‹ SatanstoéChapitre 150 sur 194 · L^EUROPE GALANTE · texte numérisé non relu

L^EUROPE GALANTE

BALLET EN CINQ E^iXRÉES, DONT LA rUEMIÈRE FORME LE PROLOGUE,

REPRÉSENTÉ POUR lA PREMIÈRE FOIS LE JEUDI 24 OCTOBRE 1697.

LE rOiSOi DE H. DE LA UOTTE. LA UDSlgUi: OE U. CAKPII*.

Ce ballet, qui est le modèle et le chef-d'œuvre des ouvrages de ce genre, le coup d'essai de la muse lyrique de La Motte et la première musique sur des paroles françaises, deCampra (1), occasiona un usage qui a été depuis toujours observé au sujet des honoraires des poètes etde« musiciens L'usage était alors qu'on donnait aux auteurs des paroles et de la musique une certaine somme qui était plus ou moins forte, selon le mérite de leur ouvrage. La Motte et Gampra furent traités en inconnus, et on leur oD'rit une somme très modique qu'ils refusèrent. Quelques personnes proposèrent des arrangemens à ce sujet, et on s'en tint à celui qui est devenu depuis une espèce de loi , ce fut d'accorder au poète et au musicien, chacun en particulier, cent livres par jour des dix premières représentations deleur pièce, et cinciuante livres de même par jour, jusqu'à la vingticnie. Après la(iuelle lopéra appartient à l'Académie royale de Musique. A l'égard des tragédies, on étendit la recette de cinquante livres, jusqu'à la trentième. Bien entendu , que les tragédies et les ballets réuss raient assez pour aller jusqu'au nombremaiqué; faute de quoi on compte les représentations et on paye au prorata.

ANTOINE nOUDART DE LA MOTTE.

Né le 17 janvier 1672. Mort à Paris , sa patrie , le 26 décembre 1731 , entre six et sept heures du nîatin , sur la fin de sasoixcintiéme année, après avoir reçu tous les sacremens ; iniiumc à Saint-André-des-Arts. '

M de La Motte était un de ces génies heureux, féconds, on peut dire propres à tout, et ([ui, en toute matière, par les ressources de son esprit et l'étendue de ses lumières , réussissait , et quoi(|u'il employât beaucoup d'art , son style élevé, élégant et sublime , paraissait simple , galant et toujours expressif. Son commerce doux et engageant lui avait fait un grand nombre d'amis, même du premier ordre.

Après avoir fait ses humanités et avoir étudié en droit,

. de La Motte eut-un tel goût pour la déclamation et les

(I) Campra était alors maître do musique des enfans de chœur de Notre-Dame, depuis \ 694, qu'il avait succédé à l'atibé Mignon, de sorte que n'osant faire paraître cet opéia sous son nom, il lo mil sous celui de son frère cadet. Ce qu il observa pour les suivans , jusqu'au tenip,.; qu'il qiiitla la place, dont nous venons de parler. Auisi nulle difficulté au sujet du tilre que portent plusieurs opéras de l'aîné, qui sont marqués de M. Cumimi le cadet. Ce cadet, qui était foit honnêto homme, n'a jamais su une note de musique.

spectacles, qu'ayant rassemblé un nombre de jeunes gens de son âge, il représenta avec eux différentes pièces de Molière. Ce fut vers ce temps là que, cédant à l'envie d'être poète, il donna les Originaux on l'Italie, que les comédiens italiens jouèrent en 1603 aivec peu de succès. Quatre ans après, il lit paraître son ballet de l'Europe t/alante, qui lui acquit avec justice une réputation des 1)1 us marquees. Mais l'époque de son plus grand éclat fut lorsqu'il donna au public son prcûiier volume d'odes, suivi d'un second, avec un discours sur ce genre de poésie , et quelques autres pièces en vers et en prose.

