DEPUIS 1650 JISOB'A NOS JOURS
Nous ne dirons rien des premiers détails de l'existence de l'épingle célèbre dont nous écrivons l'histoire; il suffira au public de savoir qu'elle se trouva un jour sur la toilette de Ninon de Lenclo^. C'est depuis cette époque seule qu'elle a commencé à être, ou l'accessoire, ou souvent même la cause de grands événemens qui semblent l'associer à l'histoire de son pays.
Un matin, Mme de Maintenon vint chez Ninon. On sait que cette auguste prude, conduite pnr un attrait irrésistible et par l'empire des circonstaaces, passait tour-à-tour do chez son confesseur et du pied des autels, dans le sanctuaire des plaisirs et de la volupté, chez cette courtisane enchanteresse, dont le nom seul ajoutait à la célébrité de son siècle. Il semblait que le sort avait voulu que Mme de Maintenon, par ses inconséquences sociales, peignît la versatilité de son ame, toujours tourmentée entre l'amour du créateur et de la créature (1).
Mme de Maintenon était donc chez Ninon ; elle quittait l'abbé Gobelin, son confesseur, qui, dans ce temps, avait l'habitude de faire des préseus innocens aux dévotes dont il dirigeait les consciences. Mme de Maintenon venait de recevoir de ce saint directeur une pelote charmante, que ses mains avaient bénie. Notre belle dévote tire son mouchoir trop précipitamment, et la pelote roule aux pieds de Ninon, qui la ramasse. Mme de Maintenon rougit, veut ravoir ce dépôt précieux. Ninon ne consent à la rendre qu à la condition de savoir d'où lui vieni cette pelote, qui ressemble à un présont... Mme de Maintenon, qui tremble en secret d'avoir fait un sacrilège involontaire, en
(1) Correspondance secrète entre Mme de Maintenon, Mlle de Lenclos cl le marquis de Villarceaus.
laissant ce trésor dans de belles mains profanes, s'embarrasse, ne répond rien. Prenez garde, dit. alors Ninon ; si vous gardez le silence, j'aurai le droitdo tout croire : il n'y a rien que mon imagination n'invente sur cette jolie pelote. Je croirai que vous la tenez de quelque adorateur , que sais-je? de Villarceaux, de Chevreuse, . . . peut-être du roi même... A ce nom sacré, l'embarras de Mme de Maintenon augmente; elle balbutie, ne sait quel parti prendre, et, aimant mieux sacrifier son amour-propre, en se livrant aux plaisanteries de Ninon, que d'exposer sa gloire, elle avoue que son confesseur lui a fait ce présent, auquel elle met un grand prix. Ahl pour cela, dit Ninon en riant, je n'aurais jamais cru que l'abbé Gobelin pût m'inspirer tant de curiosilé. Mais, avant do vous rendre cette pelote, je veux que la première épingle y soit placée par moi. En voilii une qui n'est à mon ruban que pour me rappeler que La Châtre vient ce soir. Je la choisis, et je trouve cette réunion piquante. Comme vous savez que je vous crois dévote plus par principe et par force que par penchant, ce mélange (le profane et de sacré vou.? perlera bonheur... En achevant ces mots, ses doigts charmans prirent notre épingle, et la posèrent sur la pelote de Mme de Maintenon, qui, trop heureuse d'en être quitte pour cela, le permit, et sortit un instant après, aimant autant ne pas continuer la conversation.
L'après-midi, l'abbé Gobelin revint chez sa belle dévote. Il pnria de la pelote; on la lui montra avec reconnaissance; mais cette seule épingle qui se trouvait au milieu, et que l'on avait oublié d'ôter, lui parut extraordinaire. Il allait en parler. Mme de Maintenon le comprit et rougit encore (ce qu'une femme vertueuse est exposée de fois à rougir dans la journée, ne peut se comevoir l) Il y eut un mome.t de décousu dans la conver-
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sation; la poiiilente n'avoua point l'histoire de l'épingle ; cet avcii était réservé pour des téte-à-tôte plus graves et dun autre genre. Mais nous allons voir notre épingle prédestinée à jouer un rôle plus important.
