‹ Satires de Dulorens. Édition de 1646, contenant vingt-six satires, publiéeChapitre 8 sur 8 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

LECTEUR, Renier et du Lorens Ont réussi dans la Satyre , Mais leurs apas sont differens

Ainsi que leur façon d'écrire ; Et leurs vers, salez comme il faut, Dans un style ny bas ny haut.

Sont bons à se moquer des vices; Et^ pour reprendre les pêcheurs^ Les plus suivis de nos prêcheurs, A leur égard, sont les novices.

UEJe suis dégoûté de lapluspartdes hommes, Plus je les considère en ce temps où nous sommes ! Mais sur tous je hay ceux dont le semblant est doux,

Qiii n'entendent jamais la Messe qu'à genoux.

S'ils parlent, c'est de Dieu, de sa bonté suprême,

De se mortifier, renoncer à soy-mesme;

Ils disent à tous cous qu'avecque son prochain

H faut traiter en frère et le cœur à la main,

Que le monde n'est pas l'éternelle demeure,

Et qu'il en faut partir, mais qu'on ne sçaitpas l'heure. Après avoir tenu ce langage des Cieux,

Croirois-tu bien, MONSIEUR, qu'ils sont fort vicieux,

Et que celuy d'entr'eux qui fait plus d'abstinence,

Dont la face est plus triste, a le moins d'innocence.

£f, prest sans marchander à faire un mauvais tour,

Pour ne tenir parole à chercher un détour,

Il prent son avantage en concluant l'affaire,

Encor que comme un Prestre il dise son Bréviaire.

S'il rit, c'est un hazarî, et ne rit qu'à demy ;

C'est avec un baizer qu'il trahit son amy;

Plus amateur de bien que Midas ny Tantale,

Je le vous garanty harpie originale.

Il se laisse quasi mourir de faim chez luy,

Mais il parle des dents à la table d'autruy.

Apres ses Oraisons, est-il hors de l'Eglise,

A son proche voisin il trame une surprise,

Et luy rend des devoirs sous couleur d'amitié.

Mais, s'il a de l'argent, il en est de moitié;

Ilflateson esprit avec certain ramage

Qui l'attire, le charme et doucement l'engage;

Il cajole sa femme et la prie en bigot

Défaire le péché qui fait un homme sot;

Encor qu'il soit tenu plus chaste qu'Ypolite,

Il est aussi paillard ou plus qu'un chien d'Ermite,

Sur tout habile à prendre et le temps et le lieu

Propres à demander la pièce du milieu;

Elle qui le croit saint, afin de luy complaire,

Et croyant mériter, le laisse humblement faire.

Et dehors et dedans il est tout contrefait,

// n'obmct rien afin qu'on le croye parfait ;

A l'abord d'une femme il est froit et recule,

Encore qu'à l'aimer il soit la canicule;

Au reste, à l'entretien il est si papelard

Que vous ne diriez pas qu'il eut mangé le lard ;

A sa douce façon et modestie extrême,

Il paroist innocent ou l'innocence mesme ;

Il porte un cœur de sang sous un dévot maintien;

S'il prête, c'est en Juif sous l'habit de Chrestien,

Et son debteur le fuit de même, s'il faut dire,

Qu'un voleur un Prévost^ une Nymphe un Satyre ;

C'est le plus inhumain de tous les créanciers :

Je le sçay pour avoir esté sur ses papiers.

S'il plaide, pensez-vous, il plaide main garnie; Gardez vous bien de luy les jours qu'il communie : C'est lors que son prochain il tâche de tromper, Et dans un vieux dessein, s'il peut, l'enveloper; On le prent pour beat, à sa mine, à son geste, Mais son discours de miel le fait juger céleste; On fait tout ce qu'il veut, on ne penserait pas Qu'il voulut décevoir après ce saint repas ; De la religion il dispute, il babille, Et vous fait un procès dessus un point d'eguille ; Humble à l'extérieur et superbe au dedans. Il a tout seul du faste autant que six pedans,

Et luy semble que Dieu ne voit pas ses fredaines Ou qu'il n'ait pas de soin des affaires humaines ; Il se tient asseuré du royaume des deux, Sous ombre qu'en priant il a fait les doux yeux ; Il traite avecque Dieu de ruse et de finesse, Et pense l'atraper ayant plus d'une Messe.

A son petit collet de moy je le cannois, Et m'est aussi suspect qu'aux Troyens les Danois; Il ne me prend jamais s'il ne me prend au giste, Que dis-je, il me craint plus qu'un diable l'eau beniste; Dieu mercy qu'à présent il ne m'ose fâcher, Qu'il me fait compliment, sans pourtant m'aprocher ; Il se doute, et fait bien, qu'un jour je ne le grate, Moy qui suis de deux grains moins rassis que Socrate; J'ay tant d'aversion pour ses mauvaises meurs Qu'un docte Médecin, qui connoit mes humeurs, M'assure que mon mal ne vient que d'une envie De battre un hypocrite ou le priver de vie : V Dussiez vous pas desja vous en estre acquité? Il n'est rien, ce dit-il, si cher que la santé. »

Puis qu'il vit de la sorte et qu'il tient cette voye, Ce n'est pas la raison que le Soleil le voye. Pense t'il que celuy qui gouverne les Cieux, Et qui nous a formez, soit sourd ou n'ait point d'yeux!^ N' aurait' il jamais lu qu'il a des pieds de laine,

C'est à dire qu'il va lentement à la peine? Ne sç ait-il pas aussi que ses bras sont de fer? Que peut-il à la fin espérer que P enfer, Cet homme dont le cœur diffère du visage^ Et chez qui les vertus ne sont point en usage, Mais certaines façons dont le monde est pipé? Si d'un coup de tonnerre on le voyoit frapé, Qui diroit sans rougir cet accident funeste Non de l'ire du ciel un signe manifeste? Il ne mérite pas de mourir dans son lit^ Ny d'avoir le moyen de pleurer son délit. Ce caffar importun avecque son teint bléme^ Plus libertin au fond qu'un moine de Theléme. Toutefois dans le monde il est considéré, On luy fait plus d'honneur qu'il n'en eust espéré. Le plus farouche esprit pour luy se rend docile, Il ne rencontre point d'affaire difficile, Et passe pour dévot, mais sa dévotion Est, entre vous et moy, sujette à caution; Tout ce qui la deffend contre nostre caprice, C'est qu'en ce joly siècle elle est de grand service ; L'univers est remply de ces hommes fardez; Souvent à leur profit leurs procès sont vuidez, Et font que leurs amis des leurs ont bonne issue :

Je ne l'ay dit qu'à îoy, papier, bouche cousue.

Bref, que le bigoîisme est un fort bon mestier, Et qui rend vénérable un homme en son cartier. C'est un plaisir de voir Jeanne qui bigotise Aller au pas ailleurs, mais au trot à l'Eglise, Grimacer en priant le visage estonné, Et ne point en sortir que midy n'ait sonné; Retournée au logis, où chacun la révère^ Pour mieux dire, la craint, c'est une autre Megere; Feignant, chiche qu'elle est, ses gens mouransde faim, De pleurer ses péchez, elle pleure son pain. Ce qui donne crédit, ce n'est plus le mérite, C'est ce qu'il ne faut pas avoir peur que j'imite; J'aimerois mieux mourir que d'avoir seulement Contraint, pour sembler bon, mon humeur un moment. Le monde ne vaut pas qu'on use de souplesse. A t'en faim de peter, que par respect on vesse. Le franc bigot fait tout pour gagner la faveur, C'est où son zèle tend, où vise sa ferveur; Prés de la ligne droite on connoit moins la courbe Qu'au prix du vray dévot il ne paroist qu'un fourbe ; Qui ne le connoistroit si îost qu'il l'auroit veu Serait de jugement tout à fait depourveu : Afin de m'expliquer, il aurait la berlue.

SATYRE i; l3

Sans clignoter des yeux jamais ne vous salue Et croit que^ pour se mettre au rang des vrais devos, Il ne faut que parler contre les Huguenos; Pourveu qu^en apparence on soit bon catholique, Qu'aux bonnes actions on peut faire la nique.

Tel n'eut jamais l'esprit de ce vice infecté , Qui le feint pour un temps, voyant l'utilité. Voyant qu'il règne tant et qu'il est si commode. Pour la mesme raison qu'on s'habille à la mode. Qu'un esprit moutonnier par l'exemple s'instruit, Et, subissant son joug, en esclave le suit, Le bigot du bigot la requeste entérine. Ils sont de même paste et de même farine. C'est assez pour un coup le tenir sur les rans; Quand j'y pense, ma Muse, il a trop d'aderans. Je veux bien, disant vray, qu'on croye que je rie, Ou que j'ay le cerveau troublé de rêverie.

Si l'un de ces caffars, se prétendant blessé, Encor qu'en luy je n'eusse aucunement pensé, Pour en avoir raison m'alloit faire une instance^ Ce seroit me livrer une mauvaise chance. Je ne veux voir chez moi ny diables ny sergens, Sans dire que ceux-cy ne soient de bonnes gens; Et puis sçavons nous bien ce qui parfois nous pousse^

Les plus fins repreneurs vendent fèves en gousse. Il s'en faut la moitié qu'un chat craigne tant l'eau Que je crains seulement qu'on me nomme au bareau; Plustost que pour des vers on me voye en justice, Je fais vœu de bon cœur que ma veine tarisse.

OUT de bon, tu vas donc épouser la Donzelle !

Je ne demande point si tu la trouves belle Ce seroit, MON AMY, te faire un sot discours , Puisqu'il n'est^ ce dit-on^ point de laides amours. Il vaudroit bien autant que tu f allasses pendre, Voire, mais tu n'es plus en estât de m' entendre; Depuis qu'amour fa mis dans son aveuglement , Tu fais sans marchander ce qu'il veut seulement ; Je parlerois en vain contre le mariage, Et pour t'en dégoûter je l'appellerois cage, Collier spirituel, invisible lien Qui nous est figuré par ce nœu gordien, N'estoit que s'en est fait, et qu'il s'en faut donc taire; Je l'appellerois joug et prison volontaire. Je dirois qu'il est saint^ je dirais qu'il est beau, Toutefois qu'on n'en sort que par l'huys du tombeau,

l6 SATYRE ri.

£/, si je n'evitois en mes discours le vice, Qu'il n'a rien de si doux que le vœu qu'il finisse, Car j'y suis par destin, ou bien pour mon péché. N'en déplaise au Lecteur, comme un autre attaché : Au lieu de me jetter un jour par lafenestre^ Je souffry que l'on mist à mon col ce chevestre; C'est où je tiens encor^ d'où je puis de mon mal, En qualité d'expert, dresser procès verbal.

La femme que j'ay prise est une des meilleures, Mais toutefois elle a de si mauvaises heures Que, Socrate y fust-il, que Xantipe exerçoit, La pire, à ce qu'on dit, des deux qu'il nourrissait, Il serait bien contraint de luy quitter la place. On peut juger de là ce qu'il faut que je face. Elle est mélancolique et hait tout passe-temps; Si parfois elle rit, c'est signe de beau-temps ; Son humeur estfascheuse et contraire à la mienne ; Mais neantmoins le mal que je luy veux m'avienne ; J'ay tant souffert qu'un autre en aurait blasfemé ; Il est vray qu'à souffrir je suis accoustumé^ Et quand je souffrirais plus qu'une ame damnée. C'est donc pour m'éprouver que Dieu me l'a donnée.

Tout ainsi qu'un prêcheur, s'il entend le métier, Sur trois mots de saint Luc fait un sermon entier, Elle sur un ruban, sur un linge, une ecuelle.

Un mouchoir égaré, bastiî une querelle Qui commence au matin et n'achevé qu'au soir ; Mais, si je n'ay payé ce qu'on nomme devoir, J'ay tué, j'ay volé, j'ay profané le Temple, Dont je suis châtié pour te servir d'exemple, T'instruire à mes dépens de n'y manquer jamais : De cet article seul dépend toute la paix ; Un mary pourroit estre en autre chose habile. Aussi prudent qu'Ulysse, aussi vaillant qu'Achille, Les mérites à part, s'il est de frigidis, Son épouse voudroit qu'il fust en Paradis.

Or, plus elle est pudique et plus en est gourmande, Preste à le demander si l'on ne luy demande; La bigote en est là qu'à toute heure elle en veut, Tellement qu'avec elle on est Jean qui ne peut. L'une et l'autre est jalouse, et son mary fidelle Doit de jour et de nuict estre collé sur elle : Grande sujettion, dure captivité.

Où mon destin, mon astre et mon sort m'ont jette. Et toy, vieux cajolleur, t'y pourras tu réduire^ Aussi-tost le Soleil pourra cesser de luire. Quiconque est marié n'est pas moins prisonnier Que celuy qu'on écroue et qu'on baille au geollier, Il n'importe pour quoy, soit pour crime ou pour dette; Une femme te garde, une femme te guette,

l8 SATYRE II.

Comme un tireur un lièvre, et le chat la souris ;

Devant elle un mary n'ose faire un souris;

Il n'ose soupirer, eut-il la pluresie;

Un atome, un soupçon, forme sa jalousie.

Tout ce mystère là je sçay dessus le doy,

A cause qu'à mon dam il se passe chez moy,

Sans sujet toutefois ; mais il faut que j'en rie

Et que j'observe en tout la grande confrérie,

Dont le premier statut, ou Fauspice de sot,

Est se baisser la nuict pour luy bailler le pot.

D'abor à ce devoir j'en de la répugnance.

Je croy que tu seras enfant d'obéissance

Et que tu ne feras point de rébellion ;

Tefist-on prattiquer la loy de Talion

En décorant ton chef du panache invisible,

A ce mal, si c'est mal, tu seras insensible;

Ne danceast-on chez toy que le branle du lou,

L'ayant ailleurs dancé, tu diras : « Chou pour chou. »

Or estre icy cocu n'est plus une merveille,

Où la femme d'autruy le fait à la pareille;

Ce n'est plus aujourd'huy qu'un commun accident.

Qui tomba l'autre jour dessus un Président.

D'autres dans ton jardin voudront cuœuillir la rose;

Cornard et marié, c'est une mesme chose,

Et, disoit un Pédant plein d'érudition,

Ainsi que père et fils une relation.

Cette grande maxime est quasi générale :

Quelques-uns en sont hors par grâce spéciale.

Mais tu la garderas : c'est l'unique moyen D'avancer le dessein de ton concitoyen, Que ses yeux ont blessé, qui soupire pour elle ; C'est ce qui luy fera trouver cent fois plus belle. N'en use pas ainsi ^ car c'est faire le fol; Mets luy, si tu m'en crois, la bride sur le col : Aussi bien ne peut-on voir la pure innocence Qiie dans les justes bords d'une Iwneste licence. Si garder une femme et la lune des bus, C'est tout un, il vaut mieux estre sot que jalous. Et celle qui le veut le fait sans doute aucune; De recette à cela, le mary n'en a qu'une : C'est d'avoir à son doigt tousjours le vieux anneau Qu'un Peintre mit au sien qui fit le Diable beau.

Il se faut marier, puisque c'est la coutume, Pour esteindre ce feu qu'un bon visage allume. Amour entrait jadis par les yeux dans le cœur, Maintenant c'est du dot que vient son trait vainqueur; Le meilleur mariage un fort esprit barbouille. Voire c'est un hazard s'il ne tombe en quenoiiille, S'il ne rend les devoirs en toute humilité : La poule avant le coq de tout temps a chanté.

Le mary toutefois se peut dire le maistre, Pource que^ s'il ne l'est, au moins il le doit estre : Ainsi faut-il parler. Ce fût à nôtre dam Qu'Eve dans le jardin fût maistresse d'Adam. Pour un jour que l'on a de calme au Mariage, On en a six au moins de tempeste et d'orage; Ce ne sont que tourmens, ce ne sont que malheurs, De toutes les façons, de toutes les couleurs. D'où, naist ce repentir que si cher on achette; C'est un gouffre connu, neantmoins on s'y jette; On n'en est pas sorty, que l'on y veut rentrer, Vint-on d'estre échaudé, deut-on pis rencontrer. Un mary n'est ny doux ny souple par adresse, Mais la mesme douceur et la mesme souplesse. Car sa femme par force à son gré le poitrit. Et n'a de ses péchez jamais le cœur contrit; Le faisant Acteon, elle fait la dévote; C'est assez qu'elle est belle ou pour le moins bellote : Le pauvre homme la souffre, et, voyant ce qu'il voit. N'en apprend tous les jours que ce qu'il en sçavoit.

Il faut bien que ce sexe ait des apas estr anges. Puis qu'au commencement il fut aymé des Anges, Tout nu, sans ornement; on ne voyait encor Ny satin ny velours, perles ny toile d'or, Encor du blanc d'Espagne on n'avoit point l'usage;

// n'estoit point d'eau d'Ange à laver le visage. Maintenant, à la cour, la beauté sans l'habit Et sans les affiquets n'est pas de promt débit; On veut parestre et plaire, on veut suivre la mode; Dieu mercy que le luxe est en son période : Toutefois dans l'honneur il se faut maintenir. Mais, amy, tes moyens y pourront-ils fournira Tu rangeras, dis-tu^ son humeur à la tienne : Tout se fait par amour; helas! qu'à moy ne tienne.

