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Salons et expositions d'art à Paris (1801-1870)

Au mois d’avril 1852 la librairie J. -B. Dumoulin mettait en vente un petit volume intitulé : Le Livi'et de l'exposition faite en 4673 dans la cour du Palais-Royal , réimprimé avec des notes par M. Anatole de Montaiglon, allaclié à la conservation des dessins du Louvre, et suivi d'une Bibliographie des livrets et des critiques de Salons depuis 4673 jusqu'en 4854 (in-12, 2 ff. et iv-87 p.). Ainsi qu’on le voit dans un Avertissement de quatre pages compactes, plein de faits et d’idées, c’était un ballon d’essai; l’auteur, alors à l’âge heureux où l’on entrevoit le temps et la possibilité d’édifier des encyclopédies, se proposait, en effet, de réimprimer incessamment en un fort volume in-8 tous les livrets des Salons, de 1673 à 1800, et d’accompagner, autant que faire se pourrait, de notes historiques et de références iconographiques chacune des mentions qu’ils renfermaient. La tâche était immense et à peu près irréalisable; aussi en restat-elle là. Elle ne fut reprise que dix-huit ans plus tard sur un plan moins ambitieux, par M. .Iules Guiffrey qui, avec la méthode et l’esprit de suite dont il a donné tant de preuves, entreprit et acheva la réimpression , ou mieux le fac-similé des quarantedeux livrets connus dont Montaiglon rêvait jadis l’annotation. M. Guiffrey avait renoncé à le suivre sur ce point, mais en tète de chaque plaquette de la collection, il avait reproduit, en les améliorant et en les complétant, les indications bibliographiques déjà recueillies par Montaiglon touchant les critiques dont ces Salons avaient été l’objet.

Si rares que quelques-uns d’entre eux soient devenus, il ne saurait être question de prendre à l’égard des livrets des Salons

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du XIX® siècle la même peine que pour leurs aînés. La colleclion intégrale en existe à peu près partout et ne laisse pas d’être fort encombrante, car aux minces brochures de l’Académie royale ont succédé de véritables volumes comportant de trois à quatre mille numéros et flanqués de listes de récompenses et de documents officiels qui accroissent encore leur importance matérielle. En revanche, aucune tentative n’a été faite, que je sache, depuis 1852, pour dresser la liste raisonnée des publications de tout genre et de toute valeur auxquelles ces exhibitions ont donné naissance. C’est ce que je me propose de faire aujourd’hui. Afin d’y parvenir, je me suis décidé (ainsi que l’avait fait M. Guiffrey pour la période du xvin® siècle) à reprendre sur de nouvelles bases le travail primitif de notre savant prédécesseur. Aussi bien, j’en suis sûr, il ne se fût pas offusqué de pareille audace, car il déclarait dès 1852 que personne plus que lui ne savait combien cette liste était incomplète et défectueuse, et il reconnaissait que si l’énumération des ouvrages y était à peu près satisfaisante, le loisir et le moyen lui avaient manqué pour procéder au dépouillement des journaux CTel quel, ce travail dénote chez un érudit de vingt-huit ans de prodigieuses lectures, et tout en attribuant avec lui à son ami Paul Chéron une part des résultats obtenus, il faut rendre le plus sincère hommage aux vastes connaissances qu’ils trahissaient; cependant plus d’une de ces mentions est hâtive et incomplète, et certaines lacunes, telles que l’omission des Salons deV Artiste et de Vlllustration, ont de quoi surprendre. En outre, les planches que renferment bon nombre de ces critiques sont brièvement indi-

1. Quelques dédicataires ou quelques acheteurs de la brochure de Montaiglon ont eu la pensée de consigner sur les marges de leurs exemplaires ou sur des feuillets intercalaires les additions que leur suggéraient leurs acquisitions ou leurs lectures. Parmi les exemplaires ainsi annotés que j’ai pu consulter, je citerai ceux de Bellier de La Chavignerie, appartenant à M. Edgar Mareuse, de Philippe Burty, acquis par M. Paul Lacombe, de Léon de Laborde dont je suis jiossesseur ; d'autres ont échappé à mes investigations, tels que celui d’Albert de La Fizelière qui a passé dans sa vente posthume, et surtout celui qui serait sans doute le plus précieux de tous, c'est-à-dire l’exemplaire même de l’auteur; mais j’ignore dans quelles mains il a pu tomber lorsque la bibliothèque du grand érudit a été si lamentablement démembrée à Boston, au mépris des engagements les plus formels contractés par son acquéreur.

