‹ SathanielChapitre 2 sur 17 · L'ESCLAVE ET LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

L'ESCLAVE ET LE DOMESTIQUE

Pendant ce temps, Armand s'était de nouveau assis sur la pierre ; Mascezel reprit sa place sur le gazon , et le nain , s'étant assis sur le bord de la fontaine , défit ses bottines en peau de chamois et s'apprêta à plonger ses pieds dans l'eau. Outre ces bottines, son costume se composait d'un caleçon collant

1 Ce fut à cette époque que commeuça l'établissement de ce que

l'esclave bt le domestique^ 17

qui lui descendait au dessous du genou , et d'une tunique à manches , attachée par une ceinture de cuir, brodée de diverses couleurs , à laquelle pendait une gourde ; les manches de sa tunique étaient serrées au poignet et au dessus du coude par des braceîfets pareils à la ceinture, de façon que Tavant-brSs était comme perdu dans une poche flottante; un manteau attaché sur sa poitrine par une agrafe, et dont les deux bouts étaient relevés dans la ceinture, complétait ce bizarre accoutrement.

Lorsque le nain se fut déchaussé , on put remarquer combien ses pieds étaient gonflés et meurtris.

l'on appelle les domestiques. Ce furent d'abord des soldats qui veillaient particulièrement à la garde des palais; peu à peu Ton augmenta ces troupes auxquelles il fallut des chefs, et ce fut alors que fut institué le titre de comte des domestiques qui était devenu une des charges les plus importantes de l'empire. En môme temps il s'établit une nouvelle espèce d'esclaves : ce furent pour la plupart des hommes libres ruinés par la conquête, qui préférèrent une douce et facile servitude et des moyens assurés de subsistance , h une liberté souvent stérile à cette époque. Ce fut surtout auprès des barbares qui envahissaient les Gaules que la plupart des misérables à qui leur patrie n'offrait plus de ressources cherchèrent des maîtres. Les uns se vendirent pour un temps limité , et d'autres pour toute leur vie. Il y avait encore des domestiques chargés d'emplois particuliers dans chaque maison, et ceux-là étaient indifféremment esclaves ou simplement attachés par un marché temporaire. Parmi ceux-ci se trouvaient ceux qui remplissaient les fonctions suivantes :

Major l'intendant

Infestor, le cuisinier.

Scantio l'échanson.

Marescalus .... le maréchal.

Strator. . . . . . le cuisinier.

Faber-ferrarius. . . le serrurier.

Aurifex l'orfèvre.

Carpenlarius. ... le charpentier.

Vinitor. . . . . . le vigneron.

' Porcarius. . . . . le porcher.

Wniiterialis. . • . l'inspecteur de l'intérieur fle la

maison.

18 UVâK I.

— Il parait que tu viens de loin , Kamal , dit Armand , car je te sais bon marcheur, et il a fallu une course bien longue pour te mettre dans un pareil état.

— La course n'a pas besoin d'être longue lorsqu'elle estr rapide, reprit Kamal.

— C'est pourtant une belle distance que celle qui sépare la maison d'Haben-Moussi de la colline où nous sommes, dit Mascezel.

— Je n'en disconviens pas, repartit le nain tout en se lavant les pieds ; et Mascezel ajouta :

— Ainsi, tu es sorti hier de Toulouse au lever du soleil et en même temps que moi; lu es allé jusque sur le territoire de Narbonne , et tu as pu revenir ici avant le milieu du jour? Et tout cela à pied, car je sais que tu n'aimes guères à te confier aux jambes d'un cheval.

— Je ne confie jamais à personne ce que je peux faire moi-même , répliqua le nain.

— Et tu as pu faire cela? dit Armand. Sais- tu que ce ne serait pas moins de cent lieues en, trente heures, et que c'est impossible, à moins de voyager, comme les magiciens, sur les ailes de la nue, ou, comme la mort, à cheval sur une flèche lancée par un bras de fer.

— Qu'importe comment j'ai fait ce chemin si je l'ai

fait?

— Véritablement le Bagaude a raison, reprit Mascezel, à moins que j'aie mal entendu : n'a-t-il pas dit cent lieues?

— Oh lie nombre n'y fait rien, répliqua Kamal, les lieues gauloises 1 vont vite. Ce serait une autre affaire s'il s'agissait des milles romains ou des- marches des Visigotbs,

— Il est certain, dit Mascezel, que c'est une malédiction dans ce pays pour savoir le. chemin qu'on a parcouru. Si, en

1 Choricr, dans son Histoire du Dauphinê % liv. ii, prétend que les lieues gauloises n'étaient que de quinze cents pas, selon le témoignage d'Ainmien Marcelin, tandis que, selon CateJ, Histoire du Languedoc, livre h, ces lieues auraient eu près de quatre raille pas. La supputation que Jornandès fait de la campagne'de ChaJons, où Attila fut vaincu, semble donner raison à Choricr. Quant aux

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sortant d'une ville , vous vous adressez à un Romain , de ceux qui affectent de ne trouver bon que ce qui vient de Rome , il vous répond en vous parlant par milles , encore faut-il s'informer si c'est un grand ou un petit mille. Si vous faites la même question à un Vislgoth , il vous dit un nombre de marches; si c'est un habitant de la montagne, c'est un autre compte de lieues. Combien je préfère notre façon de mesurer l'espace! Si vous vous informez à un Arabe , il vous apprend tout de suite la longueur de votre route par le nombre d'heures qu'elle doit durer/

— Et fait-il le même calcul, dit le nain , pour un piéton ou pour un cavalier?

— Nous sommes tous cavaliers, répliqua le. Maure avec importance, et , dans nos contrées, il n'y a que les esclaves qui aillent à pied.

— C'est la différence qu'il y a entre eux et les esclaves des Visigoths, reprit Armand , en jetant un regard de mépris sur le Maure, car en ce pays les esclaves vont à cheval.

— Je ne suis point l'esclave d'Euric ! s'écria Mascczel.

— N'cst-il pas ton maître ? repartit brutalement le Bagaude, et quand il te commande, n 'obéis-tu pas? et quand tu n'obéis pas à son gré , ne te fait-il pas fouetter de verges ? et quand il dispose de ta vie en t'envoyant 6i imprudemment dans nos montagnes, ta vie ne lui appartient-elle pas ?

— Sans doute , car le temps du service que je lui ai vendu n'est pas expiré , répondit Mascezel.

milles romains, il y en avait de grands et de petits; il y en avait de cinq mille pieds. Les peuples du Nord comptaient par soixante portées, la portée douze cordes, la corde douze aunes, l'aune deux pieds et demi , le pied douze pouces. Ou reste , c'est cette confusion dans la mesure des dislances qui rend souvent si difllcile l'iutelligeuce des auteurs anciens quand ils parlent de la marche des armées. Ainsi la plupart des auteurs, voulant désigner l'étendue de la forêt Hercinie, disent qu'elle avait trente jours* de marche , dans le sens où elle longeait le Danube ; mais ils ne disent point ce qu'ils entendaient par une journée de marche. Les Africains n'ont pas d'autre mesure de l'espace que le jour ou station, et ils le divisent par heure.

— Ah ! je comprends, dit Armand, tu n'es pas esclave, lu es libre; tu as pu te vendre toi-même. Noble liberté ! mais ce n'est pas celle-là que les Bagaudes veulent conquérir.

— Tu as raison , répondit Mascezel avec dédain , et il est assez difficile de savoir celle qu'ils désirent ; car voici Kamal , un de vos anciens compagnons , qui n'a pas trouvé bonne la liberté qui lui a été rendue par le roi Théodoric , son premier maître, lorsqu'il est monté sur le trône, puisqu'il s'est vendu , quelques jours après, au prince Euric son frère.

— Ccst que, probablement, dit Kamal-, les présens dont le roi avait accompagné cette liberté ne suffisaient pas à mon ambition, comme la fortune que le prince Euric a donnée au vieux Haben-Moussi ne suffit pas a celle de son fils Mascezel. Je fais de mon esclavage ce que tu fais de ta dômes licite.

— Mais ton esclavage n'a de bornes que la volonté du maître , reprit Mascezel , et mon service finit à un jour marqué par mon marché; ton esclavage est honteux, car tu le partages avec les hommes les plus vils, tandis que ma domesticité est honorable, car je l'exerce avec les plus nobles Visigoths, attachés comme moi à la maison du prince.

— Tu as peut-être raison, dit le nain , mais nous verrons qui de nous deux arrivera le plus vite au but qu'il se propose.

— Il me semble , continua Mascezel , que si la richesse est le tien , tu dois l'avoir atteint, car le prince , si libéral pour tous, est plus que prodigue envers toi.

— Il me semble , ajouta Kamal, qu'il ne l'épargne pas non plus For et les présens, et lu as lieu d'être aussi satisfait que moi.

— Sans doute... si la richesse était ma seule ambition, s'écria le Maure.

— Et qui t'a dit que je n'en aie pas aussi une plus élevée ? repartit le nain. r

— Je serais curieux , reprit Mascezel d'un ton ironique, de connaître l'ambition du nain Kamal , esclave et bouffon du prince Euric.

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— Je le crois, répondit celui-ci , mais le nain Kamal , esclave et bouffon, a un grand avantage sur le domestique écuyer, c'est qu'il connaît l'ambition du Maure Mascezel.

— Esclave, reprit Mascezel, en se levant à demi, je ne sais si tu la connais, mais si je croyais un moment que tu pusses avoir la pensée de la trahir, je te jure que cette pensée mourrait à l'instant même avec toi.

A cette menace, Armand répondit par une espèce de ricanement sauvage ; mais le nain se contenta de dire en retirant ses pieds de la fontaine et les exposant au soleil :

— Ne t'occupe point de cela , mon brave Armand / la colère qui a troublé l'âme de Mascezel est comme la poussière de mes pieds qui a troublé l'eau de cette fontaine : dans uu moment il n'y paraîtra plus.

— Sans doute , répondit Armand , mais la fange restera au fond de l'eau.

— Et peut-être aussi au fond de l'âme , veux-tu dire.

— Kamal ! s'écria Mascezel , cette eau qui a si bien lavé la poussière de tes. pieds peut effacer de même le sang dont mes mains seront teintes tout à l'heure , si tu ne te tais point.

— Oh ! crois-moi , Mascezel , si tu savais où mes pieds ont ramassé cette poussière, tu serais plus curieux d'entendre mes paroles qu'altéré de mon sang.

. Depuis un moment la figure de Mascezel avait exprimé une colère extrême, mais tout à coup le visage du Maure s'apaisa , son œil se rasséréna , et il répondit en souriant et d'une voix douce et flatteuse. .

— Eh bien ! Kamal, ne sommes-nous plus bons compagnons et faut-il toujours nous quereller ?

— Voilà comme je te voulais, Mascezel, dit le nain, pas une ride sur le front, point de menaces dans les yeux, quoique la colère soit dans le cœur : c'est un rôle qu'il faut que tu apprennes à jouer.

— Envers loi , jamais ; esclaves attachés à la même chaîne, devons-nous nous en servir pour nous écraser l'un l'autre.

— C'est ce que tu pourras décider bientôt quand tu auras accompagné ton maîlre et le mien dans le voyage qu'il a en-

trepris dans ce pays, ci quand tu seras entré avec lui dans les diverses demeures où j'ai été annoncer son arrivée.

— Toi , dit Mascezel , tu ne viens donc pas de chez mon père ?

— Non.

— Et ce message que le prince l'a donné pour Haben- Moussi, devant moi, devant le roi Théodoric et tous ceux de sa cour? s'écria Mascezel.

— Ce message , répondit le nain , était un prétexte pour expliquer aux yeux du roi ma sortie de Toulouse.

— Ainsi donc, il m'a trompé , cria le Maure, et cet anneau de fiançailles que je croyais destiné à...

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— Cet anneau que tu croyais destiné à ta sœur Sathanlel ,

n'est-ce pas ?

— Hé bien oui, à ma sœur; cet anneau, il te l'a donné pour quelque noble fille des Visigoths, sans doute?

— Cet anneau n'a été remis par moi à aucune autre femme, dit Kamal; il n'a été qu'un signe de reconnaissance pour me faire admettre^partout où je me suis présenté.

— Alors, je ne te comprends plus, reprit Masceael, et je m'explique moins que jamais le voyage du joyeux et voluptueux Euriç dans ces rudes contrées.

— C'est que ce voyage n'est pas celui du voluptueux En» rie , reprit le nain en baissant la voix , mais celui de l'ambitieux Euric.

—Que veux-tu dire?

— Mascezel, ajouta Kamal, est-ce donc ceux qui cachent des pensées de liberté sous un visage d'esclave et la soif du commandement sous une apparence de servilité, qui doivent s'étonner qu'une vie de mollesse et d'amour recouvre de même des projets de meurtre et d'ambition?

— Il se pourrait.

— Cet anneau m'a servi , je te l'ai dit, à me faire accueillir avec confiance des plus nobles Visigoths ; et lorsque je leur ai annoncé, en le leur présentant, que le jour était venu de se rendre chez le comte Bold pour la grande chasse qui s'y préparait, j'ai deviné dans leurs regards alarmés, dans leurs ques-

l'esclave et le domestique. 23

lions imprudentes sur mon voyage, que ce n'était pas un message de fête et de plaisir que je leur apportais.

Mascezel resta immobile comme s'il n'osait comprendre le sens véritable de ces paroles. Après ce moment d'hésitation , il porta un regard inquiet autour de lui , et reprit en examinant attentivement Kamal :

— Et le prince Euric t'a fait une pareille confidence?

— Le prince Euric est aussi prudent que Son écuyer Mascezel. Tu ne m'as pas dit, toi , les espérances que tu avais fondées sur l'amour du voluptueux Euric pour la belle Sathaniel , et pourtant tu vois que je les connais.

— Et qui t'a fait soupçonner les projets du prince? dit le Maure, sans paraître avoir entendu le nom de sa sœur.

— Quelques observations que je ne pourrai continuer, puisque je ne raccompagnerai pas dans ses diverses visites , répondit Kamal.

— Et ces observations, il faudra que je les complète, moi : c'est là ta pensée , je suppose? continua le Maure.

— Oui.

— Et au profit de qui?

— Mascezel, répliqua le nain avec impatience , apprenons d'abord les projets de notre maître, et plus tard nous verrons s'il y a profit à les seconder.

— Ou à les trahir, n'est-ce pas? Et tu oses me faire celte proposition en face, et tu ne crains pas que je n'avertisse ton maître et le mien?

— Nou , je ne le crains pas , car dès ce moment je puis te dire que les promesses faites à Sathaniel , dans une nuit d'amour où le frère veillait à la fmrtc de sa sœur, je puis te dire que ces promesses ne seront pas tenues.

— Tu mens, tu mens, misérable ! s'écria Mascezel.

— Je ne sais si je mens ou si je me trompe , reprit le nain , mais tu pourras t'en assnrer.

— Oh ! si tu disais vrai , répliqua Mascezel avec rage , c'est moi qui ajouterais une marque de sang à ce cbéne.

—Et à quoi té servirait la mort du prince Euric?

— A me venger.

— Et à quoi te servirait la vengeance? A mourir sur la croix à laquelle le roi Théodoric ne manquerait pas de faire clouer l'assassin de son frère.

— Théodoric, s'écria le Maure , Théodoric récompenserait sans doute l'assassin du frère qui veut l'assassiner.

— Tu te trompes, répondit Kamal d'un ton étrange; et d'ailleurs comment prouveras-tu à Théodoric les projets coupables de son frère?

— En les épiant, en les surprenant.

— Voilà précisément ce que je te demandais.

— Et ce que je ferai , dit Mascezel d'un air de menace.

— A la bonne heure , reprit le nain. Il s'arrêta , puis il continua plus bas : Tu comprends maintenant que la vengeance doit dormir au fond de ton cœur, comme la poussière de mes pieds au fond de cette fontaine; tu comprends que, lorsque le prince arrivera, il faudra qu'il puisse se fier à la sérénité de ton visage pour t'emmener aux lieux où la soif de régner va le conduire, comme il se fiera à la limpidité de cette eau pour y désaltérer la soif que lui aura peut-élre donnée une longue course. Qu'il ignore le ressentiment que j'ai jeté dans ton âme, comme il ne verra pas la poussière que j ! ai laissée dans cette eau.

— Mais n'as-tu point d'autres renseignemens à me donner?

— Aucuns ; et j'attendrai de toi ceux qui doivent nous décider. Seulement, suis bien mon dernier conseil ; sois prudent dans ta manière d'observer cet homme qui fte semble si imprudent : entends et n'écoute pas; vois tout et ne regarde rien; car c'est ainsi qu'il fait!, lui ; et n'oublie pas qu'au ukh ment où il te soupçonnerait de le soupçonner, il ne ferait pas comme toi , il n'attendrait pas d'être assuré que tu le trahis pour te sacrifier à sa sûreté.

— Le voilà ! le voilà ! s'écria Armand , montrant au loin un guerrier qui paraissait au sommet d'une colline éloignée.

— Armand! Armand! s'écria le nain en s'enfuyant vers les broussailles où il disparut aussitôt, quoi que le prince puisse te demander, promets de le faire; quelque marché qu'il vienne te proposer, accepte-le. Quant à toi , Mascezel, regarde et tu décideras.

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Puis, sans attendre ni la réponse de Mascezel ni celle d'Armand, il s'éloigna, et tous deux purent juger de la vélocité de sa course à l'agitation des broussailles qui le cachèrent entièrement, et parmi lesquelles il traça un sillon aussi rapide qu'eût pu le faire un lévrier lancé à la poursuite d'une béle fauve.

Le cavalier qu'Armand avait aperçu à l'horizon s'arrêta un moment pour s'orienter ; il ne fut pas long-temps à reconnaître Tendroit qu'il cherchait , car le chêne royal était si remarquable au milieu de ce pays dénudé, qu'il attirail les regards de quelque côté qu'on arrivât. Aussitôt Euric, car c'était bien lui , précipita le galop de son cheval jusqu'au pied de la colline où il se trouvait, malgré la raideur de la descente, et il gravit du même train la colline du chêne royal, malgré la raideur de la montée.

