Salons Célèbres
L’empire des salons a passé avec celui des femmes,. et il nous serait bien difficile de donner à ce qu’on appelle aujourd’hui la jeune France une idée de l’influence que certains salons exerçaient autrefois sur les affaires d’Etat et le choix des ministres.
Avoir un salon n’était pas chose facile : une foule de grands seigneurs, de financiers, de parvenus, réunissaient chaque jour de nombreux convives, donnaient, dans leurs salons dorés, des concerts, des bals, et pourtant n’avaient point de salons; c’est que les conditions requises pour arriver à ce pouvoir
retlüulcse trouvaient rarement réunies. La première de toutes était dans l’esprit et le caractère de la l’emme chargée de Taire les honneurs de ce salon ; il fallait que, sans être vieille, cette femme eut passé l’âge où l’on ne parle à une jolie personne que de sa beauté ou de sa parure, et qu’elle fût à cette époque de la vie où l’esprit d’une femme obtient plus de l’amour-propre des hommes que ses attraits et sa jeunesse ont jamais obtenu de leur coeur.'^
; Le rang, la fortune étaient nécessair^, mais non indispensables à ces reines des ruches du grand monde : car on a en vu telles que madame du Deffant , qui était presque pauvre , et que madame Geoffrin, qui était la femme d’un manufacturier ; cependant chacune d’elles a eu un salon où l’on faisait des édits et des académiciens; niais jes questions qui s’agitaient alors étaient loin d’avoir l’importance de celles qui ont fait retentir depuis le salon de madame de Staël.
La seconde condition d’un salon était un maître de maison poli, nul ou absent. On en tolérait parfois un assez aimable ; mais c’était une exception, et
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son amabilité devait, avant tout, se soumettre aux moindres volontés de celle qui présidait son salon.
Celle-ci devait se montrer difticile:sur le choix
des personnes admises; car un salon ou tout le monde peut se faire présenter est si vite mal composé qu’il perd par cela même toute sa considération et son influence'^
Il fallait encore à cette maîtresse de maison un goût décidé pour la supériorité en tous genres , et l’absence totale des petits sentiments envieux qui empêchent souvent de recevoir la femme à la mode ou l’auteur à succèsjfll fallait savoir mettre les ennemis en présence, les talents en valeur, les ennuyeux à la porte ; toutes choses qui demandent de l’adresse et du courage^
Il fallait de plus s’imposer la réclusion d’un dieu dans son temple, attendre chaque jour les fidèles, et ne pas les exposer à voir l’autel désert quand ils y venaient déposer leurs hommages.
Aujourd’hui qu’on a chaque soir une pièce nouvelle à applaudir, des routs où l’on doit étouffer, un bal où l’on va rester trois heures à la file avant d’y arriver, on ne comprend rien à l’obligatioa vo-
lontairc que s’imposait jadis la femme qui voulait avoir un salon de rester chez elle tous les soirs, à moins que quelque solennité de cour ou de famille pût lui servir d’excuse envers ses habitués. C’était, pensc-t-on, un esclavage insupportable. Eh bien, cet esclavage, qui consistait à recevoir quotidiennement et à entendre les plus spirituels causeurs du monde, était peut-être moins dur à subir que nos plaisirs à la mode.
On peut croire aux avantages qui résultaient de cette habitude sédentaire en la voyant adopter par la femme la plus active, celle dont l’arrivée dans une chambre ou dans une salle de spectacle faisait toujours une grande sensation... enfin par madame de Staël; elle pouvait rencontrer chaque jour les admirateurs dont son amour-propre avait besoin, les causeurs qui stimulaient le mieux son esprit; mais elle savait qu’on ne règne bien que chez soi, et que, si l’on a tout son esprit chez les autres, on a de plus chez soi tout l’esprit des gens qu’on y rassemble; que les nouvelles qu’ils apportent, les bons mots qu’ils disent, sont presque une propriété de la maîtresse de la maison; qu’elle a droit de vie et de mort sur
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toutes les conversations, et qu’en France, la faculté de faire parler de ce qu’on veut touche de fort près au pouvoir de le faire faircy^
Le salon de madame de Staël, dont la puissance eut l’honneur d’effra^çcr le plus grand souverain de notre histoire moderne, peut se diviser en trois époques :
Celle de la Révolution ;
Celle du Consulat ;
Celle de la Restauration.
