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Samuel Brohl et cie

Si les événements de ce bas monde se gouvernaient par le calcul des probabilités, il est à croire que le comte Abel Larinski et Mlle Antoinette Moriaz seraient arrivés au bout de leur carrière sans s'être jamais rencontrés. Le comte Larinski habitait Vienne en Autriche ; Mlle Moriaz ne quittait Paris que pour passer la belle saison à Gormeilles. Ni à Gormeilles ni à Paris, elle n'avait entendu parler du comte Larinski, et celui-ci de son côté ignorait complètement l'existence de Mlle Moriaz. 11 n'était occupé que d'un fusil de son invention, qui devait faire sa fortune et qui ne l'a pas faite. 11 espérait que cette arme de guerre, vrai chef-d'œuvre à son avis, supérieure en précision et en portée à tout ce qu'on connaissait, serait appréciée selon

son mérite par les hommes compétents et adoptée un jour pour l'armement de toute l'infanterie austro-hongroise. A force de se remuer, il avait obtenu qu'une commission fût nommée d'office pour en faire l'expérience. La commission décida que le fusil Larinski offrait certains avantages, mais qu'il avait trois défauts : il était trop lourd, il s'encrassait trop vite, et le coût de fabrication était trop élevé. Le comte Abel ne perdit pas courage. Il remit son invention à l'étude, employa près de deux ans à la perfectionner, s' appliquant à rendre son fusil plus léger et moins coûteux. Quand on en refit l'essai, l'arme éclata, et ce fâcheux incident perdit à jamais de réputation le fusil Larinski. Loin de s'enrichir, l'inventeur en fut pour ses frais, pour ses avances de tout genre ; il avait mangé son fonds et son revenu, qui, à vrai dire, n'étaient pas considérables.

Mlle Antoinette Moriaz avait une destinée plus heureuse que le comte Abel Larinski. Elle ne se piquait pas d'inventer un nouveau fusil et n'en était point réduite à s'ingénier pour vivre ; elle avait hérité de sa mère près de 400,000 livres de rente, qui lui servaient à jouir de la vie et à faire des heureux, car elle était fort charitable. Elle aimait le monde sans trop l'aimer; elle savait se passer de lui, elle avait des ressources dans l'esprit et l'humeur libre. Pendant l'hiver elle sortait beau-

coup, elle était fort répandue. Son père, membre de l'Institut, professeur de chimie au Collège de France, était un de ces savants qui aiment à dîner en ville; il avait aussi le goût de la musique et du théâtre. Antoinette l'accompagnait partout; ils ne restaient guère chez eux que les soirs où ils recevaient; mais, au retour des hirondelles, c'était un plaisir pour Mlle Moriaz de s'enfuir à Gormeilles et d'y passer sept mois, réduite à la société de Mlle Moiseney, qui, après avoir été son institutrice, était devenue sa demoiselle de compagnie. Elle se mettait au vert, elle se promenait dans les bois, elle lisait, elle peignait, et les bois, ses livres, ses pinceaux, pour ne rien dire de ses pauvres, remplissaient si agréablement son temps qu'elle n'avait jamais un quart d'heure d'ennui. Elle était trop contente de son sort pour avoir envie d'en changer : aussi elle n'était point pressée de se marier. Elle avait vingt-quatre ans révolus, avait refusé plusieurs partis, et ne demandait qu'à rester fille. C'était le seul article sur lequel cette héritière eût des discussions avec son entourage. Quand son père s'avisait de se fâcher et qu'il s'écriait : « Je veux ! » elle se mettait à rire, et il riait aussi, en se disant : « Le maître ici, ce n'est pas moi; j'ai l'air de Gros-Jean remontrant à son curé. ».

Il est dangereux de trop fatiguer son cerveau quand on dîne beaucoup en ville. Dans l'hiver de

1875, M. Moriaz fit des excès de travail, il se surmena, et sa santé en souffrit. II fut atteint d'une de ces affections anémiques dont on parle tant aujourd'hui : c'est la maladie à la mode. Il dut interrompre son cours, prendre un suppléant, et, dans les premiers jours de juillet, son médecin lui ordonna de partir pour l'Engadine et d'aller faire à Saint-Moritz une cure d'eau ferrugineuse. On ne peut aller de Paris à Saint-Moritz sans passer par Goire. Ce fut à Goire que Mlle Antoinette Moriaz, qui accompagnait son père, rencontra pour la première fois le comte Abel Larinski. Quand la destinée s'en mêle, l'araignée et la mouche se rencontrent.

Abel Larinski arrivait de Vienne, il avait fait route par Milan et par le col du Spliigen. Quoiqu'il fût assez près de ses pièces en débarquant dans le chef-lieu des Grisons, il descendit à l'hôtel du Steinbockj le meilleur et le plus cher de l'endroit. Il estimait qu'il devait cet égard au comte Larinski; ce genre de devoir lui était sacré, il s'en acquittait religieusement. Son humeur était fort mélancolique; il fit une promenade pour se distraire. En traversant le pont de la Plessur, il attacha des yeux troubles sur les eaux limoneuses du torrent, et il fut presque tenté de faire îe saut périlleux; mais dans ce genre de projet il y a loin du rêve à l'exécution, et le comte Larinski éprouva

en celle circonstance que l'homme le plus mélancolique du monde a de la peine à se guérir de la manie de vivre.

Il n'avait pas sujet d'être gai. Il avait quitté Vienne pour se rendre au casino de Saxon, où on joue à la roulette et au trente-et-quarante. Son mauvais sort voulut qu'il s'arrêtât à Milan et qu'il fût présenté dans un cercle assez mal famé, où cet imprudent joua et perdit. Il lui restait tout juste de quoi poursuivre son voyage jusqu'à Saxon ; mais que peut-on faire dans un casino quand on a le gousset vide? Avant de passer le Splûgen, il avait écrit à un petit banquier juif de sa connaissance pour avoir de l'argent. Il ne comptait guère sur l'obligeance de cet Hébreu, et c'est pour cela qu'il s'arrêta cinq minutes à contempler la Plessur, après quoi il retourna sur ses pas. Vingt minutes plus tard il traversait une place ornée d'une jolie fontaine gothique, et, voyant devant lui une cathédrale, il y entra.

La cathédrale de Goire renferme parmi d'autres curiosités un tableau d'Albert Durer, un saint Laurent sur le gril attribué à Holbein, un morceau de la vraie croix, les reliques de saint Lucius et de sa sœur Ernesta. Abel n'accorda qu'une attention distraite à saint Lucius et à saint Laurent. A peine eut-il pénétré dans la nef, il aperçut quelque chose qui lui parut plus intéressant qu'un tableau ou

qu'une relique. Un poète anglais a dit qu'on découvre quelquefois le paradis sur le visage d'une femme, et qu'on ne peut voir le paradis sans éprouver le désir d'y entrer. Bien que le comte Larinski ne fût point un homme romanesque, il demeura quelques instants immobile, comme cloué à sa place par l'admiration. Était-ce un avertissement de sa destinée? Le fait est qu'en voyant pour la première fois Mlle Antoinette Moriaz, car c'était elle, il éprouva je ne sais quelle surprise, quel frémissement du cœur qu'il n'avait jamais ressenti. Il se trompa d'abord sur le compte de cette charmante fille. Il devina sur-le-champ que l'homme dont elle était accompagnée et qui avait des cheveux gris, un large front découvert, des yeux vifs encadrés dans de beaux sourcils bien fournis, appartenait à quelque docte confrérie ; mais il s'imagina que ce personnage cravaté de blanc, quoiqu'il eût passé la soixantaine, avait conservé la jeunesse du cœur et se trouvait pour le moment en bonne fortune.

Il est des femmes qu'il est impossible de ne pas regarder. Partout où allait Mlle Antoinette Moriaz, on la regardait, d'abord parce qu'elle était charmante, ensuite parce qu'elle avait une façon particulière de s'habiller et de se coiffer, certains airs de tête, une grâce un peu libre dans la démarche et dans le maintien, qui attiraient l'attention.

Quelques personnes prétendaient qu'elle aimait à étonner les passants et qu'elle ne craignait point d'être prise pour ce qu'elle n'était pas. Je n'en crois rien. Elle était indifférente à l'opinion, et en toutes choses elle ne consultait que son goût, qui avait des audaces ; mais elle ne les cherchait point, elle était née comme cela. On disait quelquefois en l'apercevant de loin : Ah ! voilà une aventure qui passe. En s'approchant, on était vite désabusé; la pureté de son regard, son air de distinction et de parfaite modestie, écartaient toutes les mauvaises pensées, et on lui disait mentalement : Excusez-moi, mademoiselle, je m'étais trompé. Ce fut à peu près le discours que lui adressa le comte Abel, quand elle passa près de lui pour sortir de l'église. Son père lui racontait quelque chose qui la fit sourire ; ce sourire était celui d'une jeune fille en ûge d'être une femme, et qui n'a encore rien à cacher à son ange gardien. Le comte Larinski sortit après elle et la suivit des yeux jusqu'au bout de la place. En rentrant à l'hôtel, il avait une curiosité à satisfaire. Il interrogea un garçon de service, lequel lui montra sur le registre des voyageurs ces mots : M. Moriaz, membre de l'Institut de France, et sa fille, venant de Paris, allant à Saxnt-Moritz. « Et puis après? » se demanda-t-il, et il n'y pensa plus.

Quand il eut dîné, il se rendit à la poste pour y

réclamer une lettre qu'il attendait de Vienne. Il la trouva et retourna s'enfermer dans sa chambre, où il déchira le pli d'une main fiévreuse. Cette lettre, écrite dans un français plus singulier que réjouissant, était la réponse du petit banquier juif. Elle était ainsi conçue : «

« Monsieur le comte, quoique vous parliez et compreniez assez bien l'allemand, vous n'aimez pas à le lire, et je vous écris en français. Il me fait beaucoup de peine de ne pouvoir pas satisfaire à votre honorée demande. Les affaires vont très-mal. Il m'est tout à fait impossible de vous avancer un florin de plus et même de vous renouveler votre billet, dont l'échéance est proche. Je suis un père de famille ; il me fait beaucoup de peine de vous le rappeler.

« Je veux vous dire bien librement ce que je pense. J'ai cru à votre fusil, mais je n'y crois plus du tout, et personne n'y croit plus. Quand il était solide, il était lourd; quand il était léger, il n'était plus solide. Que faire à cela! Vous savez bien qu'il a éclaté. Gardez -vous bien de le perfectionner encore, ou il sautera immédiatement qu'il saura qu'on le regarde. Ce maudit fusil, il vous a mangé le peu que vous aviez et un peu du mien aussi, quoique j'aie confiance que vous payerez au moins les intérêts échus. Il me fâche de vous le dire, monsieur

ie comte, mais tous les inventeurs, ils ont une petite fêlure au cerveau et ils finissent à l'hôpital. Pour l'amour de Dieu, laissez les fusils comme ils sont, et n'inventez plus rien, ou vous irez à fond et personne ne pourra vous repêcher. »

Abel Larinski interrompit sa lecture à cet endroit. Il posa la lettre sur la table, et se renversant dans son fauteuil, l'air farouche, l'œil fixé sur une encoignure de la chambre, il se prit à dire d'une voix sourde :

« Tu l'entends, imbécile! Ce vieux drôle a raison. Maudit soit le jour où le génie de l'invention fît tressaillir ton sublime cerveau! La rare trouvaille que tu as faite là! Que m'a-t-elle rapporté? De grandes illusions et de grandes déconvenues. De quoi m'a-t-il servi de passer des nuits entières à causer avec toi de culasses, de platines, de gâchettes, de douilles, de hausses, de balles ovoïdes et de ressorts à boudin? Quel fruit ai-je retiré de ces récréantes conversations? Tu avais tout prévu, mon grand homme, excepté le je ne sais quoi, la petite chose à laquelle les grands hommes ne pensent pas, et qui fait qu'on réussit. Quand tu me parlais de ta voix lente et monotone, quand tu fixais sur moi ton regard mélancolique, j'aurais dû lire dans tes yeux que tu n'étais qu'un sot... Le diable vous emporte, toi et ton fusil, ton fusil et

toi, tête creuse, tête à chimères, vrai Polonais, vrai Larinski ! »

A qui le comte Abel parlait-il? à un fantôme? à son double? Lui seul le savait. Quand il eut exhalé sa bile, il reprit la lecture de la lettre, qui se terminait ainsi :

« Me permettez-vous de vous donner un conseil, monsieur le comte, un bon petit conseil? Il y a trois ans que je suis connu avec vous, et je m'intéresse beaucoup pour votre bonheur. Vous inventez des fusils, et quand ils sont solides, ils ne sont pas légers. Avec votre permission, je ne vous comprends pas, monsieur le comte Le nom que vous avez, il est beau ; la tête que vous portez sur vos épaules, elle est superbe, et c'est l'opinion générale que vous ressemblez à Faust; mais, votre nom et votre tête, vous n'en faites rien. Laissez les fijsils comme ils sont, et occupez-vous des femmes ; ce seront les femmes qui vous repêcheront. Il ne faut pas perdre du temps. Avec votre permission, vous avez trente ans et peut-être un peu davantage. Ce diable de fusil vous a fait perdre trois chères petites années.

« Il me fait beaucoup de peine, monsieur le comte, de vous rappeler que la petite échéance elle est proche. Le bracelet que vous m'avez laissé en gage, je l'ai fait estimer; il ne vaut pas mille

florins, comme vous croyez; c'est une petite antiquité qui ne peut convenir qu'aux gens qui ont des fantaisies, et aujourd'hui les fantaisies sont rares, on n'a plus le temps.

« Je suis, monsieur le comte, avec beaucoup de respect, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

MOSES GULDENTHAL. »

Abel Larinski se renversa de nouveau dans son fauteuil. Il chiffonnait entre ses doigts la lettre de M. Moses Guldenthal, en se disant que les Guldenthal ont quelquefois des clartés ou des lueurs. « Eh! oui, pensait-il, cet Hébreu a raison, j'ai perdu trois chères petites années. J'avais la fièvre et un nuage sur les yeux ; mais, le ciel soit loué ! le charme est rompu, l'illusion s'est envolée, me voilà guéri et délivré. Adieu, ma chimère, je ne serai plus sa dupe. Grand merci, mon cher, je te rends ton fusil ; fais-en ce qu'il te plaira. »

Ses yeux rencontrèrent la glace qui surmontait la cheminée, il s'y regarda quelques instants. « Voilà bien une figure d'inventeur, reprit-il en souriant. Ce teint pâle et défait, ces yeux cernés, ces joues creuses, presque cousues... Les trois petites années ont laissé des traces. Bah! un peu de repos dans les pâturages des Alpes, et Faust rajeunira. »

Il prit une plume, il écrivit ce qui suit :

« Vous êtes vraiment trop bon, mon cher Guldenthal; vous me refusez les misérables florins que je vous demandais, mais vous me donnez en revanche un petit conseil qui vaut une fortune. Malheureusement, je suis incapable de le suivre. Entre belles âmes on se comprend à demi-mot, et vous êtes poète à vos heures. Quand vous avez fait, dans votre journée, une bonne petite affaire, après vous être frotté les mains à vous enlever la peau, vous accordez votre violon, dont vous jouez comme un ange, et vous en tirez des accents si délicieux que votre grand-livre et votre caisse se mettent à pleurer d'attendrissement. Je suis musicien, moi aussi, et ma musique, ce sont les femmes. Elles ne seront jamais pour moi qu'une adorable inutilité, la part du rêve dans ma vie. Vos rêves vous rapportent le cinquante pour cent, j'en ai fait la douloureuse expérience ; mes rêves, à moi, ne me rapportent rien, et c'est pour cela qu'ils me sont chers.

« Je vous interdis, entendez-moi bien, de disposer du bijou que je vous ai laissé; nous avons la faiblesse, nous autres Polonais, de tenir à nos reliques de famille. Soyez sans inquiétude ; avant la fm du mois, je serai de retour à Vienne et je ferai honneur à la chère petite échéance. Un jour, vous vous mettrez à mes genoux pour me supplier de vous emprunter mille florins, et je voun éton-

nerai par mon ingratitude. Que le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob vous ait en sa sainte garde, mon cher Guldenthal. »

Comme il terminait sa lettre, il entendit des sons de harpes et de violons. Des musiciens ambulants donnaient un concert dans le jardin de l'hôtel éclairé à giorno. Abel ouvrit sa fenêtre, s'y accouda. Le premier objet qui s'offrit à ses yeux fut Mile Moriaz, se promenant le long d'une allée au bras de son père. On la regardait beaucoup : nous avons déjà dit qu'il était difficile de ne pas la regarder; mais personne ne la contemplait avec autant d'attention que le comte Larinski. Il ne la perdait pas de vue. « Est-elle belle? est-elle jolie? se disait-il; je ne sais, mais il est certain qu'elle est charmante. Comme mon bracelet, c'est un article de fantaisie. Elle est un peu maigre, et ses épaules sont trop fortes pour sa taille longue, souple et mince comme un roseau : telle que la voilà, elle n'a pas sa pareille. Sa démarche, ses mouvements, ne ressemblent à rien; j'imagine que, lorsqu'elle se promène dans les rues de Paris, on se retourne pour la regarder, mais que personne ne s'aviserait de la suivre. Quel âge a-t-elle? Vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pourquoi n'estelle pas mariée ?.. Qui est cette personne trèsmûre et assez laide qui trottine à ses côtés comme

un caniche? Quelque demoiselle de compagnie. Voilà sa femme de chambre, fort pimpante, qui lui apporte un châle, et la demoiselle de compagnie s'empresse de le lui mettre sur les épaules. Elle la laisse faire de l'air d'une personne accoutumée à se faire servir. Mlle Moriaz est une héritière. Pourquoi donc n'est- elle pas mariée? »

Le comte Larinski poursuivit cet entretien avec lui-même aussi longtemps que Mlle Moriaz se promena dans le jardin. Aussitôt qu'elle fut rentrée dans l'hôtel, il lui parut que le jardin était vide, qu'il n'y avait plus personne, et que les harpistes jouaient faux. Il referma sa fenêtre. Il venait de renoncer à partir le lendemain pour Saxon, il avait décrété qu'il s'en irait à Saint-Moritz pour y passer au moins deux ou trois jours. Il se disait : c'est absurde, mais que sait-on ?

Là-dessus, il vérifia l'état de ses finances, il pesa et soupesa sa bourse, qui était légère. Le comte Larinski avait possédé jadis une assez jolie collection de bijoux. Gomme il avait de la raison et de l'esprit de conduite, il considérait ses bijoux comme un fonds de réserve, qu'il avait toujours ménagé; il n'y avait recours que dans les cas d'extrême détresse. Hélas! il ne lui en restait plus que deux, le bracelet qui était dans les mains de M. Guldenthal, et une bague enrichie de brillants, qu'il portait à son doigt. Il décida qu'avant de

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quitter Coire il emprunterait quelque argent sur cette bague ou qu'il verrait à la vendre.

Il resta quelque temps assis au pied de son lit, les jambes ballantes, les yeux fermés. Il les fermait pour mieux voir Mlle Moriaz, et il répétait : 0 C'est absurde; mais que sait-on? » Le fait est qu'on ne sait rien et que tout peut arriver ; puis il se ressouvint d'une poésie de Gœthe, intitulée : Vanitas! vanitatum vanitas ! et il récita plusieurs fois ces deux vers :

Nun hab' ich mein Sach auf nichts gestellt, Und mein gehôrt die ganze Welt!

Ce qui signifie : Maintenant que je ne compte plus sur rien, le monde entier est à moi. Abel Larinski récita ces deux vers avec une pureté d'accent qui eût étonné M. Moses Guldenthal.

M. Moriaz, après avoir souhaité une bonne nuit à sa fin eet lui avoir donné, à son ordinaire, un baiser sur le front, s'était retiré dans sa chambre. Il se disposait à se mettre au lit, quand il entendit frapper à sa porte. Il se rhabilla à moitié, ouvrit et vit paraître un jeune blondin qui s'élança vers lui, s'empara de ses deux mains et les pressa avec effusion. M. Moriaz les dégagea en regardant l'intrus d'un œil interdit.

« Quoi donc? lui dit celui-ci, vous n'avez pas

Tair de me reconnaître. Aussi vrai que vous ête.« l'un des plus illustres chimistes de notre temps , je suis Camille Langis, le fils de votre meilleur ami, un jeune homme de grande espérance, qui vous admire beaucoup, qui a suivi vos cours, qui est prêt à recommencer. Là, mon cher maître, me remettez -vous?

— Eh ! oui, je te remets, mon garçon, répondit M. Moriaz, quoique, à vrai dire, tu aies beaucoup changé. Quand tu nous as quittés, tu avais l'air d'un jeune homme, d'un jouvenceau.

— Et aujourd'hui?

— Aujourd'hui, tu as obtenu de l'avancement, tu as l'air d'un homme jeune; mais, je te prie, d'où sors- tu? Je te croyais au fond de la Transylvanie.

— On en revient, comme vous voyez. Il y a trois jours, j'arrive à Paris, je ne fais qu'un saut jusqu'à Maisons-Laffitte. Mme de Lorcy, qui a l'insigne honneur d'être à la fois ma tante et la marraine d'Antoinette..., pardon, de Mlle Antoinette Moriaz, m'apprend que vous avez été souffrant, que votre médecin vous envoie en Suisse, à Saint-Moritz, pour vous y refaire. Je me lance à votre poursuite; ce matin, je vous ai manqué d'une heure à Zurich; mais je vous tiens, et vous m'entendrez.

— Je t'avertis, mon cher enfant, que je suis dans ce moment un détestable auditeur. Nous avons fait

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aujourd'hui un hôtel de ville, un palais épiscopal, une cathédrale et les reliques de saint Lucius. A la lettre, je tombe de sommeil. Est-ce bien pressé, ce que tu as à médire?

— Si c'est pressé ! J'arrive tout courant de Hongrie pour vous demander votre fille en mariage. »

M. Moriaz hocha la tête et leva les bras au ciel ; puis, s'accoudant sur le bois de son lit : « Tu ne pouvais pas attendre jusqu'à demain? reprit-il. Quand on veut se rendre son juge favorable, on ne le dérange pas dans son premier somme.

— Mon cher maître, je suis désolé de vous être désagréable, mais il faut absolument que vous m'écoutiez. Pour la première fois, il y a deux ans, je vous ai demandé la main de votre fille. Après avoir consulté Antoinette... vous me permettez, n'est-ce pas? de l'appeler Antoinette,... après l'avoir consultée, vous m'avez dit que j'étais trop jeune, qu'elle ne me prenait pas au sérieux, et vous m'avez engagé à repasser dans deux ans. J'ai employé ces deux mortelles années à faire en Hongrie une route et un pont de fil de fer, et. croyez bien que, tout en construisant mon pont, je me suis donné une peine infinie pour tâcher d'oublier Antoinette. Impossible! Elle est mon roman de jeunesse, et je n'en ferai jamais d'autre. Oui ou non, le 5 juillet 1873, ne m'avez-vous pas dit de

repasser dans deux ans ? Nous sommes au 5 juillet 1875, et je repasse. Suis-je un homme exact'?

— Aussi exact qu'insupportable, repartit M. Moriaz en promenant sur son oreiller des regards mélancoliques. Franchement, se présente -t- on entre onze heures et minuit chez le président de l'Académie des sciences pour lui conter de pareilles billevesées? Tu manques de respect à l'Institut. Au surplus, mon cher garçon , on change en deux ans; tu en es la preuve, puisque le jouvenceau est devenu presque un hommei Tu as bien fait de laisser pousser ton impériale, elle a je ne sais quoi de glorieux et de crâne : on devine à première vue qu'elle revient de Hongrie ; mais, pendant que tu changeais en bien , es-tu sûr qu'Antoinette n'ait pas changé en mal ? Es-tu certain qu'elle est toujours l'Antoinette de ton roman ?

— Permettez ; je l'ai revue tout à l'heure sans qu'elle me vit. Elle se promenait à votre bras dans le jardin de l'hôtel , illuminé en son honneur. Autrefois elle était ravissante, aujourd'hui elle est devenue adorable. Si vous aviez l'immense bonté de me la donner , je serais capable de tout pour vous être agréable. Je me chargerais de toutes vos petites commissions, je nettoierais vos cornues, je mettrais des étiquettes à vos bocaux, je balaierais votre laboratoire. Je sais l'allemand, eh bien! je lirai tous les gros livres allemands qu'il vous plaira

de consulter, je les lirai la plume à la main, j'en ferai des extraits, oui, des extraits par écrit, et quelle écriture , grand Dieu ! ce sera de l'écriture moulée... Mon cher maître, me la donnezvous?

— Le plaisant personnage! Il s'imagine qu'il ne tient qu'à moi de lui donner ma fille. Je dispose d'elle comme de la lune. Depuis qu'elle a seâ dents, elle me fait vouloir tout ce qu'elle veut.

— Au moins me permettez-vous de m'adresser à elle dès demain?

— Garde-t'en bien , malheureux I s'écria M. Moriaz, tu gâterais à jamais tes affaires. Pendant que tu étais là-bas , elle a refusé deux partis , un agent de change et un deuxième secrétaire d'ambassade, le vicomte de R..., et, à l'heure qu'il est, elle a pris dans une sainte horreur tous les prétendants ! Elle m'accompagne à Saint-Moritz pour y cueillir des fleurs et pour les peindre à l'aquarelle. Si tu t'avisais de venir la troubler dans ses occupations, si tu te présentais devant elle de but en blanc comme un créancier au jour de l'échéance, je te jure que le billet serait protesté et que tu n'aurais rien de mieux à faire que de repartir pour la Hongrie.

— Vous en êtes sûr ?

— Autant que je le suis que l'acide sulfurique rougit le tournesol.

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— Et vous avez le cœur de me renvoyer à Paris sans que je lui aie parlé?

— Ce que j'en dis, c'est pour ton bien, et tu sais si je te veux du bien.

— Il est convenu, entendu , n'est-ce pas , que vous vous chargerez de mes intérêts , que vous plaiderez ma cause ?

— Il est entendu que je sonderai le terrain , que je préparerai les voies...

— Et que vous me donnerez prochainement des nouvelles, et que ces nouvelles seront bonnes... Je les attendrai ici, à l'hôtel du Steinbock.

— A ton aise; mais, pour l'amour de Dieu, laisse-moi dormir. »

M. Camille Langis lui serra les deux bras et lui dit avec émotion : « Je me mets dans vos mains, songez que vous répondez de ma vie.

— Oh ! jeunesse, murmura M. Moriaz en le poussant dehors. Nous aurons beau chercher, nous ne ferons jamais d'invention plus belle que celle-là. y>

Dix heures plus tard, une chaise de poste emportait dans la direction de l'Engadine Mlle Antoinette Moriaz, son père, sa demoiselle de compagnie et sa femme de chambre. On déjeuna tant bien que mal dans un village situé au fond d'un trou qui s'appelle Tiefenkasten , ce qui veut dire : la caisse profonde, et il est certain qu'on n'en a jamais vu de plus profonde ; puis on se remit en chemin , et

vers quatre heures de raprès-midi on atteignit l'entrée du sauvage défilé de Bergùnerstein, lequel mérite d'être comparé à la Via-Mala. La route y est resserrée entre une muraille de rochers et un précipice de près de deux cents mètres , au fond duquel bouillonnent les eaux de l'Albula. Cette sauvagerie causa quelque émotion à Mlle Moriaz ; elle n'avait jamais rien vu de semblable à GormeilIes-en-Parisis. Elle mit pied à terre et alla s'accouder sur le parapet pour contempler à son aise le précipice, que le torrent écunieux remplissait de son mugissement.

Son père l'ayant rejointe : « Ne trouvez-vous pas cette musique charmante? lui demanda- t-elle.

— Charmante, je le veux bien, répondit-il; mais plus charmants encore sont les braves ouvriers qui, au risque de se rompre le cou, ont construit l'espèce de route suspendue que voici. Je trouve que tu admires trop le torrent et pas assez la route. » Et après une pause il ajouta : « Je souhaite que notre ami Camille Langis ait eu moins de mal à construire la sienne. »

Antoinette fit un mouvement et regarda son père ; puis elle se remit à contempler l'Albula.

« Au reste , il est homme à se tirer de toutes les difficultés, reprit M. Moriaz en caressant ses favoris avec la pomme de sa canne. Il a un air jeunet qui est bien trompeur. Ce garçon est d'une préco-

cité étonnante; à vingt ans, il sortait premier de l'École centrale. Le plus beau , c'est qu'ayant de la fortune , il a la passion , la fureur du travail. Le riche qui travaille , c'est la pauvreté volontaire. » Il sortait du précipice un vent humide et frais. Mlle Moriaz s'enveloppa la tête d'une capeline rouge qu'elle tenait à la main, et grattant du doigt le garde-fou, où brillaient des paillettes de mica : « Comment appelez- vous cette roche ? demaiidat-elle.

— C'est du gneiss, une sorte de granit feuilleté ; mais n'admires-tu pas comme moi les gens qui travaillent, quand ils pourraient ne rien faire ?

— Cela veut dire que vous vous admirez beaucoup vous-même.

— Oh! moi, dans ma première jeunesse, j'ai travaillé par nécessité, et j'en ai pris 1 habitude, dont je ne puis me défaire, tandis que Camille Langis...

— Encore? fit-elle avec un geste d'impatience. A propos de quoi me parlez-vous de Camille?

— A propos de rien. Il m'arrive souvent de penser à lui.

— Ne jouons pas au plus fin. Vous avez eu dernièrement de ses nouvelles ?

— Tu m'y fais penser ; j'en ai eu par Mme de Lorcy.

— Mme de Lorcy, ma marraine, devrait bien se

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mêler de ce qui la regarde. Cette femme est incorrigible.

— De quoi veux-tu qu'elle se corrige?

— De la manie de vouloir faire mon bonheur à sa façon... Je lis dans vos yeux que Camille est de retour à Paris. Qu'y vient-il faire?

— Je n'en sais rien. Comment le saurais-je7 Je présume seulement, je suppose...

— Vous ne supposez pas, vous savez.

— Point du tout ; mais comme l'hypothèse est le chemin qui conduit à la science, et que nous en faisons tous les jours, nous autres savants... »

Elle l'interrompit encore en lui disant : a Tu sais bien que je ne lui ai rien promis.

— A la rigueur, j'y consens; mais tu m'avais chargé de lui dire que tu le trouvais trop jeune. Il a travaillé dès lors consciencieusement à se corriger de ce défaut. » Et lui pinçant la joue : « Tu es la fille aux objections. Tu auras bientôt vingt-cinq ans et tu as refusé cinq partis. As-tu juré de mourir fille?

— Je n'y vois pour ma part aucun inconvénient.

— J'en vois beaucoup, moi. Considère, je te prie...

— Ahî vous êtes sans pitié, s'écria-t-elle. Eh quoi! jusque sur les bords de l'Albulal... Vous savez que de tous les sujets de conversation, celui-ci m'est le plus antipathique.

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— Tu me calomnies, c'est une idée de traverse qui m'était venue. Je t'ai parlé de Camille comme je t'aurais parlé du roi de Prusse ; tu t'es gendarmée, ne t'en prends qu'à toi. »

Antoinette garda quelques instants le silence, a Décidément, tu aimes beaucoup Camille? reprit elle.

— De tous les gendres que tu pourrais me proposer...

— Mais je ne t'en propose aucun.

^- C'est précisément ce dont je me plains.

— Soit, puisque tu l'aimes tant, ce Camille, ordonne-moi de l'épouser.

— Si j'ordonnais, tu m' obéirais?

— Peut-être, pour la curiosité du fait, réponditelle en riant.

— Mauvaise, qui se moque de son père ! répliqua-t-il. Voilà vingt ans bien comptés que je vis en servitude, on ne s'émancipe pas ainsi du jour au lendemain. Cependant le grand roi daignait discuter avec ses ministres; je suis Pomponne, discutons.

— Mon Dieu, vous savez comme moi que j'ai beaucoup d'amitié pour Camille, comme pour un camarade d'enfance. Je l'ai vu tout petit, il m'a vue toute petite. Nous avons joué ensemble à cache-cache, et il faisait mes dix mille volontés. Ce sont là de jolis souvenirs, mais je me souviens trop eo le voyant.

SAMUEL BROHL ET C'e 25

— Il a passé deux années chez les Magyars ; c'est quelque chose, que deux ans.

— Bah! il n'aura jamais d'autorité sur moi. J'entends que mon mari soit mon gouvernement.

— Pour avoir le plaisir de gouverner ton gouvernement.

— Enfin je le connais trop. Je ne puis aimer qu'un inconnu.

-- N'était-ce donc pas un inconnu que le vicomte de R...?

— Au bout de cinq minutes j« le savais par cœur. Il ressemble à tous les deuxièmes secrétaires du monde. Soyez sûr qu'il n'y a pas dans sa tête une seule idée qui soit vraiment à lui. Sa figure même ne lui appartient pas : c'est un chef-d'œuvre auquel collaborent son tailleur, son coifi'eur et son chemisier. Réduisez-le à lui-même, et vous verrez ce qu'il restera.

— A ce compte, la première condition pour être aimé de toi , c'est d'être pauvre en chemises.

— Si jamais mon cœur se met à parler, c'est que j'aurai rencontré uq homme qui ne ressemble pas à tous les hommes que je connais. Après cela, je ne lui interdirai pas absolument d'avoir du linge. »

M. Moriaz fit un geste d'humeur et se remit en route pour rattraper la voiture, qui avait pris de l'avance. Quand il eut lait vingt pas, il s'arrêta, et,

se retournant vers Antoinette, occupée à rabattre sa capeline sur ses épaules et à reboutonner ses gants à douze boutons : « Je joue de malheur dans la grande loterie de ce monde, lui dit il. Aujourd hui, il n'y a plus de filles romanesques ; la dernière, c'est moi qui l'ai eue.

— C'est dit, je suis une fille romanesque, lui cria-t-elle en secouant d'un air de défi sa jolie tête bouclée, et si tu es sage, tu ne me presseras pas de me marier, car je ne ferai jamais qu'un mariage inconvenant.

— Ah! parle bas, » s'écria-t-il en promenant ses regards autour de lui, et il ajouta : « Grâce à Dieu , il n'y a que l'Albula qui ait pu t'entendre. »

M. Moriaz se trompait. S'il eût levé les yeux, il eût découvert au-dessus de la corniche rocheuse qui bordait la chaussée un sentier, et dans ce sentier un piéton arrêté sous un sapin. Ce voyageur était parti de Coire par la diligence. A l'entrée du défilé, laissant son bagage continuer sa route sans lui jusqu'à Saint-Moritz, il avait mis pied à terre et, le havre-sac au dos, il s'acheminait vers Bergùn, où il se proposait de passer la nuit , ainsi que M. Moriaz. De l'entretien qu'Antoinette avait eu avec son père, il n'avait saisi qu'un mot , qu'elle avait crié. Ce mot s'était enfoncé comme une flèche dans son oreille, et de son oreille dans les profondeurs de son cerveau , qui était entré en effervescence. G'é-

tait un trésor que ce mot, et il ne cessa de le méditer, de le commenter, d'en extraire tout le suc, jusqu'à ce qu'il eut atteint les premières maisons de Bergùn : tel un mendiant qui vient de ramasser dans la poussière du chemin une bourse bien garnie et qui l'ouvre, la referme, la rouvre encore, fait pièce à pièce le compte de son aubaine et recommence vingt fois son addition. Notre voyageur dîna à table d'hôte; il était si préoccupé qu'il mangea des truites pèchées dans l'Albula sans se douter qu'elles avaient une fraîcheur , une saveur, une délicatesse exquise, et pourtant il est notoire que les truites de l'Albula sont les premières truites de l'univers.

Mlle Moiseney, dont l'office et la charge consistaient à servir de chaperon à Mlle Moriaz, n'était pas un grand génie ; cette digne et excellente personne avait l'esprit très-court, et elle ne s'en doutait pas. Son museau ne revenait point à M. Moriaz; il avait sollicité plus d'une fois sa fille de lui donner son congé. Par pure bonté d'âme, Antoinette s'y était toujours refusée ; elle n'admettait pas qu'on mît au rebut les vieux serviteurs, les vieux caniches, les vieux chevaux et les gouvernantes émérites. Le jeune Candide concluait de tout ce qu'il voyait que le premier degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde et le second de la contempler tous les jours; Mlle Moiseney

estimait que le premier degré de félicité surhumaine était d'être Mlle Antoinette Moriaz, le second de passer sa vie auprès de cette reine un peu volontaire, mais attentive à faire le bonheur de ses sujets, et de pouvoir se dire : « C'est moi qui ai couvé l'œuf d'où est sorti ce phénix: je suis pour quelque chose dans cette merveille, je lui ai enseigné l'anglais et la musique. » Elle avait pour sa reine une admiration sans bornes, qui allait jusqu'à l'idolâtrie. Les Anglais professent que leurs souverains ne peuvent mal faire : the king can do no wrong. Mlle Moiseney affirmait que Mlle Moriaz ne pouvait ni mal faire ni se tromper sur rien. Elle voyait tout par ses yeux, épousait ses goûts et ses dégoûts, ses sentiments, ses opinions, ses raisons et ses torts ; elle n'avait qu'une existence de reflet, qui suffisait à sa gloire. Elle disait tous les jours à son idole : a Que nous sommes belles ce matin ! » à peu près comme le sonneur de cloches qui s'écriait en gonflant ses joues : « Nous étions en voix, nous avons bien chanté vêpres aujourd'hui. » M. Moriaz l'excusait sans peine de trouver sa fille charmante; mais il lui en voulait d'approuver toutes les idées d'Antoinette, ses décisions et ses résistances. « Ce n'est pas un chaperon que cette femme, disait-il , c'est un point d'admiration. » Il aurait été bien aise de la mettre à la retraite, de donner sa place à une personne de sens rassis et

de bon conseil, qui eût acquis de l'autorité. Il eût fort étonné Mlle Moiseney s'il lui avait représenté qu'elle manquait de bon sens. Cette bonne créature se flattait d'en avoir beaucoup, elle se faisait la plus haute idée de la sûreté de son jugement, elle se croyait presque infaillible. Elle discourait d'un ton d'oracle sur les futurs contingents, elle se piquait de tout deviner, de tout prévoir, de tout prédire, elle était dans le secret des dieux. Comme son prénom était Jeanne , M. Moriaz , qui faisait peu de cas de ses almanachs, l'appelait quelquefois la papesse Jeanne, ce qui la blessait au vif.

Mlle Moiseney avait deux défauts : elle était gourmande et elle avait du goût pour les beaux hommes. Entendons-nous : elle savait très-bien qu'ils n'avaient point été créés pour son usage, qu'elle n'avait rien à leur offrir, qu'ils n'avaient rien à lui donner. Elle ne laissait pas d'avoir du plaisir à les regarder ; elle les admirait naïvement et innocemment comme un enfant peut admirer une belle enluminure dÉpinal; elle eût volontiers découpé leur image pour la pendre à un clou et pour la contempler en relisant Gonzalve de Cordoue et le Dernier des cavalierSy ses deux romans favoris. A Bergûn, pendant le repas, son cerveau avait travaillé, elle avait fait deux réflexions. La première était que les truites de l'Albula sont incomparables, la seconde qu'un inconnu, assis

en face d'elle, avait une fort belle tête; à plusieurs reprises, le nez et la fourchette en l'air, elle s'était oubliée à l'examiner.

Antoinette, un peu lasse, se retira de bonne heure dans sa chambre. Mlle Moiseney fut la trouver pour s'assurer qu'elle ne manquait de rien, et au moment de la quitter, sa bougie à la main : « Ne vous paraît-il pas, comme à moi, que cet inconnu a une figure bien remarquable? lui demanda-t-elle.

— De qui parlez-vous ? répondit Antoinette.

— Du voyageur qui était assis en face de moi.

— Je vous avoue que je l'ai à peine regardé.

— Vraiment? Il a des yeux superbes, presque verts, avec des reflets presque fauves.

— Grand bien lui fasse! Et ses cheveux sont-ils verts aussi?

— Châtain brun, presque couleur noisette.

— Décidément, sont-ils noisette ou ne le sontils pas?

— Ne vous moquez pas : sa figure est étrange, mais pleine de caractère, d'expression, et aussi belle qu'étrange.

— Quel enthousiasme! Il m'a semblé, quant à moi, qu'il avait la tête un peu enfoncée dans les épaules.

— Que dites- vous là? s'écria Mlle Moiseney fort scandalisée. Où prenez- vous, ma chère enfant, qu'il ait la tête dans les épaules?

— Là, ne me battez pas, je suis prête à me rétracter. Bonne nuit, mademoiselle... A propos, saviez- vous que M. Camille Langis fût de retour à Paris?

— Je ne le savais pas, mais vous ne m'apprenez rien. Je l'avais deviné, j'en étais sûre. Et sans doute vous pensez qu'il est revenu dans l'intention...

— Je pense, interrompit Antoinette, que M. Langis est l'homme du monde à qui il me coûte le plus de faire de la peine. Je pense aussi qu'il est des fidélités désolantes; c'est un fait exprès, on perd quelquefois son chien, mais jamais quand on veut le perdre; je pense encore qu'une femme fait un mauvais marché en épousant un homme pour qui elle a de l'amitié; si elle y gagne un mari, elle est sûre d'y perdre un ami.

— Comme vous dites vrai ! vous avez toujours raison, s'écria Mlle Moiseney. M. Langis a-t-il donc oublié que vous le trouvez trop jeune? Vingt-trois ans!

— Il l'a si peu oublié qu'il s'est arrangé, je ne sais comment, pour en avoir aujourd'hui vingtcinq. Comment résister à une telle marque d'amour? Il faudra bien que je l'épouse.

— Il n'en sera rien, on ne se marie pas par charité, répliqua Mlle Moiseney.

— Adieu, ma chère, lui dit Antoinette en la

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renvoyant, ne rêvez pas trop à votre inconnu. Je vous assure qu'il a la taille un peu engoncée ; cependant qu'à cela ne tienne! Si le cœur vous en dit, je me chargerai d'arranger cette affaire. » Et elle ajouta : « Que cela doit être amusant de marier les autres ! »

Le lendemain matin, Mlle Moiseney fit connaissance avec son inconnu. Avant de quitter Bergiin, Mlle Moriaz avait voulu faire un croquis, et elle était sortie de bonne heure avec son père. Mlle Moiseney descendit dans le salon de l'hôtel; avisant un piano, elle l'ouvrit et joua une fantaisie de Schumann ; elle était assez bonne musicienne. Gomme elle achevait son morceau, le comte Abel Larinski, l'homme aux yeux verts, qui était entré sans qu'elle s'en aperçût, s'approcha d'elle pour la remercier du plaisir qu'il avait eu à l'entendre; mais il se permit de lui représenter qu'elle n'avait pas observé le mouvement, qu'il ne fallait pas confondre un andantino avec un ayidante. Sur ses instances, il se mit à son tour au piano et exécuta Vandantino en homme du métier. Mlle Moiseney, prompte à l'enthousiasme, lui déclara qu'il était un Listz ou un Chopin, et le supplia de lui jouer encore un morceau, à quoi il consentit de bonne grâce. Après cela, ils causèrent de musique et bientôt d'autre chose. L'homme aux yeux verts avait ce rapport avec Socrate qu'il était maître

dans Tart d'interroger, et Mlle Moiseney aimait à parler. Le sujet dont elle parlait le plus volontiers était Mlle Antoinette Moriaz; quand on la mettait sur ce chapitre, elle devenait éloquente comme une réclame. Au bout d'une demi-heure, le comte Abel était au fait du caractère et de la situation de Mlle Moriaz. Il savait qu'elle avait un cœur d'or, un esprit libre de tout préjugé, une âme généreuse, l'amour de tout ce qui était chevaleresque et héroïque; 11 savait que chaque semaine deux jours étaient consacrés par elle à visiter les pauvres et qu'elle les considérait comme des créanciers naturels auxquels elle était tenue de faire restitution. Il savait aussi que Mlle Moriaz pouvait d'autant mieux satisfaire ses goûts charitables que sa mère lui avait laissé cent mille livres de rente. Il apprit encore qu'elle dansait à la perfection, qu elle dessinait comme un ange, qu'elle lisait l'italien et parlait l'anglais. Ce dernier point toucha médiocrement le comte Abel. Saint Paul a dit : «c Quand je parlerais toutes les langues, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Le comte était de l'avis de saint Paul, et Mlle Moriaz n eût-elle su ni parler l'anglais ni même dessiner ou danser, cela n'aurait point diminué l'estime dont il l'honorait. L'essentie'l, à ses yeux, était qu'elle eût de la bienveillance pour les pauvres, et un peu de tendresse pour les héros.

Quand il eut appris d'un air détaché tout ce qu'il désirait connaître, il salua respectueusement Mlle Moiseney, à qui il ne dit point son nom, et, sans attendre le retour d'Antoinette, il boucla son havre- sac, le mit sur son dos, solda sa dépense et gagna chemin pour atteindre , par une rapide montée, le col de TAlbula, qui conduit dans l'Engadine. On trouverait difficilement dans toutes les Alpes un site plus triste, plus nu, plus âpre, plus morne, plus indiciblement désolé que le col de l'Albula. La route s*y traîne entre d'effroyables éboulis de rochers, entassés dans un monstrueux désordre. Parvenu au sommet de la côte, le comte Abel éprouva le besoin de souffler. Il gravit un tertre où ii s'assit. A ses pieds s'ouvrait la gueule béante d'une caverne obstruée par de grosses touffes d'aconit au sombre feuillage; on eût dit que ces aconits faisaient la garde autour d'un crime dont ils avaient été les complices. Abel contemplait la solitude affreuse qui l'environnait : partout des blocs énormes, épars ou amoncelés, les uns couchés sur le flanc, d'autres debout ou suspendus. Il lui semblait que ces blocs avaient servi jadis aux jeux de titans avinés qui, après en avoir usé comme de quilles ou d'osselets, avaient fini par se les jeter à la tête. Il est plus probable que celui qui a fabriqué le col de l'Albula, épouvanté et confus de la laideur de son œuvre, lui a rpndu

justice en la fracassant à grands coups de marteau.

Le comte Abel entendit un bruit de grelots, et il vit venir une chaise de poste qui, arrivant de l'Engadine, se dirigeait sur Bergiin. C'était une grande berline découverte, laquelle renfermait une femme de soixante ans, accompagnée de ses gens et de son carlin. Cette femme avait la tête un peu carrée, le nez un peu camus, les pommettes saillantes, l'œil vif, une grande bouche, où se jouait un sourire spirituel, impérieux et méprisant. Abel pâlit et frissonna; il ne détachait pas ses yeux de cette figure mongole que de très-loin il avait cru reconnaître. Il se disait : « Eh! oui, c'est elle. » Il releva sur son visage le collet de son manteau et disparut autant qu'on peut disparaître quand on est assis au sommet d'un tertre. Il y avait six ans qu'il n'avait vu cette femme, et il s'était promis de ne jamais la revoir; mais l'homme est le jouet des circonstances , et son bonheur comme sa fierté sont à la merci d'une rencontre. Le comte Abel n'était plus fier; pendant quelques minutes , il s'anéantit, il cessa d'exister.

Heureusement, il s'avisa qu'on ne l'avait point reconnu, que la femme de soixante ans ne regardait pas de son côté. Elle avait du goût ; trouvant fort laid le pays qu'elle traversait et qu'on appelle la Vallée-du-Diable, elle avait ouvert un volume relié en maroquin, que sa camériste venait de lui

remettre. Ce volume n'était pas un roman nouveau, c'était un livre allemand, intitulé Histoire de la civilisation au point de vue transformiste depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Elle n'était pas très-avancée dans sa lecture, ni dans l'histoire de la civilisation ; elle n'avait pas poussé jusqu'à l'âge de pierre ou de bronze, elle en était encore aux animaux primitifs, aux protozoaires, aux monades, aux vibrions, aux bactéries et aux leptothrix, à l'âge de l'albumine ou de la civilisation gélatineuse, comme l'appelait l'auteur, dont les vues et la sagacité la charmèrent. Elle n'interrompait sa lecture que pour administrer par intervalles une légère chiquenaude sur le nez de son carlin, qui ronflait dans son giron, et elle était à mille lieues de soupçonner que le comte Abel Larinski était là et la regardait.

Il vit passer devant lui la berline ; elle ne s'arrêta point, et bientôt elle descendit vers Bergûii. Alors il sentit un poids se détacher de son cœur, qui recommença de battre. La berline s'éloignait rapidement, elle était lancée à toute vitesse; le comte l'escortait de ses vœux, il aplanissait le chemin devant elle, il écartait tous les cailloux qui auraient pu ralentir sa marche. Elle allait disparaître à l'un des contours de la route, quand elle se croisa avec une autre chaise de poste qui montait au pas et dans laquelle il aperçut un

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point rouge : c'était le capuchon de Mlle Antoinette Moriaz. L'instant d'après, il ne vit plus la berline; il lui sembla que le fantôme de sa triste jeunesse, sorti tout à coup du royaume des ombres, venait de s'y replonger à jamais, et que la fée de l'espérance, celle qui a les secrets de l'avenir, montait vers lui, coiffée de rouge, des fleurs dans les mains, le soleil dans les yeux. Une ouverture se fit dans les nuages; l'ombre qiii couvrait la Vallée-du- Diable s'éclaircit, et l'affreuse solitude se prit à sourire. Le comte Abel se leva, ramassa son bâton, se secoua. En passant devant la caverne, il découvrit, parmi les touffes d'aconit qui en obstruaient l'entrée, un creux gazonné, et il s'aperçut que ce creux était garni de jolies campanules bleues, dont les clochettes se balançaient gaîment au gré du vent. Il cueillit une de ces campanules, la porta à sa bouche et lui trouva un goût aimable. Une demi-heure plus tard, il quittait la route pour enfiler un sentier qui traverse des pâturages et une forêt de mélèzes.

Quand il atteignit le fond de la vallée, la nuit tombait. Il traversa le hameau de Cresta, franchit un pont, et se trouva à l'entrée du village de Gellerina, situé à vingt-cinq minutes de Saint-Moritz. Après s'être consulté, il résolut de ne pas pousser plus loin, et il descendit dans une auberge agréable et proprette, fraîchement blanchie à la chaux.

38 SAMUEL BROHL ET C'e

L'air de l'Engadiae est si vif que les premières nuits qu'on y passe sont d'habitude des nuits blanches. Le comte Larinski ne dormit guère dans son nouveau gîte. Eût-il mieux dormi dans la plaine? Il était comme travaillé par ses pensées. A quoi pensait-il ? A la cathédrale de Coire, à la Valléedu-Diable, aux touffes d'aconit, aux campanules, à la rencontre des deux chaises de poste, dont l'une montait et l'autre descendait. Après cela, il ne vit plus rien qu'une capelino rouge, et il avait les yeux ouverts quand les premières clartés du jour pénétrèrent dans sa chambrette. Les aigles dorment peu lorsqu'ils se disposent à entrer en chasse.

Les bains de Saint-Moritz sont, au dire de beaucoup de gens, un endroit peu récréatif, où l'on n'envoie que les anémiques sérieux, qui éprouvent un sincère désir de recouvrer des forces et la santé. L'air qu'on y respire, l'eau ferrugineuse qu'on y boit et qui a le goût de l'encre, ont opéré plus d'une fois de véritables miracles ; encore fautil être capable d'en supporter Teffet. « Je suis charme d'en avoir fait l'expérience, nous disait un malade, je n'en suis pas tout à fait mort, et cela prouve que désormais je peux tout bravei . » C'est la boutade d'un ingrat.

La vallée de la Haute-Engadine, où se trouve Saint-Moritz, a, comme les bains, ses détracteurs et ses admirateurs. Cette étroite vallée, parcourue

par rinn dans toute sa longueur, nue dans le bas, encaissée entre des montagnes dont les pentes sont hérissées de sapinières, de mélèzes ou de pins aroles, et dont les sommets sont couverts de glaciers, est élevée de plus de 5,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Il y neige parfois au mois d'août, mais le beau temps y est délicieux, et l'on y rencontre des lacs verts, fort romantiques, qui brillent au soleil comme des émeraudes. Ceux qui en médisent et qui les comparent à des cuvettes sont des gens de mauvaise humeur ; c'est une maladie dont rien ne guérit, ni le fer, ni l'iode, ni le soufre.

Il est une chose que ces gens de mauvaise humeur ne peuvent nier, c'est qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de trouver dans les montagnes des gazons plus fleuris et plus parfumés que ceux de l'Engadine. Nous ne parlons pas du rhododendron, dont les buissons abondent au bord des lacs; nous aimons peu cet arbuste gourmé, prétentieux, dont les roses ont l'air d être en cire et faites pour la décoration d'un autel; mais n'est-il pas agréable de se promener 4ans une pelouse noire de satyrion vanillé ? Et que pensez-vous de la grande et de la petite gentiane, des grands arnicas jaunes, des beaux lis martagons et du lis saint Bruno, du daphné, de l'androsace et de ses touffes roses, des orchis rouges ou brûlés, de toutes les

variétés de saxifrages, de la grosse campanule velue, des jolis asters violets, emmitouflés dans une petite cravate qui les protège contre le froid? Ailleurs, autour d'entonnoirs où les vaches ont tracé des sentiers en gradins, on cueille cette sorte d'immortelle revêtue de feutre, appelée Vedelweiss ou la cotonnière des Alpes, objet des convoitises de tous les baigneurs. Plus haut, aux approches des glaciers, on trouve les pensées blanches, l'anémone et la renoncule glaciales; plus haut encore, au bord des névés et souvent enfouie dans la neige, fleurit cette charmante petite fleur lilas, finement découpée, frileuse et frissonnante, qu'on nomme la soldanelle. Gratter la neige et y trouver une fleur, fait-on dans la vie beaucoup de découvertes aussi agréables ?

Après cela, il faut convenir que Tunique rue de Saint-Moritz ne ressemble point à la rue de la Paix. Il faut convenir aussi que les halles de l'endroit sont mal approvisionnées, et que dans un air qui stimule l'appétit, on n'a pas toujours de quoi le satisfaire. On ne peut tout avoir, et nous ne conseillons à personne d'établir son domicile à perpétuité dans lEngadine. Il faut cependant que cette vallée ait son charme, puisque les habitants émigrent dans leur jeunesse, et qu'après avoir gugné quelque argent ils retournent vieillir au pays natal, où ils se bâtissent d'assez belles maisons.

Mlle Moriaz ne se déplaisait point à Saint-Moritz ; les sauvageries et les sapinières lui revenaient. Du haut de la terrasse de l'hôtel Badrutt, elle aimait à contempler le lac vert, dormant à ses pieds, et elle ne songeait pas à se plaindre qu'il eût la forme d'une cuvette. Elle aimait aussi à voir les vaches revenir le soir en procession du pâturage. Le berger qui en a la garde ramène en bon ordre son armée, qu'annonce de loin le tintement des sonnailles. Chaque vache s'arrête d'elle-même à l'entrée de son étable et demande en mugissant qu'on vienne lui ouvrir. Le matin, quand on les met dehors, elles attendent l'arrivée du cortège, chacune prend place à son rang. La première fois que Mlle Moriaz assista à cette cérémonie, elle la trouva aussi intéressante qu'une première représentation aux Français ou à l'Opéra.