Si tu la veus haïr, il la faut épouser; Quantité de maris en peuvent déposer, A qui, pour te montrer qu'ils sont aux repentailles. On n'oseroit parler seulement d'épousailles. Qiie l'amour soit un Dieu tant qu'il te plaira fort. Le lict du mariage est le lict de sa mort; Il n'a que faire d'arc, de flèches ny de trousse. Où voulontairement une fille se trousse ; Tout s'y fait, tout s'y passe avec trop de loisir; Cette grande licence en oste le plaisir : En vertu d'un contract, et qui n'est pas de verre. On baise, on bat sa femme, on laboure sa terre.

Un quidam dist un jour à son amy parfait : « Ce peintre a commencé de faire mon portraict; De plus je me marie. » Et l'autre de le pleindre Et répondre en riant : « C'est t'achever de peindre. «

Les filles de ce temps en sçavenî dé-ja trop,

Qui vont suivant partout leur mères au galop ;

Elles n'ont pas quinze ans qu'on les marie en France;

Deslors sur leurs maris commence leur puissance ^

Ce que tu connoistras à tes dépens un jour,

Puisque tu te resous de cuire à notre four

Et sous la loy d'Hymen de finir ta fusée,

Servant aux uns de fable, aux autres de risée.

Je voy dans mon esprit ta dolente façon,

Et je foy regretter de n'être plus garçon,

Dire de sens rassis, et puis dire en collere :

« // vaudroit mieux pour moy que je fusse en galère. »

Je ne controlle point ta resolution,

Mais plus-tost je prcns part à ton affliction.

Pourras tu supporter une femme qui prêche. Qui de faire un marché te contraigne et t'empêche, Qui dissipe ton bien en te faisant cocu, N'eut-elle en t' épousant apporté que le eu? Si cela n'arrivoit, tant mieux : une Satyre Doit, sans de rien jurer, prendre la chose au pire ; Elle connoit de tout, voire en juge bien-tost; Son resort est plus grand que celuy d'un Prévost; Tout est de son gibier, tout est de son calibre; Talent l'individu, dans l'espèce elle est libre ; Encore qu'un méchant s*y puisse aisément voir,

Qiie cela luy déplaise à cause qu'il est noir,

Il dore la pillule avec cette pensée :

Je ne suis qu'un morceau dans une fricassée;

D'autres y sont touchez plus grands Seigneurs que inoy,

Ce qui doit justement consoler mon émoy.

Ceux qui souffrent là bas, pour soulager leur peine,

S'il faut croire un Poète, y regardent Hélène,

Hélène des beautés le parfait racourcy,

Le doux tourment des cœurs lors qu'elle estait icy,

Et pour qui ce Pluton, pour un Dieu trop severe,

Dut avoir renvoyé Proserpine à sa mcre.

En disant qu'une femme est la maistrcsse au lict, Que c'est où ne rien faire est appelle délit, Que cette longue absence, et qui n'eut point de bornes, A Paris et par tout fist pousser plus de cornes Que n'en avait F autel du Démon inconnu; Qu'un tel fut bien confus quand il fut revenu Du malheureux voyage, et qu'il vit sa Charlotte Regardant un bambin qu'une vieille emmaillotte, Je ne me promets pas de rompre ton dessein. Prends, pour t'y confirmer, que je ne sois pas sain. La peur que j'ay pour toy d'affection procède ; Mais Dieu veuille pourtant que la chose succède, Que celle que tu prens avec toy vive bien, Qu'en jupes et collets ne s'en aille ton bien;

Sur tout qu'elle n'ait point, afin qu'on la contemple, Comme une que je sçay^ de rendez-vous au Temple, Qui^ faisant la dévote en son maintien contraint, Regarde quelquefois un homme au lieu d'un saint : Elle montre sa chair, ou plus-tost elle estalle, Comme fait ce boucher la sienne sous la halle ; Que vos cœurs et vos corps soient tellement unis Qii'elle soit ta Venus, et toy son Adonis; Bref, qu'en vostre maison n'entre point la discorde, Et ne soit pas besoin qu'un Curé vous accorde; Quand l'un parlera haut, comme ne l'oyanî pas, Que l'autre soit muet, du moins qu'il parle bas.

Pource que ce beau sexe est foible de nature. Le notre, le souffrant, ne se fait point d'injure; C'est où le bon voisin témoigne sa bonté. Qui n'est que tous les jours par la sienne frotté. Pour des sujets notez, les plus maigres du monde. Or sa mauvaise humeur sur ce point elle fonde, Et sur cette raison, qui pourtant ne vaut rien; Voicy ce qu'elle dit : « Je suis femme de bien. Méchant, si je voulois, estant si désirée, Ferois-je pas celai' Suis-je trop déchirée i' »

Sur tout il faut tenir des Dames de Paris; Il ne se trouve là que fort peu de maris Qui ne soient, diront-ils, mais ce n'est rien du vôtre ,

SATYRE ir.

Ou c'est un grand hasar, bien souvent l'un et l\vitrc, fentens cocus, battus; et puis en toutes cours Accusez une femme, elle a les talons cours ; Maistre tel la deffent qui chez luy dit la glose, Du médisant barreau souffre la même chose ; A force de prier en un temps opportun, Que ne peut obtenir un Amant importun f' Une femme se rend : l'astre de sa naissance A mêlé sa foiblesse avec son ignorance.

Eut elle à son mary préparé du poison, Pour s'en justiffier elle a quelque raison ; Son désir est sa loy, son passion son juge; Si le cas est douteux, l'audace est son refuge, Et jamais avec elle il n'aura de repos, A cause qu'elle tient son honneur en depos. Et que, d'homme qu'il est, fust-il grand personnage. Le changer en oiseau dépend de son ménage; Cruelle à sa famille et fâcheuse aux voisins, Celuy qui la reprend n'est plus de ses cousins.

Elle veut achever toutes ses entreprises. Et les vœux qu'elle en fait sont connus aux Eglises : Que ceux qui l'aimeront soient de condition Et joignent la constance à la discrétion ; Que sa fille soit belle, et qu'estant mure et grande, En dépit de Turnus Enée la demande ;

20 SAIYKE U.

Que son inary, jaloux de Monsieur le Baron, Paye bien-tost le droict au nauîonnier Charon. Les saincts ont de la peine à s'einpesclier de rire L'oyans journellement ces fadeses redire.

Ce fantas(]ue grimoire est fait pour f avertir ; De peur d'estre ennuyeux, je veux donc en sortir. Rumine ce qu'écrit le Prince des Apostres, Ses conseils à peu prés sont conformes aux nôtres; Le libre Juvenal avant nous a tranché Que se mettre en ménage est faire un fou marché, Qu'il vaut mieux se jetter la teste la première, Comme par desespoir, du Pont dans la rivière. Jamais homme ne fut si piqué sur le jeu A nous rendre odieux ce légitime nœu; Sa femme, à mon avis, en cas qu'il en eut une, Non contente de luy^ voulut estre commune. Moque toy, si tu veux, d'un si docte moqueur Que tout homme sçavant le doit sçavoir par cœur ; Quand à moy, je le sçay mieux^ s'il estait possible. Et sans comparaison, qu'Esdras n'a sceu la Bible. Mais, si l'on s'apperçoit que nous nous écartons. Il vaut mieux revenir tout court à nos moutons.

Sois marié demain^ puisque tu le veux estre ; S'il ne tient qu'à cela, j'iray quérir le Pr estre. N'en demeure pas là; si j'en ay discouru,

// me faut pardonner quand j'ay r esprit borrii; Plustost dessus moy-mémc il faut que je m'egaye, Se taise de l'écot celuy qui rien n'en paye ; Des affaires d'autruy c'est tousjours te mêler, Mais ce que j'en ay dit n'est pas pour en parler, Et si j'avois erré, comme je m'en retracte, En tant que besoin est ou seroit, j'en prens acte.

^, u 'on ne s'estonnc point vev. qu'au siècle oii nous sommes, [d'hommes.

Tant il est malautru, se trouvent si peu Veu même que les grands, les moyens, les petis, Au lieu de la raison suivent leurs appetis, Ayant aucunement égard à la matière.

Si, pour me contenter, fay pris cette manière Et ce genre de vers commode à se venger D'un mal que par douceur on ne peut corriger, Commode à censurer les façons de cet homme Qu'on ne connoitque trop, encor qu'on ne le nomme; Toutefois il est noble et nay de si bon lieu Que quelquefois pour luy j'en rends grâces à Dieu : Car, ostez luy cela qui l'enfle et le console, C'est le plus sot matin qui soit sous nôtre pôle ; Si l'on souffre de luy, c'est par discrétion Et qu'on porte respect à son extraction;

On luy fait des affrons, qu'il boit^ tant il est teste; Le jour des Innocens on célèbre sa fesîe.

Du sçavoir, il n'en a que pour dire en passant : « Je suis ton serviteur », ou : <( Qu'il est ravissant! Qu'il a de bons oiseaux, de bons chiens! r) pour écrire Une lettre si bien qu'on ne la sçauroit lire; Pour faire un compliment en style si nouveau Qu'on juge que son corps n'a qu'une ame de veau; Pour se dire Ecuyer ou Seigneur d'un village, Cela ne conclud pas que l'on en soit plus sage, Ny plus judicieux, ni plus fidelle au Roy ; Pour avoir des ayeus que l'on sçait sur le doy, Descendit-on d'Artus, voire de Merlusine, Le sang ne donne pas le sens ny la doctrine ; Des couleurs, des valets, abondance de biens, Un Suisse, une littiere, une meute de chiens, Un magnifique hostel, n'empêchent point qu'un maistre. Epluché dans ses mœurs, ne soit un pauvre Prcsîre,

De l'homme que j'honore extrêmement civil Le père est moins connu que la source du Nil ; Cependant on le croit, on le craint, on l'adore, On luy rend plus d'honneur que je ne dis encore ; Qjiand il seroit yssu de quelque mandian Qui demandoit aux huis son pain quotidian. N'importe, sa vertu, son mérite et sa gloire,

3o SATYRE UI.

De son extraction efface la mémoire; Ses belles actions et ses propos de miel Me font imaginer qu'il est tombé du ciel; Plus je le considère et plus je l'examine, Je ne sçaurois chercher ailleurs son origine.

L'autre dont je parlois n'a rien qu'au lieu d'aimer^ En bonne conscience, on ne doive blâmer; Dans son geste badin et dans son humeur vaine, On lit incontinent qu'il n'a pas l'ame saine, Et, quoy qu'il tache assez de faire Fentendu, Que c'est un courtisan chetif et morfondu, Qui prent quasi tousjours le contre-pié des choses Et n'a que fort peu lu dans les Métamorphoses; Il se fait trop connoitre à ses mauvais discours. Qui, selon mon avis, ne furent jamais cours. Joint qu'à les bien gouster, ils n'ont raison ny suite , Et cela, de par Dieu, fait que l'on prend la fuite, Qu'on s'echape des mains de ce mauvais parleur Comme un Marchand f croit de celles d'un voleur. Aussi bien que mon corps, mon ame, l'oyant, sue; Bref que je n'ay nul bien jusqu'à ce qu'il conclue ; Tant moins il parle, et plus il est bon orateur. Et sa brièveté délecte r auditeur ; On se moque de luy quoy qu'il die ou qu'il face; Mais n'est-ce pas assez qu'il soit de bonne race?

SATYRE III. 3l

Sa race est son bouclier, ses parcns son appiiy,

Quoy qu'il doive penser qu'ils n'ont rien fait pour lui.

Il croit, tant il est fou, tant il se plait et s'aime,

Que l'on n'estime pas un homme par luy-mesme.

Que selon sa naissance il est grand ou petit.

Et sur ce fondement sa vanité bâtit :

Les faits de ses ayeux sottement il s'applique,

Pensez que c'est ainsi que l'on entend l'etique,

Et, parlant comme il parle à sa confession,

Il s'en peut bien aller sans absolution :

« J'aybeu froid, mangé chaud, trop aimélebongiste. »

Or tout cela s'efface avec de l'eau bénite.

Jamais ne s'accusa d'aucuns énormes cas,

Ny même de duel, aussi n'y va t'il pas ;

// s'amuse plustost à digérer l'offence :

En effet, il n'a pas mauvaise conscience ;

Il dit pour ses raisons qu'il est trop deffendu,

.Mais c'est, ma foy, qu'il a soin de l'individu.

Bien souvent, sans sujet, encor qu'on ne l'en somme. Il offre de prouver qu'il est bien Gentilhomme, Que son père l'estoit ; il cite des contracts, La bataille de Dreux et celle de Coutras ; On a beau dire Amen, tousjours il continue Sur cette qualité qui le suit toute nue ; Il en discourt à table, il en parle au privé.

Tant il est de raison et jugement privé ;

A son goust, la vertu n'est rien qu'une chimère,

Quoy qu'en ait discouru Platon après Homère;

Il ne parle jamais qu'en mépris des verriers,

Et fait si peu d'estat de tous les roturiers

Qii'il semble, en le voyant les traiter de haut style,

Qu'ils ne soient qu'à destrempe, et les nobles à huile ;

Il diroit volontiers que la divine main

N'a pas tout d'un limon poitri le genre humain.

Sans garder en ses meurs ny règle ny mesure.

Il suit en animal les instincts de nature ;

Voire il est tellement en sottise confit

Qu'on a beau le jouer, s'il en fait son profit.

Qu'en dis-tu, Mon Amy ? Tout ce que j'en puis dire, C'est que j'ay de la peine à m'empescher de rire Quand je voy ses façons ou que j'oy ses propos ; Je le souffre d'autant que tout est plein de sots ; Je trouve des ragous en son impertinence. Comme si je voyais dancer hors de cadence. Mal prêcher, mal plaider, un Acteur hésitant; Je pardonne tousjours, à la charge d'autant. Ton esprit chatoiiilleux, ton humeur délicate. Ne peuvent seulement souffrir que l'on te flate ; Tu ne pardonnes rien. Tout beau ! c'est me choquer ; Je croy qu'il est permis au moins de se moquer

D'un qui journellement, quasi de haute hitc,

Avec ses vanitez cruel me persécute.

Me voit-il quelque part, et luy de s'avancer,

Non pour autre dessein que pour me relancer.

Seroit-ce la raison de laisser impunie

Son humeur importune, ou plustost sa manie f

Lut-il et relut-il cecy, c'est à sçavoir

Si sa stupidité pourra s'appercevoir.

Car il n'a tout au plus que la végétative.

Que ma Muse mordante en ce lieu le décrive,

Quoy qu'il en arrivât^ je voudrois qu'il le sceut.

Que dés le premier mot l'asne s'en apperceut :

■le serois délivré du mal qui me talonne.

Quand je m'en vangerois, que Dieu me le pardonne.

J'aurais déjà tué ce maistre des baudés,

Mais le divin précepte a dit : Non occides;

Et puis d'en discourir dessus une sellette,

J'ayme autant estre né sous une autre planette.

Encor ne peut on pas souffrir si longuement; fay trop d'impatience et trop de sentiment ; On voit d'autres fâcheux, c'est chose véritable, Mais, diable! cetuy-cy n'eut jamais son semblable. En luy disant : « Bon soir, je m'en vais aux marets, Je n'ay pas trop de temps », il prend mes intcrests. Il répond qu'il y vient et d'amitié se pique ;

Moy de baisser l'oreille en asne fanlasliijue :

On dirait, à me voir, que je suis condamné,

Tant je parois confus, tant je suis estonnc ;

Et puis je luy souhaite^ avisez si je l'aime.

Cette mort que César souhaitoit à soy-méme,

Dans mon cœur, sans parler ; mais que me sert cela f

Me sent-il quelque part, aassi-tost l'y voilà.

Si faut-il neantmoins à la fin me résoudre^

Ne sçachant quelle pièce à ce trou je doy coudre.

Or c'est où de par Dieu je suis bien empêché : Mon Confesseur me dit que c'est pour mon péché. Que sans doute en ses mains je fais mon purgatoire. Je pense que j'auray plustost fait de le croire, Et, sans plus lamenter ny me plaindre, patir. De sorte qu'en nos jours l'Eglise ait un Martyr : Car., aussi bien., tant plus je me plains et lamente. Moins mon mal diminue, au contraire il augmente.

M'a t'il entretenu de ses prédécesseurs, Il demande comment se portent les neuf seurs, Brouille du temps, du sort et du siècle; il se monte. S'échauffe en son harnois, et hors de temps me conte Qji'il est bien veu du Roy, qu'on l'adore à la cour, Qu'il se couche fort tard et se levé à grand jour, Que la beauté qu'il aime a plus d'appas que celle Qui mit jadis l'Asie et l'Europe en querelle.

Que contre l'Espagnol et contre l'Allemand

Son bras en a plus fait que n'en dit un ramant,

Qii'on luy fait un habit qui coûte cent pistoles,

Çhi'il me voudrait servir, et d'autres fariboles

Dont la relation irait jusqu'à demain.

De plus, pour m' arrêter il me tient une main;

Et puis sur nouveaux frais au discours il m'engage

Aussi-tast qu'il me void prest à trousser bagage;

fay beau faire, je pers tousjaurs l'occasion.

