RUE SAINT-HONORÉ
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'ans l'espace de quelques lieues qui s'é- ■ tend de Dreux à Chartres ont brillé, ,au commencement du XVI P siècle, en plein soleil de Beauce, trois poètes vraiment dignes de ce nom. Deux d'entre eux sont arrivés jusqu'à nous avec les honneurs dus à leur génie; ce sont : le père de la satire, Régnier, né à Chartres, et le père de la tragédie, Rotrou, natif de Dreux. Entre ces deux villes, à moitié chemin de l'une et de l'autre, naquit le troisième, Jacques Dulorens, le poète satirique de Châteauneuf en Thimerais. Ami de Régnier et de Rotrou , il ne les a pas suivis
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sur le chemin de la postérité. Il était périlleux d'écrire des satires en même temps que Régnier, et la réputation de Dulorens s'est éclipsée devant la gloire de son illustre contemporain. Plus tard , Boileau, qui s'était fait le grand justicier de la littérature du passé, mais qui n'a pas toujours mis dans ses arrêts l'impartialité que commandait le droit qu'il s'était arrogé, Boileau n'a pas jugé à propos de donner à Dulorens la place qu'il lui devait dans le Panthéon littéraire de son Art poétique. Peut-être le nouveau satirique a-t-il un peu redouté la comparaison avec son devancier, qu'il avait encore une autre raison de passer sous silence, n'ayant pas dédaigné de lui faire parfois de sérieux emprunts.
Ce qui a manqué à Dulorens pour arriver Jusqu'à nous dans le rang qu'il mérite d'occuper, ce n'est pourtant ni le talent poétique, ni surtout la verve satirique, qu'il possède au plus haut degré. Ce n'est pas non plus la fécondité, car à trois reprises différentes il s'est armé du fouet de la satire pour fustiger ses contemporains. Difficile est satyram non scribere, disait-il avec Régnier.
Voici la nomenclature des trois séries de satires qu'il a publiées successivement.
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1° Les Satyres du sieur Du Lorens, divisées en deux livres. A Paris, chez Jacques Villery, à l'entrée de la gallerie des Libraires. MDCXXIIII. — Livre premier, 1 1 satires ; livre second, 14 satires.
2° Les Satyres du sieur Du Laurens. Difficile est satyramnon scribere./4 Paris chez Gervais Allioi, au Palais, prezla Chapelle-Saincî-Michel. MDCXXXIII. — 16 satires.
50 Les Satyres de M' Du Lorens, président de Chasteau-neuf. A Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, en la Salle des Merciers, à l'Ecu de France. MDCXXXXVI. — 26 satires.
C'est ce dernier recueil, le plus estimé de tous, que nous réimprimons aujourd'hui.
Ces trois éditions sont presque trois ouvrages différents. D'abord l'édition de 1624 n'a aucune analogie avec les deux autres. L'analogie existe entre celle de 1635 et celle de 1646. Seulement la première ne contient que seize satires, tandis que l'autre en comprend vingt-six, et celles des satires de 1633 qui sont reproduites en 1646 sont tellement modifiées, que l'établissement des variantes serait un travail impossible. Et pourtant on a dit plusieurs fois que le recueil de 1646 était la reproduction de celui de 1624. Ceux qui ont dit
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cela ne les avaient pas lus tous les deux, ou n'en avaient peut-être lu aucun. On a fait sans doute le raisonnement suivant :
Le recueil de 1624 contient vingt-cinq satires , celui de 1646 en contient vingt-six : c'est à peu près le même nombre ; c'est donc entre ces deux-là qu'existe la ressemblance ; car du troisième recueil, qui n"a que seize satires, il n'y a pas à s'en occuper ici.
En arithmétique cela peut être bien raisonné, mais en bibliographie c'est faiblC;, et de plus trèsimprudent.
Et voilà pourtant comment l'histoire des livres se trouve écrite par de prétendus chercheurs, qui se prennent néanmoins au sérieux, ce qui d'ailleurs ne fait de mal à personne, mais qui arrivent parfois, ce qui est plus fâcheux, à inspirer à d'autres la confiance qu'ils ont en eux-mêmes.
Il n'y a pas lieu d'insister davantage sur cette question, qui se trouve résolue par le simple examen des faits. Disons seulement quelques mots de la réimpression que nous donnons aujourd'hui.