A celte époque, Mmcde Montespanavaillhabitude de se promener avec le roi dans L>s bosquets de Versailles; il attirait le plus qu'il pouvaitMmede Maintenon dans ces momens. Celadonnail beaucoup d'humeur à Mme do Montcspan, qui commençait, à juste titre, h se repentir d'avoir amené ello-mOme Cbtte dangereuse rivale dans son intérieur... Un jour d'été, dans une de ses promenades, le soleil, étant plus brûlant qu'à l'ordinaire, incommodait beaucoup Mme de Montcspan , qui cherchait en vain a fixer sur ses yeux une gaze que le vent soulevait toujours. Elle n'avait pas besoin de cette petite contrariété pour avoir de l'humeur. Tout-ii-coup elle demanda avec brusquerie une épingle à Mme de Maintenon, qui, après avoir cherché en vain sur sa pelote, dit avec douceur qu'elle n'en avait pas, (car elle ne comptait pas l'épingle de Ninon, qui, dans ce moment, fermait son lichu. (Sa pudeur pouvait-elle jamais se décidera la proposer?) Pardonnez-moi, Madame, lui dit alors Mme de Montcspan aven lolère, vous en avez une; mais vous êtes d'une maussaderie aujourd'hui!... Et, en disant cela, très imprudemment elle arracha plutôt qu'elle ne prit l'épingle qui servait à voiler tant de trésors... Qu'on se peigne la rage de Mme de Montcspan, lorsque occupée un instant à attacher sa gaze, elle no tourna les yeux sur le roi que pour voir les siens se fixer avec ardeur sur les beautés qu'elle-même venait de découvrir .. La pudeur, l'embarras de l'une, le désespoir de l'autre, l'enchantemeut expressif du monarque,... l'Albane, le Corrége peindraient seuls celte situation ; elle était tiop forle pour durer long-leni]'s. Mme de Monlespan, saisissant sa gaze avec fureur, oublia l'épingle, et se piqua jusqu'au sang, et dit à sa rivale en la lui jclant : Tenez, Madame! voyez le mal que je mo suis fait avec votre maudite épingle ! 11 semble que tout de vous doi\e me blesser aujourd'hui. Mme de Mainleuon baissa les yeux; cl le roi, pour paraîlre ne pas entendre une chose aussi marquante, voulut tourner la chose en galanterie, ramassa l'épingle,... et dit : Elle ne sera a personne qu à moi, puis(iuelle est teinte de votre sang. Mme de Montespan ne répondit rien ; la promenade linil, et celte amante infortunée eut encore linquiéiudoquo l'épingle que leroicmporlaitne lui rappelai moins sa blessure que le fichu do sa rivale. Si tout le inonde ne savait pas ([u'à celte époque Louis XIV s'attacha de plus en plus à Mme de Maintenon, ce que je viens de cilcr le prouverait. Déjà, à l'iniu de Mme do Montespan, elle cl lo roi se voyaient fréquemment. On pense aisément qu'à la première entrevue, l'hisluire do la promenade fut le sujet de la conversation. Le roi parlaavee enthousiasme de 1 épingle, quil avait allachéo précieuienient à sa chemise, et qui ne le quittait plus; mais Mme de Mainlonon écoutait avec. plus de trisiesse que de «Jharme ce que sen auguste amant lui disait avec transport. Bientôt il aperijul que la jalousie en était la cause; que celle lemiiio sensible croyàitquo le monarque gardidlplutôtl épingle à cause de la blessurcdeMmedeMuntespan, que parle souvenir de son fichu : elle eut même la bonne foi de le lui avouer. Le roi, pour lui prouver son injustice, consentit à la lui rendre, mais
sous la condition qu'elle ne servirait jamais à fermer ce fichu n,ui faisait son supplice. Mme de Maintenon y aurait-elle conspnti, s'il n'y avait eu que celle épinglo-là au m(indc? Je n'en .-ais rien. . . l'eut-êlre aurait-elle été assez sensible ponr cela. Le combat entre la pudeur et la tendresse eût été bien digne
d'elle .le laisse aux amcs ex.ltcesà décider la question, et
je me bornerai à dire que la condition fut acceptée, que l'éjiingle fut rendue, mais que malheureusemeut un jour, cent fois i'ius célèbre, oii Louis XIV entra chez Mme de Maintenon, au moment où elle l'attendait le moins : de distraction, de précipitation, elle n'eut que le temps de fermer son fichu avec cette fameuse épingle; mais qu'à la fin du téle-à-léte elle se détacha pour jamais,... et passa dans les mains du roi, qui la garda avec bonheur et fierté, comme signe de son triomphe, dont elle devint, dit-on, le chemin et la cause. Si l'on croit que cette l'ameuse liaison a pu amener des événemens importans dans le royaume, on conviendra que notre épingle joue un grand rôle... Mais nous ne sommes pas à la fin de son histoire. Suivons-la avec patience dans son inconcevable destinée. Elle fut non oubliée, mais serrée avec soin, dans unccrin de Louis XIV, et ne servit à rien de remarquable jusqu'au moment où Jacqncs II, roi d'Angleterre, trahi