Et puis je dis après : « Sotte discrétion !

Respect laschc à mon dam ! nAvec ces diables d'hommes

Et ces bourreaux d'esprits, fussent-ils Gentils-hommes,

Il est fort bon d'avoir quatre grains d'esprit fart

Et pour tout compliment les planter là d'abord.

Avec trop de raison j'abhorre cette race. Se faut-il estonner d'en voir un dans Horace Et l'autre dans Renier comme il faut gouvernez, Peins de toutes couleurs, c'est à dire bernez. Evite qui voudra leur entretien funeste, Mais je croy qu'aux esprits il peut donner la peste.

Claude fait des cocus, Jean pipe, Robert ment, Et si Pierre est debteur il paye d'un serment, Jacques est un ingrat, Guillaume est un perfide, Ihi autre sacrilège, un autre parricide. Où tend rrttc légende i" Elle tend à prouver,

En comparant ces maux, qu'il ne s'en peut trouver De plus grand que celuy de cette ame tortue Dont le caquet par jour plus d'une fois me tue : Caquet impertinent, inepte, sans raison, Et, ce qu'il faut noter, tousjours hors de saison. Pour luy d'orenavant je bouche les oreilles, Ou je gagne le haut si tu me le conseilles ; Encor ne faut- il pas qu'il sçache en quel endroit, Car en continuant sans faute il y vicndroit. Tousjours pour me surprendre il est en embuscade. Je ne le voy jamais que je n'en sois malade.

['est l'usage de France, ou plustost la coustume,

', Que chacun à son gré s' escrime de sa plume ; Dessous le règne heureux de vostrc Majesté, Nous faisons imprimer en toute liberté : J'entens qu'il est permis aux âmes bien sensées De faire voir le jour à leurs saines pensées Et de s'entretenir des choses d'icy bas ; Pour un mot de travers on ne les brouille pas. On doit écrire en vers encore plus qu'en prose; Autrement, le moyen de fournir Belle rose!" Il est loisible ailleurs seulement de rêver; L'esprit gros de science est contraint d'y crever. Si quelqu'un accouchait d'une pièce bizarre, Il seroit en danger de voir du tintamarre Et d'estre tost après mené de sa maison, Pour être enquis sur elle, au fond d'une prison

Or, de ce que dessus voicy la conséquence : Balzac à vous loiier fait voir son éloquence ; Un autre^ qui pour but n'a que la vérité, Transmet vos faits guerriers à la postérité : Il semble ncantmoins, tant ils sont admirables FA hors le sens commun, qu'il raconte des fables.

C univers aujourd'huy fourmille d'écrivains; On peut juger de là si les esprits sont vains, (lu' un homme ait dusçavoir,tant s' en faut qu'il le cache, Qu'il veut et qu'il entend qu'un autre aussi le sçache; Jamais ne s'étoit veu tant de rimeurs François. L'astre qui les produit veut aussi que j'en sois, Astre dont l'influence et la force Divine Fait d'un homme un Poète, et d'un Oison un Cyne. Leur mine, qui n'est pas une mine d'argent. Fait trouver moins de grâce à leur doux entregent, Car on a tousjours peur, comme c'est leur manière. Que leur discours poly se termine en prière ; Ils n'ont jamais dequoy, tousjours l'argent leur faut. Et seraient tous parfaits s'ils n'avaient ce deffaut ; Du froid et de la faim contrains de se défendre. Ils ne composent rien qu'à dessein de le vendre; Le Théâtre, ô pitié! le Théâtre en nourrit Je ne sçay pas combien : c'est dequoy Phebus rit.

Voilà que c'est d'aimer l'excellente doctrine.

Si tosl que son désir entre dans la poitrine, Celiiy du bien en sort, et la musc, amusant Tant d'hommes en ses arts, les va tous abusant; Ils y trouvent un goût dont leur amc amoureuse Se paist, quoy qu'il ne soit qu'une viande creuse; Sont-ils en leur étude, ils n'en voudroient bouger ; Ils y perdent souvent le boire et le manger. Mais le plus haut excez de la bizarrerie Est certainement lors qu'un rimeur se marie Et qu'il n'a pas dequoy nourrir son petit train, Réduit à présenter humblement le quatrain.

Un d'entre eux, que jesçay n'avoir pas dequoy vivre. Demeure tout le jour collé dessus un livre, Encor qu'après l'avoir bouquiné quatorze ans, Il ne s'en trouve pas plus riche de cent frans. S'il n'eut en financier lu que dans un regitre. Non en livres moulez, il ne fust pas belitre. A sa face égarée, à sa fantasque humeur, On le juge Poète, ou pour le moins rimeur : Car, de Poètes vrais, il n'en est, ma foy, guère Plus que de Médecins qui demandent l'eguere. Il ayme plus ses vers qu'un Singe ses petits, Encor qu'ils soient de ceux que font les âpre ni if s. Quel grand coup de guiblet sa cervelle estropie, Qii'il se croit Rossignol, et pourtant n'est que Pie ?

Que dis-je, aymer ses vers, il en est vraymenl fou, Et l'on n'en a pas là quatre qu'on en est sou.

Or ce n'est pas plustost en France qu'en Espagne Qu'on voit la pauvreté de la vertu compagne. Mais que fait un Pacte? Il arrange des mots Pour s'immortaUzer en la bouche des sots, Et ne changeroit pas une loiiange fausse, Tant il en est f riant., aux épis de la Beauce. Encor le plus souvent ne luy vient-elle pas. Moutarde après disner, qu'estant ombre là bas : Il n'est que trop ravy pourveu que Sommaville Achette ce qu'il fait pour le vendre à la ville.

Apres que ces rêveurs ont amplement rêvé Et selon leur portée un Poème achevé, Qu'à votre Majesté leur Calliope adresse. Si vous le regardez, c'est toute leur richesse. Pourveu que le public, qui ne pardonne rien. Apres qu'il les a lus, témoigne qu'ils font bien, Que l'on parle un peu d'eux, ils ont l'ame contente. Comme s'ils joiiissoient de mil écus de rente. Ils jurent qu'ils sont sous, et n'ont pas déjeuné. Dieu sçait si ce péché leur sera pardonné : Ce laurier d'Apollon qui leurs testes enserre Les peut bien protéger des flèches du tonnerre, Non pas les garantir de ce mal si commun

Klii'il ifmbic que Poète et pauvre ce n'est qu'an. Il est tout vray que tel qui rime ou qui rimaille Se va souvent coucher sans denier ny sans maille ; Mais, sous ombre qu'il croit avoir un peu iVaquis, Il vaut, à son calcul, pour le moins un Marquis ; Et puis à beaux pasquins lors qu'ils sont en collere ; Voilà le vif crayon des avortons d'Homère. Au surplus, n'attendez du bon ny du méchant, Sur un même sujet, tousjours qu'un même chant. Ce que j'ay tant pensé., faut-il que je le die r Ne travailleront-ils qu'après la comédie. Qu'ils traitent de haut style, et non pas de moyen. Représentant Renaut au lieu d'un Citoyen.

Qiie ce soit une bonne ou mauvaise habitude. Ils ne quitteront pas le train de leur étude ; Si leurs vers semblent doux, si ce qu'ils font se vent, Ces modernes Auteurs sont au-dessus du vent. Si je les touche icy, ce n'est que par caprice. Je n'ay pas résolu de rimer un convice. Et, puisque mon Génie est du leur approchant, Nous traitons entre nous de Marchand à Marchand. Posé qu'un bon Chrétien doit aymer son semblable. Si je ne les aymois, j'en serois moins aymable; Estant sujet comme eux au mal du bout des doits, J'en sçay bien en tout lieu parler comme je dois ;

Je chery leurs vertus, je ne voy point leurs vices^ Dans le moindre livret je trouve des délices : Il serait bien ingrat, et son maistrc bien sot, S'il l'avoit mis au jour sans y mettre un bon mot; Tombe fil sous mes yeux, ausst-tost je le gouste Et me dis qu'il vaut bien les deux sols qu'il me couste. M'en blâme qui voudra, je leur suis indulgent ; En œuvres de leurs mains j'employc mon argent.

Mes vcrs'Sontsipeu vers qu'ils n' ont pointd' espérance Que d'eux et de la prose on face différence ; Mais il vaut encor mieux qu'ils sentent le rébus Que de faire parler en Satyre Phebus.

Je n'ay, faute de fond, le jeu guère moins rude Que ce maistre de Lut qui ne sçait qu'un prélude ; Des livres. Dieu mercy, j'en ai provision. Mais je ne les voy plus que par occasion, Ou pour me divertir à quelque jour de feste ; Je reprimende l'homme en langage de beste ; J'ay beau laver mes sens de blanc et de clairet Et chercher Hypocrene où l'on mené Faret, Mon sujet, mon humeur, l'astre qui me gouverne, Ne me permettent point d'écrire à la moderne. Apres tout, il n'est rien de plus en seureté. Pour n'estre pas repris, qu'un Po'éte crotté. Et n'est non plus •parlé de ses œuvres badines,

SATYHEIV. 43

De son nom ny de luy, que de vieilles Matines : C'est pourquoy, s'il n' estait dépourv eu de raison^ Il voudrait que son livre eut gardé la maison.

SIRE, si mon travail avoit l'heur de vous plaire, Qu'il rendist seulement les frais à mon Libraire, Qu'il ne me maudit plus, je serais satisfait; Si l'on m'avait payé, j'aurais un peu mieux fait. Toutefois quelques-uns me payent de louange; H faut avec cela qu'un faiseur de vers mange. Qu'il paraisse entre ceux de sa profession. Quiconque parle ainsi demande pension, Non pas moy, qui préchant jamais ne fis la queste : J'aurais peur que l'on mist néant sur ma Requestc.

'iGNON, c'est à toy seul que ma Muse révèle [celé.

[Ce qu'à beaucoup de gens ma discrétion Je suis, comme tu sçais, soit nature ou hasart, Grandement amoureux des œuvres de ton art ; Autant qu'homme qui soit j'honore la peinture. Lisant qu'un jeune Grec aymoit une figure. Qu'un jour il demanda congé de l'épouser. Et qu'on la luy voyoit à toute heure baiser. Je veux que quelques-uns nomment cela sottise : Les gousts sont differens, c'est d'où mon feu s'attise; Un marbre l'enfiamoit, et l'on me voit épris D'une toile que j'ay, dont tu sçais bien le prix, Qu'un de nos curieux apporta d'Italie.

Estime qui voudra que c'est une folie.

SATYkK V. 4^

C'est de la vision que l'on rit dans les deux ; Je noiirry bien souvent mon anie par mes yeux ; Mon petit cabinet des bcautez me découvre Qiie je ne verrais pas dans les chambres du Louvre : Car je n'ay de l'amour que médiocrement, FA point de passion, pour un beau bastiment ; Des traicts de Titian mon amc est si ravie Qiie je suis bien trompé s'ils n'inspirent la vie ; Le fantasque Bassan me donne des apas Qiii me charment assez, mais ne me perdent pas ; Je suis bien plus touché de Paul dit Veronesc : Celuy que je possède est cause de mon aise ; Qiiand pour le contempler je l'ay mis en son jour, Je ressens les plaisirs d'un innocent amour. Une fille s'y voit prés, du petit Moyse, Apres l'avoir péché retordant sa chemise ; Mais la fille du Roy, pleine d'affection Et du soin vers l'enfant, préside à l'action. En pompeux appareil, au milieu de ses filles. Belle ce qui se peut, elles bien fort gentilles. Le peintre, en ce tableau parfait extrêmement ^ A mêlé le caprice avec le jugement ; Les jours bien observez y tempèrent les ombres^ Qiii ne semblent à l'œil ny trop durs ny trop sombres.

Si fen discours icy, c'est entre familiers : On parle bien Latin devant les Cordeliers.

Tu m'excuseras donc si ma plume hagarde, Comme celle d'Icare en ce lieu se hazarde. Je cannois mes deffauts ; n'eut esté l'amitié, Je t'en eusse moins dit de plus de la moitié.

Mais je me veux moquer de ces doctes barbares. Et bailler sur les doits à nos riches avares. Qui mettent leur argent au dessus du sçavoir ; Font-ils cas d'un tableau, ce n'est que pour le voir; A qui jusqu'à présent le nom de Michel Ange, Merveille de son temps, a semblé fort estrange. Ils ont l'entendement si sourd et si mal sain Qu'ils ne peuvent gouster les raisons d'un dessein ; Ces mots de coloris^ de lointain, d'ordonnance, Eloignez de leur sens, choquent leur ignorance. Estant donqucs privez des plaisirs infinis Qiie nous en recevons, ils sont assez punis ; C'est un bon-heur pour eux d'avoir l'esprit malade, Qii'ils ne discernent rien et qu'ils ont le goust fade ; De la perte qu'ils font ils n'ont nul sentiment, Et sont moins affligez faute de jugement. Mettre écu sur écu, c'est toute leur estude ; Du désir d'en avoir naisl leur inquiétude.

Tel d'eux ne baille rien et prend à toutes mains,

En dépit de saint Paul dans l'Epistrc aux Romains,

Qui d'un zèle divin la charité conseille ;

Un autre a toute nuict la puce dans roreille

Pour le jeu, pour la chasse, ou pour un fol amour ;

Jean est ambitieux; Jaccjues boit tout le jour,

Bacchus est son mignon, et, tenant un grand verre,

Il se mocque de ceux qui meurent à la guerre.

Passe pour cettui-cy, sa face est son tableau

Et le vin sa couleur, son verre est son pinceau.

Ce sçavant à demi se charge de passages.

Au Diable le tcston qu'il met en paysages;

Cet avare Marchand pour tout original

Et pour toute copie a son papier journal ;

Il fera de son fils un Maistre des Requestes,

Encor qu'en tous estats il se trouve des bestes.

0 qu'il ne voudroit pas donner un Jacobus

D'un des meilleurs portraicts que jamais fit Porbus /

Ces manières de gens de mauvaise nature, Sans qu'ils sçachent pourquoy, haïssent la peinture. Ou, pour mieux raisonner, ne la connoissent pas. Ce n'est point le gibier de tous ces esprits bas, Dont le nombre est si grand que tout le monde en crevé, Et sont plus drus icy que crocheteurs en Crevé.

Leurs plus hauts mouvemens se font sur le paré : Comment ainicroicnt-ils cet art si relevé? Qui leur aurait donné le goust des belles choses f Et quand Homère dit : « V aurore aux doits de roses » , Comment comprendroient-ils que ce discours est peint. Que c'est pour délecter que telle il nous la feint.

A leur exclusion nous goustons les délices; Si l'ignorance est crime, ils ont bien des complices. Excusons les., de grâce, au lieu de les blâmer : Ce qu'on ne connoit pas., on ne sçauroit l'aimer.

Je ne m'estonne plus s'ils me portent envie Et si pour des tableaux ils censurent ma vie, S'ils crient après moy, comme on crie aux voleurs, Que je mets tous les jours mon argent en couleurs, Que mon contentement ne peut estrc solide., Puisque ma passion me fait mâcher à vuide. Quand je leur avonrois que cela fust ainsi, Hors de leur interest c'est prendre du soucy. Controllant mon humeur, au moins qu'on se souvienne Qu'une bizarre fleur fait soupirer Estienne, Qui, pour faire le riche ou bien le curieux, Acheta l'autre jour cent écus un cayeux ; Ce que j'admirerois si j'ignorois qu'en France Un bouquet en amour a bien de la puissance.

Tant d'hommes y tant d'humeurs et tant de jugemens; Tel ne conte que deux, l'autre quatre elemens. Hors le point du salut, chacun vive à sa mode; Qu'il se levé à midy^ c'est chose fort commode ; Je n'oblige personne à l'amour d'un tableau. Si je l'entens ainsi, qu'on me relie en veau.

ou VENT y> considère et souvent j'examine Pourquoy les plus médians ont la meilleure mine.

Il suffit maintenant d'avoir bonne façon ; La mère aime la fille, et, luy faisant leçon, Luy dit : « Ma fille, il faut, si tu veux estre belle. Prendre des lavemens pour aller à la selle, Boire du laict d'Asnesse et manger des œufs frais, Te lever quand Messieurs reviennent du Palais, Avoir tousjours grand soin d' estre des mieux parée, Sur tout lors que tes yeux vont à la picorée, De faire la doucette et sucrer un souris. » Mais cela n'appartient qu'aux Dames de Paris.

On laisse le vray bien pour suivre l'apparence ; A la perfection Jean fait la révérence ; Lors qu^ il jure si bien qu'il est mon serviteur,

Ma foy, je le croirais s'il n'estoit point menteur, Si je ne sçavois bien que son cœur et sa langue Ne sont pas quelquefois ifaccord en sa harangue ; Et de ces coniplimens qui ne sont que'du fard, Qu'eau bénite de Cour, ils en ont fait un art^ Pour s'en mieux escrimer, et qui ne s'en escrime Entre les Courtisans n'est pas en bonne estime. Il leur faut un quart d'heure à donner le bon jour, Et puis, comme à la Paulme, à beau jeu beau retour. Les discours un peu longs, en fait de courtoisie. Dessous des mots triez cachent l'hypocrisie.

