‹ Samuel de Champlain de Brouage, fondateur de Québec, 1567-1635 [microforme]Chapitre 8 sur 9 · EP. VE · texte numérisé non relu

EP. VE

aujourd'hui le maître-autel de Notre-Dame. Puis il se mit à poursuivre avec ardeur ce qu’il considérait comme sa grande œuvre : la christianisation du pays. Les sauvages, en quelques années passées sous la domination anglaise, avaient appris à mieux apprécier la France représentée par Champlain. Champlain, par sa fidélité à tenir ses promesses, par sa bonté, sa droiture dans les transactions, l'appui qu'il leur avait prêté dans maintes circonstances, leur avait inspiré une confiance absolue, Il voulait surtout s'attacher les Hurons, peuple nombreux, puissant, capable de lutter contre les Iroquois, seuls ennemis de la colonie naissante. Il sentait que la communauté des croyances religieuses est un lien fort, plus puissant même que l'intérêt. Les Hurons reçurent fort bien les missionnaires que leur envoyait Champlain. L'un d'eux, le père Brébœuf, avait déjà vécu parmi eux. Il séjourna dans un village qui s'appelait La Rochelle. Un petit édifice fut construit dans un village voisin, et les travaux apostoliques, commencés par les récollets, continuérent avec fruit, à la grande joie du colonisateur.

Champlain avait 65 ans; il avait fait la guerre sur terre et sur mer; ilavait subi les horreurs d'un siège et les ennuis de Ja captivité; il avait dépensé son existence à courir les mers, à solliciter les uns et les autres, à chercher des pays inconnus, à convertir des sauvages; le repos luf était dû. Il se remit en route.

Ne devait-il pas revoir « cette terre à laquelle il avait donné la vigueur de ses meilleures années, et que ses travaux passés, comme la crainte de les perdre, lui faisaient chérir doublement? » Ne pouvait-il pas encore quelque chose pour elle, raffermir les indigènes dans leurs bonnes dispositions, rassurer les colons, donner à la colonie les derniers conseils de sa vieille expérience! La compagnie des Cent-Associés créée en 1627 par le cardinal de Richelieu ne trouvait personne plus propre que lui à prendre la direction de la colonie. Une nouvelle commission du roi le nommait {1° mars 1633) son lieutenant « en toute l'étendue du fleuve Saint-Laurent et autres. » Le 23 mars, il quittait Dieppe, disant adieu à sa femme qu'il aimait tendrement, et sachant sans doute qu'il ne la reverrait plus.

Le 23 mai, les trois vaisseaux le Saint-Pierre, le Saint-Jean et le Don-de-Dieu, portant 28 canons et 197 personnes, mariniers et artisans, parmi lesquels plusieurs saintongeais et aunisiens (1), mouillèrent devant Québec. La joie fut immense ; le fondateur fut accueilli avec de grandes démonstrations d'affection. C'est ce jour-là qu'on vit réellement en lui le père de la patrie. Tous avaient confiance en sa sagesse, en sa fermeté, en son inaltérable dévoüment, On se prit à envisager l'avenir avec

(1) On en trouve la preuve dans la lettre des Canadiens et des Acadiens qui revinrent en France après la paix de Paris, et auxquels une loi du 95 février 1791 accordait encore des secours pécuniaires, — L. Delayant,

confiance. Dès lors, la Nouvelle-France vivait de sa vie propre et allait s'étendre au milieu des grandes forêts du Nouveau- Monde.

Sentant bien que le temps lui était mesuré, il se remit à l’œuvre avec une ardeur nouvelle. Les fortifications furent relevées et augmentées ; il bâtissait un fort dans une île qu'il appela Richelieu, qui commandait le passage du fleuve. C'était pour empêcher les Anglais d'aller trafiquer avec les indigènes, ce que le traité leur défendait. L'année suivante, pour protéger les sauvages alliés contre les Iroquois, qui leur fermaient les passages lorsqu'ils descendaient pour la traite, il envoya (1° juillet) Laviolette avec quelques ouvriers construire un fort aux Trois-Rivières sur la rive gauche du fleuve, à 30 lieues de Québec.

