effet de matin à Antibes, de M, Jean d’Alheim, est proprement ce que Courbet appelle, dans son langage pittoresque, un Paysage de Mer, autrement dit un bout de côte avec la partie d’eau qui y confine. Cette toile est pleine de qualités charmantes. Le ciel et l’eau y sont traités de main de maître. C’est fin, léger, gracieux; et l’effet cherché eot rendu aver un bonheur qui ne laisse place à aucune critique. Les marines de MM. Boudin et Appian ne sont plus à louer. Il en est de même de celles de M. Vernier, quia fait cette année un effort considérable,, et, dans sa Vue des Martigues, comme dans son Bassin du carénage à Marseille, a rendu avec justesse et harmonie la lumière méditerranéenne. Donnons un encouragement à Ml Marie-Auguste Flameng, qui débute cette, année, avec une Marée basse à Cancale, et mentionnons deux artistes étrangers qui se rappellent que les Principautés-Unies ont brillé autrefois dans le genre des marines et qui soutiennent avec succès l’antique honneur de leur pavillon. C’est M. Jacob Van Heemskerck, hol-

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landais, qui a peint une Pêche au hareng, dans les bancs de la mer du Nord, et M. Clays, belge, qui a représenté au naturel un Coup de vent sur l’Escaut.

Les animaux, tels que MM. Jadin, Cathelineaux ou Jean de Bord les traitent, constituent un genre à part qui avoisine le portrait ; au contraire sous la brosse de MM. Van Marcke, La Rochenoire, Barillot et Lançon, ils l’entrent dans le paysage ! M. Lançon cultive les fauves, comme faisait Delacroix et comme fait Barye ; il en connaît les mœurs et les attitudes ; sa Lionne a l’énergie nonchalante et la robuste souplesse de la nature. MM. Van Marcke, La Rochenoire et Barillot, sont continuateurs de Troyon et poussent dans les herbages les troupeaux de moutons et de bœufs. Les deux premiers se rapprochent du maître par le tour pittoresque, l’opulence et la santé ; mais le dernier, M. Barillot, — un nouveau venu ou à peu près, — apporte dans son interprétation je ne sais quel sentiment naïf, qui intéresse singulièrement et fait bien augurer de son avenir.

Les fleurs et les fruits sont encore une dépendance du paysage. Les femmes cultivent volontiers ce genre aimable et quelques-unes y e.xcellent. Mmes Louise Darru et Escallier s’y sont fait un nom par l’aisance et l’énergie toutes magistrales qu’elles apportent dans leur exécution. Le bouquet de Magnolias et d'amaranthes, que Mme de Saint-Albin a laissé en mourant atteste également une main ferme et sûre. Du côté des hommes, les dons ne sont pas moindres. M. Quost brosse les fleiü's et les vases qui les contiennent avec une furie toute française. M. Eugène Claude étale des prunes dont la consistance et le velouté ne laissent rien à désirer. M. Charles de Serres a une Bourriche de pensées qui donnent la tentation de les cueillir. M. Fantin-Latour complique les difficultés en multipliant à l’entour des primevères, des objets de natures diverses, statuettes en plâtre, éventails japonais, gravures encadrées et le reste. Quant à M. Kreyder, il semble vouloir grandir le genre, et c’est un champ de blé tout entier, avec ses épis, ses

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coquelicots et ses bluets, qu’il nous apporte. N’hésitons pas à dire que la tentative a été heureuse ; il y a dans ce Bord de champ de blé, des parties d’exécution qui sont vraiment admirables.

Nous voici aux tableaux de genre, joie et attrait pour la foule, objet de malédiction pour les partisans du prétendu grand art. Aux yeux de ceux-ci, le genre est un fléau et un empoisonnement; ils le poursuivent de leurs déclamations, ils le couvrent de leur mépris : c’est le bouc chargé des iniquités d’Israël. La foule au contraire y court et s’en repaît, sans nous expliquer sur cette contradiction, disons que le genre n’exclut ni la force, ni le style, et qu’il y en a au Louvre des exemples fameux. Le Salon lui-même compte d’excellents spécimens.

Le Pardon aux environs de Guemené, de M. Pille, a du style et de la grandeur. On y sent une certaine préoccupation de Jules Breton, et les coiffes blanches des femmes, assises çà et là sur le gazon, ont peut-être trop la même valeur. Mais quelle science du modelé ! Quelle entente de la draperie! Si cet artiste avec son intelligence et son habileté, se décidait à entrer dans la vie et le sentiment moderne, quel avenir il pourrait se faire! Les trois envois de M. Beyle, Combat de tortues, la Part du maître, la Collation, sont d’un coloriste qui connait toutes les ressources de la palette; c’est bien un peu de l’Orient de convention, comme on en fait à Paris, dans un atelier ; mais c’est gras, brillant et tout à fait séduisant à l’œil. M. Aublet n’a pas autant réussi que l’année dernière; ses Intérieurs de cours n’en sont pas moins remarquables par le soigné de leur exécution et la transparence de leurs ombres. M. Castres a de l’esprit, mais c’est par les qualités mêmes de la peinture qu’il intéresse. Son chef de cuisine qui dort, après le Coup de feu passé, tandis que daus la cheminée, en face de lui, les garçons récurent les casseroles, est fort amusant. Ses Tsiganes en voyage valent mieux : il y a là avec un paysage de neige vigoureusement rendu, une observation de la vie d’aventures qui n’est pas sans charme.

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M. Maxime Claude tend à se faire une spécialité des scènes de la haute vie anglaise, high-life; c’est fin et juste, mais bien mince et bien maigre. M. Ilippolyte Dubois se tient aussi dans la vie élégante, mais française, ce qui. a bien un égal intérêt. M. Léonce Petit poursuit de sa verve ironique les Candidats en tournée. En voici un en plein marché, au milieu des cochons et des veaux ; le tableau est gai, bien peint et très vivant, ce qui est l’essentiel.

Et nos Alsaciens que nous allions oublier! M. Grix, avec sa Leçon de musique, trop grande peut-être, mais pleine de qualités sérieuses; M. Pabst, qui s’arrête peutêtre trop aux sujets à la Toulmouche; M. Jundt, dont la verve toute spirituelle et pétillante au commencement s’adoucit et se fond dans je ne sais quelle tendresse poétique.

Pour terminer, remontons aux portraits. Je n’ai guère indiqué jusqu’à présent que celui deM. llenner. Il y en a une foule d’autres qui, sans atteindre jusqu’à cette noble sévérité, se recommandent par les qualités les plus brillantes et les plus diverses. Mlle Nélie Jacquemart ne connaît plus les grands succès des personnages officiels, mais ses deux portraits d’homme ont encore une tournure qui mérite l’éloge. M. Hébert nous envoie de Rome une vieille dame émaciée, qui serait irréprochable si les mains avaient l’âge du visage et si, comme dans M. Carolus Duran, une dorure de fauteuil n’enlevait toute importance à la tête. M. Bonnat a mis trois petites demoiselles hautes comme le doigt dans un tableau haut comme la main ; elles sont habillées à la turque et rangées comme pour une revue : je donnerais pour ce bijou le Christ en croix, les Premiers pas et le reste. M. Armand Gautier a fait un véritable tableau du Portrait de Mlle A... La jeune artiste est assise, la palette à la main, et regarde ce qu’elle vient de peindre. Il faut louer la justesse de la pose et la souplesse du corps, non moins que l’harmonie générale de l’œuvre.

Citons encore le Portrait de M. Cézanne, par M. Laroche, qui est excellent de tous points; le Portrait de

Mlle L. B..., de M. de Winne ; les trois portraits do M. Cot, les trois portraits de M. Bonnegrace, et consacrons notre dernier mot d’éloge à un nouveau venu, M. Bastion Lepage, qui expose dans le grand Salon carré de gauche le Portrait de mon grand-père, avec un mouchoir et une tabatière sur la cuisse gauche, c’est une œuvre originale et qui promet un peintre.

Aquarelles. — Eaux-fortes. — Gravure sur bois. — Lithographie. — Dessins. — Pastels. — Sculpture.

Nous voilà sortis des salles consacrées à la peinture et entrés sous les galeries extérieures où l’on expose dessins, gravures et pastels. On ne s’attend pas à ce que nous y séjournions. Nous ne passerons pas, cependant, sans jeter un coup d’œil sur les sommités en chaque genre.