De ces fadeses là, qu'on prend pour la vertu, Et qu'il faut prattiquer^ je suis tout rebatu; Tant de soumissions, tant d'offres de services, Me tenir tant debout, m'ont causé des varices ; Je ne suis pas tous jours habillé de satin, Je gronde quand je fais le diable saint Martin Et le sot par devoir : aussi la compagnie D'un Seigneur prétendu m'est une tyrannie ; Je n'ay pas trop d'adresse à faire un compliment, Jamais je ne m'en suis aquitté doctement ; On voit quelle est mon ame aux traits de mon visage. Je ne suis point fâché qu'il soit sa vraye image. Les pourrois-je imiter, moy qui suis si naïf Qu'on me croit estre encor du siècle de Baïf,

Qui ny peu riy beaucoup ne me puis contrefaire.

Fusse pour me tirer d'une mauvaise affaire?

Jugeast-on que j'en sceusse autant que Turnebus,

J'en inter jetterais appel comme d'abus.

Si l'on me trouve sain, je me trouve malade;

C'est un fou Médecin qui me baille l'aubade.

Que ferois-je pour moy de dire en animal

Que je me porte bien, et je me porte mal?

En décevant autruy se décevoir soy-mesme.

C'est le style de ceux sur qui je prens mon thème. A propos de celuy qui veut estre tenu

Autant homme d'honneur qu'il a de revenu, Il fait Bibliothèque, il parle, et veut qu'on sçache Que ce nest que du Grec et du Latin qu'il crache Estimez-le sçavant, et dites, quand il dort, Qu'il lit dans sainct Thomas, vous r obligez bien fort. Pour monstrer qu'il est docte, il tient tous jour s un Livre, Et puis se fait louer par des gens qu'il enyvre, Qu'il soûle d'ordinaire et qu'il traite en Prieur. Nous ne prenons plus soin que de l'extérieur. Il nous suffit d'avoir une façon fort douce, Une barbe qui soit d'autre couleur que rousse, Et qu'en habit décent nous puissions comparoir Apres nous estre veus un quart d'heure au miroir ; Pour estre creus vaillans nous feignons des audaces,

Stériles en effets et fécons en grimaces.

Chiens d'Esope de plus et pareils aux tombeaux,

Qui sont laids par dedans et par dehors sont beaux.

Pourveu qu'un homme soit d'assez bonne rencontre,

Il est fort asseuré de passer à la montre.

Apres qu'on a tant dit : <t Ce n'est pas bien vécu »,

On donne aux bonnes mœurs un coup de pié au eu.

Soit Bourgeois ou Païsan,soit Gentilhomme ou Prestre,

Ils veulent sembler bons, et se moquent de l'estrc.

Pour le souverain bien de sa condition

Chacun s'est estably sa réputation ;

Juste ou non, fausse ou vraye, il faut bien quelle serve,

Si par raison d'estat le vice la conserve.

Perrine, qui jamais ne s'en est fait prier,

Prise dessus le fait, osa bien s'écrier.

Et s'en purgea des mieux en estant accusée.

Je veux bien qu'elle soit moins chaste que rusée,

Mais, comme dit l'Auteur en l'art d'aimer parfait^

Le nier fermement, c'est ne l'avoir point fait;

Et celuy qui n'est pas moins poltron qu'une Vache

F ait croire au simple peuple, en tranchantdu bravache^

Qu'il est homme de cœur, aux périls résolu,

Et qu'il en a plus fait qu'un autre n'en a là.

Pour se mettre en crédit chacun a son adresse;

L'hypocrite par jour entend plus d'une Messe,

Pour faire voir son zèle et ferveur en la foy A d'autres qui seraient plus crédules que moy ; Sa parole est de sucre et si jamais ne jure. Mais il ne fait contract qui ne sente l'usure. Comparez ses façons à son discours fallût : <( Je n'aime pas le vin », mais il en prend en Lot; Ses mœurs et ses propos sont deux pièces diverses Et s'accordent ainsi que les Turcs et les Perses ; S'il parle à son voisin, pensant estrc au Sermon, Se tait, ou ne répond que « voire » ou que « c'esl-mon ».

La pluspart des humains a la cervelle folle, Ce qui ne se connoit que trop à leur parole. Que l'on oit de discours lourdement enfilez, Et, loin d'estre polis, qui ne sont pas dolez! Tant qu'ils durent, pour moy je languis quand j'y songe, De l'ennuy qu'ils me font je baille ou je m'allonge. Si les Grands parlent mal, il en faut bien passer; N'aguere, en oyanî un, je pensay trépasser ; Mais tout leur est permis, qu ils parlent, qu'ils se taisent, Ladres ou verolez, jamais ils ne déplaisent; Le peuple les révère et les autres aussi : J'ay donc quelque raison de les choyer icy ; Il fait mauvais contr'cux prendre à cœur les matières, Témoin la Philippique, ils taillent des croupières Au Maistre, à ses chevaux qui n'ont point offencé :

Trop injuste rigueur, mais cela s'est passé. Devant eux de tout temps les plus diserts bégayent, Ou bien ne disent mot, car on sçait comme ils payent. Qjioy ! je m'amuserais à les reprimender, Pour avec Eumolpus me faire lapider !

fay l'esprit chatoiiilleux, Faureillc délicate, Et quand je souffre trop il me tient à la rate.

Mais où penseroit-on que va mon interest f Ce Juge me pourrait perdre par un Arrest, Parlant de son état et suivant son caprice, Si j'écrivois qu'il vend, non qu'il rend la justice. Ou bien que ce Prélat est avaricieux.

Il n'est pas deffendu d'estre judicieux Et de marcher tousjours dans la plus seure voye ; fayme bien mieux conter de ma commère l'oye, Et dire hors propos, en rimant à Romains , Qu'une femme en pissant ne gaste point ses mains. Qu'en Esté le Soleil à sept heures se couche, Vrayment, vrayment, aga, s'il me vient à la bouche.

Celuy que l'on tenait pour un second Renaut, Lors qu'il fallut donner, fut un jour bien penaut ; Mais je n'empêche point qu'un autre ne le nomme. Plus désireux que moy de faire le preud'homme, Ou bien à qui le ciel a donné la vertu D'écrire hardiment, deut-il estrc battu.

Ainsi que les Regens sçavent gloser un texte,

Messieurs pour se ranger ont tousjours un prétexte

D'honneur, ou de justice, ou de religion.

Vieux manteau sous lequel agit la passion ;

L'action est mauvaise, indifférente ou bonne.

C'est selon la couleur ou façon qu'on luy donne.

Or la raison n'est plus qu'un instrument commun

Et dont à sa manière use icy bas chacun,

Ou fait à ce qu'il dit une si bonne sausse

Qu'on ne peut discerner la vraye de la fausse.

Le vulgaire ne vit que par comparaison.

Et son goust incertain change avec la saison ;

Il imite quelqu'autre et le suit à la piste ;

On ne l'offence point de l'appeller copiste ;

il ne sçait ce qu'il ayme, encor moins ce qu'il hait ;

Le discours d'un caffar le promené à souhait ;

A le bien définir, c'est la mesme sottise :

Tant plus on le connoit, tant plus on le méprise.

On ne conte plus rien qui soit vray simplement, Ce ijuc l'on pense tel n'est que déguisement ; La justice à présent est mesquine et badaude, Qui ferait informer pour une chiquenaude ; Et s'agit-il d'un crime, un témoin parlera, En faisant ce qu'il faut ainsi qu'il te plaira ; 'Ce n'est plus seulement au Perche qu'il se treuve,

SATYRE VI. 5j

Tellement qu'il n'est plus tVinnoccncc à l'épreuve ; Les bons par ce moyen sont reputez médians^ Et sans le mériter faits Evesques de champs; Quiconque a de l'argent, moyennant une somme, Peut donc asseurcnient se dcffaire d'un homme.

Or, si cela n'est point en doute révoqué, Qu'avant le carnaval tout le monde est masqué. Que la foy n'est plus seure, et que la perfidie, En ce siècle véreux, est ce qu'on cstudie ; Que chacun son prochain traite non autrement Qu'un soldat indiscret son hoste au logement, Et qu'un Noble croirait, au Royaume de France, N'estre que Roturier s'il gardoit l'ordonnance ; Que l'homme est un fantôme, et, pour conclusion. Que ce qui sort de luy n'est qu'une illusion. Conseille moy comment il faut que je me garde, De ses desseins malins en ce qui me regarde. Car je suis si sçavant qu'avec tout mon sçavoir Il n'est rien plus aisé que de me décevoir. D'autres ont des ressors, des recoins, des resources, Moy j'y vais franchement comme uncoupeurde bourses; Dans ma simplicité remuant mon tonneau.

Un plus fin à tous coups me met dans le pane au, Et n'est pas nécessaire, afin de me connoistre, Que devant ma poitrine on fasse une fenestre.

Bon pour ceux qui jamais le traicté n'ont conclu Que pour tromper quelqu'un et le prendre à leur glu; Leur haleine aspirant échauffe et soufflant gelle. Le Satyre prudent qui vit cette cautelle Ne voulut point entrer en la société, Craignant que le profit n'' allât tout d'un costé ; Cet avare Marchand par doux propos l'allèche, Il estoit attrapé s'il n'eut senty la mèche : « Si je n'estois loyal, dit-il, j'eusse eu du bien; Mais je n'ay pas mêlé l'autruy parmy le mien. »

Sur tous il faut fuyr ces hommes à cœur double, Qui, pour les bien priser, ne vallent pas un double. Or, d'autres maintenant il s'en trouve si peu Que je suis bien d'avis que l'on cache son jeu. Qu'on se fie à la mer aussi-tost qu'au visage. Comme disait Pétrone, on fait par tout naufrage. Pert-on pas ses moyens lors que l'on est volé ? Est-ce pas un écueil qu'un chose verolé ^ Ce n'est pas seulement sur l'eau qu'est la tcmpestc, Ailleurs qu'au jeu de l'homme on peut faire la bestc.

Et comment aujourd'huy ne seroit-on surpris Qu'on est presque toujours avec des noirs esprits l* Où la puissance agit, la raison estouffée Ne sert qu'estant vaincue a luy faire un trofée ; La coustume et le droict vainement nous citons.

SATYRE VI 5g

Témoin le vieux procès des loups et des moutons.

Laissons ces vaniîezqui n'offencent personne ; Les morde qui voudra, pour moy je leur pardonne. Si pour se faire rire on se peut chatouiller Je ne nf étonne point de voir qu'un Conseiller Qui n'est que de face un peu trop le grave.

Qu'un qui n'a pas dequoy soit à tous les jours brave, Qu'il change aussi souvent d'habits comme Néron, Qu'un méchant Advocat se croye Ciceron.

Je supporte aisément que cette putain sale Soit la sainte n'y touche et fasse la Vestale^ Que tous les quinze vingts pensent avoir bons yeux, Qu'un asne soit bizarre, un coquin glorieux ; Et, croyant me fâcher, si quelque pedantailk Me disait de ces vers que ce n'est rien qui vaille. Je ne m'en deffendrois qu'avec un itane, Au lieu d'en disputer avec ce Domine.

Pour ces sottises là, sans y mettre l'enchère Ny les canoniser, je n'ay point de collere.

La pluspart d'entre nous n'a de l'entendement Qu'autant qu'il est requis pour faire un testament : Or à cet acte là souvent un tiers assiste, Propre à le suggérer, quelque fois casuisîe.

Les hommes de ce temps veulent esire employez, Et ne refusent rien pourveu qu'ils soient payez.

6o SATYRE VI.

Car le pay ment fait tout, et la reconnoissance Rend les plus scrupuleux enfans d' obéissance. Traitez avec des gueux, vous n'y gagnerez rien ; Il ne faut point chercher de gresse en nid de chien. Les marmiteux en sont sur la mine et d'aumône. S'ils en font, c'est après l'avoir fait dire au prône; En public, en plein jour, ils chassent à beau bruit. Et couvrent leurs péchez du voile de la nuit. Quand ils m'auroicnt trompé, que dis-je, fait injure, Pense-tu, j'en rirois : ils pèchent par nature.

Puisqu'à présent le monde est basty de caquet. Qu'on y passe pourveu qu'on parle parroquet, Que^ d'un ris d'hostelier et d'une humeur folastre, D'un habit fort modeste on sçache faire un piastre, Sous lequel ces esprits, s'il faut dire bossus. Pour tuer l'innocent se mettent à l'affus. Il est bon d'acquérir cette belle science, Et puis faire la nique aux cas de conscience, Dont il faut discourir pour estre crû dévot. Qui peut faire cela pipe aisément un sot. Dans le gouffre d'erreur où les a mis le vice. Seront-ils point fâchez que je les advertisse? N'aimeront-ils pas mieux se perdre en ses apas Que de changer de note et vivre par compas i' La race des humains en deux parts se divise.

SATYKE VI. 6l

En trompeurs et trompez, AMY, je t'en apise, Et on pèche partout, si tromper est péché. On se peut excuser sur le cours du marché : Si l'un pert, l'autre gagne, et cette broiiillerie Est plus vieille que nous et tourne en raillerie. A cause qu'on vend tout et qu'on ne donne rien, Chacun par tous moyens tâche d'avoir du bien ; L'honneur est à l'encan, l'amour même s'achette : Aussi dans les partis tout le monde se jette. Les Chevaliers Romains estoient tous maltotiers; Il faut en certains temps faire plusieurs métiers, Ménager son argent, changer sa pane en frise. Ne mettre que le jour une belle chemise. L'épargne, dit quelqu'un, est un grand revenu : Non qu'au fort de l'Hyver il f aile aller tout nu, Ny s'abstenir de vin lors qu'on n'a point de fièvre. Comme fait malgré luy ce Gentilhomme à lièvre, Qiii croit, en avallant son cidre, que ce soit De ce que Ganimede à son maistre ver soit; Les jambons du pays luy semblent de Mayence, Je ne luy voudrais pas oster cette croyance : Il a fait sagement, pour éviter le coust. N'ayant guère dequoy, de se former un goust. Chacun suivant cela se doit faire une règle ;

Un Oison ne sçauroit voler si haut qtCun Aigle ^ De façon que Messcr qui n'a que peu de biens Ne devroit pas ainsi jcttcr son lard aux chiens, Mais plustost le garder pour sa foible vieillesse. Car, s'il veut l'avoiier, déjà le bas le blesse.

^^^$ëW

le méchant métier, ô le sot exercice.

D'employer son loisir à censurer le vice! On fait un cnncmyiVun amy qu'on reprent ;

C'est ce qu'on y profite, aux fautes on apprent. Besîise de penser que le mal on^ empêche

Ou qu'on le diminue aussi-tost qu'on le prêche,

Et de s'imaginer, ayant esté battu,

De vice qu'il estoit il devienne vertu;

Au contraire, en cheval, il est d'humeur rétive.

Et dur à l'éperon d'une sage invective ;

Vainement on le drogue, il retient ses façons.

Le monde d'apresent ne veut point de leçons ;

Il est si libertin qu'en se donnant carrière ,

Des vénérables loix il fausse la barrière :

Aussi ne faut-il point luy parler de Sermon,

Et, s'il voit un prêcheur, il croit voir un Démon.

duand quelque vicieux se voit dans ma Satyre,

// me tu'é en son cœur, ou bien n'en fait que rire; Qu'un autre la récite, il baille, et puis s'endort Si quelque bout de vers davanture le mord.

Je me fais mon procès discourant de la sorte; Je ne reprendrois pas, mais la fureur m'emporte, Ou plustost la raison, voyant ce que je voy. Cependant je sçay bien ce qu'on dira de moy, Et que ces vers piquans en diverses manières, Pour leur punition, serviront aux beurrieres . Ce vieux pécheur les hait plus que la mort, aussi Est-il bien asseuré qu'on le peut voir icy. Comme l'on voit un saint en lisant sa Légende ; Je fais, sans rien nommer, en sorte qu'on m'entende; Il m'aura toutefois de l'obligation Pour ce que je l'ay peint à la perfection. Je travaille à cecy quand je n'ai rien à faire ; Qu'on ne demande point où je prens mon salaire : J'en suis fort bien payé lors qu'au dépens d'un sot. En faisant son portraict, il m'échape un bon mot, Et me souvient, alors qu'il tombe sous ma plume, De ce Peintre qui fist par hasard cette écume.

Ce n'est point sans raison que je chery cet art, Qui me donne sujet, à propos du caffart, Qui traite quelque Dieu d'une façon estrange, De dire qu'il se croit meilleur que son bon Ange,

SATYRK VII.