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ni

quées, alors que depuis elles ont pris une importance qu’on ne pouvait jadis prévoir. Enfin, les richesses des anciennes collections Descliiens et La Bédoyère, aujourd’hui fondues parmi les périodiques de la Bibliothèque nationale; celles de la collection Deloynes, acquise et inventoriée par les soins de Georges Duplessis; les catalogues des bibliothèques spéciales (Jules Goddé, Pierre Deschamps, Frédéric Villot, Clément de Ris, G. Duplessis, etc.), ont apporté leur contingent de menues rectifications et d’additions à l’œuvre primitive C Je n’ai donc pas hésité à la reprendre de fond en comble, et si je l’ai eue constamment sous les yeux, je crois cependant pouvoir me flatter de ne l’avoir point servilement copiée.

A partir du Salon de 1852, en dehors de la liste plus que sommaire dressée par Ernest Vinet dans sa Bibliographie méthodique et raisonnée des beaux-arts^ je n’avais point de guide pour diriger mes pas; mais je me suis efforcé de tirer bon parti des répertoires bibliographiques semestriels de la Revue universelle des arts (1855-1866), de la Gazette des beaux-arts, de 1859 jusqu’à nos jours, et des relevés (auxquels elle a, par malheur, renoncé) que donnait jadis la Chronique des arts des articles consacrés aux Salons par les périodiques quotidiens.

D’année en année la tâche est devenue d’ailleurs de plus en plus difficile, sinon même impossible. La critique d’art est aujourd’hui un terrain banal dont chacun s’adjuge une part, et il n’est si mince reporter en qui ne s’éveillent un beau matin les aptitudes nécessaires pour cette besogne jadis dévolue à des écrivains consciencieux et expérimentés. Les derniers représentants de l’ancien ordre de choses ont dû céder le pas à la tourbe des envahisseurs ou adopter leur allure désordonnée. En un seul numéro, sans plus, la besogne est expédiée aussi bien dans un quotidien politique que dans un journal illustré. Par contre, l’image tend de plus en plus à se substituer au texte, et les rares reproductions de jadis font place à de somptueux et coûteux albums dont la magnificence souligne plus cruellement peut-être encore ce qu’il y a d’éphémère et de vain dans ces exhibitions

1. Les additions que j'ai ainsi recueillies sont distinguées par un astérisque.

INTfiODUCTlOE.

annuelles. A ce point de vue, les Salons n’ont guère plus d’importance qu’une représentation théâtrale quelconque, dès que le rideau est tombé'sur la dernière scène, et l’oubli vient vite envelopper de son ombre grandissante les comédiens les plus fameux et les artistes les plus fêtés par la foule ou par la presse. De combien de Salons se souviennent ceux qui connaissent le mieux l’histoire de l’art français au xix® siècle? A l’exception de ceux de 1819, où fut exposé le Radeau de la Méduse, de 1822, en raison de Dante et Virgile de Delacroix, de 1848, où surgit Courbet avec son Enterrement à Ornans, et de 1866, où X Olympia de Manet fit scandale, les mémoires les plus exercées auraient probablement quelque peine à répondre.

11 n’en est pas moins vrai que cette réunion, tantôt annuelle, tantôt renouvelée à des intervalles irréguliers, constitue la meilleure preuve de la vitalité de l’art national, et que, à part deux ou trois exceptions, tous ceux qui tiennent ou ont tenu en France un pinceau, un ébauchoir, un burin ou une pointe sèche, ont subi ce stage nécessaire et salutaire. Le bibliographe, dont la mission est précisément de préparer les voies à l’historien, — et son rôle devient, en raison de l’envahissement croissant du papier imprimé, de plus en plus difficile et laborieux — le bibliographe croit donc faire œuvre utile en groupant les renseignements qu’il a pu recueillir sur les comptes rendus, grâce auxquels les cinq expositions universelles, les Salons officiels, les Salons libres et l’unique Exposition Triennale de 1883 n’auront pas été tout à fait des <- fêtes sans lendemain ».