Les aquarellistes pullulent. Ils étaient naguère un bataillon, ils sont aujourd’hui une armée. Et que de savoir! que d’habileté ! Tous ont du talent, les jeunes comme les vieux, les conscrits comme les vétérans. Eclat, vivacité, fraîcheur, ce sont leurs qualités ordinaires. Les mieux doués y joignent l’accent personnel, la saveur intime. Harpignies est de ceu.v-là ; son Saut du loup dans l’Ailier, son coin du Pont-Neuf à Paris sont touchés d’une main libre et sûre d’elle-même. Lansyer, son élève, a des natures mortes et des Fantaisies japonaises du plus grand charme. Infiniment variée dans ses applications, l’aquarelle suit la peinture et traite les mêmes sujets qu’elle. Français nous promène dans les détoui's pittoresques de la Vallée de Cernay , et, tandis que Nanteuil fait reposer ses Chiens las de chasser, Follet

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modèle avec une patience de miniaturiste les beaux corps de ses femmes nues. Lepic étend devant nous le rideau d’une Forêt, et Léon Loire fait feuilleter des albums par des jeunes filles. Clairin, l’ami de Régnault, place sous nos yeux l’Alhambra, Tanger et les magnificences orientales qu’il contempla en compagnie de son regretté compagnon. Astruc, non moins ami des vives couleurs, s’arrête à l’Espagne. Pierre Gavarni nous ramène en pleines mœurs parisiennes avec la Partie do criquet et le Mariage à la Madeleine. J.-B. Millet se passionne pour les scènes rustiques, et Mlle Noël Parfait peint des roses.

L’eau-forte était perdue, c’est ce siècle qui l’a retrouvée. Le miracle s’est accompli sous nos yeux, grâce à l’énergie d’un éditeur, M. Cadart, et au concours que lui donnèrent des artistes de talent. Il y a quelques années à peine de cela, et aujourd’hui l’eau-forte n’est pas seulement en honneur auprès du public, elle compte des maîtres incomparables. Flameng a pu rivaliser avec Rembrandt. Hier il faisait revivre la Pièce aux cent florins, aujourd’hui il traduit la Ronde de nuit. Toutes les difficultés sont abordées et résolues dans ce chefd’œuvre, où la fidélité de l’expression balance la science du métier. Lançon continue ses Scènes de la guerre et du siège de Paris.

Quelle série que celle-là, lorsqu’elle sera terminée ! Avec plus de précision, c’est la puissance dramatique de Goya. Si l’invasion a jamais besoin d’un commentaire, elle le trouvera dans ces pages brûlantes, où l’amour de la patrie s’associe à la vérité de l’art. L’envoi de M. Lalanne, composé d’épisodes du second siège, est aussi considérable que celui de M. Lançon et ne comprend pas moins de vingt-trois eaux-fortes. Les reproductions de monuments amènent les noms de MM. SalTrey, Rochebrune, Taiée, qui s’en sont fait une spécialité, et dont les œuvres sont vivement appréciées des amateurs. Citons enfin, pour n’oublier aucune des divisions du genre, les paysages français et flamands de M. de Gravesande. les eau.x-fortes de M. Teyssonnières d’après les tableaux de

J. -P. Laurens, l’allégorie du Printemps de M. Hédouin, et enfin, comme curiosité historique et artistique à la fois, un fin et intéressant portrait de Pie IX, dessiné d’après natnre cette année même à Rome et gravé par M. G. F. Gaillard.

La gravure sur bois et la lithographie perdent tout le terrain qu’envahit l’eau-forte. Il faut pourtant citer dans la première section M. Boetzel, qui reproduit le Bon bock, de Manet, et les Dernières cartouches, de Neuville ; dans la seconde, M. Emile Vernier, dont le crayon souple s’adapte merveilleusement au.v plus vaporeux paysages de Corot.

11 est impossible de passer devant les fusains, sans arrêter un regard sur les paysages un peu arrangés de M. Allongé, ceux de M. Lalanne, plus naturels, et ceux de M. Appian, si originaux cette année. Dans cette catégorie, M. Lhermitte, donne la note populaire, avec un grand dessin où tout une famille est représentée à table au moment du Bénédicité. La note patriotique est poussée par M. Emile Bayard dans une vaste composition à trois compartiments, que la photographie a depuis longtemps popularisée et où les vaincus de 1870 sont patriotiquement glorifiés.

Franchissant les belles compositions bibliques de Bida, sur le mérite desquelles il n’y a plus rien à dire, nous arrivons aux pastels.

Ici encore grand encombrement. M. Galbrund tient la tête comme portraitiste; c’est une vieille réputation. Après lui,, Mmes Becq de Fouqnières, Mac-Nab, Bost, Dubos, se font remarquer. N’oublions pas M. Grosclaude, qu’une tête de jeune fille a heureusement inspiré et prolongeons notre station devant le charmant tableau de genre de Mlle Eva Gonzalès : une jeune fille en peignoir rose, qui est assise devant sa toilette et regarde une nichée de petits chiens grouillant dans une corbeille à terre. C’est blond, lumineux et d’une harmonie toute séduisante. Mlle Eva Gonzalès a une éducation de coloriste, cela se voit tout d’abord. Elle a en outre un sentiment distingué

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des choses, qu’elle met dans chacune de scs productions. Rien de vulgaire jamais, ni de maniéré : la grâce même dans sa simplicité et son naturel. Ce sont là des qualités heureuses, qui ne peuvent manquer d’aboutir aux meilleurs résultats.

Mais cette confusion d’œuvres nous a fatigués. Il est temps de descendre à la sculpture. Là, dans un parterre arrangé à souhait, le monde des dieux, des héros et des simples mortels sollicite noire attention. Les allées sont bordées de gazons et de plantes rares ; les femmes promènent leurs toilettes et sous leurs pas font crier le sable. Tout en allant et venant, elles considèrent les œuvresd’art. La beauté vivante se complaît aux charmes de la beauté inanimée, la beauté parée fait l’éloge de la beauté nue. Assis sur un banc, nous pouvons assister à ce spectacle. Le murmure des conversations, le parfum des fleurs, la blancheur des marbres entrevue au travers de la verdure, délasseront notre esprit et nos yeux.

La note la plus haute et la plus personnelle du salon de sculpture, nous n’avons pas à la chercher bien loin: elle est dans le Gloria victis, de M. Antonin Mercié.

Quand nous avons vu la première fois, lors de l’exposition des envois de Rome à l’Ecole des beau.x-aiTs. i-e groupe, si français d’idée et d’allure, nous avons poussé un cri de joie. Comment ! il y a dans les ateliers de la villa ’Médicis des jeunes gens qui, fuyant les banalités traditionnelles, vivent de nos idées, ressentent nos émotions, prennent en main la cause de la France abandonnée ! C’est nouveau et rassurant. Tandis que les partis royalistes se querellent surles débris de notre fortune aballue. alors que l'étranger regarde avec une stu|ieur mèlén d’ironie la voltige de nos hommes d’Etat indilTérents à tout ce qui n'est pas leur ambition personnelle, un apprenti sculpteur, s’élevant aux plus hautes régions de la pensée, entreprend de parler à la nation même. d(' consoler ce peuple qui a tant souffert et que personne n’écoute, de le relever à ses propres yeux et aux yeux des autres par le spectacle réconfortant de la vérité à venir:

ceci nous ramène aux beaux jours où le républicain Louis David associait la peinture à la vie publique et faisait faire à l’art le plus grand pas qu’il ait accompli dans ces cent dernières années.

Même patriotisme, même éclair de génie.