Et que, pour obtenir le Royaume des deux, En priant son Patron il Iny fait les doux yeux ; Du juge criminel, qu'il est habile à prendre, Qu'on le peut gouverner, et qu'il est homme à vendre; Qu'on tourne son esprit et dessus et dessous, Qjic moyennant un prix on est quitte et absous; De remarquer aussi des vallons d'Aganippe Que la femme d'un tel depuis peu s'émancipe; S'il n'a déjà son fait, je n'en demande rien, Et si tant mieux pour luy si je n'en juge bien. Un quarteron de maux me sollicite encore : Un Tabellion faussaire, un Procureur remore, Un Rapporteur tousjours enclin à se fâcher. Et son Clerc qu'on ne peut sans la croix approcher; Un noble casanier qui se contente d'estre Yssu d'une maison plus vieille que Bicestre; Un Prestre dameret; un Docteur ignorant, A cause du bonnet qui fait le révérant; Un Citadin plus fier, quand il a mis sa fraise. Qu'un estron que Beauvais jette sur une Thèse ; Un valet impudent ; un merveilleux garçon, Qiii croit que c'est assez d'avoir bonne façon, D'ajuster un rabat avecque des manchetcs, Et sçavoir certains mots qui charment les fillettes. <( Quant au reste, dit-il, quand au reste, il ira,

66 S.VTYRE vu.

Sinon comme il dcvroit, au moins comme il pourra. »

Or ce n'est pas le tout, mon sujet est si large Qu'il me faut retrancher si je ne cotte en marge; Et d'ailleurs je suis las de m'oiiir caqueter. Outre qu'il n'est rien tel que de se limiter; Mon ouvrage n'est pas cette toile infinie, Joint que, croyant peter, souvent on se conclue; Un mot pourroit donner de l'ombrage à celuy Qui pense, quand je dors, que je parle de luy.

Non que jusques icy, pour croistre la blesseure, J'aye au delà des loix estendu la censure, Que je veuille chercher avec des yeux d'Argus Quelqu'un pour le percer de mes traits plus aigus, Qu'on se puisse aisément connoistre dans mes lignes, Pour designer Bachus que je parle de vignes. Et que je montre au doit ceux dont je tais le nom , Par un mauvais dessein de ternir leur renom. 0 que mon ccritoirc est bien plus innocente, Encore que je sois bien aise qu'on me sente, Qiie l'on sçache que j'ay, dessous le gênerai, Touche l'individu dans ce discours moral !

Parle d'amour celuy qui voit la Demoiselle, Pour faire de bons vers qu'il ne pense qu'en elle ; Je ne m'empêche point du goust que chacun a, Dont peut estre en naissant nature l'étrena.

Si tu m'en crois, AMY, tout Phonneur où j'aspire N'est que de faire voir en France la Satyre, Mais telle que la vit le peuple aux carrefours Avant que l'on joiiast la passion à Tours, Et qui baille, railleuse, en son rude langage, Aussi-tost sur le nez comme sur le visage; Sans mentir que par fois je m'y veux exercer, Et sans intention de plaire ou d'ojfencer, Quoy qu'inutilement, attendu que le vice Est plus sourd auxconseils qu'un compagnon d'Ulysse. Quand je parlerois d'or, quand je serois disert, Je n'cdifirois pas, saint Jean prêche au désert. Au reste, je ne crains que mon fâcheux Libraire, Qu'on oit, mais tu sçais bien qu'on oit un asne braire, Me dire tous les jours : « Je ne vens presque rien, Vôtre livre n'est là que par les gens de bien. Dont le nombre est petit, vos discours me ruinent, Qui ne sont entendus que par ceux qui devinent. Plus ce genre de vers est libre et s'en permet, Et tant mieux il se vent; Hardy qui rien n'y met. »

Seroit-ce ton avis, s'il te p lait de m'entendre. Pour le faire gagner que je me fisse prendre, Qii'un beau jour un Huyssier, pour n'être pas discret, Me menast sans scandale en vertu d'un décrets' J'aymerois beaucoup mieux renoncer aux délices

Que gousîe un vercoquin à se moquer des vices.

Que je diffame un grand qui s'en peut ressentir Et me faire acheter bien cher un repentir ! Moy, que je me procure une puissante hayne! Il vaut bien mieux tenir mon couteau dans ma gaine; Je m'abstiendrais plustost de mâcher le laurier, Et pour fuyr ce malheur chirois sur le métier. Ces manières de gens ne regardent qu'au lucre ; Dessus nôtre moutarde il faut mettre du sucre; L'autre n'en eut pas eu s'il eut fait sicut nos Depuis Miserere jusques à vitulos ; Si ce n'est la raison, que ce soit le supplice, Qui porte le rimeur à brider son caprice, A ne pas trop s'étendre à la correction, Pour n'estre pas sujet à la punition.

Ou plustost au payment en certaine monnaye Qui se fait du bastan dessus la petite oye. J'ay sceuflater Martin en faisant son crayon, Bien qu'entre vous et moy ce ne soit qu'un couyon. La vérité déplait estant librement dite., Il la faut déguiser afin qu'elle profite.

loNSiEUR, si tu m'en crois, je n'ay plus faim de rire ;

'le plaisir me déplaît, je ne veux plus Quelque chose qui soit utile à mon salut, [que lire Que veut dire cela que le monde me put. Je hay ses vanitez, ses pompes et sa joye; Vêtu de simple drap, je n'ayme plus la soye; Il m'est indiffèrent que, dans le bruit commun, Je sois à l'avenir ou ne sois pas quelqu'un, Qiie l'on me montre au doit et que l'on me salue, Ou bien que l'on me siffle en passant par la rué; Et, sans déduire icy le tout par le menu, Si cela se pouvoit, je serais inconnu.

Chaque homme est maintenant aussi subtil qu'Esope. Et c'est cela qui fait que je suis misantrope. Que souvent à dessein je garde la maison. Les bonnes qualitez ne sont plus de saison; La pluspart des mortels sont traîtres ou fantasques;

70 SATYRE vu I,

Les visages sont faux, les esprits ont des inas(]ues;

On paye d'un « peut estre » ou d'un « c'est à sçavoiry> :

C'est toute la raison que l'on en peut avoir ;

Le mérite est befflé, la science moquée ;

Jamais la charité ne fut moins prattiquée ;

Le profit est le blanc où vise un concordat;

Nous voyons des Docteurs vendre du mytridat;

C'est avec les presens que nous faisons embûche :

On donne afin de prendre, ainsi tout bois vaut bûche;

Excepté l'interest, rien n'est considéré,

Soit à faire un Bailly, soit à mettre un Curé ;

C'est l'argent qui fait tout; malgré le vieux exemple,

Nous voyons les Marchands traffiquer dans le temple;

On prêche vainement ce grand custodinos,

Qui répond : « Nos majeurs faisaient sicut et nos. »

D^un asne, d'un bouffon, d'un maquereau peut estre,

Eut on bien deviné que l'on eut fait un Prestre?

Tout homme est idolâtre et se forge des Dieux ; Il adore des sacs, ou des rangs, ou des yeux; Chacun a son désir qui luy donne la fièvre, Et croit, s'il Paccomplit, que c'est où gist le lièvre; L'insolence est en règne, et je ne sçay quel art, En parlant sottement, de rire en saint Medard ; Les sujets des discours ne sont que des vétilles ; Paris depuis six ans regorge de soudrilles;

Bcllonc csî en campagne, on jure, un fanfaron Peut dire librement p ouille s à Ciceron ; Pourcc que la loy dort tant que dure la guerre, La robe et le bonnet donnent du nez en terre; Nous ne faisons plus rien qu'à la charge d'autant. Que l'homme est variable, et qu'il est inconstant, Ennemy de son sort! Si l'Advocat s'advise, Il sera laboureur ou fera marchandise; Chacun approuve un autre et sa condition Autant que pour la sienne il a d'aversion : C'est que nôtre nature est tousjours inquiète Et ne peut demeurer long-temps en même assiete, Tout ce qu'un homme fait, tout ce qu'un homme dit, Selon qu'il a dequoy rencontre du crédit.

Je ne sçaurois souffrir les façons d'un sot asne, Qui fait le révèrent et le grave en sotane ; Qu'un financier poupin s'oze moquer de moy, Sous ombre que je lis lors qu'il vole le Roy ; Qu'un noble soit si fier qu'il n'hazarde la gloire ; Que les honnestes gens ne parlent que de boire ; Qu'une femme, notez, face un mary cocu,

Moins par infirmité que pour plaire à son ;

Qu'une fille s'exerce à l'amour dés l'école,

Dont la mère à douze ans souffre qu'on la cajolle.

Ce beau sexe n'a plus de pudeur sur le front;

Si VOUS ne l'en priez, vous luy faites affront.

Et s'il fait la clwsette, il veut bien qu'on le sçache :

On se moque à présent de celle qui s'en cache;

Venus avecque Mars une autre en cas pareil,

Couchée entre deux dras, ne craint plus le Soleil.

On méprise à bon droict la physionomie ;

Celuy que l'on croyoit la mesme preud'hommie

Enfin vers l'interest s'est lâchement fléchy.

Pour monstrer qu'il n'estoit qu'un sépulcre blanchy ;

Plus de foy nulle part, plus d'amis qu'à la table ;

L'homme n'est quasi plus animal raisonnable ;

Tant s'en faut qu'il se porte à la bonne action

Et qu'il mette une règle à son affection.

Que Diogene s'aille avecque sa lanterne,

Dieu sçait comme aujourd'huy le monde se gouverne.

Pourrois-je dire icy, rimant à carnaval,

Et sans luy faire tort, qu'il est un peu brutal.

Qu'il est pire qu'antan, et puis, rimant à pommes,

Ou parlant Caporal, qu'il ne se voit plus d'hommes ,

D'hommes originaux, rabotez ou fourbis ;

Ils ne sont maintenant curieux que d'habis,

Et les femmes aussi fort aises qu'on les voye

Porter nonchallamment à tous les jours la soye.

Et, si le bon époux n'est riche qu'à demy,

Pour payer le Marchand il se trouve un amy.

SATYRE V III. -Ji

Le. sicclc des gallans est fécond en astuces; Les chiens y sont pourtant encor sujets aux puces ; La raison, en cffect, n'est plus rien, entre nous, A bien philosopher qu'un baston à deux bouts : On la tourne, on la vire, on l'adapte à la chose ; Nuit-elle toute entière, on n'en prend qu'une dose.

Que pense faire Jean de voler son voisin, Pierre de le tromper;' L'homme à l'homme est cousin. C'est ce qu'un bon payen disoit en ses offices. Et d' ailleurs chacun sçait quels sont les fruits des vices. Nul méchant n'est heureux, si l'on croit Juvenal, Pour abuser les gens dit-il son Diurnal. Dire que, de cinq cens qui donnent leur parole, Deux ne la tiennent pas, ce n'est point hyperbole.

Et, comme s'il n'estoit ny Dieu ny jugement, Il ne s'en voit pas un qui garde son serment; Si c'est un serviteur, qui ne ferre la mule ; A cause qu'un pauvre homme est icy ridicule, Qji'on y vit à grands frais, qu'il faudr oit des écus, Autant qu'on trouverait à Paris de cocus, A qui ne porterait que des manteaux de pane, Tousjours un bon habit dessous une sotane. Or c'est ce qui se fait, et qu'on devrait punir. Car, à moins de tout faire, on n'y sçauroit fournir. C'est pour quay ce Marchand vend à fausse mesure;

Au nombre des péchez on ne met plus l'usure ; Aux maistres de tout temps le larcin est permis, Et s'appelle vertu, fait par un beau commis ; Le bien sert de beaucoup, ce qu'à propos on donne D'une mauvaise cause en peut faire une bonne; Comme le blé, le drap, la faveur est à prix; C'est à l'odeur du gain que courent les esprits, Chacun pour en avoir s'empresse, et, quand j'y pense, Vivant en honneste homme, on fait de la dépence; Quelque chose qu'on die, on ne sçauroit de peu Bien traicter ses amis et leur faire beau feu.

On n'avoit jamais veu porter tant de calotes Pour feindre la sagesse; or, à propos de botes, Les Bouchers, en trottant au marché de Poissi^ Pour faire les Messieurs en portent de roussi; Les vivres sont deux fois plus chers que de coustume, Un hetoudeau se vend quatorze sous en plume. Ce n'est pas seulement à Paris, c'est ailleurs Que les plus opulens sont au prix des meilleurs. Sur cette opinion générale et publique, Tel n'a guère dequoy qui fait le magnifique ; Un homme veut tousjours rouler avec honneur : C'est ce qui, de par Dieu, le rend hardi preneur Et luy fait mépriser la bonne renommée, Afin que sa cuisine en ait plus de fumée;

SAT YKE VIII,

Ou quand en EucUon il couve son thresor, Qu'il ayme trop Pargcnt et fait son Dieu de l'or, Et, loin de s'en servir quand l'occasion s'offre, Au contraire il le tient prisonnier dans un coffre. Ou bien il le regarde à cause qu'il est beau, Et n'en joiiit qu'ainsi qu'on joiïit d'un tableau.

Dieu mercy, quand j'en ay, que souvent il remue, Qu'il sert à mes besoins et qu'il n'est pas en mue ; Je n'a jamais l'esprit ny le cœur à cela. Et je serois marri que mon foible fust là. Je ne fay cas du bien qu entant qu'il est commode , Notamment à celuy qui veut vivre à la mode ; Je ne suis pas tant propre à faire un mauvais coup, A me tuer le corps pour en avoir beaucoup ; Tant s'en faut que j'amasse et que je thésaurise Que jamais je ne fis métier ny marchandise ; Et puis je versifie, exercice fatal Pour envoyer en poste un homme à l'hospital. Si de mon ascendant le regard ne m'y porte. J'essaierai pourtant de n'en voir que la porte; On ne me verra plus aux plaisirs attaché ; Je croiray que devoir est le plus grand péché, Et que manger son bien est la plus sotte affaire Qu'un homme de bon sens icy bas puisse faire.

ST-iL vray ce qu'on dit, que, pour être tranquille, [la ville,

iâfe^fe^ Dans quinze jours au plus tu vas quitter Pour demeurer aux champs dans ta belle maison ? Si tu le fais, Monsieur, ce n'est point sans raison.

Tu n'es pas éloigné d'un assez bon village. En vivant doucement avec le voisinage, Tu feras connaissance au Barbier, au Curé, Gens de fort bonne humeur, cettuy-cy révéré, Non qu'il sçache la Bible ou qu'il pipe en l'histoire. Mais pource qu'il est bon et tousjours prest à boire. Tu vois l'eau de chez toy, la campagne et les bois, Où tu peux courre un cerf et le mettre aux abois, Et puis comme devant te ranger à l'estude. Car il faut faire tout pour fuir l'inquiétude.

C'est aux champs qu'il fait beau, c'est où manque ce bruit Qui fait que dans Paris on ne dort point la nuit;

Les hommes clans là vivent d'un autre style,

On ny craint nullement la chute d'une tuile.

N'y d'être par hasar, marchant sur le pavé,

Entre deux crocheteurs dans la presse crevé.

Battu venant du bal ou de la Comédie,

Volé par des filous, surpris d'une incendie.

Les paysans, sans mentir, y sont grandement sots.

Mais on les oit venir avecques leurs sabos ;

Ils ménagent leur fait, ou plustost sont avares ;

En recompcnce aussi les fâcheux y sont rares :

« Dieuvousdointle bonjour;commentvousportez-vousi'

Si vous n'avez disné, disnez avecque nous » ;

Ce sont les complimens que l'on fait au village.

Au reste, la viande est pareille au langage;

Tout y va simplement; les gens de qualité,

En allant aux privez, quittent la gravité ;

C'est où l'on vit sans art et sans cérémonie.

Où l'on se trouve seul faute de compagnie.

Pour y passer le temps, on peut bien, selon moy, Y chanter au lutrin, car c'est tousjours cmploy; On s'y peut divertir aux petits exercices. Leur demeure, au surplus, est moins sujette aux vices; Cependant qu'Isabelle au village a vécu. L'on tient que son mary n'a point esté cocu : Elle n'eut pas si tost pris l'air de la villote

yS SATYRE IX.

Qu'elle fist le péché qui se fait sous la cotte.

Bacchus n'est point aux champs, la ville est son séjour,

Cest où les bons buveurs font de la nuit le jour,

Tantost dans leurs maisons , tantost dans la taverne,

Que les Prédicateurs nomment un autre averne,

Mot significatif des choses qui s'y font ;

Mais ils ne disent pas que les Prêtres y vont.

Et qu'ils y boivent sec pour célébrer l'orgie,

Au lieu de s'amuser à la Théologie.

Aller à la taverne est acte scandaleux

Pour tous, disoit Minot, mais notamment pour eux.

Et, venant au péché qui se fait dans la fente.

Apres qu'un homme est sou, l'on sçait ce qui le tente :

C'est où, bien que ce soit de piques rencontré,

Socrate se vantoit n'être jamais entré.

Ce ne fut pas cela qui le fist juger sage,

Mais ce poison qu'il but avec tant de courage

Qu'on ne l'oiiit jamais ny pleindre ny crier,

Et qu'il voulut mourir plustost que de prier.

Quoy que ce soit un lieu qui n'est pas trop honneste^

On y trouve tousjours de la viande preste ;

H fait parler François un Poète Gascon,

Et y si vous l'en croyez, c'est le vieux Helicon.

Afin qu'un Cytadin icy ne me démente, Comme si je croyois la campagne innocente ,

Je ne cannois que trop de brutaux villageois,

Selon mon jugement, pires que des bourgeois ;

Leur façon me déplait; je les hay, s'il faut dire;

Mais sans offencer Dieu je ne puis voir un sire.