Tâche ingrate et pénible entre toutes, car la critique d’art n’a jamais trouvé parmi nous un public assez nombreux et qui lui demeure assez fidèle pour assurer la survie du livre à tant de pages disséminées aux quatre vents de la publicité; elle s’est, elle aussi, éparpillée comme les œuvres dont elle rendait compte et la diffusion même, que lui offrait la presse quotidienne à bas prix, a enlevé toute autorité durable à ses jugements. 11 faut, en effet, une volonté robuste et une patience inlassable pour affronter la fatigue et l’ennui de feuilleter les lourds et encombrants in-folio alignés par centaines sur les rayons, bientôt insuffisants, de ta Bibliothèque nationale. Cette

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volonté et cette patience n’ont jamais abandonné un érudit mort sur la brèche et dont le souvenir est encore vivant dans le cœur des amis qui pleurent sa fin prématurée. Bernard Prost avait entrepris, en vue de la rédaction d’un dictionnaire spécial resté à l’état de projet, d’immenses dépouillements dont il consignait le résultat sur d’innombrables fiches. L’une des plus notables parties de ce travail préliminaire avait été le relevé de tous les articles consacrés aux beaux-arts et surtout aux Salons de Paris. Les portefeuilles qui contenaient ce relevé m’ont été cédés par sa famille; à côté d’éléments d’informations qui n’avaient échappé ni à Montaiglon, ni à moi-même, j’en ai trouvé beaucoup d’autres qui représentent des mois ou plus exactement des années de recherches patientes et méthodiques. Je tiens à dire ici tout ce que cette partie de mon travail doit à la collaboration posthume de Prost qui ne me l’eût probablement pas d’ailleurs refusée de son vivant, car on le trouvait toujours prêt à venir en aide aux chercheurs dans l’embarras. Quiconque s’est livré, pour son propre usage, à la tâche fastidieuse devant laquelle Prost n’avait pas reculé comprendra mes sentiments de gratitude envers l’homme modeste et serviable qui, par excès de scrupule, n’a point donné toute la mesure de ce qu’on était en droit d’attendre de lui, et qui a prouvé cependant, dans de trop rares occasions, quel bon usage il eût pu faire de matériaux dont ses amis et ses émules profitent seuls aujourd’hui.

Ce que j’écrivais en 1886 dans la préface d’un travail de même nature que celui-ci je pourrais le redire encore aujourd’hui et en termes identiques, car la collection des travaux spéciaux de Théophile Gautier lui-même, de' Théophile Thoré, de Paul Mantz, n’existe nulle part : les appels réitérés adressés aux souscripteurs, d’une réimpression intégrale des articles de Gautier, relatifs aux beaux-arts et au théâtre, n’ont pas trouvé d’échos. Thoré a, de son vivant, groupé en deux séries distinctes quelques-uns des Salons qu'il a signés de son nom et de ce

1. Eugène Delacroix devant ses contemporains. Paris, librairie de l’Art, J. Rouam, 1886, in-8.

INTllODUCTION.

pseudonyme de W. Bürger, sous lequel il s’élaiL refait en quelque sorte une personnalité nouvelle, mais ni lui, ni les légataires, aujourd'hui disparus à leur tour, de ses papiers, n’ont exhumé tout ce qu’il a écrit sur le même sujet avant 1844. Le premier Salon de Paul Mantz (1847) a paru, il est vrai, en un petit volume qui n’a été suivi d’aucun autre, bien que cet écrivain raffiné, qui cachait une science si profonde sous une forme si littéraire, ait, bon gré mal gré, rendu compte presque sans interruption, jusqu’en 1890, des exhibitions annuelles ou extraordinaires de l’art contemporain. Seuls les trois Salons de Baudelaire ont été recueillis dans ses Œuvres complètes, et ceux de Gustave Planche se présentent également sans lacunes; il en va de même, ou peu s’en faut, pour ceux de Caslagnary, qu’Eugèno Spuller et M. Roger Marx ont rassemblés en deux volumes. Plus récemment, les huit séries de la Vie artistique, de M. Gustave Geffroy, ont épargné aux chercheurs la peine de fouiller la collection de la Justice et de diverses revues éphémères pour goûter le charme d’un jugement toujours personnel et d’une langue qui ne doit rien aux euphuismes modernes. M. André Michel n’a repris dans ses Notes sur l'art moderne (1895, in-I2) que quelques pages de son Salon de 1892, et ses Salons de 1897, parus dans la Gazette des Beaux-Arts, ont seuls fait l’objet d’un tirage à part; mais parmi les autres professionnels de la critique, combien d’entre eux ont jeté dans « le tonneau percé du feuilleton » de quoi remplir vingt-cinq ou trente volumes qui ne paraitronl jamais! Qu’ils s’appellent Delécluze, Louis Peisse, Prosper Ilaussard, Alexandre Decamps, Ch. Blanc, Charles Clément, Paul de Saint-Victor, Théodore Pelloquet, Théophile Silvestre, Jean Rousseau, Philippe Burty, qu’ils aient défendu des doctrines surannées ou marché à l’avant-garde des champions de Part moderne, la destinée de leurs écrits aura été la même ; la bibliographie seule vient tardivement à leur secours par de sèches énumérations et révèle ainsi ce qu’ils ont dépensé de ténacité ou de talent à défendre la cause qu’ils croyaient juste.