Il est tombé sur le champ de bataille, le soldat de la liberté, le combattant de l’éternel progrès. Trahi par l’imbécillité des uns et le mauvais vouloir des autres, il a vu la victoire déserter son drapeau, il a connu l’humiliation de la défaite, il s’est affaissé à terre, et le voilà qui gît mourant. L’Europe a assisté au sinistre conflit, muette et résignée, comprenant vaguement que la civilisation était mise en péril, mais, par égoïsme ou par peur, n’osant jeter son épée dans la balance. Eh bien! si l’Europe s’est tue, l’art parlera. Ce que la puissance matérielle n’a pas osé faire, l’art le fera avec la puissance morale. Et le plâtre s’est animé sous le pouce de l’artiste. La Justice s’est dressée glorieuse et vengeresse. Belle de mépris et frémissante d’indignation, elle accourt du plus profond de Thistoire, ramasse le corps du « cher blessé » et d’un geste sublime l’élevant au-dessus de sa tête, elle le montre aux générations comme un souvenir à la fois et comme un remords. « France, n’oublie pas! et toi, vieille Europe, reviens à résipiscence. C’est là la blessure inexpiable. Tant que ce sang sacré coulera, il y aura quelque chose d’obscurci dans le monde et aucune conscience ne dormira tranquille. »

L’exécution est à la hauteur de l’idée. Déjà, il y a deux ans, dans une figure isolée, première protestation du droit contre la force {David terrassant Goliath], M. Antonin Mercié avait montré de quel œil précis il sait regarder la nature, et combien il possède à fond le secret de son métier. Le problème, cette année, était plus difficile, à cause de la dualité des figures et du caractère décoratif de l’ensemble : le jeune artiste s’en est tiré à merveille. L’équilibre du groupe est aussi juste que le jet en est superbe. Le modelé des parties nues, réel dans le blessé, plus conventionnel dans la figure allégorique.

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est proprement ce que la raison commandait. On a dit que la tête de la Gloire est trop petite. Ce défaut ne me frappe pas. Le bouillonnement exagéré de la tunique au long de la jambe gauche serait plutôt contestable, s’il n’était de toute évidence qu’un renflement de plis était ici obligatoire.

La ville de Paris a acheté le Gloria, victis pour orner une de ses promenades, le square Montholon. Il faut louer hautement les promoteurs de cette heureuse idée. Mais le jury ne pensera-t-il pas à son tour qu'il serait bien de consacrer par une récompense hors ligne une œuvre si nationale et si fière? A qui décernera-t-il ses médailles d’honneur, s’il n’en donne une à M. Antonin Mercié?

Nos malheurs sont une mine où plus d’un sculpteur a puisé et puisera encore. Il ne faut pas s’en plaindre. Cela avive les souvenirs et entretient les sentiments que nous devons à nos vainqueurs. M. Chatrousse a étagé sur des ruines, en groupe éminemment tragique, trois figures : un enfant mort, une femme violée et un homme enchaîné. Ce sont les Crimes de la guerre, et ils ne sont pas faits pour la faire absoudre. Il serait à désirer que quelque ville ou quelque administration commandât à l’artiste un groupe dont la portée est si haute et l’expression si poignante. Avec MM. Iliolle et Doublemard. la France en deuil jette des couronnes sur les corps des défenseurs de la patrie. Ces deux statues sont destinées aux monuments commémoratifs de Cambrai et do Saint-Quentin, et ne pourront se bien juger qu’en place. Dans un ordre d’idées semblables, il faut citer le Général Daumesnil, de M. Louis Hochet, statue en bronze qui a été érigée à Vincennes et à Périgueux, et dont l’auteur soumet le modèle au public de Paris.

Le colossal Discobole de M. Lebourg n’est qu’un e.xercice de rhétoi’ique, mais qui appartient à la rhétorique des géants et constitue un morceau du plus haut intérêt. L’auteur, qui fait preuve de charme et d’originalité à sou heure, ainsi qu’en témoigne, à ce Salon même, sa Pré-

tresse d’Eleusis, a voulu cette fois montrer sa force. Il a pi'is le discobole, ce sujet rebattu de toute antiquité et il Ta traité à la moderne en y mettant toute sa science. Le résultat, on peut le dire, a couronné ses efforts. Si cette énorme statue accroupie ne flatte pas démesurément le regard du public, au moins elle attirera l’attention de tous ceux qui connaissent la structure humaine et savent les difficultés du nu. Le Sommeil, de Mathurin Moreau, — une femme qui dort avec son enfant sur les genoux, — est superbe de chasteté grave et maternelle ; le bras, qui pend, le long de la chaise, est particulièrement admirable.

Mais ce sont là de vieux lutteurs qui connaissent à fond les ressources de leur art. M. Gustave Debrie, lui, est un débutant ; et, du premier coup, il commande qu’on l’écoute. Son Chien de Montargis a des défauts, mais il a aussi de bien grandes qualités. Si les lignes générales sont violentes et la pose convulsée, le corps de l’homme est modelé avec une vigueur et une sincérité peu communes. Le drame qui s’agite entre les deux combattants est terrible. Il y a là une conception neuve et hai’die, dont le public gardera le souvenir. C’est à de tels débuts qu’on ne devrait pas ménager les encouragements.

M. Cambos a donné un pendant à sa célèbre Cigale. Ce n’était pas absolument nécessaire au point de vue du grand art ; mais sans doute le succès de la Cigale a décidé l’auteur. Suivant son mode d’interprétation, il a représenté la fourmi en ménagère et il la montre au moment où elle envoie « danser » son interlocutrice. Le geste est amusant, mais c’est de la sculpture ingénieuse et rien de plus. Avec la Ceinture dorée de M. d’Epinay et le Narcisse de M. Paul Dubois, nous tombons de la sculpture ingénieuse dans la sculpture lascive. Nous n’y resterons guère et remonterons tout de suite aux œuvres sérieuses. Voici une statue d’un sentiment bien naïf et bien charmant. C’est un Paysan qui revient de la foire avec un cochon sur les bras. Ne souriez pas ; cela est du pur grec. Il faut voir combien la pose est naturelle, le

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mouvement juste, l’expression précise et claire, et le parti admirable que M. Max Claudet a su tirer des vêtements, qui sont ceux, bien entendu, de la condition sociale et de la profession. Le visage ne me plaît pas ; je l’aurais consenti vulgaire, il est banal. Mais quel style dans tout l’ensemble ! 11 y a là-dedans le germe d’un art nouveau, qui peut-être lui aussi aura son jour, quand il n’y aura plus de jury de récompenses et que le peuple se trouvera seul en présence de l’artiste.

Un mot d’éloge en passant au Mercure, cette fois exécuté en marbre, de M. Ludovic Durand, à la réduction en pierre du Vercingétorix de M. Millet, au Message d’amour de M. Delaplanche, à l'Indianade M.Cliappuy, au Moineau de Lesbie de M. Truphême, et arrêtonsnous un moment devant la Chanteuse des l'ues de M. Charles Veeck, statuette gracieuse quia la vie condensée et l’intensité intellectuelle des Luca délia Robbia. Quelle puissance d’attraction ! C’est aussi prenant, aussi absorbant que l’est dans un autre genre r.l?7iour blessé de Carpeaux. Avez-vous vu ce bijou? Dans l’endroit perdu où onle cache, il est bien peu de personnes qui l’aient rencontré ; et cependant c’est un des morceaux les plus fins et les plus délicats qu’ait modelés le ciseau de ce grand caresseur de marbre.

Le nom de Carpeaux nous amène aux bustes. Celui d’Alexandre Dumas fils est médiocre, frippé àl’excès et tout en superficie. C’est la faute du modèle, encore beaucoup aussi celle du sculpteur, qui n’a pas su sortir des engouements contemporains pour étudier cette tête avec te loisir qu’y mettrait un philosophe et la sévérité qu’y apporterait un juge. Du Pisan, de M. Carolus Duran, il est presque inutile de parler, si ce n’est pour signaler cette e.xorbitante présomption qui pousse de nos jours un peintre à vouloir passer également pour un sculpteur. Mais, si la peinture supporte le regard, même quand elle est sans dessin, la sculpture ne se contente pas d’à peu près, elle ne se passe pas de construction ; elle veut que les os soient en place et que les muscles s’insèrent exactement.

Or, sous l’épiderme du Pisan, il n’y a rien qu’une masse de terre glaise, sans forme et sans destination. Il est absolument impossible que cet individu ouvre ou ferme la bouche, élève ou abaisse les paupières, respire ou sente par le nez, joue, en un mot, d’aucun des organes qui lui ont été départis. Il a une apparence de vie à la surface, mais au fond il n’a ni muscles ni nerfs, il est comme une poupée emplie de son, il n’est pas organisé. Nous pardonnons à Préault, qui fait aussi de la sculpture pittoresque, son fréquent défaut de précision ; mais Préault est un poète, mais il exprime des sentiments qui sont humains et qui nous touchent. Qui ne se rappelle son admirable masque du Silence, où un doigt posé sur des lèvres suffit à vous imposer le respect? Dans le Salon actuel, il a un Médaillon funéraire d’une puissance d’expression égale. C’est une tête penchée et un visage caché dans des mains. A peine si vous distinguez un bout de front et deux ou trois doigts enroulés dans des voiles de deuil ; mais la forme extérieure de la douleur est écrite avec une énergie telle, qu’en regardant vous êtes frappés, et qu’en prolongeant l’attention, vous vous sentez vousmême envie de pleurer.