par ses sujets, fut chassé de son trône par le prince d'Orange, et vint se réfugier à Saint-Germain avec la reine et le prince de Galles. On sait avec quclîe magnilicence le roi le reçut, et lui céda son appartement; et, comme il allait au devant do lui, Mme de Maintenon, frappée de ce moment, qui, selon elle, était le plus beau de la vie du roi, voulut joindre à une agrafe de diamans, qui relevait sen chapeau, un panache de plumes blanches, unies par un ruban où elle avait brodé ces mots : si Jacques eit rkssfmclé a I 0€is, TOLT LUI SERAIT FIDÈLE. Cette légende, qui flattait à la fois et le sentiment et la vanité du roi, lui fit un plaisir ex- I , éme: mais, en la portant, il fallaitqu'ellefùt secrète, et le rub&n, 'ésistant à l'adresse des doigt^de Mme de Maintenon, ."^'é. happait toujours avec une indiscrétion inquiétante; et, quoique le dernier mot do la légende ne dût dé, laire ni à l'un ni à l'autre, en résistant obstinément à leurs efforts réunis, comme Iheure pressait, ils étaient au moment de s'impatienter, quand I eut-à-coup le roi sonna Bontemps, son valet de chambre, se fit apporter son écrin, et prenant avec une grûcc qui ii'a|'parlenailqu'à lui, l'épingle qui lui é.ait si chère : Tenez, Madame, dit- il, voilà la seule manière de fixer et de cacher ce mot auquel le mystère seul peut ajouter quthiue charme. Mme de Maintenon baissa les yeux, plaça l'épingle sur le ruban, elle roi, enivré d'orgueil o. d amour, alla consoler sur son trône l'infortuné Jacques, qui descendait du sien.
Laissons à présent Louis XIV finir son règne, lanlfit au faîte de la puissance et de la gloire, tantôt à deux duigis de sa perte ; passons aussi l'époque de la régence. No'rc éj>inglc, tranquille au fond de l'écrin du roi, soit par oubli, soit par respect, ne fut employée en rien pendant ce temps. Il faut donc nous porter avec rapidité vers la lin du règne do Louis XV.
On sait à quel point de fat ililé et d'aisance Mme Dubarry s'était portée auprès de Louis XV. Rien pour elle n'était sacré, soit dans ses folies, soit dans son désœuvrement. Un jour, après diner, ne sachant comment continuer une conversation
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languissante et d'un décousu impossible à soutenir, elle imagina de se faire ouvrir un cabinet où le roi conservait les choses les plus précieuses qu'il tenait de ses ancêtres, : manuscrils importans, choses rares de différons genres, tout en un instant fut mis sens dessus dessous, malgré les représentations du roi, qui, plus amant que monarque, avait depuis longtemps abandonné sa dignité par une complaisance sans bornes. Au travers de la dévastation du cabinet, l'écrin de Louis XIV tomba sous la main de celle à qui il ng l'aurait peut-être pas confié. 11 était rempli de plusieurs diamans fort beaux, d'un anneau émaillé qu'avait porté Mme de Maintenon, sur lequel on voyait gravés à l'extérieur les attributs les plus saints, et sur la partie intérieure tout ce que l'amour et l'esprit peuvent inventer de plus tendre en devises et en emblèmes amoureux. Il y avait déplus une petite croix de bois do violette, faite en mémoire de la révocation de l'édit de Nantes, sur laquelle étaient les noms de le Tellier, du père la Chaise et de Mme de Maintenon, avec la funesie date du 10 octobre 1685 ; dans un des coins de l'écrin était un petit étui d'ambre fait avec beaucoup d'art, qui renfermait cette fameuse légende donnée au roi par Mme de Maintenon le jour de l'arrivée de Jacques II à Saint-Germain, et. notre épingle fameuse attachait les deux bouts du ruban avec un papier où était écrit \i précis de l'anecdote qui la rendait d'un si grand prix. Lire la légende, le papier, prendre l'épingle, casser l'étui, fut l'affaire d'un moment pour Mme Dubarry, qui, abandonnée à tout le despotisme de ses volontés, n'entendait pas que rien lui résistât. .. Je veux garder cette épingle, dit-elle; elle attachera aujourd'hui mon bouquet. En vain le roi voulut-il s'y opposer ; la résistance dans certaines positions est toujours l'annonce d'une nouvelle faiblesse. Le roi disait encore qu'il no voulait pas s'exposer à perdre cette épingle si précieuse 5 conserver, que sa maîtresse, aussi étourdie que rebelle, était déjà chez elle occupée à joindre aux (leurs, qu'un ruban nouait avec grâce, cette épingle qui avait été autrefois si utile à la gloire et à l'amour. Cette aventure se passait précisément au moment où M. d'Aiguillon était presque sûr de voir terminer heureusement l'intrigue qu'il avait faite avec Mme Dubarry pour faire renvoyer M. de G...