Champlain qui avait semé à la sueur de son front, ne vit pas la récolte. Le champ fécondé par ses travaux, promettait une riche moisson. Québec se développait chaque jour. Un collège y fut fondé aux frais de la famille du marquis de Gamache, René Rouault, qui était entré dans la compagnie de Jésus. Son influence s’accroisait sans cesse; sa réputation attirait les immigrants ; il dirigeait sa colonie avec une autorité toute paternelle. « Son exemple et les principes qui le dirigeaient ont eu la plus grande influence sur la première éducation de la population du Canada, un des plus honnêtes du monde, Sa maison était une école de piété, ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme d'esprit, ayant le mot pour rire, » Un jour il fallut dire adieu au labeur commencé, aux espérances conçues et déjà en partie réalisées, à ces braves gens qui l'aimaient comme un père, à ces colons qui avaient été son unique souci, à ces sauvages dont l'éducation chrétienne et française lui tenait si fort à cœur.Au commencement d'octobre 1635, il se sentit malade; la paralysie vint, et le jour de noël, 25 décembre, « le jour même de la naissance de notre Sauveur en terre », dit le P. Paul Lejeune, « il prit une nouvelle naissance au ciel. » La population fit éclater ses regrets. Le P. Lejeune prononça l'oraison funèbre de ce « grand homme qui, par son admirable sagesse et non pareille conduite ès-affaires, s'était tant acquis de renommée. »

L'historien le plus distingué des Etats-Unis, Bancroft, protestant et Anglo-Américain, a écrit que son nom impérissable rivalisera dans la postérité avec la renommée de Smith et d'Hudson ; «il admire son désintéressement, son ardeur pour lebien, son zèle religieux, sa vie toute d'honneur et de probité, de même que ses vastes plans de commerce, de découverte et

d'établissement. »

Tel fut Samuel de Champlain. Soldat et marin, pionnier et explorateur, colonisateur et fondateur, par-dessus tout homme de devoir et de dévouement. On chercherait vainement une tache dans cette longue existence de 68 ans. Et pourtant qui eut à subir plus de fatigues, plus de tracasseries, plus de déboires !

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L'adversité le frappa, sans l'ébranler. Cette résistance à un blocus de plus d'un an où l'on n'avait pour vivre que 7 onces de pain, sa noble fierté dans la capitulation, son désespoir de voir flotter sur son fort et sur son habitation le drapeau anglais, si dignes d'admiration, mériteraient d'être cités dans les annales des hauts faits, si l’on n'y admettait presque que des héros anciens, grecs ou romains, Sa patience, sa persévérance sont plus remarquables encore dans ces luttes obscures contre l'indifférence ou l'hostilité sourde. On l'a comparé à Bernard Palissy pour sa ténacité, pour ce magnifique exemple du labeur obstiné et de la recherche désintéressée. Tous deux ont montré ce que peut une âme forte, animée d'une généreuse ardeur : tous deux ils ont sacrifié leurs meilleures et plus belles années à la poursuite d'un rêve sublime, L'un l'a vu réalisé et en a joui ; l'autre est mort au moment où l'idéal prenait corps, et ses derniers regards n'ont pu que saluer l'aube d'une journée spendide. Tous deux ont écrit ce qu'ils ont fait: l'un ses longs essais pour inventer l'émail blanc, ses déboires, ses trouvailles, ses courses à travers les provinces de France; l'autre ses voyages en lointain pays, ses explorations dans les contrées inexplorées du Nouveau-Monde, ses découvertes (1). Le potier savait écrire ; le pionnier mettait ses phrases comme elles lui venaient; celui-ci, sans façon, sans souci de l'art, sans prétention; celui-là, dramatisant les faits où il a son rôle, soignant la mise en scène, ne s'oubliant pas un instant. Le public a récompensé l’auteur de

(1) Voici l'indication de ses divers ouvrages :

Brief discovrs des choses plus remarquables que Samuel Champlain de Brovage a reconnues aux Indes occidentales, au voyage qu’il a faict en l’année mil Ve IIlæx XIX elen l'année mil VJe j comme ensuit, publit pour la première fois d'après le manuscrit de Dieppe, avec 62 planches, par M. l'abbé Laverdière, dans les Œuvres complèles de Champlain, 1870.