Un mot encore avant de finir. Plus que les précédents salons, le salon de 1874 a vu affluer vers lui les noms et les produits étrangers. Sauf de la Prusse, il en est venu de toutes les parties du monde. La Belgique, l’Angleterre, la Suisse, l’Espagne, la Hollande et la Russie envoient leurs enfants étudier dans nos ateliers, et quand les enfants sont devenus des hommes, c’est encore le suffrage de notre patrie qui leur tient le plus au cœur. L’Amérique fait davantage : non seulement elle nous envoie ses enfants comme élèves, mais elle fait razzia de nos tableaux chez les marchands, et quand elle a quelque monument public à bâtir ou à décorer, c’est à nos artistes qu’elle confie ce travail. Ainsi M. Léon Cugnot a modelé la Victoire qui doit surmonter le monument commémoratif de la victoire remportée au Callao, le 2 mai 1866, par les Péruviens sur l’escadre espagnole. Ainsi M. Etienne Leroux a dressé

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sur une boule, suivant le mode antique, debout, battant des ailes et tendant des couronnes, cette autre Victoire qui doit aller orner l’une des places de la ville de Bahia. Ainsi M. Bartholdi a exécuté pour le clocher de Brattle- Street Church, à Boston, l’immense bas-relief où il représente les Quatre âges de la vie chrétienne. D’autre part, l’Egypte a demandé à M. Jacquemart, pour orner l’une des places du Caire, la Statue de Suleyman-Pacha, qui fut major général dans l’armée d’ibrahim. Cette ardeur d’émulation au dedans, cette expansion grandissante au dehors, c’est la première consolation de nos malheurs, c’est le véritable relèvement qui commence. La supériorité artistique de la France était constatée : sa suprématie morale reprend son cours.

Situation des artistes. — Les classes dirigeantes et les classes dirigées. — M. Gonzague Privât refusé. — Application du principe républicain à l’administration des beaux-arts. — L’affranchissement de l’art. — L’académie nationale des artistes. — Projet de cahiers : le bulletin de vote, — Importance du Salon. — Sculpture, peinture. — Corot, Millet; — Georges Becker, Harlamoff, Donnât.

Il est inutile de se le dissimuler, depuis quatre ans et plus que nous sommes en république, aucun des principes républicains n’a pénétré dans l’administration des beaux-arts. Faut-il s’en étonner? Faut-il s’en plaindre? Ni l’un ni l’autre. Les beaux-arts ont, comme la politique, leurs classes dirigeantes et leurs intérêts conservateurs. 11 est tout naturel que ces classes et ces intérêts se défendent. Ils le font sans justice, quelquefois sans scrupule, par tous les moyens en leur pouvoir ; mais ils le font avec le patronage de l’Etat, de l’Ecole, leur constant protecteur, et le succès ne les abandonne pas. Ils ont même réussi au-delà de leurs espérances : à l’Ecole, l’Institut a repris la direction de l’enseignement dont on l’avait cru dépossédé pour toujoürs; au Salon, les ré-

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compensés ont ressaisi la porte d’entrée, et ils la tiennent si bien, que personne ne passe sans leur permission.

Aussi, aujourd’hui comme sous l’Empire, les artistes restent divisés en deux classes :

1“ Une aristocratie intolérante et jalouse, composée des membres de l’Institut, des prix de Rome, des médaillés et des décorés, en tout 1,153 personnes (sauf erreur d’addilion) rangées dans les diverses catégories de l’art : peinture, sculpture, architecture, gravure. Cette aristocratie règne et gouverne. Elle réunit les deux éléments de la souveraineté : le spirituel et le temporel. C’est à elle que reviennent les grands travaux de l’Etat et la plupart des travaux de Paris. Comme si ce n’était pas assez de monopoliser la commande officielle, elle a encore le privilège exorbitant de nommer les juges qui doivent tenir les arrivants à distance, défendre contre les affamés la table du budget artistique.

Une plèbe tumultueuse , qu’on peut évaluer de quatre à six mille travailleurs libres, gent taillable et corvéable, qui n’a qu’un droit, celui d’être expulsée des salons ; qu’une faveur, celle de mourir de misère prolongée, et qui se venge des déboires dont on l’abreuve en produisant, pour la gloire de la France, des hommes comme Eugène Delacroix, Théodore Rousseau, Gustave Courbet, Jean-François Millet, Honoré Daumier, les cinq plus grands artistes et les plus originaux du XIX® siècle.

Les rapports qui e.xistent entre cette aristocratie opulente et cette plèbe amaigrie sont caractérisés par un épisode bien significatif qui s’est produit cette année. M. de Chennevières, directeur des beau.x-arts, avait commandé un tableau à M. Gonzague Privât, jeune artiste non encore récompensé, quoiqu’il ait mérité de l’être. Le tableau fait, M. Gonzague Privât l’envoie au Salon. Là tout le monde est d’accord : le tableau est plein de qualités. Mais, quoi! le directeur des beau.x-arts s’est permis de faire une commande à un homme qui n’est ni membre de l’Institut, ni prix de Rome, ni décoré, ni médaillé? A quoi nous serviront nos dignités et nos titres.

si nous tolérons des abus semblables, si nous permettons à l’argent de l’Etat de passer par-dessus nos têtes pour aller s’égarer dans des poches inconnues? La direction des beaux-arts a mérité une leçon, il faut la lui donner. Et le tableau fut repoussé avec ensemble. Quant à l’artiste, sur le dos duquel la leçon était donnée, personne ne s’occupa de savoir ce qu’il adviendrait de lui.

Telle est la situation dans ce charmant domaine de l’art, où beaucoup de brillant à la surface cache pas mal de vilenies dans le fond. Eh bien ! je le demande, ces distinctions de classe, ces privilèges, ces inégalités, ces rancunes, cette faculté pour les exempts de nommer les juges des non exempts, ce droit accordé au jury d’exalter les uns par des récompenses, d’humilier les autres par des refus, tout cela est-ce de 1a république? Evidemment non, c’est le régime monarchique qui se perpétue.

Mais ce régime monarchique n’est-il pas fortement ébranlé ? J’en ai la ferme persuasion, et si j’ai tracé à cette place le court tableau qu’on vient de lire, ce n’est pas pour le vain plaisir de récriminer contre le passé; c’est au contraire pour marquer la différence des temps, pour annoncer aux persécutés que leurs jours d’épreuve sont comptés.

Depuis la publication du règlement, en effet, il s^est passé en France un événement qui, pour se formuler en deux mots, n’en est pas moins considérable : la république de droit s’est substituée à la république de fait. Cet événement est gros de conséquences dans tous tes ordres. Nul doute que, dans une période plus ou moins longue, l’idée que la république a fait prévaloir n’entre dans notre législation, ne modifie nos rapports d’intérêts, n'influe sur nos mœurs, notre littérature, nos sciences. C’est aux artistes à ne pas rester en dehors de ce mouvement de rénovation; c’est à eux de demander au principe républicain ce qu’il contient de profitable aux arts, de le dégager et d’en poursuivre l’application. 11 est clair que toute requête, rédigée par eux dans ce sens, sera bien accueillie; à condition cependant, c’est qu’ils sachent

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borner leurs vœux au stiûct nécessaire, tenir compte des difficultés de la transition, en un mot, être sages et modérés.

Peut-être pourrait-on, d’ici 1e salon prochain, agir efficacement ; mais pour cela il faudrait abandonner les chimères, arriver à une solution positive et pratique.

Il ne faudrait pas commencer par réclamer l’affranchissement total de l’art, c’est-à-dire la fin de la tutelle gouvernementale. Sans doute l’Etat n’est qu’un consommateur, mais c’est le plus gros des consommateurs, et cette qualité lui crée bien certains droits particuliers. Ensuite, par la nature même de ses fonctions, l’Etat ne peut se désintéresser d’un ordre de productions qui est un de nos plus beaux titres de gloire et qui tend à devenir une source d’immenses revenus. Qu’il abandonne à une entreprise particulière, ou à la ville de Paris, si elle lui en exprime le désir, le soin d’organiser les salons annuels, cela se comprendrait encore; mais, comme rien de ce qui touche à la grandeur de la France et aux évolutions de son génie ne lui est étranger, il ne pourrait, sans grave préjudice pour le pays, renoncer à ces expositions périodiques qui, revenant à intervalles égaux et embrassant un certain laps de temps, servent à montrer à l’Europe et à nous montrer à nous-mêmes à quel point précis nous en sommes.