Nous ne descendrons point dans le détail d'une infinité de pièces fugitives en tous genres, requêtes, factums, mémoires, pièces de théâtre et autres ouvrages aussi ingénieux que galans, qu'on applaudissait sou» les noms de plusieurs personnes de ses amis, tant hommes que femmes, sans qu'on ait jamais su le véritable auteur; tout le monde connaît son Essai critique sur les théâtres, ses fables, sa traduction en vers de l'Iliade d'Homère , la fameuse dispute littéraire qu'il eut à cette occasion, et plusieurs autres ouvrages de sa façon qui se ti auvent dans les recueils de l'Académie française , et l'on trouve dans l'histoire du Théâtre-Français le détail des pièces qu'il y a données, avec plusieurs faits curieux qui y appartiennent.

Après le ballet de V Europe galante, La Motte donna la même année, Issé, pastorale en trois actes. Amadis de Grèce et Murthésie, tragédies en 1699. En 1700. le Iriomphe des Arts, ballet; et Canenle, tragédie. En 170 1 , Ompludo, tragédie. Le Carnaval et la Folie, ballet, 1703 ; la Vénitienne, ballet en 170-5; Alcyone, tragédie, 1706; eu 1708, il retoucha sa pastorale disse, qu'il mit en cinq actes ; il donna ensuite Sémvlé, en 1709. C'est ici le dernier ouvrage lyriiiue qu'il a donné de son vivant ; Scunderherq, qu'il a\ait laissé imparfait, n'a paru que depuis. Et ion n'a point encore vu son ballet des Ages, que le Mercure de France nous a annoncé cflnime devant être représente à l'ouverture du théâtre en

M. de La Motte ne disputa jaT.ais de prix d'éloquence et de poésie qu'il ne remportât, et il fut si souvent couronné par rAcadémie française, et par celle des Jeux-Floraux, qu'il fut enlin prié de ne plus concourir. En 1710, il fut n(imnu> pour reiiiiilir, dans la première, la placode feu Corncilie. Il y prit séance le 8 février, dans une très nonihiTuse assemhlée, et prononça nu fort beau discours. En parlant de la perte de la vue de M. Corneille, il dit que ce que l'âge avait ravi à son prédécesseur, il l'avait perdu dès sa jeunesse; que celte mailicureuse conformité (ju'il avait avec lui, leur en rappellerait souvent le souvenir, et

BIBLIOTHÈQUE CHOISIE

servirait à leur faire sentir sa perte (1). A la fin de la séance, M. l'abbc rAllcmanl récita l'épigramme suivante ;

Lamotle, par l'efTort de ton vaste génie,

Tu répares du sort l'injuste tyrannie,

Ce n'est pas par lés yeux que l'esprit vient about

De bien connaître la nature :

Argus avec cent yeux, ne connut point Mercure.

Homère sans yeux voyait tout.

M. de La Motte était d'une taille médiocre, avec peu d'agrémensdans sa personne, et son visage, quoique laiit; (Hait assez gracieux; on trouvait beaucoup de douceur dans sa physionomie, dans ses manières et dans le ton do sa voix. D'ailleurs, obligeant, modéré et poli dans la dispute, qu'il assaisonnait de beaucoup de (jnesse d'esprit et de légèreté. Il aimait ses parens, et avait attiré auprès de lui un neveu que la douceur de son caractère lui lit rcg.arder comme un autre lui-même.

Dans les douze ou quinze dernières années de sa vie, il devint tout-à-fait aveugle, etsi accablé d'infirmités qu'il pouvait pas faire un pas, ni même se tenir del)out. Sa nourriture ordinaire était du pain, des légumes et du lait, il avait eu quelque vocation pour l'état ecclésiasliqnic, et avait même aspiré à la plus haute dévotion. Il s'était retiré à l'abbaye de la Trai)pe, oiz il est resté quelque temps Il quitta le petit collet en 1697, et a toujours vécu dans le célibat. M. de La Motte ne s'est point démenti aux approches de la mort, lui qui avait représenté Louis XIV,

(1) Devisé^ qui avait déjà perdu la vue depuis (rois ou quatre ans, fait une remarque à cette occasion, et termine ainsi i'éloge de M. Corneille : 11 était aveuRJo ; son éloge a ot(S fait par un aveugle, cl sa place remplie par un autre aveugle.

comme plus grand au lit de la mort, que dans le foft de SCS prospérités et de ses triomphes , a conservé lui-même, dans ce moment, la tranquillité du héros qu'il avah célébré.

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