Il y eut quelques jours de pluie, qu'elle employa à lire, à peindre, à faire des observations sur les animaux des deux sexes qu'elle rencontrait à la table d'hôte. Elle se procura bientôt un surcroît i'occupation . Elle avait l'esprit et le cœur si actifs, qu'elle ne pouvait rester huit jours dans un endroit sans y découvrir quelque bonne oeuvre à faire. Une mercière, qu'elle avait prise en amitié, lui présenta sa fille, qui se destinait au métier d'institutrice et désirait apprendre à dessiner. Antoinette se chargea de lui donner des leçons. Elle la faisait

venir chaque jour à l'hôtel et l'y gardait pendant plusieurs heures. Elle reprochait à son élève d'avoir la compréhension un peu dure et la bourrait quelquefois ; mais elle la consolait de ses vivacités par des caresses.

Le temps se remit au beau. Elle en profita pour faire quelques promenades; elle gravit des pentes et des gazons glissants, dans l'espoir d'en rapporter des plantes rares ; mais, ses forces ne répondant pas à sa vaillance, elle ne; put grimper jusqu'à ces entonnoirs où fleurit l'edelweiss.- Une semaine après son arrivée, elle eut une surprise et même une émotion, qui ne rentrait pas dans le programme convenu de plaisirs que le propriétaire de l'hôtel Badrutt se charge de procurer à ses hôtes. En revenant d'une excursion au lac de Silvaplana, elle trouva dans sa chambre une corbeille contenant une véritable gerbe de fleurs des Alpes tout fraîchement cueillies, et dans le nombre non-seulement des edelweiss à profusion, mais des plantes rares, et la plus rare de toutes, certaine clochette rampante qui sent l'abricot et qui, hormis quelques districts de l'Engadine, ne se retrouve plus aujourd'hui qu'en Sibérie. Ce bouquet splendide était accompagné d'un billet ainsi conçu :

0 Un homme, qui avait assez de la vie, résolut de se pendre. Il choisit, pour exécuter son funèbre

dessein, un lieu triste et solitaire, où il n'avait poussé qu'un chêne dont la sève commençait à tarir. Gomme il s'occupait d'attacher sa corde, un oiseau vint se poser sur l'arbre à demi mort et chanta. L'homme se dit : Puisqu'il n'est pas d'endroit si triste qu'on ne puisse y trouver un oiseau qui chante, j'aurai le courage de vivre. Et il vécut.

« J étais arrivé dans cette vallée dégoûté de la vie, triste et las jusqu'à mourir. Je vous ai vue passer, et je ne sais quelle vertu mystérieuse est entrée en moi. Je vivrai.

« Que m'importe? direz-vous en lisant ces lignes, et vous aurez raison. Ma seule excuse pour les avoir écrites est que je partirai dans quelques jours, que vous ne me verrez jamais et que jamais vous ne saurez qui je suis. »

La première impression d'Antoinette fut un profond étonnement ; elle aurait cru à une méprise si son nom et son prénom n'avaient été écrits en toutes lettres sur l'enveloppe. Son second mouvement fut de rire de son aventure. Elle rendait pleine justice à Mlle Moriaz, elle savait très-bien qu'elle ne ressemblait pas à la première venue ; mais que sa beauté opérât des miracles, des résurrections, qu'un hypocondriaque, seulement pour l'avoir vue passer, fût capable de reprendre goût

à l'existence, le cas ne lui paraissait guère admissible. Sa curiosité alla aux renseignements; les fleurs et la lettre avaient été apportées par un petit paysan qui n'était pas de l'endroit et qu'on ne put retrouver. Antoinette examina le registre des étrangers; elle n'y vit pas l'écriture du billet. Elle étudia les visages qui l'entouraient; il n'y avait pas dans tout l'hôtel Badrutt une seule figure romantique. Elle renonça bien vite à sa recherche. Le bouquet lui plaisait, elle le garda comme un présent tombé du ciel et conserva le billet comme une curiosité, sans s'inquiéter plus longtemps de savoir qui l'avait écrit. « N'en parlons plus, c'est quelque fou, » répondit-elle un jour à Mlle Moiseney, qui revenait sans cesse sur l'incident, dont elle grillait d'approfondir le mystère. La bonne demoiselle était tentée d'arrêter les gens sur le chemin en leur disant : « Est-ce vous? » Peut-être eût-elle soupçonné l'inconnu de Bergûn d'être pour quelque chose dans cette affaire, si elle avait pu se douter qu'il fût à Saint-Moritz, où elle ne l'avait jamais rencontré. Il y venait pourtant tous les jours, mais à ses heures; au surplus, les hôtels regorgeaient, l'affluence était grande dans la cour de l'hôtel des bains, et il lui était facile de se perdre dans la foule.

Pour tout dire, quand le comte Abel Larinski venait à Saint-Moritz, il s'y occupait beaucoup

46 SAMUEL BROHL ET Cîk

moins de Mlle Antoinette Moriaz que d'un illustre chimiste. L'air de l'Engadine et l'eau qui a le goût de l'encre avaient fait merveilles; en huit jours, M. Moriaz se sentit un autre homme. Il lui était venu un appétit formidable, et il pouvait marcher des heures entières sans être las. Il abusait de ses forces renaissantes en courant la montagne sans guide, son marteau à la main; chaque jour, malgré les représentations de sa fille, il poussait plus loin ses entreprises. Plus on est savant, plus on est curieux, et quand on est curieux, on va sans s'apercevoir de sa lassitude; on ne s'en avise qu'au retour. M. Moriaz ne se doutait pas qu'il était accompagné de loin dans ses excursions solitaires par un inconnu qui, l'œil aux aguets, l'oreille aux écoutes, veillait sur lui comme une providence. Ce qu'il y avait de particulier, c'est que cette providence l'aurait volontiers fourré dans un mauvais pas ou précipité dans une fondrière pour avoir le plaisir de l'en retirer et de le rapporter dans ses bras jusqu'à l'hôtel Badrutt. « Puisse-t-il tomber dans un trou et s'y casser la jambe ! » tel était le souhait quotidien du comte Abel Larinski ; mais les savants ont des grâces d'état. Quoique M. Moriaz fût à la fois un peu corpulent et un peu distrait, il enjamba plus d'une fondrière sans y rester, plus d'un marécage sans s'y embourber.

Un matin il conçut le projet de grimper jusqu'à

des névés qui occupaient le fond d'un cirque formé par deux arêtes de rochers, au-dessus d'une forêt de pins et de mélèzes. Il n'avait pas encore l'habitude des montagnes, où l'on s'abuse souvent sur les distances. Après avoir avalé trois grands verres d'eau ferrugineuse et déjeuné copieusement, il se mit en route, traversa l'Inn et commença l'ascension de la forêt. La pente devenait de plus en plus abrupte, et bientôt le sentier qu'il suivait lui manqua. Il n'était pas facile à rebuter; il continua de grimper, s'accrochant aux broussailles, brassant du pied de perfides aiguilles de pins qui formaient un tapis aussi glissant qu'un miroir, faisant trois pas en avant et deux en arrière. Il suait à grosses gouttes; il s'assit un instant pour s'éponger le front; il espérait que quelque boquillon viendrait à passer et le remettrait sur le chemin, s'il y en avait un. Personne ne paraissant, il reprit courage et recommença de monter jusqu'à ce qu'il arrivât près d'une bande de rochers, où il chercha vainement une brèche. Il était sur le point do rétrograder, quand il se souvint que de la galerie de l'hôtel il avait observé cette bande de rochers de teinte rougeâtre ; il crut se souvenir aussi qu'elle formait comme l'éperon du névé, et il en conclut que c'était le dernier obstacle qu'il eût encore à franchir. Il trouva humiliant d'arriver si près du but et de renoncer. T-.a roche, dégradée et délitée par le gel, offrait des

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crevasses, des enfoncements, une sorte d'escalier naturel. S'armant de toutes ses forces, s'aidant de ses ongles, il entreprit l'escalade, et cinq minutes après il atteignait une sorte de terrasse, laquelle malheureusement était dominée par une muraille de granit tout à fait lisse et d'une hauteur effrayante. Il ne lui restait d'autre parti à prendre que de s'en retourner par où il était venu ; mais dans les passages périlleux monter est plus facile que descendre ; on peut en montant choisir ses pas, en descendant on va à l'aventure. M. Moriaz n'osa pas tenter cette aventure.

Il parcourut toute la longueur de l'esplanade sur laquelle il se trouvait, dans l'espoir de découvrir une issue ; elle aboutissait à un torrent qui roulait avec fracas ses eaux troubles. Ce torrent était beaucoup trop large pour qu'on pût l'enjamber, et il ne pouvait être question de le traverser. Toute retraite lui étant coupée, M. Moriaz commença à regretter son audace. Pris d'une vive inquiétude, il se demanda s'il n'était pas condamné à finir ses jours dans ce nid d'aigle; il pensait avec envie à la félicité dont jouissent les habitants des plaines, il jetait des regards effarés sur la maudite muraille qui le tenait emprisonné et dont le morne visage semblait lui reprocher son imprudence. Il lui paraissait que l'esprit humain n'avait jamais rien inventé de plus beau qu'une grande route, et peu

s'en fallait qu'il ne s'écriât avec Panurge : Oh! que trois et quatre fois sont heureux ceux qui plantent choux !

Bien qu'il eût peu de chances d'être entendu de quelqu'un dans cette solitude, il appela à plusieurs reprises; il avait grand'peine à dominer le bruit du torrent. Tout à coup il crut ouïr au-dessous de lui une voix lointaine qui lui répondait. Il redoubla ses cris, il lui parut que la voix se rapprochait, et bientôt il vit déboucher à travers le fourré qui bordait la rive opposée du torrent une figure au teint mat et une barbe châtaine, qu'il se souvint d'avoir rencontrées dans la cathédrale de Goire et d'avoir revues à Bergûn.

a Vous voilà prisonnier, monsieur, lui cria le comte Larinski. Un instant de patience et je suis à vous. » Et son visage exprimait la joie. Il le tenait enfin, ce précieux gibier qui l'avait tant fait courir.

Il s'éloigna en bondissant avec une agilité de chamois. Il reparut au bout de vingt minutes, portant sur son épaule une longue planche qu'il avait détachée de la clôture d'un pacage. Il la jeta sur le torrent, la cala de son mieux, franchit cette passerelle improvisée par son génie et joignit M. Moriaz, qui mourait d'envie de l'embrasser.

« Rien n'est plus perfide que les montagnes, lui dit le comte. Elles sont hantées par je ne sais quel farfadet qui joue de mauvais tours aux auda-

deux; mais tout est bien qui finit bien. Avant de vous remettre en route, vous avez besoin de vous restaurer. L'air cru de ces hautes régions creuse terriblement l'estomac. Plus prudent que vous, je ne m'embarque jamais sans biscuit... Gomme vous êtes pâle ! ajouta-t-il en le contemplant avec des yeux sympathiques et presque tendres. Mettez, je vous prie, mon pardessus, je m'envelopperai dans mon plaid, et nous aurons chaud l'un et l'autre. »

A ces mots, il se dépouilla pour vêtir M. Moriaz, qui, se sentant glacé, ne résista que faiblement à ses instances et endossa le surtout, dont il eut quelque peine à enfiler les manches.

Pendant ce temps, le comte Abel avait jeté à terre le bissac qu'il portait en bandoulière. Il en tira une miche de pain mollet, des œufs cuits durs, un pâté de venaison, une bouteille d'excellen'. bourgogne. Il étala ses provisions autour de lui, puis il présenta à M. Moriaz une coupe taillée dans une noix de coco, et la remplit jusqu'aux bords en disant : « Voilà qui vous remettra. » M. Moriaz vida la coupe et sentit bientôt son malaise se dissiper. Sa belle humeur lui revint, il narra gaiment à son amphitryon sa déplorable odyssée; Abel lui raconta une mésaventure du même genre qu'il avait eue dans les Garpathes. On prend facilement en goût un homme qui vous a tiré d'un mauvais pas, qui vous donne à boire quand vous avez soif, à manger

quand vous avez faim; mais M. Moriaz n'eût- il pas eu de grandes obligations au comte Larinski, qu'il n'aurait pu s'empêcher de reconnaître que cet ai.mable inconnu était un homme de bonnes manières et d'agréable conversation.

Cependant, le repas fini : « Nous nous oublions à causer, lui dit-il. Je suis l'heureux père d'une charmante fille qui a l'imagination vive. Elle me croit mort, il faut que j'aille bien vite la rassurer, d

Le comte Abel donna la main à M. Moriaz pour l'aider à garder son équilibre en traversant la planche, qui n'était pas large. Pendant toute la descente, il fut aux petits soins avec lui, le soutenant de son bras quand la pente devenait trop rapide. Dès qu'on eut trouvé un sentier, on se remit à causer Abel avait des clartés de tout, et comme Socrate, avons-nous dit, le talent d'interroger. Il mit la conversation sur les glaciers et sur les blocs erratiques. M. Moriaz fut enchanté de sa manière de le questionner; en sa qualité de professeur au Collège de France, il était bien aise de devoir la vie à un homme intelligent.

Comme ils traversaient une sapinière, ils entendirent une voix qui les hélait, et ils furent bientôt rejoints par un guide que Mlle Moriaz, mortellement inquiète de l'absence prolongée de son père, venait de dépêcher à sa recherche. Us la trouvèrent elle-même au bas de la montagne, en compagnie

de Mlle Moiseney. Pâle d'émotion, les jambes lui manquant, elle s'était assise au bord d'un fossé. L'angoisse la dévorait, elle croyait voir son père gisant à demi mort au fond d'un précipice ou d'une crevasse. En l'apercevant, elle poussa un cri de joie et courut à lui.

« Eh! vraiment oui, ma chère, lui dit il, j'ai été plus heureux que sage. Il faut que je demande son nom à mon sauveur pour te le présenter. »

Le comte Abel n'eut pas l'air d'avoir entendu ces derniers mots. Il répondit en balbutiant que M. Moriaz exagérait le prix du petit service qu'il avait eu le bonheur de lui rendre, et aussitôt, l'air digne, froid, presque compassé, il salua Antoinette et partit à la hâte, en homme qui se soucie peu de faire de nouvelles connaissances et à qui il tarde de rentrer dans sa solitude.

Il était déjà loin quand M. Moriaz, occupé de conter son histoire à sa fille, s'avisa qu'il avait gardé le paletot de son sauveur. Il fouilla dans les poches et y trouva un carnet et des cartes de visite portant le nom du comte Abel Larinski. Il fit avant le dîner le tour de tous les hôtels de Saint-Moritz, sans pouvoir découvrir où logeait M. Larinski. Il l'apprit dans la soirée d'un paysan, qui arrivait de Gellerina pour chercher le pardessus.

La bonne Mlle Moiseney voulait du bien au comte Abel, d'abord parce qu'il était beau, ensuite

parce qu'il jouait du piano à ravir. Elle ne pouvait douter qu'Antoinette ne sût gré à ce beau musicien de lui avoir ramené son père. Certaine de n'être plus contrariée dans son enthousiasme, elle lui dit le soir même, avec un sourire qui voulait être malin :

« Eh bien ! ma chère, trouvez-vous encore que le comte Larinski ait la tête enfoncée dans les épaules?

— C'est peu de chose, mais je ne m'en dédis pas.

— Ah! si vous l'entendiez jouer une romance de Schumann!...

— Un beau talent. Cependant son premier mérite à mon avis est d'avoir le goût du sauvetage.

— Oh! j'étais sûre, parfaitement sûre, que cet homme avait un grand cœur et une belle âme. Je me connais en physionomies, je n'ai pas besoin de voir deux fois les gens pour savoir à quoi m'en tenir. »

Après une pause elle reprit : a Oserai-je vous dire, ma chère, une idée qui m'est venue?

— Dites, vos idées me divertissent quelquefois.

— Ne pourrait-il pas se faire que l'auteur de certain billet et de certain envoi fût M. le comte Abel Larinski?

— Pourquoi lui plutôt que tout autre ? reprit Antoinette. Je crois que vous lui faites tort, il a

l'air d'un homme comme il faut, et un homme comme il faut n'écrit pas de lettres anonymes.

— Oh I celle-ci était bien innocente, et soyez sûre qu'il l'a écrite avec une parfaite bonne foi.

— Vous croyez donc, mademoiselle, que de bonne foi un homme prêt à se passer la corde au cou renonce à son projet parce qu'il a rencontré sur un grand chemin Mile Antoinette Moriaz?

— Pourquoi pas ? répliqua Mlle Moiseney en la regardant avec des yeux béants d'admiration. D'ailleurs vous savez que les Polonais ont la tète un peu chaude et le cœur ouvert à tous les nobles enthousiasmes. On peut pardonner au comte Larinski ce qu'on ne passerait pas à un Parisien.

— Je lui pardonne, à la condition qu'il tiendra sa promesse de ne jamais se faire connaître, ce qui est le premier devoir d'un inconnu. Tantôt il a refusé de se laisser présenter à moi par mon père, c'est une bonne note pour lui. S'il se ravise, c'est un homme jugé... Je vous plains, ma chère Jeanne, ajouta Antoinette en riant. Vous mourez d'envie d'entendre une de ces romances sans paroles que joue si bien M. Larinski, et si M. Larinski est l'homme au billet, de son propre aveu il lui est interdit de paraître devant moi. Gomment vous tirerez-vous de là ? Le cas est embarrassant. »

Ce fut M. Moriaz qui se chargea de résoudre ce

cas embarrassant. Trois jours plus tard , quelques minutes avant le dîner, il se promenait dans la cour de l'hôtel en fumant un cigare. Il vit passer sur la route le comte Abel, qui retournait à Gellerina. Le temps était à l'orage, il tombait déjà quelques gouttes de pluie. M. Moriaz courut après le comte et l'arrêta par le bouton , en lui disant : « Vous m'avez sauvé la vie, permettez-moi de vous sauver de la pluie. Faites-moi l'honneur de partager notre dîner; nous nous ferons servir dans mon appartement. »

Abel se défendit bien fort d'accepter cette proposition ; il donnait des raisons qui ressemblaient à des défaites. Le tonnerre commençait de gronder. M. Moriaz prit son homme par le bras et l'emmena de vive force. Il le présenta à sa fille, en disant : « Antoinette, je te présente M. le comte Larinski, homme précieux, mais peu sociable. J'ai dû user de violence pour l'amener ici. »

Le comte répondit à ce discours par un sourire contraint.il avait l'air d'un prisonnier ; mais comme il se piquait de savoir-vivre et de philosophie, il fit bonne mine à sa prison. Pendant le dîner, il fut grave II témoignait à Antoinette une politesse un peu froide, il avait des attentions pour Mlle Moiseney, mais il réservait ses empressements pour M. Moriaz. Il s'adressait de préférence à lui, il l'écoutait avec une sorte de recueillement, il bu-

vait ses paroles; un professeur est toujours sensible à ce genre de courtoisie.

Quand on eut pris le café, les glaces du comte Abel fondirent. Il avait parcouru le monde ; il connaissait les États-Unis et la Turquie , la Nouvelle- Orléans et Bucharest, San-Francisco et Gonstantinople. Ses voyages lui avaient profité, il avait observé les choses et les hommes, les pays et les institutions, les mœurs et les lois, les indigènes et les passants, tout, sauf les passantes, dont il paraissait n'avoir pas eu le temps de s'occuper; du moins elles n'avaient aucune part dans sa conversation. Il conta quelques anecdotes avec agrément ; sa mélancolie se dérida, il eut des échappées de gaîté, et Antoinette ne put s'empêcher de comparer en elle-même sa figure et ses discours aux paysages un peu sévères de l'Engadine, où à l'ombre des noirs sapins, parmi les rochers, il y a des lis, des gentianes et des lacs.

Il reprit sa gravité pour répondre à une question que lui fit M. Moriaz touchant la Pologne. « Cette pauvre Pologne! s'écria-t-il. Aujourd'hui, le juif est son maître. Actif, adroit, inventif, peu scrupuleux, il exploite notre paresse et notre imprévoyance; il a sur nous ce grand avantage, que nous vivons au jour le jour et qu'il possède la notion du lendemain. Nous le méprisons et nous ne pouvons nous passer de lui. Nous avons toujours

soif, et il nous donne à boire ; nous n'avons jamais d'argent comptant, il nous en prête au cinquante pour cent ; nous ne pouvons le lui rendre , et il se rembourse en nous prenant nos meubles, nos bijoux, nos terres et nos châteaux. Nous nous vengeons de lui par l'insolence, et de temps à autre par de petites persécutions, et, pas plus que nos voisins de Roumanie, nous ne nous avisons de comprendre que le seul moyen de nous débarrasser du juif serait de nous défaire de nos vices, dont il vit. » Le comte Abel ajouta que, pour sa part, il n'avait aucun préjugé contre les enfants d'Abraham, et il cita le mot d'un publiciste autrichien qui a dit : « Chaque pays a les juifs qu'il mérite. » « En effet , poursuivit-il , en Angleterre comme en France, comme partout où on les traite sur un pied d'égalité, ils deviennent l'un des éléments les plus sains, les plus vigoureux de la nation, tandis qu'ils sont le fléau et la sangsue des pays qui les persécutent.

— Et vraiment c'est justice, » s'écria Mlle Moriaz.

Pour la première fois , le comte s'adressa directement à elle et lui dit en souriant : « Eh quoi ! mademoiselle, vous êtes femme et vous aimez la justice?

— Gela vous étonne, monsieur? lui réponditelle. Vous ne pensez pas que ce soit une vertu à notre usage?

58 SAMUEL BROHL ET Gi«

— Une femme de ma connaissance, répliqua-t-il, prétendait qu'on rendrait un mauvais service à ce pauvre monde en supprimant toutes les injustices, parce que du même coup on supprimerait la charité.

— Ce n'est pas mon avis, dit- elle; lorsque je donne, il me semble que je restitue.

— Elle est un peu socialiste, s'écria M. Moriaz. Je m'en aperçois tous les ans au mois de janvier, en faisant ses comptes, et il est heureux qu'elle me charge de les faire, car elle n'a jamais vu que du feu aux bordereaux que lui envoie son banquier.

— Je suis fier pour la Pologne que Mlle Moriaz ait un défaut polonais, dit galamment Abel Larinski.

— Est-ce un défaut? dit Antoinette.

— L'arithmétique est la plus belle des sciences et la mère de la sûreté , » reprit M. Moriaz. Et se tournant vers le comte, il ajouta : « C'est une mauvaise tête ; elle a des principes absolument subversifs, attentatoires à l'ordre public et à la conservation des sociétés. Elle prétend que les gens qui n'ont pas le nécessaire ont droit au superflu, parce qu'autrement ils n'auraient rien du tout.

— Gela me paraît évident, dit- elle.

— Et par exemple, poursuivit M. Moriaz, elle a parmi ses protégés une certaine Mlle Galet ou Galard...

— Galet, dit en se rengorgeant Mlle Moisene^ qui attendait avec impatience l'occasion de place un mot.

— Cette Mlle Léontine Galet, demeurant au n° 25 de la rue Mouffetard...

— Au n° 27, s'écria de nouveau Mlle Moiseney d'un ton doctoral.

— A votre ordinaire, vous en êtes sûre, parfaitement sûre. Soit! Je disais donc que Mlle Galard ou Galet, demeurant au n" 25 ou 27 de la rue Mouffetard, a été jadis fleuriste de son état, et qu'aujourd'hui elle n'a pas le sou. Je ne veux pas approfondir les mystères de son passé; ce qui vient de la flûte retourne au tambour. Il est certain que Mlle Galard...

— Galet, dit aigrement Mlle Moiseney.

— N'est plus aujourd'hui qu'une vieille infirme, digne d'être plainte par les gens charitables. Mlle Moriaz lui sert une pension, à quoi je ne trouve rien à redire ; mais Mlle Galet,... je me trompe, Mlle Galard a conservé de son ancien état la passion des fleurs, et pendant tout l'hiver Mlle Moriaz lui envoie chaque semaine des bouquets coûtant l'un dans l'autre dix ou douze francs pièce, ce qui, selon moi, n'a pas le sens commun. Au mois de janvier dernier, elle lui a fait venir des violettes de Parme. J'en appelle à M. Larinski. Est-ce raisonnable? est-ce absurde?

— G*est admirablement absurde et follement admirable, répondit le comte.

— Les fleurs que je lui donne ne seront jamais aussi belles que celles qu'on m'a données l'autre jour, » s'écria Mlle Moriaz.

Elle passa dans la pièce attenante pour y chercher le vase où elle avait mis tremper le mystérieux bouquet, et l'ayant rapporté : « Que vous en semble? dit-elle au comte. Elles sont déjà bien fanées, mais les restes en sont beaux. »

Il admira le bouquet ; mais, quoiqu'elle le regardât fixement, elle ne surprit sur son visage ni trouble ni rougeur. « Ce n'est pas lui, » se ditelle.

Il y avait un piano dans la pièce où l'on avait dîné. Gomme le comte Abel prenait congé, Mlle Moiseney le supplia de donner à Mlle Moriaz un échantillon de son talent. Il fronça légèrement le sourcil, reprit cet air sombre, un peu sauvage, qu'il avait eu en rencontrant Antoinette au bas de la montagne. Il allégua l'heure avancée, il se laissa pourtant arracher la promesse qu'il serait plus complaisant le lendemain.

Quand il fut parti , reconduit par M. Moriaz, qui voulut faire avec lui un bout de chemin : « Vous voyez bien , ma bonne , que ce n'était pas lui, s'écria Antoinette.

— Admettons que je me sois trompée , répondit

Mlle Moiseney d'un ton piqué. M'accorderez-vous du moins qu'il est beau ?

— Aussi beau qu'il vous plaira. Savez-vous à quoi je pensais en le regardant? A un château dans lequel il revient des esprits. Je serais curieuse de faire la connaissance des lutins qui le hantent. »

Malgré sa promesse , le comte Larinski ne reparut qu'au bout de trois jours, mais cette fois il joua tout ce qu'on voulut. Sa mémoire musicale était surprenante, et il avait de l'âme au bout des doigts; il tira un merveilleux parti d'un instrument qui n'était pas une merveille. Il chanta aussi; il possédait une voix de baryton étoffée , moelleuse et vibrante. Après avoir fredonné quelques chansons roumaines, il entonna un air de son pays. Il ne put aller jusqu'au bout, les larmes lui vinrent aux yeux, l'émotion brisa sa voix. Il s'interrompit en s'excusant de sa faiblesse et du ridicule qu'il venait de se donner; mais il lui suffit de regarder Mlle Moriaz pour se convaincre qu'elle ne le trouvait point ridicule.

C'est une précieuse ressource dans un pays de montagnes, où les soirées sont longues, qu'un Polonais sachant causer et chanter. M. Moriaz aimait la musique, il aimait autre chose encore. Quand il n'allait pas dans le monde ou qu'on lui défendait de travailler, il était pris de somnolence en sortant de table ; pour se réveiller, il faisait volontiers une

partie de besigue ou d'écarté. Faute de mieux, il jouait avec Mlle Moiseney, mais ce pis-aller lui convenait peu; il lui déplaisait de contempler de trop près le visage pincé et les rubans jaunes de la papesse Jeanne. Il proposa au comte Larinski de faire sa partie ; celui-ci accepta de la meilleure grâce du monde. « Décidément cet homme est bon à tout, » pensa M. Moriaz, et il le prit en grande amitié. Il en résulta que pendant une semaine entière le comte Abel passa toutes ses soirées à l'hôtel Badrutt. a Votre père est unique, disait à Antoinette Mlle Moiseney indignée. Il est d'un égoïsme révoltant. Il confisque M. Larinski, Employer un tel homme à jouer au besigue! Il ne reviendra plus. »

Cependant la sauvagerie du comte semblait à jamais vaincue. Il revenait.

Un soir, M. Moriaz commit une imprudence. En faisant une levée, il s'avisa de demander à M. Larinski quel avait été son professeur de piano.

0 J'ai toujours sur moi son portrait, » répondit-il.

Et, tirant de sa poche un médaillon, il le présenta à M. Moriaz, qui, après l'avoir regardé, le fit passer à sa fille. Le médaillon renfermait un portrait de femme aux cheveux blonds, aux yeux couleur de ciel, à la bouche mignonne et fine, l'air délicat, souffreteux, quelque chose à la fois de doux et de triste, le visage d'un ange, mais d'un ange qui a vécu et pâti.

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« Quelle délicieuse figure! » s'écria Mlle Moriaz.

Effectivement, elle était délicieuse. Quelqu'un prétendait que la Polonaise est du punch à Teau. bénite. Il est permis de n'aimer ni le punch ni l'eau bénite , et pourtant d'aimer beaucoup les Polonaises. C'est un des meilleurs chapitres du grand livre de la création .

« Ce portrait est celui de ma mère, dit le comte Larinski.

— Avez- vous le bonheur de la posséder encore? lui demanda Antoinette.

— C'était une sensitive, répondit-il; les sensitives ne vivent pas longtemps.

— Son portrait le dit bien ; on voit qu'elle a souffert, mais qu'elle a pardonné à la vie. »

Pour la première fois, le comte se départit de la réserve dont il usait dans ses rapports avec Mlle Antoinette Moriaz. « Je ne saurais vous dire, s'écria-t-il, combien je suis heureux que ma mère vous plaise. »

Othello fut accusé d'avoir employé des philtres secrets et des enchantements pour se faire aimer de Desdemone. Brabantio ne pouvait s'en prendre qu'à lui-même; il avait de l'amitié pour Othello et il l'appelait souvent auprès de lui, il ne le faisait pas jouer au besigue, mais il le questionnait sur son passé. Le Maure raconta sa vie, ses souffrances et ses aventures, et Desdemone pleura. Les pères

questionnent, les héros ou les aventuriers racontent, et les filles pleurent. Cette histoire est vieille comme le monde. Abel Larinski avait quitté la table de jeu. Il s'était assis dans un fauteuil, Mlle Moriaz lui faisait face . On l'interrogea, il répondit.

Sa destinée n'avait été ni facile ni gaie. Il était bien jeune encore quand son père, le comte Witold Larinski, impliqué dans une conspiration, avait dû s'enfuir de Varsovie. On lui avait confisqué ses biens ; heureusement, il avait placé quelques fonds à l'étranger, et il ne se trouva pas sans ressource. C'était un homme à projets. Il émigra en Amérique avec sa femme et son fils ; il rêvait de se faire un nom et une fortune en perçant l'isthme de Panama. Il se rendit dans la Nouvelle-Grenade, il y fit des études et des devis. Il en fit tant, qu'il mourut de la fièvre jaune sans avoir percé son isthme, ayant mangé tout ce qu'il avait, laissant sa veuve dans le plus cruel dénûment. La comtesse Larinska dit à son fils : « Nous n'avons plus de quoi vivre; mais est-il donc si nécessaire de vivre? » En disant cela, elle avait aux lèvres son sourire d'ange. Abel partit pour la Californie. Il y fit les métiers les plus humbles ; portefaix ou balayeur de rues, que lui importait, pourvu que sa mère ne mourût pas de faim? Il lui envoyait le peu d'argent qu'il gagnait et vivait de privations, en lui faisant croire qu'il

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ne se refusait rien. Cependant la fortune lui était devenue moins rigoureuse, il avait conquis, une certaine aisance. La comtesse vint le rejoindre à San-Francisco; mais les anges ne peuvent vivre parmi les chercheurs d'or, ni respirer impunément l'air pestilent du pays des placers ; ils souffrent, déploient leurs ailes et s'envolent. Quelques semaines après avoir perdu sa mère, c'était en 1863, le comte Abel apprit par un journal qui lui tomba dans les mains, que la Pologne venait de se soulever une fois encore. Il avait vingt et un ans. Il crut entendre une voix qui l'appelait, et une autre voix qui venait du ciel et lui disait : « Elle t'appelle, va, c*est ton devoir. » Et il alla. Deux mois plus tard, il franchissait la frontière de la Gallicie pour aller rejoindre les bandes de Langiewicz.

Othello parlait à Desdemone de cavernes, de déserts, de rochers dont le sommet touche au ciel, d'anthropophages, de cannibales et d'hommes qui portent leur tête sous leurs épaules. Le comte Abel raconta à Mlle Moriaz toutes les fortunes et les vicissitudes d'une guerre de partisans, des hasards, des exploits inutiles, des gloires obscures, des rencontres sanglantes qui ne sont jamais décisives, des défaites auxquelles survit l'espérance, i la faim, la soif, le froid, la neige tachée de sang, de longues captivités dans des forêts traquées par l'ennemi; puis des désastres, le découragement.

1 "évanouissement du dernier espoir, des supplices, des gibets, et enfin plus rien qu'une résignation fiévreuse et muette, et cette vaste solitude que fait le silence autour du malheur. Après la dispersion de la bande dont il avait suivi la destinée, il était parvenu à passer en Roumanie.

Cette narration, exacte et précise , portait le cachet de la vérité. Il la fit d'un ton simple, modeste, sans chercher à se faire valoir, s'effaçant devant son sujet, persuasif parce qu'il ne voulait point l'être. Il avait par instants des éclairs dans le regard, des saccades dans la voix et des arrêts subits; il cherchait son mot, s'indignait de ne pas le trouver, le trouvait enfin, et cet effort ajoutait à l'énergie de son éloquence cahotante et heurtée. Il dit en finissant : « Dans sa jeunesse, l'homme se croit né pour rouler ; le jour vient où il éprouve le besoin de s'asseoir. Me voilà assis, mon siège est un peu dur; quand je suis tenté de m'en plaindre, je pense à ma mère et je me tais.

— Qu'avez-vous fait en Roumanie? lui demanda M. Moriaz, qui n'aimait que les histoires contées de point en point.

—Ah! je vous prie, répondit-il, dispensez-moi de vous raconter les années les plus mal employées de ma vie. Je suis bien le fils de mon père. Il rêvait de percer un isthme, j'ai voulu inventer un fusil.

SAMUKL BUOnL ET 0« 67

J*ai passé quatre ans à le fabriquer, et la première fois qu'on s'en est servi, il a éclaté. »

Et là-dessus il résuma avec humour, en se moquant un peu de lui même, la triste destinée de son invention, ses espérances, ses songes dorés, ses déboires et son insuccès. « Ce qui est admirable et n'est jamais arrivé à aucun inventeur, poursuivit-il, c'est que je suis entièrement dégrisé de ma chimère; je la défie de me reprendre. Je me propose de me donner la discipline pour expier mon extravagance. Dès que j'aurai fini ma cure, je partirai pour Paris, où je ferai pénitence.

— Quelle pénitence? demanda encore M. Moriaz. Paris n'est point un ermitage. »

Il répondit avec une parfaite simplicité : « Aussi n'est-il point dans mon intention d'y vivre en ermite. J'y donnerai des leçons de langues et de musique.

— En vérité? s'écria M. Moriaz. Vous ne voyez pas d'autre carrière devant vous, mon cher comte?

— Je ne suis plus comte, répliqua-t-il avec un mâle sourire. Appelez -moi M. Larinski tout court. Les comtes ne courent pas le cachet. » Une flamme sombre jaillit de ses yeux et il s'écria avec force : « Je courrai le cachet jusqu'à ce que j'entende de nouveau cette voix qui m'a parlé en Californie. Elle me trouvera toujours prêt; je lui répondrai : Je t'appartiens, dispose de moi... Ahl cette chimère-là, je n'y renoncerai jamais! »

68 SAMQEL BROHL ET C«

Et tout à coup il eut l'air de sortir d'un rêve, il passa sa main sur son front, regarda autour de lui, et dit avec une sorte de confusion : « Grand Dieu! voilà deux heures que je vous parle de moi. C'est la plus sotte manière d'employer son temps, et je vous jure que cela ne m'arrivera plus. »

A ces mots, il se leva, prit son chapeau et sortit.

M. Moriaz arpenta quelques instants la chambre, les mains derrière le dos; puis il dit : « Ce diable d'homme est éloquent à sa façon, il m'a remué les entrailles. Une seule chose me gâte son histoire, c'est le fusil. Qui a bu boira, qui a inventé inventera. On n'en est jamais resté à son premier fusil.

— Je vous en prie, monsieur, lui cria Mlle Moiseney, ne pourriez-vous pas parler au ministre de la guerre pour qu'il adopte le fusil Larinski?

— Mais vous êtes donc l'ennemie de votre pays? lui dit-il. Vous voulez sa perte? Vous avez juré qu'après l'Alsace on nous prendrait la Champagne ?

— Je suis parfaitement sûre, répliqua- t-elle en montant sur ses ergots, que le fusil Larinski est un chef d'œuvre, et je mettrais ma main au feu que celui qui l'a inventé est un homme de génie.

— A ce compte, mademoiselle, riposta-t-il en s'inclinant devant elle, si vous lui en donnez votre parole d honneur, soyez parfaitement sûre que le gouvernement français n'hésitera pas. »

Mlle Moriaz ne prenait aucune part à cet entretien. Le visage légèrement contracté, retirée au fond de ses pensées comme dans une solitude inaccessible aux bruits de la terre, la joue appuyée contre la paume de sa main gauche, elle tenait dans sa main droite un couteau à papier, et elle en promenait la pointe dans une des rainures de la table sur laquelle elle s'accoudait, en contemplant, les yeux à demi fermés, un nœud de l'acajou. Elle voyait, dans ce nœud, l'isthme de Panama, San- Francisco, l'angélique visage de la Polonaise qui avait donné le jour au comte Abel Larinski; elle y voyait aussi des champs de neige, des embuscades, des retraites plus glorieuses que des victoires, et au bout de tout cela un fusil et un cœur d'homme qui éclataient.

Elle se leva, salua son père sans lui rien dire. En traversant le salon pour gagner sa chambre, elle s'aperçut que M. Larinski avait oublié sur le piano un livre qu'il y avait posé en entrant. C'était un volume d'une édition in- dix-huit de Shakspeare, qui l'accompagnait souvent dans ses promenades. Elle ouvrit le volume ; il avait écrit son nom au haut de la première page, et Antoinette reconnut l'écriture du billet.

Enfermée chez elle, tout en se décoiffant, elle promena longtemps son imagination en Californie et en Pologne. Elle comparait M. Larinski à tous

les hommes qu'elle connaissait, et elle conclut qu'il ne ressemblait à personne. Et c'était lui qui avait écrit à Mlle Moriaz : « J'étais arrivé dans cette vallée dégoûté de la vie, triste et las jusqu'à mourir. Je vous ai vue passer, et je ne sais quelle vertu mystérieuse est entrée en moi. Je vivrai. »

Il lui sembla que depuis de longues années elle cherchait quelqu'un, et qu'elle avait bien fait de venir dans l'Engadine, puisqu'elle l'y avait trouvé.

Deux joursjtrois jours, quatre jours se passèrent sans que le comte Larinski reparût à l'hôtel Badrutt, où on l'attendait tous les soirs. Cette absence prolongée affecta vivement Mlle Moriaz. Elle en cherchait l'explication; cette recherche occupait une partie de ses journées et troublait son sommeil. Elle avait trop de caractère pour ne pas renfermer son chagrin et ses inquiétudes Personne autour d'elle ne pouvait se douter qu'elle se demandait plus de cent fois dans les vingt-quatre heures : vi Pourquoi ne revient-il pas? ne reviendra-t-il jamais? est-ce un parti pris? Son âme fière a-t-elle regret aux conlidences qu'elle nous a faites? Nous en veut-il de lui avoir arraché par nos questions le secret de sa vie? ou bien me soupçonne-t-il d'avoir découvert que le billet anonyme

72 SAMUEL BROHL ET n«

est de sa main? quitlera-t-il l'Engadine sans nous avoir fait ses adieux? Peut-être l'a-t-il déjà quittée, et nous ne le reverrons jamais. » A cette pensée, Mlle Moriaz éprouvait un serrement de cœur qu'elle ne connaissait pas encore. Son jour était venu, son cœur n'était plus libre; l'oiseau s'était laissé prendre.

Mlle Moiseney lui dit un soir : « Il me parait prouvé que nous ne reverrons plus le comte Larinski. »

Elle lui répondit d'un ton presque indifférent : « Sans doute il a trouvé à Gellerina ou ailleurs des gens plus amusants que nous.

— Vous voulez dire, reprit Mlle Moiseney, que M. Moriaz et le besigue l'ont mis en fuite. Dieu me préserve de mal parler de votre père ! Il a toutes les qualités du monde, sauf une certaine délicatesse de sentiments, qu'on n'apprend pas en manipulant des acides. Condamner un comte Larinski à jouer au besigue! Il y a des choses que votre père ne comprend pas, qu'il ne comprendra jamais. »

M. Moriaz était entré sur ces entrefaites : « Ayez Tobligeance de m'expliquer ce que je ne comprends pas, » dit-il à Mlle Moiseney.

Elle lui repartit avec un peu d'embarras : « Vous ne comprenez pas, monsieur, que certaines visites nous étaient une précieuse distraction et qu'elles nous manquent.

— Et croyez vous qu'elles ne me manquent pas à inoi? Voilà quatre jours que je n'ai pu faire ma partie. Que voulez-vous? les Polonais ont l'humeur changeante, bien fol est qui s'y fie.

— Il se pourrait tout simplement que M. Larinski fût malade, interrompit Antoinette avec une parfaite tranquillité. Je crois, mon père, qu'il serait convenable de nous en informer. »

Le jour suivant, M. Moriaz se rendit à Cellerina. Il en rapporta la nouvelle que M. Larinski faisait une tournée dans les montagnes, qu'il était parti dans l'intention de grimper jusqu'au sommet du Piz-Morteratsch et de tenter l'escalade encore plus difficile du Piz-Roseg. Mlle Moriaz eut beaucoup de peine à décider si cette nouvelle était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Tout dépend du point de vue, et le sien changeait d'heure en heure.

Depuis sa mésaventure, M. Moriaz était devenu moins téméraire. L'expérience lui avait appris qu'il y a des rochers perfides qui se laissent gravir sans trop de difficulté et d'où il est impossible de redescendre; on est exposé à y finir ses jours quand on n'a pas un Polonais sous la main. Certaines vérités se gravent à jamais dans l'esprit; aussi M. Moriaz ne s'aventurait plus sur les hauteurs qu'escorté d'un guide, qui avait reçu d'Antoinette l'ordre de ne pas s'éloigner de lui et de ne pas souffrir qu'il s'exposât. Il rentra un jour plus

tard que d'habitude, et sa fille lui reprocha avec quelque vivacité les inquiétudes continuelles qu'il lui causait. « Les glaciers et les précipices finiront par me donner le cauchemar, lui dit- elle.

— A qui en as-tu, ma chère? répondit-il. Je te jure que l'ascension que je viens de faire n'était pas plus difficile ni plus périlleuse que celle de Montmartre ou de la colline de Sannois. Pour ce qui est des glaciers, je suis fermement résolu à ne point aller m'y * promener ; j'ai passé l'âge des prouesses. Tantôt mon guide m'a fait frémir en me racontant les hasards qu'en 1864 il a courus sur le Morteratsch, où il avait accompagné le professeur Tyndall et un autre touriste anglais. Ils furent tous emportés par une avalanche. Attachés à la même corde, ils dévalèrent avec la neige. Une chute de trois cents mètres! Ils étaient perdus, si, par le sang-froid d'un des guides, ils n'avaient réussi à s'arrêter à deux pas d'une effroyable crevasse, qui se disposait à les engloutir. Je suis père, et je ne hais pas la vie. Monte qui voudra au Morteratsch I Je souhaite que notre ami Larinski en redescende sain et sauf. S'il a rencontré en chemin quelque avalanche, il n'inventera plus de fusil. »>

Antoinette ne fut plus maîtresse de ses nerfs ; pendant toute la soirée, elle eut l'air trop préoccupé pour que M. Moriaz ne s'en aperçût pas; mais il n'en soupçonna point le motif. Il était profondé-

ment versé dans l'analyse qualitative et quantitative, il s'entendait moins à analyser le cœur de sa fille, a Comme tu es pâle ! lui dit-il. Es-tu souffrante ? Tu t'es refroidie. De grâce, mademoiselle Moiseney, soyez bonne à quelque chose, préparezlui un lait de poule; vous savez que je ne lui permets pas d'être malade. »

Ce ne fut pas le lait de poule de Mlle Moiseney qui rendit des couleurs à Mlle Moriaz. Le lendemain matin, comme elle donnait une leçon de dessin à sa protégée, le comte Abel se fit annoncer. Elle tressaillit, le sang lui monta aux joues, et elle ne put dérober son trouble au regard pénétrant de l'audacieux charmeur. On devinait sans peine qu'il venait de monter où les aigles euxmêmes ne montent pas souvent. Il était hâlé par la glace et par la neige. Il avait exécuté heureusement sa double ascension, dont il fut obligé de faire le récit. En descendant du Morteratsch, il avait été surpris par un orage, et il avait failli ne revoir jamais ni la plaine ni Mlle Moriaz. Il avait dû son salut, disait-il, à l'adresse et à la vaillance de son guide, dont il ne pouvait trop se louer.

Pendant qu'il narrait modestement son exploit, Antoinette avait congédié son écolière. Il parut embarrassé d'un tête-à-tête qu'il avait pourtant cherché. Il se leva en disant : t Je regrette de n'a-

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voir pu revoir M. Moriaz. Je venais lui faire mes adieux, je partirai ce soir. »

Elle prit son courage à deux mains et lui répondit : « Vous avez bien fait de venir, vous avez oublié ici un volume de Shakspeare, que voilà. » Puis, tirant de son carnet un papier : « J'ai encore une autre restitution à vous faire. J'ai eu le chagrin de découvrir que c'est vous qui avez écrit cette lettre. »

A ces mots, elle lui présenta le billet anonyme. Il perdit contenance, et ce fut à son tour de rougir : « Qui vous prouve, demanda t-il, que je sois l'auteur du délit ou du crime?

— Tout mauvais cas est niable, mais ne niez pas. »

Après un instant de silence, il reprit : « Je ne mentirai pas, je ne sais pas mentir. Oui, le coupable, c'est moi. Je le confesse avec douleur, puisque vous vous êtes offensée de mon audace.

— Je n'ai jamais aimé les madrigaux, ni en prose ni en vers, signés ou anonymes, » répliqua-t-elle avec un peu de sécheresse.

Il s'écria : « Vous avez donc pris cette lettre pour un madrigal ? » Puis, l'ayant relue, il la déchira, en jeta les morceaux dans la cheminée et ajouta en souriant : « Il est certain qu'elle n'a pas le sens commun, que celui qui l'a écrite est un fou, et que je n'ai rien à dire pour sa défense. »

SAMUEL BROIIL ET C« 77

Elle croisa ses mains sur sa poitrine, et levant sur lui ses yeux bruns, aussi fiers que doux : « Mais encore ?

— J'arrive à Coire, reprit-il, j'entre dans une église, j'y aperçois une inconnue, je m'oublie à la regarder. Le soir, je la revois, se promenant dans un jardin où on faisait de la musique, et cette musique de harpes et de violons m'a paru délicieuse. Je me disais : « Qu'est ce donc que le cœur de rhomme ? La femme que voici a passé près de moi sans me voir, elle ignore, elle ignorera toujours mon existence, et moi-même je ne sais pas son nom, je veux l'ignorer à jamais; mais je sais qu'elle existe, et j'en suis bien aise, content, presque heureux. Elle sera pour moi l'inconnue, et elle ne pourra pas m'empécher de me souvenir d'elle. Je penserai quelquefois à l'inconnue de Coire. »

— Fort bien, dit-elle, mais cela n'explique pas le billet.

— Nous y voilà, continua-t-il. J'étais assis dans un taillis, au bord d'un chemin. J'avais du noir, un ennui profond; il y a des moments où la vie me pèse comme un fardeau qui gêne. Je pensais à mes espérances trompées, à mes chimères détruites, aux amertumes de ma jeunesse et de mon avenir. Vous avez passé sur le chemin et je me suis dit que la vie a du bon, puisqu'on y peut faire

de pareilles rencontres et revoir ce qu'on avait pris plaisir à voir.

— Et le billet? » dit-elle encore d'un ton rêveur.

Il poursuivit ; a Je ne serai jamais un sage ; la sagesse consiste à ne faire que des actions utiles, et je suis né avec le goût de l'inutile. La veille, je vous avais vue gravir une pente pour cueillir des fleurs; la pente était escarpée, vous ne pûtes arriver jusqu'aux fleurs. J'allai les cueillir pour vous, et en vous envoyant mon bouquet je ne pus résister à la tentation d'y joindre un mot. « Avant de faire pénitence, me disais-je, faisons encore cette folie, ce sera la dernière. » On se flatte toujours que ce sera la dernière. Ce malheureux billet, à peine fut-il sorti de mes mains, je le regrettai ; j'aurais beaucoup donné pour le rçivoir, j'en sentais toute l'inconvenance : je viens d'en faire justice en le déchirant. Ma seule excuse était ma ferme résolution de ne point m'approcher de vous, de ne pas me faire connaître. Le hasard en a disposé autrement, je vous fus présenté, vous savez par qui et comment... J'ai fini par venir ici tous les soirs; mais je me suis révolté contre ma propre faiblesse, je me suis condamné à m'éloigner pendant quelques jours pour rompre une dangereuse habitude, et, grâce à Dieu, j'ai brisé ma chaîne. »

Du bout du pied elle frappa un petit coup sec

SAMUEL BPxOIlL ET C« 79

sur le parquet, et de l'air d'une reine qui fait rentrer dans le devoir un de ses sujets :

0 Faut il vous croire? » lui demanda-t-elle.

Il avait parlé sur un ton moitié sérieux, moitié badin, empreint de cette mélancolie enjouée qui lui était propre. U changea de visage, son regard s'enflamma, il s'écria d'une voix saccadée : « J'ai retrouvé au sommet du Morteratsch ma force et ma volonté, et je ne suis venu ici que pour vous faire mes adieux, pour vous donner l'assurance que vous ne me reverrez jamais.

— Le cas est étrange, lui répliqua-t-elle; mais je vous pardonne, à la condition que vous n'exécuterez point votre menace. Vous avez résolu d'être sage, les sages évitent tous les extrêmes. Vous vous souviendrez que vous avez à Paris des amis. Mon père a beaucoup de relations; si nous pouvons vous servir à quoi que ce soit... »

Il ne lui permit pas d'achever, et il répondit fièrement : « Je vous remercie de tout mon cœur, j'ai juré de ne jamais rien devoir qu'à moi-même.

— Soit, reprit-elle, vous viendrez nous voir pour nous faire plaisir. Dans un mois, nous serons à Cormeilles. »

Il secoua la tête en signe de refus. Elle le regarda fixement et lui dit : « Je le veux. »

Ce regard, ce mot, firent monter au cerveau du comte Abel une telle bouffée de joie et d'espérance

80 SAMUEL BROHL ET Gt^

qu'il pensa se trahir. Il fut sur le point de se laisser tomber aux genoux de Mlle Moriaz, ce qui assurément aurait tout gâté; mais il maîtrisa son émotion, s'inclina gravement en baissant les yeux. Elle-même reprit aussitôt sa voix et son visage accoutumés pour le questionner sur son itinéraire. Il lui répondit qu'il se proposait de faire route par Soleure et de s'y arrêter un jour pour visiter dans la Gurzelengasse la maison où mourut le plus grand des Polonais, Kosciusko. Il rêvait depuis longtemps de faire ce pèlerinage. Il ajouta : « Encore une action inutile. Quand donc me corrigerai-je ?

— Ne vous corrigez pas trop , » lui dit-elle en souriant. Et là-dessus il se retira.

M. Moriaz rentra à l'hôtel vers midi; son guide étant occupé ailleurs, il n'avait fait qu'une courte promenade. Après le déjeuner, sa fille lui proposa de descendre avec elle au bord du lac. Ils en firent le tour, ce qui n'est pas une affaire; cette jolie pièce d'eau, qu'on accuse faussement de ressembler à un bassin à barbe, n'a guère qu'un kilomètre et demi de long. Quand le père et la fille furent arrivés à l'entrée du bois que traversent les piétons pour se rendre à Pontresina, ils s'assirent dans l'herbe, au pied d'un mélèze Ils restèrent quelque temps silencieux. Antoinette regardait des vaches qui paissaient et promenait le bout de son ombrelle

SAAÎURL BROHL ET G«« 8!

sur les feuilles glabres et luisaates d'une gentiane jaune. M. Moriaz ne s'occupait ni des vaches ni de la gentiane, il pensait à M. Camille Langis, il se faisait des reproches à son endroit : il ne lui avait pas écrit, n'ayant rien de satisfaisant à lui mander. Il croyait voir ce malheureux se morfondant à l'hôtel du Steinbock. Passer quinze jours à Goire est un supplice auquel les constitutions les plus robustes ont peine à résister, et c'est un autre supplice que d'attendre soir et matin une lettre qui n'arrive pas. M. Moriaz résolut de rouvrir les hostilités, de livrer un nouvel assaut à la place imprenable. Il cherchait dans sa tête un exorde et sa première phrase. Il venait de les trouver quand tout à coup Antoinette lui dit d'une voix basse, émue, mais distincte : « J'ai une question à vous faire. Que penseriez- vous, si j'épousais un jour M. Abel Larinski ? »

M. Moriaz fit un haut-le-corps, et sa canne, lui échappant de la main, roula au bas du talus. Il regarda sa fille et lui dit : « Je te prie, répète-moi ce que tu viens de me dire. Je crains d'avoir mal entendu. »

Elle reprit d'une voix plus ferme : « Je suis curieuse de savoir ce que vous penseriez si j'épousais un jour ou l'autre le comte Larinski. »

Il demeura confondu, atterré. II n'avait jamais prévu qu'un pareil accident pût se produire, ni

soupçonné qu il pût se passer quelque chose entre M. Larinski et sa fille. De toutes les idées qui ne pouvaient pas lui venir, celle-là lui paraissait la moins admissible, la plus invraisemblable et la plus saugrenue. Après un long silence, il dit à Antoinette : « Tu veux m'effrayer, ce n'est pas sérieux.

— M. Larinski vous déplaît? lui demanda-t-elle.

— Certes non, il ne me déplaît pas. Il a de bonnes manières, il parle bien, et l'autre jour il a eu, j'en conviens, une façon tout à fait gracieuse de venir me cueillir sur mon rocher où sans lui je serais encore. Je lui en tiens compte ; mais de là à lui donner ma fille, il y a de la marge. Qu'il me demande une médaille de sauvetage, il l'aura.

— Parlons sérieusement, dit-elle. Quelles objections avez -vous à faire?

— D'abord M. Larinski est un étranger, et je me défie des étrangers. Ensuite je le connais fort peu, je réclame un supplément d'instruction. Enfin je confesse que l'état de ses affaires...

— Ah ! voilà le grand mot lâché, interrompitelle. Il est pauvre, c'est son crime, qu'il n'a point déguisé. Comme nous pensons différemment ! J'ai quelque fortune; le seul avantage que j'y vois, c'est qu'elle me permet d'épouser un homme que j'estime, quoiqu'il soit pauvre.

— Et peut-être un peu pour cela, interrompit à

SAMUEL BROIIL ET O» 83

son tour M. Moriaz. Voyons, je t'en supplie, permets à mon misérable bon sens de t'expliquer ses inquiétudes. M. Larinski nous a raconté son histoire. Là! franchement, ne trouves-tu pas que c'est un peu celle... comment dirai-je... d'un aventurier? Ce mot te révolte, je le retire bien vite; mais conviens que ce Polonais appartient à la famille... des ambulants.

— Ou des héros, répliqua- 1- elle.

— Soit, des héros ambulants. Je veux aux héros tout le bien possible, quoique je n'aie pas encore nettement découvert à quoi ils servent. En tout cas, il ne m'est pas prouvé qu'ils soient les hommes les plus aptes du monde à faire le bonheur d'une femme, et j'entends que ma fille soit heureuse.