Des Savvages, ou voyage de Samuel Champlain de Brovage faict en la France nouvelle l'an mil six cents trois. Paris, Claude de Monstrœæil, in-80. Le privilège est du 15 novembre 1603. Il y a une Epitre « à très noble haut et puissant seigneur messire Charles de Montmorency... amiral de France et de Bretagne » et des vers du « sieur de La Franchire ».

Les voyages dv sievr de Champlain, xaintongeois, capitaine ordinaire pour le roy en la marine, divisé en devx livres, ou journal très fidèle des observations faites ès descouuertures de la nouuelle France .. Paris, lean Berjon, 1613, in-40, Le privilège est du 9 janvier 1613. Dédicace au roi, à la reine régente ; 16 stances de six vers « Aux François, svr les voyages dv sievr de Champlain », signées L'ANGE, Paris. ; sept strophes d'un ode « A monsievr de Champlain svr son livre et ses cartes marines », signées Morix.

Voyages et descovvertures faictes en la novvelle France depuis l'année 1613 iusques à la fin de l’année 1618, par le sieur de Champlain, capitaine ordinaire pour le roy en la Mer du Ponant.. A Paris, chez Claude Collet, 1619 80. Le privilège est du 18 mai 1619 Dédicace au roi: « Voicy un troisiesme livre. Vous y verrés quelle et combien grande est l'espérance que nous avons de tant de longs et pénibles travaux que depuis quinze ans nous soutenons pour planter en ce païs l'estendard de la croix et leur enseigner la cognoissance de Dieu et gloire de son sainct nom... »

Les voyages de la nouvelle France occidentale, dite Canada, par le sieur de Champlain, Xaintongeois... et toutes les découvertes qu'il a faites en ce pays depuis l'an 1603 jusques en l'an 1629... Paris, L, Sevestre, 1632, in-49,

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l'Art de terre de la peine qu'il a prise pour lui plaire ; on lit la Recepte véritable et les Discours admirables. Qui connaît les Voyages, pourtant si pleins de renseignements précieux (4) ! Ils avaient certainement tous deux reçu une bonne éducation première : maitre Bernard a pu, sédentaire o1 voyageur volontaire, développer ses connaissances; comment maitre Samuel aurait-il eu le temps et les moyens d'étudier, toujours en mer luttant contre les vents et la tempête, ou sous la Autes du trappeur, la cabane du Huron, disputant sa vie aux éléments en fureur et à la flèche des sauvages ?

Le résultat de leurs efforts est en raison inverse de leur utilité et de l'importance du but. Le céramiste agenais a fabriqué ses rustiques figulines, qui ne peuvent même servir de plats, et qui ne sont destinées qu'à orner le dressoir des princes ou des juifs millionnaires. Ses bestioles, serpents, lézards, crabes, anguilles ou crevettes, en argile peinte, brillant d'un vernis transparent, cachent pour le vulgaire, c’est-à-dire pour presque tout le monde, ses mérites comme géologue, chimiste, agronome, écrivain; ses vases et les souffrances qu'ils lui ont causées l'ont rendu popuiaire. Le pionnier saintongeais a livré à la civilisation une immense étendue de pays, appris le christianisme et l'amour de la France à ces peuplades sauvages qui croupissaient dans le plus honteux abrutissement ; la seule noblesse de l'entreprise l'avait séduit, et quand tous couraient au gain, au commerce, à la fortune, lui seul ne méditait que le bien des indigènes, n’envisageait que les intérêts des colons, et ne songeait qu'à faire régner Dieu et le roi de France sur des contrées barbares.