Nous avons conservé, suivant notre habitude, l'orthographe de l'édition que nous voulions reproduire ; mais cette fois-ci plus que jamais nous
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avons dû rompre en visière avec la ponctuation de l'original, qui non-seulement est irrégulière, mais fausse le sens à chaque instant. Nous n'avons pas voulu non plus conserver certaines fautes matérielles qui ne pouvaient provenir que d'une mauvaise correction ; mais pour les rectifications que nous avons cru pouvoir nous permettre, nous avons donné, quand cela nous a paru nécessaire, des explications qui se trouvent rejetées à la fin du volume avec quelques notes philologiques.
Un des détails les plus curieux de notre réimpression est le portrait de Dulorens, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Louvancour, de Chartres. La figure expressive du satirique nous vient ici en aide pour nous faire une idée plus exacte de son caractère et de ses œuvres. La malice, l'âpreté dont ses traits sont empreints, se trouvent tempérées par une fierté et une noblesse de physionomie qui montrent que, chez lui comme chez plusieurs de ses contemporains, la grossièreté du langage ne procède pas d'une vulgarité de sentiments, et doit être imputée bien moins à l'individu qu'à l'époque où il vivait.
Un autre intérêt de ce porlrait, c'est qu'il fixe d'une manière certaine la date de la naissance de
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Dulorens, que jusqu'ici on avait mise en 1 585, sur la foi de Dreux du Radier. C'est en 1580 qu'il a dû voir le jour, d'après la mention gravée sur la planche même du portrait, et formulée en ces termes : Jacques Dulorens, anno Domini 1644, £îatis SU£ 64.
Quant au lieu de sa naissance, tout porte à penser que ce fut Châteauneuf ; mais il n'y a pas de document qui donne à cet égard une certiiude absolue. Dans les registres conservés à la mairie de cette ville, et que le secrétaire, M. Petit, a mis fort gracieusement à notre disposition, il existe une lacune de quelques années où se trouve comprise l'année i$8o. En feuilletant ces registres, nous y avons trouvé en même temps et la véritable orthographe du nom de Dulorens, qui a signé en un seul mot, et la façon dont on doit le prononcer. On dit généralement Dulorence, en faisant sonner Vs, mais c'est Dulorent qu'il faut dire. Les filles du poète, très-souvent marraines à Châteauneuf, ont toujours signé leur nom Dulaurant^ comme elles le prononçaient.
Ne quittons pas les registres de Châteauneuf sans faire mention d'un second mariage de Dulorens, en 1654, avec une demoiselle Marie Du-
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quenouiller. Lui qui, selon ce qu'il raconte, avait pris femme un jour où il avait le choix entre se marier et se jeter par la fenêtre, et qui accuse sa moitié de lui avoir fait passer de bien mauvaises heures, il est curieux de le voir, à l'âge de soixantequatorze ans, reprendre un joug dont il aurait voulu que sa propre expérience préservât ses amis.
Nous ne nous arrêterons pas davantage sur la biographie de Dulorens, pour laquelle nous renvoyons le lecteur à Dreux du Radier {Hommes illustres du Thimerais), et à la préface dont M. Blanchemain a fait précéder la réimpression de 1653, donnée par M. Gay, à Genève, en 1868. On lira sans doute avec plaisir la notice ci-après, de M. le docteur Villemin, qui a bien voulu se faire l'introducteur de Dulorens auprès du public, et l'on en concevra le désir de lier plus ample connaissance avec un poëte trop longtemps dédaigné.
Outre les raisons que nous alléguions tout à l'heure, le silence qui s'est fait autour de Dulorens tient à cette fatalité, — habent sua fata libelli, — qui fait que certaines œuvres de mérite n'ont pas en partage les honneurs de la réimpression , souvent réservés à des productions sans aucune valeur. Notre édition viendra, quoique bien tard, ré-
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parer en partie cette injustice du sort. Si, comme nous le pensons, elle est accueillie favorablement par les lettrés auxquels elle est destinée, nous donnerons plus tard l'édition de 1624, puis celle de 1655, chacune d'elles constituant un ouvrage différent de celui que nous publions aujourd'hui. Si, au contraire, le succès ne répond pas à notre attente, nous aurons toujours pour nous d'avoir fait connaître l'œuvre la plus estimée d'un poëte qui devait être remis au jour pour l'honneur de la littérature française.