— Vous n'êtes pas convaincu comme moi que M. Larinski a un esprit supérieur et un cœur d'or?

— Un cœur d'or 1 je ne demande qu'à le croire, je n'ai pas de raison d'en douter; mais beaucoup de gens très-habiles se laissent prendre à la bijouterie en faux. Eh ! bon Dieu, si tu étais plus versée en chimie, tu saurais combien il est aisé de fabriquer un faux bijou. Autrefois, après avoir décapé la pièce à dorer, on y appliquait un amalgame d'or. Aujourd'hui on plonge le bijou de cuivre ou de laiton dans une dissolution de perchlorure d'or et de bicarbonate de potasse; en moins "d'une minute, le tour est joué. Cela s'appelle la dorure au trempé;

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On peut employer aussi le galvanisme... Mais admettons que le cœur de M. Larinski soit en or vrai. Dans l'or le plus vrai, il y a toujours de l'alliage, et il faut recourir à la coupelle. Sais-tu ce que c'est qu'une coupelle? Une petite capsule à parois poreuses, qui a la propriété de se laisser imbiber par les oxydes en fusion et de retenir les métaux fondus. Quel est dans le cœur de M. Larinski la proportion du minerai de plomb et de l'or? Nous n'en savons rien, ni toi ni moi. »

Elle ne l'écoutait plus ; son menton dans sa main, elle laissait ses regards vaguer dans la clairière. Il lui toucha légèrement le bras pour la réveiller, et lui dit : « C'en est donc fait? tu l'aimes?

~ Pourquoi voulez-vous me le faire dire? répondit-elle en rougissant.

— Et il s'est déclaré? il a osé...

— Il n'a rien osé du tout. Ah ! que vous le connaissez peu ! Si vous m'offriez à lui, sa fierté dirait non, et il faudrait que je me misse à ses genoux pour avoir raison de son refus.

— Déclarons tout de suite que c'est un homme unique, miraculeux, qu'il n'y a pas deux Polonais comme celui-là; le moule en a été brisé... Et cependant tu es sûre qu'il t'aime ? »

Elle répondit par un signe de tête. « Je dois confesser, reprit-il, que la passion, ce qu'on appelle la grande passion, est pour moi lettre close, le

SAMUEL BROnL ET C«« 85

mystère des mystères ; j'ignore complètement en quoi et comment c'est fait. Cela ne m'a pas empêché de me marier et de faire un choix qui m'a rendu fort heureux. Ta méthode est différente, et je dois croire que tu cèdes à un irrésistible entraînement. Il me semble pourtant qu'on peut toujours résister. Tu as de la volonté, du caractère... »

Elle l'interrompit en murmurant : « Ou lui, ou personne.

— Oh ! si nous en sommes là, poursuivit-il, tu es majeure, tu es maîtresse de tes actions, il ne me reste plus qu'à me soumettre. Toutefois il t'en coûterait, j'aime à le croire, de faire un mariage qui me déplût.

— En doutez-vous ? Je suis prête à ne pas me marier.

— Mauvaise solution ! Elle est pire que l'autre. Transigeons. L'absolu n'est à sa place que dans la science. Il est absolument vrai que le borax est un sel formé par la combinaison de lacide borique et de la soude. Hors de là, il faut s'en tenir aux transactions... Cet heureux homme se doute-t-il des sentiments qu'il t'inspire?

— Je vous dis que vous ne le connaissez pas. Le prenez-vous pour un fat? Quand il est venu ce matin pour nous annoncer son départ, son intention très-arrêtée était de nous faire d'éternels adieux et de ne jamais me revoir.

83 SAMUEL BROIIL ET O^

— L'excellente idée quil avait là ! s'écria en soupirant M. Moriaz. Malheureusement tu lui as représenté qu'on peut aller en deux heures de Paris à Cormeilles.

— J'ai eu de la peine à le lui persuader.

— Enfin la situation est entière, rien n'est encore perdu. Tu sais, ma chère, que mon médecin m'a recommandé de ménager les transitions, de ne pas passer brusquement de l'air vif de l'Engadine à l'air mou de la plaine En quittant Saint- Moritz, nous descendrons à 500 mètres plus bas, et nous resterons trois semaines à Ghurwalden, et partant, nous ne serons à Paris que dans un mois. Tu emploieras ce mois à rasseoir un peu ton imagination. On se monte facilement la tête dans ces trous de montagnes, sans compter que la vie d'hôtel est fastidieuse. Dès le lendemain de notre arrivée, tu avais pris en grippe le papier de notre petit salon, un papier à carreaux fort bête, j'en conviens. Dans chaque carreau, une grive qui tend le cou pour becqueter une groseille. Deux cents grives et deux cents groseilles, c'est ennuyeux à mourir. Tout à coup survient un Polonais...

— Il n'y a pas de grives qui tiennent, repartit elle en souriant. Dans un mois, je vous dirai comme aujourd'hui : Ou lui, ou personne, et vous choisirez.

— Ne répète pas ta formule, je t'en conjure.

SAMUlîL BROHL ET C'« 87

Les pîMlis pris sont le cachot de la volonté, elle n 011 [)eut plus sortir. Promets moi de réfléchir, c'est une si bonne chose que la réflexion... Ceci encore : m'accordes-tu d'avance ce que je vais te demander?

— C'est accordé.

— Tu as une marraine...

— Ah I nous y voilà, dit-elle.

— Tu ne peux nier que Mme de Lorcy ne soit une femme du monde, une femme de bon sens, une femme d'expérience, qui s'intéresse beaucoup à ton bonheur...

— Et qui a décidé de temps immémorial que je ne pouvais être heureuse qu'à la condition d'épouser son neveu, M. Camille Langis.

— Bien, j'admets qu'elle sera partiale. Ce n'est pas une raison pour ne pas lui envoyer notre Polonais. Elle l'examinera, elle nous en dira son sentiment, ce sera un élément de plus dans la discussion.

— Eh ! je l'entends d'ici. Cette femme de bon sens et d'expérience est incapable de reconnaître quelque mérite à un homme assez impertinent pour se faire aimer de Mlle Moriaz, sans avoir au moins cinquante mille livres de rente à lui offrir.

— Qu'importe? nous la laisserons dire, nous n'interrogeons pas un oracle ; mais elle se connait en fausse bijouterie. Si elle venait à découvrir...

— Je lui demanderais des preuves, interrompitelle vivement.

— Et si elle t'en fournissait?... »

Elle se tut un instant, puis elle dit : « Soit, faites tout ce qu'il vous plaira. »

A ces mots, ils rompirent l'entretien, se levèrent et reprirent le chemin de Saint-Moritz , où M. Moriaz fut à peine arrivé, qu'il monta en voiture pour se rendre à Gellerina, muni d'un carton que lui avait remis Antoinette. Il trouva M, Larinski occupé à boucler ses malles, et attendant le courrier qui fait le trajet de Samaden à Goire par le col du Julier.

M. Moriaz lui témoigna son regret d'avoir manqué sa visite, et lui demanda s'il consentait à se charger d'une commission de sa fille, qui désirait envoyer à sa marraine, Mme de Lorcy, un croquis de Saint-Moritz.

« De grand cœur, répondit froidement le comte Abel, et il promit qu'aussitôt arrivé à Paris, il expédierait le carton à Maisons-Laffitte.

— Faites mieux, reprit M. Moriaz, et poussez l'obligeance jusqu'au bout en le portant vous-même à son adresse. Mme de Lorcy est une aimable femme, qui sera charmée de faire votre connaissance et d'avoir par vous de nos nouvelles. »

Le comte s'inclina d'un air soumis. Il y avait si peu d'empressement dans sa soumission que

SAMUEL unOUL RT O» . 89

M. Moriaz se demanda si sa fille n'avait pas rêvé, si M. Larinski était aussi épris d'elle qu'elle voulait bien le dire. Il n'avait pas lu la lettre anonyme, qu'Antoinette n'avait eu garde de lui communiquer.

Il regagnait Saint- Moritz, quand il rattrapa à mi-chemin un piéton, qui, perdu dans ses pensées, ne s'avisa pas de le regarder et de le reconnaître, M. Moriaz ordonna à son cocher d'arrêter, sauta à terre , s'approcha du voyageur, qu'il saisit par les deux épaules en lui disant :

a Encore toi ! toujours toi! On ne peut faire un pas dans les Grisons sans te rencontrer. Je te demanderai comme à Goire : D'où sors -tu?

— Vous aviez donc pensé que j'y resterais à perpétuité? lui répondit M. Camille Langis d'un ton de reproche. Vous n'avez pas tenu votre parole, vous m'avez oublié, vous ne m'avez pas écrit. Je me suis lassé d'attendre, et me voici.

— Et où vas-tu?

— A l'hôtel Badrutt, pour plaider moi-môme ma cause, puisque mon avocat me fait défaut.

— Ah 1 tu prends bien ton temps , et tu as vraiment le génie de l'à-propos. Va, cours, plaide, gémis, pleure, supplie, tu seras bien reçu, tu m'en donneras des nouvelles.

— Qu'est-ce à dire? répondit Camille , et que s'est-il passé? Avez- vous parlé et vous a-t-on fermé la bouche ?

90 SAMUF.L BROHL ET C«

— Point; on m'écoutait, sans enthousiasme, il est vrai, mais avec attention , avec déférence, quand tout à coup... Que veux-tu, mon pauvre ami ? Ce triste monde est plein d'accidents et de Polonais. »

M. Langis le regardait d'un air interdit , comme pour lui demander une explication. M. Moriaz reprit : « Rends-toi donc justice. Eh ! que diable, tu es le plus honnête garçon de la terre, j'en conviens; tu es un homme charmant et un ingénieur du premier mérite. Par malheur il n'y a aucun mystère de sang et de larmes dans ton existence, tu es tout simple, tout rond, tout uni , transparent comme un cristal; bref, tu n'es pas un inconnu. As- tu une mère romantique, délicate et blonde, et portes-tu toujours son portrait sur ton cœur? astu des yeux verts à double fond ? as-tu des aventures à conter? as-tu vu la Californie? as-tu balayé les rues de San-Francisco? as -tu échangé des balles avec les Cosaques ? t'es-tu fait tuer dans trois combats et dans dix escarmouches ? tu n'as pas même pensé à mourir une fois. As tu essayé de tous les métiers sans réussir dans aucun? as-tu inventé un de ces fusils qui éclatent? et surtout es-tu gueux comme un rat?... Eh quoi! tu ne possèdes aucun de ces précieux avantages, et tu as le front de me demander la main de ma fille! »

M. Moriaz ternninait son discours, lorsque le

ODurrier de Samaden vint à passer. Le comte Abel, perché sur la banquette de Timpériale, pencha la tête et salua de la main.

d Regarde bien cet homme, dit M. Moriaz à Gau ille, voilà l'ennemi. »

Et au lieu de lui donner le surplus d'informations que réclamait le jeune homme : « Oublie et vat'en, c'est ce que tu as de mieux à faire.

— Vous ne me connaissez pas encore, lui repartit Camille : je suis un de ces entêtés qui brûlent jusqu'à leur dernière cartouche. Je m'attache à vos pas. Oh ! ne craignez rien. Je saurai mentir, tromper Antoinette, lui laisser croire que j'ai renoncé à toutes mes prétentions. Je ne lui ferai qu'une visite d'ami; mais mes yeux ont soif de la voir, et je la verrai. »

Le lendemain matin, l'ennemi débarquait à Coire, d'où il se rendit à Berne. Je ne sais ce qui l'empêcha de faire le crochet par Soleure, comme il en avait témoigné l'intention, pour y payer un tribut d'hommages à la grande mémoire de Kosciuszko. Le fait est que de Berne il gagna directement Lausanne, et qu'à peine arrivé à Lausanne il mit cap sur le casino de Saxon.

Lorsqu'il s'assit devant le tapis vert, il éprouva de violentes palpitations de cœur. Les oreilles lui cornaient ; il avait la tête en feu et une sueur tVuide sur le front. U lançait à droite et à gauche

des regards farouches ; il crut voir dans les yeux du croupier son passé, son avenir, et Mlle Moriaz aussi grande que nature. La fortune le dédommagea des rigueurs qu'elle lui avait témoignées à Milan. Après une nuit pleine de vicissitudes et d'angoisses, quand le jour parut, le comte Abpl avait en poche près de vingt mille francs. C'était assez pour payer ses dettes, qu'il avait à cœur de payer , et pour attendre sans trop d'impatience le moment d'exécuter ses projets.

Il sortit du casino le visage enflammé et radieux; il ressentait une joie qui le disposait à l'attendrissement, et si M. Guldenthal en personne lui était tombé sous la main , il eût été capable de l'embrasser.

JV

QuoiqiiMl n'en eût rien dit à Mlle Moriaz en. lui narrant ses campagnes et ses odyssées, le comte Abel connaissait déjà Paris pour y avoir fait plusieurs séjours de longue haleine. Cela paraîtra peut être invraisemblable. Débarqué tout jeune en Amérique, il n'avait repassé l'Océan que pour aller se battre en Pologne; depuis, il avait habité la Roumanie et Vienne. Où avait-il trouvé le temps de visiter la France? Ce qui est certain, c'est que le boulevard n'était point pour lui un pays nouveau, et qu'il savait les chemins qui conduisent aux endroits où Paris s'amus^. ; mais il ne pensait point à s'amuser. Bien que sa bourse fût pleine, il se proposait de mener une vie austère et retirée. Il trouva un logement à sa convenance dans un hôtel

garni de la rue Mont-Thabor. Ce logement, silué au cinquième, était agréable, mais modeste ; il se composait de deux pièces, qui avaient vue sur les marronniers du jardin des Tuileries. La concierge était une bonne femme, dont le comte Abel dès le premier jour sut se gagner la bienveillance. Il estimait que dans les affaires de ce monde il est utile d'avoir pour soi et sa conscience et sa concierge.

Après s'être installé dans sa mansarde, son premier soin fut d'écrire à M. Moses Guldenthal. Il lui mandait qu'il était prêt à lui rembourser l'intérêt et le capital , et il le chargeait d'acquitter quelques dettes criardes qu'il avait laissées à Vienne; il le priait aussi de lui renvoyer son bracelet, dont il espérait tirer parti. Il éprouva un véritable soulagement en pensant qu'il ne devait plus rien à personne, que sa situation était nette et limpide. Quand on est fier, on aime à se libérer, et quand on est habile, on prévoit toutes les conjonctures possibles. Son second soin fut de se rendre au passage de l'Opéra et d'y acheter un bouquet de soixante francs, qu'il porta au n» 27 de la rué Mouffetard; il avait une de ces mémoires qui gardent tout et qui n'ont point de fuites. Ce bouquet, le plus beau que Mlle Galet eût jamais reçu, lui fit ouvrir de grands yeux. Elle ne sut à qui s'en prendre, le modeste donateur s' étant dérobé aux effu-

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sions de sa gratitude en ne se faisant point connaître. Elle supposa que c'était un envoi de Mlle Moriaz, et comme elle avait du style, elle lui écrivit une lettre de quatre pages pour la remercier.

Le comte Abel n'avait point oublié qu'il s'était chargé d'une commission de Mlle Moriaz. Quelques jours après son arrivée, il résolut de se rendre à Maisons, mais en prenant le chemin de l'école; il désirait voir en passant Cormeilles et une villa qui l'intéressait particulièrement. Il partit par le chemin de fer d'Argenteuil, descendit à Sannois, gravit cette jolie butte qui commande les plus beaux points de vue, et s'arrêta à l'auberge du moulin de Trouillet pour y déjeuner. La matinée était charmante; on était à la mi-août, et on sentait déjà lés approches de l'automne, qui embellit tout. Le ciel était tacheté de petits nuages gris; une légère vapeur argentée enveloppait la croupe des col? Unes; la Seine apparaissait à deux endroits, miroitant au soleil. Abel déjeuna en plein air; tout eh mangeant, il contemplait ce grand ciel et cette grande plaine maraîchère étendue à ses. pieds^ couverte de légumes , de vignes et d'asperges, auxquels se mêlent quelques arbres fruitiers. Les coteaux boisés qui la bordent lui font un cadra admirable. De l'humeur dont il était, le comta Larinski était charmé de ce paysage à la fois grandiose et doux. Tour à tour il se demandait ce que:

peut rapporter un plant d'asperges aux portes de Paris, et après avoir fini son calcul, il promenait des yeux de poète sur les bruyères, sur les genêts qui l'entouraient. Il décida que la butte de Sannois est une plus belle chose que le Roseg, et c'est une opinion qui peut se soutenir : il n'est pas besoin pour cela d'être amoureux de Mlle Moriaz.

Après avoir bien déjeuné, il se remit en route, en suivant la crête du coteau et à travers bois. Comme il approchait de Cormeilles, il aperçut de loin, par-dessus un taillis de chênes, les murs blancs d'une jolie villa. Le cœur lui battit plus vite, et, par une sorte de divination, il se dit : Ce doit être là. Il s'informa, il ne s'était pas trompé. Cinq minutes plus tard, il arrivait devant une grille, au travers de laquelle on apercevait une verte pelouse. A l'entrée de la loge du portier, était assise une femme qui tricotait.

a Pourriez-vous m'indiquer où demeure M. Moriaz? lui demanda le comte Larinski.

— C'est ici, monsieur, répondit-elle ; mais M. Moriaz est absent, il ne sera de retour que dans un mois. » Elle ajouta gracieusement : a Si monsieur vient de loin, peut-être sera-t-il bien*aise de se reposer un moment sur la terrasse. La vue est belle. »

Cet accueil hospitalier lui parut de bon augure; si raisonnable qu'il fût, il croyait aux pressenti-

ments et aux pronostics. Il entra sans se faire prier. Quand il eut contourné la pelouse, il se trouva en face de deux corps de logis, séparés par un massif de verdure. A droite, un vieux pavillon, consacré de toute antiquité au laboratoire, aux collections et à la bibliothèque de M. Moriaz. A gauche, une maison neuve de deux étages, moitié pierre, moitié brique, bâtie dans un goût élégant, mais discret, sans enjolivures, sans prétentions, et flanquée d'une tourelle habillée de lierre et de clématite, qui servait de colombier. Cette maison, qui n'était pas un palais, respirait le bien-être, le confort, le bonheur. En la regardant, on était tenté de se dire : On doit être bien ici. Ce fut à peu près ce que se dit le comte Abel; peu s'en fallut qu'il ne s'écriât : a Dieu! que je serai bien ici! » L'endroit, la terrasse, le jardin, tout lui plaisait infiniment. Il lui parut qu'on y respirait un air frais et délicieux, qui réjouissait ses poumons; il lui parut aussi que l'herbe des talus était plus verte que toutes les herbes qu'il avait vues jusqu'à ce jour, que les fleurs des plates-bandes, soigneusement entretenues, exhalaient un parfum tout particulier. Il avisa une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée. Il s'approcha. La pièce où plongea son regard, pleine de bibelots, de colifichets d'un choix exquis, était le cabinet d'étude de Mlle Moriaz. Il y avait dans l'aspect de ce petit sanctuaire tendu de soie

blanche et aussi élégant que la divinité qui en faisait sa résidence favorite, quelque chose de pur, de chaste, de virginal. Il ouvrait ses fenêtres à la fraîcheur du vent, au parfum des fleurs; mais il semblait que rien de grossier, rien de suspect n'y pût pénétrer, que l'entrée en fût interdite à tous les êtres malfaisants ou douteux, qui ont une souillure secrète à cacher, à tous ces passants de la vie qui ont couru les grands chemins et qui en rapportent la boue à la semelle de leurs souliers. Chose étrange, le comte Abel éprouva un accès de timidité ou d'embarras. Il se sentit indiscret, il détourna les yeux et s'éloigna.

Cette impression se dissipa bientôt. Il reprit toute son assurance et fit deux fois le tour de la terrasse, foulant le gravier d'un pas vainqueur, lui faisant sentir toute la pesanteur de son pied. Il finit par s'asseoir sur un banc; il avait l'attitude nonchalante d'un homme qui est chez lui. Cinq ou six pigeons roucoulaient et ramageaient sur le rebord du toit ; il comprit sans peine qu'ils parlaient de lui et qu'ils disaient : Le voilà, nous l'attendions. Une belle chatte angora, au fin museau, aux poils soyeux, blancs comme neige, à la queue touffue, relevée en panache, sortit d'un bosquet et vint à lui. Elle l'examina un instant d'un œil curieux, se frôla contre le banc, puis coquettement elle se coucha aux pieds de l'intrus. Il la care^-^a

en lui disant : « Tu es gracieuse et blanche coninne ta maîtresse, et en bête intelligente, tu as compris, rna chère, que je viens d'auprès d'elle. Veux-tu que je te révèle son secret? Elle aime le comte Abel Larinski. »

A ces mots, il se leva et partit, après avoir remercié la concierge, qui eût été fort étonnée s'il lui avait fait part des réflexions auxquelles il venait de se livrer.

Il fit quelques pas sur la grande route; puis, trouvant à main droite un chemin qui menait à Cormeilles, il le prit, et bientôt il le quitta pour s'enfoncer dans un sentier qui serpentait sous bois. Il s'éloignait à regret d'un endroit où tout parlait vivement à son cœur et encore plus à son imagination. Il s'assit sur le gazon, au milieu d'un taillis de chênes ; autour de lui s'étendait une bruyère fleurie. Par une ouverture du taillis, il apercevait Saint- Germain, sa forêt, la Seine ensoleillée, sur laquelle les deux ponts de Maisons - Laffitte dessinaient leurs arches. Par une autre ouverture il entrevoyait à sa gauche les fiers bastions du Mont-Valérien, et, dans le lointain, Paris, l'arc de l'Étoile, le dôme doré des Invahdes et des fumées d'usines qui s'élevaient lentement dans les airs, et tour à tour s'y tenaient droites et immobiles ou s'évanouissaient balayées par le vent.

L^ lieu était retiré, solitaire, fort tranquille. Nul

autre bruit que le chant d'une alouette, auquel se mêlait par intervalles le piaulement mélancolique d'un paon. Abel Larinski fut saisi d'une mystérieuse émotion, il sentait une langueur voluptueuse couler dans ses veines. 11 regardait les fumées de Paris, il y voyait flotter une ligure étliérée, qui se dérobait à moitié dans l'ombre d'un capuchon rouge. Cette figure lui souriait, et ce sourire lui promettait toutes les délices de la terre de Canaan.

Il détourna les yeux, les ferma à demi, et une autre figure lui apparut, bien différente à la vérité. C'était celle d'un homme qu'il connaissait intimement, d'un homme qu'il aimait beaucoup. Il mit sa tête dans ses mains et demeura longtemps comme pétrifié. En vain l'alouette s'égosillait, en vain le paon gémissait, Abel Larinski ne les entendait plus. Il pensait à Samuel Brohl, il repassait dans son esprit toute l'histoire de ce Samuel, qui n'avait jamais eu de secrets pour lui. Cette histoire était aussi triste que celle d'Abel Larinski, mais elle était beaucoup moins brillante, beaucoup moins héroïque. Samuel Brohl ne se piquait point d'être un patriote ni un paladin; il n'avait pas eu pour mère une noble femme au soiirire d'ange, et jamais la pensée ne lui était venue de se battre pour quelque chose ou pour quelqu'un. Il n'était pas Polonais, quoiqu'il fût né dans une province polonaise de l'empire d'Autriche. Son père était un Juif

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d'origine germanique, comme l'indiquait son nom, qui signifie en allemand un lieu où Ton s'embourbe, un marais, un marécage ou quelque chose d'approchant, et il tenait un cabaret dans une méchante bourgade près de la frontière orientale de la Gallicie, — triste bourgade, triste cabaret, triste cabaretier. Bien qu'il se donnât beaucoup de peine pour vendre à son prochain de l'eau-de-vie frelatée et pour guetter les occasions de lui prêter de l'argent au denier cinq, cela lui servait de peu; il y avait en lui du lièvre, et on profitait de ses effarements pour lui faire rendre gorge. Son catéchisme se composait de trois points : il tenait pour constant que l'art de bien mentir, l'art de bien voler, l'art de recevoir un soufflet en plein visage sans avoir l'air de s'en apercevoir, étaient, d'entre tous, les arts les plus utiles à la vie humaine; mais, de ces trois exercices, le dernier était le seul qu'il pratiquât avec talent. Il avait toutes les bonnes intentions, l'inteUigence lui manquait; ce fripon fieffé n'était qu'un friponneau, qui se laissait duper comme un niais.

Abel Larinski se transporta par la pensée dans le cabaret où s'était écoulée la première jeunesse de Samuel Brohl, et qu'il connaissait lui-même aussi bien que s'il y avait vécu. Il crut revoir ce taudis enfumé, qui sentait l'ail et la chandelle, des buveurs assis autour d'une table longue, d'autres

couchés dessous, des murailles humides et suintantes, un plancher raboteux et maculé. Il se ressouvint d'un panneau de boiserie contre lequel, au fort d'une dispute, était venue s'abattre une bouteille; il y était resté une grande tache de vin, qui ressemblait à un visage. Il se ressouvint aussi du cabaretier, de ce petit homme à la barbe rousse et sale, à l'air chafouin, à la fois impudent et timide. Il le voyait aller, venir, tourner, virer, et tout à coup s'arrêter pour relever le bord de son cafetan et s'en frotter la joue. Que lui était-il arrivé? Un débiteur insolvable lui avait craché à la figure ; il s'essuyait en souriant. Ce sourire parut plus effroyable au comte Abel que la grande tache gui ressemblait à un visage.

« On devrait permettre aux enfants de choisir leur père, pensa-t-il. Et pourtant peu s'en fallut que ce pauvre Samuel Brohl ne vécût heureux et content dans le bourbier paternel comme un poisson dans l'eau. Avec un peu d'habitude et de pratique, on finit par se faire à la boue; il y a même des gens qui en mangent et qui la digèrent. Pourquoi Samuel Brohl s'avisa- t-il de lire Shakspeare? Les poètes sont des empoisonneurs. »

Il était arrivé en effet que Samuel avait ramassé on ne sait où un volume tombé de la poche d'un voyageur. C'était la traduction allemande du Marchand de Venisa li la lut et ne la comprit pas ; il

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la relut et il flnit par la comprendre. Il se fit dans sa tête une effroyable confusion de pensées, il crut qu'il en deviendrait fou. Peu à peu le chaos se débrouilla, la lumière s'y répandit par degrés. Il semblait à Samuel Brohl qu'il avait eu une taie sur les yeux, qu'on venait de l'opérer. Il voyait des choses qu'il n'avait jamais vues, et il éprouvait une joie mêlée d'épouvante. Il apprit par cœur le Marchand de Venise, Il s'enfermait dans un grenier pour s'écrier avec Shylock : « Est-ce qu'un Juif n'a pas des yeux, des mains,' un cœur, des tendresses et des passions? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez^ ne rions-nous pas? si vous nous empoisonnez, ne mourrons-nous pas? si vous nous outragez, ne nous vengerons-nous pas? » Il répétait aussi avec Lorenzo: c Regarde le ciel, Jessica; il n'est pas jusqu'au plus petit de ces globes que tu contemples, qui, par ses mouvements, ne produise une harmonie angélique, laquelle s'accorde avec les voix des chérubins aux yeux éternellement jeunes. Les âmes immortelles portent en elles-mêmes une semblable musique ; mais aussi longtemps que ce vêtement de boue, fait pour tomber, l'emprisonne grossièrement entre ses cloisons, nous ne pouvons r entendre. » Samuel se relevait quelquefois la nuit pour regarder le ciel, et il croyait entendre la voix des chérubins aux yeux éternellement jeunes. Il

rêvait d'un monde où l'on rencontrait des Jessica et des Porcia, d'un monde où les Juifs étaient fiers comme Shylock, insolents comme Shylock, vindicatifs comme Shylock, et comme Shylock se vengeaient de leurs ennemis en leur mangeant le cœur. Il rêvait aussi, ce pauvre fou, qu'il y avait en lui, dans la tête ou dans la poitrine de Samuel Brohl, une âme immortelle, et que cette âme faisait de la musique, mais qu'il ne pouvait l'entendre, parce que la boue dont elle était vêtue était trop épaisse et trop grossière. Alors il éprouvait un mouvement d'horreur pour la Gallicie, pour ses cabarets, pour ses cabaretiers et pour Samuel Brohl lui-même. Un vieux maître d'école , qui possédait un clavecin, lui apprit à en jouer, et, croyant bien faire, lui prêta des livres. Un jour, Samuel exprima modestement à son père le désir qui lui était venu de s'en aller au gymnase de Lemberg pour s'y instruire de toute sorte de choses qu'il lui semblait bon de connaître. Ce fut dans cette circonstance qu'il reçut de la main paternelle un grand soufflet qui lui fit voir toutes les étoiles du ciel en plein midi. Le vieux Jérémias Brohl avait pris en détestation son fils Samuel Brohl, parce qu'il croyait démêler dans ses yeux quelque chose qui semblait dire que Samuel Brohl méprisait son père.

« Le pauvre diable ! murmura le comte Abel en

ramassant un caillou et le faisant sauter dans sa main. La destinée lui devait une compensation, elle lui a tenu rigueur jusqu'au bout. Il est tombé de fièvre en chaud mal, il a échangé sa servitude contre un esclavage plus dur encore. Quand il sortit du pays d'Egypte, il crut apercevoir les palmiers de la terre promise. Hélas ! il ne tarda guère à regretter l'Egypte et Pharaon... Pourquoi cette femme n'était -elle pas Porcia? pourquoi cette femme n'était-elle ni belle ni jeune? » Et il ajouta : « Vieille fée, tu Tas bien fait souffrir! »

Il parut au comte Larinski que cette femme, cette fée qui avait tant fait souffrir Samuel Brohl, était là, devant lui, et qu'elle le regardait de haut en bas, comme une fée, vieille ou jeune, peut regarder un vermisseau. Elle avait aux lèvres un sourire impérieux et méprisant, un sourire de tsarine; ainsi souriait Catherine II, quand elle n'était pas contente de Potemkin et qu'elle se disait : « Je l'ai fait ce qu'il est, et demain je peux le défaire. » Oui, c'est elle, c'est bien elle, pensait le comte Larinski. Je n'en peux pas douter. Je l'ai revue, il y a cinq semaines, dans la Vallée-du-Diable ; elle m'a fait peur.

Cette femme, qui avait retiré Samuel Brohl de la terre d'Egypte et qui avait eu pour lui des bontés infinies, était une princesse russe. Elle possédait une terre en Podolie, et le hasard voulut qu'un

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jour elle passât et s'arrêtât dans la bourgade où croissait le jeune Samuel à l'ombre du tabernacle. Il avait alors seize ans. En dépit de ses guenilles crasseuses, elle fut frappée de sa figure. Elle avait de l'esprit et n'avait point de préjugés. « Quand on l'aura nettoyé, pensa-t-elle, refait, dégorgé en eau courante, quand il aura dépouillé ses impuretés natives, quand il aura vu le monde et commercé avec les honnêtes gens, ce sera vraiment un beau garçon. » Elle le fit causer, et le trouva intelligent; elle aimait les hommes intelligents. Elle le fit chanter, s'assura qu'il avait de la voix ; elle adorait la musique. Elle le questionna, il lui conta ses misères, et pendant qu'il parlait, elle se disait : a Non, je ne me trompe pas, il a de l'avenir, et dans deux ou trois ans il sera superbe. Trois ans ne sont pas une affaire ; les jardiniers qui greffent un sauvageon sont condamnés souvent à de plus longues patiences. » Dès qu'il eut achevé son récit, elle lui dit qu'elle avait besoin d'un secrétaire, qu'elle en avait eu plusieurs, qu'elle s'en était lassée très-vite parce qu'ils n'avaient pas les qualités voulues ; elle lui demanda s'il se sentait la vocation. Il ne lui répondit qu'en lui montrant du doigt son père, qui fumait sa pipe sur le pas de sa porte. L'instant d'après, elle était enfermée tète à tête avec Jérémias Brohl, et ils causaient.

Elle lui proposa d'emblée de lui acheter son fils,

et les bras lui tombèrent d'étonnement, après quoi il se sentit flatté et charmé. Il déclara d'abord que son fils n'était pas à vendre, et ensuite il insinua que, si jamais il le vendait, il le vendrait très-cher; c'était, selon lui, une marchandise de première qualité, un article rare et de haut goût. Il éleva des prétentions ridicules, elle se récria, il affirma qu'il n'en pouvait rien rabattre, qu'il avait son tarif, qu'on achetait toujours chez lui à prix fixe. Ils se disputèrent longtemps, elle fut sur le point de rompre, il transigea et ils finirent par s'entendre. Elle fit venir Samuel et lui dit : « Tu es à moi, mon garçon, je t'ai acheté comptant. Tu tiens le marché pour bon, n'est-ce pas? »

Il fut stupéfait d'apprendre qu'il avait une valeur commerciale, il ne s'en doutait pas. Il aurait bien voulu savoir ce qu'il valait; mais la princesse fut discrète à ce sujet, elle désirait lui laisser croire qu'il lui avait coûté les yeux de la tête. Après avoir réfléchi, il fît ses conditions; il entendait s'appartenir pendant trois ans, qu'il emploierait à étudier, à satisfaire une foule de curiosités qui lui étaient venues. Elle y consentit sans peine, cela faisait son compte; il fallait bien trois ans pour que le fruit fût à point et digne d'être servi sur une table princière. Elle lui donna ses instructions et des conseils, tous marqués au coin d'un esprit supérieur ; elle savait le monde, la politique, la phy-

108 BAMUEL BROHL ET Gi^

siologie, tout ce qui s'apprend et tout ce qui ne s'apprend pas. Ce fut ainsi que Samuel Brohl partit, le gousset bien garni, pour l'université de Prague, qu'il quitta bientôt pour s'établir à Heidelberg, d'où il se rendit à Bonn, puis à Berlin, puis à Paris. Il avait l'humeur inquiète, et ne savait pas ce qu'il se voulait ; mais partout où il allait, il cultivait la double-croche, le bécarre et le bémol : c'était écrit dans son cahier des charges.

La princesse était elle-même une grande voyageuse ; deux ou trois fois l'an, Samuel Brohl recevait sa visite. Elle l'interrogeait, elle l'examinait, elle le palpait, comme on palpe une pêche pour s'assurer si elle sera bientôt mûre. Samuel était fort heureux; il était libre, il jouissait de la vie, il faisait tout ce qui lui plaisait. Une seule chose gâtait son bonheur ; quand il se regardait dans son miroir, il se disait quelquefois : « Voilà la figure d'un homme qui s'est vendu, et la femme qui l'a acheté n'est ni jeune ni belle. » A plusieurs reprises, il forma le projet d'apprendre un métier, pour se mettre en état de rembourser sa dette et de rompre le marché. Il n'en fit rien. Il était à la fois très-ambilieux et très - paresseux. Il aurait voulu parvenir de plein vol, il avait horreur des commencements, des apprentissages. Sa première éducation avait été si négligée que, pour réparer le temps perdu^ il aurait dû se donner beaucoup

de peine. Quelqu'un disait : « Je me défie des gens qui n'ont pas commencé par faire des nez. » Samuel n'avait jamais fait de nez, et on s'en apercevait quand il faisait des fresques. Aussi bien, quoiqu'il eût l'intelligence ouverte et une merveilleuse facilité pour entrer dans la pensée des autres, son fonds était pauvre, il n'avait pas d'idées à lui ni de caractère dans l'esprit. Il possédait une collection de demi-talents ; en musique même, il était incapable d'inventer, et lorsqu'il s'avisait de composer, ses inspirations n'étaient que des réminiscences. II. se rendait justice; il sentait qu'il aurait beau s'intriguer, ses demi-talents ne le porteraient jamais à la première place, et il dédaignait la seconde. Enfin, ce qui lui manqua surtout, ce fut la volonté, qui est tout l'homme. Il était tenté de se jeter à bas de son cheval, qui le menait où il ne voulait pas aller; il s'aperçut qu'il avait les pieds pris et retenus par ses étriers, il n'eut pas la force de se dégager, et il demeura en selle. Ne pouvant être un grand homme, il s'abandonna à sa destinée, qui le condamnait à n'être qu'un drôle. Au jour de l'échéance, il se déclara solvable, et la princesse prit livraison de sa marchandise.

« Oui, les poètes sont des empoisonneurs, pensa le comte Abel Larinski. Si Samuel Brohl n'avait jamais lu le Marchand de Venise, ni Egmont, tragédie en cinq actes, ni les ballades de Schiller,

iiO SAMUEL BROriL ET C»

il se fût résigné à sa nouvelle situation ; il en aurait vu les bons côtés, il aurait mangé et bu paisiblement sa honte, sans éprouver aucun embarras d'estomac ; mais il avait lu les poètes, il lui vint des dégoûts, des nausées, le cœur lui souleva. Il mourait d'envie de s'en aller, et la princesse s'en doutait. Elle le gardait à vue, elle le tenait de court, elle lui payait écu par écu les quartiers de sa maigre pension; elle se disait : Tant qu'il n'aura rien, il ne pourra se sauver. Elle se trompait, il s'est sauvé, et il avait si grand'peur d'être repris que, pendant quelque temps, il s'est caché comme un criminel poursuivi par la gendarmerie. Il croyait toujours avoir cette femme à ses trousses. Ce fut alors que, pour la première fois, il connut la faim, car on mangeait dans la terre d'Egypte. Il vécut d'expédients et maudit les poètes. Un jour, il apprit que son père était mort, il accourut pour recueillir la succession. Il ignorait que depuis deux ans le vieux Jérémias Brohl était tombé dans l'enfance et que ses débiteurs s'étaient moqués de lui en le grugeant. La belle succession! elle se réduisait à deux ou trois chaises boiteuses, à quatre murailles lézardées, qui avaient peine à se tenir debout et à quelques bijoux enfouis dans une cachette que connaissait Samuel. Le vieux Jérémias n'avait pu les revendre au prix qu'il en demandait, et il avait mieux aimé les garder que de les céder au rabais*

SAMUEL BROHL ET 0« 11 î

Il avait des principes, et bien en prit à Samuel à qui ces bijoux furent utiles. Il vendit un collier et se mit en route pour Bucharest, sur la foi d'un quidam, qui Tavait assuré qu'il y ferait fortune. Il y donna des leçons de musique ; ce sot métier lui plaisait peu : il ne pouvait souffrir l'assujettissement, les heures réglées. Ses écoliers l'assommaient, il leur eût volontiers tordu le cou ; ses écolières le traitaient comme un chien, elles ne se doutaient pas qu'il était beau, parce qu'elles le soupçonnaient d'être Juif. Qu'était-il allé faire à Bucharest, dans cette ville où tous les Allemands sont des Juifs, où les Juifs ne sont pas des hommes ? Bien qu'il gagnât un peu d'argent, la mélancolie le prit, et il arriva qu'un jour il pensa sérieusement à se tuer. »

Le comte Abel Larinski se pencha, ramassa une tige de bruyère , s'en chatouilla les lèvres et se prit à rire ; puis, se frappant la poitrine, il dit à demi-voix : « Dieu soit loué , Samuel Brohl n'est pas mort, puisque le voilà! »

Il disait vrai, Samuel Brohl n'était pas mort , et il tenait beaucoup à la vie depuis qu'il avait rencontré dans la cathédrale de Coire Mlle Antoinette Moriaz. C'était Samuel Brohl qui était venu à Gormeilles et qui en cet instant était au milieu d'un . taillis de chênes. Peut-être l'alouette, qu'il avait entendue chanter un quart d'heure auparavant,

l'avait-elle reconnu , car elle ne chantait plus. Le paon- continuait de glapir , et son cri douloureux ressemblait à un avertissement. Oui, l'homme assis dans la bruyère et occupé à se raconter son histoire était bien Samuel Brohl , et la preuve en est qu'il avait ri et que Samuel Brohl riait quelquefois, tandis que le comte Abel Larinski ne riait jamais et qu'au surplus depuis quatre ans il n'était plus de ce monde. Cette seconde raison est peut-être la meilleure.

Celui qu'avec ou sans son agrément nous appellerons désormais Samuel Brohl se reprocha l'accès de gaîté qu'il avait eu, comme il se serait reproché la fausse note qui aurait pu lui échapper en exécutant une sonate de Mozart. Il reprit son air grave et digne pour saluer de la main un fantôme qui venait de lui apparaître. C'était le même qu'il avait Interpellé un soir à l'hôtel du Steinbeck, en le traitant de cerveau fêlé , de visionnaire et même d'imbécile ; mais cette fois il lui fit un accueil plus indulgent et plus gracieux. Il n'avait garde de le rudoyer, il lui voulait du bien, il lui avait des obligations essentielles, et Samuel Brohl n'était pas un ingrat.

« Eh ! oui, mon pauvre ami , me voilà , lui dit-il dans ce muet langage que comprennent les fantômes. J'ai pris ta place et presque ta figure, je joue ton personnage dans la grande foire de ce

monde, et, quoique ton noble corps repose depuis quatre ans à six pieds sous terre, grâce à moi tu vis encore. J*ai toujours eu pour toi la plus sincère admiration. Je te considérais comme un phénomène, comme un prodige. Tu étais le courage , le dévoûment, la générosité même; tu estimais l'honneur plus que tous les gisements aurifères de la Californie, tu détestais toutes les pensées grossières et toutes les actions douteuses ; ta mère t'avait nourri dans toutes les sublimes folies, tu étais un vrai chevalier, un vrai Polonais, le dernier des don Quichotte dans ce siècle de sceptiques , de flibustiers et de courtiers marrons. Béni soit le hasard qui nous lia ! Tu vivais retiré, solitaire , inconnu, dans une misérable masure de l'un des faubourgs de Bucharest. Ainsi va le monde ; tu te cachais, toi qui n'avais rien à cacher ni aux hommes ni à Dieu, toi qui méritais des couronnes. Hélas! le gouvernement russe avait le mauvais goût de ne pas apprécier tes exploits, et tu pouvais craindre qu'il ne réclamât et n'obtînt ton extradition. Dès notre première rencontre, je te plus, tu me pris en amitié : je parlais le polonais et tu aimais la musique. Je devins ton intime, ta seule société, ton confident. Conviens-en, tu m'as dû les derniers bons moments de ta courte existence. Je sus bientôt tes origines, ta jeunesse, tes entreprises et tes malheurs. Tu m'initias aussi à la belle invention

114 SAMUEL BROIIL ET O^

que tu venais de faire, tu m'expliquas par le menu le mécanisme de ton fameux fusil. J'étais intelligent, je comprenais ou je croyais comprendre. Ce fusil, disais-tu, ferait un jour ma fortune, car pour ton compte tu avais renoncé à tout; tu avais une maladie de cœur, tu te savais condamné à une fin prochaine. Mon imagination s'alluma. Sur mes instances, tu te décidas à partir avec moi pour Vienne. Cette expédition te devait être fatale; je ne m'en doutais pas, je te le jure. »

Samuel croisa ses mains sur son genou , puis il reprit : ce Que ma langue s'attache à mon palais, que le sang tarisse dans mes veines , que la moelle de mes os humiliés se dessèche, si jamais j'oublie la reconnaissance que je te dois, Abel Larinski, et la triste bicoque dans laquelle nous passâmes la première nuit de notre voyage! Tu fus pris d'un étoufîement. Tu n'eus que le temps de me réveiller, de m'appeler. J'accourus. Tu me donnas d'une voix mourante tes dernières instructions. Tu me remis les derniers mille florins qui te restaient et qui me furent aussi agréables qu'aurait pu l'être une orange aux naufragés de la Méduse; puis, tu me montras du doigt un coffret, lequel renfermait tes reliques de famille, des lettres, ton journal, tes papiers, et tu me dis : « Détruis tout cela, la Pologne est morte , que personne ne se souvienne que j'ai vécu. » Après quoi , tu rendis le dernier

soupir. Eh bien ! je te le confesse, je t'ai désobéi. Le portrait de ta mère, tes papiers, j'ai tout gardé, et, en annonç&nt ton décès à la police, je lui ai fait croire que l'homme qui était mort s'appelait Samuel Brohl et que le comte Abel Larinski était encore en vie. Que veux-tu? la tentation étai' trop forte. Samuel Brohl avait de fâcheux antécédents, il était mal né et il avait été vendu ; il y avait dans son passé une tare, dont il ne pouvait se nettoyer, et comme il avait eu le malheur de lire les poètes, il lui arrivait quelquefois de se mépriser. Il était bien temps de le mettre à l'ombre, et ma joie fut extrême de le savoir mort et de me sentir vivant. Dès que j'eus réussi à me persuader que j'étais bien le comte Abel Larinski, je fus heureux comme un enfant que ses parents viennent d'habiller de neuf et qui se regarde marcher dans ses habits. Avec ton nom, j'acquérais un beau passé; je m'y promenais avec délices, j'en visitais les coins et les recoins avec autant de curiosité et de plaisir que peut en avoir un pauvre diable à faire le tour d'un parc dont il vient d'hériter. Tu m'as légué tes parents, tes aventures, tes exploits. Quand tu t'es battu pour ton pays, j'y étais ; quand tu as été blessé d'un coup de feu près de Dubno, c'est dans mes chairs qu'a pénétré la balle. De quoi te plains-tu? Entre amis, tout n'est-il pas commun? J'ai quitlé ma peau, je suis entré

dans la tienne, je m'y trouve bien, j'y veux rester. Aujourd'hui, je te ressemble de tout point ; je t'assure que si on nous voyait ensemble, on aurait peine à nous distinguer. Je t'ai pris tes habitudes, tes manières, ton langage , tes airs de tête , ta mélancolique gaîté , ta fierté , tes sentiments , tout , jusqu'à la couleur de tes cheveux , jusqu'à ton écriture. Abel Larinski, je suis devenu toi ; je me trompe, je suis encore plus Polonais , encore plus Larinski que toi-même. »

En ce moment, Samuel Brohl avait un visage singulier , le regard presque fixe. Il n'était plus de ce monde , il s'entretenait avec un esprit ; mais il n'était point effaré , ni solennel , comme Hamlet conversant avec l'ombre de son père. Il traitait familièrement l'ombre du véritable Abel Larinski ; c'est ainsi qu'on traite un associé qui fait avec vous des opérations sous la même raison sociale, et auquel on rend compte de son bilan.

« On a bien raison de dire, mon cher Abel, continua-til, que le principe d'association fait des merveilles; c'est si peu de chose qu'un homme tout seul ! Mais de toutes les associations la plus utile et la plus commode est celle que nous avons faite ensemble. Un vivant et un mort peuvent se rendre de grands services, et ils ne peuvent pas se disputer. Tu dois être content , tu joues le beau rôle, tu as la signature de la maison. Ne reparlons

SAMUEL BHOIIL ET C'« 117

plus de ton fusil; ce fut une fausse spéculation que j'ai eu quelque peine à te pardonner. C'est la faute de ton cerveau fumeux, si nous nous sommes jetés dans cette impasse; mais, grâce au ciel, nous avons retrouvé le droit chemin. Il y a cinq semaines, nous avons rencontré une femme, et quelle femme! Elle a des yeux bruns veloutés, d'où le regard jaillit comme une eau vive et fraîche. Pour louer dignement ses grâces, il ftmdrait emprunter le langage du Cantique des cantiques. Ses lèvres distillent du miel, sa taille est comparable à un palmier, et l'odeur de ses vêtements est comme l'odeur du Liban. Il n'y a point de tache en elle ; c'est un jardin fermé, une source close. Un jour , elle s'écriera comme la Sulamite : « Que mon bien-aimé vienne dans son jardin, et qu'il mange de ses fruits délicieux. » Elle est à nous, mon cher Larinski, mon cher associé ; elle s'est rendue , et nous partageons, toi et moi , l'honneur de cette victoire. Je lui ai montré ma figure , qui ne lui a point déplu, et je lui ai raconté ton histoire , comme tu l'aurais contée toi-même, avec délicatesse, avec simplicité, sans rien ajouter, sans rien omettre. Son cœur s'est ému, son cœur s'est donné. Tu l'épouseras, elle portera ton nom ; mais tu te marieras par procuration, et je serai ton procureur. Je te promets de me considérer toujours comme ton mandataire, ou, pour mieux dire , tu auras la nue propriété,

tl8 SAMUEL BROHL ET C«

j'aurai l'usufruit. Ne crains pas que j'oublie jamais ce que je te dois et la modestie qui convient à mon état. »

A ces mots, il fit un grand geste , comme pour chasser l'ombre qu'il avait évoquée et qui s'enfuit en frémissant de douleur, de honte et d'indignation. Le paon jeta de nouveau un cri, un glapissement lamentable. « Sotte bête! » pensa Samuel Brohl, qui tressaillit.

Il regarda sa montre, s'avisa que l'heure avait marché, qu'on perd son temps avec les esprits. Il se leva précipitamment, s'achemina vers Gormeilles pour gagner de là, par une route sans ombrages, les bords de la Seine et Sartrouville, dont il voyait pointer le clocher. Lorsqu'il fut au bas de la côte, il retourna la tête et il aperçut au sommet de la colline, dans l'intervalle que laissaient entre elles les branches tortues de deux platanes, un mur blanc qui riait dans la verdure, et un peu plus haut le toit pointu du colombier où nichaient les pigeons de Mlle Moriaz. Il n'eut pas besoin de regarder longtemps ce toit pour le reconnaître. Il jeta dans l'air un baiser brûlant; ce baiser s'adressait aux pigeons comme au colombier, à la maison comme à la femme , à la femme comme à la maison. Pour la première fois de sa vie, Samuel Brohl était amoureux ; mais les Samuel Brohl n'ont pas la même façon d'aimer que les Abel Larinski.

Quand ils adorent une femme, si belle que soit la peinture, le cadre, pourvu qu'il soit riche, leur plaît autant que le portrait, et ils entendent posséder leur maîtresse avec toutes ses circonstances, dépendances et appartenances.

Mme de Lorcy était une femme d'environ claquante ans, qui avait de beaux restes. Elle était veuve depuis de longues années, et n'avait jamais songé à convoler. Quoiqu'elle eût été heureuse en ménage, elle estimait que la liberté est le premier des biens ; elle faisait de la sienne un usage irréprochable. Elle avait de la tête, se connaissait en chiffres encore plus qu'en chiffons, et administrait elle-même sa fortune, qui n'était pas une bagatelle. Aimant à bien employer ses heures, elle savait en trouver pour s'occuper des affaires des autres. Elle avait de la vocation pour le métier d'avocat consultant. En général ses conseils étaient sensés, judicieux, on ne pouvait mieux faire que de les suivre; sa clientèle se plaignait seulement qu'elle fût tout

8 AMUEL BROnL ET O» 121

d'une pièce, qu'elle rendit ses sentences avec trop peu de ménagements, sans souflrir qu'on en appelât. Elle était bonne, charitable, mais l'onction lui faisait défaut, et elle n'était pas tendre pour les illusions de son prochain. Un poète allemand, en distribuant ses vœux de nouvelle année, souhaitait aux riches un peu de cœur, aux pauvres un morceau de pain, aux femmes les plus belles robes, aux hommes un peu de patience, aux sots un peu de raison et aux gens raisonnables un peu de poésie. Mme de Lorcy avait du cœur, de belles robes et beaucoup de raison ; mais sa raison manquait un peu de poésie, et les poètes à qui elle donnait des conseils avaient besoin de beaucoup de patience pour l'écouter jusqu'au bout. Ceux qui se permettaient de mépriser ses avis et de se rendre heureux à leur façon encouraient à jamais sa disgrâce ; elle leur soutenait obstinément que leur prétendu bonheur n'était que mensonge, qu'ils s'étaient attaché une pierre au cou, que dans le fond du cœur, sans en avoir l'air, ils se repentaient cruellement, et elle ajoutait : « Ce n'est pas ma faute, je vous lavais bien dit, vous n'avez pas voulu me croire. »

Mme de Lorcy portait une affection presque maternelle à son neveu, M. Camille Langis; confidente de ses amours, elle lui avait promis de lui faire épouser Mlle Antoinette Moriaz. Sans doute il était

un peu jeune; mais elle avait décidé que la question d'âge n'était pas une affaire, et que pour tout le reste il y avait convenance absolue entre les parties. M. Langis avait balancé quelque temps à se déclarer ; il disait à Mme de Lorcy : « Si elle me refuse, je ne pourrai plus la voir, et tant que je la vois, je ne suis qu'à demi malheureux. y> C'était Mme de Lorcy qui lui avait mis l'épée à la main et l'avait contraint d'ouvrir la campagne où elle devait lui servir de second. Cette campagne n'avait pas été heureuse. Vivement froissée du refus de Mlle Moriaz, qu'elle avait en vain circonvenue, entreprise, sollicitée, elle fut sur le point de lui rompre en visière. On lui fit entendre pour l'apaiser que la sentence n'était pas définitive ou que du moins il serait permis au condamné de se pourvoir en grâce. M. Langis s'était mis en route pour la Hongrie, et il en était revenu. Dans l'intervalle, Antoinette avait refusé deux partis; Mme de Lorcy en avait tiré un augure favorable à ses projets. Aussi éprouva-t-elle une contrariété mêlée d'irritation en recevant de M. Moriaz la lettre que voici ;

c( Chère madame, vous serez charmée d'apprendre que je me porte à merveille. J'ai les joues pleines, le teint fleuri, des jambes de chamois et l'appétit d'un ogre. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, vous deveniez anémique, partez pour Saint-

Moritz, vous m'en direz des nouvelles. Au bout de trois jours, vous ne penserez qu'à manger; c'est ici la préoccupation universelle. Je ne mange plus, je dévore; il ne m'arrive guère de dîner sans réclamer un supplément. Je fais la terreur de mes voisins de table, ils sui'veillent avec inquiétude tous les mouvements de mon couteau ; ils ont l'air de se demander : a Sommes-nous en sûreté? Son supplément lui suffira-t-il? » Bref, chère madame, tout va bien, et je suis content, très-content, et néanmoins je ne le suis pas. Vous me dernanderez pourquoi; que vous dirai-je?Saint-Moritz est un endroit où Ton trouve ce que l'an cherche, mais on y trouve aussi ce qu'on ne cherchait pas. Je ne parle pas des ours, je n'en ai point vu, et si j'en rencontrais un, je me sentirais de force à l'étrangler.- Au surplus les ours sont des animaux taciturnes, qui ne racontent point leur histoire, et les seuls animaux que je craigne sont ceux qui la racontent et qu'il n'est pas permis d'étrangler. Je n'en dis pas davantage ; me suis-je fait comprendre? vous êtes si intelligente!