Les écrivains, qui n’ont que par hasard ou de loin en loin tenu la plume en semblable occurrence, sont parfois moins mal

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partagés : je ne parle point cependant de Prosper Mérimée, dont deux Salons (ceux de 1839 et de 1853) dorment encore l’un dans la Revue des Deux Mondes, l’autre dans le Moniteur universel, ni d’Auguste Barbier, auteur d’un Salon de 1837, que ses exécuteurs testamentaires n’ont point exhumé de la même Revue, mais d’Alfred de Musset, de qui le Salon de 48S6 a été réimprimé dans ses diverses éditions posthumes ; de Stendhal et de son Salon de 1824 tardivement recueilli dans ses Mélanges d'art et de littérature (1867), du Salon de 4872 de Barbey d’Aurevilly qu’on peut lire dans ses Sensations d'art, de Champfleury, qui a dû à l’amicale piété de M. Jules Troiibat la résurrection de ses Juvenilia du Corsaire- Satan. Le Salon de 4852, d’Edmond et Jules de Concourt (tiré à deux cents exemplaires sur la composition du journal l’Éclair), ei La Peinture et l'Exposition de 4855 (tirés à quarante-deux exemplaires sur la composition de l'Artiste), étaient depuis longtemps à peu près introuvables lorsque M. Roger Marx les fît réimprimer en un coquet in-12. M. Georges Lal'enestre et M. Henry Houssaye ont tenu à laisser trace de leur passage dans la critique militante, mais ni l’Art vivant (1881) du premier, ni l'Art français depuis dix ans (1882) du second, ne renferment la totalité des pages qu’ils ont consacrées à ces perpétuels recommencements.

On a souvent noté comme une singularité que les deux principaux hommes d’État du règne de Louis-Philippe, Guizot et Thiers, aient débuté l’un et l’autre par la critique d’art ; mais si le premier n’a pas dédaigné de rééditer en 1852 son Salon de 4840, Thiers n’a pas eu la même coquetterie pour le Salon de 4822, qu’une page célèbre sur Delacroix a de bonne heure sauvé de l’oubli, ni pour les deux comptes rendus distincts qu'il fit du Salon de 482-1; l’un d’entre eux (celui du Constitutionnel) a été du moins réimprimé récemment, mais à très petit nombre, et pour ainsi dire en secret, et la même faveur n’a pas été accordée à celui du Globe. C’est encore dans les colonnes de ce même Globe qu’il faut chercher le texte intégral du compte rendu rédigé en 1827 par Ludovic Vitet, comme c’est dans la Tribune que Barthélemy Hauréau exhalait en art et en politique des ardeurs qu’il n’avouait plus tard que d’assez mauvaise grâce.

IiNTRODUCTION.