Mascezel le suivait des yeux toutes les fois que le terrain permettait de l'apercevoir. Lorsqu'il le vit maintenir en montant l'allure rapide de son cheval , il ne put s'empêcher de s'écrier : ...

— Oh ! que voilà bien la barbare insouciance du maître qui dévore pour la satisfaction d'un instant la force et la vie de tout ce qui lui appartient. Il n'y a qu'un Visigoth qui puisse forcer un si noble cheval à monter au galop un si rude chemin. C'est risquer de rendre ce cheval poussif.

— Et peut-être aussi, reprit Armand, n'y a-t-il qu'un Visigoth qui osât descendre au galop la colline qu'il vient de

quitter. C'était risquer de se briser le crâne si le cheval eût fait un faux pas.

— Qu'est-ce que cela prouve ?

— Qu'il ne faut pas attendre de ménagement et de prudence pour la vie des autres d'un homme qui en a si peu pour la

• sienne.

Le Maure paraissait tellement occupé à suivre la course d'Euric qu'il ne répondit pas , et bientôt le prince fut à côté d'eux. A peine arrivé , il sauta à lerre : Mascezel s'approcha du cheval et le couvrit de son manteau en essuyant la sueur qui ruisselait de tous ses membres.

— Est-ce là l'homme que je t'ai dit de me trouver? Mascezel, tout occupé du cheval du prince, ne répondit pas,

et celui-ci répéta sa question qui demeura encore sans réponse.

— Mascezel , s'écria-t-ii avec impatience , laisse-là cette béte , et réponds-moi.

— C'est un cheval perdu.

— Eh bien ! après celui-là un autre ; réponds d'abord : estce là Fhomme que je t'ai demandé ?

— Si vous êtes le prince Euric, dit Armand en s'avançant, c'est moi que vous cherchez.

Euric contempla avec un étonnement mêlé d'admiration le Bagaude qui s'était levé; mais, avant de lui parler, il jeta un coup d'œil sur Mascezel qui semblait absorbé par le soin qu'il prenait.

— Tu as raison , dit-il à celui-ci , ce cheval ne pourrait guère continuer sa course si on le laissait se refroidir, promène-le un peu jusqu'à ce que je le remonte. Puis, il se retourna vers le Bagaude et ajouta :

— Armand, veux-tu changer la vie errante et misérable que tu mènes, contre une existence heureuse et assurée?

— Je n'ai point une vie errante , répondit le Bagaude , et • mon existence est assurée.

— Du moins est-elle misérable?

— La misère est partout où les désirs sont immodérés , prince Euric! et peut-être ta vie est-elle plus misérable que la mienne.

— Voilà qui est fort bien pensé , répondit Euric , et probablement tu as appris cette belle maxime dans tes entretiens avec le moine Barthélemi.

Armand parut étonné et Euric continua.

— Cependant il semble que tu ne profites pas également Jbien de toutes ses leçons ; -car s'il te prêche la modération dans les désirs , je sais qu'il te recommande aussi Hobéissance aux lois; et je ne pense pas que ce soit les observer que de se mettre à la tétc de tout ce que le pays renferme de brigands.

— Assurément, c'est une belle chose que l'obéissance aux lois, dit Armand; mais je voudrais savoir où elles sont et en quoi elles consistent. Tout à l'heure, l'esclave, que tu m'as envoyé se plaignait de ce que l'on ne pouvait se reconnaître dans la mesure de son chemin ; eh bien ! il en est de même de la mesure de notre obéissance aux lois.

— Comme ceux qui sont citoyens romains, tu peux suivre la loi romaine, dit Euric.

— C'est une science trop difficile et dans laquelle je me suis perdu dès que j'ai essayé de la comprendre, répondit Armand.

— La loi des Visigoths protège tous ceux qui veulent l'accepter, reprit Euric.

— J'ai tenté d'apprendre cette loi visigothe qui vous régit , vous , les vainqueurs de nos vainqueurs, répliqua le Bagaude ; mais c'est tout le contraire de la loi romaine qui est perdue dans des milliers de livres , la loi visigothe n'est écrite nulle part, et la mémoire de vos juges ne lui donne pas toujours le même sens.

— Tu as raison , reprit Euric, que cette observation parut frapper ; je ferai faire un code de nos lois.

— C'est le devoir des rois , prince Euric , dit Armand en appuyant sur les mots roi et prince.

Mais Euric ne fit pas semblant d'entendre et reprit ':

— N'y a-t-il pas aussi la loi gauloise?

— Oh ! celle-ci est comme la loi visigothe, elle n'est écrite nulle part, et, k l'exception des assemblées où se discutent l'impôt et quelques affaires qui intéressent la généralité de la

province , elle est complètement oubliée dans ce qu'elle avait de particulier pour les individus. .

— Cependant il est difficile dç faire plus que nous n'avons fait en faveur des peuples vaincus. Que serait-ce donc si les Francs, qui nous menacent d'une guerre, avaient envahi la Narbonnaise; ceux-là ne permettent pas, comme nous, que. chacun garde les lois sous lesquelles il est né. Non seulement ils imposent leur] règne aux nations, mais encore ils leur imposent leur loi, la dure loi salique. Ce ne sont pas comme nous des hommes élevés dans la sainte religion du Christ, mais des barbares pareils aux Huns , et qui immolent des hommes sur 1 autel de leurs dieux. 1 Lorsque nous avons pris celte terre , nous n'avons pas dit comme eux : tout est à nous! Un tiers des biens de cette province nous a suffi, et les deux autres tiers sont demeurés aux anciens propriétaires.

— C'est juste , et en cela vous avez été plus humains que nos premiers maîtres, les Romains, qui ont pris d'abord les deux tiers de cette terre où ils étaient entrés par un traité amical , et qui ensuite nous ont enlevé le reste, distribué peu à peu aux bénéficiaires. Mais que nous importe à nous la douceur avec laquelle vous avez dépouillé nos spoliateurs ! «

Cela pourrait l'importer beaucoup, si tu voulais suivre la loi sous laquelle tu es né. •

— Mais je ne suis né sous aucune loi.

— Et c'est un avantage pour loi, car tu peux choisir alors la loi sous laquelle il te plaira de vivre.

— A condition que ce sera la loi romaine ou la loi visigolhe. « t -

— A condition qu'elle pourra te donner des juges , voilà tout. . - - . - ~

* La religion des Huns n'était point comme celle des Vialgoths sortis de la Scandinavie : elle reconnaissait un Dieu unique, auquel on immolait tous les ans neuf êtres de toutes les espèces vivantes : neuf chevaux, neuf moutons, etc., etc. Les hommes prenaient rang parmi les animaux dans cette auguste cérémonie et fournissaient leurs neuf victimes.

LE FRERE DU ROf.

— Mascezel vit-il sous la loi de ceux de sa race?

— Mascezel vit sous ma protection et cela doit lui suffire ; mais si les Maures étaient assez nombreux en ccpays. pour y faire un corps de nation, la loi de Mascezel y serait respectée du moment que la justice pourrait être rendue en son

-—Et si Mascezel avait une injure à venger, a quel magistrat s'adresserait-il ? ;

— Mascezel! reprit Euric étonné; Mascezel! ajouta-t-il en regardant le Maure d'un air soupçonneux ; mais à quoi bon toutes ces questions à propos de Mascezel ?

— C'est parce que je serais probablement dans sa position si j'acceptais les offres que tu pourrais me faire.

— Eh bien ! c'est moi qui mechargerais de venger l'injure de Mascezel ou la tienne , de quelque part qu'elle vous eût été adressée.

— Mais lu n'es pas la loi, prince Euric , et je veux connaître la loi à laquelle je pourrais avoir recours.

Euric parut surpris de cette persistance , et s'aperçut que Mascezel s'était rapproché d'eux et les écoulait depuis quelque temps ; il répondit alors : /

— Ce que j'attends de toi , Armand , n'est pas un service de longue durée et qui puisse t'exposer à des procès d'aucune sorte ; il s'agit de paraître dans une cérémonie avec cent de tes hommes, les plus beaux et les plus alertes. .

— Et dans quelle cérémonie? reprit Armand.

— Dans celle où il me plaira de te faire paraître , répondit Euric avec impatience ; tu seras magnifiquement payé , voilà tout ce que je puis te dire : es-tu à vendre pour de l'or? réponds, oui ou non. ■

— Encore faut-il que je &chc pour quel service.

— Holà ! Mascezel , donne-moi mon cheval : cette brute se marchande trop pour ne pas vouloir me tromper. .

— Tu juges mal, prince Euric, c'est celui qui se vend en acceptant toutes les conditions qui trompe d'ordinaire ; car il se propose en secret de s'en faire de meilleures que celles qu'on lui offre.

Euric avait déjà saisi la bride de son cheval : cette observation d'Armand le retint.

— Mascezel , dit-il au Maure, où as-tu laisse ton cheval?

— Il est au pied de cette colline , dans un Heu où je l'ai caché et où il prend le repos nécessaire au meilleur coursier.

— Va le chercher , et viens me joindre ici, nous allons continuer notre route de ce côté.

— • (Test précisément de ce côté qu'il se trouve , et je le reprendrai en passant.

— Mais comme , si nous partons ensemble, repartit Euric avec hauteur, j'arriverai probablement avant toi , il ne me plaira pas de t'atlendre , et tu adores trop ton bon cheval pour vouloir le fatiguer par une course trop rapide.

— Mais est-il prudent , dit Mascezel , que je vous laisse seul avec un pareil homme ? «

— Depuis quand ai-je besoiMe la protection d'un autre pour me défendre, et d'où te vient cette prudence pour moi? obéis, et ne t'inquiète pas de ma sûreté; voici qui peut y suffire.

Et il montra la lourde épée qu'il portait et que soutenait un baudrier de cuir passé sur son épaule droite.

Mascezel s'éloigna d'un air mécontent, et Euric demeura seul avec Armand.

— Tu m'as demandé , lui dit Euric, pour quelle cérémonie j'avais besoin de toi; ce sera pour la cérémonie de mon mariage.

— Cet homme est heureux, dit Armand, en regardant Mascezel qui s'éloignait.

— De qui parles-tu?

— De ce Maure dont la sœur va devenir ton épouse après que le frère aura été ton esclave.

— TeFa-t-il dit? demanda Euric en regardant Armand.

— D'où veux-tu que je le sache ?

— Oui, je comprends que l'espérance d'une telle fortune le tende indiscret.

— C'est donc pour la cérémonie de ton mariage avec elle que tu as besoin de moi?

— Oui , répondit Euric d'un air pensif et presque sans songer à ce qu'il disait ; oui , et je veux qu'elle soit si magnifique qu'elle efface la pompe de toutes celles qu'on a vantées dans les siècles. Je veux qu'elle étale le luxe de toutes les nations, et qu'on y voie des hommes de tous les peuples.

— Tu n'as pas d'autre but?

— Point d'autre.

— Et où devrais-je me rendre?

. — A Toulouse. . .

— Quel Jfour?

— Le saint jour du dimanche, le huitième jour, à partir de celui-ci : ta récompense t'y attendra.

Euric allait s'éloigner quand Armand, qui l'avait laissé monter à cheval , posa la main sur la bride et lui dit :

J'espérais que c'était pour un dessein plus important que le prince Euric était venu trouver le chef des Bagaudes.

— Le prince Euric n'a pas de plus grand dessein que la satisfaction de ses désirs.

— Je le vois; mais je pensais que ses désirs étaient plus nobles.

Euric resta un moment silencieux, puis il ajouta, sans paraître étonné de ce que le Bagaude venait de lui dire :

— Est-ce donc Mascezel qui t'a fait supposer que je venais pour traiter avec loi d'affaires importantes?

— Mascezel est un esclave qui obéit sans réflexion ; mais moi , je ne croyais pas que le prince Euric vînt si imprudemment se liver à un homme qu'il ne connaît pas, pour s'assurer d'un acteur de plus dans la cérémonie de son mariage.

— Tu oublies que je t'ai demandé cent hommes. ,

— Et que fût-il arrivé s'il les eût trouvés ici , qu'ils eussent surpris le prince Euric, et qu'au lieu d'accepter le marché qu'il me propose , ils lui en eussent imposé un auquel il eût été forcé de souscrire. Ne sais-tu pas combien cet endroit est fatal à ceux de ta race?

Rien ne semblait pouvoir troubler le calme d'Euric; et il reprit la parole comme s'il n'eût pas entendu l'espèce de menace d'Armand.

— Ainsi donc il est facile de cacher cent hommes dans ces broussailles? t r. • *

— Et cela est si facile qu'ils y sont, répondit Armand avec violence. ' - ■

Euric ne fit pas un mouvement pour dégager la bride de son cheval ou tirer son épée , et répliqua :

— Je te croyais à la tête d'une troupe plus nombreuse?

— N'est-ce pas assez pour s'emparer du prince Euric, si je le voulais? . - — .

— Ce n'est pas assez pour le marché que je poutais te proposer si tu eusses été l'homme que je pensais.

Tant de sang-froid étonna la brutalité du Bagaude qui, décidé d'avance , par les paroles de Kamal , à souscrire aux propositions d'Euric, ne voulait que tenter de reffrayer ; ainsi donc, après avoir gardé le silence à son tour, il reprit :

— Et quel est ce marché ?

— Si tu peux réunir dix mille des liens, je te le dirai à Toulouse. * * \

— Veux-tu voir une partie de ceux qui m' obéissent?

— Volontiers. .* ' ? »

Armand donna un signal, et aussitôt, à l'angle des rochers,

du fond des hautes fougères, du creux des ravins, sortit une multitude armée, effrayante à voir. C'étaient, pour la plupart, des hommes couverts de tuniques en lambeaux, agitant dans leurs mains des armes de toutes les nations. Euric porta autour de lui un regard calme et résolu.

— Ce serait assez , s'ils savaient obéir.

— Tu vas voir.

Armand fit entendre un signal, et ils accoururent comme une nuée autour du chêne royal sous lequel Euric était avec Armand. - . ■ - • •

— Voilà qui est bien , dit Euric.

Et se tournant aussitôt vers eux , il leur cria :

— Braves Bagaudes, j'ai donné rendez-vous à votre chef dans la ville de Toulouse. S'il ose y venir comme je suis venu parmi vous, se fiant à ma parole comme je me suis lié à la sienne , tout ce que vous avez souffert jusqu'à ce jour , de

xi by Go

misères et de proscriptions, cessera pour faire place à la richesse et à la puissance. C'est maintenant à vous de voir s'il mérite le nom de roi que vous lui avez donné.

Tout aussitôt il dégaga son cheval et, s'étant penché vers Armand, il lui dit :

— Viendras-tu?

— Et qui m'assurera que ce n'est pas un piège où j'irai?

— M'en as-tu donc tendu un pour redouter une trahison de ma part?

Armand se rappela la recommandation de Kamal , et répondit: r.

— Eh bien! soit, dans huit jours je serai àjoulouse avec cent hommes. v

—Ce n'est plus avec cent hommes que tu dois venir. Il faut que tu en introduises au moins deux mille. Le mouvement extraordinaire qu'occasionnera la cérémonie de mon mariage leur permettra d'entrer sans qu'on les remarque ; ils se glisseront facilement à travers les flots de population venus de tous les environs de la ville. Qu'ils pénétrent par petits groupes séparés et par diverses, portes. Puis, donne-leur, comme point de réunion, la place de l'église Saint-Pierre. Là tu leur diras ce qu'ils doivent faire.

• — Et comment le saurai-je moi-même ?

— Kamal se trouvera à la porte Décumane et t'introduira dès le matin dans mon palais.

Après ces paroles, il s'éloigna au petit pas de son cheval, saluant les Bagaudes; puis, arrivé au bas du vallon, il trouva Mascezel qui l'attendait.

— Au galop, maintenant, au galop ! il faut qu'avant la nuit j'aie vu le comte Bold et que je sois rentré dans la ville de Toulouse.

Le soir de ce jour il y avait une nombreuse réunion au château narbbnnais. Le souper du rôi Théodoric était fini; les esclaves avaient eitfevé les nappes de pourpre qui recou-; vraient les tables , et les vases.d'or et d'argent dans lesquels es mets avaient été servis. Pendant que quelques nobles Visigoths s'entretenaient dans les diverses parties de la salle , le roi achevait une partie de trictrac 1 avec son frère; celui-ci perdait avec une insouciance assez remarquable, tandis que le roi suivait les chances de sa fortune d'un regard avare. »■

Théodoric était un homme d'une taille haute et parée d'une noble prestance. Vêtu comme un soldat, il laissait à ceux qui l'entouraient le luxe des vêtement et des armes. Cette affectation de simplicité personnelle, qui. a été observée dans plusieurs hommes d'un génie imminent , a toujours été un moyen de distinction plus sûr que le luxe, à quelque degré qu'on le

1 Ce jeu, que nous avons nommé trictrac, était le passe-temps favori des plus graves Romains, et le vieux jurisconsulte Mutins Scaevoia avait la réputation de le jouer très savamment Qn le nommait ludus duodecim scriptorum , en raison des douze scripta ou lignes qui partageaient également Yalveolus ou table. On plaçait régulièrement les deux armées, l'une blanche et l'autre noire, sur cette table, et chaque armée Consistait en quinze soldats ou calculi, que l'on remuait conformément aux règles du jeu et aux chances ou hasards des tesserœ ou dés. Le docteur Hyde , qui détaille soigneusement l'histoire et les variations du nerdeludium , nom tiré de la langue persane , depuis l'Irlande jusqu'au Japon, prodigue, sur ce sujet peu intéressant, une abondance d'érudition classique et orientale. (Voyez Syntagma, dissertât., t. u, p. 217-405.)

a Quibus horis viro tabula cordi est, tesseras colligit rapide. »

( Âpoll. 1. 1, ep. ii.)