€ A propos, Antoinette vous envoie un crayon ou une aquarelle, je ne sais, qui vous sera remise [lar M. le comte Abel Larinski. C'est un Polonais, n'en doutez pas ; vous vous en apercevrez tout de suite. Je lui veux beaucoup de bien; il m'a fait la grâce de me tirer d'un casse cou dans lequel je

124 SAMUl-L BROÎIL ET C'«

m'étais sottement fourré. Si j'ai encore deux jambes pour courir et une main pour vous écrire, c'est à lui que j'en suis redevable. Je le recommande à votre bon accueil, et je vous prie de lui faire raconter son histoire. Il est de ceux qui la racontent, non pas tous les jours, il est vrai ; mais quand on pousse un certain bouton, il part, et on ne peut plus l'arrêter. Sérieusement, M. Larinski n'est pas le premier venu, vous aurez du plaisir à faire sa connaissance. J'ai découvert qu'il se trouve dans une situation un peu gênée. C'est un fils d'émigrés dont les biens ont été confisqués. Son père était une manière de fou, qui se faisait fort de percer l'isthme de Panama et qui n'a rien percé du tout. Lui-même était en train de gagner quelque argent à San-Francisco ; il a tout lâché en 1863 pour aller se battre contre les Russes. Ce patriote exalté a fait depuis le métier d'inventeur, qui ne lui a pas réussi ; aujourd'hui il est en quête d'un gagne-pain. N'allez pas croire qu'il demande rien, c'est un hidalgo, il se drape fièrement dans sa pauvreté comme un Castillan dans sa cape. Je m'intéresse à lui, je désire lui venir en aide, lui donner un coup d'épaule; au préalable, je voudrais m'assurer qu'il est vraiment digne de ma sympathie. Examinez-le de près, passez-le par l'étamine; je me fie à vos yeux plus qu'aux miens, je vous crois de première force dans ce genre d'expertises.

a Antoinette vous présente ses compliments les plus affectueux. Elle adore Saint-Moritz ; il faut croire qu'elle y a trouvé quelque chose qui l'a charmée. Pour ma part, je suis ravi d'y avoir recouvré l'appétit, le sommeil et le reste, et pourtant je suis désolé d'y être venu; arrangez cela. Mandez-moi le plus tôt possible ce que vous pensez de mon Polonais ; mais, de grâce, n'allez pas le condamner sans l'avoir entendu. Point de parti-pris, je vous en conjure; un expert est tenu de se défendre contre ses préventions et de peser ses jugements comme ses paroles. Adieu, chère madame ; malgré mes joues pleines, plaignez-moi. »

Mme de Lorcy répondit en ces termes, courrier par courrier :

0 Vous êtes un innocent, mon cher professeur, et vos finesses sont transparentes; je ne vous ai que trop compris Elle est donc folle à ce point ? Je la croyais en fonds ; mais là, elle m'étonne, c'est plus que je n'attendais. Vous pouvez le lui dire de ma part, ou plutôt ne le lui dites pas; je ne parle qu'à vous, je suis trop en colère contre elle pour essayer de la raisonner. On verra votre Polonais, je l'attends de pied ferme; mais, en vérité, je l'ai déjà vu, je le connais, je le sais par cœur : c'est

quelque chevalier d'industrie, n*en doutez pas. Je l'examinerai sans prévention, avec une religieuse impartialité. Vous êtes bon de me rappeler qu'un expert doit suspendre son jugement. Je mettrai ma petite police en campagne, et vous saurez avant peu ce que je pense de votre aventurier. Ah ! oui, je vous plains, mon pauvre homme ! Après tout, c'est vous qui l'avez faite ; est-ce ma faute si vous n'avez pas su vous y prendre? Dieu vous bénisse! »

A l'heure où Samuel Brohl, assis sur la bruyère au miUeu d'un taillis de chênes, devisait avec des fantômes, Mme de Lorcy, seule dans son salon, était occupée à faire de la tapisserie et à suivre ses pensées, qui tournaient en cercle comme des chevaux de manège. Elle attendait depuis plusieurs jours la visite du comte Abel Larinski, elle s'étonnait de son peu d'empressement et le soupçonnait d'avoir peur d'elle; ce soupçon la réjouissait. A plusieurs reprises, elle crut entendre un pas d'homme dans l'antichambre, elle éprouva un tressaillement nerveux, et les brides roses de son bonnet voltigèrent sur ses épaules.

Tout à coup, comme elle comptait ses points, la tête baissée, quelqu'un qui venait d'entrer sans qu'elle s'en aperçût lui prit la main, qu'il baisa dévotement, puis, ayant jeté son chapeau sur une table, se laissa tomber dans un fauteuil, où il de-

meura immobile, les jambes allongées, les yeux fichés en terre.

« Ah ! c'est vous, Camille, s'écria Mme de Lorcy. Vous arrivez à propos. Eh bien ?

— Eh bien ! oui, madame, c'est comme cela, répondit M. Langis, et vous voyez en moi le plus malheureux des hommes. Pourquoi votre étang est-il à sec? je m"y serais jeté la tête la première. »

Mme de Lorcy posa sa broderie ; se croisant les bras : « Vous revenez de là-bas? reprit-elle.

— Plût au ciel que je n'y fusse jamais allé ! C'est un pays où Ton vend du poison, et j'en ai bu.

— N'abusons pas des métaphores. Vous l'avez vue? Que lui avez -vous dit?

— Rien, madame, rien de ce que j'avais dans le cœur. Je lui ai fait croire que j'avais réfléchi et changé d'idée, que j'étais entièrement guéri de ma folle passion pour elle, que je lui faisais tout simplement une visite d'ami ou de passant. Oui, madame, je suis resté une demi-journée auprès d'elle, et pendant celte demi-journée je ne me suis pas trahi une seule fois, je lui ai persuadé que mon masque était un visage. En conscience, avez-vous jamais lu un trait plus héroïque dans les vies des grands hommes de Plutarque ?

— Elle-même, que vous a-t-elle dit ?

— Elle était si enchantée, si ravie de mon chan

•-roment, qu'elle mourait d'envie de m'embrasser.

— Elle me le paiera. Et lui , vous l'avez vu ?

— Entrevu , de bas en haut , comme il convient à l'humilité de mon état. Ce fortuné, ce glorieux mortel était perché sur une impériale.

— Est-il réellement bien séduisant?

— Il a , paraît-il , des profondeurs dans le regard, et il porte ses exploits inscrits sur son front. Qui suis-je pour lutter contre lui ? Avouez , madame, que j'ai la figure d'un élève de rhétorique. Et pourtant, si je voulais me vanter,.. Cette route en Transylvanie , dont j'avais l'entreprise , n'allez pas croire qu'elle fût commode à construire. Nous l'avons taillée dans la roche vive , travaillant en l'air, suspendus à des cordes. Ce périlleux labeur rebutait nos ouvriers, quelques-uns me quittèrent; pour rendre cœur aux autres, je me fis attacher comme eux, et comme eux je maniai le pic. Un jour, dans l'explosion d'une mine, un éclat de pierre vint frapper la corde d'un de mes hommes avec une telle violence qu'il la coupa net comme eût pu faire le tranchant d'un rasoir. L'homme tombe, je le crois perdu. Par un miracle , ses habits s'accrochent à des broussailles , auxquelles il réussit à se cramponner. C'est moi qui suis allé le chercher ; je vous jure que dans ce sauvetage j'ai démontré la vigueur de mon poignet et couru vingt fois le risque de me rompre le cou. Mes ouvriers se dé-

fiaient de ma jeunesse; je vous affirme que de ce jour ils m'ont pris au sérieux.

— Avez-vous conté cet incident à Antoinette?

— A quoi bon ? Avec les femmes, il ne suffit pas d'être un grand homme, il faut avoir la figure de l'emploi. » Et Camille Langis s'écria en serrant les poings : « Ah! madame, je vous en conjure, savez-vous où l'on peut se procurer une tète de Polonais, une moustache polonaise, un sourire polonais ? De grâce , où tient-on cet article et quel est le prix courant? Je ne marchanderai pas... Oh! les femmes ! quelle race I la peste les étouffe !

— Les tantes en sont-elles ? » lui demanda gravement Mme de Lorcy.

Il répondit en se calmant : « Non, madame, vous êtes une femme comme il n'y en a pas deux, et je vous mets tous les jours dans mes litanies. Vous êtes ma seule ressource, ma consolation, mon conseil. Ne me refusez pas vos précieuses directions. Que dois-je faire? »

Mme de Lorcy contempla un instant le plafond, puis elle dit : « Aimez ailleurs , mon cher; abandonnez cette folle à sa destinée et à son Polonais. »

Il fit un bond et répliqua : « Vous me demandez l'impossible. Je ne suis plus mon maître, elle s'est emparée de moi, elle me tient. Aimer ailleurs ! Y pensez-vous? Je la déteste, je la maudis, mais je l'adore. »

Elle lui repartit : a Vous devriez vous défier des hyperboles aussi bien que des métaphores; ce sont des viandes creuses. Quand on veut ne plus aimer, on n'aime plus.

— Gela suppose qu'on a des coeurs de rechange ; je n'en ai jamais eu qu'un, et il n'est plus à moi Ainsi vous refusez de me conseiller ?

— Quel conseil voulez- vous que je vous donne avant d'avoir vu M. Larinski , avant d'avoir pris la mesure de ce héros ?

— Quoi donc, vous comptez le voir?

— J'attends sa visite, et je me plains qu'il me la fasse attendre.

— Sérieusement, vous recevrez cet homme?

— On m'a priée de l'examiner.

— Je suis perdu, puisque vous éprouvez le besoin de l'entendre avant de le condamner. Le plus sacré de nos devoirs est d'être résolument injuste envers les ennemis de nos amis.

— Laissez donc, je ne lui serai pas indulgente.

— Faites ce qu'il vous plaira , j'ai mon projet.

— Quel est-il?

— Je chercherai à ce chasseur de contrebande, à ce braconnier, une querelle d'Allemand, et je lui brûlerai la cervelle.

— La belle invention , mon cher Camille ! Et après , quand vous l'aurez tué , vous serez bien avancé. Avez-vous confiance en moi? J'ai déjà

SAMUEL BROHL ET G-b 131

travaillé pour vous. L'abbé MioUens , comme vous savez, est très-répandu dans l'émigration polonaise ; je l'ai envoyé aux informations. J'ai écrit aussi à Vienne pour avoir des renseignements. Antoinette est folle à lier , c'est entendu ; mais sur les matières d'honneur elle est aussi délicate que peut l'être une hermine sur la blancheur de sa robe, et s'il y avait dans le passé de M. Larinski une petite tache, grande comme une pièce de dix sous , elle aurait bientôt fait de le jeter aux oubliettes. Laissez-moi faire, soyez sage , ne brûlez la cervelle de personne. Où en serions-nous, grand Dieu ! s'il n'y avait pas d'autre moyen de se débarrasser des gens que de les tuer? »

Comme elle prononçait ces mots, un domestique entra, apportant une carte sur un plateau d'argent. Elle prit la carte et s'écria : « Quand on parle du loup... Voilà notre homme ! » Elle pria M. Langis de se retirer ; il sollicita la permission de rester, en promettant qu'il serait d'une sagesse exemplaire. Elle insistait pour l'éloigner, quand le comte Abel Larinski parut.

A peine Samuel Brohl eut-il fait trois pas dans le salon de Mme de Lorcy, il devina pourquoi M. Moriaz l'avait prié d'y venir et ce que signifiait la commission dont on l'avait chargé. Bien que ce salon fût exposé au midi, il lui parut qu'il y faisait froid , même au milieu du mois d'août. Il crut

sentir une brise glacée, un vent coulis, qui le pénétrait de part en part et lui causait un grelottement désagréable. Il n'eut pas besoin de contempler attentivement Mme de Lorcy pour se convaincre qu'il était devant son juge, que ce juge n'était pas bienveillant, et aussitôt que son regard eut rencontré celui de M. Camille Langis, quelque chose l'avertit que ce jeune homme était un ennemi. Samuel Brohl avait le don de l'observation.

Il s'acquitta de son message, remit à Mme de Lorcy le petit carton qui renfermait l'aquarelle de Mlle Moriaz, en témoignant son regret que ses occupations l'eussent empêché de venir plus tôt. Mme de Lorcy le remercia de son obligeance avec une politesse un peu courte, et lui demanda des nouvelles de sa filleule. Il ne s'étendit guère sur ce chapitre.

« C'est un triste pays, lui dit-elle, que cette vallée de Saint-Moritz.

— Dites plutôt, madame, que c'est un pays triste qui a beaucoup de charme pour ceux qui l'aiment.

— Il paraît que Mlle Moriaz s'y ennuie à périr.

— La croyez- vous capable de s'ennuyer quelque part?

— Certes, n'en doutez pas, mais elle charge son imagination de la désennuyer. Elle a un talent merveilleux pour se procurer des distractions et pour varier ses plaisirs. C'est une imagination à relais,

qui a bientôt fait de crever son cheval, et qui trouve toujours à le remplacer.

— Voilà un don bien précieux, répondit-il d'un ton bref. Je vous assure pourtant que vous calomniez l'Engadine. Les arbres n'y sont pas d'une aussi belle venue que ceux de votre parc ; mais un sapin et un arole ont leur beauté.

— Vous étiez allé dans ce trou pour votre santé, monsieur le comte?

— Oui et non, madame. Je ne suis point malade; mais mon médecin prétendait que je me porterais encore mieux si je respirais pendant trois semaines l'air des Alpes. J'ai fait une cure par provision .

— M. Larinski a escaladé le Morteratsch, fit Camille, qui, assis sur un pouf, les bras allongés sur ses genoux, ne cessait d'attacher sur Samuel Brohl un regard dur et hostile. C'est un exploit qui n'est permis qu'aux gens bien portants.

— Ce n'est pas un exploit, répondit Samuel, c'est une œuvre de patience, facile pour qui n'est pas sujet au vertige.

— Vous êtes trop modeste , reprit le jeune homme. Si j'en avais fait autant, j'emboucherais la trompette.

— Avez-vous tenté cette escalade? lui demanda Samuel.

— Point du tout, je ne me soucie pas d'avoir

des prouesses à raconter, » répliqua-t-il sur un ton presque provocant.

Mme de Lorcy se hâta de rompre les chiens en disant : « C'est la première fois que vous venez à Paris, monsieur le comte ?

— Oui , madame , répondit Samuel , qui se retirait toujours plus avant dans sa coquille.

— Et Paris vous plaît-il autant qu'un arole?

— Beaucoup plus, madame.

— Y avez- vous des connaissances?

— Aucune, et, à la vérité, je suis peu désireux d'en faire.

— Pourquoi cela?

— Vous dirai-je ma raison? Je n'aime pas à rompre la glace , et les Polonais se plaignent que ce qu'il y a de plus glacial au monde, c'est la froideur parisienne.

— Gela s'explique, s'écria Camille. Paris, le vrai Paris, est une petite ville de cent mille âmes, et celte petite ville est envahie de plus en plus par l'étranger, qui vient y chercher le plaisir ou la fortune. Il est naturel que Paris se défende.

— Les Parisiens se piquent de finesse , reprit Samuel. Il n'en faut pas beaucoup pour distinguer un honnête homme d'un aventurier.

— Ah! permettez, repartit M. Langis, cela demande beaucoup de pratique. Les plus habiles s'y trompent. »

Samuel Brohl se leva et fit mine de se retirer. Mme de Lorcy l'obligea de se rasseoir. Elle s'était aperçue qu'elle s'y prenait fort mal pour remplir son office de juge d'instruction et pour gagner la confiance du prévenu. Craignant que Camille, malgré sa promesse, ne gâtât tout par quelque incartade, elle trouva un prétexte pour l'éloigner, et elle le pria d'aller examiner une paire de chevaux dont elle avait fait récemment l'acquisition.

Dès qu'il fut sorti, elle changea de ton, elle devint aimable, elle s'appliqua à réparer le fâcheux effet de son premier accueil, elle mit à l'aise la comte Abel, qui sentit l'air se dégourdir autour de lui. Sans paraître lui faire subir un interrogatoire, elle le questionna beaucoup; il lui répondit avec empressement. Des visites survinrent ; il ne prit congé qu'au bout d'une heure, après avoir promis à Mme de Lorcy qu'il viendrait diner chez elle le lendemain.

Elle n'attendit pas jusque-là pour écrire à M. Moriaz. Sa lettre était ainsi conçue :

« 16 août 1875.

a Vous me recommandez d'être impartiale, mon cher ami. Pourquoi ne le serais-je pas ? Il est vrai que j'avais rêvé certain mariage ; une des parties n'a pas voulu entendre à mes propositions, et l'au-

tre s'est désistée. Voilà mon projet à vau-l'eau; Camille m'enjoint de ne pas lui en reparler. Vous voyez que je ne suis plus intéressée dans la ques- :ion, ou, pour mieux dire, je n'y ai plus d'autre intérêt que celui que je porte à Antoinette, dont le bonheur m'est aussi cher qu'à vous. A propos, vous ne lui donnerez pas mes lettres ; vous lui en lirez les passages que vous jugerez convenable de lui communiquer, je m'en remets là-dessus à votre discernement.

« Avant toute chose, permettez- moi de vous exposer mes petites idées. On me reproche d'avoir des préjugés, c'est une affreuse calomnie. Je vais vous faire ma profession de foi, vous en jugerez : je suis en guerre sur plus d'un point avec nos mœurs françaises; je déplore l'habitude que nous avons prise de considérer le mariage comme une affaire, de le tenir pour une sorte d'association financière ou commerciale, et de tout subordonner au grand principe de l'égalité des apports. Ce principe me révolte, mon cher ami. On nous accuse à l'étranger d'être un peuple immoral. Grand merci! m'est avis que nous connaissons, que nous pratiquons la vertu aussi bien que les Anglais et les Allemands, et, pour tout dire, je ne crains pas d'avancer que ce pays est dans tout l'univers celui où il y a le plus d'honnêteté. Ce n'est pas par là que nous péchons. Notre malheur est d'être trop

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raisonnables ians l'habitude de la vie, trop circonspects, trop prudents ; nous manquons d'audace dans nos entreprises, nous voulons, comme on dit, avoir un pied en terre ferme et que l'autre ne soit pas loin. Il nous faut des sûretés, nous n'aimons pas les risques, les affaires chanceuses nous duisent peu , nous prévoyons trop, et prévoir, c'est craindre. Voilà pourquoi nous ne sommes pas un peuple colonisateur, et voilà pourquoi nous ne faisons plus d'enfants. Êtes-vous content de moi? « Napoléon I^r avait coutume de dire qu'en livrant bataille il s'arrangeait pour avoir en sa faveur soixante-dix chances sur cent; il abandonnait le reste au hasard. Eh! braves gens, la vie est une bataille; mais le Français d'aujourd'hui ne veut plus rien hasarder. Il est le plus honnête, il est aussi le moins romanesque des hommes, et je m'en plains. Lisez à Antoinette ce passage de ma lettre. Nos jeunes gens pensent avoir des droits à la fortune paternelle ; ils estiment que leur père manquerait à tous ses devoirs en ne leur laissant pas une situation faite, un avenir assuré. Leur seconde préoccupation est de trouver une femme qui leur apporte autant pour le moins qu'ils peuvent lui offrir. « J'ai tant, tu as tant, nous avons été visiblement créés l'un pour l'autre, épousonsnous. » Tout ceci est déplorable. Parlez-moi du jeune Américain, qui est accoutumé à n'attendre

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de ses parents que l'éducation nécessaire à un homme pour faire son chemin ; on lui donne l'outil, la manière de s'en servir, mais pas un sou. Tu as appris à nager, nage, mon ami. Après cela, il épouse le plus souvent une femme qui n'a rien et qui aime à dépenser. A chacun de bien mener son aventure ! Que le dieu Dollar le protège, il fera gaillardement sa trouée dans la vie, et sa femme lui donnera, sans compter, dix enfants qui, comme lui, s'industrieront pour arriver. Que la soif épouse la faim, cela fait les mariages heureux et les peuples forts. En conscience, suis-je assez romanesque?

« Permettez-moi d'examiner un autre cas. Voici un homme qui a de la fortune ; il en profite pour ne consulter que son cœur, en offrant son nom et ses rentes à une femme qu'il aime et qui n'a pas de dot. Je bats des mains, je trouve ce procédé du meilleur exemple, et je regrette que cela se pratique si rarement chez nous. On ne voit guère en France des princes épousant des bergères ; en revanche, on y voit trop souvent de beaux fils, fort mal en point, conquérant une héritière, et voilà précisément le cas qui soulève le plus d'objections. Dans un roman, au théâtre, c'est un fort bon personnage qu'un jeune homme pauvre qui épouse un million ; dans la vie, c'est autre chose. Passe encore si le jeune homme pauvre a un métier, une industrie, s'il se crée par son travail un revenu

suffisant pour le rendre indépendant de sa femme; mais s'il se met dans sa dépendance, s'il attend d'elle son pain de tous les jours, s'il se résigne à vivre dans la maison de sa femme, à rouler dans le carrosse de sa femme, à lui demander de l'argent pour ses frais de toilette, pour ses menus plaisirs et peut-être pour l'entretien de ces demoiselles, franchement ce jeune homme-là n'est pas fier, et qu'est-ce qu'un homme qui n'est pas fier ? Au surplus qui nous répond qu'en épousant, c'est bien de la femme et non de la dot qu'il était amoureux? Qui me répond que M. le comte Abel Larinski... Je ne nomme personne , les personnalités sont odieuses, et je conviens qu'il y a des exceptions. Dieu ! qu'elles sont rares I Si j'étais à la place d'Antoinette, j'aimerais les pauvres; mais dans leur intérêt, je ne les épouserais pas. Il y va aussi de l'intérêt du genre humain tout entier. Les gueux sont inventifs ; laissez-les se débrouiller, ils inventeront le métier de Jacquard ou autre chose ; donnez-leur la clé d'une caisse, ils ne chercheront plus rien, vous aurez tué leur génie. Mon cher professeur, j'ai fait depuis quinze ans bien des mariages. J'ai marié trois fois la faim et la soif, et, grâce à Dieu, j'ai décidé un millionnaire à épouser une fille qui n'avait pas le sou, mais je n'ai jamais aidé un gueux à épouser une fille riche. Voilà mes principes et mes idées... M'écoutez-vous encore?

Vous vous endormez quelquefois, quand on vous prêche... Bon, vous rouvrez les yeux, je continue.

c( J'ai vu votre homme. Eh bien! là, sincèrement, il ne me plaît qu'à moitié. Il a une fort belle tête, je n'y contredis pas, et un sculpteur en tirerait parti. J'ajoute que ses yeux sont très-intéressants, tour à tour graves, doux , gais ou mélancoliques. Je n'ai rien à dire de ses manières, de son langage; il se présente bien, et assurément il n'est point sot, il s'en faut. Avec cela, il y a en lui quelque chose qui m'étonne, je ne sais quel mélange de deux hommes que je ne m'explique pas. On dirait, selon les occurrences, un lion ou un renard; je crois que le renard est le principal, que le lion est l'accident. Je vous donne là tout naïvement mon impression ; je suis prête à en revenir. J'imagine que M. Larinski a passé sa première jeunesse dans un milieu assez vulgaire; plus tard, il s'est frotté à la bonne compagnie, et, intelligent comme il Test, il s'est bien vite débarbouillé; mais il reste toujours quelques traces des habitudes de la première jeunesse. Pendant qu'il était dans mon salon, il a fait à deux reprises le signe de la croix avec les yeux, vous savez, ce signe de croix du commissaire-priseur, qui toise un intérieur d'un clin d'œil et vous dit à un centime près ce que cela vaut. C'est dans ce moment surtout qu'il avait l'air d'un renard.

a Ce n'est pas tout. Je lisais l'autre jour dans un

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conte traduit du danois qu'une princesse qui courait le monde s'en vint demander un soir l'hospitalitô à la porte d'un palais. Était-ce une vraie princesse ou une aventurière? La reine qui la reçut jugea bon de s'en assurer. A cet effet, elle lui prépara de ses mains un lit très-moelleux, formé de cinq matelas superposés à deux paillasses; entre ces deux paillasses, elle eut soin de glisser trois pois chiches. Le lendemain, on demanda à cette voyageuse si elle avait bien dormi. « Fort mal, répondit-elle; je ne sais ce qu'il y avait dans mon lit, mais j'en ai le corps tout meurtri, j'en porte les bleus, et je n'ai pu fermer l'œil jusqu'à l'aube. » « C'est une vraie princesse, » s'écria la reine. M. Larinski est-il un vrai prince? Je lui ai fait subir l'épreuve des trois pois chiches. Je me suis permis de le queslioimer avec une curiosité indiscrète, pressante, abusive; il n'a pas paru sentir mon indiscrétion. Il m'a répondu avec empressement ou avec soumission, il s'est appliqué à me contenter, et je n'ai pas été contente. Je le reverrai demain, il viendra diner à Maisons. Je ne demande qu'à me démontrer à moi-même que c'est un vrai prince.

a Mon cher professeur, vous êtes le plus imprudent des hommes, et, quoi qu'il arrive, ne vous en prenez qu'à vous. On n'ouvre pas si facilement sa porte aux étrangers. Vous me direz que grâce à

l'obligeance de M. Larinski, vous ne vous êtes pas cassé la jambe en descendant de votre rocher. Eh ! merci de ma vie, un père se casse la jambe en trois endroits plutôt que de s'exposer à donner sa fille à un aventurier ; on la lui raccommode : la belle affaire I

« Post'Scriptum. Je rouvre ma lettre, je tiens à vous prouver à quel point je désire être juste et jusqu'où va mon impartialité. Vous savez que l'abbé Miollens, mon voisin, a longtemps habité la Pologne et qu'il est fort bien vu à l'hôtel Lambert. Je l'avais prié d'aller aux informations, sans lui rien expliquer, s'entend. Il me rapporte que le comte Abel Larinski est un vrai comte. Son père, les biens confisqués, l'émigration en Amérique, l'isthme de Panama, tout est vrai, l'histoire est authentique. La comtesse Larinska était une sainte. Quant à monsieur son fils, on ne sait rien de lui; il devait avoir trois ou quatre ans quand il a débarqué sur les quais de New- York. Personne ne l'a jamais vu, on ignorait qu'il eût pris part à l'insurrection de 4863. Ayant dit vrai sur ses parents, il est à présumer qu'il a dit vrai sur lui-même. Fort bien; mais on peut s'être battu pour son pays et avoir eu pour mère une sainte, sans posséder aucune des qualités qui font les heureux ménages. Allons, je retire mon mot d'aventurier; j'en suis

cependant pour ce que j'ai dit. Pourquoi fait-il le signe de la croix avec les yeux? pourquoi dort-il à poings fermés dans un lit où il y a trois pois chiches? Gela demande explication.

a Embrassez Antoinette pour moi. Je tire ma révérence à Mlle Moiseney, sans lui dire qu'elle est une grue; c'est une conviction avec laquelle je mourrai. 11 était donc bien difficile d'en redescendre, de ce terrible rocher ? »

Deux jours plus tard, Mme de Lorcy écrivit une seconde lettre :

f 18 août.

« Je reçois à l'instant de Vienne, mon cher monsieur, une réponse que j'attendais et dont je m'empresse de vous faire part. Je m'étais adressée à notre ami, le baron B..., premier secrétaire de l'ambassade de France à Vienne, pour tâcher de savoir quelle réputation le comte Larinski avait laissée là-bas. On l'y tient pour un galant homme, pour un inventeur plus hardi que sage et pour un patriote à tous crins, pour un toqué, pour un de ces Polonais qui ne voient que la Pologne et leur utopie, et qui mettraient le feu aux quatre coins du monde sans sourciller à la seule fin de se procurer de la braise pour y faire rôtir leurs marrons. Je ne

reviens pas sur l'affaire du fusil, vous êtes au fait. II paraît qu'il y avait du bon dans ce fusil explosible et que celui qui Ta inventé unit une sorte de génie avec des inexpériences, des ignorances, des candeurs à faire pleurer. De l'homme privé, il n'y a rien à dire. Nous avions quelques dettes, et nos fournisseurs ont conçu des inquiétudes quand ils nous ont vu quitter Vienne un matin sur la pointe du pied. A peine arrivé en Suisse, nous avons, semble-t-il, envoyé de l'argent, et nous nous sommes acquitté. C'est un beau trait. Au demeurant nous avons des goûts simples, une vie rangée; c'est le fusil qui a mis le désarroi dans nos finances. J'ajoute que M. Larinski fréquentait à Vienne deux ou trois maisons fort honorables, où il a laissé les meilleurs souvenirs. On l'y recherchait surtout pour ses talens de musicien, beaucoup plus certains que son talent d'armurier. Il joue du piano à ravir et il a une fort belle voix. En la travaillant, il aurait pu faire son chemin à l'Opéra; mais sa grandeur l'attache au rivage. Voilà ce que me mande le baron B... Foi d'honnête femme, je n'ajoute rien, je n'omets rien.

€ Je vais bien vous étonner. Croiriez-vous que je suis en train de me réconcilier avec le comte Larinski ? Ce qui me choquait en lui trouve son explication et son excuse dans le long séjour qu'il a fait en Amérique. C'est un métis de Yankee et

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de Polonais. Bien loin d*avoir des préventions contre lui, j'en ai aujourd'hui en sa faveur. Savezvous que je ne suis pas sûre du tout qu'il ait au cœur un sentiment sérieux pour votre fille! Il l'admire en homme de goût qu'il est, et je voudrais bien voir qu'il ne l'admirât pas. Je soupçonne Antoinette de s'être monté la tête mal à propos. Il parle d'elle en toute rencontre d'une façon aussi détachée, aussi tranquille, que s'il parlait d'une œuvre d'art; il m'est impossible de le croire amoureux. J'ai beau regarder ses yeux verts, je n'y vois point de loup.

« Gomme je vous Tavais annoncé, il est venu diner hier à Maisons. J'avais invité l'abbé MioUens, et Camille s'était invité lui-même, en me promettant de faire figure de philosophe; il n'a tenu qu'à moitié sa promesse, car il faut vous avertir que mon neveu a conçu, je ne sais pourquoi, une insurmontable antipathie pour M. Larinski; il est sujet à prendre les gens en grippe. Pendant le diner, l'abbé MioUens, grand linguiste, grand voyageur, qui sait sur le bout du doigt sa Pologne et le polonais, a amené l'entretien sur l'insurrection de 1363. M. Larinski s'est d'abord défendu de traiter ce douloureux sujet, peu à peu les écluses se sont ouvertes, il nous a conté son équipée ou sa campagne sans se faire valoir, louant les autres plus que lui-même; puis soudain sa gorge s'est serrée, ses

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yeux se sont humectés, il s'est interrompu et nous a suppliés de parler d'autre chose. Par bonheur, il ne regardait pas en ce moment Camille, qui avait aux lèvres un sourire noir. La jeunesse française est devenue si sceptique ! J'ai fait de gros yeux à ce méchant garçon, et en sortant de table je l'ai envoyé fumer son cigare dans le parc.

« Je dois vous confesser que M. Larinski a fait la conquête de l'abbé Miollens, qui est difficile en fait d'hommes et dispute à Dieu le privilège de sonder le fond des cœurs. Vous n'ignorez pas que l'abbé est un violoniste remarquable ; il a envoyé chercher son instrument, M. Larinski s'est mis au piano, et ces deux messieurs m'ont joué un concerto de Mozart, une musique divine, exécutée par deux anges de première classe. La conversation qui a suivi m'a encore plus charmée que le concerto. Je ne sais par quel enchaînement fatal nous en sommes venus à causer mariage. Je n'ai pas manqué l'occasion d'exposer, sans avoir l'air de rien, mes petites théories que vous connaissez. Croirez- vous que le comte a abondé, surabondé dans mon sens ? Il est plus royaliste que le roi, il n'admet pas que la règle souffre aucune exception. Selon lui, un homme pauvre qui épouse une femme riche forfait à l'honneur, s'avilit, se vend; c'est un homme entretenu. Il a développé ce thème avec

une sombre éloquence. Je vous assure que le lioa ne ressemblait plus à un renard.

0 Après le départ de ce beau musicien, de ce grand orateur, l'abbé Miollens, resté seul avec moi, me dit combien il était charmé de sa conversation et de ses manières ; il ne se lassait pas de faire son éloge, et je trouvais qu'il allait un peu loin. Cependant je tombai d'accord avec lui pour regretter qu'un homme de ce mérite en soit réduit à vivre d'expédients. L'abbé a les bras longs ; il m'a promis qu'il s'occuperait, toute affaire cessante, de chercher un emploi à M. Larinski. Il s'est souvenu précisément qu'il est question de créer à Londres une école internationale des langues vivantes. Un des fondateurs de cet institut s'est adressé à lui pour s'informer s'il aurait quelque professeur de langues slaves à recommander. Ce serait bien là notre fait, et je serais ravie de procurer à votre protégé une occupation qui lui assurerait toute la somme de bonheur dont on peut jouir de l'autre côté de la Manche. Après cela, me reprocherezvous encore d'être prévenue contre lui ?

a Adieu, mon cher monsieur; mes tendresses h mon aimable filleule. Je m'en rapporte à vous pour ne lui lire mes lettres qu'avec choix et discrétion. Les petites filles n'ont droit qu'à la moitié de la vérité. »

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Huit jours après, Mme de Lorcy écrivait une troisième lettre ainsi conçue :

« 25 août.

« Je suis de plus en plus contente de M. Larinski; je m'en veux des soupçons qu'il m'avait inspirés. Les Viennois ont bien raison de le tenir pour un galant homme, et l'abbé MioUens ne l'a pas surfait. Vous m'écrivez de votre côté, mon cher ami, que vous n'êtes point mécontent d'Antoinette. Elle est gaie, tranquille, elle se promène, elle peint, elle ne vous parle jamais du comte Abel Larinski, et quand vous lui en parlez, elle sourit et ne répond rien. Vous prétendez qu'elle a réfléchi, que le temps, l'absence ont produit leur eflet. « Loin des yeux, loin du cœur ! » vous écriez-vous. Prenez-y garde, je suis plus défiante que vous. Êtes-vous bien sûr qu'Antoinette ne soit pas une sournoise?

« Ce qui est certain, c'est que j'ai reçu d'elle une charmante épître, où il n'est pas plus question de M. Larinski que si la Pologne et les Polonais n'exis taient pas. Elle me vante l'Engadine, elle prétend qu'elle ne demanderait pas mieux que de finir ses jours dans une sapinière. Je la comprends à demimot, ce serait une sapinière de son choix, dans laquelle il y aurait des réunions, des bals, des dîners priés, un Salon carré, un Conservatoire de musique

et l'Opéra de M. Garnier. Le dernier paragraphe de sa lettre est consacré à 1 insurrection de l'Herzégovine, et il va sans dire que toutes ses sympathies sont pour les insurgés. « Si j'étais homme, m'écritelle, j'irais me battre pour eux. » La voilà bien, elle a toujours pris le parti des voleurs contre les gendarmes. Je me souviens que jadis, elle avait dix ans, je lui contai l'aventure d'un infortuné voyageur assiégé dans une forêt par une armée de loups. Il s'était barricadé, et autour de sa barricade il avait allumé de grands feux. Les loups tombaient dans le brasier, où ils se rôtissaient l'un après l'autre. Antoinette se prit à pleurer à chaudes larmes, et je m'imaginai qu'elle s'apitoyait sur les transes de ce malheureux. Point du tout; elle s'écria : a Les pauvres bêtes ! » Elle est ainsi faite, nous ne la referons pas. Elle sera toujours de l'opinion des loups, surtout de ceux qui ont l'échiné maigre et qui nouent difficilement les deux bouts, a Je vous disais que le comte Larinski est un galant homme. Il est venu me voir avant- hier. Nous sommes devenus de très-bons amis. Gomme je lui demandais si Paris lui plaisait toujours, il m'a répondu avec le plus gracieux sourire : a Ge que j'aime le plus à Paris, c'est Maisons-Laffitte. » Là-dessus, il m'a dit des douceurs que je ne vous répéterai pas. Nous avons fait ensemble téte-à-tête le grand tour du parc; Dieu soit loué, ma vertu en

est revenue saine et sauve. Nous avons causé politique; on le donne pour un cerveau brûlé, il ne manque pas de bon sens. J'ai voulu savoir s'il était Turc ou Bosniaque, il m'a répondu : « Comme chrétien, comme catholique, je m'intéresse aux chrétiens d'Orient et je suis pour la croix contre le croissant. » Il a prononcé ces mots de chrétien, de catholique, de croix, avec un accent plein d'onction; je le soupçonne d'être un peu dévot. Il a ajouté : « Comme Polonais, je suis Turc. j>

« — Je croyais, lui ai-je dit, que les Polonais avaient des sympathies pour tous les opprimés.

« — Les Polonais, m'a-t-il répliqué, ne peuvent aimer ce qu'aiment leurs oppresseurs, et ils ne sauraient oublier que les Osmanlis sont leurs alliés naturels et dans l'occasion leur refuge.

« Je lui ai fait lire la lettre d'Antoinette; j'étais bien aise à tout hasard de lui prouver qu'elle peut écrire quatre pages sans demander de ses nouvelles. Il a lu cette prose avec une extrême attention ; mais quand il est arrivé au fameux passage : a Si j'étais homme, j'irais me battre pour eux !» il a souri et m'a rendu le papier, en me disant d'un ton dédaigneux et un peu sec :

« Écrivez de ma part à Mlle Moriaz que je crois être un homme, que je ne me battrai point pour les Bosniaques et que les Turcs sont mes grands amis.

« — Elle est folle, lui dis-je. Heureusement elle change de folie à chaque nouvelle lune.

« — Que voulez-vous ? m'a-t-il reparti, pour n'être pas plat, il est bon d'être un peu fou. Ma pauvre mère me disait souvent : « Mon fils, il faut employer sa jeunesse à faire une grosse provision d'enthousiasmes bien ridicules; autrement on arrive au bout du voyage le cœur vide, car on en laisse beaucoup en chemin. »

« Remettez-vous , seigneur , d'une si chaude alarme ; on n'a aucun dessein sur votre fille, on la trouve charmante, mais on n'est point amoureux d'elle. Avec beaucoup de précautions et de circonlocutions, j'en vins à questionner tout doucement le comte Larinski sur l'état de ses affaires, dont il n'ouvre jamais la bouche. Il fronça le sourcil. Je ne perdis pas courage, je lui proposai cette place de professeur de langues slaves dont l'abbé m'avait reparlé. J'ai vu le moment où son ombrageuse fierté prendrait la mouche. Cependant, après réflexion, il s'est radouci, m'a remerciée, a décliné mon offre obligeante, et il m'a annoncé... Devinez quoi. Combien vaut ma nouvelle? que m'en donnez-vous?... Il m'a annoncé, vous dis-je, que dans quinze jours, vous m'entendez, il repartira pour Vienne, où on lui promet un poste dans les archives du ministère de la guerre. Je n'ai pas osé lui demander quel était le traitement; après tout, s'il

s'en contente, ce n'est pas à nous dêtre plus difficiles que lui. Quand je vous affirmais que le comte Larinski est un galant homme!.. Dans quinze jours ! vous m'avez bien comprise.

« Mon cher ami, je suis enchantée de savoir que l'eau de Saint-Moritz et l'air de TEngadine ont tout à fait rétabli votre santé; mais n'allez pas faire quelque imprudence. Les cures incomplètes sont fatales. Gardez-vous de quitter trop tôt Churwalden pour redescendre dans l'air épais et mou de la plaine. Votre médecin, que j'ai vu tantôt, déclare que si vous précipitez votre retour, il ne répond plus devons. Antoinette, j'en suis certaine, joindra ses instances aux nôtres. Qu'on ne vous revoie pas avant trois semaines !

« Suivez mon ordonnance, mon cher professeur, et tout ira bien. Camille sort d'ici ; il devient insupportable. Il a eu l'audace de me soutenir que je suis une bonne femme très- crédule. C'est son mot, qui n'est pas poli. Il n'y a plus de neveux, et le respect est mort. »

Dix jours plus tard , M. Moriaz reçut à Churwalden une quatrième et dernière lettre :

« 3 septembre.

« Décidément, mon cher ami, le comte Larinski est un homme délicieux, et je ne me pardonnerai

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jamais de l'avoir mal jugé. Avant-hier encore , je ne connaissais pas toute l'étendue de son mérite et de ses vertus. Sa belle âme est un pays où l'on marche de découverte en découverte, où se révèlent à chaque pas de nouveaux points de vue. Soit dit entre nous, Antoinette est une visionnaire; où donc a-t-elle pris que cet homme soit amoureux d'elle? Les comtes Larinski ont des enthousiasmes d'artiste, un cœur sensible et tendre, une imagination de poète ; ils aiment tout et ils n'aiment rien, ils admirent une jolie femme comme ils admirent une belle fleur, un oiseau-mouche ou un tableau du Titien. Vous ai-je conté que l'autre jour, en faisant sous ma conduite le tour de mon parc, il est tombé en pâmoison devant mon hêtre pourpre , qui assurément est une merveille ? Il était dans l'extase, je crois en vérité qu'il avait les larmes aux yeux. Il ne tenait qu'à moi de le soupçonner d'être amoureux de mon hêtre ; cependant il ne m'a point demandé à l'épouser.

« Au surplus, fût-il amoureux de votre fille à en perdre les yeux , ne craignez rien, il ne l'épousera point, voici pourquoi... Attendez un peu, il faut que je reprenne les choses de plus haut.

€ L'abbé Miollens est venu me voir hier dans l'après-midi, tout affligé de ce que M. Larinski n'avait pas goûté sa proposition.

a — Le mal n'est pas grand, lui dis-je, laissez-le

donc repartir pour Vienne, où il a ses habitudes, il y sera plus heureux.

« — Le mal que j'y vois , me répliqua-t-il , c'est que le voilà perdu à jamais pour nous. Vienne est si loin ! Professeur à Londres, qui n'est qu'à dix heures de Paris, il aurait pu passer quelquefois la Manche pour venir faire de la musique avec moi. »

« Vous comprenez que ce raisonnement m'a peu touchée; quoi qu'il m'en coûte, je me fais violence et je me résigne à perdre à jamais M. Larinski ; mais l'abbé est têtu.

« — Je crains, me dit-il , que les Autrichiens ne paient mal leurs archivistes ; les Anglais font mieux les choses, et lord G... m'avait donné carte blanche.

« — Oh ! bien , repris-je , voilà un point délicat à toucher. Dès qu'on aborde la question du potau-feu, notre homme prend un air raide et compassé, comme si on attentait à sa dignité.

« — Je le crois bien , me répondit-il , le fond de son caractère est une noblesse de sentiments vraiment incomparable ; il n'est pas fier, il est la fierté même.

a L'abbé est passionné d'Horace, il assure que c'est à ce grand poète qu'il doit cette profonde connaissance des hommes qui le distingue. Il me cita un vers latin dont il eut l'obligeance de me donner la traduction et qui signifie à peu près que certains chevaux se cabrent et ruent quand on les toucha

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à Tendroit chatouilleux. « Voilà les Polonais, i> me dit-il.

« Sur ces entrefaites, M. Larinski entra, et je retins ces deux messieurs à dîner. Dans la soirée, ils me donnèrent de nouveau un concert. Pourquoi Antoinette n'était-elle pas là? Je me croyais au Conservatoire ; puis on causa , et l'abbé, qui ne lâche jamais son idée, dit au comte à brûle-pourpoint :

« — Mon cher comte , y avez-vous réfléchi? Si vous alliez à Londres, nous aurions l'espérance de vous revoir souvent, et au surplus les appointements... Puisqu'il m'a échappé, ce mot terrible, écoutez-moi, je me ferais fort d'obtenir pour vous un traitement digne de votre mérite, de votre science, de votre caractère, de votre situation... »

« Il ne put achever sa litanie ; le comte se cabra comme le cheval d'Horace , en s*écriant : a 0 Mozart ! quel vilain sujet de conversation ! » Puis il ajouta gravement : a Monsieur l'abbé, vous êtes mille fois trop bon ; mais la place qu'on m'offre à Vienne me paraît mieux convenir à mon genre d'aptitudes ; je ferais, je le crains, un détestable professeur, et le traitement fût-il double , ce serait à mes yeux une raison peu décisive. »

a L'abbé insista, il insiste toujours : « Dans notre siècle, dit-il , moins que dans tout autre , on ne vit de l'air du temps.

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« — J'en ai vécu quelquefois , repartit gaîment le comte, et je ne m'en suis pas mal trouvé. J'ai une santé à l'épreuve des accidents. Eh! bon Dieu, en ce qui touche à la question d'argent, vous ne sauriez croire jusqu'où va mon indifférence. Ce n'est pas chez moi une vertu, c'est une infirmité ; je suis de mon pays et le fils de mon père. Je me sens incapable de penser à l'avenir et de pratiquer l'industrie toute française de l'épargne. Ma bourse est-elle pleine, je la vide, après quoi je me condamne aux privations ; je dis mal , je les savoure. Il n'y a pas, selon moi, de vrai bonheur où il n'entre un peu de souffrance. Au surplus, j'ai le goût des contrastes. De loin en loin , je me crois millionnaire, je tranche du nabab , je m'abandonne à mes fantaisies; le lendemain, je couche sur la dure, je vis d'eau panée et je me trouve parfaitement heureux. Bref, je suis fou une fois dans l'année et le reste du temps philosophe.

« — Le malheur , lui répliqua l'abbé, c'est qu'il suffit quelquefois d'un jour de folie pour compromettre à tout jamais l'avenir d'un philosophe.

« — Oh ! rassurez- vous , reprit-il, mes extravagances ne sont jamais bien dangereuses. Il y avait de la méthode dans la folie d'Hamlet , il y a toujours un peu de raison dans la mienne. »

« En faisant sa déclaration de principes, il s'était rassis devant le piano et laissait ses doigts

courir sur le clavier. Tout à coup il entonna une chanson allemande que je me fis traduire par l'abbé Miollens et qui n'est pas longue. Le héros de cette chanson est un sapin amoureux, planté au sommet d'une montagne aride du nord ; il est seul, il s'ennuie, la neige et la glace l'ont enveloppé d'un blanc manteau, et il emploie ses tristes loisirs à rêver d'un palmier que jadis il avait rencontré, parait-il, dans ses voyages.

« M. Larinski avait chanté sa peine mélopée avec un accent si pathétique, que le bon abbé s'émut et que je m'inquiétai. Ayez une fois de l'inquiétude, elle revient toujours. Je me demandai s'il n'avait pas rencontré son palmier dans l'Engadine, et je lui dis un peu sèchement : « Le jour de votre départ est -il définitivement arrêté? ne nous ferez-vous pas le plaisir de nous accorder un sursis? ï

a: Il exécuta une gamme chromatique des plus perlées , et me répondit : « Hélas ! madame , je n'attends plus pour partir qu'une lettre qui ne peut tarder; j'aurai le chagrin de vous faire mes adieux avant huit jours.

t — Vous ne partirez pas, lui dit l'abbé Miollens, avant de nous avoir fait entendre une fovs encore la poésie du sapin. Vous l'avez dite avec tant d'âme qu'il m'a semblé que vous nous racontiez un épisode de votre histoire intime. Mon cher

comte, vous arrive-t-il quelquefois de rêver d'un palmier? »

« Il répliqua : « Je n'ai plus le droit de rêver, je ne suis plus libre. »

« L'abbé fit un bond et s'écria naïvement : « Eh ! quoi, seriez-vous marié ? »

« — Je croyais vous l'avoir dit, » répondit-il avec un sourire mélancolique, et il s'empressa de parler d'un ballet qu'il avait vu la veille à l'Opéra et dont il n'était qu'à moitié satisfait.

« Vous me croirez sans peine , quand il prononça ces mots : « Je croyais vous l'avoir dit, » je fus sur le point de lui sauter au cou. J'étais si heureuse que j'avais peur qu'il ne lût dans mes yeux ma joie, mon émerveillement , ma profonde gratitude. Je le crois très-fin, m'est avis qu'il a deviné depuis longtemps les préoccupations, les défiances qu'il m'inspirait. Quand il se serait un peu moqué de moi, je le lui pardonne ; un galant homme, injustement soupçonné , a bien le droit de se venger par un grain d'ironie. J'ai fait mettre deux chevaux à ma calèche pour le reconduire au chemin de fer, et nous l'avons accompagné jusqu'à la station, l'abbé et moi. On ne peut témoigner trop d'égards aux honnêtes gens maltraités par la fortune.

« Eh bien ! qu'en dites-vous , mon cher ami ? Avais-je tort de prétendre que M. Larinski est un homme délicieux ? Il partira dans huit jours et il

est marié, mal marié , je le crains, car son sourire était mélancolique. Vous verrez qu'il aura épousé, par reconnaissance , quelque grisette , quelque petite ouvrière, qui l'a soigné dans une maladie, une de ces femmes qu'on ne peut produire ; cela serait assez dans son caractère. Heureusement , devant le code, il n'y a pas de bons et de mauvais mariages ; je tiens celui-ci pour inattaquable.

c L'alerte a été vive. AUumerai-je mes lampions? je suis bien tentée d'illuminer Cormeilles et Maison s-Laffitte. Comment vous y prendrez- vous pour désabuser notre visionnaire? A votre place , j'userais de quelques précautions. Soyez prudent, allez bride en main, et à l'avenir , croyez-moi, ne grimpez plus sur des rochers , vous voyez où cela peut conduire.

a Encore une fois , ne pressez pas votre départ. Nous avons depuis quelques jours des chaleurs étouffantes; à la lettre, nous suffoquons. Vous avez besoin de passer encore une quinzaine à l'ombre des sapins et à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

« Adieu , mon cher professeur; je suis interrompue dans mes écritures par l'incrédule , par le sceptique, par le soupçonneux , par l'absurde , par le ridicule Camille, qui se recommande respectueusement à votre indulgente amitié. >

En lisant la quatrième lettre de Mme de Lorcy, M. Moriaz éprouva un sentiment de satisfaction et de délivrance dont il ne fut pas maître. Sa fille venait de sortir pour faire une visite dans le voisinage, et il était seul avec Mlle Moiseney, qui lui dit : « Vous recevez de bonnes nouvelles, monsieur ?

— Elles sont excellentes, d répondit-il ; puis, se reprenant aussitôt^ il ajouta : c< Excellentes ou re^ grettables, ou fâcheuses ; je laisse cela à votre appréciation. »

Lorsqu'il eut achevé sa lecture et remis la lettre dans l'enveloppe, il demeura quelques instants pensif; il se demandait comment il procéderait pour annoncer l'excellente nouvelle. Depuis trois

semaines, sa fille était pour lui un mystère. Elle n'avait pas prononcé une seule fois le nom du comte Larinski. Ghurwalden lui plaisait autant que Saint-Moritz ; en apparence , elle était gaie , tranquille, parfaitement heureuse. S'était-elle calmée? S'était-elle ravisée? M. Moriaz n'en savait rien ; mais il se doutait qu'il faut se défier des eaux dormantes, et que l'imagination des jeunes filles est un abîme. Un bon averti en vaut deux ; désormais il craignait tout. « Si je lui parle , pensait-il , je ne saurai pas lui dissimuler ma joie, et peut-être aurat-elle une crise de nerfs. » Il avait horreur des crises de nerfs ; il résolut de recourir à l'entremise de Mlle Moiseney, et il lui dit d'un ton brusque :

a Je suppose, mademoiselle, que vous êtes au courant, qu'Antoinette vous a fait ses confidences. »

Elle ouvrit de grands yeux, fut sur le point de répondre qu'elle ne savait rien; mais elle n'eut garde, et redressant sa petite tête pointue sur ses épaules fluettes, elle dit fièrement : a Vous figurezvous, monsieur, qu'Antoinette puisse avoir des secrets pour moi?

— - A Dieu ne plaise! reprit-il. Et approuvez-vouSj encouragez-vous ses sentiments pour M . Larinski? »

Mlle Moiseney fit un soubresaut; elle était à mille lieues de soupçonner que le comte Larinski eût inspiré un sentiment particulier à Mlle Moriaz,

et, comme dans certaines occasions son esprit allait vite, elle comprit sur-le-champ toutes les conséquences de ce prodigieux événement. Elle avait un nuage sur les yeux; dans ce nuage, elle contemplait toute sorte de choses qui lui déplaisaient ou lui plaisaient ; la bouche ouverte, elle travaillait à se débrouiller. Elle se disait : « C'est un coup de tête, cela n'est pas, cela ne peut pas être. » Mais elle se disait aussi : « Pas plus qu'une reine d'Angle* terre, Mlle Antoinette Moriaz ne peut se tromper; puisqu'elle le veut, elle a raison de le vouloir. » Mlle Moiseney finit par reprendre possession d'ellemême, ses lèvres ébauchèrent le plus gracieux sourire, elle s'écria :

« Il n'a pas de fortune, mais 11 a un beau nom. Madame la comtesse Larinska ! cela sonne bien à l'oreille.

— Comme musique, j'en conviens, c'est parfait; lui répliqua M. Moriaz. Malheureusement la musique n'est pas tout dans les affaires de ce monde. »

Elle ne Fécoutait pas. Tout entière à son Idée, sans prendre le temps de souffler : « Vous allez vous moquer de moi, monsieur, poursuivît-elle avec une volubilité de langue extraordinaire . Croyez-moi ou ne me croyez pas, il y a beau jour que j'ai prévu ce mariage. J'ai des pressentiments qui ne me trompent jamais, j'étais sûre que cela finirait ainsi. Quel beau couple! Vous les repré-

sentez-vous se promenant au bois en calèche découverte ou faisant leur entrée dans une avantscène de l'Opéra? Ils feront sensation. Et notez, je vous prie, que, sans me vanter, j'y suis pour quelque chose. La première fois que j'ai vu le comte Larinski, vous savez, à la table d'hôte de Bergûn, j'ai reconnu immédiatement que c'était un homme tout à fait hors ligne...

— A la façon dont il mangeait ses truites, interrompit M. Moriaz; cela fait honneur à votre perspicacité.

— Demandez . plutôt à Antomette, reprit-elle, si le soir même je ne lui ai pas fait l'éloge de ce bel inconnu. Elle m'a soutenu qu'il avait la tête enfoncée dans les épaules; le croiriez-vous ? lui la tête dans les épaules ! Ah I j'étais sûre que cela finirait ainsi. Voulez -vous mettre à l'épreuve ma perspicacité ? Cette lettre que vous venez de recevoir, qui renferme de si excellentes nouvelles, vous dirai-je d'où elle vient? C'est le comte qui l'a écrite, il s'est enfin déclaré. Je l'ai deviné tout de suite. Ah î monsieur, je sympathise avec votre joie. Voi'ià vraiment le gendre que je rêvais pour vous. Un homme supérieur et pourtant le cœur sur la main, si bonhomme, si rond.

— Croyez-vous, en vérité, qu'il soit aussi rond qu'une assiette? lui demanda M. Moriaz en g 'éventant avec la lettre.

— Il nous a raconté sa vie, répliqua-t-elle d'un ton docte. Combien de gens peuvent en faire autant?

— Un beau récit. Je regrette seulement qu'il nous ait tu un détail qui était de nature à nous intéresser.

— Un détail fâcheux ? demandât- elle enlevant sur lui ses yeux couleur groseille.

— Au contraire, une circonstance qui lui fait honneur, et dont je lui sais beaucoup de gré. Croyez, ma chère demoiselle, que je serais charmé de recevoir un gendre de votre main et de donner ma fille à un homme dont vous avez deviné le génie et les nobles sentiments, rien qu'en le regardant manger. Par malheur, je crains que ce mariage n'aille pas à bien, j'y vois une petite difficulté.

— Laquelle?

— Le comte Lariiiski a\'ait oublié de nous prévenir qu'il était déjà marié. »

Mlle Moiseney poussa un cri douloureux. M. Moriaz lui tendit la lettre de Mme de Lorcy ; après l'avoir lue, elle demeura atterrée : un doigt impitoyable avait crevé la bulle irisée qu'elle venait de souffler, et qu'elle voyait resplendir au bout de son chalumeau.

« Ne vous abandonnez pas à votre désespoir, lui dit M. Moriaz, un peu de courage, suivez l'exemple

que je vous donne, imitez ma résignation ; mais, je vous prie, comment pensez-vous qu'Antoinette prenne la chose?

— Ce sera pour elle un coup terrible, répondit Mlle Moiseney; elle l'aimait tant I

— Qu'en savez-vous, puisqu'elle n'a pas jugé à propos de vous le dire ?

— Je le sais pertinemment. Cette pauvre chère Antoinette I il faut user des plus grands ménagements pour lui apprendre cette nouvelle, et mo seule, je crois. . .