Mais laissons, un instant, l'épingle retourner dans l'écrin du roi, et voyons par quel évènemeirt elle en est sortie pour n'y jamais rentrer.
Mlle C , actrice charmante do la Comédie-Française, aval tourné la této à M. le comte d'Artois. Aprèa lui avoir résisté longtemps, quoiqu'elle eût bea'icoup d'attraits pour lui, on n'imaginera jamais le prix qu'elle mit à ses favours... Ayant entendu parler de cette épingle célèbre, il lui vint dans la lôlo do la posséder; et ses conditions furent que non seulement M. le comte d'Artois l'obtiendrait du roi, mais, comme on devait jouer incessamment le Muringo de Figaro pour la première fois, elle voulut do plus que son amant, pour èlre heureux, lui apportât cette épingle le jour de la prittllère représentation. Elle trouvait piquant do la faire passer du fichu do Mme de Maintenon cl do la tôte de Louis XIV à la lettre do Suzanne, à
qui elle devait servir de cachet. Si l'épingle n'arrivait pas au jour fixe, le marché devait être nul. Qu'on se peigne l'embarras du prince ; il ne savait quel moyen employer pour avoir cette é[iingle; pour surcroît de peine, la première représentation devait être quatre jours après... Il se désolait de la bizarre fantaisie de sa maîtresse; enfin, le hasard lui fournit un moyen dont il profita. Dans ce tftnps, on dansait des quadrilles. Apres s'être informé adroitement par M. de Laborde de ce que contenait l'écrin, il feignit d'avoir besoin de quelques diamans qu'il renfermait pour orner ses habits le jour du bal au salon d'Hercule, le roi consentit qu'on les lui prêtât... Je vais les chercher moi-niême, dit M. le comte d'.\rtois;... cela me fera voir cette épingle dont j'ai tant entendu paricr... Avant que le roi eût eu le temps de répondre, il avait déjà été dap.s le cabinet liiire ouvrir l'écrin, et, pendant qu'on arrangeait les diamans, substitué, sans qu'on s'en aperçût, une épingle à peu près semblable à celle qu'il désirait tant, et qu'en une heure de temps il porta auxpiod.'s de Mlle C... Il était temps, la pièce allait commencer. L'épinglo cacheta la lettre de Suzanne, au milieu dos applaudisscmcns , des transports , du public, piqua le comte Almaviva, et fut payée par le bonheur du prince;., mais, perdue sur le théâtre dans les différentes mains par lesquelles elle passa. M!loC... fut un moment fâchée; mais est-on jamais coupable aux yeux de ce quo l'on aimel Elle s'excusa à peine auprès do M. le comte d'Artois... Quant à lui, il fut plus embarrassé, car legardede l'écrin avait bientôt reconnu qu'il n'avait plus la véritable épingle. Une pension le fit taire, et la fausse épingle est dans l'écrin, où on la garde avec vénération. Quant à l'autre, elle resta deux iours dans la poussière, jusqu'au moment où une danseuse, plus jolie (|ue célèbre, la ramassa de distraction à une répétition des Amours de Dayard, où le spectacle nécessaire à cettepicco exigeait des ballets. Cette danseuse, dont lo nom ne fait rien a l'histoire, se trouvait par hasard maîtresse do M. d'Ilarland, qui fut le premier morttl assez hardi pour se frayer une norvelle route dans les airs dans le ballon de M. Pilàtre du Rosier, depuis victime malheureuse de ses talens et do son courage Celle danseuse, qui n'était légère qu'en dansant, adorait sen amant. On peutjugerde l'état horrible où elle lut, en songeait aux dangers que M. d'Ilarland allaitcourir Elle eut le courage de le conduire à la Muette, d'où son nouvel Icare deva I abandonner la terre. « Au moins, lui dit-elle au moment de » partir, que votre prudence évite, dans ce fatal voyage, tous • les dangers qui sont inutiles à courir. Celte tresse do mes » cheveux vous en rappellera le souvenir. » En finissant ces mots, elle attuclia sur son cœur cette tresse chérie avec notre épingle prédestinée, qui, par hasard, se trouva sous ses doigts; ses yeux se couvrirent de larmes, sa tête d'un voile épai,<, et son amant se perdit dans les airs Laissons-le suivre le projet le plus hardi que l'on ait jamais formé, no nous occupons que de notre épingle Un coup do vent ayant déehiréun polit drapeau que nos vo\ageurs porlaienl en signe de triomphe, sur lequel ils avaient ■?crit lépoque, l'heure de leur ascension, M d llarlaud craignit qu'il ne fût absolument perdu, et, s'efforçanten vain de r,'Oiiidro les deux r-orceaux do l'étoffe, l'épingle devint nccess .iro pour les réunir. Elle fut sacrifiée à cet