LES PItÉCAUTIONS. 35

pousse. Quand le chef d'une nation cherche à se faire remarquer par l'éclat de ses habits, il peut lui arriver d'être souvent surpassé par ceux qui sont au dessous de lui : tandis qu'il est rare qu'on le suive dans l'oubli qu'il fait de toute parure. En effet, le luxe étant communément l'attribut de la royauté, le souverain est le seul en qui une grande simplicité puisse passer pour extraordinaire et frapper l'imaginatjgn des hommes par le contraste du rang et de la modestie du costume. D'ailleurs , les peuples croient reconnaître, dans la négligence étudiée des soins personnels chez un roi, l'occupation des soins plus importans de l'empire. Toutefois , si Théodoric était remarquable parmi tous les nobles Visigoths par la simplicité de ses vêtemens , il ne l'était pas moins par la mâle fierté de son visage et la dignité de son maintien : il se laissait rarement dominer par les succès ou les revers dans les petites comme dans les grandes choses. Cependant, en cette circonstance, un dernier coup de dés ayant décidé la partie en sa faveur , il s'écria joyeusement :

— - Vous le voyez, mon frère, je gagnerai toujours contre vous!

— En effet, répondit Euric en riant, la fortune ne se lasse point de vous être favorable; mais comme je ne me lasserai point de la tenter, nous verrons si, nne fois enfin, je ne réussirai pas à la saisir. Voyons, voulez-vous essayer d'une dernière partie ? Et, pour que nous puissions juger quel est le plus habile ou le plus heureux de nous deux, je vous joue , en une seule fois, non seulement tout ce que vous m'avez gagné, mais encore le double de cette somme.

Le roi parut hésiter ; il jeta sur les dés un regard incertain , comme s'il craignait de les voir enfin se tourner contre lui , puis il s'écria vivement :

— Non , non, je suis satisfait; je vous ai assez prouvé que j'étais votre maître en toutes choses.

— Ou plutôt, trouvez-vous que vous avez assez gagné aujourd'hui? répliqua Euric avec dédain.

— Oui, repartit le roi d'un air grave, car, moi, je ne veux pas voire mine comme vous-même.

— C'est que peut-être vous n'osez pas la tenter jusqu'au bout; dit Euric.

J'ose tout ce dont on me défie, répondit le roi en s'cm-

parant des dés , et, si vous le voulez, je doublerai l'enjeu que vous m'offrez.

— Et moi, j'accepte tous les enjeux , répondit Euric. Commençons ! # ' '

La partie s'engagea de nouveau au milieu des regards curieux de tous les nobles qui entouraient la table. La fortune , d'abord si favorable au roi , tourna tout à coup contre lui , et, en quelques minutes , il perdit non seulement tout ce qu'il avait gagné, mais encore une somme très considérable. Au dernier coup de dés, qui amena la perte de cette partie, Thumeur qui s'était emparée du roi éclata violemment , et il frappa la table du poing, en s'écriant : .

— J'ai donc perdu !

— Et vous avez perdu, dit son frère en le raillant toujours , vous avez perdu la partie qu'il était important de gagner : et s'il est permis à un joueur heureux de donner un conseil à un joueur qui perd, je vous dirai; mon frère, que vous appliquez trop votre attention aux petites combinaisons de cç jeu, et que vous vous laissez toujours surprendre par quelques coups hardis dont vous ne supposez pas vos adversaires capables.

— Vous vous trompez , mon frère, lui répondit le roi, je vous crois capable de tout.

— Eh bien! nous reprendrons la partie quand vous voudrez.

— Quand elle se présentera, dit le roi, je serai prêt.

Puis il fit un geste, et tout le monde se retira en silence, tandis que, le coude appuyé sur la table , Théodoric regardait les dés avec une remarquable tristesse. Pendant .que tout le monde s'éloignait, deux hommes s'étaient mis à l'écart.

L'un, vêtu à la manière romaine, était le fameux jurisconsulte Lébn, jeune et inconnu encore à cette époque, mais qui devint plus lard illustre par les sages conseils qu'il donna au successeur de Théodoric et par le code des lois visigothiques dont il fut le rédacteur; l'autre, portant l'habit étroit des Yisigoths, s'appelait Gandoin , surnommé le tueur d'ours. II

s'était vanté de tapisser toute sa demeure avec des peaux de ces féroces animaux, et il avait tenu sa parole. Au moment où la partie finissait, ces deux hommes échangèrent entre eux quelques paroles.

— Je ne le croyais pas si avare , dit Léon.

— Tu -devrais dire si superstitieux. Théodoric ne joue pas une partie de dés, qu'il ne rattache à son succès le succès de quelque affaire importante. Les dés sont pour lui les augures qui ont remplacé les oracles des poulets sacrés, du vol des oiseaux et des entrailles des victimes. Et si j'ai bien compris les paroles qu'il adressait à son frère , il cherchait , dans cette partie, à deviner s'il réussirait à déjouer toutes les conspirations du prince Euric contre lui.

— Est-ce donc pour cela qu'il nous a ordonné de rester seul avec lui ?

— Il va te le dire lui-même, répondit Gandouin , car tout le monde s'est enfin retiré.

A ce moment Théodoric , qui était resté immobile devant la table, se leva soudainement, et, montrant que Gandoin avait bien deviné sa pensée , il dit en repoussant les dés avec colère :

— Qu'il me gagne à ce jeu, où il passe les nuits et les jours, j'y consens; mais puisqu'il a osé en engager un plus terrible avec moi, il apprendra tout ce qu'il peut y perdre.

— Il devrait y perdre la vie, dit brutalement Gandoin en prenant la parole.

Le roi secoua lentement la tête en poussant un profond soupir, et témoigna seulement de cette manière qu'il avait entendu ce terrible conseil , et qu'il n'était pas disposé à le suivre; puis il se promena dans la salle , absorbé par ses pensées, et sembla s'interrompre tout à coup lui-même en disant vivement :

— Avant de prendre nos dernières mesures, il faut entendre nos derniers renseignemens.

Aussitôt, ayant donné un signal particulier , une porte s'entr'ouvrit, et le nain Kamal fut introduit par un chambellan. D'abord il raconta ce qui s'était passé jusqu'à l'arrivée du

prince Euric sous le chêne royal ; puis il dit qu'il l'avait vu de loin s'entretenir avec Armand.

— Mais, s'écria brusquement le roi en interrompant' le nain , que veut-il faire de ce Bagaude Armand ?

— Roi, dit Kamal, le prince Euric ne dit à chacun de ses serviteurs qu'une part de ses projets, et il n'y a qu'un esprit aussi habile que le tien qui puisse les comprendre dans leur ensemble sur quelques indices êpars.

— As-tu jeté , dit le roi , dans l'Ame de Mascezel les soupçons que je t'avais ordonné d'y faire naître?

— Je l'ai fait.

— Et cet anneau que le prince Euric t'a remis comme signe de reconnaissance, tandis qu'il voulait nous persuader que tu le portais à Sathaniel, cet anneau, qu'en as-tu fait?

— J'ai dit au prince , d'après vos ordres , que je l'avais perdu , et d'après vos ordres aussi je vous le rapporte.

Le roi le prit des mains du bouffon et le déposa à coté <le lui; il le regarda un moment en silence, el murmura à demivoix et avec un sourire satisfait :

— C'est un coup de dés bien imprudent, mon frère, que vous avez fait là, en remettant cet anneau de fiançailles à votre bouffon.

Puis, après un moment de réflexion , il dit à Kamal :

— Et tu ne sais rien de ce qui a été convenu avec le chef dés Bagaudes? Quoi ! tu as l'ambition de devenir leur roi , et tu ignores jusqu'à leurs plus misérables projets !

— Tenez vos promesses , dit Kamal , et comme alors les Bagaudes n'auront d'autres projets que les miens, vous en serez instruit; tout ce que je puis vous dire maintenant, c'est qu'Armand doit se présenter dans huit jours à la porte Décumane, et que je suis chargé de le conduire secrètement dans le palais de mon maître.

— Eh bien ! repartit le roi, tu le conduiras dans le mien, et j'apprendrai de lui ce que tu ne peux pas me révéler ; et maintenant, dis-moi, pourras-tu suivre Euric chez le comte Bold?

— Je dois Ty précéder dès demain , et vous savez que le

rendez-vous général n'a lieu que dans deux jours; je dois J'y précéder, dis-je, pour faire savoir au comte les noms de ceux qui doivent arriver.

— Va donc, dit Théodoric, et n'oublie pas la récompense qui l'attend si tu es fidèle au serment que lu me fis lorsque, par mon ordre, tu l'es vendu au prince Euric.

— Oui, dit le bouffon en riant, fidèle envers vous et traître envers lui; vendu comme esclave au prince, pendant que j'appartenais au roi comme espion : c'est avoir fait preuve d'assez d'habileté pour mériter d'être roi des Bagaudcs.

Théodoric fit un geste par lequel il ordonna au bouflbn de sortir, et après l'avoir suivi des yeux pendant qu'il qui! lait la salle :

— Oui, oui, reprit-il, des qu'il fut sorti, tu es trop habile en trahison pour que tu ne reçoives pas la récompense «pie lu mérites, un juste supplice.

Aussitôt après, et avant de reprendre son entrelien avec ses conseillers, Théodoric donna un nouveau signal, et un second personnage fut introduit par une autre porte et par le même chambellan.

C'était un homme d'une taille élevée, d'une maigreur excessive, et qu'à l'habit qu'il portait on reconnaissait pour un de ces moines qui, sur les montagnes des Pyrénées, dans les austérités et la retraite, cherchaient à imiter la vie des fameux solitaires du désert, et à acquérir la réputation de sainteté de ces hommes extraordinaires. 1

On pouvait lire sur le visage de celui-ci un caractère d'exal-

1 L'Egypte, mère féconde du toutes les superstitions, donna l'exemple de la vie monastique. Antoiuc , né dans la Bassc-Tiiubaïde, et dont l'éducation avait été très négligée, distribua son patrimoine, abandonna très jeune sa famille et son pays, cl exécuta sa pénitence monastique avec toute l'intrépidité et la singularité du fanatisme. Après un noviciatloqg et pénible au milieu des tombeaux et dans les ruines d'une tour, il s'avança bardiinent pendant trois jours dans le désert, à l'orient du Nil , découvrit un endroit solitaire ombragé par quelques arbres et arrosé par un ruisseau, et fixa sa dernière résidence sur le mont Colzim, aux envi-

talion qui ne devait redouter aucun danger, et en même temps une obstination brutale qui ne devait non plus redouter aucun moyen de parvenir.

Ainsi qu'au nain , le roi lui adressa la parole , mais d'ufi ton de respect et presque d'affection.

— Barthélemi, lui dit-il, le terme de tes longs travaux est enfin arrivé, et bientôt tu en recueilleras le fruit; bientôt la mitre d evêque remplacera le capuchon du moine.

— Roi, répondit Barthélemi, si j'ai accepté cette récompense pour prix de mes services, ce n'est pas par ambition pour moi , mais parce que j'espère mieux servir la vraie religion du Christ, dans cette place élevée, que dans l'humble place que j'occupe maintenant.

— Je l'espère bien aussi, répondit le roi d'un ton de parfaite humilité, et si moi-même je n'ai pu encore te permettre de convertir les Visigoths au catholicisme que par la prédication secrète , c'est qu'il serait imprudent que je leur donnasse moimême un exemple de conversion ; j'attendais que je pusse leur en offrir un parmi les plus nobles familles.

— Et tu le pourras dès que tu le voudras, répondit le moine; car la fille du noble comte Bold est entrée depuis long-temps dans le giron de la véritable Église.

— C'est bien , dit le roi , elle aura aussi sa récompense , et son union avec le jeune Firmin légitimera l'amour auquel elle s'est abandonnée pour lui, amour sur lequel l'aveugle ambition de son père a dû bâtir de merveilleux projets, grâce aux récits mystérieux que je t'ai ordonné de lui faire sur la naissance probable de ce jeune Firmin.

— Je la croyais certaine , dit le moine.

— Et c'est ce que le temps éclaircira , reprit Théodoric en l'interrompant vivement ; il suffît que les espérances que tu as fait naître dans le cœur du comte Bold lui aient fermé les yeux sur le coupable amour de sa fille.

rons de la mer Rouge, oii un ancien monastère conserve encore lo nom et la mémoire de saint Antoine. 1

C'est Atlianase qui introduisit à Rome la connaissance et la pratique de la vie monastique.

— Puisque tu l'appelles coupable , dit gravement le moine , pourquoi m'as-tu forcé de l'encourager lorsque je t'en ai averti?

— Parce que, répondit le roi, j'ai pu laisser commettre la faute que j'avais le pouvoir de réparer, et qu'elle l'a commise sans savoir si elle pourrait en obtenir l'absolution. Au reste , écoute mes derniers ordres. Tu vas rentrer dans ton monastère , et tu feras observer la route qui conduit chez le comte Bold et qui longe le pied de la tour que tu habites. Après-demain , de nombreux chasseurs passeront sur cette route pour se rendre chez le comte Bold ; parmi eux se trouvera le prince Euric. Lorsque tu l'auras vu se diriger vers le château du comte , lu feras faire à la croix qui domine cette tour le signa! accoutumé, et puis lu regarderas du côte de Toulouse, et quelques momens après lu apercevras de même un signal sur a colline noire , et tu le répéteras.

— Et à qui dois-je transmettre ces signaux?

— Ceux qui devront les recevoir seront à leur poste. Mais il est temps que tu t'éloignes de Toulouse ; il faut que tu en sortes avanl le jour levé, afin qu'on ne soupçonne pas notre entrevue.

Le moine s'éloigna aussitôt , et Léon dit au roi :

— Singulière religion que celle qui a aidé à la perte d'une jeune fille! Plaisante humilité que celle qui veut une mitre pour récompense ! J'ai vu rarement un hypocrite plus confiant.

— Tu aurais dû dire un fanatique ; car je suis assuré qu'il nous a parlé de bonne foi. Mais nous n'avons pas encore fini, il nous reste à entendre le plus important de tous ceux qui surveillent les actions de mes ennemis , c'est à dire le jeune Firmin.

— Et sans doute, comme les autres, dit Léon, ce jeune homme a quelque sotte ambition que tu as adroitement flattée?

— Tu dis vrai ; et cependant ce titre d'empereur que j'ai fait briller à ses yeux ne l'eût peut-être pas décidé à me servir, si je ne l'avais alarmé sur la vie et l'honneur de cette jeune Alidah.

— C'est que le sang qui coule dans ses veines n'est pas habiluc à la trahison, reprit Gandouin.

— Silence , repartit le roi ; oublies-tu qu'un pareil secret révélé trop haut ébranlerait jusqu'en ses fondemens les murs de ce palais?

— Quel est donc ce jeune homme? reprit Léon , piqué du mystère que le roi semblait vouloir lui faire.

Théodoric, remis du trouble que lui avaient causé les paroles de Gandoin , répondit :

— Ne le sais-tu pas? C'est un orphelin déposé, par une main inconnue, chez le vieux Attale, cet autre bouffon que mon prédécesseur Alaric fit empereur pendant quelques mois. 1 Celte main inconnue a de même pourvu à la fortune de ce jeune homme; voilà tout ce que j'en suis.

— Ou tout ce que tu en veux dire, répliqua Léon avec la même humeur qu'il avait montrée d'abord.

— Sais-tu combien les secrets des rois sont dangereux, dit Théodoric, pour vouloir les pénétrer ainsi?

— Je sais, répliqua le ministre, que lorsque lu m'as fait venir de Narbonne, où j'étais avocat, 2 tu in as dit que j'aurais la première place dans la confiance pour l'aider à régir les affaires de Ion royaume. 11 y a long-temps que je m'aperçois que je ne suis qu'un instrument dans tes mains, comme les hommes qui viennent de sortir. Tu tires de moi des conseils comme tu lires d'eux des services, sans que nous sachions ni les uns ni les autres où services et conseils doivent aboutir.

1 Orose, 1. \i, p. 384, justifie répithèle de bouffon que nous donnons a Attale par ces mois : « In hoc, Alaricus , impcralorc facto , iufecto, refecto, ac defecto... Minium risit, «tludum spectavit im*. perii. »

3 Léon était d'une famille des plus illustres de Narbonne, et arrière-petit-fils de Fronton, l'un des plus célèbres orateurs de son temps ; il était lui-même habile orateur, savant jurisconsulte et excellent poète, et autant recommandable par sa probité et sa sagesse 'que par son éloquence et son érudition, elc.

Sidoine en parle longuement dans ses lettres et dans ses poésies.

[Voir Sidoine , lib.iY, ep. xxn; lib. vni, ep. m; lib. lï, ep. xiu et xvi. Carm. xxiu, vers, Mo et seq*\ carm. xx, vers. 315).

Qu'ils acceptent un pareil office, je le comprends, mais tu comprendras aussi que, moi, je le refuse.

Léon fit un pas pour se retirer ; mais Théodoric l'arrêta

aussitôt.

— Demeure , lui dit-il ; il faudra bien que tu apprennes tôt ou tard ce secret , et tu ne seras pas long-temps sans en être instruit; cependant éloignez-vous tous deux, car ce jeune homme éprouve déjà assez de honte à remplir devant moi les devoirs que je lui ai imposés. L'espionnage et la délation ne lui vont pas, et s'il supposait qu'un autre que moi est instruit des services qu'il me rend , il refuserait de les continuer plus long-temps, quelque danger qu'il y eût pour lu) dans ee refus. Je vous rappellerai bientôt, et sans doute, Léon, tes conseils m'aideront à sortir des pièges dont l'ambition de mdh frère m'entoure incessamment. . *

— Oh ! si tu voulais les briser par l'épée , s'écria Gândoirt, tu ne serais pas obligé de dénouer avec tant de pelltë ces intrigues ténébreuses.