— Je le crois comme vous, se hâta d'interrompre M. Moriaz, vous êtes seule capable d'opérer notre malade sans la faire souffiir. Vous êtes si adroite I vous avez la main si légère! Sauvez la situation, mademoiselle, c'est un soin que je vous laisse, i

A ces mots, il prit sa canne et son chapeau, et s'empressa de gagner le large, un peu inquiet de ce qui allait s^ passer, mais se sentant trop heureux, trop réjoui, pour être un bon consolateur.

Mlle Moriaz ne tarda pas à revenir de sa promenade, fredonnant une romance, le teint animé, l'air heureux, l'œil en fête, une gerbe de bruyères dans les bras. Mlle Moiseney alla au-devant d'elle, le front lugubre, la tête basse, le regard noyé. Antoinette fut frappée de la consternation qui se peignait sur son visage.

« Eh bieni qu'avez-vous, ma chère Jeanne? lui dit-elle : vous avez une mine d'enterrement.

— Hélas 1 soupira Mlle Moiseney, j'ai une triste nouvelle à vous communiquer.

— Quoi donc? vous aurait-on écrit de Gormeilles que votre perruche est morte?

— Ah! ma chère enfant, soyez raisonnable, soyez forte, prenez votre courage à deux mains.

— Pour l'amour de Dieu, de quoi s'agit-il ?

— Que ne puis-je vous épargner ce chagrin 1... Votre père a reçu tantôt une lettre de Mme de Lorcy. »

Antoinette devint plus attentive , elle respira plus court. c( Et qu'y a-t-il dans cette lettre de si terrible, de si navrant? » demanda-t-elle en se forçant à sourire.

« Heureusement je suis là, reprit Mlle Moiseney. Vous savez que vos joies et vos douleurs sont les miennes. Toutes les consolations que peut prodiguer la plus tendre sympathie. . .

— Ma chère Jeanne, au nom du Ciel, expliquezvous d'abord, vous me consolerez ensuite.

— Vous ne m'aviez rien dit, mon enfant, j'aurais le droit de m'en plaindre; mais j'avais tout deviné. Je sais lire dans votre cœur. J'étais sûre que vous l'aimiez.

— De qui parlez-vous ? répliqua Antoinette, éi qui le rouge monta aux joues.

— D'un homme bien séduisant, qui, par une inconcevable étourderie ou par un calcul criminel, avait négligé de nous apprendre qu'il était marié. »

Et, à ces mots, Mlle Moiseney étendit ses deux bras pour y recevoir Mlle Moriaz, qu'elle croyait déjà voir tombant en syncope.

Mlle Moriaz ne tomba point en syncope. Après avoir rougi, elle pâlit; mais elle resta debout, la tête droite et fière, et elle dit du bout des lèvres : « Ah! M. Larinski est marié?... J'en fais mon comphment bien sincère à la comtesse Larinska. « Là-dessus elle se mit en devoir d'arranger dans un vase les fougères qu'elle venait de rapporter. Mlle Moiseney demeura confondue de son calme, elle la contemplait avec stupeur, et soudain elle s'écria : « Dieu soit béni, vous ne l'aimiez pasi Votre père s'est trompé, il se trompe souvent ; il se met quelquefois dans l'esprit des idées bien étranges, il était persuadé que ce serait pour vous un coup mortel, il vous connaît bien peu. Ehl sans doute, M. Larinski n'est point mal, et je ne con^ leste pas qu'il n'ait du mérite; mais il m'a toujours paru un peu suspect, ses allures sont un peu louches, je le soupçonnais de nous cacher quelque chose. A ce qu'il semble, il a fait une mésalliance qu'il n'a garde d'avouer. Il est déplorable qu'un homme qui se présente si bien ait des goûts bas

et une moralilé douteuse. Son devoir était de tout nous dire ; il n'a été ni loyal ni délicat.

— Vous rêvez, ma chère, lui répondit Antoinette. Quelle loi divine ou humaine obligeait M. Larinski à tout nous dire? Entendiez-vous le confesser et qu'il nous rendît compte de ses erreurs comme au tribunal de la pénitence. ji>

En parlant ainsi, elle ôta son chapeau et sa mantille, alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre, et ouvrit un livre qu'elle commença de lire avec beaucoup d'application. « Dieu soit loué, elle ne l'aimait pas, » pensait Mlle Moiseney, qui ne s'avisa pas que Mlle Moriaz tournait à la fois deux ou trois feuillets sans s'en apercevoir.

Si absorbée qu'elle fût dans sa lecture, elle reconnut le pas de son père, quand il monta l'escalier pour regagner sa chambre. Elle s'empressa d'aller le rejoindre. Il constata avec plaisir qu'elle n'avait ni le teint défait ni les yeux rouges. Il fut moins content lorsqu'elle lui dit d'un ton calme et net : « Aurez-vous l'obligeance de me montrer la lettre que vous avez reçue de Mme de Lorcy ?

— A quoi bon ? répondit-il. Je la sais par cœur, je suis prêt à te la réciter.

— ' C'est une lettre qui n'est pas montrable ?

— Si fait ; mais puisque je te dis que je suis prêt à t'en rendre compte I...

— J'aimerais mieux la lire de mes yeux.

— Après tout, c'est ton droit. Tiens, la voilà; je t'en prie, ne va pas t'arrêter à quelques expressions malheureuses...

— Mme de Lorcy sait toujours trouver le mot juste pour exprimer sa pensée, » répliqua-t-elle.

Lorsqu'elle eut parcouru des yeux rapidement les huit petites pages serrées de Mme de Lorcy, elle regarda son père en souriant. « Avouez, reprit-elle, que vous avez trouvé dans Mme de Lorcy une alliée très-utile et très-zélée; rendez-lui cette justice qu'elle a bien travaillé et que vous lui devez un beau cierge pour s'être employée si activement à vous débarrasser de ce galant homme, de cet homme délicieux; c'est son mot, s'il vous en souvient. »

M. Moriaz se récria : « Or çà, fit-il, t*imagines-tu qu'il y ait là un coup monté ? Me soupçonnes-tu par hasard d'avoir tramé quelque noir complot avec Mme de Lorcy ? Me crois-tu capable de tremper dans une perfidie?

— A Dieu ne plaise ! Je ne vous accuse que d'être trop joyeux et de ne pas savoir vous en cacher.

— Est-ce un crime?

— C'est peut-être une imprudence.

— Je te jure, ma chère enfant, que je ne considère que ton bonheur, et Mme de Lorcy ellemême... Puisque M. Langis ne pense plus à toi, quel intérêt, quelles raisons peut-elle avoir...?

170 SAMUEL BUOHL ET C«

— Je ne sais, interrompit Antoinette ; mais ses préjugés lui tiennent lieu de raisons.

— Ainsi tu ne veux pas croire que le comte Larinski soit marié?

— Je le crois, sans en être sûre, et je voudrai^ m'en assurer. N'ai-je pas été de bonne foi dans tout ceci? ne me suis-je pas prêtée docilement à vos exigences ? J'ai consenti à m'en rapporter au jugement de Mme de Lorcy. Elle a daigné faire grâce à l'accusé. Elle a reconnu que M. Larinski est un homme parfaitement honorable et même délicieux; mais elle a découvert, à quelques jours d'intervalle, d'abord qu'il ne m'aime pas, et ensuite qu'il m'a trompée en me laissant croire qu'il était encore libre. Je veux en avoir le cœur net, me convaincre qu'on ne se joue pas de moi.

— Et tu en conclus...

— Je conclus qu'avec votre permission nous partirons pour Cormeiiles demain matin. »

Cette conclusion agréait fort peu à M. Moriaz, dont la figure s'allongea sensiblement.

«.Que craignez-vous? lui dit-elle. Vous savez que j'ai du caractère et vous devriez savoir que, quoi qu'en dise Mme de Lorcy, je ne manque pas de bon sens. Quand il me sera prouvé que je me suis trompée, je ferai une croix sur mon roman, il sera mort et enterré, et je vous promets de n'en point porter le deuil.

— Soit, dit-il, je crois en ton bon sens, j'ai foi dans ta raison, nous partirons demain pour Cormeilles. »

A quatre jours de là, Mme de Lorcy se promenait dans une allée de son parc. Elle y fut rejointe par M. Langis, à qui elle dit d'un ton de belle humeur : « Toujours grave et mélancolique, mon cher Camille ! Quand quitterez-vous vos airs penchés ? Je ne vous comprends pas. On fait ce qu'on peut pour vous être agréable, pour arranger les choses à souhait, rien ne peut vous dérider. Vous me faites penser au lièvre de La Fontaine :

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

— La crainte et la haine, madame, répondit-il. Je hais cet homme, il m'est insupportable, et je ne reviendrais plus à Maisons, si je devais encore l'y rencontrer. Vous a-t-il fait ses adieux définitifs?

— Pas encore, un peu de patience, nous n'en sommes plus à compter les minutes. Quel mal désormais cet homme peut-il vous faire? Le lion n'a plus de griffes ; que dis-je? il a poussé l'obligeance jusqu'à se mettre à lui-même une muselière. Poursuit-on de sa haine un ennemi désarmé, qui se rend à discrétion ?

— Fort bien, madame; s'il n'est pas parti dans trois jours, je reviendrai à ma première idée; c'était la bonne.

— Vous lui couperez la gorge ?

— De grand cœur.

— Pour l'amour de Fart?

— Je ne suis pas sanguinaire ; mais j'aurais un singulier plaisir à découdre la peau de ce ténébreux personnage. »

Mme de Lorcy haussa les épaules. « Où prenezvous qu'il soit ténébreux ? Encore un coup, mon cher, vous êtes parfaitement déraisonnable. Vous devriez adorer M. Larinski, vous lui avez la plus grande obligation. Il a réussi le premier à faire parler le cœur de notre chère indifférente, il a rompu le charme ; c'était la Belle au bois dormant, il l'a réveillée, et, par la grâce du ciel, il ne peut pas l'épouser. Je la vois d'ici dans son Ghurwalden en proie aux plus sombres ennuis, pleurant ses illusions, furieuse d'avoir été trompée. Ne devinezvous pas tout le parti qu'on peut tirer de la colère d'une femme ?

— Vous savez si je Taime, repartit M. Langis, et pourtant je ne veux rien devoir à son dépit.

— Vous êtes un enfant, laissez-vous conduire. Le moment est venu de vous déclarer. Dans peu de jours, vous vous mettrez en route pour Ghurwalden, et vous irez dire à cette femme en colère : Je vous ai menti, je vous aime. Bref, vous lui conterez votre amoureuse flamme, et libre à vous d'épuiser dans cette circonstance tout votre trésor

dhyperboles. Elle vous écoutera, je vous en réponds, en se disant : Je cherchais une vengeance, la voici.

— Je voudrais vous croire, madame, répliquat-il; mais êtes- vous bien certaine que Mlle Moriaz soit encore à Churwalden ? »

Et du doigt il lui montrait au bout de Tavenue une charmante robe couleur noisette, qui s'avançait vers eux en laissant onduler sa traîne sur le gravier.

a Vraiment , je crois que c'est elle , s'écria Mme de Lorcy. M. Moriaz est un fier maladroit ; mais après tout le mal n'est pas grand. »

Mlle Moriaz était arrivée la veille au soir à Gormeilles. Après s'être reposée tant bien que mal des fatigues du voyage, elle n'avait rien eu de plus pressé que de faire mettre deux chevaux à son coupé et de venir rendre ses devoirs à sa marraine, qui ne pouvait qu'être touchée de cette attention.

Mme de Lorcy courut à Antoinette et l'embrassa à plusieurs reprises, en lui disant : « Vous voilà enfin, ma belle I Que je suis charmée de vous revoir 1 Vous vous êtes bien fait attendre. Je commençais à craindre que vous ne prissiez racine dans les Grisons. G'est donc un pays enchanteur? Je croirais plutôt que votre père est un vilain égoïste, qu'il vous a indignement sacrifiée à ses convenances entraînant sa cure en longueur; mais

vous voilà, je lui pardonne. Vos pauvres, vos protégés, vous réclamaient à cor et à cri. Qui donc me demandait l'autre jour de vos nouvelles? C'est Mlle Galet, à qui j'ai servi, selon vos ordres, le quartier de sa pension. Gomme vous la gâtez I J'ai trouvé sur sa table un bouquet de duchesse, elle a prétendu que vous le lui aviez envoyé de là-bas, et j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'on ne cueille pas des camellias doubles sur le glacier du Roseg. Semez de fleurs, si vous le voulez, l'existence et la mansarde de Mlle Galet ; mais lui jeter à la tête un boisseau de camellias doubles, panachés de blanc, c'est de la démence, et je me propose sérieusement de vous faire enfermer. C'est égal, je suis bien contente de vous revoir. Vous avez un excellent visage ; ne trouvez-vous pas, Camille, qu'elle a bon air? »

Mlle Moriaz se prêtait avec froideur aux embrassades de Mme de Lorcy; en revanche, elle fit un gracieux sourire à M. Langis et lui serra affectueusement la main. Mme de Lorcy les emmena dans son salon, où ils causèrent de choses indifférentes. Antoinette attendait le départ de M. Langis pour aborder le sujet qu'elle avait à cœur d'éclaircir. Au bout de vingt minutes, il se leva, mais il se rassit presque aussitôt. Une porte venait de s'ouvrir et avait livré passage au comte Abel Larinski.

A l'apparition de Samuel BrohI, les deux femmes

changèrent de couleur; l'une rougit de l'effort qu'elle dut faire pour dissimuler sa contrariété, l'autre pâlit d'émotion. Samuel Brohl traversa le salon d'un pas délibéré, sans avoir l'air de reconnaître la personne qui était avec Mme de Lorcy. Tout à coup il tressaillit, comme si une torpille l'avait touché, et, profondément troublé, il fut sur le point de perdre contenance. Était-il aussi étonné qu'il le semblait? Depuis longtemps la butte de Sannois était devenue sa promenade favorite, et il n'y allait jamais sans pousser jusqu'à un certain endroit d'où l'on apercevait la façade d'une certaine maison, dont les volets étaient demeurés pendant deux mois hermétiquement fermés. Il se pouvait faire que la veille il les eût trouvés ouverts. L'induction est un procédé scientifique avec lequel les Samuel Brohl sont famiUers.

Il avait de la volonté, de l'empire sur lui-même. Il ne tarda pas à se remettre, il redressa la tête comme un homme qui se sent de force à défier tous les dangers. Après avoir salué Mme de Lorcy, il s'approcha d'Antoinette et lui demanda de ses nouvelles d'un ton grave, presque cérémonieux.

« Votre visite m'afflige, mon cher comte, lui dit Mme de Lorcy ; j'ai peur que ce ne soit la dernière. Venez- vous me faire vos adieux?

— Hélas I oui, madame, répondit-il. La lettre que j'attendais ne m'est pas encore parvenue; mais

ce retard ne change rien à mes projets, et dans trois jours j'aurai quitté Paris.

— Sans esprit de retour, sans regret ? lui demanda-t-elle.

— Je ne regretterai que Maisons et le bienveillant accueil qu'on m'y a fait. Paris est trop grand, les petites gens comme moi y sentent leur petitesse plus qu'ailleurs; sans être fou d'orgueil, on n'aime pas à passer à l'état d'atome. Le séjour de Vienne me convient mieux, j'y respire plus à l'aise, c'est une ville à ma taille et à mon goût. Les oiseaux ont tort de changer de nid. »

Là-dessus, il se mit à décrire, à vanter avec chaleur le Prater et ses cinq allées, Schœnbrunn, son jardin botanique et la Gloriette, l'église Saint- Étienne, les eaux limpides du Danube, s'adressant tantôt à Antoinette, qui l'écoutait sans mot dire, tantôt à Mme de Lorcy, dont les yeux, se portarxt par intervalles sur M. Langis, semblaient lui dire : « Avais-je raison? Confessez-vous que vos appréhensions n'avaient pas le sens commun? Vous l'entendez, il n'a qu'une demi- heure à passer avec elle, et il lui décrit le Prater. Pensez-vous encore à lui couper la gorge ? Dites-lui, de grâce, un mot aimable et poli. Ce n'est pas lui, c'est vous qui êtes ténébreux ; dépouillez votre air sinistre. Combien de temps durera cette rêverie taciturne où vous êtes plongé ? Vous prêtez à rire, vous jouez un sot

personnage. Vous ressemblez à un sphinx du désert qui contemple un serpent et prend une innocente couleuvre pour une vipère. » M. Langis comprenait ce qu'elle voulait lui dire, mais il ne dépouillait pas son air sinistre.

Après avoir loué Vienne et ses environs, Samuel Brohl fit l'éloge des Viennois, de leur caractère facile et insouciant. Il conta avec enjouement quel^ ques anecdotes. Il y avait dans sa gaîté quelque chose de voulu, de tendu, de saccadé, d'un peu fébrile ; pourtant c'était de la gaîté. Mme de Lorcy lui donnait la réplique, Mlle Moriaz continuait à se taire ; elle froissait entre ses doigts la guipure de son fichu Marie-Antoinette, et, l'œil fixe, elle semblait en compter les mailles.

Samuel Brohl s'interrompit au milieu d'une phrase, se leva brusquement. Il se tourna vers Antoinette ; d'une voix sourde, il la pria de dire à M. Moriaz combien il regrettait que son prochain départ le privât de l'honneur et du plaisir de l'aller voir à Cormeilles, puis il salua Mme de Lorcy, la remercia des heureux moments qu'il avait passés auprès d'elle et la chargea de le recommander au bon souvenir de l'abbé Miollens.

« Nous nous reverrons, mon cher comte, lui ditelle d'une voix claire en pesant sur ses mots, et j'espère que nous ferons avant peu la connaissance de la comtesse Larinska. j

Il la regarda d'un air étonné et murmura : et II y a dix ans que j'ai perdu ma mère. »

Aussitôt, sans donner à Mme de Lorcy le temps de s'expliquer davantage, il se dirigea rapidement vers la porte, accompagné de trois regards qui parlaient tous les trois, mais qui ne disaient pas la même chose. La pièce était vaste ; pendant les trente secondes qu'il mit à la traverser, l'ange du silence plana dans l'air.

Il allait sortir ; la fatalité voulut qu'il lui vînt une malheureuse, une funeste pensée. Il ne put résister au désir de revoir une fois encore Mlle Moriaz, de graver à jamais dans son souvenir cette image adorée. Il se retourna, et leurs yeux se rencontrèrent. Il paya cher cette défaillance de sa volonté. Apparemment la violence qu'il s'était faite une heure durant avait épuisé ses forces. Il lui sembla que son cœur ne battait plus, il sentit ses jambes se raidir et lui refuser le service, ses dents se serrèrent, sa pupille se dilata, sa tête se perdit. Tout à coup il s'abattit lourdement comme une masse de plomb, tomba à la renverse sur le parquet, où il demeura sans connaissance.

Mlle Moriaz ne put étouffer un cri et fut sur le point de se trouver mal. Mme de Lorcy la prit par la taille, l'entraîna dans la pièce voisine après avoir jeté à M. Langis un flacon de sels en lui disant : a Chargez-vous du comte Larinski. »

La première chose que fit M. Langis fut de poser le flacon sur une table, après quoi il s'approcha de Sannuel Brohl, qui, toujours pûmé, inanimé, aVait l'air d'un mort ou peu s'en faut. Il l'examina un instant, se pencha sur lui ; croisant les bras et haussant les épaules, il lui dit : « Relevez-vous donc, monsieur, Mlle Moriaz n'est plus là. »

Samuel Brohl ne remua point. « Vous ne m'avez pas entendu, continua Camille. Vous êtes superbe, monsieur le comte, vous êtes très-beau, votre attitude est irréprochable, et on vous prendrait vraiment pour un trépassé. Vous êtes admirablement tombé, je vous jure que je n'ai jamais vu au théâtre un évanouissement plus réussi ; mais arrêtez les frais de la représentation, je vous répète que Mlle Moriaz n'est plus là. »

Samuel Brohl demeura inerte et rigide. « Peutêtre voulez-vous mettre à l'épreuve la vigueur de mon poignet, poursuivit Camille, je vous donnerai cette satisfaction. »

Et à ces mots, il le saisit à bras-le-corps, s'arma de toutes ses forces pour le soulever et le déposer sur un canapé, où il l'étendit de son long.

Il l'examina de nouveau et reprit ; a Cette tragicomédie durera-t-elle longtemps encore ? Ne trouverai-je pas le secret de vous ressusciter ? Voyons, que pourrais-je trouver... Écoutez-moi, monsieur. J'aime de toute mon âme la femme que vous faites

m SAMUEL BROHL ET C'^

semblant d'aimer... Gela ne suffit pas? Monsieur, vous êtes un Polonais de hasard, et j'ai autant d'admiration pour vos talents de société que j'ai peu d'estime pour votre personne... Gela ne suffit pas encore 1 Je ne peux pourtant pas lever la main sur vous ; je vous en conjure, tenez l'affront pour reçu. »

Il lui parut que le mort avait légèrement tressailli, et il s'écria : « Dieu merci, cette fois vous avez donné signe de vie, et l'offense a trouvé le chemin du cœur. Je serais charmé de vous en rendre raison, je suis à vos ordres. Le jour, le lieu, les armes, je laisse tout à votre choix. Et tenez, vous pouvez compter sur mon absolue discrétion ; personne, je vous en donne ma parole, n'apprendra de moi que vos évanouissements ont des oreilles et ressentent les insultes. Voici mon adresse, monsieur. »

Et, tirant de sa poche une carte de visite, il essaya de la glisser dans une main pendante et froide, qui la laissa échapper.

« Quelle obstination ! dit-il. A votre aise, monsieur le comte; je suis au bout de mon éloquence. »

^ Il lui tourna le dos, s'assit dans un fauteuil, et, prenant un journal, il le déplia. Sur ces entrer feites, la porte se rouvrit, et Mme de Lorcy reparut.

SAMUEL BROIÎL ET G« 181

« Que faites-vous donc là, Camille ? s'écria-telle.

— Vous le voyez, madame, lui répliqua-t-il, j'attends que ce grand comédien ait fini de jouer sa pièce. »

Il ne s'était pas avisé que Mlle Moriaz venait de rentrer, elle aussi, dans le salon. Elle lui jeta un regard courroucé, indigné, menaçant, où il lut sa condamnation. Il essaya de trouver quelques mots d'explication ou d'excuse pour désarmer sa colère^ la voix lui manqua. Il s'inclina humblement, prit son chapeau et sortit.

Mme de Lorcy, fort agitée, ouvrit une fenêtre, puis elle jeta de l'eau à la figure de Samuel Brohl, lui frictionna les tempes avec une vivacité qui n'était pas exempte de rudesse, lui fit respirer des sels anglais.

« Ah ! de grâce, ma chère, allez -vous-en, ditelle à Antoinette ; votre place n'est pas ici. »

Antoinette ne s'en alla point ; le visage contracté, la lèvre frémissante, elle s'assit à l'écart à quelque distance du sopha.

Les soins énergiques de Mme de Lorcy produisirent enfin leur effet. Samuel Brohl n'était pas mort : ses bras remuèrent, ses jambes se détendirent, et au bout de quelques instants il rouvrit les yeux, puis la bouche ; il se mit sur son séant et balbutia : o Où suis-je?. . que s'est- il

passé? Ah! mon Dieu, elle était là tout à

l'heure ! »

Mme de Lorcy lui mit la main sur la bouche, et, se penchant à son oreille, elle lui dit d'un Ion sévère, impérieux : « Elle est encore là. )>

Elle ne réussit pas à se faire comprendre. On ne revient que par degrés d'un pareil évanouissement. Samuel Brohl fut repris d'une défaillance, ses yeux se fermèrent de nouveau, et il laissa tomber son front dans ses mains. Après un silence de quelques minutes : « Ah ! madame, pardonnezmoi, dit-il d'une voix étouffée, je me fais honte à moi-même; j'ai manqué de courage, mes forces m'ont trahi. Je l'aime follement, et je m'étais juré de ne jamais la revoir. C'est pour la fuir que je pars. »

Il avait redressé la tête, il aperçut Antoinette, il la regarda avec effarement comme s'il ne l'avait pas reconnue. Il la reconnut enfin, fit un geste d'épouvante, se leva précipitamment et s'enfuit.

Mlle Moriaz s'approcha de Mme de Lorcy et lui dit : « Eh bien ! qu'en pensez-vous ?

-— Je pense, ma chère, répondit-elle, que Mme de Lorcy est une sotte, et que le comte Larinski est un homme très -fort. »

Antoinette la regarda avec un sourire amer, et lui touchant légèrement le bras : « Convenez, madame, lui dit elle, que s'il avait cent mille livres

de rente, vous ne songeriez pas à mettre en doute sa sincérité. »

Mme de Lorcy ne répondit rien ; elle ne pouvait pas dire non, et elle enrageait d'avoir tout à la fois raison et tort. C'est un accident qui arrive quelquefois aux femmes du monde.

En montant dans son coupé pour retourner à Cormeilles, Mlle Moriaz était en proie à une agitation qui ne se calma pas durant le trajet. Elle était émue d'un sentiment tendre, passionné, pour un homme qui s'était évanoui en lui faisant ses adieux, émue de colère contre les préjugés ineptes et les petites finesses des gens du monde, émue de joie d'avoir déjoué une conspiration ourdie contre son bonheur, émue d'orgueil aussi parce qu'elle avait vu clair, parce qu'elle ne s'était pas trompée dans son choix, et que l'homme qu'elle aimait était digne d'être aimé. Pendant quelques jours, elle avait éprouvé des anxiétés, des angoisses d'esprit, dont elle avait cruellement souffert; elle s'était dit à plusieurs reprises ; a Peut-

être ont-ils raison. » Un cœur de femme se croit à la merci d'une erreur, et c'est un supplice pour lui de douter de lui-même et de sa clairvoyance. Quand on lui démontre que son dieu est une idole, qu'il doit mépriser ce qu'il adorait, il se sent mourir, et il s'imagine qu'un ressort vient de se briser dans la vaste machine de l'univers, que le ciel et la terre vont crouler, et cependant une erreur de femme n'a pas des conséquences si graves. Le soleil continue de luire, la terre ne cesse pas de tourner. La machine de l'univers serait sujette à trop d'accidents, si elle se détraquait toutes les fois qu'une femme s'abuse.

« C'est moi qui avais raison, ils n'ont pas su le comprendre, » pensait Mlle Moriaz en traversant la Seine, et elle contemplait d'un œil réjoui le ciel d'un bleu doux, les eaux tranquilles, les rives verdoyantes du fleuve, une longue rangée de peupliers qui semblaient prendre plaisir à le regarder couler. 11 lui parut que tout allait bien, que l'ordre régnait partout, que le grand mécanicien était à son poste, que le monde était en de bonnes mains, que les voyageurs n'avaient aucun déraillement à craindre.

Lorsqu'elle arriva à Cormeilles, M. Moriaz était enfermé dans son laboratoire, qu'il avait été ravi de retrouver à sa place et en bon état. Une barrette de velours sur la tête ou sur l'oreille, le9

manches retroussées , un tablier de toile écrue noué autour de son cou et de sa ceinture, un plumeau à la main, il examinait en détail son cher petit mobilier, ses fourneaux, ses matras au long col et au gros ventre, la panse et la voûte de ses cornues, la cucurbite, le chapiteau et le serpentin de ses alambics. Ballons, tubes, allonges, cuves pneumatiques, cloches, mortiers, creusets, capsules, lampes, chalumeaux et pipettes, il passait tout en revue pour s'assurer qu'en son absence rien n'avait éprouvé aucun dommage. Il époussetait avec soin ses bocaux, en vérifiait les étiquettes, constatait que ses récipients à tubulures n'étaient pas fêlés, que l'orifice de ses éprouvettes n'était pas bouché. Il était heureux comme un roi qui fait défiler ses troupes devant lui et se convainc qu'elles ont bon air, que, lorsqu'elles verront le feu, elles feront honneur à leur maître.

Si agréable que fût l'occupation à laquelle il se livrait depuis deux heures, M. Moriaz n'avait pas oublié l'existence de sa fille et,de M. Larinski. Il savait qu'Antoinette s'était rendue à Maisons-Laffitte pour y avoir une explication avec Mme de Lorcy, et cette pensée jetait une ombre sur sa félicité. Il espérait cependant que cette entrevue aurait tourné à ses souhaits, que l'astre polonais qui lui causait des inquiétudes allait disparaître à jamais de son horizon.

Quelqu'un frappa à la porte de son laboratoire, il cria : « Entrez ! » et, en se retournant, il aperçut Antoinette debout sur le seuil. Il la regarda fixement. Elle avait l'œil si animé, le visage si épanoui, si lumineux, que les bras lui en tombèrent et qu'il laissa échapper une fiole qu'il tenait à la main.

« Mauvaise fille qui vient faire du dégât chez son père! lui cria-t-elle gaîment.

— Le mal n'est pas grand, » répondit-il, et il se mit en devoir d'épousseter les débris de la fiole. C'était une manière de gagner du temps. Il s'y prenait avec tant de gaucherie qu'elle lui ôta l'époussetle des mains : a Voilà" comme on balaie, » lui dit-elle.

Il la regardait faire en se disant : a C'est tout le rebours de la scène de Churwalden. J'ai la figure longue, et elle ne réussit pas à dissimuler sa joie. Juste retour des choses d'ici-bas I »

Dès qu'elle en eut fini avec son balai, elle promena ses yeux de tous côtés et s'écria : « Vous voilà de retour dans votre paradis, dans ce lieu enchanteur où vous goûtez d'ineffables délices.

— Eh! oui, j'y suis heureux, assez heureux, répondit-il avec modestie.

— Faites le dégoûté! Il est tout à fait charmant, votre laboratoire.

— Oui, il est convenable. Cependant je faisais tantôt la réflexion qu'il y manque quelque chose.

Sais- tu quel est mon rêve? Je voudrais avoir là, dans ce coin, une chapelle transparente. Tu ignores peut-être ce qu'on entend par une chapelle? C'est une cage au-dessus d'un fourneau, surmontée d'une hotte. Tu vas me demander ce que c'est qu'une hotte; je te répondrai que c'est la partie évasée d'une cheminée, qui facilite le dégagement des principes volatils et des vapeurs nuisibles. Tiens, voici une chapelle. Bien qu'elle ait été adaptée à un trumeau placé entre deux fenêtres, elle ne laisse pas d'être un peu sombre. Eh bien! les chimistes allemands ont presque tous dans leur laboratoire des chapelles dont le mur a été percé et remplacé par un vitrage. C'est cela qui donne du jour!

— Qui donc vous reprochait de manquer d'imagination? Vous êtes un homme très-romanesque, et votre roman, c'est une chapelle transparente. Voilà pourquoi vous avez tant d'indulgence pour les romans des autres. »

Elle donna un coup de plumeau sur un fauteuil, s'y installa, et plaçant une chaise en face d'elle : « Venez vous asseoir ici, tout près de moi, sur cette escabelle; je mettrai un carreau dessus pour qu'elle soit plus tendre. Venez donc, j'ai à vous parler. »

Il s'approcha, l'oreille basse. « Faut-il que j'ôie mon tablier? lui demanda-t-il.

— Pourquoi cela?

— Je prévois que notre conversation va rouler sur des matières du plus haut romantisme. Je voudrais êlre en tenue.

— Laissez donc, votre tablier vous va très-bien. Tout ce que je désire et exige, c'est que vous me prêtiez une religieuse attention. »

Elle lui rapporta point par point ce qui s'était passé chez Mme de Lorcy. Elle commença son récit d'un ton tranquille; elle s'anima, s'échauffa par degrés, ses yeux s'illuminèrent. Il l'écoutait avec chagrin, il la regardait avec un orgueilleux plaisir, et se disait : a Mon Dieu, qu'elle est jolie et que ce Polonais est un heureux scélérat ! »

Quand elle eut achevé, elle attendit quelques instants qu'il lui fit part de ses réflexions. Comme il gardait un morne silence, elle s'impatienta : « Parlez, je veux savoir le fond de votre pensée, lui dit-elle.

— Je pense que tu es adorable.

-- Oh! de grâce, soyez sérieux.

— Sérieusement, reprit-il, je ne suis pas certain que tu te trompes, il ne m'est pas prouvé non plus que tu aies raison ; il me reste quelques doutes. »

Elle s'écria avec emportement : « A ce compte, les seules réalités de ce monde sont les choses qui se laissent voir, toucher, palper, une cornue et ce qu'il y a dedans. Hors de là, tout est néant ou men-

songe. Ah! vos maudites cornues! Si je m'écoutais, je les briserais toutes jusqu'à la dernière. »

Elle jetait autour d'elle des regards si farouches et si funestes que M. Moriaz se prit à trembler pour son laboratoire, a Je t'en conjure, lui dit-il, grâce pour mes pauvres cornues, pour mes honnêtes alambics, pour mes innocents bocaux ! Ils ne sont pour rien dans cette affaire. Est-ce leur faute si les histoires que tu me racontes dérangent à ce point les habitudes de mon esprit qu'il m'est impossible de m'y reconnaître et d'en démêler le fin mot?

— Vous ne croyez donc pas à l'extraordinaire?

— L'extraordinaire ! Toutes les fois que je le rencontre, je le salue, répliqua-t-il en ôtant son bonnet et s'inclinant jusqu'à terre; mais je lui demande ses papiers.

— Ah! nous en sommes encore là. Je m'imaginais en vérité que l'enquête était faite.

— Elle n'a pas été concluante, puisqu'elle n'a pas convaincu Mme de Lorcy.

— Eh ! qui pourrait convaincre Mme de Lorcy? Ignorez -vous comment sont faits les gens du monde et qu'ils détestent tout ce qui les étonne, tout ce qui les dépasse, tout ce qu'ils ne peuvent peser dans leurs petites balances, mesurer avec leur étroit compas?

— Peste! tu es bien sévère pour le monde; je m'étais toujours figuré que tu l'aimais.

-" Je ne sais si je l'aime; il est certain que j'aurais peine à me passer de lui, mais il m*est bien permis de le juger, et je me dis quelquefois que, si le Christ... vous m'écoutez? . reparaissait parmi nous avec son cortège de publicains et de poissonniers, que, si le Christ s'avisait de venir prêcher sur le boulevard des Italiens le sermon de la montagne...

— Pour la vraisemblance du fait, place au moins la scène à Montmartre, interrompit-il. Franchement, je ne vois pas très-bien quel rapport il peut y avoir entre le Christ et le comte Larinski, et puis la théologie, n'en parlons pas, ce n'est pas mon affaire. La religion me paraît être une bonne chose, une chose utile, et j'accepte volontiers le christianisme, moins le côté romanesque, dont je n'ai guère eu le loisir de m'occuper. Tu m'accorderas du moins que, s'il y a de vrais miracles, il y en a aussi de faux. Comment les distinguer?

— C'est au cœur de prononcer, lui dit-elle.

— Oh ! l'infaillibilité du cœur! s'écria-t-il. Il n'y a pas encore de concile qui ait voté celle-là. »

Il y eut une pause, après laquelle M. Moriaz reprit : « Ainsi, ma chère, tu demeures persuadée que M. Larinski est encore libre et que Mme de Lorcy a menti?

— Point ; si elle avait menti, elle ne se serait pas trahie si naïvement tout à l'heure. Je l'accuse

de s'être trompée ou plutôt d'avoir voulu se tromper... Savez-vous ce que vous allez faire, j'entends ce soir, après votre diner ? Vous monterez en voiture et vous irez...

— A Paris, rue Mont-Thabor ! s'écria-t-il en bondissant sur son escabeau. Fort bien, je mettrai un frac et j'irai dire au comte Larinski : Mon cher monsieur, je viens vous demander votre main pour ma fille, qui vous adore ; les mauvaises langues prétendent que vous n'êtes plus libre, je n'en crois rien, et au surplus, c'est une bagatelle... Tu me coucheras la chose par écrit; livré à moi-même, je ne m'en tirerai jamais ; hors de ma chaire, j'ai tant de peine à trouver mes mots !

— Dieu ! que vous êtes vif ! Qui vous parle de cela? L'abbé MioUens est de nos amis, c'est un digne homme, dont le témoignage fera foi.

— A la bonne heure; que ne t'expliquais-tu? A ce compte, tu n'auras pas besoin de me préparer ma harangue. Voilà une idée acceptable, voilà un discours possible. Ce soir, après mon dîner, j'irai voir l'abbé Miollens; mais il est bien entendu, n'est-ce pas? que s'il confirme la sentence...

— Je ne me pourvoirai pas en cassation, et j'ajoute que je serai courageuse au-delà de tout ce que vous pouvez croire ; je ferai bon visage à mon malheur, il vous sera impossible de soupçonner que j'ai quelque regret à ma chimère. Donnant

donnant; de votre côté, vous allez me faire une promesse... Si l'abbé Miollens...

— Tu sais, comme moi, que tu es majeure.

— Je sais, comme vous, que je ne me passerai jamais de votre consentement. Ici, comme dans l'Engadine, je vous dis : Ou lui ou personne.

— Ne t'avais-je pas avertie que, lorsqu'on a prononcé une fois une formule, on la répète toujours?

— Ou lui, ou personne, c'est mon dernier mot... N'aimez-vous pas mieux que ce soit lui? L'accepterez-vous, lui?

— Je le subirai.

— De bonne grâce ?

— Avec résignation.

— Avec une résignation enjouée?

— Je ferai mon possible ou, pour mieux dire, s'il te rend heureuse, je lui ferai fête tous les jours de ma vie ; dans le cas contraire, je te répéterai soir et matin, comme Mme de Lorcy : Tu n'as pas voulu m'écouter, il fallait me croire.

— C'est convenu, vous êtes un bon père, et nous voilà d'accord, » lui répondit elle, et à ces mots, elle lui prit les deux mains qu'elle serra dans les siennes.

Il la regarda entre les deux yeux, puis il s'écria d'un ton colère : « Mais, seigneur Dieu, pourquoi donc l'aimes-tu, cet homme? » Elle repartit à voix

basse : « Parce que je Taime ; c'est ma seule raison, mais je la trouve bonne.

— Péremptoire... Allons-nous-en bien vite, répliqua t-il en se levant. Je crains qu'en t'écoutant mes cornues ne tombent dans une syncope aussi prolongée que celle de M. Larinski; débite-t-on de pareilles insanités dans un laboratoire de chimie? »

A peine fut-il sorti de table, M. Moriaz se mit en devoir de se rendre à Maisons, où l'abbé MioUens passait l'été dans le voisinage de Mme de Lorcy. Mlle Moiseney l'accompagna jusqu'à la voiture et lui dit :

« Mon Dieu! que votre fille est admirable, monsieur ! Avec quel courage elle a pris son parti ! Avec quelle résolution elle a fait son deuil d'un bonheur impossible ! L'avez-vous remarquée pendant le dîner ? Gomme elle était tranquille, attentive ! Ne la trouvez-vous pas étonnante ?

— Aussi étonnante que vous êtes sagace, lui répondit-il.

— Ah ! sans doute, je n'ai jamais pensé qu'elle l'aimât autant que vous le prétendiez ; mais il lui plaisait, elle avait du goût pour lui. A-t-elle fait entendre une plainte, un soupir, en apprenant la cruelle vérité? Quelle force d'âme, quelle égalité d'humeur, quelle hauteur de sentiments! Vous ne l'admirez pas assez, monsieur; vous n'êtes pas assez fier d'avoir une pareille fille. Je me glorifie,

quant à moi, d'avoir été pour quelque chose dans son éducation. Je me suis toujours appliquée ^ développer en elle le jugement, à la mettre en garde contre tous les écarts d'esprit. Oui, j'ose le dire, je me suis donné beaucoup de peine pour cultiver et fortifier sa raison.

— Je vous remercie de tout mon cœur, lui repartit M. Moriaz en s'accotant dans un coin de la voiture ; vous pouvez vous vanter d'avoir fait là un merveilleux ouvrage ; mais, je vous prie, mademoiselle, quand vous aurez fini votre discours, veuillez en prévenir mon cocher , pour qu'il touche. »

Chemin faisant, M. Moriaz se livra à de mélancoliques réflexions ; il s'adressa quelques reproches, a Nous avons procédé au rebours du bon sens, pensait-il. Son imagination avait été surprise, avec le temps elle se serait calmée. Nous aurions dû la laisser à elle-même, à sa propre défense, à son jugement naturel, car après tout elle n'en manque pas. J'ai eu la funeste pensée d'appeler à mon aide Mme de Lorcy, qui a tout gâté par ses finasseries. Dès qu'Antoinette a pu se douter que son choix était condamné par nous et que nous tramions la perte de Tennemi, la sympathie mêlée d*admiralion qu'elle ressentait pour M. Larinsld est devenue de l'amour, le feu couvert sous la cendre s'est mis à flamber. Nous avons compté

sans cette passion qui est innée chez la femme et que les phrénologues appellent la combattivité. Il s'agit aujourd'hui pour elle d'une partie à gagner ; quand à l'amour se joint l'intérêt du jeu ou de la guerre, il devient irrésistible, et voilà notre campagne fort compromise, si le ciel ou M. Larinski ne s'en mêlent.

Ainsi raisonnait M. Moriaz, que ses mésaventures paternelles et ses récentes expériences rendaient meilleur psychologue qu'il ne l'avait été jusqu'alors. Tout en raisonnant, il allait bon train, et trente-cinq minutes lui suffirent pour arriver à la porte de la petite maison de campagne qu'habitait l'abbé Miollens. Il le trouva dans son cabinet, installé dans un bon fauteuil moelleux que lui avait brodé Mme de Lorcy, humant à petits coups une tasse d'excellent thé que des missionnaires lui avaient rapporté de la Chine. A sa gauche était sa boîte à violon, à sa droite son cher Horace, édition d'Orelli, Zurich, 4844.

L'entretien s'engagea. Aussitôt que M. Moriaz eut prononcé le nom du comte Larinski, l'abbé prit le visage attentif et charmé d'un chien qui voit passer son gibier favori et tombe en arrêt.

Il s'écria : « Quel homme admirable !

— Miséricorde ! pensa M. Moriaz , voilà un exorde qui ressemble beaucoup à celui de Mlle Moiseney. Prétend-on me condamner à l'admiration

forcée à perpétuité ? Je crains qu'il n'y ait quelque parenté d'esprit entre notre ami l'abbé et cette sotte, qu'il ne soit son cousin remué de germain.

— Combien je vous remercie , mon cher monsieur, poursuivit l'abbé MioUens en se carrant dans son fauteuil, de nous avoir fait faire la connaissance de cet homme rare ! C'est vous qui nous l'avez envoyé, ou plutôt à vous appartient le mérite de l'avoir découvert, inventé.

— Oh ! permettez, il ne faut rien exagérer, répondit humblement M. Moriaz, il s'est bien inventé lui-même.

— C'est vous du moins qui l'avez- patronné, qui l'avez produit ; sans vous, le monde n'eût jamais soupçonné l'existence de ce beau génie, de ce noble caractère, qui se cachait sous l'herbe du chemin comme la violette.

— C'est décidément un remué de germain, se dit M. Moriaz.

— Et tenez, continua l'abbé, croiriez-vous que j'ai retrouvé M. Larinski tout entier dans Horace? Oui, Horace l'a représenté trait pour trait dans la personne de Lollius, vous savez, Marcus Lollius, à qui il adresse l'ode ix du livre IV, et qui fut consul l'an 733 après la fondation de Rome. La ressemblance est frappante, vous allez voir. »

Il posa sa tasse, prit le livre dans sa main droite, et tour à tour posant sur sa bouche l'index de sa

198 SAMUEL BROIIL ET C«

main gauche ou le promenant com plaisamment sur le texte pour en souligner les beautés : « Que dites- vous de ceci? Ton âme est sage, écrivait Horace à Lollius, et résiste avec la même constance aux tentations du bonheur qu'à celles de l'adversité, est animus tibi et secundis temporihus du^ biisque rectus. N'est-ce pas là le comte Larinski? Mais attendez : Lollius détestait la fraude et la cupidité, et il méprisait l'argent, qui séduit tous les hommes, abstinens ducentis ad se cuncta pecuniœ. Ce trait est bien frappant; je trouve même, soit dit entre nous, que notre cher comte méprise un peu trop l'argent, il en détourne sa vue avec horreur, le nom même lui en est odieux ; c'est un Epictète , c'est un Diogène , c'est un anachorète des anciens temps, qui vivrait heureux dans une Thébaïde. Il nous disait lui-même qu'il ne faisait aucune différence entre un verre d'eau panée et un diner au Café Anglais... Je n*ai pas fini. « Heureux, s'écrie Horace, celui qui sait souffrir sans se plaindre la dure pauvreté, qui duram callet paît- . periem pati! » De qui parle-t-il, de Lollius ou de notre ami, qui non-seulement supporte sa pauvreté, mais qui l'aime, la chérit comme un amant adore sa maîtresse? Et le trait final, qu'en pensez-vous? LoUius était toujours prêt à mourir pour son pays, non ille pro patria timidus perire. En bonne foi, n'est-ce pas curieux? Ne semble t-il pas qu'Horace

ait connu le comte Larinski à Rome ou à Tibur ?

— Je n'en doute pas un instant, répondit M. Moriaz en prenant le livre des mains de l'abbé Miollens et le reposant avec respect sur la table. Heureusement notre ami Larinski, comme vou> l'appelez, a eu l'excellente idée de ressusciter il y a quelque trente ans, ce qui nous a procuré la joie de le rencontrer à Saint-Moritz, et puisque nous en sommes sur ce chapitre... Mon cher abbé, avezvous l'esprit libre ? Pouvez-vous m'écouter ? J'ai une question à vous faire, un éclaircissement à vous demander. Ce n'est pas seulement à l'ami que je m'adresse, c'est au confesseur, au directeur de consciences, à l'homme de tout l'univers dont la discrétion m'est le plus connue.

— Je suis tout oreilles, » lui repartit l'abbé, qui se renversa dans son fauteuil et croisa ses longues jambes de cerf, dont il était orgueilleux.

M. Moriaz entra aussitôt en matière. L'abbé Miollens fut quelque temps avant de deviner où il en voulait venir. Dès que la lumière se fit dans son esprit, son visage se contracta; décroisant brusquement ses jambes, il s'écria : « Ah 1 quel malheur ! il faut renoncer à votre beau rêve , mon cher monsieur, et croyez que pour ma part j'en suis navré. Je comprends avec quelle joie vous auriez vu votre charmante fille consacrer, je ne dirai pas sa fortune, vous savez comme moi le

cas fort médiocre qu'en peut faire le comte Larinski, mais consacrer, dis-je, ses grâces, sa beauté et toutes les qualités de son angélique caractère à Jaire le bonheur d'un homme d'un mérite rare, 'cruellement éprouvé par la Providence. Elle l'aime, elle en est aimée, le ciel aurait béni leur union... Ah! quel malheur 1 Je le dis encore, ce mariage est impossible, notre ami est marié.

— Vous en êtes sûr? s'écria M. Moriaz dans un élan d'enthousiasme que le bon abbé prit pour un accès de désespoir.

— Je ne me pardonne pas de vous causer ce chagrin. Si j'en suis sûr ! Je le tiens de notre ami lui-même. Un soir, à propos de je ne sais quoi, je m'avisai de lui demander : Seriez-vous marié, mon cher comte ? Il me répondit d'un ton bref : Je croyais vous l'avoir déjà dit. — Ah ! par exemple, mon cher professeur, je ne vous réponds pas que ce mariage soit heureux, mais cola ne fait rien à votre affaire.

— Voilà qui est positif, s'empressa de répliquer M. Moriaz, et il faut se rendre à l'évidence.

— Hélas 1 oui, fit l'abbé qui eut l'air de réflé chir pendant quelques secondes, et, après une pause, ajouta : Cependant...

— Il n'y a pas de cependant, monsieur l'abbé. Croyez que votre parole me suffit.

— Si pourtant j'avais mal entendu.

— J'ai une entière confiance dans vos oreilles ; elles sont excellentes.

— Permettez, il ne faut pas désespérer trop vite. Savez-vous quoi? Le comte Larinski est venu me voir tantôt sans me trouver, je lui dois une visite d'adieux. Demain matin, je vous le promets, je me rendrai auprès de lui.

— A quoi bon? interrompit M. Moriaz. Je vous remercie mille fois de votre obligeance, Dieu me préserve de vous déranger inutilement de vos occupations ; votre temps est si précieux ! Je me déclare complètement édifié, j'aurais mauvaise grâce d'en demander davantage ^je* tiens la preuve pour faite, il n'y a pas à y revenir. »

Gomme l'avait remarqué Mme de Lorcy, l'abbé MioUens lâchait difficilement une idée qu'il croyait bonne. En vain M. Moriaz combattit sa proposition, en maudissant in petto son excès de zèle ; l'abbé n'en voulut pas démordre, et M. Moriaz dut se résigner. Il fut convenu que le digne homme irait voir le lendemain le comte Larinski et que de Paris il se rendrait à Gormeilles pour communiquer à qui de droit le résultat de sa mission. M. Moriaz y vit cet avantage qu'Antoinette apprendrait de la bouche même de l'abbé la fatale vérité; il ne le quitta pas sans lui avoir recommandé d'être très-circonspect, aussi prudent qu'un serpent, aussi discret qu'un confessionnal. D partit

là-dessus, assez content, voyant l'avenir en beau, et sa disposition d'esprit ayant changé, il lui parut que de Maisons à Cormeilles la route était plus agréable que de Cormeilles à Maisons.

Samuel Brohl était assis devant une malle vide, qu'il s'apprêtait sans doute à remplir, lorsqu'il enlendit frapper à sa porte. Il alla ouvrir et se trouva en face de l'abbé Miollens. Dès leur première rencontre, Samuel Brohl avait conçu pour l'abbé cette chaude sympathie, ce goût vif que lui inspiraient les gens dans lesquels il croyait reconnaître des animaux utiles, dont il était possible de tirer parti et qui lui paraissaient visiblement prédestinés à lui rendre quelque service essentiel. Il ne s'y trompait guère, il se connaissait en diagnostic, il démêlait à première vue sur un visage la marque divine de la prédestination. Il fit l'accueil le plus cordial à son respectable ami et l'introduisit dans sa modeste demeure avec d'autant plus d'empressement qu'il lui trouva un air singulier, mystérieux, un peu agité. « Viendrait-il en qualité d'agent diplomatique, chargé d'une mission extraordinaire ? » se demanda t-il. De son côté, le clairvoyant abbé étudiait Samuel Brohl, sans faire semblant de rien. Il fut frappé de sa physionomie, qui exprimait en ce moment une mâle et douloureuse fierté. Ses yeux trahissaient par intervalles le secret d'une héroïque douleur, laquelle avait juré de se taire

devant les hommes et de ne se confesser qu*à DieUc On s'assit, on entra en propos, et l'abbé mit d'abord la conversation sur des sujets indifférents. Samuel Brohl l'écoutait et lui répondait avec une grâce mélancolique Si vive que fût sa curiosité, il savait en toute rencontre commander à ses impatiences. Samuel Brohl n'était jamais pressé, Samuel Brohl savait attendre, il l'avait bien prouvé pendant le mois qui venait de s'écouler, et c'est un talent qui manque à plus d'un diplomate.

La visite de l'abbé MioUens avait déjà duré le temps d'une visite honnête et il semblait se disposer à partir, quand il dit en allongeant son index vers la valise ouverte : « Voilà des préparatifs qui me désolent. J'avais rêvé, mon cher comte, de vous inviter à Maisons. J'avais une chambre à vous offrir. Hoc erat in votis, j'aurais été heureux de vous avoir pour hôte. Nous aurions causé et fait de la musique tous les soirs, près d'une fenêtre qui s'ouvre sur un jardin.

Hae latebrae dulces, etiam, si credis, amœnsB.

Hélas ! vous nous quittez, vous êtes un ingrat. Vienne a donc pour vous bien des attraits ?... Mais j'y pense, vous allez y retrouver un agréable intérieur, une femme charmante, des enfants peutêtre... D

Samuel le regardait d'un air étonné, interdit, co mme il avait regardé Mme de Lorcy, lorsqu'elle s' était avisée de lui parler de la comtesse Larinska. « Que voulez-vous dire ? demanda- t-il.

— Eh quoil ne m'avez- vous pas confié vousmême que vous étiez marié ? »

Samuel ouvrit de grands yeux ; durant quelques instants, il sembla rêver ; puis se frappant le front et se mettant à sourire : « Ah ! j'y suis, s'écria-t-il. Vous m'avez pris au mot ? Je croyais que vous m'auriez compris. Non, mon cher abbé, je ne suis pas marié et je ne me marierai jamais ; mais il est des unions libres aussi sacrées, aussi indissolubles que le mariage. »

L'abbé fronça le sourcil, son visage prit une expression chagrine et morose. Il allait faire à son cher comte un sermon en trois points sur l'immoralité et les dangers des unions libres, Samuel ne lui en laissa pas le temps : « Je ne vais pas à Vienne pour y retrouver ma maîtresse, reprit-il. Elle ne me quitte pas, elle m'accompagne partout, elle est ici. »

L'abbé MioUens jeta autour de lui des regards effarés, s'attendant à voir une femme sortir de quelque armoire ou de derrière un rideau.

« Je vous dis qu'elle est ici, » répéta Samuel Brohl, et du doigt il montrait une statuette d'albâtre posée sur un piédouche. L'abbé s'en appro-

cha. La statuette représentait une femme garrottée, à laquelle deux Cosaques donnaient le knout ; le socle portait cette inscription : Polonia vincta et flagellata.

La figure de l'abbé se transforma en un clin d'œil, son front se dérida, sa bouche s'épanouit, un éclair de joie brilla dans ses yeux. « Que j'ai bien fait de venir, pensa-t-il, et quelle obligation m'aura M. Moriaz ! »

Se retournant vers Samuel : « Je ne suis qu'un sot, s'écria-t-il ; je m'étais imaginé... Ah ! je comprends, votre maîtresse, c'est la Pologne, j'aime mieux cela, et voilà en effet une union libre qui est aussi sacrée qu'un mariage. Elle a de plus cet avantage qu'elle n'empêche rien. La Pologne n'est pas jalouse, et si d'aventure vous rencontriez une femme digne de vous et qu'il vous prît envie de l'épouser, votre maîtresse n'y trouverait rien à redire. Parlons mieux, elle n'est pas votre maîtresse, la patrie est une mère, et les mères raisonnables n'ont jamais empêché leur fils de se marier. »

Samuel prit à son tour un visage sombre et sévère. L'œil fixé sur la statuette, il répondit :

« Vous vous trompez, monsieur l'abbé, je lui appartiens, je n'ai plus le droit de disposer ni de mon cœur, ni de mon âme, ni de ma vie ; elle aura mes dernières pensées et jusqu'à la dernière goutte

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de mon sang. Je suis lié par les serments que je lui ai faits autant que peut l'être un moine par ses vœux.