Le premier salon fut sans contredit le plus influent : c’est là que MM. Rarnave, Tallcyrand, Laracth, Duport, Boissy-d’Anglas, Portalis, Siinéon,
Tronçon du Coudray, Pontécoulant, Thibaudeau,
Chénier, Rœdcrcr, Benjamin-Constant, discutaient les décrets en herbe et décidaient des nominations importantes.
Barras, le seul des membres du Directoire admis chez madame de Staël, était sans cesse sollicité par elle en faveur des victimes de la Révolution, et l’on peut affirmer que chacune de ses visites coûtait au galant directeur quelque bonne action.
C’est en causant dans son salon avec Chénier que
madame de Staël obtint de lui d’imiter la courageuse démarche de M. de Pontécoulant, dont le rapport éloquent, pour le rappel de M. de Montesquiou, venait d’être couronné d’un succès d’autant plus grand qu’il avait excité de vifs débats. C’est en conséquence du décret obtenu par M. de Pontécoulant pour M. de Montesquiou, que Chénier en demanda l’application à M. de Talleyrand. C’est encore madame de Staël qui, après le retour de M. de Talleyrand, le mit en rapport avec Barras et le fil nommer, par ses puissantes recommandations, au département des affaires étrangères ; car, dit-elle :
— M. de Talleyrand avait besoin qu’on l’aidât pour -■■ ’iver au pouvoir, mais il se passait ensuite trèsbien des autres pour s’y maintenir.
Ainsi, on peut en conclure que c’est au salon de madame de Staël que la France a dû l’existence politique de cet habile et toujours ministre.
Malheureusement, cette transformation miraculeuse d’un gentilhomme prêtre, émigré, en un ministre républicain, n’amena pas la réconciliation qu’espérait madame de Staël. Les partis qui divisaient les conseils n’en restèrent pas moins ennemis.
LE SALON OE LA BARONNE OE STAËL
Madame de Staël recevait plusieurs des hommes qui conspiraient la journée du 18 fructidor; on l’accuse d’y avoir eu part. Elle s’en défend, et l’on doit la croire ; son salon seul fut coupable. On sait tout ce que son cœur généreux lui inspira de dévouement pour les malheureux proscrits de cette fatale journée ; ce qui ne calma pas les ressentiments, et fit dire à M. Devaines, en parlant de madame de Staël :
— C’est une excellente femme qui noierait tous ses amis pour avoir le plaisir de les pêcher à la ligne.
Le second règne du salon de madame de Staël ne fut pas si désastreux ; il ne tua que le Tribunat, et même ne fit-il qu’avancer sa fin de quelques mois ; car le gouvernement que le premier consul méditait dès lors pour la France ne pouvait comporter l’opposition parlementaire qni avait déjà bouleversé le pays ; aussi disait-il avec humeur en parlant des orateurs du Tribunat :
— Je n’ai pas le temps de répondre aux discours de ces bavards taquins ; ils ne font rien et entravent tout. Qu’on les fasse taire.
Il est vrai que plusieurs membres du Tribunat, enfants perdus de la République, imbus des idées de liberté, et marchant toujours vers ee séduisant mirage politique, combattaient hautement les décrets
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préparatoires, qui leur semblaient être autant de petits sentiers conduisant au pouvoir absolu.
C’est alors que le salon de madame de Staël retentit des justes plaintes du parti qui voulait profiter de la Révolution; car celui qui l’avait faite y avait presque totalement succombé; mais des institutions achetées par tant de malheurs, d’horribles condamnations, méritaient qu’on les défendît avec courage : elles avaient coûté si cher! L’excuse de ces temps de liberté folle était toute dans la liberté sage qu’il en devait résulter : voilà ce que Carat, Andrieux, l)aunou, Benjamin-Constant, aidés du génie et de l’enthousiasme de madame de Staël, cherchaient à rendre en mots éloquents dans les séances duTribunat.