Le roi secoua encore lentement la tête, et, poussant encore un long soupir, il répondit avec tristesse :

— Non, non , Gandoin , il n'y aura plus de sang versé dans ma. famille.

Gandoin fit un geste violent d'impatiénee; et le roi lai montrant du doigt la porte par où il devait se retirer avec Léon , répondit à ce geste de Gandoin par ces seuls mots :

— Je ne le veux pas , je ne le veux pas.

Presque aussitôt le même chambellan introduisit le jeune homme dont il venait d'être question ; et si nous ne rapportons pas ici l'entretien qui eut lieu entre lui et le roi , ni la délibération qui suivit cet entretien et qui eut lieu entre le roi et ses deux ministres, c'est que les événemeas qui vont suivre en instruiront suffisamment le lecteur.

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...... . ♦ v -, '| Ulv m

Avant de le faire pénétrer chez le comte Bold , avant de raconter ce qui s'y passa , nous devons dire quel était le château dans lequel se rendaient le prince Euric et les nobles Visigoths qu'il y avait appelés. Depuis long-temps les hommes arrivés à un pouvoir éminent au. milieu des révolutions violentes et rapides qui se succédaient dans l'empire romain , avaient senti le besoin de se créer des asiles où ils pussent se défendre dans les jours de mauvaise fortune. Stilicon, ce grand maître de la milice sous Honoré , souverain de Parmée, sous un empereur qui laissait à- Tannée le gouvernement de Tempire; Stilicon, disons-nous, et Aëtius, son successeur, furent les premiers qui , sous prétexte de se créer des résidences de plaisir , se bâtirent des forteresses où ils pussent échapper, soit aux dangers d'une révolte, soit à ceux d'une disgrâce. 1

1 Les jardins et les maisons de campagne, dans lesquels on cherchait à imiter l'élégance italienne, se convertirent bientôt en forteresses , où les habitans des environs se réfugiaient dans les momens de danger ( Gibbon).

Une inscription {Apud Sirmond., not. ad Sidon. Apollinar., p. 59 ) décrit un château, cum mûris et port i s, tuitioni omnium, construit parDardanus dans ses terres près de Sisteron, dans- la seconde Narbonnaise, et qu'il avait nommé Théopolis.

« Cl. Postumus Dardanus V. inl. et patriciae dignitatis, ex consul ari provinciœ Vlennensis, cxmagistro scrini lib. ex quaest* ex prsef. praef. Gall.; et Nevia Galla clar. et inl. fem. materfam. ioco cit. nomen Theopoli est. Viarum usum, cassis ulrimque montium laterib., praostiterunt Muros et portas dedemnt. Quod in agro proprio constitutum tuitioni omnium volnerxmt esse commune.

uigitizeo Dy

Il n'est pas inutile de constater ce fait à l'époque dont nous parlons, pour montrer que , lorsque la féodalité s'enferma ainsi dans des châteaux forts , quelques siècles plus tard elle suivit une coutume déjà établie parmi les hommes puissans.

Le château du comte de Bold était construit sur une hauteur qui dominait une riche campagne : il Tétait avec cette magnificence qui accompagnait alors les moindres monumens. Le mur extérieur se composait de larges pierres soigneusement taillées; ces pierres étaient unies par des ligatures d'airain et de fer qui couvraient les lignes de jonction , 1 et semblaient ainsi envelopper toute la construction d'un réseau brillant , tandis que les petits fleurons qui rattachaient toutes ces bandes de fer aux endroits où les lignes verticales se joignaient aux lignes horizontales , pouvaient se comparer aux nœuds de ce filet de métal.

Après cette première enceinte, il s'en élevait une seconde moins soigneusement construite et dans laquelle le ciment remplaçait l'airain. L'intervalle de ces deux enceintes était comblé de terre battue avec force, de façon que le rempart, ainsi construit, avait souvent une épaisseur de vingt et môme de trente pieds. Ces murs n'étaient point disposés en angles saillans et rentrans, de manière à ce que chaque partie du rempart pût servir à la défense d'une autre, comme cela se pratiquait dans les fortifications élevées en rase campagne , ou dans des lieux d'un abord moins inaccessible. 2

Adnitente etiam V. inl. corn, ac fratre memorati viri Cl. Lepido ex consulari Germaniaî prima?, ex mag. mémorise, ex corn, rerum privât, ut erga omnium snlutem eorum studium et devotionis publ.:: Tituluspos.:: ostendi. *>

( Xoia adSidonium, 59.)

1 « Quorum fi ons exterior grandibus lapidibus eonstrucla , qui crassi quatuor pedes eraiit, lato ferro aut acre inter se \incti. • (Dio Cassius, Poliorcet., 145.)

* «Ambitum mûri di rectum veteres ducere noluerunt : sed sinuosis an Tract ibus jadis fundamentis clausere urbes, crebrioresque tunes in ipsis angulis condiderunt. » [Vcgct, , lib. iv, p. 127.)

Déjà Ton avait profite dans celui-ci des défenses naturelles offertes par la difficulté du terrain. Ce cliàteau if en était pas moins entouré de fossés profonds, et rentrée en était protégée par des portes revêtues , les unes de fer, les autres de cuirs épais. 1 Comme on craignait peu , dans un pareil endroit, de voir employer le bélier pour enfoncer ces portes épaisses, on avait dû prévoir que l'incendie serait le moyen qu'on tenterait pour les détruire ; aussi avait-on pratiqué au dessus de chacune un vaste réservoir plein d'eau tout prêt à s'épancher et à éteindre l'incendie si l'on parvenait à l'allumer. 2 En outre de ce premier obstacle , il existait en an ière de celte porte une herse qui s'abattait et formait une nouvelle défense dans le cas où la première porte n'eût pu résister à l'attaque des assiégeans. 3 Des tours énormes et d'une construction semblable à celle des murs , s'élevaient aux quatre coins de ce château immense, et, de même que les remparts, elles étaient surmontées de parapets. 4

Mais c'est là que s'arrêtait la partie de ce château construite par Maxime Eutrope, préfet des Gaules , qui n'avait pas eu le temps de l'achever. Le comte Bold avait reçu le domaine dont ce château était le centre, dans le partage des terres , et avait fait élever, au milieu de cette vaste enceinte, une maison qui contrastait singulièrement avec la simple richesse de ce monument. Le souvenir de la demeure de ses ancêtres, sans s'être effacé entièrement de la mémoire du comte Bold , n'eût pu lui fournir l'idée d'une construction in-

1 «Cavelur praMerea ne portai subjeetis ignibus combin an Lut, propter quod sunt coriis ac ferro tegenda?. » ( ï'eget. t lib. iv. )

2 a Super portam murus ut aecipiat foramina, per qua?, de superiore parte elTusa aqua, subjectuni restinguat incendiuni. » [Vcget. , lib. iv.)

J « Ante portam additur propugnaeuluinin cujus ingressu ponitur cataracta quaj aimulis ac funibus pendel; ut si hostes intraverint demissa eadein, extinguantur inclusi. »

* Le parapet n'est autre eho.se qu'un garde poitriue : tegnu n pcetoris ; para pectus, dont les Italiens ont f ail para petto, et nous parapet.

connue dans le pays où il voulait l'édifier, s'il n'eût trouvé, dans un homme appelé Dicenée , l'architecte qui devait satisfaire ses désirs.

Ce Dicenée se disait le descendant d'un fameux Dicénée , philosophe voyageur qui , après avoir long-temps habité l'Egypte, s'était retiré parmi les Goths, à l'époque de la dictature de Sylla ; ce vieux Dicenée fut le premier qui enseigna aux Goths les lois de la nature, et importa chez eux l'étude de l'astronomie et de la physique. Changeant , par l'autorité de son génie , les vieilles coutumes de ces peuples, il laissa aux seuls guerriers la distinction d'une longue chevelure, et ût adopter aux prêtres l'usage des thiares. 1

De ce moment , ce qu'on pouvait appeler la noblesse de ce pays avait été divisé en deux classes : les chevelus et les coiffés. L'adoption du christianisme ne changea rien à cette distinction. Les prêtres chrétiens , institués par Ulphile , gardèrent la thiarc et l'apportèrent en Italie et dans les Gaules , où les apôtres de la nouvelle foi dédaignaient encore ce somptueux ornement. Les catholiques, après avoir long-

* Voici en quels termes Jornandès parle de ce Dicenée :

aDehinc régnante in Gothis Boroista, Diceneus venit in feothiam, quo tempore Romanorum Sylla potitus estprincipatn, quem Diceneum suscipiens Boroista ,^dedit «i pene regiam potestatem...

» ... Omni pene philosophia eos instruxit; erat enim hujus rei magister ; nani ethicam eos erudivit , ut barbaricos mores ab eis compesceret: physicam tradens, naturaliter propriis legibus viverc fecit, quas usque nunc conscriptas, Bellagines nuncupant : logicam instruens, eos rationis supra caeteras gentes fecit expertes : practicen ostendens in bonis actibus conversari suasit : theoricen demonstrans signorum duodecim , et per ea planetarum cursus , omnemque astronomiam contemplari edocuit...

» Elegit namque, ex eis tune nobilissimos, prudentiores viros, quos theologiam instruens, numina quaedam et sacella Tenerari suasit focitquc : sacerdotes, nom en illis pileatorum contradens, ut reor, quia opertis câpitibns tiaris, quospileos alio nominc nnncupamus, litabant : reliquam vero gentem capillatos dicerc jussit, quod nomen Goihi pro magno suscipientes , adhuc in suis cautiouibus reminiscuutur... » ( Jornandès, p. 93 ; — De Rébus Geticis. )

temps combattu cet usage, importe par des barbares ariens , l'adoptèrent à leur tour. Et peut-être n'était-il pas sans intérêt de remarquer comment la mitre des prêtres égyptiens n'arriva aux prêtres chrétiens qu'en passant par la nation barbare des Goths.

Du reste , le Dicenée dont nous avons à nous occuper, et qui était au service du comte Bold , justiflait mal de son origine; car il ne pouvait produire , comme tous les nobles Visigoths, une généalogie enfermée dans les vers d'une chanson à laquelle chaque génération ajoutait un couplet. 1 II n'en était pas moins fort considéré à cause de ses immenses connaissances. Il n'existait pas une contrée qu'il n'eût parcourue , pas un peuple dont il ne pût décrire les mœurs , pas un désert où il n'eût pénétré. Ceux qui prétendaient le connaître, disaient que c'était un Grec d'Athènes qui avait d'abord été maître d'école dans son pays , puis entrepreneur de bains à Rome. Plus tard, il était devenu directeur d'une troupe de comédiens à Constantinople. Chassé de cette ville par la proscription que la parole de saint Chrysostôme avait attirée contre ces sortes de jeux , il avait disparu complè^ tement.

Le comte Bold l'avait reçu dans le partage qu'on avait fait des prisonniers Huns après la défaite d'Attila dans les plaines de Chaalons , car Dicenée faisait partie des esclaves de ce roi , chez lequel il était resté pendant près de dix ans.

Ce fut cet homme qui devint l'architecte du comte Bold pour l'achèvement du château qu'il voulait construire. En effet, Dicenée avait long-temps vécu sur les bords du Boryslhène , dans cette ancienne patrie des Visigoths occupée alors par les Huns, et il avait gardé un souvenir plus récent que celui, du comte Bold, de l'aspect des habitations de ces peuples * , demi civilisés. '

Voulant imiter leurs palais de bois décrits par PriscflS et construits avec une rare habileté , il éleva vers le ciel ces Iongues et frêles colonnes formées de plusieurs, arbres lies ep-

1 (Voir la uole, page 50.)

semble et unies, au sommet, par des poutres posées en arcboutant les unes contre les autres; constructions élégantes et durables, que le luxe des riches chargeait des sculptures les plus délicates. Mais, par un effet digne de l'esprit entreprenant de cet homme, il osa tenter de plier la pierre à prendre ces configurations jusque là inconnues; et , pour la première fois, grâce à Tobstinatiou de Dicenée et à l'habileté avec laquelle les ouvriers, esclaves de la Gaule, surent exécuter ses volontés, on vit s'élever, au centre d'un mur romain, un édiiice où l'ogive et le pilier gothiques remplacèrent le pleincintre et la colonne antiques. 1

Au moment où est arrivé ce récit, c'est à dire deux jours après celui où les scènes que nous avons rapportées s'étaient passées sous le chêne royal et dans le palais de Théodoric, un tumulte considérable avait lieu dans l'enceinte du château. De toutes parts les serviteurs s'empressaient, les provisions arrivaient, et il était facile de voir qu'on attendait un grand

nombre de personnes , soit pour une fête , soil pour tout au-

* On a beaucoup dispute? sur l'origine de l'architecture gothique. Maffeï, dans sa Verona illustrata, l'attribue à la corruption du goût italien. Nous n'avons pas la prétention d'entrer dans une discussion que les uns basent sur l'imitation de la nature, d'autres sur une pensée religieuse. Pour les uns, Pasprct des hautes forets de sapins , dans le Nord , est le principe de l'architecture gothique, de ses piliers élancés ; pour d'autres, l'apparition de la religion chrétienne a révolutionné l'architecture. En citant un passage de Priscns à l'appui de notre phrase, nous ne prétendons pas avoir tranché cette grande question ; mais nous avons essayé d'émettre une hypothèse qui n'est pas impossible.

« Intra illa septa erant multa aîdificia ; partim ex tabulis seulptis, partim ex trabibns opère puro eleganter compactis et in rectitiidinemarfabrèdolatisetpolitis;et quae erant interjecta, lignis ad tornura elaboratis extructa et composita. Circuli autem a solo in altum assurgebant certa proportione et mensura. »

[Ex Prisci, rhetoris Gothica historia.)

Du reste, nous avons un monument de l'architecture gothique qui date d'assez loin, pour restituer aux Goths la pensée de cette nouvelle architecture. C'est le modèle du palais de Théodoric re présenté sur mie monnaie ancienne.

trc sujet. Une vaste salle , qui occupait une partie du monument intérieur, était disposée pour une assemblée ; des bancs couverts de tapis longeaient les murs, et à l'extrémité on avait placé un siège plus élevé , pour le maître de la maison. Dans une autre salle on remarquait les apprêts d'un festin ; et dans la cour, c'est à dire dans l'espace libre entre le mur d'enceinte et le lieu d'habitation, une table avait été dressée pour les esclaves et les serviteurs des nobles Visigoths qu'on attendait.

Toutefois, si on eût remarqué la préoccupation sinistre avec laquelle le comte Bold présidait à ces préparatifs, on eût pu facilement deviner que ce n'était pas pour une fête qu'il attendait tant de convives , quoique ce fût le motif qu'il avait donné à ces apprêts. Depuis long-temps il se promenait sniicieuscmcnt dans l'enceinte intérieure comprise entre la muraille et le château ; sa fille Alidah l'observait avec inquiétude, lorsque tout à coup un cavalier entra suivi de quatre ou cinq soldats. Le comte Bold recula épouvanté ; et le nouveau v< nus'élant avancé et ayant demandé s'il n'était pas attendu :

— Au contraire ! s'écria Bold , mais pas si tôt, et surtout d'une manière si inopinée.

Puis, se tournant vers sa fdle, il lui dit :

— Pourquoi Falrik n'est-il pas à son poste, et pourquoi son cor ne m'a-t-il pas averti de la venue du brave Hunieric?

— Falrik prépare les chants dont il doit égayer votre festin ; 1 et vous savez , mon père , que lorsqu'il est saisi de l'es-

1 Jornandès, comme on a pu le voir dans les derniers mots de la note, p;ige/i7, parle souvent des chansons des Visigoths, et de l' habitude qu'ils avaient de faire chanter durant les festins. Les chansons élaient à la fois leur histoire et leur généalogie. Toutes les fois que les écrhains de ces époques ont à parler d'événemens dont ils n'ont pas été témoins, ils renvoient aux chansons oti ils sont relatés et ils invoquent le témoignage des chansons pour affirmer l'illustration des grandes familles. Sidoine , lorsqu'il vante les habitudes modestes de Théodorie, remarque qu'il n'avait pas, comme ses sujets, de chanteurs, etc.

« Nullus ii)i lyristes, choraulcs , mesochorus, tympanislria , psaltria canit. »

prit d'inspiration on ne peut obtenir de lui aucun service.

— Tu as raison, ma fille , et cependant il ne faut pas que nous soyons surpris ainsi à l'improviste; d'ailleurs le feslin n'aura pas besoin de chants joyeux et

— Comte Bold, dit Hunieric, nous sommes ici pour une fête, et un festin sans chants serait d'un fâcheux présage; d'ailleurs, ajouta-t-il plus bas , vous devez avoir, sans doute, quelqu'un de plus sûr que voire chanteur, dont l'inspiration troublerait sans doute la mémoire?

— C'est vrai-, répondit liold , et toi seule, ma fdle , peux remplir ce devoir avec exactitude.

La jeune fdle laissa percer un mouvement d'humeur.

— Allons! lui dit son père, est-ce parce que Firmin t'a dit que le cor meurtrissait tes lèvres roses, que tu crains de uf obéir?... N'as-lu pas entendu le prince Euric en vanter la fraîcheur lorsqu'il est venu il y a peu de jours?...

— Et vicndra-t-il aujourd'hui? dit-elle avec inquiétude.

— Je l'attends ainsi que Firmin.

— Tous les deux! reprid Alidah avec étonnement et tristesse.

— Tous les deux. Sois exacte. Pour toi il y va du bonheur, et pour moi peut-être de la vie.

El d'un geste , où il y avait plus de prière que de commandement, Bold indiqua à sa fdle la porte de la tour la plus élevée; elle en prit le chemin en réfléchissant sur la singularité qui réunissait, dans une même fête, le prince Euric et le jeune Firmin.

Au moment où elle gagnait le pied de la tour, Bold entraîna Hunieric dans l'intérieur du château, et Firmin parut à la porte extérieure. Il était, dès long-temps, connu des esclaves du comte Bold , cl aucun ne fut étonné de le voir suivre Alidah dans la tour où elle montait déjà.