— Excusez-moi, mon cher comte, lui dit l'abbé ; ceci est du fanatisme ou je ne m'y connais pas. Depuis quand les patriotes ont-ils fait vœu de mourir célibataires ? Leur premier devoir est de faire des enfants, qui seront de bons citoyens. Le jour où il n'y aura plus de Polonais, il n'y aura plus de Pologne. »

Samuel Brohl l'interrompit en lui serrant le bras et lui disant avec un sourire amer : a Regardezmoi bien ; n'ai -je pas la figure d'un aventurier? »

L'abbé se récria. « Ce mot vous scandalise? continua Samuel. Oui, je suis un homme d'aventures, né pour être toujours debout et prêt à partir. Le mariage n'a pas été inventé pour les coureurs de hasards. » Il ajouta avec un accent tragique : ce Vous savez ce qui se passe en Bosnie. Qui nous répond que la guerre générale n'éclatera pas prochainement, et qui peut prévoir quelles en seront les conséquences ? Je dois me tenir prêt pour le grand jour. Peut-être l'insondable Providence m'offrira avant peu uiie nouvelle occasion de risquer ma vie pour mon pays ; peut-être la Pologne m'appellera, en me criant : Viens, j'ai besoin de toi ! Si je lui répondais : Je ne suis plus le même, j'ai donné mon cœur à une femme, qui me tient

en servitude ; j'ai désormais un toit, une famille, un foyer, de chères attaches que je ne puis rompre! je vous le demande, monsieur l'abbé, la Pologne n'aurait-elle pas le droit de me dire : Tu as violé ton serment, tu m'as reniée, je te maudis ! »

L'abbé Miollens venait de prendre une prise de tiibac, et il écoutait ce discours en tambourinant des doigts sur le couvercle de sa belle tabatière d'or, dont lui avait fait présent la plus aimable dô ses pénitentes. « A ce compte, répliqua-t-il, votre conscience est-elle bien tranquille, mon cher ami? Car vous me permettez, n'est-ce pas? de vous donner ce nom. Oui, est-il certain que votre conscience n'ait rien à vous reprocher ? Est-il certain que votre cœur n'ait point fait d'infidélité à sa maîtresse ? Si j'en crois la chronique, il s'est passé hier chez Mme de Lorcy une scène assez étrange. »

Samuel Brohl tressaillit ; il changea de couleur, il enfouit son visage dans ses mains, probablement pour cacher à l'abbé la rougeur que le remords faisait monter à ses joues. Il murmura d'une voix éteinte : « Pas un mot de plus; vous venez de toucher à une blessure si profonde !

— Il est donc vrai que vous aimez Mlle Antoinette Moriaz ? reprit l'abbé.

— J'avais juré qu'elle ne s'en douterait jamais, répondit Samuel avec l'accent de la plus humble contrition. Hier j'ai eu l'indigne faiblesse de me

trahir. Dieul que doit -elle penser de moi? »

En parlant de la sorte, la face dans ses mains dont il écartait légèrement les doigts, il fixait sur l'abbé ses yeux étincelants, qui ainsi que les yeux des chats savaient voir clair dans la nuit.

« Ce qu'elle pense de vous ! fit l'abbé en prenant une nouvelle prise. Bah I mon cher comte, les femmes ne sont jamais fâchées qu'un homme s'évanouisse pour leurs beaux yeux, surtout lorsque cet homme est un preux, un chevalier de la Table- Ronde. J'ai des raisons de croire que Mlle Moriaz ne vous a pas su mauvais gré de votre accident. Vous dirai-je toute ma pensée? Je ne serais pas surpris que vous eussiez touché son cœur et que, si vous en preniez la peine, vous ne pussiez un jour vous flatter de l'espoir de vous faire aimer d'elle. »

En ce moment la voix de son respectable ami paraissait à Samuel Brohl la plus harmonieuse de toutes les musiques. Il sentait un frisson délicieux courir dans tout son corps. L'abbé ne lui apprenait rien; mais il est des choses dont nous sommes certains, des choses que nous nous sommes dites cent fois à nous-mêmes, et qui ne laissent pas de nous sembler nouvelles, quand pour la première fois un autre nous les dit.

f Ne me trompez-vous pas? s'écria Samuel transporté de joie, hors de lui. Eh quoi I il serait

vrai... Un jour je pourrais mo flatter... un jour elle méjugerait cligne... Ahl quelle vision vous faites passer devant moil Que vous êtes tout ensemble bon et cruel 1 Quelles amertumes se trouvent mêlées dans vos paroles à" d'ineffables délices I Non, je n'aurais jamais pensé qu'il pût y avoir tant de joie dans la douleur, tant de douleur dans la joie.

— Qu'est-ce à dire, mon cher comte? reprit l'abbé Miollens. Avez-vous besoin d'un négociateur? Je peux me vanter que j'ai fait mes preuves. Je suis tout à votre service. »

Ces paroles firent revenir à lui Samuel Brohl. Il se redressa et répondit froidement : « Un négociateur! Qu'ai-je affaire d'un négociateur? Ne me bercez pas d'une chimère, et surtout ne me demandez pas de lui sacrifier mon honneur. Ce comble de félicité que vous osez m'offrir, je dois y renoncer à jamais, je vous ai dit pourquoi. »

L'abbé Miollens se fâcha un peu ; il se permit de tancer, de chapitrer son noble ami. Il lui remontra que ses principes étaient trop rigoureux, qu'il y avait de l'exagération dans sa vertu, du raffinement dans les exquises délicatesses de sa conscience. 11 lui représenta que les belles âmes doivent se prémunir contre l'exaltation de leurs sentiments. Il cita l'Évangile, il cita Bossuet, il cita aussi son cher Horace, qui censurait tout ce qui est outré ou excessif et recommandait au sage de fuir toute

extrémité. Ses raisonnements blanchirent contre l'inébranlable résolution de Samuel, il résista comme un roc à toutes ses remontrances, et finit par lui fermer la bouche en lui disant :

« De grâce, respectez ma folie, qui est sûrement une sagesse devant Dieu. Je vous le répète, je ne suis plus libre, et quand je le serais, ne savez-vous pas qu'il y a entre Mlle Moriaz et moi un obstacle insurmontable?

— Lequel ? demanda l'abbé.

— Sa fortune et ma fierté, repartit Samuel. Elle est riche, je suis pauvre, cette adorable créature n'est pas faite pour moi. J'ai dit un jour à Mme de Lorcy ce que je pensais de ce genre d'alliances ou de marchés. Oui, mon vénérable ami, j'aime Mlle Moriaz avec une ardeur de passion que je me reproche comme un crime. Je n'ai pas d'autre parti à prendre que de ne jamais la revoir, je ne la reverrai jamais. Laissez-moi suivre jusqu'au bout mon chemin solitaire et âpre. Une consclation m'y accompagnera: je me dirai que le bonheur ne se refusait pas à moi, que c'est ma conscience avertie d'en haut qui s'est refusée à lui, et qu'il y a une divine douceur dans les grands sacrifices, une bénédiction répandue sur les grandes épreuves religieusement acceptées. Croyez-moi, c'est Dieu qui me parle, comme il m'a parlé jadis à San -Francisco, pour m'enjoindra de tout auitter et de donner mon

sang pour mon pays. Je reconnais sa voix, qui ordonne aujourd'hui à mon cœur de faire silence et de s'immoler. Dieu et la Pologne 1 Hors de là, je ne dois plus rien connaître. »

Et se tournant une fois encore vers la statuette, il s'écria : « C'est à ses pieds que je déposerai ma douloureuse offrande, c'est elle qui guérira mon cœur brisé et navré. »

Samuel Brohl parlait d'une voix vibrante, le souffle de l'esprit saint faisait ondoyer sa chevelure, et ses yeux étaient humides. Les yeux du bon abbé s'humectèrent aussi, il était. profondément ému, il attachait sur ce héros des regards béants, il était plein de respect pour ce caractère antique, pour cette âme vraiment céleste. Il n'avait jamais rien vu de pareil dans les odes ni dans les épîtres d'Horace, Lollius lui-même était dépassé. Transporté d'admiration, il ouvrit ses deux bras à Samuel Brohl, les déployant dans toute leur longueur, comme s'il avait craint qu'ils ne fussent pas de taille, et il s'écria en le pressant contre sa poitrine :

« Ah I mon cher comte, vous êtes grand, vous êtes immense comme le monde 1 •

Labbé Miollens s'empressa de se rendre à Cormeilles, où il fit un détail fidèle de sa conférence avec le comte Larinski. Il était encore tout chaud de la forge, il donr>a un libre cours aux effusions de son enthousiasme. Il entonna un cantique de Sion à l'honneur de l'âme antique, de l'âme céleste, qui venait de lui révéler tous ses trésors cachés. M. Moriaz l'étonna et le scandaUsa beaucoup, en lui disant :

«Vous avez raison, ce Polonais est un homme prodigieux, il faudrait le canoniser ou le pendre, je ne sais lequel des deux. »

Antoinette ne dit mot, elle gardait pour elle ses réflexions. Elle se retira dans sa chambre, où elle se promena quelque temps, incertaine de ce

qu'elle allait faire ou, pour mieux dire, plus inquiète qu'incertaine. A plusieurs reprises, elle s'approcha de sa table à écrire, contempla son écritoire ; puis, saisie d'un scrupule, elle s'éloigna. Enfin elle se décida, elle mit la plume à la main et écrivit ce qui suit :

c Monsieur, avant de partir pour Vienne, veuillez, je vous prie, venir passer quelques instants à Gormeilles. Je désire avoir avec vous un entretien en présence de mon père.

« Agréez, monsieur, Texpression de tous mes sentiments de parfaite considération.

« Antoinette Moriaz. »

Le lendemain matin, elle reçut de bonne heure, par le premier courrier, la réponse qu'elle attendait et qui était ainsi conçue :

c Cette épreuve serait trop forte pour mon courage. Je ne vous reverrai pas; si je vous revoyais, je serais un homme perdu. »

Cette courte réponse causa à Mlle Moriaz une déception pleine d'amertume et mêlée d'un peu de colère. Elle tenait à la main un pinceau, dont elle cassa la hampe en deux, pour se consoler apparemment de n'avoir pu briser l'opiniâtre et orgueil-

leuse volonté du comte Abel Larinski. Brise-t-on le fer ou le diamant? Le facteur lui avait remis en même temps une autre lettre, qu'elle ouvrit machinalement, pour l'acquit de sa conscience. Elle en parcourut des yeux les premières lignes sans réussir à comprendre un mot de ce qu'elle lisait. Soudain son attention s'éveilla, son visage s'éclaircit, ses yeux s'enflammèrent. Cette lettre, qu'une providence secourable lui envoyait comme une ressource suprême dans sa détresse, était de la main de Mlle Galet, et voici ce qu'écrivait cette fleuriste émérite de la rue Mouffetard :

« Ma chère demoiselle, j'apprends que vous êtes de retour; quel bonheur pour moi, et qu'il me tarde de vous revoir l Vous êtes mon ange, que je voudrais voir tous les jours de ma vie, et le temps m'a paru bien long. Quand vous entrez dans la mansarde de la pauvre infirme, il lui semble qu'il y a au ciel trois soleils ; quand vous l'abandonnez, il fait nuit chez elle en plein midi. Mme de Lorcy a été bien bonne pour moi. Gomme mon ange le lui avait recommandé , elle est venue, il y a quinze jours, me payer le quartier échu de ma pension. G'est une personne bien charitable et qui a de bien belles robes ; mais elle est un peu dure pour les pauvres gens. Elle questionne beaucoup, elle veut tout savoir. Elle m'a reproché que je dépens?.ig

trop, que j*aimais le luxe, et vous savez ce qu'il en est. Elle ignore comme tout a renchéri, que la viande et les pommes de terre sont hors de prix, que dans ce moment les œufs coûtent un franc cinquante centimes la douzaine. D'ailleurs une pauvre créature, privée des deux jambes comme moi, ne peut pas faire elle-même son marché. Il est possible que ma femme de ménage ne s'entende pas h acheter; je lui fais des scènes quand par hasard elle m'apporte des primeurs; le bon Dieu peut me rendre ce témoignage que je ne suis pas sur ma bouche.

« La bonne Mme de Lorcy m'a grondée aussi à cause d'un bouquet de camellias, qu'elle a vu sur ma table, tout pareil à celui dont j'avais remercié mon ange ; je ne sais pas ce qu'elle est allée s'imaginer. Eh bien I ma chère demoiselle, j'ai appris depuis que ces camellias doubles, aux fleurs rouges panachées de blanc, me venaient d'un homme, car à présent les hommes se mettent à me donner des bouquets et à me foire des visites ; c'est un peu tard. Celui dont je parle s'est présenté un matin en me disant que vous lui aviez parlé de moi, qu'il voulait s'assurer que je me portais bien et que rien ne me manquait. Il est revenu plusieurs fois, en me faisant toujours des gâteries. La plus belle qu'il m'a fuite a été de m'apprendre que mon ange était de retour. Quel homme! il descend tout droit du

ciel. Un soir, que j'étais malade, il m'a donné luimême mes tisanes, et si je l'avais laissé faire, il m'aurait veillée. Vous me direz qui c'est, car cela m'intrigue beaucoup. Il a la tête d'un beau lion, aussi généreux que beau, mais bien triste. Il doit avoir quelque gros chagrin. Le malheur est qu'il ne me gâtera plus ; c'est bien fini maintenant. Il doit partir dans deux jours ; il m'a annoncé qu'il viendrait me faire ses adieux demain dans l'aprèsmidi.

« A bientôt, n'est-ce pas? ma chère demoiselle. Je grille d'envie de vous embrasser, puisque vous me permettez de vous embrasser. Vous êtes mon ange et mon soleil, et je suis votre très-humble et très-dévouée servante.

« Louise Galet. »

La lettre de Mlle Louise Galet ne contenait rien que d'exact, hormis peut-être le passage relatif aux primeurs et aux prétendues scènes qu'elle faisait à sa chambrière. Si la vertu de la bonne demoiselle n'avait pas un passé absolument irréprochable, elle ne laissait pas d'avoir des principes et elle ne mentait jamais ; seulement elle ne disait pas tout, en racontant elle omettait certains détails. Elle n'avait eu garde d'ajouter par manière d'apostille que son épître lui avait rapporté gros. Elle Tavait écrite à l'instigation de Samuel Brohl,

qui ne s'était point expliqué sur ses desseins. Elle en avait deviné quelque chose, étant une assez fine mouche. Il s'était recommandé à sa discrétion, qu'il avait payée en espèces. La somme était ronde ; Mlle Galet l'avait d'abord refusée, elle avait fini par l'accepter avec une tendre gratitude. Les gâteries et les bons comptes font les bons amis.

Une idée audacieuse vint subitement à Mlle Moriaz; le temps pressait, et elle n'en était plus à reculer devant une audace. Elle fit atteler son coupé. M. Moriaz venait de sortir pour faire une visite dans le voisinage. Elle mit son absence à profit et pria Mlle Moiseney de s'habiller en hâte pour l'accompagner à Paris, où elle avait à conférer avec sa couturière. Dix minutes plus tard, elle montait en voiture , après avoir enjoint à son cocher d'aller comme le vent.

Sa couturière ne la retint pas longtemps ; de la rue de la Paix, elle se fit conduire au n" 27 de la rue Mouffetard. Elle ne voulut jamais soufi'rir que Mlle Moiseney, qui avait le souffle court, grimpât à sa suite jusqu'au cinquième étage qu'habitait Mlle Galet; elle lui intima l'ordre exprès de rester en bas et de l'attendre paisiblement dans le coupé.

Elle gravit lestement l'escalier; elle rencontra en chemin une servante qui lui apprit que Mlle Galet, un peu indisposée, s'était mise sur son lit et faisait la sieste, mais qu'elle trouverait la clé dans

218 SAMUEL BROIIL ET Gi«

la serrure. L'appartement où Mlle Moriaz avait affaire se composait de trois pièces , d'un vestibule servant de cuisine, d'un petit salon et d'une chambre à coucher. Elle s'arrêta quelques instants dans le vestibule pour reprendre haleine , pour rassembler son courage, pour mettre un peu d'ordre dans ses idées; elle avait deviné qu'il y avait quelqu'un dans le salon. Elle y entra, Mlle Galet n'y était pas, mais il y était, lui, cet homme qu'elle était venue chercher. Apparemment il attendait que la maîtresse du logis se fût réveillée. En apercevant la femme qu'il avait juré de ne jamais revoir, il frémit et chercha des yeux une issue pour s'évader; il n'y en avait point. Debout devant la porte, Antoinette lui barrait le passage. Elle le regardait et se sentit presque certaine de sa victoire ; il avait l'air d'un vaincu, et sa défaite ressemblait à une déroute.

Elle se croisa les bras, se prit à sourire, et dit d'une voix ferme , un peu railleuse : « C'est ainsi que vous me volez mes pauvres ! Il est vrai que c'est pour les fleurir. Avouez qu'il y a un peu d'hypocrisie dans votre vertu. Mlle Galet ne s'est pas doutée que ces fameux camellias , c'est à moi que vous les donniez. Des bouquets de soixante francs! vraie folie. Comme vous méprisez l'argent! Pourquoi donc ne méprisez-vous pas le mien? Il vous fait peur, vous craindriez de vous brûler les doigts

en y touchant. Vous ne voulez pas m'aider à le jeter par les fenêtres? Ce sont vos pauvres et les miens qui le ramasseront. Dites , vous ne voulezpas? Ma fortune n'est pas grand'chose; mais il est certain que je ne suffis pas à la dépenser ; il y en a pour deux , pour deux qui ne seraient qu'un. Vous ne pouvez consentir à ce partage? Vous êtes trop fier pour cela. Avant-hier, vous avez joué la comédie, vous ne m'aimez point. Il en coûte peu de devoir quelque chose à ce qu'on aime. »

Il fit un geste de désespoir et s'écria : « Je vous en supplie, laissez-moi partir.

— Tout à l'heure; je veux vous dire auparavant tout ce que j'ai sur le cœur. Je fais peu de cas de votre prétendue fierté; c'est de l'orgueil. Oui, votre orgueil est votre dieu , un triste dieu 1 Et quant à la Pologne... »

Il tressaillit à ce mot. Après un silence : « C'est elle-même qui vous donne ou plutôt qui vous prête à moi, continua-t-elle. Je vous jure que , si jamais elle a besoin de vous , je lui dirai : « Le voilà , tu peux le reprendre , » et o^ue je vous dirai à vousmùme : « Elle vous réclame, partez... » Mais parlez-moi donc et regardez-moi , vous n'en mourrez pas. Je vous fais bien peur? Ce que vous dites aux autres , ayez le courage de me le dire à moimême. •

Il se laissa tomber sur une chaise, où il demeura

les bras pendants, la tête basse, et il murmura : « Je savais bien que, si je vous revoyais, j'étais un homme perdu.

— Dites plutôt un homme sauvé. Vous aviez l'esprit malade, je vous ai guéri. Je fais des miracles; vous avez pris un jour la peine de me l'écrire... Voulez-vous me toucher la main? cela ne vous engage à rien , vous pourrez toujours me la rendre. »

Il prit cette main qu'elle lui tendait; il ne la porta pas à ses lèvres, mais il la garda dans la sienne. « Écoutez-moi , reprit-elle. Aujourd'hui même, tout à l'heure, vous partirez pour Gormeilles , et vous direz à mon père : Elle m'a donné la main, je l'ai trouvée bonne à garder,

laissez-la-moi Est-ce convenu? m'obéirez-

vous? »

Il s'écria : « Vous êtes là, vous me parlez, le monde a disparu, je ne crois plus qu'en vous !

— A la bonne heure. Quand on s'explique, on s'entend ; mais il faut se voir , c'est l'affaire essentielle. Puisque vous êtes si sage quand vous me voyez , je veux que vous me voyiez toujours. Tenez! »

Elle lui présenta un médaillon qui renfermait son portrait , puis elle gagna la porte. Arrivée sur le seuil, elle se retourna : « Vous direz à Mlle Galet que j'ai respecté son sommeil , que je reviendrai

demain. Mlle Moiseney m'attend et s'ennuie. J'ai votre parole ; à ce soir ! Je me sauve. » . Et elle se sauva ou s'envola.

Au retour comme à Tallée , le cocher mit ses chevaux sur les dents , et on arriva à Cormeilles avant que le potage fût froid. Toutefois M. Moriaz avait eu le temps de s'inquiéter. Il ne se mit pas à table sans avoir questionné Mlle Moiseney ; ne sachant rien , elle ne put rien lui apprendre ; mais elle lui répondit avec cet air de mystère sous lequel elle déguisait ses ignorances. Il se promit d'interroger Antoinette après le dîner. Elle le prévint en le prenant à part et en lui racontant ce qui s'était passé.

«Je suppose, lui dit- elle, que désormais vous croyez à sa fierté et à son désintéressement. Je vous avais prévenu que je devrais me mettre à ses genoux pour l'obliger à m'épouser. »

Il ne put réprimer un mouvement d'indignation. c Oh ! rassurez-vous, reprit-elle, c'est une manière de parler. Il était à mes pieds , et j'étais debout. »

M. Moriaz ouvrit trois fois la bouche et la referma trois fois, sans avoir rien dit. Il se contenta de faire un geste qui signifiait : a Le dé en est jeté ; arrive ce qu'il pourra. »

Samuel Brohl avait tenu religieusement sa parole. Après avoir fait une toilette de circonstance, il s'était rendu par le chemin de fer à Argenteuil,

où il avait pris une voiture. Il arriva à Gormeilles au coup de neuf heures. Il fut introduit dans le salon, où M. Moriaz l'attendait en lisant son journal. Samuel était pâle et ses lèvres tremblaient d'émotion. Il salua profondément M. Moriaz et lui dit : « Il me semble, monsieur, que je suis un criminel ; de grâce, refusez-la-moi. »

M. Moriaz lui répondit : « Effectivement , monsieur, vous arrivez, selon le mot de l'Évangile, comme un larron pendant la nuit; mais je n'ai rien à vous refuser. Vous n'êtes pas le gendre , je l'avoue, sur qui j'avais jeté les yeux. Il n'importe, ma fille s'appartient, elle est maîtresse de ses actions , et je n'ai pas de raisons de croire qu'elle se soit trompée dans son choix. Vous êtes un homme de goût et d'honneur, et vous savez le prix de ce qu'on vous donne. Si vous rendez Antoinette heureuse, vous aurez en moi un ami chaud. J'ai tout dit, supposons que vous m'ayez répondu et parlons d'autre chose. »

Samuel Brohl se tint pour averti; il n'insista pas davantage et parla d'autre chose. Il savait joindre l'agrément à la dignité. Il fut aussi aimable, aussi gracieux que sa vive émotion le lui permettait. M. Moriaz dut se confesser à lui-même que le comte Larinski était de bonne compagnie à Gormeilles autant qu'à Saint-Moritz et n'avait pas d'au« tre tort que de s'être avisé de devenir son gendre.

SAMUEL BROIIL ET C«« 223

Leur entretien se prolongea. Pendant ce temps, Antoinette se promenait sur le devant de la maison, humant Tair parfumé de jasmin, racontant son cœur à la nuit et aux étoiles. Elle n'était troublée dans son heureuse rêverie que par le vol incessant d'une chauve-souris qui se promenait sur ses ailes tremblotantes, allant et venant d'un bout à l'autre de la terrasse. Le monstre impur semblait la rechercher, il tournoyait autour d'elle avec obstination, et il se permit de frôler ses cheveux au passage; Antoinette crut distinguer sa face hideuse, ses abajoues, ses longues oreilles, et elle s'écarta en tressaillant.

Elle entendit le bruit d'un pas sur le gravier* Samuel Brohl avait pris congé de M. Moriaz et traversait la terrasse pour regagner sa voiture. Il reconnut Antoinette, s'approcha d'elle et lui passa autour du poignet un bracelet qu'il tenait à la main, en lui disant : a Que pourrais-je vous donner qui valût le médaillon que vous avez daigné m'offrir et qui ne me quittera jamais? Cependant voici un bijou qui a pour moi beaucoup de prix. Ma mère l'aimait, elle a toujours refusé de s'en défaire, même dans le temps de ses plus grandes détresses ; elle le portait à son bras quand elle est morte. »

Nous ne sommes pas faits tout d'une pièce, et il n'est pas d'argile humaine où ne soient mêlées

quelques paillettes d'or. Les intrigants, comme les scélérats, sont capables d'éprouver par instants un sentiment sincère et pur ; en de certaines rencontres, tout homme vaut mieux que lui-même. Le haut du visage de Mlle Moriaz se dérobait dans l'ombre de son capuchon, le bas était éclairé par la lune qui se levait sur les collines ; Samuel Brohl contemplait en silence ce capuchon et cette figure; Antoinette lui semblait belle comme une apparition. Pendant deux minutes, il oublia qu'elle avait cent mille livres de rente et que , selon toute vraisemblance, M. Moriaz mourrait un jour. La tête lui tourna à la pensée que cette femme l'aimait, que bientôt elle serait à lui. Oui , pendant deux minutes, Samuel Brohl fut passionnément amoureux de Mlle Moriaz, comme aurait pu l'être le comte Larinski.

Il ne put résister au sentiment qui le transportait. Il enlaça dans ses bras la taille souple d'Antoinette et déposa sur la racine de ses cheveux un baiser de flamme, un baiser vraiment polonais. Elle ne se défendit point ; mais dans ce moment la chauve-souris qui l'avait déjà obsédée de sa compagnie revint à la charge , la frappa en plein visage et demeura attachée à son capuchon. Antoinette sentit le froid de ses ailes membraneuses , de ses ongles crochus. Elle arracha vivement sa capeline, qu'elle rejeta loin d'elle. Samuel Brohl

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s'élança pour la ramasser, la pressa sur ses lèvres et se sauva comme un voleur emportant son butin.

Lorsque Antoinette rentra dans le salon, elle y trouva Mlle Moiseney, dont la joie éperdue et bruyante venait de mettre en fuite M. Moriaz. Celte fois, Mlle Moiseney savait tout. Elle avait vu arriver Samuel Brohl, elle n'avait pu résister à sa curiosité surexcitée ; sans scrupule elle avait écouté aux portes. Elle se jeta sur Antoinette, l'attira sur son cœur et s'écria : « Ah ! ma chère, oh ! ma chère î n'avais-je pas toujours dit que cela finirait ainsi? »

Mlle Moriaz se hâta de se dégager de ses embrassements; elle avait besoin d'être seule. En rentrant dans sa chambre, elle en fit le tour; il lui sembla que les meubles, les étagères chargées de bibelots, la tenture de soie blanche rayée de rose, les rideaux de mousseline de son lit, le grand crucifix d'argent accroché à la muraille du fond, la regardaient avec étonnement, l'interrogeaient, lui disaient : « Que s'est-il donc passé? » Elle répondait : « Vous avez raison, il s'est passé quelque chose. »

Elle demeura en contemplation devant un portrait de sa mère, qu'elle avait perdue bien jeune. « On m'assure, lui dit-elle, que vous étiez une grande liseuse de romans. Je ne les aime guère, je n'en lis point; mais je viens d'en faire un, dont vous

226 SAMUEL BROHL ET C"i

ne seriez pas mécontente. Cet homme vous étonnerait un peu, il vous plairait davantage encore . Il y a quelques heures, il était à jamais perdu pour moi. J'ai payé d'audace, je suis allée le chercher, et quand il m'a vue, il s'est rendu. Tantôt, il était avec moi sur la terrasse ; ses lèvres se sont posées là, à la racine de mes cheveux, et j'ai frissonné de la tête aux pieds. Ne vous indignez pas; ce sont des lèvres si pures et si loyales ! Le charbon sacré les a touchées; elles n'ont jamais menti, jamais il n'en tombe que de nobles et fières paroles, elles racontent modestement une vie sans tache. Que n'êtes- vous ici ? j'aurais mille choses à vous dire, que vous seule pourriez comprendre, les autres ne me comprennent pas. »

Elle commença sa toilette de nuit. Quand elle eut défait ses cheveux, elle se souvint qu'il y avait dans la chambre quelqu'un qui comprend tout et à qui elle n'avait encore rien dit. Elle s'agenouilla, et les épaules nues, les mains jointes, son regard fixé sur le crucifix d'argent, elle dit tout bas : « Pardonnez-moi, je vous oubliais, vous qui ne m'avez jamais oubliée. Grâces vous soient rendues, vous avez exaucé mes désirs, vous m'avez donné le bonheur que je rêvais, sans oser vous le demander. Ah! oui, je suis heureuse, parfaitement heureuse. Je vous promets que je répandrai ma joie sur les petits et les malheureux de ce monde; je

les aimerai encore plus que je ne les aimais. Lorsqu'on leur donne à boire et à manger, on vous donne à boire et à manger à vous-même, et quand on leur donne des fleurs, cette couronne d'épines qui fait saigner votre front se met subitement à fleurir. Je leur donnerai des fleurs et du pain. On a beau dire, vous n'êtes pas un Dieu jaloux. Si plein que soit mon cœur, vous savez qu'il y aura toujours de la place pour vous, et que vous ne frapperez jamais à la porte, sans que je vous crie : Entrez, la maison et tout ce qu'il y a dedans vous appartiennent; mon bonheur vous bénit, bénissez-le ! »

Pendant que Mlle Moriaz causait avec un crucifix, Samuel Brohl roulait sur la grande route, longue de six kilomètres, qui conduit de Gormeilles à Argenteuil. Il avait la tête haute, le regard en feu, des bourdonnements dans les tempes, et il lui semblait que sa poitrine dilatée aurait pu contenir un monde. Il parlait tout seul, marmottant toujours la même phrase. « Elle est à moi ! » disait-il aux passants, aux vignes qui bordaient le chemin, à la colline de Sannois, au moulin de Trouillet dont la vague silhouette se détachait sur le ciel. « Elle est à moi! » disait-il à la lune, qui ce soir-là ne brillait que pour lui, dont la seule occupation était de regarder Samuel Brohl. On voyait bien qu'elle était dans le secret, elle savait qu'avant peu Samuel

Brohl épouserait Mlle Moriaz, elle en était charmée, elle s'était mise en frais , en habits de fête pour célébrer cette merveilleuse aventure, sa grosse face rougeâtre exprimait la sympathie et la joie.

Quoiqu'il eût exhorté son cocher à faire dili- 'gence, Samuel manqua le train, qui était le dernier. 'Il prit le parti de coucher à Argenteuil. Il alla demander l'hospitalité à l'hôtel du Cœur-Volant, où il se fit servir un grand bol de punch, sa boisson favorite. Il se mit au lit avec l'espoir d'y faire des rêves délicieux; mais son sommeil fut troublé par un incident fort désagréable. Aux beaux jours succèdent parfois de vilaines nuits, et l'auberge du Cœur-Volant était destinée à laisser de méchants souvenirs à Samuel Brohl.

Vers quatre heures du matin, il entendit frapper à sa porte, et une voix qui ne lui était pas inconnue lui cria : Ouvre donc ! Il fut saisi d'une insupportable angoisse; il se sentit comme paralysé, il eut grand'peine à se mettre sur son séant. Il se rappela qu'il s'était enfermé au verrou; cette réflexion le rassura. Quelle ne fut pas sa stupeur en voyant le verrou glisser dans ses crampons î La porte s'ouvrit, quelqu'un entra, s'approcha lentement de Samuel, écarta les rideaux de son lit et se pencha vers lui en le regardant avec de grands yeux fixes, qu'il reconnut. C'étaient des yeux étranges, pleins de douceur à la fois et de feu, d'audace et de can-

deur; un enfant, une grande âme, un fou, il y avait tout cela dans ce regard.

Samuel Brohl frissonnait. Il voulut parler, il avait la langue percluse. Il fii de grands efforts pour la dégourdir; il réussit enfin à remuer les lèvres, et il murmura : a C'est toi, Abel ? je te croyais mort. »

Évidemment le comte Abel, le véritable Abel Larinski n'était pas mort. Il était sur ses pieds, il avait les yeux terriblement ouverts et n'avait jamais eu meilleur teint. Il faut croire qu'on l'avait enterré vivant et qu'il en avait appelé. En sortant de son tombeau, il en avait emporté la poussière avec lui; ses cheveux étaient couverts d'une poudre assez singulière, de couleur terreuse, et par intervalles il se secouait comme pour la faire tomber.

Du reste, l'expression de sa figure n'avait rien de farouche ni d'effrayant; un sourire moqueur, un peu narquois, se jouait sur ses lèvres. Après un long silence, il dit à Samuel : « Oui, c'est bien moi. Tu ne m'attendais pas ?

— Es-tu bien sûr que tu ne sois pas mort? reprit Samuel.

— Parfaitement sûr, » répondit-il en secouant de nouveau la tête pour se débarrasser de sa poussière, qui l'incommodait. Il ajouta :

« Est-ce que je te dérange, Samuel Brohl ? car tu t'appelles Samuel Brohl; c'est un joli nom.

Pourquoi m'as-tu pris le mien ! Tu mêle rendras.

— Pas aujourd'hui, lui repartit Samuel d'une voix étranglée, ni demain, ni après- demain, mais après le mariage. »

Le comte Abel éclata de rire, ce qui n'était pas dans ses habitudes et surprit beaucoup Samuel. Puis il s'écria : « C'est moi qu'elle épouse, elle s'appellera la comtesse Larinska. »

Tout à coup la porte se rouvrit, et Mlle Antoinette Moriaz parut, vêtue de blanc comme une mariée, une couronne sur la tête, un bouquet à la main. Elle se dirigea vers Samuel, mais le revenant l'arrêta au passage en lui disant : « Ce n'est pas lui que vous aimez, c'est mon histoire. Ne voyezvous pas que c'est un faux Polonais? Son père était un Allemand, qui tenait un cabaret. C'est là qu'a grandi ce grand homme, ce héros. Je veux vous raconter... »

Samuel lui mit la main sur la bouche, et balbutia : « Oh ! de grâce, ne dis rien. »

Le revenant ne laissa pas de parler, il poursuivit : « Oui, Samuel Brohl est un héros. Il a été pendant cinq ans l'amant gagé d'une vieille femme, et il a rempli tous les devoirs de sa charge. Ce héros entretenu n'a pas volé son argent. Avez-vous envie de vous appeler Mme Brohl ? »

A ces mots, il ouvrit ses bras à Mlle Moriaz, qui attachait sur lui des yeux aussi étonnés que ten-

dres, et l'ayant pressée contre sa poitrine, il baisa ses cheveux et sa couronne.

Alors Samuel Brohl recouvra ses forces, la vie, le mouvement. Il sauta à bas de son lit; les poings serrés, il se précipita vers Abel Larinski, pour lui disputer sa proie. Soudain il tressaillit et s'arrêta tout court ; il venait d'entendre un ricanement aigu, qui partait du coin opposé de la chambre. Il se retourna et il aperçut son père, coiffé d'un bonnet graisseux, enveloppé d'un sale cafetan, qui montrait la corde. C'était bien Jeremias Brohl, et cette nuitlà tout le monde ressuscitait. Le petit vieillard continuait de ricaner; puis, d'une voix aigre, éraillée, il s'écria: Schandbubef vermaledeiter Schlingelf ich will dich zu Brei schlagen ! ce qui voulait dire : Mauvais drôle, vilain polisson, je vais te réduire en cannelle! C'était une phrase que Samuel avait entendue souvent dans son enfance; mais si blasé qu'il pût être sur les aménités paternelles, quand il vit son père lever sur sa tête une main sèche et crochue, il laissa échapper un cri, se renversa en arrière pour éviter le coup, s'embarrassa les pieds dans les bâtons d'une chaise, trébucha et se heurta violemment contre une table.

Il ouvrit les yeux et ne vit plus personne. Il courut à la fenêtre, poussa le volet; l'aube naissante éclaira la chambre de sa lumière grise. Grâce à Dieu, il n'y avait personne. La vision avait été si

232 SAMUEL BROHL ET C>t

réelle que Samuel Brohl fut quelque temps avant de reprendre ses esprits et de réussir à se persuader que son cauchemar s'était à jamais dissipé, que les fantômes sont des fantômes, que les cimetières ne rendent pas leur proie. Quand il eut acquis cette réjouissante conviction, il parla à ce mort qui venait de lui apparaître, dont la fâcheuse visite avait troublé indiscrètement son sommeil, et il lui dit avec hauteur, sur un ton de superbe défi : « Il faut en prendre ton parti, mon pauvre Abel, nous ne nous reverrons que dans la vallée de Josaphat ; j'ai vu tomber sur toi vingt pelletées de terre, tu es mort, je vis, et elle est à moi. »

Là-dessus, il se hâta de solder sa dépense et de quitter l'hôtel du Cœur-Volant, où il se promit de ne jamais remettre les pieds.

Au môme instant, M. Moriaz, qui se levait de bonne heure, était occupé à écrire la lettre que voici :

« C'en est fait, ma chère amie, j'ai lâché pied ; il n'y a pas à m'en dédire. Ne me reprochez pas ma faiblesse; que pouvais je faire? Quand on a été pendant vingt ans le plus soumis des pères, on ne s'émancipe pas du jour au lendemain; je n'ai jamais fait de barricades, ce n'est pas à mon âge qu'on apprend ce métier. Eh ! mon Dieu, qui sait après tout si son cœur ne l'a pas bien conseillée,

si un jour elle n'aura pas raison contre nous tous?

« Il faut avouer que ce diable d'homme a du charme. Je ne lui connais qu'un défaut : il a le tort d'exister ; c'est un tort grave, j'en conviens, mais je n'ai jusqu'aujourd'hui pas d'autre reproche à lui faire.

<t Quand on a perdu une bataille, il ne faut plus songer qu'à opérer sa retraite en bon ordre. Le comte Larinski, j'ai le regret de vous l'apprendre, est muni de toutes les pièces nécessaires, il a dans son bagage son extrait de naissance, l'acte de décès de son père et de sa mère. Il n'y a pas d'incident à faire naître de ce côté, et mon futur gendre ne m'aidera pas à gagner du temps. Le seul point sur lequel nous devions désormais porter toute notre attention, c'est le contrat. Nous ne saurions prendre trop de précautions, trop de sûretés ; il importe que ce Polonais ait les mains absolument liées. Si vous me le permettez, j'irai vous prier un de ces jours d'en conférer avec moi et avec mon notaire, qui est aussi le vôtre. J'ose espérer que sur ce point Antoinette consentira à se gouverner par nos conseils.

€ Je ne suis pas gai, ma chère amie; mais, étant né philosophe, je prends mon mal en patience et je relirai tout à l'heure le Monde comme il va ou la, vision de BabouCy pour tâcher de me persuader que, si tout n'est pas bien, tout est supportable. »

234 SAMUEL BROHL ET Ct«

M. Moriaz reçut dans la soirée de c^ même jourla réponse suivante :

« Je ne vous pardonnerai jamais. Vous êtes un grand chimiste, j'y consens, mais un triste, un déplorable père. Votre faiblesse, qui mériterait un autre nom, est sans excuse. Il fallait résister, tenir bon jusqu'au bout; Antoinette ne se serait jamais décidée à vous adresser des sommations respectueuses. Elle vous aurait fait des scènes, elle vous aurait boudé, elle aurait cherché à vous attendrir par ses airs de veuve éplorée, elle se serait habillée de crêpe noir. Et après? le grand mal! Les Artémises sont fort ennuyeuses, je l'avoue; mais on s'accoutume à tout. Les philosophes, qui dans le fond sont des indifîcrents, doivent-ils être à la merci d'une bouderie et d'une robe de crêpe noir? Aussi bien le noir est à la mode aujourd'hui, même quand on n'est pas en deuil.

« Que parlez-vous de contrat! Vous plaisantez! Se défier d'un Polonais, prendre des précautions contre un homme antique, — c'est le mot de l'abbé Miollens, — contre une âme aussi noble que grande, y songez-vous? A la seule pensée que vous puissiez soupçonner son désintéressement, M. Larinski se pâmera, comme il s'est pâmé dans mon salon; c'est sa méthode, qui est bonne, puisqu'elle lui réussit. Point de contrat, vous dis-je;

SAMUEL BROHL ET d» 235

mariez-les en communauté, et que Dieu veille au grain! Les folies n'ont de beauté ni de mérite qu'à la condition d'être complètes. Ah ! mon brave homme, la Pologne a du charme? A merveille, avalez-la tout entière. Je suis bien votre servante. >

L'arrêt impitoyable prononcé par Mme de Lorcy chagrina M. Moriaz, mais ne le découragea point. Il estimait que, quoi qu'elle en pût dire, les précautions sont une bonne chose ; que, s'il faut prendre son mal en patience, il n'est pas défendu de chercher à l'adoucir, qu'il est permis de préférer aux folies complètes les folies du genre tempéré, et un mauvais rhume ou une grippe à une fluxion de poitrine qui emporte le malade. « Le temps et moi, nous suffirons à tout, » disait fièrement Philippe II. M. Moriaz disait avec moins de fierté : « Traîner les choses en longueur et consulter à tête reposée avec son notaire sont les meilleurs correctifs à un mariage dangereux qu'on ne peut plus empêcher. » Son notaire, M. Noirot, en qui il avait toute confiance, était absent; une affaire importante l'avait appelé en Italie. Il fallait

attendre son retour et que jusque-là tout demeurât en suspens.

Dans le premier entretien qu'il eut à ce sujet avec sa fille, M. Moriaz la trouva fort raisonnable, très-disposée à entrer dans ses vues, à accéder à tous ses désirs. Elle lui savait trop de gré de sa résignation pour ne pas Ten récompenser par un peu de complaisance; au surplus, elle était trop heureuse pour être impatiente : elle avait gagné le principal de son procès, il lui en coûtait peu d'être facile dans ce qui concernait les incidents.

« On t'accusera de faire un coup de tête, lui dit son père. Tu es peu sensible aux jugements du monde, au qu'en-dira-t-on; je le suis davantage, ménage ma faiblesse et ma couardise. Sauvons les apparences, n'ayons pas l'air de nous presser ou de nous cacher, agissons avec poids et mesure. Dans ce moment, il n*y a personne à Paris ; laissons à nos amis le temps d'y revenir. Nous leur présenterons le comte Larinski. Les grandes félicités ne craignent pas qu'on les discute. Ton choix sera discuté par les uns, approuvé par les autres. M. Larinski a le don de plaire, il plaira, et tout le monde excusera ma résignation, dont Mme de Lorcy me fait un crime.

— Vous m'aviez promis que votre résignation serait mêlée d'un aimable enjouement, je la trouve un peu mélancolique.

— Tu ne peux pourtant pas exiger que je sois ivre de joie.

— M'assurez-vous du moins que vous avez pris bravement votre parti, que vous ne songez plus à en appeler?

— Je te le jure.

— Bien, nous ménagerons votre faiblesse, » lui répondit-elle, et elle dit amen à tout ce qu'il lui proposa.

Il fut convenu que le mariage aurait lieu dans le courant de l'hiver, et qu'on attendrait deux mois avant de procéder aux premières formalités. M. Moriaz se chargea de faire agréer cet arrangement à Samuel Brohl, qui le goûta fort peu. Il n'eut garde pourtant d'en rien témoigner. Il dit à M. Moriaz qu'il était encore dans le premier étonnement de son bonheur, qu'il n'était pas fâché d'avoir du temps pour s'en remettre; mais il se promit en secret de trouver quelque artifice pour abréger les délais, pour hâter le dénoûment. Il appréhendait les accidents, l'imprévu, les bourrasques, les orages, la grêle, la nielle, tout ce qui peut endommager ou perdre les moissons; il lui tardait d'avoir récolté la sienne et de l'avoir précieusement serrée dans son grenier. En attendant, comme ses espèces liraient à leur fin, il écrivit à son vieil ami, M. Guldenthal, une lettre majestueuse à la fois et confidentielle qui produisit le plus grand effet.

M. Guldentlial jugeait qu'un bon mariage est une bien meilleure sûreté qu'un mauvais fusil. Au surplus, il avait eu l'agréable surprise d'être remboursé intégralement à l'échéance, capital et intérêts. Il fut charmé de voir revenir à lui un si excellent débiteur, il s'empressa de lui avancer au denier cinq tout l'argent qui pouvait lui faire besoin, et même davantage.

Un mois s'écoula paisiblement, pendant lequel Samuel Brohl se rendit deux ou trois fois chaque semaine à Gormeilles. Il s'y faisait adorer de tout le monde, y compris le jardinier, les concierges et la chatte angora qui l'avait accueilh lors de sa première visite. Cette belle minette aux soies blanches avait conçu pour Samuel Brohl une déplorable sympathie ; peut-être avait-elle reconnu qu'il avait l'âme et toutes les grâces félines. Elle lui prodiguait les avances les plus flatteuses, elle aimait à se frôler contre lui, à sauter sur ses genoux, à se reposer dans son giron. En revanche, le grand épagneul fauve de Mlle Moriaz tenait rigueur au nouveau venu et le regardait de travers; quand Samuel essayait de le caresser, il grondait en sourdine, montrait les dents, ce qui lui valut de vertes corrections de sa maîtresse. Les chiens sont nés gendarmes ou agents de police : ils ont des divinations merveilleuses et la haine instinctive des gens dont l'état civil n'est pas orthodoxe, dont les papiers ne

sont pas en règle ou qui empruntent les papiers des autres. Quant à Mlle Moiseney, qui n'avait pas le flair d'un épagneul, elle était folle de ce noble, de cet héroïque, de cet incomparable comte Larinski. Dans un tête-à-tête qu'il avait eu avec elle, il lui avait témoigné tant de respect pour son caractère, tant d'admiration pour ses lumières naturelles et acquises qu'elle en avait été touchée jusqu'aux larmes ; pour la première fois elle se sentait comprise. Ce qui l'avait émue davantage encore, c'est qu'il lui avait demandé en grâce de ne jamais quitter Mlle Moriaz et de considérer comme sienne la maison qu'il aurait un jour. — Quel homme! s'écriait-elle avec autant de conviction que Mlle Galet.

La principale étude de Samuel Brohl était de s'insinuer dans les bonnes grâces de M. Moriaz, dont il redoutait les arrière-pensées. Il y réussissait en quelque mesure, ou du moins il désarmait son mauvais vouloir par la correction irréprochable de ses manières, par la réserve de son langage, par son incuriosité absolue dans toutes les questions qui pouvaient avoir un rapport prochain ou lointain avec ses intérêts. Où donc Mme de Lorcy avait-elle pris qu'il y eût dans Samuel Brohl un commissaire-priseur, qu'il fit le signe de la croix avec les yeux? S'il s'était oublié à Maisons, il ne s'oubliait jamais à Gormeilles. Que luiimpor-

taient les choses de la terre ? Il nageait dans le bleu, le ciel lui avait ouvert ses portes; les bienheureux sont trop perdus dans leur extase pour regarder aux détails et pour dresser l'inventaire du paradis. Cependant les extases de Samuel ne l'empêchaient pas de se rendre en toute occasion agréable ou utile à M. Moriaz. Il lui demandait souvent la permission de l'accompagner dans son laboratoire. M. Moriaz se flattait d'avoir découvert un nouveau corps simple, auquel il attribuait des propriétés fort curieuses. Depuis son retour, il s'occupait d'expériences délicates dont il ne se tirait pas toujours à son honneur : ses mouvements étaient brusques et ses mains un peu gourdes ; il lui arrivait parfois de tout casser. Samuel lui proposa de l'assister dans une manipulation qui demandait beaucoup d'adresse; il avait les doigts souples, déliés, subtils d'un escamoteur, et la manipulation réussit au-delà de toute espérance.

M. Moriaz se connaissait bien quand il confessait qu'il était sensible à l'opinion ; c'était effectivement sa faiblesse, dont nous ne saurions lui faire un crime. Il n'est pas facile au sage de régler sa conduite à l'égard de l'opinion publique, c'est une puissance qu'il est dangereux de mépriser; il n'est pas moins dangereux de se mettre dans sa dépendance, qui est une tyrannie : elle se trompe souvent ; mais il y a presque toujours un peu de

raison dans ses déraisons, un fond de justice dans ses injustices. Le sage doit savoir s'enfermer dans sa cellule et défendre contre le monde la fière solitude de sa conscience ; le mal est que la solitude prolongée finit quelquefois par fausser l'esprit et que le régime cellulaire produit souvent des fous ; si grand que soit un homme, c'est si peu de chose qu'un homme tout seul ! M. Moriaz craignait d'autant plus l'opinion qu'il lui prêtait un visage ; il la voyait sous les traits d'une femme de cinquante ans, laquelle avait de beaux restes, une voix un peu sèche et de noirs sourcils qui se fronçaient facilement ; c'étaient les sourcils de Mme de Lorcy. Il avait contracté l'habitude de ne rien faire sans se dire : « Qu'en pensera Mme de Lorcy, ce grand juge en matières de convenances? » Il ne niait pas que ce grand juge n'eût des préjugés; mais dans tout ce qui ne concernait pas la chimie, il respectait ses décisions, il redoutait son blâme : quand les sourcils noirs se fronçaient, sa conscience était inquiète. Les hommes qui travaillent beaucoup aiment à posséder leur âme en paix, et lorsqu'ils ont au pied une épine, il leur tarde de l'ôter ou de n'y plus penser. M. Moriaz cherchait à se persuader que, tout bien pesé, le comte Larinski était un gendre très-convenable, très-avouable, qu'il pouvait se rassurer sur l'avenir de sa fille et s'occuper tranquillement de donner un peu plus de jour à

son laboratoire; c'est une si belle invention qu'une chapelle transparente ! Quoique les enthousiasmes délirants de Mlle Moiseney lui portassent sur les nerfs, il était disposé à trouver que la Pologne avait du bon, il prenait tout doucement son écharde en amitié ; mais aussi longtemps que MmedeLorcy boudait, il ne pouvait se rassurer tout à fait, et Mme de Lorcy s'obstinait à bouder. Il lui avait écrit de nouveau, il était allé deux fois la voir sans la trouver; elle ne lui avait pas répondu, elle ne lui avait pas rendu ses visites. Les femmes ne restent pas volontiers sous le coup d'une défaite. Mme de Lorcy était furieuse d'avoir été jouée par le comte Larinski; rétractant toutes les concessions qu'elle lui avait faites, sa rancune avait décidé que l'homme aux pâmoisons ne pouvait être qu'un aventurier. Elle avait à ce sujet des disputes avec M. Langis, qui persistait à soutenir que M. Larinski était un grand comédien, mais qu'à la rigueur ce pouvait être un vrai comte; dans ses voyages, il en avait connu qui trichaient au jeu et empochaient des affronts. Par un renversement des rôles, Mme de Lorcy l'accusait à son tour d'être un naïf. Elle avait écrit à Vienne dans l'espérance d'obtenir de nouveaux renseignements ; on n'avait rien pu lui apprendre qui la satisfit. Elle ne perdait pas courage ; elle savait que dans les affaires importantes de la vie M. Moriaz se passait difficilement de son

approbation ; elle se promettait de bien choisir son moment pour lui livrer un assaut décisif. En attendant, elle se donnait le plaisir de l'inquiéter par son silence, de le chagriner par sa longue bouderie. Un jour M. Moriaz dit à sa fille :

« Mme de Lorcy nous tient rigueur ; cela m'afflige. Je crains que tu n'aies laissé échapper quelque mot qui l'a froissée; je te serais fort obligé d'aller la voir et de tâcher de l'amadouer.

— Vous me donnez là une commission peu agréable, lui répondit-elle; mais je n'ai rien à vous refuser, j'irai demain à Maisons. »

Au moment où avait lieu cet entretien, Mme de Lorcy , qui passait sa journée à Paris , venait d'entrer à l'École des Beaux-Arts. L'exposition de l'œuvre d'un peintre célèbre, mort depuis peu, y avait attiré beaucoup de monde. Mme de Lorcy allait et venait, quand elle distingua dans la foule une petite femme de soixante-cinq ans sonnés, au nez camus, dont les petits yeux gris pétillaient de malice et d'impertinence. Portant beau, le menton en l'air, son lorgnon à la main, elle examinait tous les tableaux d'un regard fureteur et dédaigneux.

« Eh! vraiment oui, c'est bien la princesse Gulof, » se dit Mme de Lorcy en se détournant pour n'être pas aperçue. C'était à Ostende, pendant la saison des bains, que trois ans auparavant elle avait fait la connaissance de la princesse ; elle

se souciait peu de la refaire. Cette Russe hautaine, capricieuse, avec laquelle un hasard de table d'hôte Pavait fait entrer en liaison, n'avait pas pris place parmi ses meilleurs souvenirs.

La princesse Gulof était la femme d'un gouverneur-général, qu*elle avait épousé en secondes noces après un long veuvage. Il ne la voyait pas souvent; deux ou trois fois Tan, c'était tout. En revanche , d'un bout de l'Europe à l'autre , ils entretenaient un commerce de lettres fort régulier; le prince ne faisait rien sans prendre les avis de sa femme, qui lui en donnait d'excellents. Dans les premières années de leur mariage, il avait commis la faute d'être sérieusement amoureux d'elle ; il y a des laideurs épicées et endiablées qui inspirent de folles passions. La princesse avait trouvé ce procédé du plus mauvais goût; elle n'avait eu ni repos ni relâche qu'elle n'eût donné de sa main une maîtresse à Dimitri Pavlovitch, qui avait fini par entendre raison. De ce jour, un accord parfait avait régné entre les deux époux, que séparait l'Europe et que réunissait la boîte aux lettres. Pendant longtemps, elle avait eu des passions vives et ne leur avait rien refusé. Elle estimait que la morale est une pure convention, comme les règles du whist ou du baccara, et elle ne s'en cachait point ; elle avait l'habitude de dire tout ce qu'elle pensait. A la vérité, ses passions

n'étaient que des caprices violents, des curiosités orageuses dont elle voulait avoir le fin mot. Elle allait à la découverte, elle multipliait les expériences; elle avait rencontré beaucoup de déceptions et elle en avait conclu que Thomme est bien peu de chose. Elle passait très -vite et même brusquement d'une expérience à l'autre; elle n'attendait pas d'avoir lu le livre jusqu'au bout pour le jeter au panier, le plus souvent le premier chapitre lui suffisait; quant aux préfaces, elle n'en avait que faire. Cependant il lui était venu sur le tard un caprice de durée, dont elle s'était fait une chère habitude; pendant près de cinq ans elle s'était flattée d'avoir enfin trouvé ce qu'elle cherchait. Hélas! pour la première fois, elle avait été quittée , délaissée , avant que son goût se fût épuisé. Cette désertion avait causé une cuisante blessure à son orgueil, elle avait conçu une haine implacable pour l'infidèle, et puis elle l'avait oublié. En doublant le cap de la soixantaine, elle s'était subitement calmée, elle ne vivait plus que par le cerveau. Elle s'était jetée dans les sciences naturelles, elle faisait des dissections : c'était peutêtre une manière de se venger. Elle avait des idées très-avancées, elle professait le transformisme le plus radical, elle tenait pour démontré que l'homme dérive du singe et que le singe dérive des monères et du Bâthybius Haeckelii. Elle méprisait profon-

dément quiconque se permettait d'en douter, et au demeurant elle méprisait tout le monde. Elle n'engendrait pas la mélancolie; tout disséquer et tout mépriser, c'est encore une façon d'être heureux.