La répétition de ces plaidoyers en faveur de la liberté se faisait le soir, en causant avec madame de Staël. Les plus adroits de ces orateurs étaient ceux qui lui dérobaient le plus d’idées et de mots; la plupart sortaient de chez elle avec un discours tout fait pour le lendemain, et, ce qui était plus encore, avec la résolution de le prononcer, acte courageux qui n’était pas moins son ouvrage. Comme leur intention fut au fond très-bonne, et que le mot de liberté,
quoique fort discrédité par l’abus qu’on en avait fait, sanctifiât encore toutes les phrases de ces hommes politiques, il ne régnait aucun mystère dans leurs réunions. D’ailleurs, l’esprit sonore de madame de Staël eût rendu tout mystère impossible: les arrêts de son esprit trouvaient tant de colporteurs! Aussi le premier consul était-il instruit dès son lever de tout ce qui avait été dit la veille chez elle et des attaques qu’il aurait à repousser le matin même à la séance du Tribunal.
On supporte avee dédain les déclamations d’une minorité spirituelle contre une volonté avouée, accomplie, mais non contre le projet qui n’est pas mûr; c’est ta différence de la bouture que l’on doit abriter avec la plante qui peut braver l’orage. Le projet d’un ambitieux, c’est sa vie; il n’est indifférent qu’à la perte de ce qu’il possède.
Madame de Staël nous fait elle-même l’aveu de co que son salon était pour elle et pour l’autorité.
« L’un de ces tribuns, ami de la liberté, et doué d’un de ces esprits les plus remarquables que la nature ait départis à aucun homme, Benjamin-Constant, me consulta sur un discours qu’il se proposait
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de faire pour signaler l’aurore de la tyrannie : je l’y encourageai de toute la force de ma conscience; néanmoins, comme on savait qu’il était un de mes amis intimes, je ne pus m’empêcher de craindre ce qu’il en pourrait arriver. J’étais vulnérable par mon goût pour la société. La veille du jour où Benjamin- Constant devait prononcer son discours, j’avais chez moi Lucien Bonaparte, MM. ***, ***, ***, ***, et plusieurs autres encore dont la conversation, dans des degrés différents, a cet intérêt toujours nouveau qu’excitent la force des idées et la grâce de l’expression. Chacun, Lucien excepté, lassé d’avoir été proscrit par le Directoire, se préparait à servir le nouveau gouvernement, en n’exigeant de lui que de bien récompenser le dévouement à son pouvoir. Benjamin- Constant s’approcha de moi et me dit tout bas :
» — Voilà votre salon rempli de personnes qui vous plaisent; si je parle, demain il sera désert.
» — Il faut suivre sa conviction, lui répondis-je,
» L’exaltation m’inspira cette réponse ; mais, je l’avoue, si j’avais prévu ce que j’ai souffert à dater de ce jour, je n’aurais pas eu la force de refuser l’offre que me faisait Benjamin-Constant de renoncer à se
nicltre en évidence pour ne pas me compromellre. »
On sait l’effet que produisit ce discours, comment il fut imité et soutenu par les orateurs républicains, et le décret qu’il fit rendre.
Les membres du Tribunat frappés par ce décret se réunirent comme de coutume chez madame de Staël, heureux de pouvoir se venger dans son salon, à coups de bons mots, de plaisanteries mordantes, de l’acte arbitraire qui leur interdisait l’éloquence de la tribune.
Cependant cette opposition maligne, qui s’exhalait en épigrammes, pouvait importuner, mais non renverser la puissance qui s’élevait alors. Que pouvaient tant d’idées confuses, contraires, superficielles ou profondes même, mais dont la profondeur, éventée par la conversation, déconsidérée par la formule plaisante qui l’exprimait, avait perdu sa force? Que pouvaient ces idées éparses contre une seule méditée en silence et poursuivie avec toute la constance et la gravité de l’ambition?