Alidah pouvait avoir seize ans tout au plus, et Firmin, à peine plus âgé en apparence, avait atteint sa vingtième année. La jeune lille portait un vêlement que nous appellerons nue robe , parce qu'il servait à uue femme , mais qui mériterait plulol le nom de justaucorps. En effet , il ne faisait pas le

32 LIVRE ï.

moindre pli sur la poitrine ni sur les épaules; les manches étaient justes, et ce n'était qu'à la hauteur des hanches que la jupe, qui tenait à ce vêtement , prenait une ampleur considérable ; aucune ceinture ne cachait l'endroit de cette jonction , et une sorte de scapulaire en fourrure descendait, par devant et par derrière , sur ce singulier vêtement. Alidah avait la tête nue ; mais les cheveux, au lieu d'être relevés sur son iront, pendaient sur ses épaules, divisés en tresses mêlées de joyaux. Ils étaient d'un blond si doux, qu'il fallait toute la suave fraîcheur de cette jeune fille et la blancheur laetée de son leiftt pour qu'ils ne parussent point trop pâles. Quoique ses cheveux , ainsi que nous l'avons dit, fussent réunis en longues tresses, ceux qui partaient de la naissance du front et des tempes se trouvaient trop courts pour y être enfermés , ils voltigeaient donc, comme une auréole dorée, autour du visage d'AIidah , et lui prêtaient un aspect si léger, si vaporeux, qu'il était impossible de la voir sans en être frappé. C'était une grâce insaisissable , une ténuité de traits qui semblaient échapper à la description ; enfin , lorsqu'elle levait ses longues paupières et qu'elle répandait autour d'elle son regard bleu et limpide , on l'admirait en la contemplant, sans pouvoir dire comment elle était belle; car, à cette époque, les peintres n'avaient pas encore trouvé une forme si suave pour les anges , et les hommes n'avaient pas non plus pris le nom des anges au ciel pour le donner à une femme, si belle qu'elle fût.

Le vêtement de la jeune fille annonçait, ainsi que la blancheur de son teint et la couleur de ses cheveux, qu'elle était de ces races Scandinaves d'où les Visigoths tiraient leur origine; 1 et certes jamais visage plus doux et plus noble n'eût pu être donné aux premières divinités de ces peuples , aux

1 Ex Tiac igitnr Scauzia insula , quasi oflïcina geutiuru , aut ccrle vrlutvngina nationum, cum rege suo, nominc Brrich. Gothi, quonflain memorantur egressi : qui ut prinium e uavibus excuntes, terras, attigorc, ilico loco uomen dederunt ; nam hodic illic , ut ferlur, Gothiscanzia vocatur. »

{.romandes, p. 83 , de ReOus Getivis. )

blanches valkiries qui enlevaient du combat les guerriers morts avec courage. 1

Il n'en était pas de même de Firmin. Sa peau blanche , ses cheveux blonds , semblaient dire qu'il était de la même nation que sa jeune et belle compagne ; mais son costume le faisait reconnaître pour un Romain, tl parlait d'une voix grave et mesurée, et il semblait qu'il eût pris l'habitude de cadencer ses paroles et de régler tous ses mouvemens. Ainsi , au moment où il était arrivé au sommet de la tour où la jeune fille se trouvait avant lui , il s'était arrêté pour rajuster ses vêtemens et réparer le désordre de ses cheveux ; il s'était approché d'elle avec lenteur; son visage, d'abord soucieux, était devenu riant; mais un observateur plus habile ou moins intéressé qu'Alidah eût deviné l'inquiétude que cachait cette affectation de légèreté.

— Quel Dieu ennemi de la beauté de mon Alidah , dit-il , l'a conduite à cette heure sous un soleil si ardent , sans abri pour protéger sa jeune tête !

— Ce n'est point un Dieu ennemi , Firmin , répondit Alidah qui s'était élancée avec une joie d'enfant vers le jeune Romain, et qui réprima le cri de bonheur qu'elle avait jeté à son aspect, en remarquant l'air moqueur qu'il auectait; ce n'est pas un Dieu ennemi , reprit-elle avec froideur, c'est Tordre de mon père.

— Ton père est rude d'appliquer à une jeune fille la punition militaire décrétée par le troisième édit de l'empereur Auguste, * et de t'imposer une garde qui serait même fatigante pour un vétéran. Il faut désobéir à ton père , Alidah !

'La religion d'Odin était encore celle des Goths quand l'iphile vint prêcher et tradnire l'Écriture sainte ; car Fritigern, allié des Romains, devint le prosélyte d'UIphile, tandis que le fougueux Athanaric rejetait l'alliance de l'empire et le joug de l'Évangile. Celui-ci fit promener sur un chariot l'image de Thor et de VYoden ou Odin dans toutes les rues du camp , et on brûla dans leurs tciLtes, et avec toutes leurs familles, ceux qui refusèrent d'adorer le dieu de leurs ancêtres.

1 Les punitions militaires étaient nombreuses ; celle de monter

f ol LIVRE I.

— Hélas! tu ne m'as que trop appris à lui désobéir, repritelle avec tristesse ; qu'il retrouve au moins dans mon empressement à satisfaire ses moindres désirs, sa fille, qu'il croit innocente et que tu as rendue si coupable.

— Alidab , dit Firmin avec plus de tendresse qu'il n'en avait d'abord montrée , noire union ne sera-t-elle pas bientôt bénie par un prêtre , et peux-tu regretter une désobéissance qui fa donnée à mon amour?

— Je puis trembler de ce que j'ai fait sans le regretter, répondit Al idah.

— Eh bien! calme ces vaines craintes qui te poursuivent, car tout ce qui te semble coupable aujourd'hui, demain sera légitime ; tout ce qui est caché sera bientôt avoué.

— Qui te le fait supposer, Firmin?

— Un message assez extraordinaire que le comte Bold , ton père, m'a envoyé il y a quelques heures.

— Quel message?

— Oh ! dit Firmin en reprenant son air sombre et son expression amère , un message bien digne de ton père.

— Mon père n en peut envoyer qui ne soit digne de ton respect.

— Oui, reprit Firmin, le noble comte Bold mérite bien mon respect: en effet, quand on est pauvre et qu'on n'a qu'un trésor, il est juste de l'offrir à celui qui peut l'acheter à plus haut prix , de le présenter à celui-ci , de le laisser espérer à celui-là. Les marchands de belles esclaves et les ambitieux s'entendent merveilleusement à ce commerce.

— Firmin , que signifient ces paroles?

— Alidah, s'écria le jeune homme en la contemplant avec un regard qui semblait à la fois lui promettre l'adoration d'un amant et la protection d'un père; Alidah, pauvre enfant! ah! je le sauverai!

— Tu connais donc le danger qui nous menace? tu sais que le prince Euric

la garde cxtraordinairem«nt ( stare per totum diem ante prœtorium ) est citée par Suétone ; du reste , Végèce en donne une liste exacte.

— Oui, reprit Firmin, que ce nom rendit à la colère cachée qui semblait l'agiter; oui , je crois qu'il est question du prince Euric dans ce message.

— Et que dit-il?

— Il m'est arrivé singulièrement, reprit Firmin en froissant dans ses mains le parchemin écrit, et enlisant avec attention sur le visage d'Àlidah l'attente et la curiosité qu'il excitait à plaisir. Il m'est arrivé singulièrement. Je sortais du bain, et je prenais l'exercice salutaire de la promenade sous le porlique, écoutant mon tuteur Attale , qui s'occupait à faire chanter en chœur, à des esclaves grecs , les poésies fescéninnes faites par Claudicn en l'honneur du mariage de l'empereur Valenlinien III. 1 Elles sont véritablement dignes du sujet, et jamais on n'a peint avec plus de génie les délices de l'amour et les transports d'un époux à peine sorti de l'enfance , poursuivant une épouse d'une beauté achevée. Alidah, veux-tu que je te les'dise.

— Non, Firmin, répondit Alidah en devenant rouge et presque humiliée; non , ce que je veux que tu me dises, c'est le message de mon père.

Tu as raison , je vais te l'apprendre. J'élais donc à mé promener après le bain , lorsque les chants d'Atlale furent tout à coup suspendus par l'annonce d'un messager du comte Bold. Aussitôt je vois entrer un monstre horrible, un mous-

*Vers fescenuins ( fescennii versus). Cotait une espèce d<; vers libres et grossiers qu'on chantait à Rome dans les féles et les divertissemens, principalement dans les noces. Ce mot, scion Macrobe, est formé de fascinum , charme. Le peuple croyait que ces \crs étaient propres à écarter les maléfices.

Pour donner' un exemple de ces poésies , nous citerons quatre vers du poète Claudien , dont nous avons parlé dans le texte :

Diccs, ô quotiesi hoc mihi dulcius Quàm flavos decies vincere Sarmatas.

Tum victor madido prosilias toro Nocturni referais vaincra prœlii.

( Claud., poes. fisc. 112-120.)

SK) LIVRE L

tre comme je souhaite que tu n'en aies jamais vu, s'il est vrai, comme tu me Tas dit, que déjà notre amour ait besoin d'être place sous la protection de Lucine; car il serait affreux que le ûls de la plus blonde des Vénus , comme dit le prince Euric, eût les cheveux d'un rouge sanglant et les yeux verts et louches de ce nain difforme.

— Quoi! reprit vivement Alidah, c'était un nain , un bouffon, te bouffon du prince Euric?

— Je ne le connais pas , moi ; c'est le premier message qu'il m'apportait... à moi..., et j'ignore s'il appartient à ce barbare Visigolh, mais je ne doute point que ce, ne soit un bouffon par la manière dont il a parlé à mon tuteur. Il n'a cessé de l'appeler César, divin empereur, maître du monde, comme on le nommait autrefois, quand un caprice d'Alaric le lira des rangs les plus obscurs pour le faire empereur durant quelques mois; mais ce qui augmentait le ridicule de celte scène, c'est que le malheureux vieillard recevait avec une joie et une vanité que tu ne peux timagincr, les louanges ironiques et les respects insolens du bouffon. Quant àr moi , j'en riais de tout mon cœur, et j'aurais voulu que tu fusses présente pour t'en réjouir avec moi.

— Et qu'est-il venu te dire à toi, ce bouffon? reprit Alidah avec une impatience marquée.

— Il ne m'a point parlé, bien qu'il m'ait long-temps considéré avec une attention qui eût fini par me déplaire si je ne savais que pour ces êtres disgraciés il y a une certaine curiosité plus forte qu'eux, qui les pousse à examiner attentivement ceux que la nature a doués de quelque beauté.

— Firmin ! s'écria Alidah , au nom du ciel , qu'est venu te dire ce bouffon?

— 11 est venu me remettre cette lettre de la part du comte Bold. (!

— - Et que contient-elle? donne... ^jui ,

Au moment où Alidah allait s'en emparer, Firmin la retint

encore et ajouta, commes'il eût voulu faire éclater l'impatience

de la jeune lillc en la contrariant :

LE PREMIEK CHATEAU. 57

— Sais-tu qu'il est fort heureux que le comte Bold , ton père, ne soit pas , comme la plupart de ceux de sa race , ignorant des belles-lettres romaines et grecques, car s'il m'eût , écrit avec ces caractères bizarres que Ulphile, 1 révêque arien, a inventés pour écrire votre langue, jamais je n'aurais

pu m'y reconnaître.

— Firmin , Firmin , s'écria Alidah avec désespoir, pourquoi me traiter ainsi? Pai-je mérité , moi? ou, si hlon père t'a blessé par son message, en suis-je coupable ?0 mon Dieu! reprit-elle en levant aux deux des yeux ombragés de larmes, n'est-ce pas assez de mes fautes, et m'en punissez-vous déjà à ce point qu'il me faille douter de l'amour qui me les a fait commettre !

' — Oh! s'écria Firmin à son tour avec explosion, ne doute pas de cet amour, Alidah , sur ton âme n'en doute pas. Il faut que tu y croies , il faut que lu saches bien que c'est un amour qui peut tout perdre plutôt que l'abandonner; un amour qui, * pour toi, mon Alidah, pourrait obtenir la gloire, la puissance, la renommée; un amour qui, pour toi, mon Alidah, a pu braver l'infamie, le remords, la honte. Oh! si tu ne croyais pas que je t'aime ainsi , que deviendra is-je donc... que serais-je?... Alidah... va... va... Alidah , je l'aime.

Firmin détourna la tète pendant qu'Alidah lui disait doucement :

— Oh ! pardonne , Firmin , pardonne.

— Tiens, tiens, dit celui-ci en s'éloignant pour cacher des lar-

* a Pcr tlphilam episcopum suum arianum ( qui li lieras Cîothicos primus invenit, ctscripturas in eorum linguas divinas convertit) hujus perfidiœ culturam edocentes, omnem ubique linguse hujus nationem ad culturam hujus seclaî invitavere. »

[Jornandès , de Rébus Geticis , p. 100. )

«Tune Gulfilas eorum episcopus gothicas liltcras adinvenit, et scripturas sacras in eadem linguani convertit. »

( Isidor., Chronicon Gothor.,p. 167.)

Il est à remarquer que Jornandès et Isidore donnent tous deux un nom différent à l'inventeur des lettres gothiques : l'un s'appelle llphile et l'autre Gulfile.

mes qui roulaient dans ses yeux, le voilà, le message de ton père. Alidah le prit et se mit à le lire :

<( Que Firmin se rende aujourd'hui dans ma demeure : il pourra décider lui-même s'il est digne de la faveur qu'il m'a demandée, en la disputant à un rival sur lequel il lui sera facile de remporter. Qu'il ose enfin révéler le secret important que ses paroles m'ont fait soupçonner. Jamais plus belle occasion ne se sera offerte à lui ; car il sera en présence des plus nobles et des. plus puissans de notre nation. »

— Et qu'est ce secret? dit Alidah.

— Ma foi, j'ignore celui que ton père semble attendre de moi, reprit Firmin, qui semblait s'être armé d'une sorte de gaîté douloureuse contre la pensée intérieure qui l'obsédait ; mais je suis bien sûr qu'il en apprendra un aujourd'hui auquel il ne s'attend pas.

— L'as-tu du moins instruit de ton arrivée? dit Alidah , que le ton amer de Firmin affligeait cruellement.

— Je me suis bien donné de garde de la lui apprendre, répliqua Firmin tout à fait revenu à son expression légère et railleuse, il m'eût encore poursuivi probablement de ses éternels récits sur la gloire des Visigoths ; il m'eût raconté l'illustration delà famille des Amales et de la famille des Baltes, exclues du trône par les intrigues de la race moins noble de Théodoric I er .

— Firmin, au nom du ciel, songea notre situation! s'écria Alidah ; songe que bientôt mon père découvrira que je suis une fille criminelle devant lui sinon devant Dieu , car le prêtre qui doit bénir notre union a favorisé ma désobéissance; songe qu'il se présente une occasion de parler à mon père. Lui-même t'attend, sans doute, pour te confier quelque important secret; et tu le fuis, sous le prétexte d'échapper à un moment d'ennui. Firmin , est-ce là ce que tu m'avais promis?

Elle leva les yeux au ciel, comme si elle eût mentalement ajouté : — Est-ce là ce que j'avais espéré? i »

— Allons, calme-toi, mon Alidah, repartit Firmin d'un to n plus sérieux; puis il ajouta avec une tristesse qui s'alliait maV à l'heureuse nouvelle qu'il annonçait :

uigitizeo Dy

— Si je ne demande pas ta main à ton père, c'est qu'il recevra aujourd'hui cette demande d'une volonté à laquelle il ne pourra la refuser.

— Mais tu n'as pas pensé à ce que peut être ce rival , sur lequel il faudra que tu l'emportes.

— Crois-moi, on ne refuse rien à l'homme qui me protège, dit Firmin avec un ton d'amer désespoir.

— Ignores-tu que le prince Euric vient ici ? dit Alidah.

— Que peut t'offrir le prince Euric ? repartit Firmin avec une expression cruelle et insolente: de For, des richesses. Ton père préférera un trône.

— Ah ! jnon Dieu ! protégez-nous ! s'écria Alidah , presque désespérée par le ton singulier de Firmin.

Et comme il souriait amèrement en la regardant :

— Ta raison s'égare , reprit-elle ; oublies-tu que c'est aujourd'hui qu'il faut parlèr, que les hôtes de mon père vont arriver, et que le prince sera du nombre ?

— Tu en es sûre ? dit Firmin.

— Hélas ! mon père m'a placée sur cette tour pour lui annoncer leur venue.

— Et par quel moyen ?

— En sonnant de ce cor d'argent toutes les fois qu'il paraîtra quelqu'un à l'horizon.

— Le moyen est neuf et singulier; prête-moi ce cor, que je l'examine.

Il prit le cor et s'amusa à en tirer des sons qu'il variait avec art.

— Quelle folie, quel caprice en un pareil moment ! s'écria Alidah. Firmin, qu'as-tu, mon Firmin , mon amour ? Firmin, tu es dans un de ces jours où l'on dirait que ton âme est absente de toi-même; ah! tu n'es plus celui qui agitait devant moi de si nobles espérances de gloire que mes yeux en furent éblouis; lu n'es plus celui qui rêvait une si haute destinée. Oh ! mon Firmin, qu'es-tu devenu ?

— Alidah, je suis devenu ton amant, dit Firmin en -riant tristement, n'est-ce pas une assez belle destinée ?

Alidah se tut, honteuse et presque indignée.

Lima t.

— Voilà, ce me semble, une cavalcade qui arrive du côté de Toulouse, dit Firmin.

— Déjà ? reprit-elle.

Puis, songeant qu'il lui fallait obéir à son père, elle reprit :

— Je reconnais le vénérable Guildin et ses deux fils. Donnemoi ce cor , que je les annonce.