On se passe bien là d'avoir tant de suivans,

Encore mieux d'y voir tous ces demy-sçavans

Dont l'importun babil, autant de temps qu'il dure,

Tient effectivement une ame à la torture.

Sur tous autres humains on doit craindre ceux-là;

S'il faut quitter Paris, ce n'est que pour cela.

Tel y seroit encor, n'étoit que tant de crottes

L'obligeaient au mois d'Aousî à demander ses bottes.

Et, faute de cheval, à piquer le pavé,

Pource qu'il n'étoit pas un peu si relevé

Que ce jeune frisé monté comme un saint George,

Tout rayé de clinquans, et qui d'aise regorge.

L'autre ne l'ayme pas, voyant que sa maison

Le ruine en loyers, et n'est qu'une prison.

Jean en est si ravy que, lors qu'on luy conseille

D'habiter autre-part, il fait la sourde oreille,

On répond en ces mots avec un doux souris :

a Tout ce qu'il vous plaira, mais il n'est qu'un Paris .

Vos conseils seraient bans à qui les pourrait suivre.

Vivant en autre lieu, je ne croirais pas vivre.

Tous les peuples y sont, l'Anglais et l'Allemant,

8o SATYRE IX.

Avec le Poitevin, le Picar, le Normant, Qjie Fon peut discerner, aussi bien qu'au visage, A leurs divers habits , à leur divers langage ; Quiconque est à Paris croye qu'il est par tout Et qu'il voit l'univers de l'un à l'autre bout; Avec peu l'on y vit, ou l'on manque d'adresse ; Aux champs l'on prend cinq sols, et là dix, d'une messe . Venons à sa grandeur : si le Caire et Qjiinsay Sont de beaucoup plus grands, j'en doute ou je nesçay. Car, si j'ay voyagé, ce n'est que dans la carte. Et je n'allé jamais de Paris à Monmarte. Paris est si charmant et si délicieux Qu'il n'en faudroit partir que pour aller aux deux; Le temps n'y dure point, Dieusçait comme il s'y passe; On s'y plaist, et fust on de la dernière classe; Les vieux l'ont appelle Paradis des putains. Tant on y voit d'enfans de pères incertains, Et tel ne les a faits qui toutefois les berse : C'est entre mariez un estrange commerce.

<f Lorsque je suis ailleurs, c'est avec un regret, Que je ne puis tenir un demy-jour secret; Tout ce qu'on y remarque a pour moy tant de charmes Que pour luy résister ma raison n'a point d'armes ; Ce que vous y blâmez, c'est dequoy je fais cas ; Cette foule m'y plaist, j'en ayme le tracas;

Je reçoy de ce bruit que font tant de carrosses Plus de contentement que si 'fétois aux noces ; Les périls de la nuit vous m'alléguez en vain : Mon manteau, Dieu mercy, ne craint pas le serain. Je passe hardiment prés la Samaritaine Lors que les assassins courent les tirelaine ; Le Louvre est à mon goust non encore achevé; J'admire le Palais, de blanc et noir pavé, Figure, si l'on croit à ma Philosophie, Du sort des jugemens : ergo fou qui s'y fie; Je méfierais plustost au perfide élément. » La foire saint Germain le touche extrêmement. Le Pont-neuf et le Mail le mettent en extase ; Pour aller vite au cours Jean monte sur Pégase, Il hante Luxembourg, et fait son promenoir Du parc et des jardins de ce Royal manoir. Et, pour en recevoir du plaisir davantage, Il croit estre, estant là, dessus son héritage.

Encore qu'il n'ait pas de moyens plus que moy, Il est en son esprit aussi riche qu'un Roy ; Qu'une femme en passant luy fasse bonne mine. Il s'est déjà frotté contre son étamine; Ses divertisscmens il sçait bien ménager. Un homme ne peut pas tousjours d'un pain manger, L'esprit comme le corps change de nourriture.

On ne lit pas tousjours dans la sainte Ecriture ; Il ayme les tableaux, et se contente bien De les voir à loisir sans demander combien ; Dans le repos d'esprit il se maintient en joye Et laisse volontiers le travail à Bridoye; Qu'il plaide ou qu'il consulte auprès de l'Angelier, Et qu'il tire en cheval tout le jour au collier, Luy cherche son plaisir, et la mélancolie Est ce qu'à son avis on doit nommer folie.

Puis il dit qu'à Paris on ne voit en deux mois, Voire en trois, qui ne veut, un homme qu'une fois, Qu'une petite ville est un vray purgatoire : C'est parler Evangile, ou pour le moins Histoire; J'y suis malgré mes dents et non sans rechigner; Comme instruict par mes sens, j'en puis donc témoigner . Or, si quelque gallant s'y testonne et s'y frise. S'il hante en quelque lieu, chacun s'en scandalise.

Paris est son aimant, Paris est son amour. Et dit qu'être à Paris, que c'est estrc à la Cour; Qu'estant à la campagne, on ne trouve qu'un arbre; Que tous les habitans sont figures de marbre; S'ils parlent, en effet, que ce n'est point parler; Que l'entretien d'un sot ne le peut consoler; Que l'on s'y fait tout beste, et tout sot, et tout sale, Certains jours plus chagrin qu'un rat dans une maie

SATYKE IX. 83

Prest, regorgeant d'ennuis, à se désespérer;

Que chacun n'est pas propre à faire labourer

Et n\ivoir pour objet quun porc ou quane vache;

Qu'il n'est tel que d'ouyr Vêpres à saint Eustache;

Qii'il ne sçauroit tonsjours cstre dans sa maison

A voir pondre une poule et nager un Oison;

Qiie c'est porter son îoict ainsi qu'une tortue,

Qu'il faut tuer le temps de peur qu'il ne nous tué;

La conversation, au reste, luy plait fort;

Faute de converser, qu'aux champs un homme est mort;

Vient-il un nobilis, // luy donne la fièvre

A force de parler cheval, ou chien, ou lièvre ;

Qiie Paris icy bas est un séjour parfait ;

Que l'on vivoit jadis autrement qu'on ne fait;

Que, lors qu'un Dictateur on prit de la charuë,

Il faut s'imaginer que le monde estait grue;

Qii'aujourd'huy les Seigneurs se tiennent prés du Roy;

Ceux qui ne le font pas, c'est qu'ils n'ont pas dequoy.

Paris est, à son goust, une pièce excellente;

C'est où les bons coureurs atteignent Atalante,

Où l'on fait sa fortune, où qui doit de l'argent

Apprend à discerner un homme d'un Sergent;

Ce que l'on y méprise, aussi-îost il le loué.

Et pense, quand à moy, qu'il en ayme la boue.

84 SATYRK IX.

Luy tjui par l'univers a si fort voyagé Asseure que l'on peut l'en nommer l'abrégé : Beau séjour a chi ha danari assai, Mais en manquant c'est où l'on joué à Pébay; L'hoste las de prêter ne fait plus de caresse, Pour ouïr murmurer il faut ouïr l'hoîesse, Qui sçait que de Paris tel part qui, de par Dieu, En valet de Marot^ oublie à dire à Dieu,

Voila ses sentimens, c'est ainsi qu'il raisonne ; La demeure des champs n'en sera pas moins bonne ; Chacun a son discours, son goust, son jugement, Qu'il suit, et, le suivant, croit faire sagement. De moy , lors que je fais des Chasteaux en Espagne, Je demeure à la ville et puis à la campagne, Changeant d'air en malade, et sans que je dise oit; Pour ne bouger d'un lieu je ne suis pas un clou ; Il me déplaist enfin de ne voir qu'un visage, Et, pour n'en rien celer, je maudi le village; Apres que je n'ay plus personne à qui parler. Je dis à mon valet que je m'en veux aller; Estant sou de rêver ^ las de la solitude. Je me veux refourrer dans cette multitude De tant d'hommes bien-faits et de femmes aussi Qii'en me les figurant je me ha\ d'être icy.

SATYKi: IX. 85

Me gouvernant ainsi, je morguerois V envie, fay trouvé cette poêle à frlcasser ma vie; L'astre qui fait le jour change ainsi de maisons, Sagement inconstant, pour faire les saisons ; Le monde tout entier est le pays des hommes, Il s'y faut promener tandis que nous y sommes.

LUS je repense aux maux que souffre un pauvre Juge, [déluge;

Plus je croy que pour luy dure encor le Je tu en rapporte à vous, Messieurs des Parlemens, Nos Juges Souverains, vous sçavez si je mens. Pensericz-vous avoir un assez grand Génie Pour estre entièrement exempts de calomnie!' Tout plaideur affolé de son propre interest, S'il pert, entre ses dens appelle de Varrest, Et^ jettant contre vous mille pointus yambes, Regaigne son pays la qaeixe entre les jambes; Puis, tout désespéré de ce qu'il a perdu. Dit que son Procureur, qu'il nomme., l'a vendu; Il l'appelle méchant, il l'appelle perfide, Et va légèrement : pourquoy? Sa bourse est vnidc. Il est troublé dequoy son malheureux procès Ainsi qu'il esperoit n'a pas eu bon succès ;

SATVRK \. 87

Son esprit estonné ne sçail a qui s'en prendre ;

Si ton n'en monroit point, il voudrait bien se pendre.

Je vous laisse à penser, si l'on parle de vous.

Que l'on craint justement, ce qu'on fera de nous,

Juges inférieurs Royaux ou Subalternes,

Y compris les Elus anciens et modernes.

Pour Messieurs nos Sergens, les Nobles, ce dit-on ,

S'ils travaillent contre eux, les payent du baston;

Ils n'osent assiner un sujet pour sa debte,

Que le Seigneur du lieu, requis, ne leur permette;

A mamiselle même ils rendent ce devoir :

Si vous ne le sçavez, je vous le fais sçavoir.

Quand nous avons jugé le procès d'un Messire, A qui, comme appellant, il faudra de la cire. Quand nous n'aurions jugé que celuy d'un plumet, Dieu sçait s'il nous menace et s'il nous en promet , S'il publie en tous lieux que nous sommes barbares, Que l'on ne vit jamais les bons Juges si rares, Et que nous épiçons aujourd'huy par excès ; Il donne de bon cœur au Diable le procès : « Si je plaide jamais, que le Ciel me chastie /» // prendrait volontiers son bon Ange à partie. Qui n'a pas détourné, par un avis prudent^ De sa triste maison ce fâcheux accident. Il s^estoit figuré qu'on juge sur la mine,

Et que c'est en procès tout ce qu'on examine, Qu'on mesure le droict à la condition, Que tout cela ne va que par affection, Que le mot d'Ecuycr éblouit un arbitre, Que Madame raison n'a plus voix en Chapitre, Et qu'un petit présent fait changer un dicton; Il reserve au Bailly trente coups de baston, S'il le peut rencontrer un jour à la campagne; Il dit que la justice est meilleure en Espagne, Bien qu'il n'en soit instruit et ne l'ait éprouvé ; Mais c'est pour en parler en homme relevé.

Un Juge est un larron s'il prend une pistoie. Eut-il quitté les sacs pour feuilleter Bartole, Mathieu des affligez, Alexandre et Jason, Afin d'y procéder avec plus de raison ; Au détriment d'un autre il veut qu'on le conserve, Que la belle Themis à poinct nommé le serve.

Moyse, qui tira des eaux de ce rocher, Jugeat-il son procès, n'en pourrait arracher Que des civilitez, des offres de services : C'est dequoy volontiers il paye les épices. Toutefois, dés le temps du bon Charles Martel, Qui servait à l'Eglise, il vivoit de l'Autel. Au fait que nous traitons les raisons sont égales ; Les Juges, au surplus, r.e sont pas des cygales,

Et leur état requiert de beaux habillemens,

Leur corps nonfantistic a besoin d'allmens;

Les salaires sont deus à celuy qui travaille^

S'il ne vit de son suc comme un huitre à récaille.

A t'il fait au Greffier le moindre compliment,

Il pense que cela luy tient lieu de payment ;

Quand il faut débourser, il se met en furie ;

Son plus grand revenu, c'est sa bizarrerie;

Il médit des Recors, il maudit les Sergens,

Et dit qu'à Voffencer ils sont trop diligens,

Qu'ils sont entrez chez luy, qu'ils ont saisi sa terre,

Mais que dans peu de temps nous reverrons la guerre.

Et qu'il ruinera le fermier du Bailly,

Qu'il ait, en le jugeant, ou qu'il n'ait point failly.

Du furieux Ajax imitant le caprice,

Qui baîtoit des Moutons au lieu de battre Ulysse.

Ce Pseudonobilis n'est que trop coàtumier D'en avoir la raison aux dépens du fermier ; Voicy comme il en use : avec façons bravaches, A t'il mangé sa poule, il court après ses vaches ; Ce sont ses hauts expiais, ses actes généreux, Qui le font de la guerre estre si désireux; Il craint les coups, Dieu sçait, et sa modeste espée Du sang des limaçons est seulement trempée ; Il n'est ny bon soldat, ny bon homme de paix :

Qu' est-il donc ? Propre à faire un pillier de Palais,

Semblable à ceux qu'on fit des Dames de Carie,

Qu'il ne s'offence pas de cette Allégorie ;

S'// plaide à F avenir et paye, c'est tant mieux;

Nous luy donnerons tous ce qu'il nous doit de vieux.

Plaider et non payer, c'est chose trop cruelle ;

Un Maçon en tel cas jetteroit sa truelle;

A propos d'un Abbé, que j'aime pourtant bien,

Qui m'employe souvent et me paye de rien,

Je passe donc pour dupe en ce que sa monnaye

Est celle qui paya les murailles de Troye.

Maintenant en justice on ne met plus gratis, J'en connais qui l'ont fait et s'en sont repentis ; Si jamais on m'y prend, si jamais on m'excroque. Je le di de bon cœur, j'approuve qu'on s'en moque, Et que l'on crie au sot; je me feray payer; Ma foy, je le feray, fust-ce d'un Escuyer.

Puis que le meilleur Juge est traitté de la sorte, Vraymerit il a besoin d'avoir la teste forte Et de se gouverner d'une estrange façon : Sçavant à mes dépens, j'en puis faire leçon. Je confesse pourtant qu'en ce temps où le vice Fait la figue au bonnet, je ne suis qu'un Novice, Que peut-estre voudrois-je estre à recommencer. Ne sçachant plus tantost dessus quel pié dancer;

C'est un fdscheux métier; si je ne m'en retire, Il ne tient pas en moy, je le vous puis bien dire; J'en fusse dé-ja hors, sans un qui me pria : Or tout cela conclud que j'en suis à quia.

Tous les jours cas nouveaux, nouvelles insolences; Astrée revint elle aveque ses balances.

Son céleste maintien, sa régie et son compas, Le mal est si puissant qu'il ne la craindroit pas ; Effronté jusqu'au point qu' aujourd'hui qu'on luy cède, Il roteroit au nez du Vénérable Bede.

Un homme qui perdit n'aguere son procez, Accusé devant moy de quantité d'excès, En barbe d'appellant me fit bien des menaces ; Mais tout cela n'est rien qui ne voit ses grimaces; Il est temps ou jamais de gouster le repos, Mon esprit harassé me demande campos :

Pourquoy n'useroit il de ce beau privilège Qui remplit d'allégresse un Grimant au Collège ? Le sommeil est si doux après qu'on a veillé ! On se veut reposer quand on a travaillé. Encor n'est-il pas dit que j'achève ma vie Dans les divers malheurs que luy trame l'envie. Que je supporteray les façons d'un hagar, Et qu'à ses sots discours je n'auray point d'egar, Alors qu'il me viendra, saufvostre révérence.

Demander les raisons d'une vieille sentence, Et dont il me souvient moins que d'un vieux péché. Aveque des brutaux on est bien empesché; Outre cela notez que je suis fort colère. N'ay-je point assez fait le grave et le severe ? Je Vay fait jus qu'icy, puis que Dieu Va voulu, Et m'en suis aquitté pource qu'il l'a fallu.

Il vaut mieux resigner que quelque autre le face; Moyennant de quibus je luy quitte la place, S'il veut, je luy vendray mes livres quand et quand; Si non, j'ay résolu de les mettre à l'encant; Il n'est plus question de m' amuser à lire, Je me veux enquérir quelle part le blé tire. Pour ce qu'il m'' en faut plus c'est honnestement lu; Bouchez donc les ruisseaux., mes prez ont assez bu.

Et puisque la science est icy méprisée, Qu'un homme de Latin sert aux sots de risée, J'en ay trop pour m'instruire au devoir de Chrestien Et donner du ragoût au commun entretien. Pour dire qu'une laide est d'assez belle taille, Que les rats dans Homère ont gagné la bataille, Que le jour me fait mal, quon tire le rideau, Que nous aurions du vin s'il tomboit un peu d'eau, Et dans l'occasion pour en prendre en Silène; Si je m'en veux aller, pour feindre une migraine;

Je suis assez sçavant pour dire, quand je mens : <( Monsieur, honnorez moy de vos commandemens ; Je vous suis tout aquis, je meure, Dieu me damne » ; Avecque des dévots pour loiier sainte Jaune; Pour éviter l'abord d'un mauvais discoureur, Et, si j'y suis contraint, le voir par Procureur; Pour m'accoster de ceux que la bonne fortune A juchez au dessus des cornes de la Lune ; Pour me faire estimer de ceux de ma maison, Et ne plus m'endebter, de peur de la prison; Quand un grand soustiendroit que la neige fût noire. Au lieu d'en disputer, pour luy dire que voire.