Pendant leur commun séjour à Ostende, Mme de Lorcy s'était acquis les bonnes grâces de la princesse Gulof en pansant avec une admirable dextérité Moufflard, son bichon, à qui un maladroit avait cassé la patte. La princesse adorait Moufflard, quoiqu'elle eût par intervalles la tentation de l'ouvrir pour savoir ce qu'il y avait dedans. Elle avait su gré à Mme de Lorcy de sa sympathie et de ses bons soins, et avait eu pour elle des attentions aimables. Mme de Lorcy avait répondu de son mieux à ses avances ; mais elle goûtait médiocrement cette margot dont les caquets ne tarissaient pas et qui se plaisait à lui narrer la chronique secrète de toutes les capitales de l'Europe; Mme de Lorcy s'était bientôt lassée de ses commérages cosmopolites et de sa physiologie, elle la trouvait méchante et cynique. En la rencontrant à l'École des Beaux-Arts, son premier mouvement fut de l'éviter ; tout à coup elle se ravisa. Elle avait depuis quelques semaines une idée fixe à laquelle elle rapportait tout; une inspiration lui v?nt, qui sans doute tombait du ciel en droiture, a La princesse Gulof, se dit-elle, a passé sa vie à courir le

monde, sa vraie patrie est un wagon de chemin do fer bien capitonné, il n'est pas de grande ville où elle n'ait séjourné, il n'est pas de ragots qu'elle nô sache, elle connaît toute la terre ; ne serait-:l pas possible qu elle connût le comte Larinski? »

Mme de Lorcy revint sur ses pas, fendit la foule, réussit à s'approcher de la princesse, et, la tirant par sa manche, elle lui dit : « Vous voilà donc, princesse ! Comment se porte Moufflard? »

La princesse la regarda de côté, et, lui serrant la main entre son pouce et son index sans plus de cérémonie que si elle l'avait vue la veille : « Moufflard se porte fort mal, ma chère, répondit-elle. Il y a deux mois qu'il est mort d'une indigestion.

— Et vous l'avez pleuré.

— Je suis encore inconsolable.

— Oh ! bien, princesse, je me charge de vous consoler. Je possède un bichon, qui n'a pas six mois; on n'en voit pas de plus charmant, qui ait le nez plus court ni le poil plus blanc et plus fin. Je suis très utilitaire, comme vous savez; je n'aime que les gros chiens qui servent à quelque chose. Acceptez-vous Moufflard II? mais il faudrait venir le prendre, cela me procurerait le plaisir de vous voir à Maisons. »

La princesse répliqua qu'elle allait en Angleterre, qu'elle ne faisait que traverser Paris, que ses heures étaient comptées, et deux minutes après

elle annonça à Mme de Lorcy qu'elle irait la voir le lendemain dans l'après-midi.

Le jour suivant, Mme de Lorcy vit entrer dans son salon la princesse Gulof. On s'occupa d'abord du bichon, qui fut trouvé charmant et digne de succéder à Moufflard P'. Mme de Lorcy pelota quelque temps en attendant partie, puis elle s'écria :

a A propos, princesse, vous qui savez tout, vous qui êtes une femme universelle, n'avez-vous jamais entendu parler d'un mystérieux personnage qui s'appelle le comte Abel Larinski?

— Pas que je sache, ma chère, bien que son nom ne me soit pas absolument inconnu.

— Cherchez bien dans vos souvenirs, vous avez dû le rencontrer quelque part, vous avez visité toute la terre...

— Habitable, interrompit-elle; mais à mon point de vue particulier, la Sibérie ne l'est pas, et c'est là, si je ne me trompe, qu'on a dû expédier votre Larinski.

— Plût au ciel ! Peut-être avait-on pensé à procurer cette petite fête à son père, dont vous me parlez; par malheur il avait eu la précaution d'émigrer en Amérique. L'inconvénient de l'Amérique, c'est qu'on en peut revenir, car le fils, mon L.arinski à moi, en est revenu, et c'est là ce qui me désole.

— Que vous a-t-il donc fait? demanda la prin-

cesse en tirant les oreilles au bichon, qui sommeillait sur ses genoux.

— Je vous ai parlé jadis à Ostende de ma filleule, Mlle Moriaz, qui est une créature adorable. Je me proposais de la marier à mon neveu , M. Langis, qui est un jeune homme accompli. Ce Larinski est survenu, il a jeté un charme sur cette enfant, et il l'épousera.

— Le grand mal ! Est- il beau ?

— C'est, à vrai dire, son seul mérite.

— C'est un mérite suffisant, répliqua la princesse, dont l'œil gris jeta une étincelle. La beauté d'un homme, il n'y a que cela de clair, le reste est matière à discussion .

— Permettez-moi de considérer les choses à un point de vue un peu plus bourgeois, reprit Mme de Lorcy. Aussi bien, si je dois vous dire toute ma pensée, je soupçonne le comte Larinski de n'être ni un vrai Larinski, ni un vrai comte ; je mettrais ma main au feu que les Larinski sont tous morts^ et que celui-ci est quelque chevalier d'industrie.

— Votre cas finira par m'intéresser-, répondit la princesse. Ne dites pas trop de mal des chevaliers d'industrie; j'en ai connu quelques-uns, c'est une des variétés les plus curieuses de l'espèce humaine. Laissez donc votre filleule épouser le sien, cela mettra du piquant dans sa vie ; ce pauvre monde est si ennuyeux.

— Grand merci! ma filleule n'est pas née pour épouser un chevalier d'industrie. Je déteste ce Larinski, j'ai juré de lui jouer quelque abominable tour.

— Ne vous échauffez pas, ma chère. De quelle couleur sont ses yeux?

— Verts comme ceux des chats et des chouettes. t> Le regard de la princesse Gulof jeta de nouveau

une étincelle et elle s'écria : « Un aventurier aux yeux verts! C'est un beau parti, et je vous trouve bien difficile.

— Vous me chagrinez, princesse, repartit Mme de Lorcy. Je m'étais promis que vous me prêteriez l'assistance de vos lumières, de votre incomparable pénétration, de votre coup d'œil exercé, que vous m'aideriez à démasquer ce Polonais, à lui découvrir quelque vice rédhibitoire... Soyez bonne une fois dans votre vie; me permettez-vous de vous le présenter?

— Je vous répète que je traverse Paris en courant, lui répliqua la princesse, et qu'on m'attend en Angleterre. Au surplus, vous faites trop d'honneur à mon incomparable pénétration. Je vous jure que je ne me connais pas en Larinski, dispensez-vous de me présenter le vôtre. Je suis une bonne femme, qui a été souvent une bonne dupe, et je ne m'en plains pas. Ce qu'il y a de mieux dans rnon passé, c'est un certain nombre d'erreurs

agréables et d'hommes qui savaient bien mentir. J'ai pris le parti de juger sur l'étiquette, et je ne demande à personne de me montrer le fond de son sac; j'ai découvert depuis longtemps que les sacs n'ont point de fond. Laissez votre filleule agir à sa tête; si elle se trompe, c'est qu'elle veut se tromper, et elle sait mieux que vous ce qui lui convient. Eh! bon Dieu, quand il y aurait sous la voûte du ciel un ménage malheureux de plus, la grande affaire I D'ailleurs il n'y à que les sottes qui soient malheureuses et qui s'arrêtent bêtement devant une porte fermée; les autres passent à côté, elles font un trou dans la haie. Le mariage, ma chère, est une institution usée jusqu'à la corde. Dans dix ans d'ici, il n'en sera plus question, et il n'y aura plus que des femmes libres et des maris à l'essai. Dans dix ans d'ici, la comtesse Larinska sera une comtesse libérée. Laissez-la faire son temps de galères, elle n'en aura que plus de plaisir à jeter son bonnet par-dessus les moulins. »

La princesse Gulof achevait sa déclaration de principes quand la porte s'ouvrit, et Mlle Moriaz entra. Quoi qu'il pût lui en coûter, la future comtesse Larinska s'acquittait de la promesse qu'elle avait faite à son père. Mme de Lorcy n'eut garde de lui faire mauvais visage ; elle alla à sa rencontre, lui tendit les deux mains, la baisa sur les deux joues et lui reprocha du ton le plus affectueux la

rareté de ses visites, puis elle la présenta à la princesse, qui lui dit : « Approchez, ma belle, que je vous regarde ; on assure que vous êtes adorable. »

Aussitôt qu'Antoinette se fut approchée, la princesse, attachant sur elle ses yeux percés en vrille, l'examina de la tête aux pieds, passa en revue ses perfections ; on eût dit un fermier normand faisant une emplette à la foire aux bestiaux. Le résultat de cette enquête fut favorable ; la princesse s'écria : « Effectivement elle est très-bien I » et partit de là pour prétendre que Mlle Moriaz ressemblait beaucoup à certaine personne qui avait joué un certain rôle dans certaine aventure, qu'elle entreprit de raconter. A peine eut-elle terminé son récit, elle en entama un autre. Mme de Lorcy était sur les épines ; elle savait par expérience que les histoires de la princesse Gulof étaient à l'ordinaire fort scabreuses et peu propres à être entendues jusqu'au bout par des oreilles virginales. Elle regardait Antoinette avec inquiétude, et lorsqu'elle voyait venir un passage particulièrement croustilleux, elle était prise d'un accès de toux. La princesse, comprenant ce que cela voulait dire, s'appliquait à gazer, mais ses gazes étaient toujours fort transparentes. Alors Mme de Lorcy toussait de nouveau, et la princesse finissait par perdre patience, s'interrompait brusquement, s'écriait :

254 SAMUEL BROHL ET Ui«

« Et ceci, et cela, et cœtera... Ainsi finit Taventure. »

Mlle Moriaz écoutait et regardait d'un air étonné, n'entendant pas malice à ces accès de toux, à ces interruptions, et ne devinant point ce que signifiait : Et ceci, et cela, et csetera. Il lui parut que la princesse Gulof avait l'esprit baroque, elle la soupçonna même d'avoir le cerveau un peu dérangé, le timbre un peu fêlé ; mais elle lui sut gré de s'être trouvée là à point nommé pour la sauver d'un tête-à-tête avec Mme de Lorcy, pour lui épargner des explications désagréables, une discussion déplaisante.

Elle demeura près d'une heure plantée sur une chaise, regardant avec une sorte de stupeur tourner les ailes de ce moulin à paroles qui n'aimait pas à chômer, et dont le claquet battait avec bruit. Après avoir glosé sur son prochain, y compris les empereurs et les grands-ducs, et avoir multiplié les et caetera, la princesse Gulof s'était mise tout à coup sur la physiologie ; cette science, qu'elle avait approfondie, était, à son avis, le secret de tout, l'alpha et l'oméga de la vie humaine. Elle exposa quelques thèses matérialistes avec une crudité d'expressions qui effaroucha les oreilles pudiques et délicates de Mlle Moriaz. L'étonnement qu'elle avait éprouvé d'abord se compliqua d'un peu de scandale; elle jugea que sa visite avait assez

duré, et elle battit en retraite sans que Mme de Lorcy cherchât à la retenir.

En arrivant à Cormeilles, sa voiture se croisa avec un jeune homme à cheval qui, la tête basse, laissait sa monture cheminer au pas qui lui plaisait. Ce jeune homme tressaillit lorsqu'une voix de soprano qu'il préférait à la plus belle musique du monde lui cria : « Où allez-vous, Camille? »

Il s'inclina sur l'encolure de son cheval, mit chapeau bas et répondit : « A Maisons.

— N'y allez point, on y dit de vilaines choses. » Et Mlle Moriaz ajouta sur un ton de reine : o On ne passe pas, vous êtes mon prisonnier. »

Elle l'obligea de rétrograder ; dix minutes après, elle était descendue de son coupé, il avait sauté à bas de sa selle, et ils étaient assis tête à tête sur un banc.

M. Langis avait rencontré peu de jours auparavant M. Moriaz, qui s'était plaint amèrement que lui aussi l'abandonnait et qui lui avait arraché la promesse de venir le voir. Il s'était exécuté. Avaitil bien choisi son heure ? Le fait est qu'il avait été à la fois satisfait et navré d'apprendre que Mlle Moriaz était absente. Les conlradictions sont le fond de l'homme, surtout de l'homme amoureux. C'est par la même raison qu'il avait béni et maudit le ciel, qui venait de lui faire rencontrer Antoinette. Pendant quelques instants, il avait

256 SAMUEL BROBIL ET &«

perdu contenance, mais il s'était bientôt remis ; il avait formé la généreuse résolution de jouer au naturel, de soutenir jusqu'au bout son rôle d'ami et de frère. Il s'en était si bien acquitté à Saint- Moritz qu'Antoinette le croyait guéri du caprice d'un jour qu'elle lui avait inspiré et qu'elle n'avait jamais pris au grand sérieux.

a La dernière fois que je vous ai vu, lui dit-elle, il vous a échappé un mot qui m'a fait beaucoup de peine ; mais j'aime à croire que vous n'aviez pas l'intention de m'en faire.

— Je suis un grand coupable, répondit-il, et je me bats la poitrine. J'ai manctué de respect à votre dieu.

— Heureusement mon dieu n'en a rien su, et s'il l'avait su, je l'aurais apaisé en lui disant : Pardonnez à ce jeune homme, il ne sait pas toujours ce qu'il dit.

— Il le sait même rarement; mais que voulezvous? un homme qui s'évanouit, cela m'a toujours paru un peu bizarre. Il faut se défier de ses préjugés, chaque pays a ses usages, et puisque la Pologne est un pays qui vous plaît, je tâcherai d'en voir les bons côtés.

— Voilà ce qui s'appelle parler. J'entends aujourd'hui même vous réconcilier avec le comte Larinski ; restez à diner avec nous, il arrivera tout à l'heure; le premier devoir de tous les gens

que j'aime, c'est de s'aimer les uns les autres- » M. Langis se défendit d'abord énergiquement d'accepter cette invitation ; Antoinette insista, il finit par s'incliner en signe d'obéissance. La jeunesse a le goût de souffrir.

Le chapeau sur l'oreille, traçant des figures dans le sable avec une baguette qu'il avait ramassée : « Je ne veux point de mal à M. Larinski, reprit il d'un ton dégagé, et convenez pourtant que j'aurais le droit de le détester cordialement, car enfin, il y a deux ans, si je ne me trompe, j'ai eu l'honneur de vous demander en mariage. Vous en souvient-il ?

— Parfaitement, répondit-elle en attachant sur lui ses yeux limpides ; mais je dois vous avoue, que cette fantaisie ne m'a jamais paru ni très- raisonnable, ni très -sérieuse.

— Vous avez tort ; je puis vous certifier que votre refus m'a plongé pendant quarante-huit heures dans le désespoir, j'entends un de ces vrais désespoirs qui ne mangent, ni ne boivent, ni ne dorment, et qui parlent tout uniment de se tuer.

— Et au bout de quarante-huit heures vous vous êtes consolé ?

— Eh ! bon Dieu, c'est toujours par là qu'il faut finir, et c'est par là que les sages commencent. J'avais longtemps hésité avant de demander votre main, parce que je me disais : Si elle me refuse,

je ne pourrai plus la revoir... Je vous revois, tout va bien.

— Et quand vous mariez-vous ?

— Moi? jamais. Je mourrai garçon. Quand on n'a pas pu épouser Mlle Moriaz, on n'épouse personne. On pose pour l'inconsolable.

— Et du moment que cela n'empêche ni de boire, ni de manger, ni de dormir...

— On est intéressant, sans en subir les conséquences, » répliqua-t-il gaîment. Puis, ayant regardé autour de lui : « Il me semble que vous avez bouleversé cette terrasse, mis à droite ce qui était à gauche, supprimé des massifs, coupé des arbres; je ne m'y retrouve plus.

— Vous vous trompez bien ; rien n'est changé ici, et c'est vous qui êtes un oublieux. Comment ! vous ne reconnaissez pas cette terrasse, théâtre de tant d'exploits ? J'étais un vrai tyran, je faisais de vous tout ce qu'il me plaisait. Vous vous révoltiez quelquefois, mais au fond l'esclave adorait sa chaîne. Ouvrez donc vos yeux. Tenez, voici le sycomore où vous avez grimpé un jour pour m'échapper parce que je voulais vous déguiser en fille, comme vous disiez, et que vous aviez peu de goût pour ce sot métier. Voici l'allée où nous lancions la balle, voici la charmille et les bosquets où nous jouions à cache-cache.

— Ou autrement dit à cligne-musette, répondit-

il. Là- bas, en Hongrie, j'ai mis la chose en chanson et même en musique.

— Chantez-moi votre chanson.

— Vous vous moqueriez de moi, j*ai la voix fausse ; mais je consens à vous la dire. Les rimes n'en sont pas riches, je ne suis pas un parnassien. Ah ! par exemple, je vous y tutoie, dans cette chanson ; vous en fâcherez-vous ?

— Je suis décidée à ne me fâcher de rien.

— Écoutez mes pauvres vers, reprit-il, et vous me direz s'ils ne sont pas pleins de sentiment. »

A ces mots, baissant la voix, sans oser la regarder, il lui récita les deux couplets que voici :

Jadis, dans les bois, dans les prés, Doux souvenir des temps passés, Sous la coudraie et sur Iherbette Nous jouions à cligne-musette, Jadis, dans les bois, dans les prés.

T'en souvient-il, mon Antoinette, Doux souvenir des temps passés?

Jadis, dans les bois, dans les prés, En jouant à cligne-musette., Nous nous sommes si bien cachés Que jamais, ô mon Antoinette, Doux souvenir des temps passés, Ni dans les bois, ni dans les prés, Nous ne nous sommes retrouvés.

€ Votre chanson est jolie, lui dit elle ; mais elle

meiit, puisque nous voilà tous deux sur ce banc. »

Elle était si innocente du mal qu'elle lui faisait,

de la torture qu'elle lui infligeait, qu'il ne pouvait l'accuser ni se plaindre d'elle ; pourtant il se demandait si dans le meilleur cœur de femme il n'y a pds un fonds de cruauté, de férocité inconsciente. 11 sentit les larmes lui venir aux yeux, prêtes à jaillir ; il se baissa brusquement pour examiner un beau scarabée cornu qui traversait le gravier d'un pas hâtif, ayant à régler quelque affaire pressante. Quand M. Langis releva la tête, il avait les yeux secs, le visage serein, la lèvre souriante.

a II est certain, reprit -il, qu'il y a deux ans j'ai dû vous paraître fort ridicule. Ce camarade de jeux, ce petit Camille pour rire, qui aspirait à se transformer en mari 1 La prétention était plaisante, en vérité.

— Point du tout, répondit-elle ; mais j'ai pensé tout de suite que c'était une méprise. Les petits Gamilles ont la tête vive et chaude, ils sont sujets à s'abuser sur leurs sentiments. L'amitié et l'amour sont pourtant deux choses si différentes 1 Je disais un jour à Mlle Moiseney qu'une femme ne doit jamais épouser un ami intime, parce que c'est une manière de le perdre, et les amis sont bons à garder.

— Bah ! que feriez-vous des vôtres aujourd'hui ? Je trouve mon rôle bien modeste, bien insignifiant. Levez la trappe, je disparais.

— Mauvais conseil ! je n'ouvrirai pas la trappe.

On a toujours besoin de ses amis. Je me figure que dans tel cas donné la femme la plus heureuse se trouve quelquefois embarrassée. Elle a un éclaircissement, un avis, un service à demander, et elle ne peut s'adresser à son mari, car les maris ne s'entendent pas à tout. Si jamais cela m'arrive, c'est à vous, Camille, que je m'adresserai.

— Tôpe I s'écria-t-il ; pour vous tirer d'embarras, j'accourrai, s'il le faut, du fond de la Transylvanie. »

Et il lui tendit sa main droite, qu'elle secoua trois fois.

En ce moment, ils ouïrent le bruit d'un pas que Mlle Moriaz reconnut sur-le-champ, et le comte Larinski déboucha du sentier qui bordait la maison. Antoinette alla au-devant de lui, elle l'amena en le tirant par le bout de son gant qu'il venait d'ôter et tenait à la main.

0 Messieurs, dit-elle, je n'ai pas besoin de vous présenter l'un à l'autre, vous vous connaissez déjà. »

Peut être se connaissaient-ils un peu trop, ce qui est pire que de ne pas se connaître du tout. Expert dans l'art de composer son visage, Samuel Brohl essaya de sourire, mais son sourire grimaçait, si vive était sa contrariété de trouver installé dans la place un homme dont la figure avait le privilège de lui déplaire souverainement. De son

côté, M. Langis dut imposer à ses fibres musculaires un effort surhumain pour adresser au comte Larinski une inclination de tête presque courtoise ; après quoi ils s'assirent, l'un contemplant le ciel, l'autre cherchant à retrouver son scarabée, qui avait disparu.

Mlle Moriaz se donna beaucoup de peine pour rompre la glace ; elle avait beau faire, la conversation languissait, expirait à chaque instant. — Décidément il y a du froid entre eux, pensait-elle, leurs atomes ne s'accrochent pas, ils se ressemblent trop peu. — Elle observait à tour de rôle ces deux hommes : l'un à la taille mince et dégagée, à la fine moustache, un blondin qui ne paraissait pas son âge et dont la figure fraîche et jeune ne laissait pas deviner ce qu'il avait d'énergie dans la volonté, de nerf dans le poignet comme dans le caractère; l'autre large de carrure, à la tète puissante, à l'œil profond, fiévreux, tourmenté, romantique, où l'on découvrait toute une vie de souffrances et de combats. — Celui-ci est mon roman, dont je ne connais encore que la première page, pensait Antoinette ; celui-là est un chapitre de ma jeunesse, que je relirai toujours avec plaisir... Mais pourquoi se regardent-ils donc comme deux chiens de faïence ? Il faudra pourtant que, bon gré mal gré, ils finissent par se convenir et par s'aimer.

Il est difficile de faire entrer en propos deux

SAMUEL BROriL ET O» 263

hommes qui ne s'aiment pas ; c'est plus tôt fait de les séparer, et c'est de quoi M. Moriaz se chargea. Quand il parut au bout de la terrasse, M. Langis se leva pour aller le rejoindre, et Antoinette resta seule avec Samuel Brohl, qui lui dit brusquement :

« M . Langis a-t-il l'intention de s'éterniser ici ?

— Oh I bien, répondit- elle, il ne fait que d'arriver.

— Et vous le renverrez bientôt ?

— Je comptais si peu le renvoyer que je Tai retenu à dîner, pour vous procurer l'occasion de faire avec lui plus ample connaissance.

— Je vous remercie de vos aimables intentions ; mais M. Langis me plaît peu.

— Qu'avez -vous contre lui?

— Je l'ai rencontré quelquefois chez Mme de Lorcy, il m'a toujours témoigné une politesse douteuse. Je flaire en lui un ennemi.

— Pure vision ! M. Langis est mon ami d'enfance, et je l'ai prévenu que son devoir est d'aimer les gens que j'aime.

— Je me défie des amis d'enfance, reprit-il en s'échauffant. Je ne serais pas étonné que ce jouvenceau fût amoureux de vous.

— Ah ! par exemple, si vous l'aviez entendu tout à l'heure... Il me rappelait, ce jouvenceau, qu'il y a deux ans il a demandé ma main, et il me

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déclarait que quarante-huit heures lui avaient suffi pour se consoler de mon refus.

— Je ne savais pas le cas si grave et le personnage si dangereux. Vraiment, vous le gardez à dîner?

— Je l'ai invité ; puis -je me dédire ?

— Fort bien, je lui quitterai la place, » s'écria-til en se levant.

Elle le regarda et demeura confondue d'étonnement, tant son visage s'était transformé. Ses sourcils contractés dessinaient un angle aigu, et il avait l'air dur, âpre, mauvais. C'était un Larinski qu'elle ne connaissait pas encore, ou plutôt Samuel Brohl venait de lui apparaître, Samuel Brohl venait d'en: trer en scène aussi subitement que s'il était sorti d'une boîte à surprises. Elle ne pouvait détacher ses yeux de lui, et il s'aperçut de l'effet qu'il produisait. Samuel Brohl rentra incontinent dans sa boîte, dont le couvercle se referma, et ce fut un vrai Polonais qui dit à Mlle Moriaz d'un ton grave, mélancolique et respectueux :

« Pardonnez-moi, je ne suis pas toujours maître de mes impressions.

— A la bonne heure, dit-elle, et vous restez, n'est-ce pas?

— Impossible, répondit-il ; je serais maussade, et vous m'en voudriez. »

Elle le pressa^ il opposa à ses prières une résis-

tance polie, mais inébranlable. Elle en ressentit un vif chagrin. Depuis quatre semaines, son cœur était en fête et comme épanoui dans sa joie ; un amandier en fleurs n'est pas content lorsqu'il se sent mordu tout à coup par une bise aigre, dont le souffle efl'euille sa couronne ; il grelotte et se prend à douter du printemps.

Mlle Moriaz reconduisit Samuel Brohl jusqu'à la grille.

€ Adieu, lui dit-elle. Quand vous reverrai-je?

— Demain, après-demain, je ne sais.

— En vérité, vous ne le savez pas? »

Il s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de larmes. Il lui baisa tendrement la "main, et lui dit avec un sourire qui la consola :

a C'est la première fois que nous nous disputons; il est possible que j'aie tort, mais il me semble que, si j'étais femme, je n'épouserais pas volontiers un homme qui aurait toujours raison. »

Cela dit, il s'assura de nouveau que ses yeux étaient humides, et il partit, charmé d'avoir constaté l'étendue de l'empire qu'il exerçait sur elle.

Quand elle eut rejoint M. Langis : a Est-ce moi par hasard qui ai mis en fuite le comte Larinski ? lui demanda le jeune homme; j'en serais désolé.

— Rassurez- vous, répondit-elle, il était venu tout

exprès pour m'avertir que sa soirée n'était pas libre. »

Le dîner fut médiocrement gai. Mlle Moiseney avait une dent contre M. Langis, elle ne pouvait lui pardonner de s'être moqué d'elle plus d'une fois, ce qui était à ses yeux le vrai péché contre le Saint-Esprit. M. Moriaz était enchanté de se retrouver avec son cher Camille ; mais il se disait mélancoliquement : Pourquoi n'est-ce pas lui qui est mon gendre? Antoinette eut à plusieurs reprises des absences ; elle ne laissait pas de témoigner à Camille beaucoup d'amitié. L'amour s'était rendu maître de cette âme généreuse ; il pouvait bien lui commander des imprudences, mais il n'était pas en son pouvoir de lui faire commettre une injustice.

A neuf heures, M. Langis monta en selle et partit. Le long du chemin, il lui sembla plus d'une fois que son cœur allait se briser ; alors il enfonçait l'éperon dans le flanc de son cheval, qui fendait l'air et dévorait l'espace. On eût dit qu'il avait tait le pari d'essouffler son chagrin, ou peut-être espérait-il que le vent qu'il coupait emporterait ses pensées dans les profondeurs de la nuit.

Pendant ce temps, Mlle Moriaz, accoudée sur le rebord de sa fenêtre, réfléchissait et méditait sur l'incartade du comte Larinski, en contemplant les étoiles ; le ciel était sans nuages, à cela près qu'un

petit flocon noir se dessinait au dessus du Mont- Valérien. Mlle Moriaz avait le cœur gros, mais la ferme confiance que tout s'arrangerait le lendemain. Qu'est-ce qu'un point noir dans l'immensité d'un ciel étoile?

n y avait une fois un bel Athénien, qui s'appelait Hippoclide, et qui était bien de sa race et de son pays; Aristophane se souvenait peut-être de lui quand il inventa sa république des oiseaux. Hippoclide était un oiseau fait homme; tout en lui était léger, la main, le pied, l'espérance et le cerveau. Il avait le cœur dans les talons, il passait sa vie à danser ou, pour mieux dire, il dansait sa vie. II devint amoureux de la fille de Clisthène, tyran de Sicyone, qui était un homme grave. Il se fit grave, se composa un front sévère, et une année durant il s'interdit de rire et respecta toutes les convenances; on l'aurait pris pour un Spartiate de Sparte. Un clîort si méritoire allait obtenir sa récompense ; par malheur, il y eut un soir un grand

festin dans lequel Hippoclide but un peu trop. Tout à coup il sauta sur la table, et, à l'ébahissement de l'assistance et de Clisthène, il se mit à danser d'abord sur les pieds, ensuite sur les mains et sur la tête. Alors Clisthène lui dit : Hippoclide, tu ne seras pas mon gendre, ta danse a tué ton mariage. A quoi le bel Athénien répondit : Hippoclide n en a cure ! et il continua de danser. C'est ainsi que les ressorts longtemps comprimés se détendent et que tôt ou tard le naturel s'échappe.

Les choses ne se passaient point à Cormeilles comme à Sicyone; les pères n'y sont pas des tyrans et ne rompent pas les mariages, les princesses y font la pluie et le beau temps. Au surplus Samuel Brohl ne ressemblait guère à Hippoclide : l'un était un moineau, l'autre appartenait à la famille des oiseaux de proie, des rapaces et des voraces, il n'aimait point à danser et il possédait la gravité propre à tous les animaux dont la chasse est le métier. Ce qu'il y avait de commun entre Hippoclide et lui, c'est qu'une fois certain d'être aimé et épousé, il venait de rendre la bride à son naturel ; l'âpreté de ses appétits et de sa volonté s'était révélée soudain, et Mlle Moriaz avait pu s'apercevoir qu'il avait le bec crochu.

Cependant il y avait dans tout ce que faisait Samuel Brohl, dans ses incartades môme, da«as ses échappées, un peu de calcul et de combinaison.

Sans doute, il avait éprouvé un vif déplaisir en rencontrant à Cormeilles M. Camille Langis ; il avait peut-être des raisons particulières et trèspersonnelles pour ne pas l'aimer. Toutefois il savait en un besoin commander à son humeur, à ses impressions, à ses rancunes, et quand il prenait la mouche, c'est qu'il y trouvait son compte. Il était impatient d'entrer en possession, de sentir son bonheur à l'abri de tous les hasards; les longueurs, les lenteurs, les remises» les précautions lui déplaisaient et l'irritaient. 11 soupçonnait M. Moriaz de vouloir pousser le temps avec l'épaule et de préparer avec son notaire un bon contrat dressé en bonne forme, qui lierait les mains au comte Larinski. Il comptait saisir la première occasio" de prouver qu'il était défiant, ombrageux, susceptible, dans l'espérance que Mlle Moriaz s'alarmerait, qu'elle dirait à son père : J'entends me marier dans trois semaines et sans conditions. L'occasion s'était présentée, Samuel Brohl n'avait eu garde de la manquer.

Le lendemain, il reçut le billet que voici :

« Vous m'avez fait du chagrin, beaucoup de chagrin. Déjà!... J'ai passé une triste soirée, et j'ai mal dormi cette nuit. J'ai réfléchi sur notre discussion ou sur notre dispute ; j'ai tâché de me persuader que j'avais eu tort : je n'y ai pas réussi, non

plus qu'à vous comprendre. Ah ! que vos défiances m'étonnent! Il est si facile de croire quand on aime. Écrivez-moi bien vite que vous avez réfléchi, vous aussi, que vous avez reconnu votre crime. Je n'exige pas que vous fassiez pénitence, le visage contre terre ; mais je vous condamne à m'aimer aujourd'hui plus qu'hier, demain plus qu'aujourd'hui. A cette condition, je passerai l'éponge sur votre méchante sortie, et nous n'en reparlerons plus.

a A vous pour toujours. C'est entendu, n'estce pas ? »

Samuel Brohl eut la surprise de recevoir en même temps un autre billet, ainsi conçu :

« Mon cher comte, je ne m'explique pas votre procédé ; vous ne me donnez plus signe de vie. Je croyais avoir quelque droit à vos égards et que vous seriez accouru pour m'annoncer en personne le grand événement et chercher mes félicitations. Venez, je vous prie, diner ce soir à Maisons avec l'abbé Miollens, qui meurt d'envie de vous embrasser ; vous savez qu'il étudie les hommes dans Horace, il n'en est aucun qu'il vous préfère.

a Ne me répondez pas et venez, sinon je me brouille à jamais avec vous. »

Samuel répondit comme suit à Mlle Moriaz :

« Soyez sûre que j*ai souffert plus que vous. Pardonnez-moi, il faut beaucoup pardonner aux hommes qui ont beaucoup pâti. Mon imagination est sujette à des effarements. Vous dites que Ton croit quand on aime. Les grandes joies inespérées rendent mon cœur défiant. Depuis quelque temps surtout, je broie du noir. Après avoir voulu me dérober à mon bonheur, je tremble qu'il ne m'échappe ; il me paraît trop beau pour n'être pas un rêve. Être aimé de vous!... J'ai peur ; chaque soir je me demande : M'aimera-t-elle encore demain? Peut-être à mon inquiétude se mêle-t-il un secret remords. Ma fierté ombrageuse a fait souvent mon supplice ; vous affirmez que c'est de l'orgueil, je tâcherai d'en guérir, mais on ne guérit pas en un jour. Pendant ces longs mois d'attente, il me viendra plus d'un soupçon, plus d'une mauvaise pensée. Je vous promets de m'en taire et de m'en cacher.

« Vous me condamnez pour ma punition à vous aimer aujourd'hui plus qu'hier ; vous savez bien que c'est impossible. C'est un autre châtiment que je m'infligerai. Mme de Lorcy m'invite à dîner. Je la soupçonne d'avoir pour moi une médiocre bienveillance, et je lui reproche d'être un peu sèche, de ne rien comprendre aux déraisons du cœur, qui

*/Ont la vraie sagesse. Je ne laisserai pas de me 'endre à son invitation. C'est à Maisons et non à Cormeilles que je passerai aujourd'hui ma soirée. Êtes-vous contente de moi ? Suis-je assez disposé à faire pénitence ?

a Mais demain... Oh! j'arriverai demain à deux heures, j'entrerai par la petite porte verte qui s'ouvre au bas du verger. Voulez-vous faire quelque chose pour moi? Promenez-vous à deux heures dans ce sentier que j'adore. A cet endroit, le mur est un peu bas, et par-dessus j'apercevrai de loin, avant d'entrer, la soie blanche de votre ombrelle. Je compte, comme vous voyez, qu'il fera du soleil. Suisje assez jeune? Gela n'est pas étonnant; je suis né il y a trois mois et demi; j'ai commencé de vivre le 5 juillet de cette année, à quatre heures de l'après midi, dans la cathédrale de Coire. Pardonnez-moi tout, mes crimes , mes ombrages et mes enfances.

« A demain, ma chère folie »

Le valet de pied qui avait porté rue Mont- Thabor la lettre de Mlle Moriaz lui rapporta la réponse qu'on vient de lire, et cette réponse dissipa son chagrin, mais en même temps la rendit pensive. Elle en médita certains passages, qui frappèrent particulièrement son attention. Bien que Samuel Brohl ne les eût pas soulignés, il n'avait pas manqué

son effet. Mlle Moriaz conclut qu'il serait bon d'avancer le terme, de presser les choses, qu'au premier jour elle prierait le comte Larinski de fixer lui-même la date de leur mariage. Quant au contrat, elle eut l'occasion de s'en expliquer sur l'heure avec son père, qui lui annonça qu'il avait invité à dîner pour le lendemain maître Noirot, son notaire.

Elle garda quelques instants le silence, puis elle dit : a Pourriez-vous m'expliquer à quoi servent les notaires ? »

Il lui répondit à peu près comme le Philosophe sans le savoir : « Nous ne voyons que le présent, les notaires voient l'avenir et les accidents possibles. »

Elle lui repartit qu'elle ne croyait pas aux accidents et qu'elle n'aimait point les précautions, parce que les précautions supposent la défiance et peuvent sembler offensantes.

« Il fait très-beau aujourd'hui, répliqua-t-il, mais il pourrait se faire qu'il plût demain. Si je partais ce soir pour un voyage, j'emporterais mon parapluie sans croire insulter la Providence. Qui te parle d'offenser M. Larinski? Non content de m'approuver, il me remerciera. Pourquoi refusait-il de t'épouser? Parce que tu es riche et qu'il est pauvre. Le contrat que je me propose de faire mettra à l'aise son désintéressement et sa fierté. »

Elle lui répondit vivement : « La question d'argent n'existe pas pour lui, je désire qu'elle ne soit pas posée. Et puisque vous aimez les comparaisons, supposez que vous invitez l'un de vos amis à venir faire un tour dans votre potager. Vos espaliers sont chargés de fruits, et vous savez que votre ami est un honnête homme et qu'au surplus il n'aime pas les poires. Vous ne laissez pas de lui mettre les poucettes. Se tiendra-t-il, oui ou non, pour insulté ? »

Il lui riposta d'un ton courroucé que ce n'était pas la même chose, et, Mlle Moiseney s'étant permis d'intervenir dans la discussion pour appuyer Antoinette, pour déclarer qu'on ne se défie pas d'un comte Larinski et que les hommes de science sont incapables de comprendre les délicatesses du cœur, il la rabroua vertement, la pria de se mêler de ce qui la regardait. Pour la première fois de sa vie, il était sérieusement en colère. Antoinette le caressa pour le calmer et promit qu'elle ferait bon visage à maitre Noirot, qu'elle écouterait ses avis avec une religieuse attention, qu'elle s'efforcerait d'en profiter, sauf à lui démontrer que les notaires n'ont pas le sens commun.

Pendant que M. Moriaz avait cet orageux entretien avec sa fille, Samuel Brohl était en route pour Maisons. Après l'avoir étonné, le billet et l'invitation de Mme de Lorcy lui avaient fait plaisir; il y

voyait la preuve qu'elle renonçait à conjurer Tinévitable événement, à lutter contre le destin et Samuel Brohl, qu'elle prenait le parti de faire bonne mine à sa défaite. Il avait formé le généreux dessein de la consoler de son déboire, de se gagner sa bienveillance à force de bonne grâce et de modestie. « Je l'ai roulée, se disait-il en souriant, mais en vérité je ne lui en veux point. »

Seul dans son wagon, Samuel Brohl était heureux, parfaitement heureux. Il touchait au port, il tenait pour une chose établie qu'avant quinze jours les bans seraient affichés. Était-il seul dans son compartiment? Une image adorée lui faisait compagnie; il lui parlait, elle lui répondait. A une frigidité d'âme peu commune, Samuel Brohl joignait une imagination qui prenait feu, et quand son imagination s'allumait, il sentait en lui quelque chose de chaud, qu'il prenait pour un cœur, et sincèrement il se persuadait qu'il en avait un. En cet instant, il voyait Antoinette telle qu'il l'avait quittée la veille, le teint animé, les pommettes enflammées, les yeux pleins de reproches, le regard humide, presque noyé. Elle ne lui avait jamais paru si charmante. Il se croyait si follement amoureux qu'il était tenté de se moquer un peu de luimême. Il savourait par anticipation les joies qui lui étaient réservées, il fêtait le jour et l'heure où cette élégante créature serait à lui, où il pourrait

disposer d'elle comme de son bien, dévorer page après page, chapitre après chapitre, ce beau livre imprimé avec luxe et richement relié.

Cependant il n'était pas homme à s'absorber dans cette rêverie. Ses pensées allaient plus loin ; il embrassait en idée son avenir tout entier qu'il façonnait à sa guise. Il prenait congé de son triste passé, comme un aveugle qui par miracle a recouvré la vue se sépare de sa sébile et de son chien, fâcheux témoins de ses mauvais jours. Il en avait fini avec les petits métiers, avec le travail ingrat, avec les servitudes humiliantes, avec le souci du lendemain, avec la nécessité de compter ses sous, avec les repas maigres, avec les expédients, les détresses et les usuriers; il disait adieu à tout cela. Désormais il remuerait l'argent à la pelle, il aurait en partage l'abondance, les fêtes, la joie de ne rien faire, le plaisir de commander, toutes les douceurs et toute la quiétude d'un bon petit égoïsme couché dans l'ouate et Tédredon, nourri d'ortolans, qui posséderait deux ou trois maisons, une voiture, des chevaux et une loge à l'Opéra. Quel avenir! Par intervalles, Samuel Brohl passait sa langue sur ses lèvres ; elles avaient soif.

Alnaschar le paresseux avait pour tout bien, comme on sait, huit cents drachmes d'argent, et ii se promettait d'épouser un jour la fille du grandvizir. Il lui tardait que ce mariage fût une affaire

réglée pour pouvoir s'habiller comme un prince et monter un cheval dont la selle serait en or fin. Il se proposait de donner de bonnes habitudes à sa femme, de la dresser à l'obéissance, de lui apprendre à se tenir debout devant lui, toujours prête à le servir; il avait résolu qu'au premier caprice, à la première mutinerie, il la corrigerait du regard, de la main et même du pied. Si Samuel Brohl avait l'esprit plus rassis que l'Athénien Hippoclide, il était moins brutal qu'Alnaschar de Bagdad ; mais était-il beaucoup moins féroce? Il se proposait, lui aussi, de faire l'éducation de sa femme, il entendait que la fille du grand- vizir se consacrât tout entière à son bonheur et à son service. Posséder une belle esclave aux yeux bruns, aux cheveux châtains, dorés à la racine, qui ferait de Samuel Brohl son padichah et son dieu, qui passerait sa vie à ses genoux, guettant ses volontés, lisant son bon plaisir sur son front, attentive à ses fantaisies et à ses sourcils, lui appartenant corps et âme, levant sur lui des regards de gazelle timide ou de levrette fidèle, tel était son rêve de félicité conjugale. Et qu'aurait-il besoin de faire l'éducation de Mlle Antoinette Moriaz! L'amour s'en chargerait. Elle adorait Samuel Brohl, il l'avait à sa dévotion, à sa discrétion; impossible qu'elle lui refusât jamais rieni D'avance elle était préparée à tous les acquiescements, à toutes les obéissances, elle serait

sa servante et sa chose. Les drôles font gloire de pénétrer sans peine les honnêtes gens ; ils ne les comprennent jamais qu'à moitié. Il en est des sentiments des honnêtes gens comme de certaines langues réputées faciles qui sont pleines de secrets, de finesses inaccessibles aux esprits vulgaires. Tel commis- voyageur apprend l'italien en trois semaines et ne le saura jamais; Samuel Brohl avait appris en quelques jours Mlle Moriaz, mais il ne la savait pas.

Il arriva à Maisons dans la disposition d'esprit la plus riante, la plus flatteuse. En traversant le parc de Mme de Lorcy, il fit la réflexion qu'elle avait eu deux enfants morts en bas âge, qu'elle était libre de tester comme elle l'entendait, qu'elle avait le cou un peu court et le tempérament apoplectique, qu'Antoinette était sa filleule ; qu'à la vérité Mme de Lorcy était en pique avec le comte Larinski, mais que le comte était adroit et saurait bien regagner ses sympathies. Le parc lui parut magnifique; il en admira les longues allées droites, qui avaient l'air de s'en aller jusqu'à Pékin, il s'arrêta quelques instants devant le hêtre pourpre, et il lui sembla qu'il y avait quelque chose entre ce bel arbre et lui. Il contemplait avec des yeux de propriétaire la terrasse plantée de superbes tilleuls, et il décida qu*il s'établirait dans son château de Maisons, que sa jolie villa de Gorraeilles ne serait

pour lui qu'un pied-à-terre. Gomme on voit, son imagination ne se refusait rien ; elle brassait l'or, l'argent et les songes.

Nous ignorons si Mme de Lorcy avait en réalité le tempérament apoplectique ; ce qui est certain, c'est qu'elle n'était pas morte. Samuel Brohl l'aperçut de loin sur la vérandah, où elle venait de s'avancer pour guetter son arrivée. Il s'était oublié dans le parc qui devait être un jour son parc, et elle commençait à s'inquiéter.

Elle lui cria: « Enfin... Vous vous faites toujours attendre. » Elle ajouta de l'air le plus affable :

« Nous nous revoyons aujourd'hui dans des circonstances moins tragiques, et j'espère que vous emporterez un meilleur souvenir de Maisons. »

Il lui baisa la main, en disant : « Le bonheur veut être acheté, je ne pouvais payer trop cher le mien. »

Elle l'introduisit dans le salon, où à peine fut-il entré, il vit une femme qui, étalée sur une causeuse, s'éventait en devisant avec l'abbé Miollens. Il demeura immobile, l'œil fixe, respirant à peine, froid comme un marbre; il lui sembla que les quatre murs du salon oscillaient de droite à gauche et de gauche à droite, et que le parquet se dérobait sous ses pieds comme le pont d'un navire agité par un fort tangage.

Le jour précédent, Antoinette partie, Mme de

Lorcy était revenue à la charge auprès de la princesse Gulof, et la princesse avait fini par consentir à retarder son départ, à dîner avec l'aventurier aux yeux verts et à lui faire subir un interrogatoire. Elle était là; oui, c'était bien elle. Le premier mouvement de Samuel Brohl fut de gagner la porte et les champs; il n'en fit rien. Il regarda Mme de Lorcy; elle le regardait elle-même avec étonnement, elle se demandait ce qui se passait en lui, elle ne s'expliquait pas le désordre qui se peignait sur sa figure. « C'est un hasard, se dit-il ; elle ne m'a pas attiré dans un piège, il n'y a pas complot. » Cette pansée lui procura un demi-soulagement.

«Eh bien 1 qu'est-ce donc? lui demanda-t-elle. Mon pauvre salon vous porte-t-il encore malheur? »

Il lui montra du doigt une jardinière, et lui dit : c Vous aimez les jacinthes, les tubéreuses ; il y a ici un parfum capiteux qui m'a saisi. Vous allez me prendre pour une femmelette. »

Elle lui répondit d'une voix caressante : a Je vous prends pour un grand homme qui a de terribles nerfs; mais vous savez par expérience que, si vous avez des faiblesses, j'ai des sels. Voulez-vous mon flacon?

— Vous êtes mille fois trop bonne, i> répliqua-t-il. Et bravement il marcha au-devant du danger. Les dangers en robe de faille sont les plus redoutables

de tous. Tout en marchant, Samuel Brohl se parlait à lui-même, et, comme Turenne, il se disait : «Tremble, carcasse! je t'en ferai voir bien d'autres. »

Mme de Lorcy le présenta à la princesse, qui leva le menton pour l'examiner de ses petits yeuK clignotants. Il lui parut que ces deux prunelles grises braquées sur lui étaient deux balles qui venaient le frapper en plein cœur; il frissonna de la tète aux pieds et se demanda s'il était mort ou vivant. Il s'aperçut bien vite qu'il vivait encore ; la princesse était demeurée impassible, pas un muscle n'avait remué sur son visage. Elle finit par faire à Samuel un sourire presque gracieux et lui adressa quelques mots insignifiants, qu'il n'entendit qu'à moitié et qui lui semblèrent exquis, délicieux. Il s'imagina qu'elle lui disait : « Tu as de la chance, tu es né coiffé, ma vue a baissé depuis quelques années, et je ne t'ai pas reconnu; bénis ton étoile, te voilà sauvé. » Elle ne disait plus rien qu'il l'écoutait encore, buvant ses paroles et le son de sa l'oix. Il éprouva un tel transport de joie qu'il ftiillit sauter au cou de l'abbé MioUens, qui venait de lui prendre la main en s'écriant :

« Qu'en pensez-vous, mon cher comte ? Depuis que nous ne nous sommes vus, il s'est accompli un bien grand événement. Ce que femme veut, Dieu le veut; après tout, j'y suis pour quelque chose, et je m'en vante. »

Mme de Lorcy pria le comte Larinski d'offrir son bras à la princesse Gulof pour passer dans la salle à manger. Il n'eut pas la force d'articuler une syllabe en la conduisant à table, il était encore trop ému. Elle-même ne disait rien; de sa main droite, elle s'occupait à arranger une boucle de ses cheveux grisonnants qui avançait trop sur son front. Il regardait cette main courte et potelée, laquelle un jour, dans un accès de jalouse fureur, lui avait administré deux grands soufflets : ses deux joues la reconnaissaient.

Pendant le dîner, la princesse fut gaie ; elle faisait plus d'attention à l'abbé Miollens qu'au comte Larinski, elle prenait plaisir à taquiner le bon prêtre , à le scandaliser par ses propos délurés et ses thèses qui sentaient quelque peu le fagot. Il n'avait garde de se scandaliser : il unissait à sa belle humeur naturelle un respect inné pour les grandeurs et pour les princesses. Elle ne négligea pas une si bonne occasion de mettre sur le tapis la théorie de l'homme-singe. Il renvoya gaîment la balle : il déclara qu'il aimait mieux être un ange déchu qu'un singe perfectionné, qu'à son avis un parvenu faisait dans le monde une plus mince figure que le descendant d'une vieille noblesse ruinée. Elle lui répliqua qu'elle était plus démocrate que lui, qu'elle estimait par-dessus tout les hommes et les singes qui sont les fils de leurs

284 SAMUEL BROHL ET Oz

œuvres. — Il m'est doux de penser, dit-elle, que je suis un macaque progressif, qui a de l'aveixir, et qui, en se donnant de la peine, peut se flatter d'obtenir un nouvel avancement.

Tandis qu'ils causaient ainsi, Samuel Brohl travaillait à se remettre du terrible coup qu'il avait reçu. Il constatait avec joie que la vue de la princesse s'était considérablement affaiblie, que les études microscopiques dont elle avait toujours eu le goût avaient fini par la rendre un peu myope, qu'elle était obligée d'y regarder de près pour retrouver parmi ses verres à pied celui dont elle avait affaire. « Il y a six ans qu'elle ne m'a vue, pensait-il, et je suis devenu un autre homme, je me suis métamorphosé ; j'ai peine quelquefois à me reconnaître moi-même. Jadis j'avais la barbe rase, aujourd'hui je la porte entière. Ma voix, mon accent, mon port de tête, mes manières, mon regard, tout a changé; la Pologne est entrée dans mon sang, je ne suis plus Samuel, je suis Larinski.» Il bénit le microscope, qui affaiblit la vue des vieilles femmes, il bénit le comte Abel Larinski, qui avait fait de lui son sosie. Avant la fin du repas, il avait recouvré toute son assurance, tout son aplomb. Il prenait part à la conversation ; il raconta tristement une histoire triste, il débita quelques saillies avec un enjouement et une grâce mélancoliques, il exprima des sentiments de haute che-

Valérie en secouant sa crinière de lion, il parla du prisonnier du Vatican avec des larmes dans la voix. On ne pouvait être plus Larinski.

La princesse manifestait en l'écoutant une curiosité étonnée; elle finit par lui dire : a Comte, je vous admire; mais je ne crois qu'à la physiologie, et vous êtes un peu trop Polonais pour moi. »

A peine fut- on sorti de table et retourné au salon, plusieurs visites survinrent. Ce fut pour Samuel une délivrance. Si la société n'était pas assez nombreuse pour qu'il pût s'y perdre, du moins elle lui servait d'écran. Il tenait pour certain que la princesse ne lavait pas reconnu; il ne laissait pas d'éprouver à sa vue un indicible malaise. Ce visage kalmouk lui rappelait les misères, les hontes, les durs esclavages de sa jeunesse ; il ne pouvait le regarder sans sentir une brûlure à son front, comme si un fer rouge venait d'y passer.

Il lia conversation avec un conseiller à la cour rogue et pédant, dont les interminables monologues distillaient l'ennui. Ce beau parleur sembla charmant à Samuel, qui lui trouva de l'esprit, du savoir et du goût; il avait, à ses yeux, ce grand mérite qu'il ne connaissait pas Samuel Brohl. Dans ce moment, Samuel divisait le genre humain en deux catégories : la première comprenait les hommes de bien et de bon commerce qui ne connaissaient pas un certain Brohl, il mettait dans la seconde les

vieilles femmes qui le connaissaient. Il interrogeait le conseiller avec déférence, il était suspendu à ses lèvres, il souriait d'un air d'approbation à toutes les sottises qui lui échappaient, il aurait voulu que son discours durât trois heures d'horloge ; si ce charmant ennuyeux avait fait mine de le lâcher, il l'aurait retenu par le bouton.

Tout à coup il entendit une voix pointue qui disait à Mme de Lorcy : «Où donc est le comte Larinski? Amenez-le-moi, je voudrais me disputer avec lui. »

Il s'exécuta, il quitta à regret son conseiller, alla s'asseoir dans un fauteuil que lui avança Mme de Lorcy et qui lui fit l'effet d'une sellette ; il aperçut distinctement les instruments du supplice, les brodequins, le chevalet et même la roue. Mme de Lorcy s'éloigna ; il demeura tète à tête avec la princesse Gulof, qui lui dit : « On m'assure que j'ai des félicitations à vous faire, et je tiens à m'en acquitter... bien que nous soyons ennemis.

— A quel titre somems-nous ennemis, princesse? lui demanda-t-il.avec une légère inquiétude qui se dissipa quand elle lui répondit :

— Je suis Russe et vous êtes Polonais; mais nous n'aurons pas le temps de nous battre; je pars pour Londres demain matin à sept heures. »

Il fut sur le point de se jeter à ses pieds et de lui baiser tendrement les deux mains pour lui témoigner sa gratitude . Les Espagnols appellent

SAMUEL BROHL ET C-i^ 287

albricias la récompense qu'on donne à quelqu'un qui vous apporte une excellente nouvelle. « Demain à sept heures! » s'écria-t-il mentalement. Je la calomniais, elle a du bon.

a Quand je dis que je suis Russe, reprit-elle, c*est une manière de parler. La patrie est un préjugé, une iaée qui a fait son temps, qui avait un sens du vivant d'Épaminondas ou de Thésée, mais qui n'en a plus. Nous vivons, nous autres, dans le siècle du télégraphe et des locomotives, et je ne connais rien aujourd'hui de plus bête qu'une frontière ni de plus fou qu'un patriote. Le bruit court que vous vous êtes battu comme un héros dans Tinsurrection de 1863, que vous avez accompli des prouesses incomparables, que vous avez tué de votre main dix Cosaques. Que vous avaient-ils fait, ces pauvres Cosaques? Ne vous hantent-ils pas quelquefois dans vos rêves? Pouvez -vous penser à vos victimes sans inquiétude et sans remords? »

Il lui répondit d'un ton sec, hautain : « Je ne sais pas, princesse, si j'ai tué de ma main dix Cosaques; mais je sais qu'il est des sujets sur lesquels je n'aime pas à m' expliquer.

— Vous avez raison, je ne vous comprendrais pas. Don Quichotte ne faisait pas tous les jours à Sancho 1 honneur de s'expliquer avec lui.

— Je vous en prie, parlons un peu de l'hommesinge, reprit-il d'un ton plus souple. C'est une

question qui a l'avantage de n'être ni russe ni polonaise.

— Vous ne réussirez pas à me détourner de mon chemin. J'entends vous dire tout le mal que je pense de vous, dussiez-vous vous en fâcher. Vous avez émis à table des thèses qui m'ont exaspérée. Vous n'êtes pas seulement un patriote polonais, vous êtes un idéaliste, un vrai disciple de Platon, et vous ne sauriez croire combien j'ai toujours détesté cet homme. Voilà soixante- cinq ans que je suis au monde, et je n'y ai vu que des appétits et des intérêts. Deux fois pendant le dîner vous nous avez parlé du monde idéal. Qu'est-ce que le monde idéal? où perche-t-il? Vous en parliez comme d'une maison dont vous connaissiez les êtres, dont vous aviez la clé dans votre poche. Pouvez -vous me la montrer? je vous jure de ne pas vous la voler... 0 poète ! vous l'êtes autant que Polonais, ce qui n'est pas peu dire.

— Après cela, il ne reste plus qu'à me pendre, interrompit-il en souriant.

— Non, je ne vous pendrai point. Les opinions sont libres, et il faut laisser vivre tout le monde, même les idéalistes. D'ailleurs, si l'on vous pendait, on réduirait au désespoir une charmante fille qui vous adore, qui a été créée tout exprès pour vous, et que vous épouserez prochainement. A quand la cérémonie?

— Si j'osais espérer que vous me fissiez l'honneur d'y assister, princesse, j'attendrais que vous fussiez revenue d'Angleterre.

— Vous êtes trop aimable, je ne voudrais à aucun prix retarder le bonheur de Mlle Moriaz. Là, mon cher comte, je vous félicite sincèrement. J'ai eu le plaisir de rencontrer ici même la future comtesse Larinska. Elle est délicieuse; c'est une nature exquise, la vraie femme d'un poète. Elle doit avoir de l'esprit, du discernement; elle vous a choisi, c'est tout dire. Quant à sa fortune, je n'ose pas vous demander si elle en a ; vous me renverriez bien loin . Les idéalistes s'occupent-ils de ces viles questions? »

Elle se rapprocha de lui, et agitant son éventail : « Ces pauvres idéalistes ! ils ont du malheur.