On ne demanderait pas davantage la constitution des artistes en académie nationale. On ne crée pas par voie d’autorité des académies de deux mille cinq cents membres. L’histoire démontre que, dans l’humanité, les organismes seuls subsistent qui ont été fondés par un besoin commun, et les seuls groupes qui aient duré sont ceux qui se sont formés spontanément.

Non, il faudrait demander la nomination des jurés par les justiciables. Rien de plus. Ce n’est pas bien gros, mais quand on a cela, on tient le reste. En effet, c’est le le jury qui fait le Salon ; tout problème consiste donc à faire le jury. Or comment arriver à le faire? En demandant et en obtenant l’électorat. La nomination des iurés

par les justiciables, c’est le principe du droit commun transporté dans le domaine de l’art. Quelle objection peut-on y faire dans un pays de suffrage universel ? Estil un ministre qui se refusât à accueillir une demande limitée à cet objet et appuyée de nombreuses signatures? Je ne le pense pas; car maintenant le privilège des récompensés devient de plus en plus impossible. Personne ne peut expliquer pourquoi le peintre non récompensé, qui expose et qui attend tout de son exposition, n’a pas le droit de choisir ses juges, et pourquoi c’est son voisin, hors concours depuis longtemps, à qui par conséquent la capacité du juge ne fait ni chaud ni froid, qui le choisit à sa place. Les « hors concours » sentent si bien le vice de cette organisation, qu’ils ne se rendent plus au scrutin. Sur 1.155 électeurs ayant droit de voter, c’est à peine s’il y en a 300 qui votent. Savez-vous combien de voix a eues, comme membre du jury, M. Donnât, qui occupe la tête de la liste en peinture? Il en a eu 146; et M. Louis Leloir, qui est à la queue, en a eu 55. Cinquantecinq voLx, voilà une belle autorité ! Avec cela, mettez donc des gens à la porte, retardez donc l’avenir de celuici, brisez donc l’avenir de celui-là! Il y a eu cette année, dit-on, près de deux mille victimes et le juge avait été nommé par 55 voix sur 1,155 électeurs!

Pour l’honneur du jury comme pour le repos de l’administration, il est temps de faire cesser ce scandale. On ne peut pas permetti*e que des privilégiés, qui n’exercent pas leur privilège, continuent à le garder. Il faut que les juges aient un mandat que personne ne puisse contester et sur la valeur duquel leur conscience n’ait aucun doute. Ce mandat, les justiciables seuls ont qualité pour le donner.

Que les artistes donc, — c’est à ceux de la plèbe que je m’adresse, — profitent du temps qu’ils ont encore devant eux. Qu’ils se réunissent, qu’ils étudient la question, et qu’après s’être convaincus que le mal est bien où je le place et que le remède est bien celui que j’indique, qu’ils rédigent, à la façon de nos pères de 89, un cahier où ils

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raconteront leurs misères et exposeront leur vœu. Leur vœu n’a rien de révolutionnaire. Ils ne contestent pas les droits de l’Etat, ils n’aspirent pas à renverser l’organisation établie, ils ne demandent pas à être d’une académie nationale ou autre. Ce qu’ils veulent, c’est tout simplement un bulletin de vote. Comment l’opinion publique ne serait-elle pas pour eux ? Comment le ministre repousserait-il une demande qui a la justice pour elle et que l’opinion appuie de sa faveur? Un bulletin de vote, c’est le droit strict ; c’est ce que, en république, on ne peut refuser à personne. En art, comme en politique, le bulletin de vote est destiné à devenir l’arme toute puissante de l’alTranchissement.

On trouvera peut-être ces développements un peu longs, mais il est dans notre rôle de ne jamais entrer au palais des Champs-Elysées, sans jeter un regard de sympathie et, quand nous le pouvons, sans donner un conseil utile, aux innombrables victimes du jury. Cette année, nous le devions d’autant plus que, par le fait du directeur des beaux-arts, les projets de réorganisation sont à l’ordre du jour dans tous les ateliers, et que jusqu’à présent les artistes ne paraissent pas être fixés sur le but précis qu’ils doivent poursuivre. iN'ous leur soumettons notre idée en souhaitant qu’ils en fassent leur profit.

Le Salon de 187.5 présente un bon ensemble. Il contient 3,862 numéros exposés par 2,484 artistes, sur lesquels il y en a 208 étrangers à la France : ce qui prouve en passant que l’art est une de nos plus incontestables suprématies et qu’on lui rend hommage de tous les pays du monde.

La sculpture, dont la moyenne est toujours très soutenue, a un aspect général des plus satisfaisants; sur ce fond, se détachent, comme œuvre hors ligne et nouvelle, la Jeunesse, de i\I. Chapu, figure de mai bre destinée à faire partie du monument éleve à Régnault et aux élèves de l’Ecole des beaux-arts tués pendant la guerre; puis, comme œuvres anciennes et déjà connues, le Gloria victis, de M. Mercié, coulé en bronze, et l’Éducation

fil

maternelle, de M. Delaplanche, reproduite en marbre.

La peinture est plus inégale, grâce à l’apport sans contrôle des exemptés. On y cherche vainement quclqiic.s noms célèbres qu’on a coutume de saluer. Je ne parle pas pour Courbet, qui est hors de France, mais pour Daubigny, qui a été malade une partie de l’hiver et n’a rien envoyé ; pour Fromentin, dont la production semble se ralentir et qui ne fait plus guère parler de lui. Gérôme lui-même, le dieu des porcelainiers, se cache; voyage-til ou veut-il rester sur son grand triomphe de l’an passé?

De nos deux illustres morts de cette année. Millet et Corot, le dernier seul s’est fait représenter, a laissé une carte posthume aux vivants. Il n’y a rien de nouveau dans les Bûcherons et dans les Plaisirs du soir-, mais on voit que, malgré l’âge, la main ne tremblait pas, l’œil était toujours clair. Ces toiles de l’artiste sont dignes des plus belles parmi leurs aînées ; elles montrent la maîtrise dans sa plénitude. Quand l’imagination est encore aussi fraîche et la sensibilité aussi vive, la mort devrait avoir pitié et ne pas interrompre un si gentil labeur.

La famille de Millet n’a rien envoyé qui rappelât son nom aux visiteurs. Mais tout Paris sait où l’on peut voir, en ce moment même, de ce grand artiste, une série d’œuvres qui le montre sous un aspect nouveau et augmente l’admiration que l’on avait pour son prodigieux talent. Ce sont les fusains et les pastels qui sont exposés rue Saint-Georges, chez M. Frédéric Petit. Que dire de cette œuvre extraordinaire? La campagne, les saisons, les travaux du labour ont été chantés dans bien des langues; la peinture, se joignant à la poésie, a fourni à son tour bien des tableaux champêtres. Jamais, ni en peinture, ni en littérature, note aussi élevée et aussi juste n’a été donnée. Millet a, compris le travail rustique comme une fonction sacrée, qui ne va pas sans la grandeur et sans l’austérité. Mais ses prêtres sont aussi des combattants et des héros. Il faut voir avec quelle énergie ses jeunes laboureurs attaquent le sol le matin, aux premiers rayons du soleil. Avec midi vient le repos; l’homme

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s’étend à l’ombre des meules, et sa compagne vient dormir à ses côtés d’un sommeil confiant. Plus tard, le travail reprend énergique et sans relâche, jusqu’à ce que le jour commence à baisser. Parfois un orage menace, le ciel se couvre de nuages; alors tout le monde est en mouvement ; c’est à qui entassera le plus vite les gerbes sur les charrettes. Mais c’était une fausse alerte, l’orage passe. On se remet à la besogne. Enfin, le soir vient. A l’extrémité de la plaine, le soleil, passant par les interstices des nuages , envoie dans tous les sens ses rayons irradiés. L’ombre s’étend et couvre le sol. Le moment est venu de finir lajommée. Le paysan ramasse ses outils laissés au revers du fossé, dresse sa haute silhouette sur l’horizon, et, endossant sa blouse d’un geste grandiose, il semble donner rendez-vous au soleil, pour le lendemain matin, sur le même champ de bataille!...