emploi ; la tresse étaitce qu'il y avait de plus important à garder pour M. d'Harland; enfin, après plusieurs heures de navigation aérienne, le ballon descendit au milieu des applaudissemens universels. Les physiciens, les naturalistes, les géomètres, les astronomes, vinrent en foule rendre hommage à nos voyageurs. Parmi les astronomes, on citait M. Bailly au rang des plus célèbres. Pilâtrelui fil l'hommage du drapeau, comme «ne marque d'estime pour ses talens. M. Bailly l'accepta, et, par un concours de circonstances inouïes, voilà la fameuse épingle fixée au drapeau aérien, et enfermée dans le cabinet d'un astronome... Quç n'y est-elle restée ? elle n'aurait pas servi dans une occasion qui ne ressemble en rien au rôle qu'elle avait joué jusqu'alors. Mais qui peut répondre de sa destinée?... Le jour à jamais mémorable où le roi, contraint de quitter Versailles, fut conduit en triomphe par son peuple à l'Hôtel-de-Ville de Paris, M. Bailly, nommé maire de cette ville par l'enthousiasme populaire, était chez lui à attendre l'instant d'aller à l'Hôtel-de-Villo pour recevoir le monarque. Le roi étant arrivé plustôtqu'onnel'avait cru, un cavalier vint à toute bride prévenir M. Bailly, qui, sortant précipitamment, oublia le ruban patriotique qu'il portait depuis deux jours à sa boutonnière. Il remonta dans son cabinet pour le chercher, et ne sachant comment l'attacher, ses yeux se portèrent sur l'épingle qui était encore au drapeau aérien. 11 la prit avec précipitation, fixa son ruban par elle, et courut àl'Hôtel-de-Ville... Que l'on m'épargne ici des détails qui ne plairaient peut-être pas à tous les partis ; il suffira de savoir que le sort attaché à faire passer notre épingle par les positions les plus extraordinaires et lesplusopposées, voulutque, au momentoùM. le maire présenta une cocarde nationale au roi, il n'eùtpasd'autremoyen de l'attachera son chapeau, que de se servir de l'épingle prédestinée, qui, trop faible apparemment pour l'emploi qu'on lui destinait, se replia vingt fois sur elle-même, mais'à la fin fixa
à la fois, aux yeux du peuple entier, la cocarde de Louis XVI et le sort du plus beau royaume de l'univers. Récapitulons en peu de mots les différentes positions où s'est trouvée notre épingle.
D'abord, sur la toilette de Ninon ; à son ruban, comme souvenir d'un rendez-vous ; au fichu de Mme de Maintenon , à la gaze de Mme de Montespan; à la chemise du roi; dans son écrin, par la faiblesse de Mme de Maintenon ; à la plume de son chapeau, pour recevoir Jacques II ; au bouquet de Mme Dubarry ; dans l'écrin de Louis XV; enlevée par M. le comte d'Artois; possédée par Mlle C..,; employée comme cachet à la lettre de Suzanne, dans le Mariage de Figaro; deux jours perdue; de-là dans les mains d'une danseuse ; attachée à l'habit de M. d'Harland, pour y fixer une tresse de cheveux ; à l'étendard aérien ; dans le cabinet de M. Bailly; à sa boutonnière, et enfin à la cocarde nationale de Louis XVI... Que croiton maintenant qu'elle est devenue? Elle fut perdue pour la seconde fois pendant long-temps, et retrouvée dans le Louvre par une garde-malade, qui, appelée auprès de M. de Mirabeau, et chargée de l'ensevelir, attacha par elle un des coins de son linceul. Il semble que le destin ait voulu finir son sort si remarquable avec celui de l'homme le plus extraordinaire de son temps. Sûrement elle ne reverra jamais le jour, à moins que, dans la suite des temps, l'inconstance populaire n'aille insulter à la cendre d'un homme que l'enthousiasme national a couronné à sa mort. Ce qui rappellerait ses propres paroles : j7 y a bien près du Capitale à la roche Tarpéïenne (1).