Une aiguière de Palissy, qui a toujours vécu pauvre ou besogneux, se vend maintenant soixante ou quatre-vingt mille francs. Qui a jamais évalué le prix d’une âme sauvée, l’âme d’un Iroquois éclairée des lumières de l’'évangile, gagnée à l'amour de la France ? Un chanteur est estimé plus cher qu’un savant, une ballerine qu'un bienfaiteur de l'humanité. Le peuple aime qui le flatte ou l’amuse, plutôt que celui qui l’améliore ou le sert. Mais peut être y a-t-il aussi d'un côté plus d'enthousiasme et d'admiration, de l’autre plus d'estime profonde et plus de vénération. Voyez quelle émotion quand on a découvert le tombeau de Champlain ! Cet amour sérieux, sincère, fait moins de bruit ; l'engouement est plus tapageur. D'autre part, l’un était aussi dévot protestant que l'autre fervent catholique. Bernard Palissy a maintenant six statues, toutes crigées en quelques années, Samuel de Champlain en attend une ; heureusement, pour l'honneur de ses compatriotes anciens et nouveaux, il ne l’attendra pas longtemps.

(1) Il est assez curieux de constater qu'au mois d'août 1830, afin de « procurer du travail aux ouvriers typographes », le gouvernement ait précisément choisi les Voyages du sieur de Champlain pour les imprimer à ses frais’

Le souvenir de Champlain, comme celui de Palissy, a sommeillé pendant deux siècles. Il a fallu l’ardeur archéologique de notre siècle à rajeunir nos vieilles gloires, à faire revivre des noms oubliés, à ressusciter parfois des morts bien enterrés, pour qu'on songeât sérieusement à eux. Grâce aux recherches pieuses des érudits, leurs figures, un peu voilées par la brume du temps, se sont de nouveau montrées éclatantes et radieuses. En Saintonge, le nom de Champlain, qui n'avait jamais été oublié, a été rappelé par des notices, des mémoires, des biographies. Tout récemment, en 1890, il était, à l'institution Saint-Louis de Rochefort, le sujet d'un discours de distribution de prix.

Avant, Omer Charlet, de l'ile d'Oleron, l'artiste si distingué, amoureux de nos gloires locales, avait demandé au conseil général de la Charente-Inférieure le vote d’une somme de 500 francs pour l'érection, à Brouage, d'un monument commémoratif. La marine sur laquelle on avait compté refusait, par peur de la cour des comptes, « quelques débris de vieux canons qui encombrent ses arsenaux, dont elle n’a que faire », et que d’ailleurs « elle avait adressés généreusement partout où elle avait eu quelqu'une de ses gloires plus modernes à honorer. » Omer Charlet insista : Le jour de l'exposition universelle approche, dit-il le 22 décembre 1877, « où les Canadiens viendront À, en foule à Paris, et de là dans cette Saintonge où naquirent !| #) leurs aieux, où ils n'auront qu’à se nommer pour retrouver des

familles. » Ils voudront voir le berceau de Champlain, « ce port de Brouage, resté le plus beau du monde dans les récits que se sont transmis les générations canadiennes. Le port n'existe plus ; ils chercheront en vain dans les ruines de Brouage un ves- 1 tige qui réponde à la pensée pieuse qui les y aura conduits. | Puissent-ils alors ne pas confondre la ruine du port qui est È l'œuvre de la nature et du temps et notre négligence, et se demander: « Pourquoi gardons-nous dans le cœur le culte d'une » mère patrie peu soucieuse des œuvres et des gloires d'un com- » mun passé ? » Faites, messieurs, que ce sentiment ne naisse pas chez ceux qui, en dépit des odieux traités qui ont depuis longtemps consacré la séparation, en portent encore le deuil, » ({} Et le conseil éleva de 500 à 1.000 francs la somme à consacrer au monumentde Champlain. Il fallut plus tard y ajouter 376 fr. 50 pour un soubassement et une gr

Le 9 juin 1878, par les soins de M. Polony, ingénieur des travaux hydrauliques au port de Rochefort, le monument était mis en place à Brouage. « Ce monument, dit un rapport au conseil général (séance du 20 août), se compose d'une colonne d'ordre composite supportant un chapiteau avec un globe terrestre. Sur le fût de la colonne et sur le piédestal sont gravées

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(1) Délibération du conseil général de la Charente-Inférieure, session de décembre 1877, page 463,

une inscription rappelant l'initiative prise par le conseil général et les dates principales de la vie de Champlain.

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