Malgré la grêle d’amendes et de mois de prison que la monarchie de juillet, prise à partie par les légitimistes et les républicains, fit pleuvoir sur la presse, il ne semble pas cependant que les allusions désobligeantes dont ne se privaient point les salonniers de gauche et de droite à propos des portraits de la famille royale ou des campagnes de Belgique et d’Afrique où les jeunes princes gagnaient leurs épaulettes, aient jamais déchainé les foudres d’un parquet vigilant. La critique d’art avait connu des temps plus durs lorsque la censure préalable émondait au passage le Sentiment impartial sur le Salon de a

raison « d’une phrase ambitieuse de l’auteur sur la durée des Empires », ou que le Constitutionnel de 1817 se voyait suspendu pour une allusion presque inintelligible au roi de Rome. A une date moins lointaine, la commission de colportage du second Empire refusait l’estampille à un travail de M. Julien de La Rochenoire ; le Salon de 1855 appi'écié à sa juste valeur, parce que, disait le rapporteur, « la pensée de l’auteur est de déprécier la magnifique collection d’œuvres d’art que tout le monde admire et qui a été l’objet de tant de soins et d’efforts de la part du gouvernement ».

De tout temps, les artistes ont eu l’épiderme sensible, et le duel inégal qu’ils soutiennent périodiquement contre la critique ne date pas d’hier. Sans remonter aux âges lointains où Cochin obtenait de Sartines la suppression pure et simple de toute brochure qui ne portait point le nom entier de son auteur, et où François Casanova trouvait assez de crédit pour faire expier à Fréron, par une détention au For-l’Évêque, une comparaison malsonnante entre ses paysages et un plat d’épinards, les peintres ont parfois rendu coup pour coup à leurs juges : c’est ainsi que Boilly peignit son fameux Verre cassé du Salon de l’an Vlll, et qu’en 1806 Girodet rima des Étrennes aux connaisseurs non réimprimées par son pieux disciple, Coupin, dans les Œuvres posthumes (1829) du maitre. Avec infiniment plus de verve et d’ironie, Eugène Delacroix, en cette même année 1829, a dit, lui aussi, dans la Revue de Paris, le cas qu’il convenait de faire Des critiques en matière d'art.

Si les artistes regimbent contre des jugements, toujours re-

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visables à leurs yeux, émis par des gens de lettres, sont-ils plus indulgents ou plus clairvoyants quand ils prennent la plume à leur tour pour apprécier leurs confrères? La plupart d’entre eux s’y efforcent, mais combien peu y parviennent ! Les articles signés Judex du peintre Auguste Galimard firent jadis scandale, et pour avoir paru sous une autre forme, les Méthodes et entretiens d'atelier de Thomas Couture trahissent une rare inintelligence et une vanité démesurée. De ces deux cas restés fameux, il ne faudrait pas conclure qu’il y a antinomie irréductible entre la fonction du cerveau qui crée et de l’œil qui juge. Depuis la scission de 1890, diverses revues ont demandé à des artistes lettrés de présenter leurs observations sur les Salons des sociétés rivales, et ils se sont acquittés de cette tâche délicate avec bonne humeur et courtoisie.

Qu’ils manient par métier la plume, le pinceau ou l’ébauchoir, tous les critiques du moins ont le souci de défendre une idée, d’attaquer une école, de proclamer un nom méconnu ou inconnu. Arlequin et Gilles son compère, Gaspard l’Avisé et Mar- * got la Ravaudeuse ne s’arrogent plus, comme jadis, le droit de distribuer à tort et à travers l’éloge et le blâme. Ces gouailleries, chères aux plaisantins du xvin® siècle, se sont prolongées jusqu’aux premières années du xix®, et n’ont fait place qu’assez tardivement aux albums de Nadar, de Gham et de leurs émules, dont il ne faut point médire, car plus d’une œuvre d’art, aujourd’hui disparue, ne revit pour nous que par les déformations qu’il a plu à un crayon facétieux de lui infliger. Tout sert à un moment donné aux biographes scrupuleux, et mieux vaut encore, en pareil cas, un croquis volontairement informe qu’un calembour ou un à peu près comme Paul Masson [Lemice-Terrieux] et Willy en ont semés à pleines mains, l’un en 1890, l’autre en 1892.