— Lequel, princesse?

— Ils rêvent les yeux ouverts, et le réveil est quelquefois fort désagréable. Ah ! mon cher comte Larinski, et ceci, et cela, et cœtera... Ainsi finit l'aventure. »

Puis avançant la tête vers Samuel, dardant sur lui un long regard de vipère, elle murmura d'une voix qui lui déchira le tympan comme une scie aux dents aiguës : « Samuel Brohl, homme aux yeux verts, tôt ou tard les montagnes se rencontrent. »

Samuel avait en face de lui un grand portrait en pied de feu M. de Lorcy en costume d'apparat,

in fiocchi. Il lui sembla que cet ex-syndic des agents de change venait de remuer dans son cadre, en roulant des yeux formidables. Il lui parut aussi que les candélabres qui surmontaient la cheminée lançaient des jets de flammes dont les langues roses, vertes, bleues, montaient jusqu'au plafond. Il lui parut enfin que son cœur battait bruyamment dans sa poitrine comme le balancier d'une horloge, que tout le monde allait se retourner pour savoir d'où venait ce bruit. On était occupé ailleurs, personne ne se retourna, personne ne se douta qu il y avait là un homme sur qui la foudre venait de tomber.

Cet homme passa la main sur son front couvert d'une sueur froide ; puis, chassant par un effort de sa volonté le nuage qui voilait ses paupières, il se pencha à son tour vers la princesse, et le sourcil frémissant, l'air méchant et sardonique, il lui dit tout bas : a Princesse, je connais un peu ce Samuel Brohl dont vous parlez ; il n'est pas homme à se laisser étrangler sans crier beaucoup. Vous n'avez pas l'habitude d'écrire; il a cependant reçu de vous deux lettres, dont il a tiré copie et mis les originaux en sûreté. Si jamais il se voyait dans la nécessité de paraître devant un tribunal, ces deux lettres répandraient beaucoup d'agrément sur la plaidoirie de son avocat, et pour sûr elles feraient la joie de tous les petits journaux de Paris. »

Là-dessus, il lui fit un salut profond, respectueux, prit congé de Mme de Lorcy et se retira suivi de l'abbé Miollens, qui lui infligea un véritable supplice en s'obstinant à le reconduire jusqu'à la station. N'étant plus gêné par la présence de Mme de Lorcy, l'abbé lui parla à cœur ouvert de l'heureux événement auquel il se piquait d'avoir collaboré, il l'accabla de ses congratulations, de tous les vœux qu'il faisait pour sa félicité ; pendant un quart d'heure, il lui prodigua son miel et sa myrrhe. Samuel lui aurait volontiers serré le cou. Il ne respira que lorsque l'abbé l'eut délivré de son obsédante compagnie.

Un orage grondait au ciel presque entièrement découvert ; c'était un orage sec, la pluie tombait ailleurs. Des éclairs incessants, partant de tous les coins de l'horizon, promenaient dans toute l'étendue de la plaine leurs palpitations lumineuses, accompagnées de lointains tonnerres. Par instants, les collines semblaient s'allumer. A plusieurs reprises, Samuel, le nez collé à la portière de son wagon, crut apercevoir du côté de Gormeilles la lueur étincelante d'un incendie, dans lequel flambaient son rêve et deux millions, sans parler des espérances.

Il se reprochait amèrement sa fugue de la veille, f Si j'avais passé la soirée d'hier avec elle, pensaitil, sûrement elle m'aurait parié de la princesse

Gulof ; j'aurais pris mes mesures en conséquence, et rien ne serait arrivé. » C'était la faute de M. Laugis, c'est à lui qu'il imputait son désastre, et il l'en détestait davantage.

Cependant, à mesure qu'il approchait de Paris, il sentait son courage se raffermir.

« Les deux lettres ont fait peur à cette vieille fée, se disait-il ; elle y pensera à deux fois avant de me déclarer la guerre. Non, elle n'osera pas. » Il ajoutait : « Et quand elle oserait, Antoinette m'aime tant que je lui ferai croire tout ce qu'il me plaira. »

Et il préparait dans sa tête le discours qu'il lui tiendrait, le cas échéant.

Au même instant, Mme de Lorcy, demeurée seule avec la princesse Gulof, lui disait : « Eh bien ! ma chère, vous avez fait causer mon homme. Qu'en pensez-vous? »

La princesse la désola par sa réponse. « Je pense, ma chère, lui répliqua-t-elle, que le comte Larinski est le dernier des romantiques, ou, si vous l'aimez mieux, la dernière des guitares ; mais je n'ai pas de raisons de croire que ce soit un aventurier. »

Mme de Lorcy ne put tirer rien de plus de la princesse Gulof; elle l'avait retenue à coucher, elle ne fut pas payée de son hospitalité. La princesse employa une partie de la nuit à réfléchir et à déli- .bérer. La menace insolente de Samuel Brohl avait produit sur elle quelque effet. Elle cherchait à se

SAMUKL BROHL ET O» 293

rappeler la teneur exacte des deux lettres que jadis elle avait eu l'imprudence de lui écrire de Londres, dans le cours d'une mission d'affaires qu'il remplissait pour elle à Paris. Elle avait composé l'une dans un moment de folle expansion, l'autre dans un accès de colère amoureuse. La première contenait des indiscrétions égrillardes touchant d'augustes personnages; il y avait dans la seconde un peu trop de physiologie. Elle avait exigé de Samuel, à son retour, qu'il brûlât en sa présence ces deux épîtres compromettantes ;il l'avait trompée, il n'avait brûlé que les enveloppes et du papier blanc. A la pensée qu'un jour peut-être on réciterait sa prose au Palais ou qu'on l'imprimerait toute crue dans un petit journal, elle éprouvait des alarmes, son sang bouillonnait dans ses veines; elle se souciait peu de mettre Paris et Saint-Pétersbourg dans la confidence d'une passion dont le souvenir lui répugnait, d'apprendre à l'univers que la femme du gouverneur-général de Moscou avait eu pour amant un chevalier d'industrie;... mais laisser échapper une si belle vengeance 1 renoncer à ce plaisir des dieux et des princesses ! souffrir que l'homme qui lui avait faussé compagnie et qui venait de la braver menât à bonne fin sa ténébreuse intrigue! Elle ne pouvait s'y résigner, et il en résulta que pendant la nuit qu'elle passa à Maisons elle ne dormit que d'un œil.

Le lendemain, après son déjeuner, Mlle Morîaz se promenait seule sur sa terrasse. Le temps était d'une douceur admirable. La tête nue, elle avait ouvert son ombrelle de soie blanche pour se protéger contre le soleil, car Samuel Brohl avait été prophète, il faisait du soleil. Elle regardait le ciel, où l'orage sec du soir précédent n'avait laissé aucune trace, et il lui semblait qu'elle n'avait jamais vu de ciel aussi bleu. Elle regardait ses plates-bandes, et elle y voyait des fleurs, qui peut-être n'y étaient pas. Elle regardait le verger en pente inégale qui bordait la terrasse et elle admirait le feuillage des pommiers, où l'automne semait à pleines mains l'or et la pourpre ; ils avaient de l'herbe jusqu'aux genoux, cette herbe était luisante et sentait bon.

Au-dessus des pommiers, elle regardait la flèche de l'église de Cormeilles, qui s'amusait elle-même à regarder courir les nuages. C'était un jour de fête carillonnée. Les cloches, sonnant à pleine volée, parlaient à cette heureuse fille de ce pays lointain, mystérieux, dont nous nous souvenons sans l'avoir jamais vu. A leurs voix argentines répondaient de folâtres gloussements de poules. Elle reconnut tout de suite qu*il se passait un joyeux événement dans les basses-cours comme dans les clochers, qu'en bas comme en haut on célébrait l'arrivée de quelqu'un. Ce qui lui semblait plus charmant que tout le reste, c'était tout au bout du verger une petite porte en niche, dont l'arcade était tapissée de lierre. C'est par cette porte qu'il devait arriver.

Elle fit plusieurs fois le tour de la terrasse. Le gravier était élastique et rebondissait sous ses pas. Jamais Mlle Moriaz ne s'était sentie si légère; la vie, le présent, l'avenir, ne pesaient pas plus à son front que ne pèse un oiseau dans la main qui le tient et le sent frémir. Son cœur frémissait comme un oiseau, comme lui il avait des ailes et ne demandait qu'à s'envoler. Elle croyait découvrir partout du bonheur; il y avait comme une joie répandue dans l'air, dans le vent, dans tous les bruits, dans tous les silences. Elle contemplait en souriant le vaste paysage qui se déployait sous ses

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yeux, et la Seine scintillante lui renvoyait son sourire.

On vint Tavertir qu'une étrangère était là, qui demandait à lui parler. L'instant d'après, l'étrangère parut, et Mlle Moriaz eut la surprise plus déplaisante qu'agréable de se trouver en présence de la princesse Gulof; elle aurait très-bien pris son pnrti de ne jamais la revoir. « Voilà une fâcheuse visite, pensa-t-elle en la faisant asseoir sur un banc. Que peut bien me vouloir cette femme? »

c< C'est à M. Moriaz que je désirais parler, lui dit la princesse. On m'apprend qu'il est sorti. Je partirai dans quelques heures pour Calais, je ne puis attendre son retour, et je me décide à m'adresser à vous, mademoiselle. Je viens ici pour vous rendre un de ces petits services qu'on ne se refuse pas entre femmes, mais avant toute chose je voudrais pouvoir compter sur votre absolue discrétion; j'entends ne point paraître dans cette affaire.

— Dans quelle affaire, madame ?

— Elle n'est pas sans conséquence ; il s'agit de votre mariage.

— Vous êtes mille fois bonne de vouloir bien vous occuper de mon mariage; mais je ne comprends pas...

— Vous comprendrez tout à l'heure. Ainsi vous me promettez...

SAMUEL BUOHL ET O" 207

— Je ne promets rien, madame, avant d'avoir compris. »

La princesse regarda de travers Mlle Moriaz. Elle croyait parler à une colombe ; elle découvrait que la colombe avait l'humeur moins commode et le cou plus raide qu'elle ne pensait. Elle balança un moment si elle ne lèverait pas la séance ; elle se décida pourtant à passer outre.

« J'ai une histoire à vous raconter, poursuivit- elle d'un ton familier; écoutez-la, je vous prie, avec attention : je me trompe bien ou vous finirez par la trouver intéressante. Il y a treize ou quatorze ans de cela, un de ces hasards malencontreux qui sont communs en voyage m'obligea" de passer quelques heures dans une méchante bourgade de la Gallicie. L'auberge ou pour mieux dire le cabaret où je m'arrêtai était fort sale; le cabaretier, petit Juif allemand de mauvaise mine, était plus sale encore que son cabaret, et il avait un fils qui ne l'était pas moins. Je suis sujette à me faire des illusions sur les hommes. Malgré sa crasse, ce jouvenceau me parut intéressant. Son triste père lui refusait toute instruction et le rouait de coups; il avait l'air intelligent, il me fit l'efi'et d'un poisson d'eau vive condamné à nager dans un bourbier. Il s'appelait Samuel Brohl, retenez bien ce nom. J'eus pitié de lui et je ne trouvai pas d'autre moyen de le délivrer que de l'acheter à son père. Cet

298 SAMUEL BROHL ET G'e

affreux petit homme m'en demanda un prix exorbitant; je vous assure que ses prétentions étaient folles. Je n'étais pas en fonds, ma belle, j'avais sur moi tout juste l'argent nécessaire pour continuer mon voyage ; mais je portais à mon bras un bracelet qui eut l'avantage de lui plaire. C'était un bijou persan, plus singulier que beau; je le vois d'ici : trois grandes plaques d'or, ornées d'animaux fantastiques et reliées par une sorte de tricot en filigrane. Je tenais à ce bracelet, on me l'avait rapporté de Téhéran. Il y avait un secret à l'une des plaques, qui s'ouvrait; j'y avais fait graver les dates les plus intéressantes de ma vie, et au-dessous ma profession de foi, dont vous n'avez que faire. Ah ! ma chère, quand on est une fois mordu par cette passion dangereuse qui se nomme la philanthropie, on devient capable de troquer un bracelet persan contre Samuel Brohl, et je vous jure que c'est un vrai marché de dupe que j'ai fait là. Ce vilain garçon m'a mal payée de mes bontés pour lui. Je l'envoyai à l'université et plus tard je l'attachai à ma personne à titre de secrétaire. C'est une âme noire. Un beau matin, il leva le pied et disparut. — Voilà une ingratitude révoltante, interrompit Antoinette, et votre bonne œuvre, madame, a été mal récompensée; mais je ne vois pas bien quel rapport Samuel Brohl peut avoir avec mon

— Vous êtes trop impatiente, ma mignonne. Si vous m'en donniez le temps, je vous apprendrais que j'ai eu le plaisir fort inattendu de dîner hier avec lui chez Mme de Lorcy. Cet Allemand a fait beaucoup de chemin, depuis que je l'ai perdu de vue; il ne s'est pas contenté de devenir un Polonais, il est aujourd'hui un personnage. Il s'appelle le comte Abel Larinski et il doit épouser très-prochainement Mlle Antoinette Moriaz. »

Une bouffée de sang monta aux joues d'Antoinette, et son regard jeta du feu. La princesse Gulof se méprit tout à fait sur le sentiment qui l'animait et elle lui dit :

a Ma belle, ne vous fâchez pas," ne vous indignez pas ; votre indignation ne vous servirait de rien. Sans contredit^ un scélérat capable de tromper une si charmante fille mériterait dix fois la mort ; mais gardez-vous de faire un esclandre. Ma chère, les esclandres produisent toujours des éclaboussures qui rejaillissent sur tout le monde, et il y a un proverbe turc un peu vulgaire, mais très-sensé, qui dit que plus on pile Tail, plus il sent. Croyez moi, vous ne sortiriez pas de là sans une teinte de ridicule; certaines méprises paraissent toujours un peu grotesques, et il est inutile d'en entretenir l'univers. Grice à Dieu, vous n'êtes pas encore la comtesse Larinska, et je suis arrivée juste à point pour vous sauver. Taisez-vous sur la découverte

que vous venez de faire, n'en touchez pas un mot à Samuel Brohl, et cherchez un prétexte honnête pour rompre. Vous ne seriez pas femme si vous n'en trouviez pas dix pour un. »

Mlle Moriaz ne put plus contenir sa colère. « Madame, s'écria-t-elle avec violence, consentirezvous à déclarer à M. Larinski, moi présente, qu'il s'appelle Samuel Brohl ?

— Je lui ai fait hier cette déclaration, mademoiselle; il est inutile que je la lui répète. Il était plus mort que vif, et vraiment j'ai eu regret à l'état où je le mettais. Je ne puis me dissimuler que je suis cause de tout; pourquoi ai-je tiré ce garçon du cabaret de son père et de sa bourbe natale? Peut-être y serait-il resté honnête. C'est moi qui l'ai lancé dans le monde, qui lui ai donné l'envie d'arriver. Je lui ai mis des atouts en main, il a trouvé qu'il ne gagnait pas assez vite, il a fini par tricher. Il ne m'appartient pas d'accabler ce pauvre diable, on doit des égards à ses obligés, et encore un coup, je désire ne pas paraître davantage dans cette affaire. Promettez-moi que Samuel Brohl ne sera jamais informé de la démarche que je fais auprès de vous. »

Elle lui répondit sur un ton de hauteur : « Je vous promets, madame, que je ne ferai jamais au comte Larinski l'injure de lui répéter un seul mot des histoires fort vraisemblables que vous venez de raconter. »

SAMUEL BROllL ET 0« 30Ï

La princesse se leva brusquement, demeura plantée devant Mlle Moriaz et la regarda en silence ; puis elle lui dit de son ton le plus ironique : « Ah ! vous ne me croyez pas, ma belle. Décidément vous ne me croyez pas. Vous avez raison ; il ne faut pas ajouter foi aux radotages des vieilles femmes. Non, ma mignonne, il n'y a point de Samuel Brohl; j'ai dîné hier à Maisons avec le plus authentique de tous les comtes Larinski, et il ne me reste plus qu'à vous prier de recevoir tous mes vœux pour le bonheur à jamais assuré de la comtesse Larinska et cœtera, de la comtesse Larinska et compagnie, t

A ces mots, elle lui tira sa révérence, tourna lea talons et disparut.

Mlle Moriaz resta un instant comme étourdie du coup ; elle avait de la peine à reprendre ses esprits. Elle se demandait si elle n'avait pas eu une vision ou un cauchemar, si c'était bien une princesse russe en chair et en os qui était venue tout à l'heure, qui s'était assise auprès d'elle et lui avait tenu des propos si étranges que le clocher de Cormeilles n'avait pu les entendre sans tomber dans une profonde stupeur. En effet, le clocher de Cormeilles se taisait, ses cloches ne sonnaient plus ; un silence effrayant régnait à deux lieues à la ronde.

Antoinette eut bientôt le dessus sur son émotion, c Avant-hier, pensait-elle, cette femme m'avait paru avoir le cerveau dérangé; c'est Une méchante

folle, il me tarde qu'Abel soit ici, il me racontera ce qui s'est passé à ce dîner entre lui et cette radoteuse, et nous rirons. Peut-être ne s'estil rien passé du tout. Ne fera-t-on pas enfermer la princesse Gulof? On a bien tort de laisser des maniaques de cette espèce courir le monde en liberté. Gela peut causer des accidents; les cloches de Cormeilles ne sonnent plus... Eh ! bon Dieu, que sait-on? Mme de Lorcy a sûrement la main dans cette affaire. C'est la suite du grand complot. Combien la pièce atelle d'actes? Nous voici au second ou au troisième; mais il est des plaisanteries dont on se fâche. Je finirai par me fâcher. »

La princesse Gulof avait entièrement manqué son effet. Il semblait à Mlle Moriaz que, depuis vingt minutes, elle aimait le comte Larinski encore plus qu'auparavant.

L'heure approchait, il était en route ; elle n'avait jamais été si impatiente de le voir. Elle aperçut quelqu'un à l'autre bout de la terrasse. C'était M. Camille Langis, qui se dirigeait vers le laboratoire. Il tourna la tête, rebroussa chemin et vint à elle. M. Moriaz l'avait prié de lui traduire par écrit deux pages d'un mémoire allemand, qu'il entendait mal. Camille apportait sa traduction; c'était peut-être sa raison de revenir au bout de deux jours à Cormeilles, peut-être aussi n'était-ce qu'un prétexte .

Mlle Moriaz ne put s'empêcher de faire la réflexion que sa visite était inopportune, qu'il choisissait mal son moment. « Si le comte le trouve encore ici, pensa-t- elle, je ne crains pas qu'il me fasse une scène, mais tout son plaisir sera gâté. » Elle accueillit M. Langis avec une nuance de froideur qui lui fut sensible.

a Je suis de trop, » dit-il, en faisant un mouvement pour se retirer.

Elle le retint, et changeant de ton : « Vous n'êtes jamais de trop, Camille, Asseyez-vous là. »

Il s'assit et lui parla des courses de Chantilly, auxquelles il avait assisté la veille. Elle Técoutait, secouait la tête en signe d'approbation ; mais elle n'entendait sa voix qu'au travers d'un brouillard qui voilait les sons. Elle leva la main pour chasser une guêpe dont le bourdonnement l'agaçait; la dentelle de sa manchette, en se rabattant, laissa son poignet à découvert.

0 Vous avez là un bracelet qui me paraît curieux, lui dit M. Langis.

— Vous ne l'aviez pas encore vu ? répondit-elle. Il y a pourtant déjà quelque temps. . . »

Elle s'interrompit, frappée d'une idée subite. Elle regarda son poignet. Ce bracelet qui ne la quittait jamais, ce bracelet que lui avait donné le comte Larinski, ce bracelet qu'il aimait parce qu'il lui venait do sa mère, et que feu la comtesse La-

rinska Pavait porté jusqu'à ses derniers moments, ne ressemblait à aucun autre ; mais Mlle Moriaz s'avisa de remarquer qu'il ressemblait beaucoup au bracelet persan dont la princesse Gulof lui avait fait la description et qu'elle avait troqué contre Samuel Brohl. Les trois plaques d'or, les animaux chimériques, les chaînettes en filigrane maillé, rien n'y manquait. Elle l'ôta de son bras et le présenta à M. Langis, en lui disant :

« 11 y a, paraît-il, quelque chose d'écrit à l'intérieur d'une de ces plaques ; mais pour l'ouvrir il faudrait savoir le secret. Savez-vous deviner les secrets?»

Il examina avec soin le bracelet. « Deux de ces plaques, dit-il, sont pleines et en or massif; la troisième est creuse et pourrait servir de boîte. J'aperçois ici une petite charnière presque invisible ; mais j'ai beau chercher le secret, je ne le trouve pas.

— La charnière est-elle solide?

— Pas trop, et on forcerait facilement ce couvercle.

— C'est ce que vous allez faire, lui réponditelle.

— A quoi pensez-vous ? Dieu me préserve de gâter un bijou que vous aimez ! »

Elle lui repartit : « J'ai fait la connaissance d'une princesse russe qui a la fureur de la physiologie

et des dissections. Son mal m'a gagnée, et je veux me mettre à disséquer. J*aime ce bijou, mais je veux savoir ce qu'il y a dedans... Faites ce que je vous dis, poursuivit-elle. Vous trouverez dans le laboratoire les instruments nécessaires. Allez, la clé est à la porte. »

Il la consulta du regard ; elle avait Toeil ardent, la voix brève, et lui répétait : o Mais allez donc ! Vous ne m'avez pas comprise ? »

Il obéit, se rendit au laboratoire, en emportant le bracelet. Après cinq minutes, il revint et dit : « Je suis un maladroit; j'ai estropié le couvercle en l'enlevant; mais vous l'avez voulu, et votre curiosité sera satisfaite. »

Elle put en effet satisfaire sa curiosité. Elle saisit avidement le bracelet, et sur la plaque du fond, mise à nu, elle aperçut, gravés dans l'or, de petits caractères presque microscopiques. A force d'attention, elle parvint à les déchiffrer. Elle distingua plusieurs dates, marquant les années, les mois et les jours où il était arrivé quelque chose d'important à la princesse Gulof. Ces dates, qui n'étaient accompagnées d'aucune indication, suffisaient jadis pour lui rappeler les principales expériences qu'elle avait pratiquées sur les hommes avant de découvrir Samuel Brohl. Le résultat n'en avait pas été réjouissant, car on lisait au-dessous de cette façon de calendrier une professiop de foi ainsi

conçue : « Hien, rien, rien, et c'est tout. » Cette déclaration mélancolique était signée, et la signature était fort lisible. Mlle Moriaz l'épela tout couramment, quoique dans cet instant elle eût la vue trouble, et elle demeura convaincue que le bijou dont le comte Larinski lui avait fait présent comme d'une relique de famille avait appartenu à Anna Petrovna, princesse Gulof.

Elle devint mortellement pâle et sa tête se perdit ; elle eut presque un accès de folie. Dans le désordre de son esprit, elle croyait s'apercevoir elle-même bien loin, au bout du monde et toute petite, gravissant un col de montagne de l'autre côté duquel il y avait un homme qui l'attendait. Elle se demandait : « Est-ce moi ou cette voyageuse qui est Mlle Moriaz ? » Elle ferma les yeux et vit s'ouvrir devant elle un trou noir où sa vie s'engloutissait en tournoyant comme une feuille d'arbre tombée dans un gouffre.

M. Langis s'approcha d'elle, la frappa légèrement dans la paume des mains et lui dit : « Qu'avez-vous donc? »

Elle se réveilla, fit un effort pour redresser sa tête et la laissa retomber. Ce qu'elle avait au fond du cœur l'étoufîait ; elle éprouva l'irrésistible besoin de s'ouvrir à quelqu'un, et elle jugea que l'homme qui lui parlait était un de ces hommes à qui une femme peut dire son secret, une de ces

âmes où elle peut verser sa honte sans rougir. Elle entama d'une voix entrecoupée un récit confus et haché, que Camille avait peine à suivre. Il finit pourtant par la comprendre ; il se sentit partagé entre une immense pitié pour cette douleur désespérée et une joie féroce d'amoureux qui le serrait à la gorge et l'étranglait.

Le clocher de Gormeilles avait recouvré la voix ; il sonna deux heures. Antoinette se leva tout d'une pièce et s'écria : a II m'a donné rendez-vous près de cette jolie petite porte que vous voyez d'ici. Il aura le droit de m'en vouloir si je le fais attendre. »

Aussitôt elle se dirigea vers la rampe à balustrade qui conduisait de la terrasse dans le verger. M. Langis la suivit, cherchant à la retenir. « Il ne faut pas que vous le revoyiez, lui disait-il. J'irai le trouver. De grâce, chargez-moi de vos explications. »

Elle le repoussa et lui répondit sur un ton d'autorité : « Je veux le voir, lui parler; il n'y a que moi qui puisse lui dire ce que j'ai dans le cœur. Je vous ordonne de rester ici ; j'entends qu'il ne s'en prenne qu'à moi. » Elle ajouta avec un plissement de lèvres qui ressemblait à un sourire : « Figurezvous que je ne crois pas encore qu'il m'ait trompée j je ne le croirai qu'après avoir lu son mensonge dans ses yeux. »

Elle descendit rapidement le verger, et pendant

cinq minutes, l'œil fixé sur la porte, elle attendit Samuel Brohl. Son impatience comptait les secondes, et pourtant Mlle Moriaz aurait voulu que cette porte ne s'ouvrît jamais. Il y avait près de là un vieux pommier qu'elle aimait ; jadis elle avait suspendu plus d'une fois son hamac à l'une de ses branches qui se recourbait en arceau. Elle alla s'adresser au tronc rugueux du vieil arbre. Il lui sembla qu'elle n'était plus seule; quelqu'un la protégeait.

Enfin la porte s'ouvrit et donna passage à Samuel Brohl, qui avait le sourire aux lèvres. Son premier mot fut : « Et votre ombrelle? Vous l'avez oubliée. »

Elle lui répondit : « Ne voyez-vous pas qu'il ne fait pas de soleil ? » Et elle demeura adossée contre son pommier.

Il leva la main pour lui montrer le ciel bleu ; il la laissa retomber. Il regardait Antoinette et il avait peur. Il devina sur-le-champ qu'elle savait tout. Il paya d'audace.

« J'ai passé hier une triste journée ; Mme de Lorcy m'a fait dîner avec une folle ; mais la nuit m'a bien dédommagé : j'ai revu en songe l'Engadine, des s pins, des aroles, des lacs couleur d'émeraude et un capuchon rouge.

— Moi aussi, j'ai fait un rêve cette nuit. J*ai vrêé que le bracelet que vous m'avez donné avait

appartenu à la folle dont vous parlez et qu'elle y avait fait graver son nom. »

Elle lui jeta le bracelet : il le ramassa, l'examina; il le tournait et le retournait dans ses doigts tremblants. Elle simpatienta. « Regardez la plaque qui a été forcée. Vous ne savez donc pas lire? »

Il lut et demeura stupéfait. Qui aurait pu soupçonner que ce bijou qu'il avait trouvé dans la défroque de son père lui était venu de la princesse Gulof, que c'était le prix dont elle avait payé la délivrance et l'infamie de Samuel Brohl? Samuel était fataliste; il sentit que son étoile l'avait abandonné, que les hasards avaient conspiré ,1a ruine de ses espérances, qu'il était condamné et perdu. Un profond découragement s'empara de lui.

« Pourriez-vous me dire ce que je dois penser d'un certain Samuel Brohl ? » lui demanda-t-elle.

Ce nom prononcé par elle tomba sur lui comme une masse de plomb ; il n'aurait jamais cru qu'il pût y avoir tant de pesanteur dans une parole humaine. Il chancela sous le coup ; puis il frappa son front de ses deux poings fermés et répondit :

« Samuel Brohl est un homme digne de votre pitié comme de la mienne. Si vous saviez tout ce qu'il a souffert, tout ce qu'il a osé, vous ne pourriez vous empêcher de le plaindre et de l'admirer beaucoup. Écoutez moi, Samuel Brohl est un maiheureux...

— Ou un misérable! » interrompit- elle d'une voix terrible. Elb fut prise d'un rire nerveux ; elle s'écria : « Madame Brohl ! Je ne peux pourtant pas m'appeler Madame Brohl. Ah! cette pauvre comtesse Larinska. »

Il eut un frissonnement de colère qui l'aurait épouvantée, si elle avait deviné ce qui remuait en lui. Il releva la tête, croisa ses bras sur sa poitrine, avec un sourire amer : « Ce n'était pas l'homme que vous aimiez, dit-il, c'était le comte. »

Elle répliqua : « L'homme que j'aimais n'avait jamais menti.

— Oui, j'ai menti, s'écria-t-il d'une voix haletante, et j'en bois la honte sans remords et sans dégoût. J'ai menti parce que je vous aimais à la folie, j'ai menti parce que vous m'êtes plus chère que mon honneur, j'ai menti parce que je désespérais de toucher votre cœur et que tous les chemins m'ont paru bons pour arriver jusqu'à vous. Pourquoi vous ai-je rencontrée? pourquoi n'ai-je pu vous voir sans reconnaître en vous le rêve de toute ma vie ? Le bonheur passait, il allait s'enfuir, je l'ai pris dans un traquenard. J'ai menti. Qui ne mentirait pour être aimé de vous ? »

Jamais Samuel Brohl n'avait été si beau. Le désespoir et la passion allumaient une flamme sombre dans ses yeux ; il avait le charme sinistre d'un Satan foudroyé. Il fixait sur Antoinette un regard

fascinateur, et ce regard lui disait : n ')\ie t'importent mon nom, mes mensonges et Ift reste? Mon visage n'est pas un masque, et l'homme qui t'a plu, c'est moi. » Il ne se doutait pas de l'étonnante facilité avec laquelle Antoinette lui avait repris son cœur si facilement donné ; il ne soupçonnait pas les miracles que peut faire le mépris. Le moyen âge croyait aux golems ; c'étaient des figures d'argile d'une séduisante beauté, qui avaient toutes les apparences de la vie. Elles cachaient sous une touffe de cheveux le mot vérité écrit sur leur front en caractères hébraïques. S'il leur arrivait de mentir, le mot s'effaçait; elles perdaient tout leur charme, l'argile n'était plus que de l'argile.

Mlle Moriaz devina la pensée de Samuel Brohl; elle lui cria :

« L'homme que j'aimais est celui dont vous m'avez raconté l'histoire. »

Il aurait voulu la tuer, pour qu'elle ne fût à personne. Derrière Antoinette, à vingt pas de distance, il apercevait la margelle d'un puits à poulie; cette margelle lui donnait des vertiges. Il découvrit avec désespoir qu'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un crime.

Il se laissa tomber à genoux dans l'herbe et s'écria : a Si vous ne me pardonnez pas, il ne me reste plus qu'à mourir. » Elle demeura immobile et impassible. Elle répétait entre ses dents la phrase de

Camille Langis : « J'attends que ce grand comédien ait fini de jouer sa pièce. »

Il se releva et se mit à courir vers le puits. Elle y fut avant lui et lui barra le passage ; mais au même instant elle sentit deux mains s'enlacer autour de sa taille, et le souffle de deux lèvres qui cherchaient ses lèvres et qui murmuraient : « Vous m'aimez encore, puisque vous ne voulez pas que je meure. »

Elle se débattit avec violence, avec horreur ; elle réussit par un effort frénétique à se dégager. Elle s'enfuit, remontant vers la maison. Samuel Brohl s'élança à sa poursuite, il allait l'atteindre, il s'arrêta soudain. Il venait d'apercevoir M. Langis se précipitant hors d'un bosquet, où il s'était caché. L'inquiétude l'avait pris, il était descendu sans être vu par un sentier qui se dérobait sous des massifs de verdure. Antoinette, hors d'haleine, courut à lui en criant: « Camille, sauvez-moi de cet homme! » et elle se jeta dans ses bras, qui se refermèrent sur elle avec délices. Il la sentit bientôt s'affaisser ; elle serait tombée, s'il ne l'avait retenue*

Au même instant une voix menaçante l'apostropha et lui dit : « Nous nous reverrons, monsieur.

— Aujourd'hui même, » répliqua-t-il.

Antoinette avait l'air égaré; elle ne voyait pas, elle n'entendait pas, ses jambes ne la soutenaient

plus. Camille eut beaucoup de peine à la ramener jusqu'à la maison; elle ne put gravir la rampe de la terrasse ; il dut la porter. Il fut aperçu de Mlle Moiseney, qui remplit l'air de ses cris. Elle accourut, elle prodigua les meilleurs soins à sa reine. Tout en s'occupant de lui faire reprendre ses sens, elle demandait à Camille des explications, qu'elle n'écoutait qu'à moitié; elle l'interrompait à chaque mot pour s'écrier : « C'est un coup monté, et vous êtes l'âme du complot. Je vous ai deviné, vous en voulez à Antoinette. Votre vanité blessée n'a jamais pu se consoler de son refus, et vous avez résolu de vous venger. Peut-être vous flattezvous qu'elle finira par vous aimer. Elle ne vous aime pas, elle ne vous aimera jamais. Quiêtes-vous pour oser vous comparer au comte Larinski?.. Taisez-vous donc. Est-ce que je crois à Samuel Brohl? Je ne connais pas Samuel Brohl. Je donnerais ma tête à couper qu'il n'y a point de Samuel Brohl.

— Vous ne donneriez pas grand*chose, mademoiselle, » lui repartit M. Moriaz, qui était survenu sur ces entrefaites.

Antoinette resta pendant une heure dans un accablement muet; puis une fièvre violente se déclara. Quand arriva le médecin qu'on avait envoyé chercher, M. Langis rentra à sa suite dans la chambre de la malade. Elle avait le délire ; elle était

sur son séant et passait contiauellement sa main sur le haut de son front ; elle cherchait à effacer la trace impure d'un baiser qu'elle avait reçu, un soir que la lune éclairait, et la marque qu'avait laissée sur ses cheveux le frôlement d'une chauve-souris qui s'était accrochée à son capuchon. Ces deux choses se confondaient dans son souvenir. De temps à autre elle disait : « Où est mon portrait ? rendez-moi mon portrait. »

Il pouvait être dix heures du soir quand M. Langis se présenta chez M. Samuel Brohl, qui ne fut pas étonné de le voir paraître; il espérait sa visite. Samuel avait repris possession de lui-même. Il était digne et calme. Cependant la tempête qu'il avait essuyée avait laissé sur sa figure quelques vestiges de son passage. Il avait la lèvre frémissante, ses beaux cheveux châtains s'enroulaient comme des serpents autour de ses tempes et lui faisaient une tête de Méduse.

Il dit à Camille : « Où et quand ? Nos témoins se chargeront d'arranger le reste.

— Vous vous abusez, monsieur, sur le motif de ma visite, lui répondit M. Langis. Je suis désolé d'attenter à vos illusions, mais je ne viens point concerter avec vous une rencontre.

— Vous refusez de me donner satisfaction ?

— Quelle satisfaction puis-je vous devoir ?

— Vous m'avez insulté.

— Quand donc?

— Et vous m'avez dit : Le jour, le lieu, les armes, je laisse tout à votre choix. »

M . Langis ne put s'empêcher de sourire. « Ah ! vous convenez enfin que vos évanouissements sont des comédies ? répondit-il.

— Convenez de votre côté, repartit Samuel, que vous insultez les gens lorsque vous les croyez hors d'état de vous entendre. Votre courage aime à prendre ses sûretés.

— Soyez raisonnable, reprit Camille. Je m'étais mis à la disposition du comte Larinski, vous ne pouvez pas exiger que je me batte avec un Samuel Brohl. »

Samuel bondit, il s'avança le front haut et farouche sur le jeune homme, qui l'attendait de pied ferme et dont l'air résolu lui imposa. Il lui jeta un regard sinistre, retourna s'asseoir, se mordit les lèvres jusqu'au sang; puis, d'un ton placide : « Me ferez-vous la grâce de m'apprendre, monsieur, ce qui me vaut l'honneur de vous recevoir chez moi?

— Je suis venu vous réclamer un portrait que Mlle Moriaz est désireuse de ravoir.

— Si je refusais de le rendre, vous feriez sans doute appel à ma délicatesse?

— En doutez-vous 1 répondit ironiquement Camille.

— Cela prouve, monsieur, que vous croyez

316 SAMUEL BROHL ET Cr*

encore au comte Larinski, que c'est bien à lui que vous parlez en ce moment.

— Détrompez-vous. Je suis venu trouver M. Samuel Brohl, qui est un homme d'affaires, et c'est une affaire commerciale que j'entends régler avec lui. » Et tirant de sa poche un portefeuille : « Vous le voyez, j'ai les mains garnies. »

Samuel s'enfonça dans son fauteuil. Les yeux à demi clos, il regardait M. Langis au travers de ses cils. Sa figure changea, son nez devint plus crochu et son menton plus pointu ; ce n'était plus le lion, c'était le renard. Il avait aux lèvres le sourire doucereux d'un usurier qui dresse des embûches aux fils de famille et flaire un cas favorable. Si dans ce moment Jeremias Brohl l'avait aperça de l'autre monde, il aurait reconnu son sang.

Il dit enfin à Camille : « Vous êtes un homme d'esprit, monsieur. Je suis prêt à vous écouter.

— J'en suis bien aise et, à vrai dire, je n'en doutais pas. Je vous sais très- intelligent, très-disposé à tirer le meilleur parti possible des conjectures fâcheuses.

— Ah ! ménagez ma modestie. Je vous remercie de l'excellente opinion que vous avez de moi; je dois pourtant vous prévenir qu'on me reproche d'être un peu âpre au gain, vous laisserez entre mes doigts quelques plumes de vos ailes. »

Pour toute réponse M. Langis frappa de la main

sur son portefeuille, qui était bourré de billets de banque. Aussitôt Samuel prit dans un tiroir fermé à clé un écrin, qu'il ouvrit.

a Voilà un bien précieux bibelot, dit-il. Le médaillon est en or, et le travail do la miniature est exquis. C'est l'œuvre d'un maître ; la couleur vaut \e dessin. La bouche est d'un rendu merveilleux; isfcngs ou Liotard n'auraient pas mieux fait. . Combien estimez- vous ce chef-d'œuvre ?

— Vous êtes plus connaisseur que moi; je m'en rapporte à vos appréciations.

— Je vous laisse ce bUou pour cinq mille francs ; c'est pour rien. »

Camille se disposait à tirer les cinq mille francs de son portefeuille. « Comme vous êtes prompt ! reprit Samuel. Ce portrait n'a pas sealement du prix comme œuvre d'art ; je suis sûr que vous y attachez une valeur de sentiment, car je soupçonne que vous êtes amoureux du modèle à en perdre les yeux.

— Je crois vraiment que vous m'interrogez? repartit Camille en lui jetant un regard écrasant.

— Ne vous fûchez pas. Je porte dans les affaires des habitudes de précision méthodique. Mon père vendait toujours à prix fixe ; comme lui, je ne fais jamais de rabais. Vous comprendrez sans peine que ce qui vaut cinq mille francs pour un ami vaut le double pour un amoureux. Ce bibelot vaut dix mille francs. C'est à prendre ou à lai::ser.

— Je prends, répondit M, Langis.

— Puisque nous y sommes, poursuivit Samuel, je possède encore d'autres articles qui pourraient vous convenir.

— Auriez-vous par hasard la prétention de me vendre vos nippes ?

— Entendons-nous ; j'ai d'autres articles dans la môme partie. »

Et il alla chercher dans une armoire le capuchon rouge, qu'il étala sur la table.

« Voilà une nippe, pour me servir de votre mot, qui a peut-être quelque intérêt pour vous. La couleur en est belle ; si vous la voyiez au soleil, elle vous éblouirait. Je conviens que l'étoffe est commune, c'est du cachemire très-ordinaire; mais si vous daigniez l'examiner de plus près, vous seriez frappé du parfum tout particulier qui s'en exhale. Les Italiens appellent cela Vodor femminino.

— Et quel prix votre tarif assigne-t-il à Vodor femminino ?

— Je veux être accommodant. Je vous laisserai cette nippe et son parfum pour cinq mille francs. C'est du bien donné.

— Assurément. Nous disons dix et cinq, cela fait quinze mille.

— Un instant. Vous paierez en bloc; j'ai encore autre chose à vous proposer... On dirait que le

plancher vous brûle les pieds, que vous ne pouvez vous souffrir dans cette chambre.

— Je vous avoue qu'il me tarde d'avoir quitté... comment dirai-je?.. cette boutique, ou ce repaire, ou cette caverne.

— Vous êtes jeune, monsieur; il ne faut jamais se presser; ia précipitation fait commettre des oublis que Ton regrette. Vous seriez bien fâché d'être parti sans emporter les deux chiffons que voici. »

A ces mots, il tira de son carnet deux lettres qu'il déplia.

« Y en a-t-il encore beaucoup? demanda Camille. Je crains de me trouver court et d'être obligé de retourner à la provision.

— Ah ! ces deux lettres, je ne puis les céder pour un morceau de pain, la seconde surtout. Elle n'a que douze lignes ; mais la jolie écriture anglaise 1 Voyez plutôt, et le style en est amoureux et tendre. J'ajoute qu'elle est signée. Ah ! monsieur, que Mlle Moriazsera charmée de ravoir ses patles de mouche ! Quelle obligation elle vous en aura ! Vous vous ferez valoir, vous lui direz que vous m'avez mis le couteau sur la gorge, que vous m'avez fait peur. De quel gracieux sourire elle paiera votre héroïsme î... M'est avis, monsieur, que ce sourire vaut dix mille francs, comme le médaillon; les deux bibelots se valent l'un l'autre.

— Si vous voulez davantage, qu'à cela ne tienne.

— Non, monsieur. Je vous Tai dit, je n'ai qu'un prix.

— A ce compte, c'est vingt-cinq mille francs que je vous dois. Vous n'avez plus rien à me vendre?

— Hélas ! c'est tout.

— Vous me le jurez ?

— Eh quoi ! monsieur, vous admettez donc que Samuel Brohl a une parole d'honneur, que lorsqu'il a juré, il faut l'en croire ?

— Vous avez raison, je suis encore bien jeune.

— C'est tout, vous dis-je, reprit Samuel en soupirant. Ma boutique est mal fournie ; elle commençait à se garnir, mais un fâcheux accident est venu déranger mon petit commerce.

— Bah ! consolez-vous, lui répliqua M. Langis, vous trouverez une autre occasion; un génie de haut vol, tel que le vôtre, en trouve toujours. Vous avez été malheureux, quelque jour la fortune réparera ses torts envers vous, et le monde rendra justice à votre beau talent. »

En parlant ainsi, il déposait sur la table vingtcinq billets de mille francs. Il les compta, Samuel les recompta après lui, et aussitôt il lui remit le médaillon, la capeline et les deux lettres.

Camille se leva pour partir. « Monsieur Brohl, ditil, dès le premier jour que je vous ai vu, je m'étais fait la plus haute idée de votre caractère ; la réalité â dépassé mon attente. Je suis enchanté d'avoir

fait votre connaissance, et j'ose espérer que vous n'êtes pas fôché d'avoir fait la mienne. Cependant je ne vous dirai pas au revoir.

— Que sait-on?» répondit Samuel, qui changea subitement de visage et d'attitude. Et il ajouta : « Si vous aimez les étonnements, monsieur, veuillez rester encore une minute dans cette caverne. »

Il roula et tordit en papillote les vingt-cinq billets de mille francs ; puis, avec un grand geste à la Poniatowski, les approchant d'une bougie, il y mit le feu et, quand ils flambèrent, il les jeta dans la cheminée où ils achevèrent de se consumer.

Se retournant vers M. Langis ; « Me ferez-vous l'honneur de vous battre avec moi? s'écria-t-il.

— Après un si beau trait, je ne puis vous rien refuser, répondit Camille. Je vous ferai cet honneur insigne.

— C'est ce que je voulais, reprit Samuel. Je suis l'oiTensé, j'ai le choix des armes. » Et en reconduisant M. Langis, il dit encore : « Je ne vous cacherai pas que j*ai beaucoup fréquenté les tirs, que je suis de première force au pistolet. »

Camille s inclina et sortit.

Le lendemain, dans un intervalle lucide, Mlle Moriaz aperçut au pied de son lit un médaillon posé sur un capuchon rouge. D*^ r.p, moment, les médecins appelés en consultation augurèrent mieux de sou état.

A six jours de là, Samuel Brohl, ayant traversé Namur et Liège sans s'y arrêter, arrivait par le chemin de fer à Aix-la-Chapelle. Il descendit h VHÔtel-Royal, situé près de la gare; il s'y fit servir un copieux déjeuner qu'il arrosa d'un vin de Champagne crèmant. Il avait bon appétit, l'âme en fête, le cœur épanoui, gonflé de joie, et la tête fumante. Il s'était vengé, il avait fait justice d'un insolent qui était son rival : Mlle Moriaz n'était pas à Samuel Brohl, mais elle ne serait jamais à Camille Langis. Près de la frontière franco-belge, à la lisière d'un bois, un homme avait été frappé en pleine poitrine; Samuel Brohl l'avait vu tomber, et quelqu'un s'était écrié : Il est mort. On prétend qu'Aix-la Chapelle est une ville peu récréante, que

les chiens eux-mêmes s'y ennuient et qu'ils prient piteusement les passants de leur donner des coups de pied dans la vue de se procurer une distraction. Samuel ne s'ennuya pas un instant pendant la soirée qu'il passa dans la cité de Gharlemagne. Il voyait sans cesse le coin d'un bois, un homme qui tombait, et il éprouvait un frisson déheieux.

Après le Champagne, il but du punch, et là-dessus il dormit comme un loir; malheureusement le sommeil dissipa ses fumées, et son réveil ne fut pas gai. 11 avait l'habitude fatale de réfléchir; il réfléchit; ses réflexions l'attristèrent ; il s'était vengé, mais après ? Il pensa longuement à Mlle Moriaz, il regardait d'un œil mélancolique ses deux mains ou ses serres qui avaient lâché prise. Il récita à demi-voix des vers allemands, qui veulent dire :

a J'ai résolu d'enterrer mes chansons et mes rêves; allez me chercher un grand cercueil. Pourquoi ce cercueil est-il si lourd ? c'est qu'avec mes rêves j'y ai déposé mon amour et mes souffrances. »

Quand il eut récité ces vers, Samuel se sentit encore plus triste qu'avant, et il maudit les poètes. « Ils m'ont fait bien du mal, se disait-il avec amertume. Sans eux, il ne tenait qu'à moi de couler auprès d'une vieille femme des jours filés d'or et de soie. Mon avenir était assuré, ils m'ont fait prendre en dégoût mon gagne-pain. Je les ai crus sur parole, j'ai été la dupe de leurs creuses déclamations ;

ils m*ont enseigné les mépris inconsidérés et l'ambition malsaine de jouer le sot personnage d'un homme à grands sentiments. J'ai méprisé la boue. Où en suis-je à cette heure ? »

Samuel Brohl avait raison, il faut plaindre les demi-drôles. Leur conscience a des clartés intermittentes, ils s'aperçoivent, ils s'entrevoient, ils ont des dégoûts dangereux, des velléités de devenir d'honnêtes gens, et cela met dans leur vie un décousu qui nuit à leurs entreprises et que ne connaissent pas les vrais drôles, lesquels sont tout entiers à leur affaire et ne se dégoûtent jamais d'eux-mêmes. Samuel était un drôle romantique, et il constatait que son romantisme, après lui avoir coûté cher, ne lui avait rien rapporté. Peu s'en fallait qu'il ne s'écriât avec Brutus : 0 vertu, tu n'es qu'un vain nom I

Cette vieille Europe l'ennuyait, on y fait de fâcheuses rencontres, sans compter que c'est un mauvais terrain, où il ne pousse que des ronces; on a beau le fumer, les semis ne viennent pas. Il avait formé le projet de se rendre en Hollande et de s'y embarquer pour l'A mérique. Que ferait-il aux États-Unis"? Il ne le savait pas encore. Il passa en revue tous les métiers à sa convenance ; ils demandaient tous des frais d'établissement. Grâce à Dieu et à M. Guldenthal, dont la créance courait de grands dangers, il n'était pas dénué de toutes

SAMUI'X BROHL ET G'" 325

ressources ; mais, une semaine auparavant, il avait mis en bouchon et brûlé vingt-cinq billets de la Banque de France. Il avait quelques remords de son action; il ne pouvait s*empêcher de se dire qu'une vengeance de vingt-cinq mille francs était un article de luxe dont les pauvres diables feraient bien de se priver. En méditant sur cette aventure, il lui sembla que c'était un autre que lui qui avait brûlé les billets, ou que du moins il avait exécuté machinalement cet auto-da-fé, par une sorte d'impulsion irréfléchie, comme une marionnette que meut et gouverne un fil invisible. Tout à coup le fantôme avec lequel il avait des entretiens réglés lui apparut, un ricanement aux lèvres. Samuel Tinterpella une fois encore, ce devait être la dernière, et il lui dit :

« Tu es mon mauvais génie. Imbécile! c'est toi qui m'as fait faire cette extravagance. Abel Larinski, tu as allumé toi-même cette bougie, tu as mis les billets dans ma main, tu m'as pris le bras, tu l'as allongé, tu l'as tenu au-dessus de la flamme fatale. Cet acte de sublime héroïsme est ton œuvre; ce n'est pas moi, c'est toi qui as payé si cher le plaisir d'étonner un insulteur et de le tuer. Maudit soit à jamais le jour où je me suis afl'ublé de ton nom, où j'ai conçu la sotte pensée de devenir ton sosie. Je me suis fait Polonais; la Pologne a-t-elle jamais eu le moindre esprit de conduite ? De tous les hommes,

tu étais le plus incapable de faire ton chemin, je singeais un méchant modèle et j'ai fait école sur école. Abel Larinski, je romps tout commerce avec toi, je liquide notre maison, je mets la clé sous la porte ou sur la fosse. 0 mon grand Polonais, je vous restitue votre titre, votre nom, et avec votre nom tout ce que vous m'aviez donné : vos fiertés, vos prétentions, vos dangereuses délicatesses, vos attitudes, vos grimaces sentimentales et votre panache ondoyant. »

Ce fut ainsi que Samuel Brohl prit un congé définitif du noble comte Abel Larinski, lequel put désormais reposer tranquillement dans son tombeau ; il n'avait plus peur d'ètro un mort compromis par un vivant. Quel non\ allait prendre Samuel? Par dépit contre sa de^^tinée, il choisit pour l'heure le plus humble de tous ; il résolut de s'appeler Kicks, comme sa mère, ce qui signifie au jeu du billard un coup manqué, un faux coup.

Sa mélancolie n'eût point connu de bornes s'il avait pu se douter que Camille Langis était encore de ce monde. Camille Langis fut pendant quinze jours entre la vie et la mort, mais on put extraire la balle. Mme de Lorcy était accourue à Mons pour le soigner comme une mère ; elle eut la joie de le ramener vivant à Paris .

On s'était bien gardé de raconter le duel à Mlle Moriaz, et même de lui en toucher un mot;

son état inspira longtemps des inquiétudes, on lui épargnait toute émotion. Après qu'elle fut entrée en convalescence, elle resta plongée dans une tristesse sombre et taciturne. Elle ne faisait jamais la moindre allusion à ce qui s'était passé et ne souffrait pas qu'on lui en parlât. Elle s'était trompée, son erreur lui avait laissé un déboire mêlé d'épouvante ; il lui semblait que rien n'était plus possible pour elle que de se souvenir et de se taire.

Vers la fin de novembre, M. Moriaz lui proposa de retourner à Paris. Elle lui témoigna son désir de ne pas quitter Cormeilles, do passer l'hiver dans la solitude ; les visages humains lui faisaient peur. M. Moriaz se permit de lui représenter qu'elle n'était pas raisonnable. « Veux-tu donc porter éternellement le deuil d'un inconnu? lui demanda-t-il, car enfin l'homme que tu aimais, tu ne l'as jamais vu. Eh I mon Dieu, tu t'es méprise, tu t'es abusée. Est-il, je ne dirai pas une seule femme, mais un seul membre de l'Institut qui, une fois au moins, n'ait pris grossièrement le change ? C'est à force d'expériences manquôes qu'on fait avancer la science. »

Et s'élevant aux plus hautes considérations, il s'eC força de lui démontrer que, s'il est fâcheux de se Ironiper, une crainte excessive de se tromper est un mal plus fâcheux encore, attendu qu'il vaut mieux perdre son chemin que de ne pas marcher du tout.

Quand il eut achevé sa harangue, elle lui dit en hochant la tête : « Je ne crois plus à personne.

— Quoi ! pas même au brave garçon à qui tu dois d'avoir recouvré ton portrait et tes lettres ?

— De qui voulez-vous parler? » s'écria-t-elle.

Il lui raconta alors la descente opérée dans la caverne par M. Langis, sans lui dire ce qui en était résulté.

« Ah ! c'est très-bien, c'est très bien, fit-elle. Jo ne doutais pas que Camille ne fût un véritable ami.

— Un ami? Es-tu bien sûre qu'il n'ait pour toi que de l'amitié? »

Et là-dessus, M. Moriaz lui conta le reste. Elle devint pensive, s'enfonça dans une rêverie. Tout à coup la porte du salon s'ouvrit et Camille entra.

Après s'être informé de sa santé, il annonça à Mlle Moriaz qu'à la suite d'un refroidissement il avait été malade, lui aussi, et que, bien qu'il fût hors d'affaire, son médecin l'envoyait passer l'hiver à Sorrente.

Elle lui répondit : « C'est un voyage que je voudrais faire. Consentez-vous à m'emmener ? »

Elle le regardait fixement, ce regard disait tout. Il fléchit le genou devant elle et ils restèrent quelques instants les mains dans les mains, les yeux dans les yeux. Sur ces entrefaites parut Mlle Jeanne

Moiseney, qui à la vue de ce groupe demeura confondue.

« Vous voilà bien étonnée, mademoiselle? lui dit M. Moriaz.

— Pas autant que vous vous le figurez, monsieur, répliqua-t-elle en se remettant. Je n'osais pas le dire, mais au fond j'ai toujours cru, toujours pensé... Oui, j'ai toujours été sûre que cela finirait ainsi.

— Dieu bénisse la papesse Jeanne! s'écria-t-il; je renonce à la corriger. »

Nous n'avons pu découvrir ce que fait en Amérique Samuel Brohl En attendant mieux, court-il humblement le cachet? a-t-il tenté quelque nouvelle entreprise matrimoniale? est-il devenu reporter du New-York Herald^ ou politicien dans un État du Nord, ou carpet-bagger dans la Caroline du Sud? rève-t-il d'être un jour président de la glorieuse république étoilée? Jusqu'à celte heure, aucun journal américain ne lui a consacré le moindre entrefilet. Les aventuriers, juifs uu chrétiens, sont des êtres disparaissants et reparaissants : ils appartiennent à la famille des plongeurs; mais, de plongeon en plongeon , ils finissent toujours par quelque catastrophe. La vague rapporte un instant le noyé, puis le remporte un instant après et l'entraîne au fond du gouffre amer; on entend le bruit d'un remous, un léger clapotis auquel se môle un cri rauque^

suivi d'un soupir étouffé, et Samuel Brohl n'est plus. Pendant quelques jours on discute la question de savoir s'il s'appelait Brohl, Kicks ou Larinski, bientôt on parle d'autre chose, et son souvenir devient la proie du silence éternel.

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