La première œuvre qui arrête les regards quand on entre dans le salon carré, c’est le tableau d’un débutant, M. Georges Becker, déjà surnommé le tableau des sept pendus. Le sujet est aussi fantastique que la toile est grande. Il p arait que du temps de David, il y eut une famine qui du ra trois ans. David consulta le Seigneur pour en connaître la cause, et le Seigneur lui répondit que la famine provenait de ce que Saül avait tué des Gabaonites. Alors David, se retournant vers les Gabaonites, leur demanda quelle réparation ils exigeaient de de lui. « Qu’on nous donne, — répondirent ceux-ci, — sept des enfants de Saul, afin que nous les mettions en croix. » Marché accepté. « Les sept enfants furent crucifiés, et Respha, mère de deux d’entre eux, demeura là depuis le commencement de la moisson jusqu’à ce que l’eau du ciel tombât sur eux, et elle empêcha les oiseaux de déchirer leurs corps. » M. Georges Becker a peint tout cela, et les sept corps suspendus dans le vide sur un fond de ciel plein de tempêtes, et Respha, debout au pied de la potence, un bâton à la main, empêchant les oiseaux de proie d’approcher. Cette composition prouve que le jeune artiste a le sentiment du tableau et qu’il ne

recule pas devant la violence des situations. La couleur est conventionnelle comme le dessin, mais l’aspect général est véritablement dramatique. Il n’est pas le premier venu, celui qui montre cette audace et qui se passe la fantaisie d’entrer dans l’art par une porte aussi haute Ce qui surprend, c’est qu’il soit l’élève de Gérôme. S’il est vraiment aiglon, comment cette poule l’aurait-elle couvé ?

Un début plus éclatant, tout à fait magistral même, est celui d’un Russe, M. Harlamoff, élève de l’école des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. M. Harlamoff expose les portraits de Mme Viardot et de son mari. Le premier surtout est étonnant de ressemblance, d’harmonie et de rendu. Il est composé avec un goût extrême, très naturel de pose et très juste de mouvement. Voilà un peintre qui s’annonce avec des qualités extraordinaires. Peutêtre, dans la conception générale, lui manque-t-il une certaine dose d’élégance, peut-être aussi dans son exécution emploie-t-il quelque jus qu’on pourrait condamner, peut-être enfin, dans le fond de son individualité, serait-il possible d’entrevoir les souvenirs d’une longue fréquentation avec Rembrandt. Quoi qu’il en soit, rarement talent de jeune homme s’est présenté avec cette sûreté et cette puissance. C’est à se demander si la jeunesse existe véritablement.

Après avoir vu ces portraits, si énergiques et si lumineux, on ne peut guère regarder que celui de Mme Pasca. Essayons de nous en approcher, malgré la foule. On connaît la nature du talent de M. Donnât. C’est un robuste ouvrier, à qui malheureusement le goût manque, ainsi que le raisonnement. Si l’on ne considère que les qualités de l’exécution, le portrait de Mme Pasca est vraiment beau. Les chairs sont merveilleusement modelées, dans les clairs et dans les ombres ; le bras qui pend et la main qui le termine sont superbes. La ressemblance n’est peutêtre pas assez serrée de près ; les traits sont exacts, mais la physionomie manque de vivacité. Quant aux étoffes, elles ont l’irrémédiable tort de ne point dire tout de suite

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ce qu’elles sont. Celle robe blanche esl-elle soie, drap ou cachemire? L’œil hésite et ne sait pour quelle étoffe se prononcer. Par impuissance de trouver du premier coup le ton juste, le peintre a prodigué les empâtements sur sa surface, et c’est ce qui donne au tissu cet aspect de plâtre en poudre. Mais, dites-vous, l’étoffe est un accessoire, et, quand en somme le visage est réussi, c’est l’important. Sans doute, mais encore faut-il que le peintre choisisse ses harmonies de façon à laisser entière l’impression du visage. Ce n’est pas ce qui a lieu ici. Le blanc de la robe écrase tout ce qui l’entoure, et c’est à peine si l’on peut discerner les détails de la ligure. C’est une faute de goût. Ce qui est une faute de raisonnement, c’est d’avoir placé là une chaise dorée. Cette chaise ne détruit pas l’harmonie générale, j’en conviens ; mais que fait-elle là? Dans un portrait intime, fait pour l’intérieur, la présence d’une chaise ou d’autres meubles eût semblé toute naturelle. Mais ce portrait de Mme Pasca est un portrait de lu.xe, d’apparat ; il est pour le dehors. Elle-même, avec sa grande robe blanche, semble placée dans un lieu indéterminé, qui pourrait être une scène de théâtre, mais qui n’est certainement pas un appartement. Celte chaise isolée et venue on ne sait d’où n’avait donc aucune raison (l’être ; il ne fallait pas la mettre.

Les Membres de l’Institut. — Les Prix de Rome.

Sur les quatorze peintres qui font partie de l’Institut, Baudry, Cabanel, Cabat, Léon Coignet, Henri Delaborde, Gérôme, Hébert, Lehmann, Lenepveu, Meissonier, Muller, Pils, Robert-Fleury, Signol, trois seulement, MM. Muller. Hébert et Cabanel, ont osé affronter cette année le jugement du public.

M. Muller, l’auteur du pâle André Chénier qui est au Luxembourg, a traité sur le mode anecdotique l’invention grandiose du roi Lear, rendu fou par l’ingratitude de ses fdles. Comme il avait été banal dans Thistoire, il a trouvé moyen d’être badin dans la légende : les sujets pathétiques ne lui vont pas.

M. Hébert a exposé trois portraits que, pour être exact, on devrait appeler trois spectres. Ce sont, en effet, de véritables apparitions, relevant plus de la fantasmagorie que de la peinture. 11 n’y a là ni os, ni muscles, ni épiderme, ni rien de ce qui constitue la vie. Hélas! voilà longtemps que le charmant auteur de la Mal’aria, roule sur cette pente. H était parti de la fièvre, il ne pouvait guère aboutir qu’à la mort. Son dernier grand effort pour se retenir a été, on se le rappelle, le Matin et le soir de la vie, du salon de 1870, oeuvre magistrale la plus robuste et la plus franche peut-être qui soit sortie de ses mains. Cette toile, dont la solide facture surprit tout le monde, ne fut ni un réveil ni un point d’arrêt dans le mal ; après elle, la décadence reprit son cours, et chaque année nous constatons qu’elle va d’une vitesse accélérée. Où et quand s’arrêtera-t-elle ?

M. Cabanel, au c.ontraire de ses collègues, a voulu se distinguer cette année ; il s’est appliqué et a réussi à faire mieux. Aussi mérite-t-il un bon point. Si même il n’avait que vingt-cinq ans, je proposerais, sur le vu de Thamar chez Absalon, de lui décerner le prix de Rome.

Plaisanterie à part, ce qui manque à M. Cabanel, ce qui lui manquera toujours pour être un maître, c’est la personnalité. H ne sait ni penser, ni exprimer fortement. A-t-il une conception particulière de la nature et de la société? L'examen des tableaux que, depuis vingt-cinq ans, il fait défiler sous nos yeux, autorise à penser le contraire. H a mis son pinceau au service de toutes les mythologies, de toutes les traditions, et on le voit passer sans effort d’un sujet moyen âge à une anecdote biblique ou bien à une symbolisation grecque. Qu’arrive-t-il? Que, n’ayant ni convictions bien assises, ni amour bien

réel de son art, il est superficiel en tout, dans le portrait, dans le genre, dans l’histoire. Or, comme un esprit frivole ne va jamais sans une main débile, son e.xécution manque de solidité et d’appropriation. Regardez le Portrait de Mme la baronne de G..., Vénus, Tharnar. qui sont les trois envois de cette année : tout cela, quoique emprunté à des âges et à des peuples différents, se ressemble. Vénus, ne se différencie pas sensiblement de Tharnar, et Tharnar, pourrait être la propre sœur de Mme la baronne de G.... Etrange amalgame? Voilà ce que c’est que de promener indifféremment sur tous les corps une même brosse, froidement correcte et platement élégante !