Pour la plupart des artistes dont la pensée est ainsi travestie, le trait n’a rien de cruel, et souvent même, le caricaturiste enferme une louange dans le commentaire inscrit au bas de la charge, mais bien souvent aussi il faut reconnaître qu’elles ont contribué plus qu’on ne pense à retarder l’heure de la boiteuse justice envers des œuvres aujourd’hui acceptées, classées et

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cotées. Quelles lourdes ironies ont salué, à chaque Salon dont ils avaient réussi à forcer les portes, Delacroix, Courbet, Manet, Millet ! Si Corot mourant a eu ce rare honneur de voir ses admirateurs protester par la frappe d’une médaille d’or contre les décisions d’un jury mal inspiré, s’il a été donné à Puvis de Chavannes d’assister de son vivant même à sa glorification, combien d’autres sont morts avec le regret et l’angoisse de demeurer à jamais incompris ! La caricature a sa large part de responsabilité dans ce long malentendu.

Le présent travail a pour but de grouper dans une forme autant que possible succincte les indications bibliographiques et iconographiques qui constituent le bilan de la critique des Salons et des Expositions universelles de Paris pendant le MX® siècle. J’ai négligé à dessein tout ce qui s’attache aux règlements édictés à leur occasion, aux locaux qui leur ont été attribués, aux livrets rédigés à l’usage des visiteurs. La bibliographie de ces livrets a été très minutieusement établie par M. Jules Guiffrey de 1801 à 1873 inclus, dans un petit volume de Noies complémentaires, et M. Edgar Mareuse se propose de continuer cette description jusqu’à la fin du xix® siècle dans un travail analogue. Toutefois, j’ai cru devoir signaler quelques brochures relatives aux phases aiguës de l’omnipotence des jurys de Louis-Philippe et de Napoléon 111, parce que ces revendications se rattachent étroitement à des ostracismes qui ont eu pour victimes tels ou tels artistes, et pour conséquence, au moins en 1863, le remaniement du mode d’admission. La scission qui s’est produite en 1890 et la naissance de deux sociétés concurrentes n’ont également pas eu d'autres causes.

J’ai cru indispensable de placer en tète des dépouillements, dont je viens d’esquisser la nature et la variété, la liste, d’ailleurs peu nombreuse, des recueils où se trouvent groupés les comptes rendus que leurs auteurs ou divers éditeurs ont voulu disputer à l’oubli et qui seront ainsi l’objet d’une double mention : par exemple, les Curiosités esthétiques de Charles Baudelaire (t. IV des Œuvres complètes, édition Michel Lévy, 1869) renferment les Salons de 1845, 1846 et 1859 signalés dans la première partie de cette Bibliographie avant d’être décrits dans la seconde.

INTaODUCTION.

Les comptes rendus afférents à chaque Salon sont présentés à la date respective de celui-ci, dans l’ordre alphabétique des noms de leurs auteurs, sans acception de la forme qu’ils ont adoptée. Les brochures anonymes, de moins en moins nombreuses à mesure que le siècle s’est écoulé, sont classées par les premiers mots de leurs litres. Pour les articles de journaux, leur nombre et autant que possible la date de chacun d’eux ont été soigneusement spécifiés. Je ne me flatte cependant pas, même avec le concours très notable des fiches recueillies par Bernard Prost, d’avoir tout connu, puisqu’il s’agissait d’un siècle dont les trente dernières années ont vu éclore la liberté de la presse, telle qu’on l’avait jusqu’alors définie théoriquement, et, par suite, la diffusion illimitée du papier imprimé.

Les comptes rendus en volumes ne présentaient pas les mêmes difficultés et l’établissement de leur nomenclature n’était pas au-dessus des forces d’un bibliographe de bonne volonté. J’ai mis à contribution tout d’abord ma petite collection personnelle, puis les richesses de la Bibliothèque nationale et de l’hôtel Sainl-Fargeau, et j’ai donné autant que je l’ai pu la cote de chaque pièce, au moins dans l’un ou l’autre de ces grands dépôts. Le nombre des planches hors texte a été scrupuleusement indiqué, ainsi que leurs litres et les noms de leurs auteurs, lorsque la publication dont elles font partie ne comporte pas de tables indicatives de ces particularités, mais je n’ai pas pris le même soin pour les bois ou les autres modes de reproduction intercalés à pleines pages et faisant corps avec elles. En un mot, je n’ai rien négligé pour que ce long labeur, distraction et délassement d’autres labeurs plus considérables encore, rende un jour quelques services et me vaille peut-être la gratitude de ceux qui étudieront dans ses multiples manifestations l’art français du xix' siècle.

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