— Un coup de cor suffit pour chacun , dit Firmin , malgré leur suite nombreuse. Ils auront beau faire, les esclaves ne leur tiendront pas lieu d'ancêtres.

11 sonna trois fois du cor, et Alidab le regarda avec étonnement.

— Qui t'a appris cette distinction de nos rangs?

— Et quelle brute ne finirait pas par la retenir, lorsqu'elle a le bonheur de voir ton père tous les jours. Il me l'a mille fois contée. Ah ! voici d'un autre côté une basterne traînée par des bœufs ; vois tomme ils vont lentement, Alidah. Cependant ils arriveront aussitôt que les bons coursiers de Guildin ; c'est qu'ils ont pris le chemin le plus court et qu'ils sont partis à temps : si je ne me trompe , c'est Garpt.

— Qui te le fait supposer ?

— Je le reconnais au luxe de sa basterne fermée , 1 dont le vent agite les rideaux de soie et dont le soleil fait luire la pierre transparente qui ferme la portière. Nul autre que lui n'est assez riche pour étaler un pareil luxe ; pas même le

'La basterne était une espèce de Toiture dont les dames romaines se servaient autrefois. Saumaisc, sur le livre de Tertullien de Pallio , dit que la basterne avait succédé à la litière , et qu'elle en différait peu ; que la litière était portée sur les épaules des esclaves, au lieu que la basterne l'était par des bôtes, tels que des mulets ou bidets , ou des mules.

Le dedans de cette voiture s'appelait cavea, c'est à dire cage. Elle était garnie de coussins fort mous qu'on appelait lecii, les lits de la basterne. Les deux côtés étaient ornés de glaces , qui se faisaient d'une espèce de pierre transparente , comme on l'apprend de Pline, liv. xxxv, ch. 22 ; et de Sénèque, dans son ép. xc, ot dans son livre de la Providence.

Ce qu'on appelait carrucœ était un vrai carrosse ; nous en parlons dans le second volume.

prince Euric, ce redoutable rival qui fail publier son mariage avec une fille maure pour cacher son union avec une noble Visigothe. La connais-tu, Alidah?

Firmin prononça ces paroles avec une expression de haine et de mépris, dont un moment avant on l'eut pu croire incapable. Aussitôt il sonna du cor avec force et en prolongeant le son de toute son haleine.

— J'espère, reprit-il , en s' adressant à Alidah qui le regardait avec étonnemcnt, que le beau Garpt sera satisfait. Quelque longue que soit la suite de ses aïeux , il aura eu le temps de la réciter trois lois durant le son prolongé que je lui ai accordé.

Pendant que Firmin parlait ainsi, Alidah le regardait comme si elle cherchait encore à deviner l'àme de l'homme à qui elle s'était donnée; tremblante et Confiante à la fois, elle ne pouvait concilier l'affectation de ses paroles avec les élans de colère et de fierté qu'il laissait parfois échapper , et elle ne savait comment expliquer la nonchalance apparente de sa vie avec le succès qui suivait presque toujours les résolutions qu'il prenait. Un singulier prestige entourait ce jeune homme. Frivole jusqu'au ridicule, il y avait des heures où il semblait avoir épuisé la vie dans les études les plus sérieuses. Il avait toutes les affectations et les défauts de la jeunesse romaine ; défauts qui déplaisaient au comte Bold à plus d'un titre , et cependant il était le favori du vieux comte. En effet, le vieux Visigoth ne considérait comme des hommes que ceux dont le corps était rompu à la fatigue des armes; cependant il supportait toutes les plaisanteries de Firmin et souffrait ses airs impertinens et sa parure affectée. On l'entendait sans cesse se récrier contre la facilité des mœurs romaines, qui permettaient aux femmes des entretiens fréquens avec les hommes, et il semblait oublier à plaisir de surveiller par sa présence les nombreuses entrevues d'Alidah et de Firmin. On ne saurait dire si cette condescendance, ce respect même avait une cause particulière à Firmin, ou si c'était seulement un reste de cette vénération que tous les peuples avaient conservée pour ee grand nom de Rome. Dans cette révolution des nations esela-

ves contre Rome souveraine, il se passa quelque chose de ce qui arriva dans notre révolution d'il y a cinquante ans, faite par le peuple contre la royauté. Ville souveraine et royauté, abîmées toutes deux, toutes deux massacrées et dévastées, elles inspirèrent toujours à leurs vainqueurs un respect et un effroi auxquels ils n'échappaient que dans les heures de destruction. Alors l'ivresse du sang versé, le tumulte des villes . détruites, le bouleversement de tout ce qui était, étourdissaient ces barbares et leur donnait la force de tuer ; mais quand ces heures étaient passées, ils se trouvaient petits devant ces hommes qu'ils avaient vaincus, et la tente de bois qu'ils élevaient se tapissait à l'abri de quelque ruine qu'ils avaient faite.

Le comte Bold aimait-il firmin, ou éprouvait-il seulement pour lui ce sentiment général que nous avons cherché à expliquer ? c'est ce que nous découvrirons plus tard ; mais toutes ces pensées venaient à l'esprit d'Àlidah , pendant que Firmin annonçait les guerriers qui entraient successivement dans le château , quand tout à coup il s'écria :

Regarde, Alidah , c'est le cas de montrer tout mon talent à sonner de cet instrument; car voici un hôte pour lequel il faut une belle et longue fanfare.

— Quel est donc cet hôte ? reprit Alidah en regardant au loin, ce ne peut être un personnage de haut rang : un seul cavalier le suit ; ses armes ne sont resplendissantes ni d'or ni de pierreries , et le cheval qui le porte semble devoir expirer de fatigue à la porte de notre maison.

— Tu ne le connais pas, Alidah ? Comment! tu ne connais pas l'illustre rival que ton père veut m'opposer, le voluptueux et élégant Euric ?

— Quoi ! c'est lui? dit Alidah en se penchant vivement sur le bord de la tour pour l'apercevoir.

Firmin la saisit rudement, et la fit reculer avec une violence qui épouvanta Alidah.

— Ne te penche pas ainsi vers lui; car il n'a pas lçs bras assez forts pour te recevoir si tu venais à tomber , et pour l'empêcher de le briser la tête sur les pierres du chemin. Heureusement que j'ai la main assez vigoureuse pour prévenir ta

chute. Maintenant que tu lui as rendu le salut gracieux qu'il t'a adressé, il faut que j'annonce son entrée au château.

Firmin fit aussitôt retentir les airs des accens nombreux et prolongés de son cor, et Euric disparut sous la porte où le comte Bold se trouvait pour le recevoir.

— Et toi, ne vas-tu pas dans cette assemblée, Firmin? ajouta Alidah en l'implorant à la fois du geste et du regard ; mon père t'y a appelé. Firmin, il est temps.

— Pas encore , Alidah ! pas encore. Quand il sera temps que j'entre , la fanfare qui m'annoncera éclatera avec fracas parmi cette foule de guerriers terribles, et les fera se serrer les uns contre les autres comme un troupeau de bétail qui entend gronder la foudre. Encore quelques heures, Alidah , encore quelques jours, et tu verras s'il est un rival sur lequel je n'ose l'emporter, ce rival fùt-ilplus puissant que le prince Euric.

— Oh! te voilà, Firmin, tel que je t'ai connu, te voilà comme mon père m'a permis de t'ai mer.

Firmin ne répondit pas, et, s'appuyant pensivement sur le bord de la tour , il considéra le tumulte que faisaient en bas les esclaves et les serviteurs des Visigoths.

— Vois, dit-il , Alidah, vois tous ces hommes qui se pressent à qui aura la meilleure place au banquet que ton père a fait préparer en plein air. Regardé ceux que la nature a doués de la force et du courage, ils s'avancent en renversant les imprudens qui s'opposent à leur passage; il semble qu'ils vont arriver; mais voilà deux de ces fiers antagonistes qui se rencontrent ; ils se mesurent du regard , Us s'insultent , ils sont prêts à en venir aux mains. Fais attention aux faibles et aux lâches qui s'interposent pour prévenir une querelle et apaiser ces deux héros; les brutes oublient ce qu'ils convoitaient avec tant d'avidité : pendant ce temps , un misérable et hideux bouffon s'est glissé jusqu'à la table et dévore en ricanant les meilleurs morceaux. Hé bien, ce que tu vois à tes pieds parmi ce troupeau d'esclaves , doit se passer probablement de la mémo manière dans l'assemblée où sont réunis tous vos nobles Visigoths. Parmi eux il y a probablement aussi des hommes

braves et résolus qui se croient chacun le droit de commander et qui sont prêts à défendre ce droit de leur vie ; et pendant ce temps, un vil bouffon se glisse entre leurs épées et s'empare de la place qu'ils se disputent ; mais l'heure est venue où je dois empêcher le plus méprisable des deux histrions de se jouer ainsi d'hommes qui le valent mille fois.

Après avoir ainsi parlé, il dirigea ses yeux vers l'horizon du côté où s'élevait une tour isolée et y attacha long-temps ses regards. Cette tour surmontée d'une croix servait de refuge à quelques pieux anachorètes qui vivaient retirés du monde , sous la direction du moine Barthélemi. Après l'avoir longtemps considérée , Firmin reprit :

— Rien encore ! leur rêve sera plus long que je ne pensais. Je l'ai cependant bien averti. Le soleil marque déjà la septième heure , et il n'a point paru. Honte à sa pusillanimité ! Lorsqu'il pouvait surprendre ici ses ennemis au milieu de leurs complots et les anéantir, il recule devant quelques gouttes de sang. .

— Firmin, dit Alidah , en suivant la direction des regards de son amant, tes discours sont d'un. insensé ou d'un traître. Tu sais mieux que moi ce qui se passe dans ce château ; et, si j'ose te comprendre, tu as vendu à quelqu'un le secret de cette réunion.

— C'est vrai , repartit Firmin avec rage , et l'heure est venue où , pour mon châtiment , tu devais me reprocher de l'avoir fait ; insensé, qui ai préféré ta vie à mon honueur? misérable, qui me suis sali pour le garder pure ; oui, je suis. un traître , Alidah , un traître ! r

A peine avait-il achevé ces paroles que la croix qu'il obseiv vait au loin lit rapidement mouvoir ses bras immenses. 1 ■

— C'est lui , c'est lui ! s'écria vivement Firmin en portant

1 « Aliquanti, in castellorum, aut urbium turribus, appenduntiraùcô quibus, aliquando erectis , aliquando depositis, indicant^quœ gerantur. » ( Veg., lib. 3, n. 50. )

« Per signa composita, quasi quibusciam litteris , cdocet intuenlfs aspcetum,in illaque leguntur apiecs rcrum, et non scribcnclo, facit quod scriptura declaraviL » ( Cassiodore Varior. , p. 100. )

son cor à ses lèvres. — Pas encore, reprit-il tout bas, pas encore , il faut que sa présence leur arrive en même temps que le bruit de cet instrument.

Il attendit immobile, l'œil fixé sur l'horizon.

Enfin on vit paraître au loin une troupe de cavaliers, et Alidah , épouvantée de la colère que Firmin venait de lui montrer , lui dit timidement :

— Voilà de nouveaux hôtes, il est temps d'avertir. ■ -— Pas encore.

— Mais mon père m'a ordonné de ne laisser approcher, nul étranger sans qu'il en soit instruit , et s'il m'a confié ce som , c'est qu'il compte sur mon exactitude^

11 est donc bien important que cet avis lui soit donné?

— Si important, dit Alidah, que si tu tardes plus long-temps je vais l'avertir moi-même ; rends-moi ce cor.

Elle essaya de s'en emparer ; mais Firmin le retint et lui répondit en lui lançant un regard sévère :

— Pas encore, t'ai-je dit.

— Firmin, reprit Alidah, il faut donc que je descende et que je pénètre dans cette assemblée.

— Tu ne descendras pas, Alidah !

— Mon père m'a ordonné de l'avertir.

— Demeure, tu n'auras pas long-temps à attendre, demeure. Alidah se pencha vers le bord de la tour en criant :

— Mon père ! mon père !

— Cesse tes cris , reprit Firmin ; voilà notre bonheur qui s'avance. * *

Et après lui avoir jeté un coup d'oeil où une tendre pitié se . mêlait à la colère , il prit son cor et fit retentir les airs d'accens vifs et prolongés. Presqu'au même instant Théodoric arriva à l'entrée du château; et lorsque les nombreux Visigoths, rassemblés dans une salle immense, se demandaient quel nouvel hôte on leur annonçait de cette manière, la porte s'ouvrit, cl Théodoric partit suivi seulement d-eson écuyer, qui tenait à la main son arc enfermé dans un étui. 1

. 1 « Quem puérile eomputat genlarc theeatum. » ( Sidoine , liv. 1, ♦ p. ni. )

Son apparition sembla les terrifier tous, à l'exception d'Eurie qui, debout devant le siège qu'il occupait, avait été interrompu dans le discours qu'il prononçait à ce moment.

Mais pour l'intelligence de la scène qui va suivre, il est nécessaire de rapporter ici les paroles d'Euric.

Comme Firmin l'avait deviné , Eurîc s'était emparé de la première place dans l'assemblée , en dépit des prétentions de quelques rivaux, et, notamment, malgré les droits de Bold et de Garpt. Il est vrai qu'il calma leur ressentiment par des paroles flatteuses pour chacun d'eux; mais ui l'un ni l'autre n'eussent cédé si facilement s'ils avaient pu prévoir avec quelle perfide adresse Euric saurait combattre et détruire leurs droits avant qu'ils eussent essayé de les établir. Ils le laissèrent donc parler, et-voici ce qu'il dit :

— Vous savez trop les raisons qui nous ont réunis dans cette demeure pour qu'il soit nécessaire que je vous les rappelle afin d'exciter votre ressentiment; mais il n'est pas inutile que je vous montre en quel état le gouvernement de Théodoric a réduit les Visigoths, afin que nous trouvions plus aisément le moyen de relever leur gloire déchue. Sans remonter jusqu'à l'époque où nous étions les plus .puissans des peuples qui habitaient les bords du Ponl-Euxin , je veux vous exposer ce qu'ont l'ait vos rois depuis que nos divisions , dont les. Huns ont si cruellement profité, nous ont forcés de chercher une autre patrie. Alaric, cet illustre successeur de

la maison des Baltes, 1 a laissé un nom si célèbre que les enfans le connaissent presque aussitôt que celui de leur père. Alaric a conquis l'Italie et comblé les Visigoths de richesses immenses entassées dans cette ville d'or et de marbre qu'on appelle Rome. Alaric mourut trop tôt pour ses projets; mais

•Le nom de Baltes vient de Bold (hardi). Jornandès donne la généalogie de cette famille en félicitant Alaric de lui appartenir.

Du reste, il résulte du système de Jornandès que les deux principales familles des Goths étaient celle des Amales et celle des Baltes. Tant que les Gotlis restèrent un peuple uni , les Amales régnèrent ; mais lorsqu'ils se séparèrent en Ostrogoths et en Visigoths , les Ostrogoths furent gouvernés parla famille des Amales, et les Visigoths par la famille des Baltes.

Il est difficile de démêler le droit héréditaire que Jornandès semble établir en faveur des familles régnantes, du droit d'élection qu'avait gardé le peuple visigoth. Toutefois ce droit héréditaire était si puissant qu'un certain Borismond, delà famille des Amales, s'élant enfui de chez les Ostrogoths, soumis alors à la domination des Huns, et étant venu demander asile à Théodoric I er , il crut devoir cacher son nom pour ne point alarmer le roi, qui, le sachant d'une famille beaucoup plus ancienne et plus noble que la sienne, eût pu craindre de le voir préféré par le peuple. 11 résulte de ceci que la naissance n'était pas un droit direct au trône, mais un droit assuré au choix du peuple.

Du reste, si nous avons établi cette rivalité en faveur d'un Balte, c'est que probablement cette famille n'avait pas été éteinte par le massacre d'Ataulphc et de ses six enfans , puisqu'on retrouve plus tard des Baltes dans l'histoire des Visigoths , et que la famille des sèigneurs de Baux en Languedoc prétend tirer son origine de celle antique famille visigôlhe.

D'une autre part, la famille des Amales ainsi que les Ostrogoths semblaient avoir perdu tous ses droits véritables depuis qu'ils avaient combattu sous Altila contre leurs anciens frères les Visigoths.