Tes intentions je ne sçaurois répondre ^ Sur la fin de mes jours il me faudroit refondre,

Ou me faire bouillir aveque ce vieux Grec. Prens qu'on nous ai passé la plume par le bec, Que ce soit une fable ou bien une avanture, Car je n'ajouste foy qu'à la sainte Escriîure.

Tu dis souvent, Monsieur, que je vis en Paysan, Et que mon élément est d'estre Courtisan, Que j'ay l'esprit adroit et l'humeur assez bonne, Que j'en sçay presque autant qu'un Docteur deSorbonne, Que je ravirois ceux qui m'auroient prattiqué. Ne disant pas un mot qui ne fust remarqué; Que j'aquerrois du bien par moyens légitimes, Non pas comme celuy qui doit le sien aux crimes; Que je serais bicn-îost dedans l'esprit du Roy; Si je ne suis heureux, qu'il ne tient donc qu'en moy;

SATYRE XI. gb

Et puis, mettant du vent dedans ma cornemuse, Que nature m'afait des grâces dont j'abuse.

Te dois-je croire ou non, j'en fais difficulté, Apres que là dessus je me suis consulté ; Laisse moy dans ces lieux où nul ne me commande. Où je croy, vivant bien, que ma fortune est grande; Véclat de la grandeur jamais ne m'ébloiiit, A régal du repos rien ne me réjouit; Si j'ay quelque sçavoir, an lieu de le produire. Il suffit qu'en Lanterne il serve à me conduire.

Pour estre Courtisan il faut dissimuler, Faire le chien couchant, ou ne s'en point mêler; Je n'ay point ces vertus : comme sous une halle, Mon esprit simplement sa Marchandise estalle; Je hay tout artifice et tout déguisement, Je ne sçay ny louer ny blâmer faussement. Bref qu'en tous mes propos je suis si véritable, Qu'un grand ne me veut voir qu'une fois à sa table; Et d'ailleurs je ne suis ny flateur ny devin, Un peu trop librement je demande du vin ; Je joiirois à la Cour un mauvais personnage, Veu, comme chacun sçait, que je n'ay qu'un visage, Qui n'est fait que pour moy; si je veux obliger Quelqu'un de mes amis en le pensant changer. Il me réussit mal, toute ma contenance

N'est que d'un homme triste et qui fait pénitence;

La contrainte paroist qui pique un grand Seigneur,

A qui par un souris je voulais faire honneur;

Je tiens si fort demoy que vray ment j'aur ois honte

Défaire le doucet en riant d'un sot conte ;

Au lieu de luy céder au discours, croir ois-tu

Que j'ergote et dispute en maistre es Arts testu!

Ou je deviens muet, ou je ne me puis taire;

Avec plus grands que moyje suis trop volontaire;

Ils ne peuvent sur moy prendre aucun ascendant,

Aussi je ne les voy qu'en mon corps défendant.

Que je me veux de mal d'avoir tant de caprice !

Je n'en suis pour cela pas moins à leur service.

Vivant à moy, chez moy, l'heure de mon repas

Est celle de ma faim, que je ne sçay donc pas.

Un suivant avisé se doit garder défaire

Toute chose qui peut à son maistre déplaire;

N'eut-il mangé du jour, fust-il midy sonné,

Il n'oseroit disner qu'après qu'il a âisné.

C'est qu'il faut que chacun, en ce monde si drôle,

Notamment à la Cour, sçachejoiier son rolle;

Il faut courir, trotter, aller le pas souvent,

Qu'il fasse chaud ou froid, ou neige, oupluye, ou vent,

Tantost sur un cheval, tantost sur une mule.

Qui comme un des neuf deux en avanccant recule.

SATYRE XI. gy

Quand je pense flater, je ne fais que le sot, Et je perdrais pluslost un amy qu'un bon mot. Mais que dis-ie, un amy, c'est un oyseau bien rare. Je ne sçay ny mentir ny faire le bizarre. Je hanterais la Cour si je me trouvais beau, Ou plustost si j'estais excellent maquereau; Dans ce brave métier, chacun connoist en France Comme auprès d'un bon maistre un bon valet s'avance. Allant mon grand chemin, j'ay perdu le soucy De vivre au gré d'un autre, et ne suis bon qu'icy. Pour réussir en Cour il faut estre un peu fourbe. Et dedans un corps droicî porter une ame courbe; Si l'on fait le dévot et le pieux, au moins Que ce soit en public et presens bans témoins.

J'ay du bien, grâce à Dieu, ce qu'il m'en faut pour vivre ; Je mange fort peu seul, jamais je ne m'enyvre ; Si je n'ay des estais, estant homme privé, Je m'en couche plustost, j'en suis plus tard levé, Et, pour le faire court, j'en vis plus à w.on aise; Je me fâche déjà quand ma femme me baise, Je suis blanc comme un Cygne et proche duîrépas, Moy que j'aille à la Cour, et que je n'y vais pas.

J'ayme bien mieux couver ma petite fortune Que de monter sur mer en dépit de Neptune, Ou de me transplanter en l'arriére saison;

gS SATYRE XI.

Si je fais ce coup là, que l'on m'appelle oison;

Ce conseil estait bon au temps de ma jeunesse.

Mais, en l'âge où je suis, si j'y vais, qu'on m'y fesse ;

Vendre ma liberté pour un méchant disner.

Et de plus n'oser fuir, me voulut on berner,

Cela n'est bon qu'à ceux qui font plus pour la pancc

Qu'un chien de basteleur quand son maistre le tance;

Que j'allasse où l'on n'a que faire de chapeau,

Où l'on n'ose le mettre, et tombat-il de l'eau,

Où, si je ne suivais ce Monsieur par la ville,

Si je ne le croyais comme on croit l'Evangile,

Si je ne l'estimois contre mon sentiment,

Chacun m'estimerait digne de chastiment ;

Que j'allasse au pays où, sans en faire enqueste.

Et par raison d' estât, on adore une beste;

N'importe s'il ne fait du plaisir à celuy

Qui le suit et le sert, il ne tiendra qu'en luy ;

Ce n'est que l'interest qui gouverne la chose,

Et pour luy qu'en ce monde on se métamorphose.

Comme un vaisseau sur mer, selon qu'il a le vent, Fuit quelquefois le Nort pour singler au Levant, Pource qu'il périrait s'il n'avait qu'une route, L'homme que tu cannois fait de mesme sans doute ; Il a sur son esprit tant de commandement Qu'à tout ce qu'il luy plait il le ployé aisément;

s A T Y R 1;-, XI. 99

Selon le temps qui fait, ou l'Astre qui domine, Il change d'entretien, et de geste, et de mine; L'Eglise a divers chants en diverses saisons. Et tout cela fondé sur de bonnes raisons; Luy sans comparaison ne fait rien qu'il n'en die Le pourquoy, le comment, et qu'il ne l'estudie; C'est le Caméléon qui prend toute couleur, Qui soupire en sa joye, et chante en sa douleur; Enfin il s'est acquis un pouvoir sur luy-mesme Tellement absolu qu'il n'en est point de mesme; A ce que veut un autre il est si îost porté Qu'il semble n'avoir point de propre volonté.

Or on dit à la Cour que c'est une merveille; Quand le veau marin dort, que c'est luy qui l'eveillt. Qu'après il l'entretient d'un discours si charmant Qu'une heure, voire deux, ne luy sont qu'un moment; Il luy sied encor mieux à conter des frivoles Qu'à l'histoire à parler du jour de Cerisoles; Tout ce qui se peut dire il est facétieux, Goinfre autant qu'il le faut, et bouffon gracieux; On le prendrait plustost sans vert que sans nouvelle; La Gazette en sçait bien, mais il en sçait plus qu'elle; Le plus grand de ses soins est de complaire aux Grands, Et tient toujours chez eux quelqu'un dessus les rangs; En devant il exalte et Monsieur et Madame.

En derrière il s'en moque ou plustost les diffame;

Lors qu'il est auprès d'eux il croit estre en honneur,

Et les quitte aussi peu qu'Arcas VOurse mineur :

Il les suit à la selle, et, moy qui suis severe

Et moins officieux, de loin je les révère;

On croit à ses discours, qui sont remplis d'apas :

Moy, quand je jurerois, on ne me croiroit pas;

Le malheur de tout temps me suit en toutes choses^

Je blesserois un homme en lui jettant des roses.

Il me voudrait du mal quand je le servirois,

Voila le grand-mercy qu'à la fin j'en aurais :

Sans que ce lieu commun je veuille icy déduire,

Croirois-tu que le four tombe quand je veux cuire ^

fay iâclié plusieurs fois de monter, et n'ay pu,

L'échelle est renversée ou la corde a rompu;

Encor n'est-ce pas peu qu'en ce point d'importance.

Je sçache prattiquer Lypse dans sa constance;

Cela fait que je suis bien moins entreprenant,

Et que je n'ose rire à Carême prenant;

Tousjours l'oisiveté m'a semblé fort plaisante.

Je trouve seulement une bague pesante,

Je ne m'habille plus de peur de travailler.

Comme aux petits enfants il me faut tout bailler;

Et ce qui m'a rendu tardif à la besongne,

C'est que je voy qu'un sot sur mes vers taille et rongne,

Juge d'eux, les condamne, et fort sommairement, Si celuy peut juger qui n'a nul jugement; Toutefois je Pexcuse, il a droict d'en médire, Pource que sans s'y voir il ne les sçauroit lire.

A d'autres tout succède, ils n'ont point de rivaux, Un Lutin fait leur lict et pense leurs chevaux. Je voudrois bien hanter, mais toutefois je n'ose; Le monde à mes desseins comme un Tribun s'oppose, Et s'est tousjours montré si contraire à mon bien Que ce n'est plus à moy de luy demander rien ; C'est ce que je pratique, et croy que je suis sage, Voyant que mon esprit n'est pas à son usage; Chacun vivroit à soy s'il suivait mon avis, Et puis le Médecin a dit vita brevis.

Si contre mon humeur je pense me contraindre, En asne trop sanglé l'on m'oit aussi-tost geindre; Les talens sont divers, le mien est de n'avoir Point d'inclination à me faire tant voir; Ayant bien ruminé ces mots : « Cache ta vie », M'en blâme qui voudra, j'en ai perdu l'envie. Il est vray qu'estant Juge on a beau se cacher, Quelque fâcheux plaideur nous vient tousjours chercher: Si faut-il bien qu'en Moine à l'advenir je vive, Et qui me voudra voir me voye en perspective. Je n'ay que trop hanté, parfois je m'en rcpens,

Mais j'ay fait en. cela le sot à mes dépens :

Car je n'ay pas trouvé mon compte en compagnie,

Où souvent un badin a choqué mon génie,

Et je m'en suis allé de là, dans mon jardin,

Dire en me promenant : « Maugre-bieu du badin! »

J'estais vraiment plus propre à vivre dans un cloistre

Que parmy le tracas obligé d'y paroistre;

Dieu mercy que je suis exempt d'ambition,

Aussi ne vais-je plus à la procession.

Tant plus je m'examine et tant plus je me sonde, Ce n'est guère mon fait d'estre dans le grand monde; M'envoyer à la Cour, c'est, à bien discourir, Me rendre ridicule ou me faire mourir , Au liazard un beau jour d'estre graté des pages. Quelques hommes sont nez pour peupler les vdlages, Et la Cour est pour eux un pays estranger ; Les oiseaux vainement tascheroient de nager, Les poissons de voler, ce n'est pas leur coustume, Encor, comme l'on sçait, qnon vole bien sans plume.

Tu n'es pas à sçavoir qu'au commencement Dieu Mit avecque raison chaque chose en son lieu, Mon humeur dans le mien outre cela me fiche. Que j'emplis tout ainsi qu'une image sa niche: J'y suis fort respecté de Jaqueî mon voisin, Le Seigneur du village est un peu mon cousin.

Le Curé me caresse^ aussi fait le Vicaire^

Je fais ce que je veux de Monsieur le Notaire,

Nous beuvons ioua ensemble en tirelarigot,

Et que 'faille à la Cour, je ne suis pas si sot :

Bon pour ceux dont l'esprit à peu ne se limite,

Croyons que pour ce faire ils ont trop de mérite;

Au lieu d'y conserver ma réputation.

Je n\ulieverois pas l'an de probation,

Et faurois bon marché de telle marchandise

Si l'on ne m'en chassoiî comme un péteux d'Eglise.

'ay ce joiiririiiiy receu de mauvaises nouvelles, [elles:

En dépit du. porteur j'estoy gaillard sans Que pour peu dHnterest tu plaides vivement, Et que vous en serez bien îost au Parlement.

Tu plaides , pour certain, non, c'est de quelque offence, De quelque gros péché, que tu fais pénitence ; Sans doute quun homme a Fesprit hors son fourreau S'il ne croit qu^un procès est un divin fléau, Compris asseurement sous celuy de la guerre ; Et qu'il soit question d'un crime ou d'une terre, C'est tousjours neantmoins contre le condamné Un foudre qu'un Arrest fatallement donné.

Plaider, c'est un tourment qui ne se peut décrire, Et qui se connoit mieux à l épreuve qu'à lire; Un soldat est courtois au prix d'un Procureur,

S.ATYRE XII.

Arguant son client en sa grande fureur. Et luy contant des frais dont il dresse un mémoire Non moins ample qu'obscur, ou plustost un grimoire; 0 qu'il s'en faut beaucoup, qu'il s'en faut, selon moy, Que ses articles soient des articles de foy !

Soit qu'on plaide à l'Edit, soit qu'on plaide auxEnquestes, Il faut comme Cerbère avoir au moins trois testes; Advocat en son temps plus fameux au Barreau ■ Que Macette au bordel, le plus fort de cerveau Qui jamais ait paru chez Madame Chicane, Sans sçavoir que c'étoit que de faire la cane, Tousjours prest à plaider^ et ab hoc et ab hac, Eut-il veu seulement l'étiquette du sac, Au reste, aussi lettré que routier en prattique. Confit extrêmement en l'art de Rhétorique.

Toy qui n'es que partie, il n'est pas de besoin Que tu sois tant remply de sçavoir que de soin ; Mais, en f imaginant d'être une ame damnée, Si tu pensois dormir la grasse matinée. En Dame de Paris, et puis ne plus trouver. Pour luy conter ton fait, Monsieur à son lever, Le mener au Palais en toute modestie.

Aux mois ou les plus fins ont au nez la roupie, Tu n'y gagnerais pas, mesmc estant rebuté, Encore que tu sois homme de qualité ;

Ne fay semblant de rien, ces Messieurs sont austères ,

Et souvent tout exprès ils feignent des colères,

Ils demeurent couvers afin de maintenir

Le rang de Souverains et de nous contenir

En devoir de sujets demandans la justice;

L'original plaideur doit estre sans caprice,

Patient, libéral, hardy solliciteur,

Et, s'il se peut, amy du Clerc du Rapporteur.

Bon droict a besoin d'aide, en ce temps l'innocence A pour la protéger recours à l'éloquence, Aux lettres de faveur; ce nest plus la saison Qu'un juge n'ait égart qu'à la seule raison; Il faut des plaidoyers venir à l'écriture, A de vilains narrez que le papier endure, Aux motifs, auxfactons, aux advertissemens ; Produire après cela de vieux enseignemens Que cent ans ont jaunis, finallement conclure, Tant que le sac soit plein et Vappostume mure.

C'est horreur de penser à ces briborions Qui divisent l'esprit en tant d'opinions Et sont si mal écrits qu'on ne les sçauroit lire; A peu quand je les voy que je ne les déchire.

Je laisse à part les gens qui me semblent humains, Honnestes et civils, et bien ils ont des mains : Qui diantre n'en a point, qui donne sa denrée,

Mais où neutre fon point par la porte dorée ?

Je ne sçache Métier, Art, ny profession,

Pour saincte qu''elle soit, parlant sans passion,

Qui de ce qu'elle fait, en bonne conscience,

Ne prenne librement deniers ou recompence;

Chacun de son travail veut estre reconnu.

Eut-il d'ailleurs pour vivre assez de revenu;

Tel ne demande rien, par honneur ou par honte,

Qui sçait prendre son temps, quisçait trouver son compte;

Et quiconque aujourd'kuy d'une Loche fait don

Ne le fait qu'à dessein d'attraper un gardon.

Il n'est que de payer tout ce que l'on marchande,

Une obligation ne peut estre que grande.

Il n'en faut point mentir, le monde aime l'argent; Si l'Advocat en veut, aussi fait le Sergent ; De Monsieur le Greffier les griffes sont exactes, Il n'est pas qu'il ne t'ait délivré plusieurs actes. Quand le Juge en prendroit, qui tient le gouvernail, Ce qu'il achette en gros il le vend en détail; Pourveu qu'il se modère, on ne l'en peut reprendre : Ceux qui prennent de luy l'authorisent de prendre. Pensez qu'en achetîant il s'estoit endetté, Et que ce qu'il en fait, c'est par nécessité; S'il prend trop et qu'il ait la conscience large. Il ne peut autrement s'aquitcr de sa charge :

Tu sçais desja que c'est de rôle et parlsis, Termes certainement sur le volet choisis: On les appelle droits pour en fonder la prise, Aussi pour son argent on a la marchandise.