Nous venons de montrer par une rapide analyse, que, si le Salon de 1875 a une valeur, ce n’est pas aux membres de l’Institut qu’il la doit. On peut se poser la même question au sujet des prix de Rome.

Le livret compte, dans la section de peinture, trenteneuf prix de Rome, vivants au 1'”' mars de cette année. De ces trente-neuf, vingt seulement ont envoyé au Salon. Quant aux dix-neuf autres, — à part quelques-uns, dont on sait qu’ils ont été employés par l’administration de M. Haussmann à la décoration des églises de Paris, comme MM. Larivière, Biennoury, Brisset, Bezard, — le reste est rentré dans une obscurité profonde. Qui connaît M. Rémond, prix de Rome en 1821, médaillé de 1" classe en 1827, décoré en 1834, officier de la Légion d’honneur en 1863? Qui connaît M. Féron, prix de Rome en 1825, médaillé de !'■“ classe en 1835, décoré en 1811? Et M. François Dupré, prix de Rome de 1827 ? Et .M. Jean Gibert, prix de Rome de 1829 ?

Ainsi voilà des artistes, qui ont été réputés dans leur temps, que la critique officielle a acclamés, que l’Etat a couverts de sa protection et pourvus de ses faveurs. Aujourd’hui, à part moi, qui prends la peine d’exhumer leurs noms de la fosse commune où l’administration les enterre, personne ne sait seulement s’ils existent. Leur mémoire évoquée n’éveille aucun souvenir. Ne vous semble-

t-il pas qu’il y a là, de quoi donner terriblement à réfléchir aux jeunes gens qui convoitent la célébrité ou la gloire ? Etre prôné par l’Institut n’est rien, être patronné par l’Etat n’est rien ; ce qu’il faut, c’est le suffrage de l’opinion. On peut plier sous le poids des lauriers académiques, endosser l’habit à palmes vertes, montrer sur sa poitrine des étoiles et des constellations : tant qu’on n’a pasf conquis le grand public, on n’a rien fait pour la durée de son nom.

Ter.oz, avez-vous entendu parler de Kinson? C’est une histoire que Jeanron aime à conter et qui ne manque pas de saveur.

« Quand j’ai commencé la peinture, me disait ce vieil et honorable artiste, Kinson était l’homme immense, le génie exceptionnel. Le roi Charles X lui avait commandé son portrait, et, après Charles X, la cour et la ville avaient passé dans ses ateliers. Kinson habitait au Louvre un appartement princier ; Kinson portait une brochette de décorations, qui joignait la clavicule droite à la clavicule gauche ; Kinson devançant l’époque des grands luxes, avait voitures, chevaux, valets et livrée. On disait les gens de Kinson ! Les plus hauts personnages sollicitaient l’honneur d’être peints par un aussi grand homme, et chacun de ses coups de brosse se payait en or. La réputation de Kinson n’était pas circonscrite à Paris, à la France ; elle était européenne. Le roi d’Angleterre le fit supplier par ambassadeur de se rendre à Windsor, où l’attendaient le plus magnifique accueil et les plus glorieux travaux. Il y alla, porté par un navire de l’Etat. Il mit le pied sur le sol anglais, aux acclamations des flottes pavoisées et l’artillerie des ports tonnant. Il revint chargé d’or et d’honneurs. Kinson n’était pas un mortel méprisablement attaché par l’orteil à la terre, c’était un dieu poussant du front les étoiles ! Eh bien ! Kinson, personne aujourd’hui ne sait seulement son nom !

— C’est vrai, répondais-je; mais où sont ses oeuvres?

— Il y en a au Louvre, les conservateurs l’ignorent ; il y en a à Versailles, le public ne les regarde pas.

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— Et combien vaut sa peinture ?

— Sa peinture? Quand, par hasard, quelque toile de lui vient jusqu’à la salle Drouot, elle se vend...

— Au poids de l’or?

— Non, six francs. »

J’ignore si Kinson était prix de Rome et ne veux pas le rechercher. Ce qui me tient au cœur, c’est que tant d’arlistes, qui sont comme lui empanachés d’honneurs et de récompenses, aient à redouter sa mésaventure. Hélas! je les plains plus que je ne les blâme. Ce n’est pas leur faute si, à l’âge où les idées se fixent et où l’esprit achève sa maturité, on les déporte hors du grand foyer qui alimente aujourd’hui l’art universel, Paris, C’est la faute de leur institution. Les années les plus précieuses de leur vie, celles qui, vécues ici, au cœur de notre activité créatrice, pourraient être les plus fructueuses, on les contraint de les passer dans un tombeau, parmi les débris et la poussière d’une civilisation disparue. Comme si, pour faire un artiste, ce n’était pas à son intelligence tout d’abord qu’il fallût s’adresser; et comme si l’intelligence pouvait s’entretenir et s’aiguiser ailleurs que dans un foyer intellectuel toujours incandescent ! On argue de Colbert et de la sagesse de ses vues. Quand Colbert établit l’académie de France à Rome. Rome était le dernier et le seul des grands centres artistiques qui rayonnât sur l’Europe. De tous les pays du monde et particulièrement de France, les artistes s’y rendaient en pèlerinage pour y recevoir l’étincelle sacrée. Où va-t-on aujourd’hui? N’est-ce pas en France? n’est-ce pas la France qui. depuis quatre-vingts ans, tient le sceptre des beaux-arts? n’est-ce pas en France que les systèmes se produisent et se combattent, que les théories se réalisent et s’appliquent?

Le jour où les nations européennes voudront bien y réfléchir, c’est à Paris qu’elles enverront leurs élèves — ils y viennent déjà spontanément — et qu’elles fonderont leurs académies. Et nous-mêmes, si nous avions le courage de briser avec la routine, nous cesserions d’envoyer

à Rome des Français qui nous reviennent Romains, pis que cela, archéologues, mythologues, mystagogues; et c’est ici, sur les bords de la Seine, que nous placerions notre grand centre d’éducation artistique, sauf à faire voyager nos élèves un an ou deux, à leur gré, dans les autres capitales. J’en appelle au témoignage de Colbert, ressuscité et revivant parmi nous.

Ce qui creuse le fossé entre le public et les prix de Rome, c’est cette question de patrie, de nationalité. Les lauréats de la villa Médicis reviennent ici pour la plupart étrangers à nos idées, à nos sentiments, à nos préoccupations. Ils ont conçu en Italie, on ne sait comment — car toute la Renaissance italienne proteste contre cette monstruosité — un idéal de peinture cosmopolite qui, n’empruntant rien aux sociétés contemporaines, a la prétention d’être au-dessus de l’histoire et en dehors des nations. Les tableaux qu’ils rêvent sont de tous les temps et de tous les lieux; ils pourraient s’exécuter à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Vienne, aussi bien qu’à Paris. Comment s’étonner dès lors que nous restions froids devant ces prétendues créations? Aucune d’elles ne s’adresse à nous et toutes nous parlent de choses qui nous sont indifférentes.

M. Jules Didier nous fait du paysage romain. Parmi les spécialistes, il est un des plus forcenés. Tous les ans, imperturbablement, il envoie au Salon une vue de la campagne romaine avec des taureaux aux cornes pointues. Dix-huit ans de taureaux et di.v-huit ans de marécages, cela finit par excéder. Pour ma part, j’en suis las, et je m’émerveille que M. Didier ne s’ennuie pas à toujours regarder le même motif. Rien qu’à y songer, le bâillement vous prend. Par grâce, ,un moment de répit; que, l’année prochaine, M. Didier nous peigne un bout de pré normand, avec une vache française dessus. Rien qu’une petite vache française, ce n’est pas être exigeant.

M. Bandas du moins reste en France. « L’homme est en mer » : c’est Victor Hugo qui l’inspire; mais nous sommes loin de la barque dramatique qui portait les

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Exilés de Tibère. Cette femme-ci est bien grande et cette mer est bien petite. Pour rester dans l’esprit du poème et m’intéresser aux émotions de la pêcheuse, il eût fallu renverser les proportions; petite femme et grande mer. Je m’associerai d’autant plus aux angoisses de la femme que je sentirai davantage la force du flot et l’immensité de l’abîme.