Gibbon avait sans doute oublié ce qu'il avait écrit lui-même de la simultanéité du droit héréditaire et du droit d'élection, lorsqu'il dit qu'on viola, à propos des successeurs d'Ataulphe, le droit de succession; car il s'exprime autrement et plus régulièrement, a notre sens, quand il dit, à propos d'Alavivus et de FritJgcrn : « L'autorité qu'ils devaient à leur naissance était sanctionnée par le libre consentement de la nation. »

vous lui donnâtes an successeur qui n'en avait pas conçu de moins nobles : ce fut ton père , comte Bold , ton père Ataulphc, qui, je dois le dire à regret, oublia trop peut-être notre haine pour Tern pire romain, lorsqu'il épousa la belle Placidie, la sœur de l'empereur Honoré. Si ce fut une faute contre nos coutumes, ce n'en fut pas une contre sa gloire; et si cet hymen fut impopulaire , au moins il fut illustre. Cependant Ataulphc en subit la peine ; et si, malgré ses conquêtes dans les Gaules et dans l'Espagne , il trouva nos pères tout prêts à favoriser la vengeance du Bagaude Vcrnulph , c'est qu'ils ne voulaient pas que le sang romain se mêlât à celui de la grande famille qui les gouvernait depuis des siècles. C'est qu'Aïaulphc manqua à la destinée de notre nation lorsqu'il avoua que , ne pouvant effacer le nom romain , il voulait en relever l'éclat , 1 et qu'il quitta l'Italie, qui déjà nous appartenait presque toute entière. Voilà, comte Bold, et je le dis ici pour te justifier du reproche que l'a fait Garpt; voilà pourquoi, malgré ton courage, la fortune et ta renommée, la place que tu ambitionnes t'est à jamais interdite. Le comte Bold voulut se lever et répondre ; mais il fut • forcé de se rasseoir devant les cris des autres Yisigoths, aux-

'Rien ne peut donner une idée pins juste du caractère et du système politique d'Alaulphe que sa conversation avec un des premiers citoyens de Psarboimc , qui, dans un pèlerinage qu'il fil à la Terre-Sainte, la rapporta à saint Jérôme en présence de l'historien. Orose à qui nous l'avons empruntée. « Kncouragé par la valeur et la victoire, dit Ataulphc , j'ai conçu autrefois le projet de changer la face de l'univers , d'en effacer le nom des Romains , d'élever le royaume des Goths sur leurs ruines, et de devenir, comme Auguste, le fondateur d'un nouvel empire. Mais l'expérience m'a peu à peu convaincu qu'il faut des lois pour maintenir la constitution d'un titat , et que le caractère indocile et féroce des Goths n'est point susceptible de se soumettre a la contrainte salutaire d'un gouvernement civil. Dès ce moment , je me suis fait un autre plan de gloire et d'ambition , et j'ai aujourd'hui le désir sincère' de mériter ln reconnaissance de la postérité en employant la valeur des Goths, non pas a renverser, mais à défendre l'empire romain et à maintenir ra postérité. » ( Orose, 1U). vu, c. xlui. p, 584, 565. )

quels se mêlaient les rires de Garpt, dont Euric calma bien vile la jalouse satisfaction en reprenant :

— C'est un malheur dont je te plains; mais ce malheur n'est pas honteux comme celui de l'homme qui a osé te disputer la première place parmi nous, quoique cet honune soit ainsi que toi innocent de la proscription qui leirappe. Garpt ce n'est pas seulement ta famille qui est devenue indigne de reprendre un rang parmi nous, c'est ta nation toute entière.. Le jour où les Ostrogoths se sont mis à la solde des Huns, de ces féroces barbares qui nous ont chassés de notre pays , nos frères se sont à jamais séparés de nous. Toutefois^ vous dis trop de choses inutiles, sans doute, et je reviens à nos projet. Après la mort d'Ataulphe assassiné, vous avez élu Sigeric; mais les Visigoths n'aiment pas plus les lâches tyrans qu'ils n'aiment les lâches romains. Tu dois te rappeler, comte Bold t comment Sigeric fit marcher ta mère Placidic à pied devant son cheval. 1 Tu n'étais déjà plus un enfant, et j'ai souvent entendu dire que tu pleurais pendant # que cette noble femme traînait dans la fange la pourpre romaine dont elle était revêtue. Tu pleurais: c'est d'un bon fils ; mais tu aurais pu te retourner et frapper le tyran. .

— J'étais sans armes, s'écria Bold, enchaîné, et...

— Et d'ailleurs, continua Euric, ce supplice ne dura que sept jours , tant que dura le règne de Sigeric ; et les nobles Visigoths, prenant pitié de la mère et de son fils, t'en délivrèrent bientôt. Ce fut toi , vénérable Sunieric , toi , brave Gundiac , ce fut ton aïeul , jeune et déjà illustre Rechila, vous tous ou

* Sigeric, frère de Sarus, s'empara du trône d'Ataulphe et de son diadème. Il commença son règne par le meurtre inhumain de six enfans que sou prédécesseur avait eus d'un premier mariage, et qu'il arracha sans pitié des mains d'un vénérable évêque. L'infortunée Plaçidie, au lieu de la respectueuse compassion qu'elle avait droit d'attendre, essuie des traitemens barbares et ignominieux, I.a lilJe de l'empereur Théodoric, confondue dans une foule de vils captifs, fut forcée de faire à pied un trajet de plus de douze milles, devant le cheval d'un barbare assassin de son mari qu'elle avait toujours tendrement aimé. [Gibbon. )

vos nobles pères qui avez payé la nation de ce misérable , et placé Wallia sur le trône.

Le comte Bold frémissait de colère; et l'on eût trouvé qu'Euric poussait bien loin l'audace de lui rappeler des souvenirs si cruels, d'une manière si outrageante, si l'appel qu'il adressa à la vanité des autres nobles Visigoths n'eût excité parmi eux un mouvement d'orgueil qui leur fit oublier l'insulte que subissait le vieux Bold. Avant que cette émotion fût calmée, Euric reprit rapidement :

— C'est a W allia que vous devez ce royaume; c'est lui qui vous a donné pour capitale Toulouse, la Home de la Garonne ; 1 et sans doute il avait fait assez pour que le sceptre restât dans sa maison , s'il avait laissé un fils , ou si sa fille n'avait épousé le fameux Kicimcr, ce Franc-Suève, aujourd'hui ie maître de l'empire sous son misérable empereur. Mais toute alliance étrangère vous est insupportable, et c'est alors que vous avez élu mon père, l'illustre et vaillant Théodoric; celui qui , défendant Toulouse contre les armées romaines unies aux Alains et aux Francs , resta debout quand les murs étaient tombés, et qui, sollicité par les Huns d'abandonner cette ville , répondit fièrement en frappant le sol de son épée : « Cette terre est à moi, et je la garderai comme royaume ou comme tombe. * » Il n'y a pas assez long-temps, compagnons, que cette vie illustre s'est éteinte pour que je vous rappelle ce courage infatigable et cette prudence infaillible qui a rendu le peuple visigoth si puissant. Vous savez comment et lorsque mon père s'apprêtait à venger, sur l'infâme Genseric, l'abominable supplice inlligé à ma sœur; vous savez comment il lui fallut aller combattre l'ennemi que son bourreau lui suscita. 3 Cet ennemi a été vaincu , et si l'on pense à

1 Ce nom de Rome de la Garonne se trouve dans une messe propre de saint Saturnin , publiée par le père Thomas , et ensuite par le pèreMabillon.

* «Hanc ego vcl victor regno, vel morte tenebo victtis humum. »

* « Sed postca, ut erat ille et in sua pignora truculentus, obsuspiciouem tantuminodo veueni ab ea parati, eain, putatis naribus.

LES DBUX FRÈRES. 71

ce qu'il était; si Ton compte les nuée? de guerriers qui s'amoncelaient contre la Gaule; si l'on se retrace cette race dévorante qui desséchait les nations sur son passage; si Ton en croit les souvenirs demeurés dans les chants de ces peuples qui ont poussé leur domination jusque dans des royaumes dont la vaste ambition romaine n'a pu apprendre que le nom ; si l'on ose se figurer cette multitude venue des déserts de la Tartarie et grossie de tous les peuples qu'elle poussait devant elle ou traînait à sa suite; si l'on songe enfin que cet ennemi s'appelait Attila , il faudra reconnaître que c'était un grand courage que celui qui ne balança pas à le combattre , lorsqu'il pouvait , comme les tiens, noble Garpt, accepter sa protection et devenir son favori. Mais Théodoric ne craignit pas les chances d'une bataille, et Attila fut vaincu. Il le fut par le courage de mon père, qui osa aller à sa rencontre ; par la valeur de mon frère Thorismond, qui exécuta près du corps de mon père mort, ce qu'avait médité mon père vivant; car mon père fut tué à la première rencontre de ce long carnage, et il le fut par un des tiens, noble Garpt, par les Oslrogoths, devenus, grâce à leur lâcheté, les soldats d'Attila et les ennemis de leurs anciens frères.

Euric essuya quelques larmes, voulant laisser à cette accusation contre Garpt le temps de faire l'effet qu'il en attendait, puis il reprit :

— Mon oère fut donc tué dans cette terrible bataille où les morts se comptèrent par cent mille, et où cependant le grand Théodoric ne compta que comme un homme mort, tant son fils avait hérité de tout ce qu'il avait de noble, de grand, d'indomptable. Ah! s'il vivait , ce noble frère , ce vaillant Thorismond, nous ne serions pas ici ; noift ne demanderions pas ce qu'est devenue la gloire des Visigoths ; car c'est le seul compte que je veuille demander à son meurtrier. Non , non , je ne

spolians deeorc naturali, patri suo ad Gallias remiserat, ut turpe fonns niiseranda semper offerret , et crudelilas , quû etiain moverenturexterni, vindictam patris efllcacius impetraret. » {Jornan* Ms, de rébus Geticis,p.M./

72 LIVRE t.

veux pas vous retracer cette nuit horrible où Thorismond, surpris, fut assassiné par son frère, par le mien, par notre roi ; je ne veux pas mettre ma douleur à la place de vos griefs, mais je dois vous dire ce que nous sommes devenus. Nous sommes devenus les soldats mercenaires des Romains. Vous vous souvenez, n'est-ce pas, de ce moment où le tyran Maxime força Eudoxie, la veuve de Valentinien 111, à l'épouser? vous vous souvenez de l'avenir qui s'ouvrait alors devant nous? La malheureuse Eudoxie venait d'appeler à son secours le féroce Genséric, qui ne s était flatté d'échapper à notre vengeance qu'en se réfugiant sur les rives de l'Afrique. Rome était dans la confusion, et Maxime éperdu nous demandait à genoux de le protéger. Ce fut Avitus, le grand maître de la milice , qu'il nous envoya; Avitus , ce guerrier aux paroles flatteuses, qui se vantait d'avoir dompté plus de barbares avec sa langue que Stilicon, son prédécesseur, avec sa pesante épée. Il vint, et pendant qu'il cheminait vers Toutouse , Rome égorgeait Maxime , et Genséric égorgeait Rome. 1 Ah ! c'était alors un beau moment pour les Visigoths. C'était Rome à conquérir, Rome à conquérir sur le barbare Vandale qui avait fait mutiler la fille que le grand Théodoric lui avait donnée pour bru. Le roi Théodoric a-t-il songé à votre gloire? le fils a-t-il vengé la douleur du père? le frère a-t-il puni le bourreau de sa Sœur? Non, non , vous le savez aussi bien que moi. Vous étiez tous présens à cette audience où Avitus entra en suppliant, et dans laquelle Théodoric le releva empereur d'Occident. Je ne vous redirai pas l'étrange discours de votre roi , je ne vous le montrerai pas remerciant Avitus, son ancien ami, de lui avoir appris les

* Quand on sut l'approché des Vandales , le peuple irrité égorgea Maxime. Genséric le vengea en livrant la ville au pillage durant quatorze jours et quatorze nuits. Ce sac de Rome fut le plus épouvantable, et n'eut d'égal que celui des Espagnols, lorsque le connétable de Bourbon leur livra la ville de Dieu.

Il existe un ouvrage assez curieux , ayant pour titre de Saceo rfi Borna, où il est prouvé que jamais la Rome impériale n'a eu à souffrir autant des barbares, que la Rome papale n'a eu à souffrir des soldats catholiques qui s'en emparèrent.

mœurs romaines, de lui avoir enseigné les vers de Virgile, et de lui avoir fait oublier la barbarie de nos usages. 1 Je ne sais jusqu'à quel point il a répudié son nom et le vôtre, car je quittai cette assemblée lorsque j'en prévis la honteuse issue. Je n'ai pas non plus assisté à cette cérémonie où Théodoric et notre plus jeune frère, l'innocent Frédéric, élevèrent Avitus sur un trône de gazon , lui firent un diadème d'un collier de . soldat, et lui assurèrent la soumission et le respect désVisigoths. Votre roi seul osa jurer. obéissance à un Romain, et certes il a bien tenu sa parole , nobles compagnons ! car les Suèves d'Espagne ayant déplu à notre empereur Avitus, nous avons été vaincre pour Avitus les Suèves d'Espagne. Vous dirai-je les. victoires de Tbéodoric? en quoi vous seraient-elles

douces à entendre raconter, puisqu'elles n'ont servi qu'à nos

éternels ennemis. Toutefois, lorsque le Franc Suève Ricimer eut déposé l'empereur Théodoric pour y mettre son empereur à lui, quand Majorien fut revôlu de la pourpre, alors notre roi songea à la puissance des Visigoths, et vous savez comment alors il la défendit. Ce n'est point Rome qu'il voulut conquérir, c'est la misérable cité d'Arles, et la misérable cité d'Arles lui résista, et les deux légions du comte Gilles battirent et dispersèrent l'armée toujours victorieuse des Visigoths : voilà où il nous a réduits. L'Espagne nous échappe , et les Alains nous y remplacent. Le fier Majorien gouverne l'empire et se prépare à nous reprendre cette terre que nous ont assurée la victoire et les traités , tandis que nous restons immobiles au milieu de ces flots de peuples qui se ruent autotfr de nous et nous enlèvent chaque jour une part de notre territoire. La Narbonnaise première est à notre porte; et sa riche capitale, qu'une marche de deux jours sépare à peine de la nôtre, sert de refuge à tous nos ennemis, sous la

» « Mihl romula dudum

Per te jura placent ; parvumque ediscere jussit Ad tua verba, docili quo prisca Maronis , " Carminé molliret scythicos mihi pagina mores. »

( Sidoine. )

protection du courage vieilli île quelques légionnaires fidèles à Majorien et de l'obéissance de notre roi. Voulez-vous que cet état dure plus long-temps?

— Non, non, s'écria-t-ôn de tous côtés, non, il est temps que la gloire des Yisigoihs se relève.

— Eli bien! reprit Euric, voici la marche qu'il nous faut suivre

C'est a ce moment que Théodoric entra dans rassemblée qui demeura immobile et stupéfaite à son aspect. Euric lui seul leva sur son frère un regard où il n'y avait qu'une surprise légère comme celle que cause dans un banquet l'arrivée d'un hôte qu'on n'attendait pas. Théodoric, de son côté, ne portait point sur son front la colère d'un monarque qui surprend des sujets révollés. Il parcourut toute rassemblée d'un regard rapide, calme et presque bienveillant, et se hâtant de prendre la parole avant que personne eût le temps de rélléchir et de chercher un motif à cette réunion , il dit en souriant :

— En vérité , mes compagnons , vous vous montrez peu jaloux de plaire à votre souverain. Vous êtes , je le sais, de fidèles sujets , des soldats sur qui je puis compter h toute heure et en tout lieu ; mais une fois que vous avez rempli vos devoirs rigoureux envers votre roi, vous vous croyez quittes de tout autre témoignage d'affection, et dès qu'il se présente une occasion de plaisirs, vous vous enfermez à l'écart pour la saisir sans lui, comme s'il ne vous appelait pas à toutes ses fêtes. Plus qu'aucun de vous, vous le savez , je suis amoureux de la chasse ; et lorsque vous en préparez une, qu'on m'a dit devoir être magnifique , je n'y suis point invité ! M'en troûvezvous indigne, ou quelqu'un de vous pensc-t-il que je manque d'adresse à manier Tare ? On prétend cependant que celui-ci n'a jamais manqué son but.

Et il prit de la main de son écuyer l'arc qu'il avait tiré de son étui ; puis , jouant avec la corde détendue, il ajouta :

— 11 a percé plus d'une bêle fauve à l'épaisse fourrure , et je crois que la flèche qu'il peut lancer ne s'emousserait pas même sur une cuirasse.

Ces paroles surprirent d'autant plus ceux qui les enten-

daienl, qu'ils ne savaient si Théodoric parlait de bonne foi ou s'il faisait précéder la punition du crime par la raillerie contre les criminels. Mais au moment où chacun se regardait comme pour se consulter, Euric s'écria d'un air de gaîté qui contrastait avec la sombre expression du discours qu'il venait de tenir :

— Béni soit Dieu, mon frère , qui vous fait arriver si à propos , s'il vous convient d'être de la chasse que nous avons préparée, car j'en étais au moment de dire à nos compagnons la . manière de la mener à bonne On.

— Continuez, mon frère, continuez , reprit le roi , en s'asseyant sur une escabelle près de la porte.

Et comme chacun se levait pour lui faire place, il ajouta encore :

— Ne vous dérangez pas, que chacun reste où il est; je suis parfaitement bien sur cette escabelle , quoiqu'à vrai dire je ressemble à un accusé devant ses juges: et peut-être cette position me convient-elle en effet, à moi qu'on a jugé si peu digne de prendre rang parmi tant de hardis chasseurs?

Ces paroles furent prononcées avec un air de courtoisie si railleuse, que Ton commença à comprendre que Théodoric préparait quelque terrible éclat contre les coupables qui étaient devant lui. Une silencieuse terreur, augmentée par le bruit des chevaux et des armes qu'on entendit retentir au dehors, s'empara de toute l'assemblée, qui se rassit sans proférer une parole. Mais Euric, aussi intrépide, aussi calme , que s'il eût vraiment présidé aux préparatifs d'une fête , reprit avec assurance :

— C'est qu'il ne s'agit pas ici d'une chasse ordinaire. Ce n'est pas un cerf dont on peut prévoir d'avance toutes les ruses, un sanglier dont on connaît la brutale résistance quand il est poussé à bout , que nous voulons chasser ; c'est un loup cervier , un loup qui fuit lâchement comme le renard, «1 qui, lorsqu'il a entraîné le chasseur imprudent à sa poursuite se retourne et le déchire traîtreusement.

— Je comprends, dit Théodoric , qu'il faut un adroit chasseur pour surprendre un tel animal, et je me sens plus dési-

rcux que toi-même d'entreprendre cette terrible chasse.

Et, en parlant ainsi, il attachait la corde de son arc et la tendait avec un air d'indifférence qui ne trompa personne. Chacun se tint prêt à se lever de son siège, et plus d'une main chercha furtivement la garde de son épée.

— Mais , reprit Euric , dans ces sortes de chasses, il arrive le plus souvent des hasards heureux. La soif du sang qui anime cette bête féroce l'enivre, régare et la précipite quelquefois téle baissée dans le cercle des chasseurs qui la poursuivent.

Un frisson d'attente parcourut rassemblée, et Théodoric , se levant, dit en regardant son frère en face :

— Et dans ce cas que faut-il faire ?