D’ailleurs, à cette époque, le salon de madame de Staël n’était pas seulement composé des chefs de l’opposition, on y voyait aussi beaucoup de personnes
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attachées au gouvernement. Les frères du premier consul, les ministres, les rédacteurs des journaux dévoués au pouvoir, MM. Rœdercr et Sauvo, y venaient chercher des nouvelles, Talma et Gérard des inspirations : c’était l’asile des émigrés rentrés; ils y trouvaient cette politesse exquise, ces égards pour la naissance, pour la pauvreté noble, qui distinguaient la bonne compagnie sous l’ancien régime; le duc Matthieu de Montmorency y pouvait parler des sentiments religieux qui remplissaient son âme si pure, si charitable, sans craindre l’ironie d’un vieil atbée ou d’un Jeune esprit fort; le duc Adrien de Laval y conservait impunément son esprit fin, délicat et la grâce de ses manières nobles et simples. Le comte Louis de Narbonne s’y maintenait auprès de madame de Staël dans ces traditions de cour et cette flatterie à la fois ingénieuse et digne, qui lui ont valu depuis tant de succès auprès de l’empereur.
Le chevalier de Boufflers y ravissait tout le monde par ses récits piquants, sa philosophie enjouée, ses mots profonds dits d’un ton léger, sa moquerie si fine et si bien secondée par les reparties brillantes de M. de Chauvelin.
Le comte de Sabran y taisait déjà preuve de cet esprit distingué, de ce cœur généreux, qui devaient bientôt se dévouer à madame de Staël et charmer son exil.
Ces aimables débris de l’ancien régime causaient de fort bonne grâce avec tes esprits supérieurs ou célèbres nés de la Révolution, tels que Ducis, Chénier, Remercier, Arnaud, Legouvé, Talleyrand, Régnault de Saint-Jean-d’Angély , Camille Jordan, Andrieux, Benjamin-Constant, etc., etc. La différence des opinions cédait au besoin de sc communiquer, de se plaire; car l’admiration éclairée des gens de l’ancien régime était nécessaire aux hommes du nouveau ; et ces soutiens de l’aristocratie tempérée, ces vieux ministres du bon goût, aimaient à voir l’influence que leurs arrêts avaient encore sur les jeunes talents démocrates. Chacun des deux partis, consolé par ce qui manquait à l’autre, ne pensait pas à s’en humilier; également neutralisés par le pouvoir qui surgissait , les royalistes et les républicains jouaient ensemble sans s’aimer, sans se craindre, comme joueraient de pauvres chiens édentés avec des chats sans griffes.
LE SALON DE LA DARONNE DE STAËL
Ce jeu déplut au premier consul. En vain M. Régnault de Saint-Jean-d’Angély, l’ami et le constant défenseur de madame de Staël auprès de Napoléon, lui affirmait que le salon de cette femme célèbre ne pouvait pas être dangereux pour une autorité si bien affermie, il répondait :
— Ce n’est point un salon, c’est un club.
En vain M. Régnault lui répétait que madame de Staël était trop enthousiaste de la gloire pour conspirer contre celle du vainqueur de l’Italie : la vérité, la llaltcrie, tout échouait contre l’antipathie du héros pour la femme d’esprit; c’était la haine de l’action pour l’observation, du grand dessein pour le petit obstacle, de la passion pour l’ironie.
Il fallut abdiquer. Un ordre d’exil vint eondamner madame de Staël à déposer le sceptre de la conversation parisienne. Sa vie brillante se concentra dans une intimité plus digne d’envie que les plaisirs du monde. Sous les yeux du père qu’elle adorait, entourée d’amis spirituels que l’exil lui attirait comme il en repousse ordinairement tant d’autres, occupée de l’éducation de sa fille, dont la beauté, l’esprit et les \ertus devaient réaliser tous les vœux
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de son ambition maternelle, dominée par la création des ouvrages qui l’ont placée au premier rang de nos littérateurs, objet des hommages de tous les souverains et de tous les grands talents de l’Europe, nous ne saurions partager sa pitié pour son sort.