Nous sommes plus à l’aise avec le portrait. Ce genre ne va pas sans une certaine dose de réalité qui, bon gré, mal gré, s’impose à l’artiste, et, tout en le dominant, le soutient. Aussi ceux qui le cultivent sont-ils moins sujets à erreur que les autres; leur souci principal est de faire vrai, et la vérité ici, c’est presque tout le talent. ce titre, il faut louer les portraits de MM. Delaunay, Ulmann, Giacomotti, Machard , qui sont très étudiés et laissent peu de chose à désirer.

Mais c’est dans le tableau d’histoire que l’école place ses hautes ambitions ; c’est là aussi qu’elle montre ses grandes infirmités, à savoir : l’absence de patriotisme et l’éloignement pour les idées modernes.

En quoi nous intéresse la Thétis aivriant Achille, de M. Maillart, aussi nulle de conception que lourde d’exécution? Et la Fortune, de M. Michel, renouvelée de celle de Baudry? Et le Salvator mundi de M. Monchablon, renouvelé de tout le monde? Et les petites Idylles sèches de M. Emile Lévy, qu’on croirait destinées à de vieux enfants? Et l’Enlèvement de Ganymède , de M. Ferrier,* qui cependant a des qualités, malgré de trop reconnaissables réminiscences des maîtres ? Que signifie enfin ce Rêve ossianique de M. Jutes Lefebvre: une femme nue portée par un brouillard au-dessus d’un étang? Nous nous étions habitués à plus de clarté et plus de vigueur chez cet artiste, qui a poursuivi la vérité jusque dans son puits et n’a pas dédaigné de peindre au naturel les femmes nues. Pourquoi déserte-t-il sa propre tradition en devenant énigmatique d’idée et inconsistant de facture ?

M. Gustave Boulanger, lui, ne se modifie pas. 11 est

toujours aussi sec, aussi maigre, aussi étriqué que d’habitude. Rien de plus triste à regarder que le Gynécée. Et pourtant quelle composition pouvait être plus charmante? Une colonnade légère, un bassin et son jet d’eau, la matrone entourée de ses femmes qui procèdent à sa toilette, des enfants qui jouent, un chien qui regarde ; jetez à travers tout cela un rayon de soleil, avivez le tout par la couleur, et vous avez sous les yeux le plus gracieux tableau. Mais M. Gustave Boulanger ne l’eatend pas de cette façon ; il a juré une guerre à mort à la couleur ; c’est son ennemie et il ne veut pas en entendre parler

La peinture de M. Guctave Boulanger attriste, celle de M. Bouguereau agaçe. Cet honorable élève de Rome en est arrivé à une propreté si brillante, à un poli si intact, qu’on ne sait plus qu’en penser. Le résultat est tout à fait inattendu. Les corps ne sont pas peints, ils sont astiqués et reluisent. Devant ce beau travail, les militaires resteront muets d’étonnement. A part cette qualité extraordinaire, tout, dans les compositions de M. Bouguereau, est médiocre : l’invention est nulle et le dessin purement conventionnel. Le sujet de la Vierge avec l’en fant Jésus et saint Jean-Baptiste est un de ces lieux communs que les peintres se passent de main en main, et que chacun traite avec l’espoir plus ou moins fondé d’en tirer quelque chose de nouveau. M. Bouguereau n’en a rien tiré du tout, pas même l’expression de foi qui était indispensable. Son groupe a une vague odeur de patchouli et de pommade. C’est doucereux et écœurant. Quant au Zéphire à ailes de papillon qui vient lutiner Flore, cela vaut tout juste les sujets de pendule du premier Empire.

M. Merson tranche, au moins, par l’intention et par l’idée, sur ce fond de banalités mythologiques. L’allégorie qu’il expose, et qui a figuré naguèi'e parmi les envois de Rome ,est franchement patriotique. Au devant du temple de Janus, sur un autel dressé à la patrie, un jeune guerrier mort est étendu. A genoux sur les marches, la

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mère tord ses bras de désespoir. Cependant deux fmmres. destinées à exprimer la pensée du peintre en soulignant le sens de la composition, se tiennent debout à droite et â gauche de l’autel : le Sacrifice, console la mère. l’autre la bue?rom?7iëe, proclame la gloire du mort. Aux prem.iers plans, un laurier arraché, une aigle renversée, et le mot b nés écrit en lettres lapidaires.

Il est regrettable que ni la composition ni l’exécution de ce tableau ne soient à la hauteur de l'idée qui l’a inspirée. La mère, vêtue de deuil, qui se renverse douloureusement au-devant de l’autel, est une assez belle figure. Mais le petit génie qui porte l’inscription Bellamatribuii detestata, est emprunté à Raphaël et ne sert qu’à boucher un trou. Quant aux deux grandes figures qui personnifient le Sacrifice et la Renommée, elles sont absolument déplaisantes. L’une, le Sacrifice, ressemble bien plutôt, avec son calice à la main, à une Religion ou à une Pitié, ce qui est un contre-sens, l’immolation à la patrie n’ayant rien de commun avec l’adoration du Saint-Sacrement. L’autre, avec ses joues enflées, sa jupe bouffante, sa banderole voltigeant dans l’air, produit l’effet le plus désagréable. Enfin l’ensemble, disposé en bas-relief, a une teinte d’archaïsme qui dénote chez M. Olivier Merson des préoccupations fâcheuses, et qui contraste péniblement avec la modernité des sentiments à rendre.

M. Merson a exposé en outre un Saint-Michel qui lui a été commandé par le ministre des beaux-arts pour servir de modèle à une tapisserie des Gobelins destinée au Panthéon. Nous retrouvons ici les mêmes banderoles flottantes et le même esprit archaïque que dans la Renommée de tout à l’heure. Il y a en i)lus une lourdeur de formes, d’autant plus choquante que l’admirable Saint Michel du Louvre, avec sa légèreté frémissante et son coup de lance triomphant, se présente invinciblement à l’esprit et sert de terme de comparaison. Il ne faudrait pas beaucoup de tableaux de ce genre pour douter de l’avenir artistique de M. Merson.

J’ai réservé Henner pour la fin. Renner, « c’est le coq

de l’Académie » disait Ilamoii dans une lettre familière que r.47’t publiait l’autre jour. Je reprends l’expression, car elle est juste. Mais pourquoi Henner est-il « le coq- »? Précisément parce qu’il a été élève de Rome le moins possible; parce que, vivant dans la fréquentation des maîtres, il n’a retenu d’eux que ce qui venait en confirmation de sa propre nature ; parce qu’enfm, envers et contre tous, il a su maintenir son originalité libre de toute influence. Regardez ses œuvres : vous n’y apercevez ni réminiscence des maîtres, ni trace de l’esprit académique. C’est franc de tout alliage, directement saisi sur le vif des choses par une intelligence nette et bien organisée. On ne saurait croire le plaisir que l’on éprouve quand, après avoir traversé les Maillart, les Monchablon, les Roulanger, les Bouguereau, on tombe tout à coup sur un Henner. C’est un apaisement pour les yeux et un chai'me pour l’esprit. Là, tout était compliqué, tout était bizarre, tout était manière ; ici, tout est simple, naturel, exquis. Voyez ce Portrait de Mme H..., modelé de face, avec une douceur infinie. Comme on sent qu'il est ressemblant! bien plus que cela, comme on sent qu’il est vrai ! L’intelligence qui anime cette noble tête a été amenée jusqu’à la surface, et la bonté s’épanouit dans le modelé de chaque trait. Plus vous regardez cette figure, plus elle vous est sympathique; elle a un charme attractif dont on se détache difficilement. Le -portrait de M® Picard, l’ancien avoué de la ville, c’est fantithèse. Comme il est précis, affirmatif, belliqueux! Le vaillant défenseur des écus municipaux est en uniforme et au poste de combat. « Croyez-mci, n’élevez pas votre prétention si haut. Le bail, dont votre avocat a parlé, touche à sa fin. Votre industrie n’a rien à perdre à se transporter dans un quartier plus riche et plus luxueux. Vous demandez 100,000 francs? Dérision ! La ville vous en accorde 3,000 pour indemnité de déménagement. C’est plus que cela ne vaut, et, je vous le dis, sur fhonneur, vous ferez bien d’accepter. » En outre de ces deux portraits, M. Henner expose, sous le titre de Naïade, une figurine

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couchée sur l’herbe, au bord d’une eau courante, dans un paysage ombreux. Je n’en dirai qu’un mot : c’est un chef-d’œuvre de délicatesse et de grâce.

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