— Dans ce cas, dit Euric, en tirant son épée d'un air farouche, il faut que les chasseurs n'attendent pas les fatales morsures de la bête fauve, car les plus légères donnent la mort ; il faut qu'ils s'arment de cette manière de leurs pieux ou de leurs épées , et il faut qu'ils se précipitent tous ensemble sur leur terrible ennemi : il faut...

— Vous vous trompez, mon frère, s'écria Théodoric d'une voix tonnante , Tare est plus sûr, et voici la façon que je préfère.

Et de son côté il arma son arc et en dirigea la flèche contre Euric , qui, prêt à s'élancer sur le roi , tressaillit et resta immobile à sa place; son front se couvrit un moment d'une pâleur mortelle, et tous les yeux attachés sur les deux frères attendirent la lutte qui allait s'engager.

— Je crois, continua Théodoric, l'œil et la flèche dirigés vers le prince, je crois que la bête fauve ainsi attaquée périrait plus sûrement ; et s'il vous convient de commencer la chasse, je vous promets de tirer le premier trait.

En moins de temps qu'il n'en fallut au roi pour dire ces paroles, Euric reprit sa tranquillité et remit son épée au fourreau ; puis, du même ton dégagé, il répondit insolemment :

— Je crois qu'aucune bête fauve ne périra aujourd'hui ni par l'épée ni par la flèche.

Théodoric se tut un moment et répliqua avec l'ironie qu'il avait employée d'abord :

J'y consens, et j'espère que, par condescendance pour moi, vos braves amis, qui sont aussi les miens , voudront bien remettre à un temps plus éloigné celte chasse si dangereuse. J'espère aussi qu'ils me prêteront un moment d'attention : nous avons à parler d'affaires graves, et nous les traiterons avec quelques amis qui m'ont accompagné, et envers lesquels vous n'aviez pas , à vrai dire , été plus courtois qu'envers . moi.

Et, sans attendre de réponse, il ouvrit lui-même la porte de la salle et oria :

— Entrez, entrez, il y a toujours place pour les amis du roi Théodoric dans les assemblées que préside son frère.

Aussitôt une nouvelle troupe de nobles Visigotbs, au nombre de vingt à peu près, entrèrent dans la salle et prirent place de côte et d'autre en saluant leurs compagnons, comme si vérilablement ils eussent été amenés à une partie de piaisir.

Parmi ces nouveaux venus , on remarquait Gandoin , Léon, le jeune Frédéric, dernier frère de Théodoric, enfant alors à peine Agé de dix-huit ans, et Firmin, qui se rangea avec lui derrière le siège du roi.

Pendant le tumulte de cette entrée , Euric avait quitté sa place et cherchait à sortir de la salle ; mais le roi l'ayant aperçu lui dit :

— Pourquoi mon frère abandonne-t-il un siège qu'il a occupé avec tant de succès ? Je désire qu'il le conserve longtemps avec le même honneur et je l'engage a le reprendre.

Euric, un moment troublé, jeta à son frère un léger sourire de remercîment, et reprit sa place avec l'air d'insouciance, dont une profonde dissimulation lui avait donné l'habitude. Quant à Théodoric , il demeura un moment silencieux, appuyé sur son grand arc : la tête ainsi penchée, ses longs cheveux flottans lui retombaient sur les côtés du visage et l'enveloppaient comme un voile , tandis que ses yeux fermés laissaient descendre ses longs cils jusque sur ses joues : 1 sin-

1 « Si vero cilia flectautur, ad raalas médias palpcbiarum uiargo, prope pervenit. » ( Apoll., op. il , 1. 1. )

78 LIVHE I.

gulière beauté des Visigolhs, qui était plus remarquable chez îhéodoric que chez tout autre. Lorsque le calme se fut rétabli dans rassemblée, Théodoric releva sa tête, et il fut facile de voir qu'il s'était laissé gagner par une préoccupation grave et profonde; son maintien montrait cependant plus d'affliction que de colère de la scène qui venait de se passer. Mais, presque aussitôt et par un mouvement rapide, il rejeta en arrière ses longs cheveux et sembla secouer à la fois la tristesse de son front et de son cœur, puis, reprenant cette sérénité apparente, attribut de toutes les Ames fortes, il s'adressa à rassemblée.

— Compagnons, dit-il, vous avez assez long-temps combattu et chacun de vous a remporté assez de victoires pour que vous ignoriez ce qu'il faut, je ne dirai pas de courag<\ mais de sang-froid , de constance cl d'attention pour surveiller toutes les attaques elles repousser, pour ne point se laisser surprendre d'un coté tandis qu'on combat de l'autre , et pour être à la fois présent de son esprit, sinon de son corps, au centre et aux ailes de son armée. C'est une rude tâche que vous avez souvent accomplie et dont vous avez tiré votre gloire; mais il en est une plus rude encore et qui n'est réservée qu'à celui que vous avez jugé digne de vous commander. Celle-ci ne se resserre pas à un champ de quelques milles et à une armée si nombreuse qu'elle soit; celle-ci s'étend d'un bouta l'autre de l'univers et embrasse toutes les nations. Aujourd'hui, plus que jamais , elle est devenue pesante et difficile, car c'est l'heure de la grande bataille des peuples. Ce ne sont plus des corps d'armée qu'il faut rallier ou secourir, ce sont des royaumes qui tombent et qu'il faut relever; ce n'est plus une attaque de quelque milliers de soldats qui se découvrent à l'improviste et à laquelle il faut pourvoir ; ce sont les projets ambitieux d'une race entière d'ennemis qui se dévoilent tout à coup et qu'il faut arrêter. Lorsque j'ai laissé renverser, par le Franc Ricimer, notre allié Avitus, ce n'est pas que je ne me sentisse la force de maintenir ce que j'avais établi ; mais Ricimer m'avait rassuré sur ses projets par le choix même qu'il avait fait : non que je crusse à la modéra-

tion du barbare, mais je connaissais les nobles vertus de Majorien, je savais que la foi jurée par lui était une foi sacrée, je savais qu'il ne demandait à l'empire que ce qu'il en avait reçu, un partage égal dans cette partie des Gaules où noti3 avons assis notre demeure. J'étais tranquille , et je prévoyais déjà le jour où la Gallice, ravie aux Alains, allait accroître notre royaume ; mais comme, dans une bataille, chaque heure apporte son événement, de même, dans cette immense lutte des peuples les uns contre les autres , chaque jour apporte sa catastrophe. Majorien n'est plus empereur, celui qui l'avait mis à la tête de l'empire l'en a chassé. Je n'ai pas besoin de vous dire que Majorien est mort; vous n'ignorez pas que si les degrés par lesquels on monte au trône partent de la renom- » mée ou de la vertu, ceux par où l'on en descend mènent tous au cercueil.

— Nous savons cela , mon frère, dit Euric d'une voix caustique, et ce malheur n'est point particulier aux empereurs romains.

Théodoric pâlit à son tour devant cette allusion audacieuse à la mort de Thorismond ; quelque chose de la noire mélancolie qui s'était emparée de lui le reprit, et il sembla ne pas avoir la force de continuer ; mais ce nuage s'effaça comme celui qui l'avait précédé , et il répondit d'une voix émue :

— Vous avez raison , ce malheur n'est particulier à aucun peuple et 11 ne le sera peut-être à aucun roi ; mais c'est là une chose que l'avenir décidera, mon frère, et^-si rapproché qu'il puisse être de moi , tant que je vivrai , je dois tout ce que j'ai de vie à la défense et à la gloire des Visigoths.

Cette modeste et triste réponse à l'accusation de son frère toucha les hommes durs et sans pitié qui l'entendirent, et plusieurs voix s'écrièrent :

— Continuez, roi , continuez , le danger est grand et votre main seule peut vous en tirer.

Théodoric reprit aussitôt :

— Majorien n'est plus, et un homme, inconnu même à l'armée qui a renversé Majorien , a été choisi par Ricimcr qui s'est fait déclarer patricc. Cet homme s'appelle Sévère, et

bien que Ricimer lui ait laissé le nom d'empereur et n'ait pris que celui de père de l'empire, 1 c'est le patrice qui commande et l'empereur qui obéit. Tant que Majorien a vécu , on pouvait s'abuser sur l'ambition du Franc qui marchait à son ombre; mais elle perce trop ouvertement aujourd'hui, elles plus aveugles peuvent la reconnaître à travers ce fantôme d'empe- * reur. Celte ambition embrasse le monde en espérance, et nous compte d'avance parmi les vaincus; les paroles orgueilleuses , de Ricimer ne l'ont laissé ignorer à personne. Il est vrai que le comte Agrippîn et le comte Gilles , qui occupent encore la . .* Gaule depuis le Rhône jusqu'à Narbonne, ont jusqu'à présent refusé de reconnaître ce nouveau chef; mais nous avons l'expérience de la fidélité romaine et de sa fermeté. Une trahison ou un revers peut livrer demain Narbonne à Ricimer , et les Francs sont à nos portes. Lorsque Majorien n'existe plus, les traités qu'il a signés n'existent plus , et cette province que

I Ce fut, à ce que dit Zozime , le grand Constantin qui érigea une nouvelle dignité de Patrice, 11 attribua cette qualité à ses conseillers et les nommait Patrices , non parce qu'ils étaient descendus des anciens pères du sénat, mais parce qu'ils étaient comme les pères de la république ou du prince. Cette dignité de Patrice devint la première fie l'empire ; Justinien l'appelle summam dignitatem. Les Patrices, en effet, précédaient les coiïsuls et prenaient séance au dessus d'eux au sénat. Cette nouvelle dignité de Patrice ne s'accordait qu'à ceux qui avaient exercé les premières charges de l'empire, ou qui avaient été consuls. Pendant les troubles et la décadence de l'empire romain , ceux qui occupèrent l'Italie , n'osant prendre le titre d'empereurs , s'appelaient Patrices de Rome : cela fut très ordinaire jusqu'à Auguslule et à la prise dé Rome par Odoacre, roi des Hérules. Il y a eu aussi des Patrices dans les Gaules, et principalement en Bourgogne et en Languedoc. Les empereurs de Constantinoplc donnaient à leurs Patrices le gouvernement des provinces éloignées. Quand les Français passèrent dans les Gaules, ils /trouvèrent la dignité patricienne établie , et ils la conservèrent pendant quelque temps. Aêtius, qui combattit Attila, est appelé Patrice des Gaules. |

II y a eu sous les empereurs plusieurs sortes de Patrices : les uns qu'on nommait les pères de l'empereur et les tuteurs de l'empire. C'est do cette espèce qu'était le Patrice Ricimer.

j'avais juré de respecter, je jure maintenant de la conquérir. Pour notre nation , elle sera un accroissement nécessaire de territoire, pour chacun de vous une source de richesses dont quelques uns n'ont pas reçu un suffisant partage. Mais pour arriver à ce but, compagnons, ce n'est pas aux préparatifs d'une chasse quelle qu'elle soit, qu'il faut appliquer votre courage ; et je pourrais maintenant vous faire de justes reproches d'oublier, dans des occupations frivoles, le soin de la grandeur de la nation dont vous êtes les premiers.

En ce moment, la voix de Théodoric prit un accent de sévérité qui prouva à tous qu'il connaissait leurs projets, et il continué :

— Vous abandonnerez donc cette fête préparée avec tant de mystère et où je n'avais pas été appelé , pour les nobles combats livrés au grand jour et auxquels je vous appelle.

— Roi , nous sommes prêts à vous suivre , s'écria-t-on de toutes parts.

Puis Théodoric reprit avec le regard bienveillant et le sourire railleur qu'il avait affecté d'abord :

— D'ailleurs j'ai quelques torts à réparer envers plusieurs d'entre vous. Envers toi d'abord , comte Bold. Qu'est-ce donc que celle demeure que tu occupes ? c'est une honte qu'un noble guerrier comme toi soit perdu dans ces murs humides et tristes. Je veux te donner une habilalion digne de ton grand nom. Narbonne et ses campagnes t'en offriront à loisir qui n'auront pas l'air d'une citadelle. Il semble que tu aies peur, comte Bold ; je n'ai pourtant pas habitué mes sujets à craindre les attaques d'aucun ennemi, quand ma sollicitude les défend; et, jusqu'à ce que la province où lu dois trouver ta récompense soit en notre pouvoir, je t'invite à habiter Toulouse, et je t'offre un asile dans un de mes palais.

— Roi, dit le comte Bold , celui-ci me convient, tout sauvage qu'il est.

— Mais il ne me convient pas à moi , reprit sévèrement Théodoric , et je ne veux pas , quand j'aurai besoin de ton appui , être obligé de t'envoyer chercher dans une retraite inaccessible.

Le comte Bold courba la tête, et Théodoric reprit avec un accent encore plus amer, en s adressant à Garpt :

— Quant à toi, Garpt, que pourrais-je te donner? tu es noble, tu es jeune, tu es riche, tu es beau. Tu possèdes tant d'avantages que la puissance d'aucun roi ne semble pouvoir y rien ajouter ; cependant j'ai fait un effort en ta faveur, et ne sachant que t'offrir des trésors de ce monde, ne connaissant rien dont le sort ne t'ait déjà comblé, j'ai cherché ailleurs quelque chose qui te manquât.

— Qu'est-ce donc ? dit Garpt en[se relevant avec Une superbe insolence.

— C'est une vertu.

— Roi, c'est un outrage , même sorti de ta bouche.

— Calme-toi , Garpt, c'est une seule venu qui te manque parmi celles que tu possèdes, reprit Théodoric en riant, et celle vertu c'est l'économie.

— L'économie ! répliqua Garpt du même ton ; quand le monarque en a tant, il en reste bien peu pour ses sujets.

— Et c'est pour cela que je désire te donner un peu de celle vertu qui est le plus riche trésor de mon peuple...

— Et comment m'investirez-vous de cetle royale faveur ?

— En te priant de licencier aujourd'hui cette troupe de serviteurs maures cl alains qui te suivent partout : c'est une foule armée qui doit te coûter bien cher, et dont je me charge désormais.

— Roi, vous ne ferez pas ce que vous dites, s'écria Garpt violemment.

— Noble Garpt, répondit Théodoric avec colère, ce que j'ai dit est fait.

— 11 fallut que Garpt, poursuivi par les regards railleurs de ses compagnons , courbât la tête comme le comte Bold.

Pendant ce temps , Euric , penché négligemment sur son siège, écoutait en clignant des yeux, ces avertissemens sévères donnés si généreusement par Théodoric à ceux qui voulaient le perdre. Tout le monde se taisait, et le roi semblait embarrassé de conclure cette longue conférence par un dernier acte de sa volonté , lorsque Euric, qui l'observait d'un

air d'insolente bravade, lui dit en se rejetant au fond de son siège : *

— Et moi , mon frère , n'obtiendrai-je rien dans cette royale distribution de vos faveurs ?

— Vous ! s'écria Théodoric, dont le visage se colora d'une rougeur causée par l'indignation.

— Moi, reprit Euric en se levant.

L'orage semblait prêt à éclater ; mais il entrait sans doute dans les sentimens ou dans les calculs de Théodoric de paraître tout pardonner, car il répondit avec froideur, quoique avec amertume :

— En vérité , jé serais plus embarrassé encore envers vous, mon frère , qu'envers le noble Garpt; car si, d'une part, tous les désirs de celui-ci sont satisfaits , je sais que, de l'autre, les vôtres sont insatiables. Et comme je craindrais de ne pas y répondre suffisamment, je vous laisse le choix de votre récompense.

— Il sera tel , j'espère , dit Euric, qu'il satisfera vos désirs comme les miens.

— J'y compte.

— Ce sera le choix d'un homme à qui le sort réserve le bonheur à défaut de gloire, le repos à défaut de pouvoir, et ce choix sera celui d'une épouse.

— Et en quoi pourrais-je m'opposer ace choix, et comment appelez-vous récompense une liberté que personne ne peut vous disputer ?

— Mon frère , lorsque je désire m'allier à une famille dont les droits incontestables à une succession qu'un autre a recueillie sont méconnus par vous et par la nation , je dois craindre qu'on ne mette entrave au droit que j'ai de m'unir à elle.

— Tout droit bien soutenu triomphe toujours parmi nous, mon frère , répondit Théodoric ; et si , ajouta-t-il en regardant le comte Bold , si le noble Visigoth dont vous parlez veut faire valoir les siens, nous sommes prêts à les discuter.

— Il n'est pas temps encore , dit Euric avec audace.

— Ou peut-être n'est-il plus temps ! s'écria Théodoric à qui la colère revenait sans cesse au cœur comme un ressort

mal comprimé sur lequel il lui fallait poser toujours la main.

Mais, comme si une pensée oubliée était venue tout à coup dissiper cet orage, Thédoric reprit encore une fois son calme; puis ayant jeté un regard furtif sur Firmin , qui était derrière lui, il ajouta :

— Eh bien ! mon frère, si ce temps revient, vous pourrez faire valoir ces droits , car je vous jure que j'approuverai votre choix , quel qu'il soit.

— En ce cas , mes bons compagnons, s'écria Euric , je vous invite tous à la cérémonie de mon mariage avec la belle Ali— dah, la noble fille du comte Bold.

— Lui avez-vous déjà remis votre anneau de fiançailles , prince Euric ? demanda le roi.

— Je vais le faire à l'instant.

Aussitôt il sortit de la salle en passant fièrement devant son frère , qui se pencha vers Firmin en lui disant :

— Va remettre cet anneau à Mascezel , et qu'il le porte à sa sœur.

Et Théodoric donna à Firmin l'anneau d'Euric, qu'il avait reçu de Karaal ; mais le jeune homme, avant d'obéir à l'ordre du roi, lui dit tout bas :

— Et ta promesse , quand la tiendras-tu ?

— A Toulouse, dit Théodoric. Attends avec patience , et tu seras récompensé avec générosité ; mais, jusqu'au jour que je t'ai fixé, ne parais point dans notre ville, ne cherche pas à voir Alidah , il y va de sa vie et de la tienne.

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