Bref, qu'il faut depencer quand on a des procès. En sacs, en poudre, en encre, en listes, en placés, Outre que par délais la Justice est tardive, En sorte qu'on n'y voit souvent ny fond ny rive. Si les juges estoient si fort expeditifs. On donnerait au diable et plumes et ganifs, Les postulans chiroient dedans leurs écritoires, Qui comme Fabius courent aux dilatoires. Prennent pour tout chemin celuy des écoliers, Et vont à reculons, ainsi que les Cordiers. Il faut que chacun vive, aussi par sa cautelle Ccpola sçait bien rendre une cause immortelle : Le procès est un hydre, il n'en faut pas douter, Fay ce que tu pourras afin de l'éviter; D'un il en renait deux, voire trois, voire quatre, Qu'il faut le plus souvent tout à la fois combattre; Donne sans t'en lasser, car il est de besoin D'avoir, si tu m'en crois, tousjours l'argent au poin; N'espère de rien tant que de ce qui se couche. Homère en quelque lieu ce grand mystère touche, Lorsqu'il nomme Themis Déesse aux pieds d'argent.

// ne suffit donc pas d'estrefort diligent, De courir, de trotter ^ pour gagner la victoire Et pour lever bien tost un bel exécutoire.

Mais souvent les dépens passent le principal, Et qui ne peut ne peut, vertu-bieu, c'est le mal. Aussi, qui veut plaider, s'il a de la cervelle, Doit contre ses papiers peser son escarcelle; L'un sans Vautre n'est rien, puis qu'il convient payer Tantost un interdit, tantost un plaidoyer , Des faits, des contredits plus gros que Despautere; Et puis il ne faut pas oublier l'inventaire : Il n'est rien, en effet, de si cher que des mots; C'est de quoy de tout temps on abuse les sots. Bon si les Advocats gardoientla loy Cyncie, Mais quand ils prennent trop on les en remercie; En voicy la raison : ils savent du Latin, Ils se couchent fort tard et se lèvent matin. Leurs femmes en ce point semblent intéressées, Qui voudroicnt à loisir estre d'eux caressées ; Ils estiment si fort cet art de bien parler. Qu'ils pensent que nul prix ne le peut égaler, Et trouvent dans leur Code, ou bien dans leur Digeste, Qu'après qu'ils sont payez on leur en doit de reste.

La vigilance nuit à celuy qui s'endort. Et qui n'a point d'avis, eut- il raison, a tort.

Tout ce qu'il te plaira, mais l'argent y commande;

A cause de cela ta faute en est plus grande:

Les plus sages humains achettent le repos;

Quand même on leur tondroit la laine sur le dos^

Ils ne se plaindraient pas, sçachant bien qu'en ce monde

Roule comme sur mer une onde sur une onde.

Un malheur sur un autre, et qu'il en faut passer

Quinze parmy quatorze, au lieu de plaidasser.

Assez gagne qui perd et les procès évite,

Qui des plus grands Seigneurs renversent la marmite,

Empêchent de dormir, de plus brouillent l'armet ;

Bref, c'est un labyrinte où le Diable nous met.

Plusieurs, comme l'on sçait, et soit dit sans scandale.

Se sont imprudemment jeîtez en ce dédale

Plus broiiillê que ce vieux, et Thésée yfust-il.

Jamais ne s'en pourrait tirer avec son fil.

On les peut bien nommer une ruine, un gouffre.

Je veux que cela soit, mais faut-il que je souffre

Qu'on ravisse mon bien sans contestation ?

Je n'y suis pas tenu, sauf ta correction,

Si quelqu'un vient après me demander le reste,

Voyant que je suis bon et que je ne conteste.

On conseille aisément un malade estant sain;

Les Moines plaident bien, chacun deffend son pain ;

Eux deffendent encor le clos de l'Abbaye,

Qui n'ayant plus de vin serait bien ébahie. C'est ma foy que, tandis que l'homme est icy bas. Il a guerre ou procès, querelles ou débas. Plaider est un enfer, c'est ce que je confesse; Je ne plaiderais pas, n'estait que fon m'en presse. Me vois tu pas changé de celuy que j'estais? Toute nuit en dormant je ne rêve qu'expiais, On ne trouve chez may que pièces, que liasses ; Déjà d'un grand plaideur j'ay toutes les grimaces, J'en ay rimmcur, le teint, je suis palle et défait; Dés que je voy quelqu'un, je luy conte mon fait ; S'il me veut obliger il me prête l'oreille Et m'entend jusqu'au bout, après il me conseille. Me cite des Arrests donnez en pareil cas; Je n'auray tantast plus que faire d'Advocats. Pourquay ? Je dresse bien moy-méme une requeste, J'ay, comme mon Pater, mon procès dans ma teste; J'use des mots de l'art, je mets en marge hîc. J'espère avec le temps que j' entendre le chic, Que je me sçauray bien garder d'une surprise Qu'un maistre chicaneur ferait même à l'Eglise. En procès plus qu'en guerre on tâche de tromper, C'est ail sans dire gare il n'est que de fraper; On prendrait aussi-tost Hercule sans massue Que may sans un gras sac dedans une cohue.

Pousse, plaide, aussi bien je voy que tu fy plais; Mais croy que Von est sage en revenant des plaids; Encor que l'on gagnast, ce n'est que la cousîume. Quelque fin que l'on soit, d'y laisser de sa plume; J'en cannois plus de trois qui s'y sont ruinez, Dont toutefois les gens ont esté condamnez. Un plaideur^ quand j'y pense, à cause de la mise, Est un homme qu'on met, quand il gelle, en chemise, Qu'on tire, qu'on déchire, et sa figure, Amy, Ou son pourtraict au vif, c'est sainct Bartelemy. Je fen parle en ayant la souvenance amere, Dieu veuille que ce soit le ventre de ma mère.

Qà*£^

^cF^ON,yc ne doy ces vers ny ces mots que j'attise 'Qu'aux vices de ce temps ou bien à la Je n'en suis obligé qu'à l'indignation [sottise;

Que j'ay, voyant chacun suivre sa passion; C'est elle qui m'a fait quitter le paragraphe Pour, à Dieu n'en déplaise, estre Satyrographe. Nostre estomach chargé nous demande à vomir; Si je ne rime un peu, je ne sçaurois dormir; Tout ce qui me déplait, aussi-tost je le note, Ne fut-il question que d'un asne qui trote. Je ne suis point de ceux qui croyent en Phebus, Sa flùîe n'est qu'un conte et son feu qu'un abus ; Ma verve me suffit et mon humeur fantasque, Lors qu'à réprimander je veux lever le masque.

Je ne puis supporter les mœurs du champignon. Qui nest pas noble et met la main sur le rognon.

Avec les grands Seigneurs il tient son rang et cause, Souvent, quod notandum, sans raison et sans cause. Je ne puis deviner ce que l'on trouve en luy, Sinon que l'on fait cas des sots pour le jourd'huy.

On ne distingue plus le poly du barbare, Cest infailliblement que le mérite est rare; A grand peine entre mil en trouveroit-on un Qui fut tant seulement garny du sens commun. Estes-vous avec eux, vous estes en gallere; On ne les change pas pour se mettre en colère : Le remède pour moy c'est de les voir bien peu. Me viennent-ils trouver jusqu'au coin de mon feu, Pour de petites gens je n'en suis pas en peine, Car après quatre mots je feins une migrene. Et je les plante là s'ils ne me disent adieu; Sont-ils hors de chez moy, j'en rends grâces à Dieu.

Encor si nous n'étions affligez que des bestes. Que la peur des méchans ne fust point sur nos testes. Mais quoy, la violence est maistresse des loix, Et nous faisons la nique aux meurs des vieux Gaulois. Puisque les accusez se moquent de leurs Juges, Dieu ne devoit-il pas faire plusieurs déluges ? Les Sergens résolus, à leur confusion, S'en retournent souvent avec contusion; Qa' ils soient ce qu'' ils pourront, je lesplains quand jepense

SATYRE XIII. Il5

Que c'est au Roy qu'en veut cette injuste licence;

Il cour un certain bruit qu'on la veut reprimer.

En prose mieux qu'en vers je pourrois l'exprimer;

Toutefois^ parmy nous elle est si fort hagarde

Que les petits enfans en vont à la moutarde.

Le plus foible., à présent^ ne montre sa vertu

Qii'à ne point murmurer ayant esté battu;

Eut-il craché trois dents pour montrer sa constance,

Ou craignant d'avoir pis, il n'en fait point d'instance;

Que si c'estoit un grand qui ne l'eut qu'edenté^

Il en remerciroit humblement sa bonté.

Or, la religion ne sert plus que d'un leurre,

Nos gens font la pluspart à Dieu barbe de feurre,

La malice du temps adjoute aux sept péchez,

A quoy les Confesseurs se trouvent empêchez :

Pource qu'à nouveau mal nouvelle pénitence,

Le nombre est infiny des cas de conscience.

Ne pouvant expliquer en détail nos humeurs,

Avecque l'orateur je crie : 0 temps! ô meurs!

Mon esprit généreux dans le travail se fâche ^

Et, censurant en gros, a peur de sembler lâche.

C'est au particulier que ce genre de vers,

L'estrillant à plaisir, fait voir s'il a des nerfs,

En dépit du censeur et de son écritoire,

Si parfois en Lucile il ne rompt la mâchoire.

1 l6 SATYRE XI 1 I.

On ne sçait tantost plus à qui se confier : Celuy que je tenais pour mon intime hyer, A qui même j'avois rendu quelque service, M'a payé cejourd'huy d'un fort mauvais office; L'homme que l'on croyait estre tout plein d'honneur S'est fait riche aux dépens de son pauvre mineur, Et va dans peu de temps faire ouyr un tel compte. Qu'on s'estonne comment il n'en rougit de honte; Non pas moy qui jamais ne m'estonne de rien, Et qui croit comme il faut le monde gens de bien. Nous ne connaissons plus le cœur à la parole. Qui ne sert quasi plus qu'à bailler de la colle. Quiconque a de l'argent peut avoir des témoins, Et qui déposeront selon ou plus ou moins; Pierre dira qu'il vit, encar qu'il fust à Rome, Milon et cetera, c'est le tout que la somme; Pourtant il fait le bon et s'est aquis bon bruit; Sa bâtarde vertu ne porte que ce fruict. Et pource qu'il luy fait avoir le vent en poupe, Il en est plus friand que les Moines de soupe; Aussi jamais ne fit une bonne action Qu'à dessein d'attraper la réputation :

A qui le gouste bien, c'est le plus vain des hommes, Mais ce n'est pas un vice en ce temps où nous sommes. Tel à son jugement parle plus doux que miel.

L'autre se m disant cousin de l'Arc-en-Ciel,

Ce nain se croit Atlas relevé de galoche.

Ce noir pense estre blanc, l'autre aller droit qui cloche,

Jacques est au pays en bon predicament

Pour avoir sceu dicter à Jean son testament

En faveur de sa femme et de son adultère;

Ce fameux usurier bàiit un Monastère :

Pour exercer son vice avecque seureté,

Il s'est mis à Vabri de cette charité;

De ce que Von croyoit, maintenant on en doute.

Que son cas iroit bien si Dieu ne voyoit goûte!

Cet homme est déplaisant, que je n'ose nommer^

Et qui fait ce qu'il peut pour se gentilhommer.

Ceux à qui l'on ne peut disputer la Noblesse

Ne laissent pas d'avoir je nesçay quoy qui blesse;

Mais ils sont les plus forts, et de plus tous cousins :

Malheureux le Bourgeois qui les a pour voisins.

Ce n'est point sans raison qu'on dit à fou fortune, Puis qu'un Berger, jadis, fut aimé de la Lune; Cette Déesse aveugle avance des butors, Les choses d'icy bas ont d'esiranges ressorts; Au contraire il se voit que l'esprit nuit à l'homme. Et s'il a trop d'éclat, qu'il est cause qu'il chomme, Qu'il est tousjours suspect et qu'on le croit brouillon, Et, loin de l'emfloyer, qu'on le met au billon.

I l8 SATYRE XII I.

Le bas ou le moyen est propre aux Monarchies,

II n'est que d'éviter aux fausses prophéties. Ces riches la pluspart ne sont que des Jeans-cus, Qui mettent les sçavans au dessous des écns. Les bons sont obligez^ pour détourner l'envie, De complaire aux méchans et de cacher leur vie^ Et ceux-cy, pour montrer qu'ils vivent saintement, Ont dans leurs cabinets un nouveau Testament. Tousjours de quelque trait ce faux dévot s' avise ^ Il change chaque jour de posture à l'Eglise ;

Le souffre qui voudra, j'en suis importuné. Et je jurerois bien qu'il est déjà damné. Autant qu'il a de trous, autant j'ay de chevilles : Qu'à d'autres hardiment il vende ses coquilles.

Je ne connois que toy qu'on ne puisse blasmer. Monsieur^ que par respect je voudrais bien nommer ; Mais ce seroit laisser le train de la Satyre, Dont la règle permet seulement de médire. Il est bien mal-aisé de louer comme il faut, Monstrant une vertu, de cacher un deffaut; C'est où nos beaux faiseurs de harangues funèbres Font voir que leurs esprits agissent en ténèbres, Et sont cause, en prenant mal à propos l'essort, Que tel qui les entend se rit d'eux et du mort. Donc, si l'on m'en croyait, il ne s'en ferait guère;

// est vray que Von peut déguiser la matière, C'est à faire aux tailleurs de suivre le droit fû, A ce compte on doit peindre un borgne de porfd. On peut bien appeller grand buveur un yvrongne, Il n'est pas défendu de polir sa besongne.

JE tu t'acquiers d'amis en vivant de la sorte ! [porte ;

'.J'en cannois de jaloux du respect qu'on te Jusqu'aux petits enfans, chacun dit bien de toy, Chacun te fait honneur^ mais sçais tu bien pourquoy ? Pais qu'il faut au besoin qu'un amy se déclare^ Monsieur, de mes conseils je ne suis point avare, Je te donne ceux-cy que tu dois écouter, Et, s'ils te sont fâcheux, que tu peux rcjetter.

Vois-tu ce complaisant, il se contraint soy-méme; S'il voulait l'avoiier, ce n'est pas toy qu'il aime, Ny cet autre qui sçait tellement deviner Qu'il se trouve tousjours à l'heure du disner. Le papier souffre tout, aussi luy veux- je dire Que la soupe chez toy sans doute les attire : La soupe de tout temps a de puissans appas ; Sans elle ces gens là ne te hanteraient pas,

Et n'étoit après tout que tu tiens bonne table,

Jamais ne te verraient, c'est chose véritable.

C'est elle à qui tu dois ces honneurs, et croy mo\,

Mais bien plustost fais en un article defoy.

Ne t'imagine pas que ce soit ton mérite

Ny ta vertu qu'on cherche, on court à ta marmite :

Elle te donne plus de réputation,

De crédit et d'amis que ton extraction.

Que ta civilité, que ta modeste épée.

Qui ne sçait le pouvoir de Madame Lipée ?

La cuisine soutient, voire fait la grandeur.

Nous n'en voyons que trop épris de son odeur ;

Et tant plus à propos cette corde je touche,

Que le cœur de plusieurs se gagne par leur bouche,

Qui, de nôtre viande estant encore sous,

Prendront nos interests et se battront pour nous;

Elle ne sera pas à demy digérée,

Que leur affection parestra modérée;

Paillons à les traicter seulement une fois.

Autant qu'ils estoient chauds ils nous sembleront froids.

Il ne faut pas douter que l'art Parasitique Ne soit encor en règne et n'ait sa Rhétorique, Et son style, et ses mots, pour cajoller celuy Qui veut bien qu'on n'ait pas la goûte aux dents chez luy, Et qui hait que trop tost on cure la mâchoire;

Apres grâces Dieu but, on y demande à boire.

Le monde est maintenant remply d'écornifleurs,

Et sont communs icy comme au Prin-temps les fleurs.

Si je parle de toy, celuy qui te révère S'écrie en me disant : « 0 qu'il fait bonne chère! Non, je ne pense point que, dessous le Soleil, Pour soûler comme il faut je trouve son pareil; Il se rue en cuisine avec un grand courage, Et, qui vaut mieux que tout, fait tousjours bon visage.'^ Rien ne manque à son fait, je le croy fermement. Mais l'homme doit partout montrer son jugement. Ou pour moins discourir faire le raisonnable, Car il faut ramener les bestes à l'estable.

Si tu ne veux loger aux petites maisons. Tu ne feras que bien d'entendre mes raisons, Voire de les gouster ; c'est l'extrême démence De ne pas mesurer son bien à sa despence. Ainsi fit Acteon, qui, mangé par ses chiens, Instruit ce haubereau, qui n'a que peu de biens, De se passer de meute, et penser que le sage Sans parestre vilain son petit fait ménage. Antoine ton voisin, et de plus ton amy, Te dit assez souvent : « Regarde le fourmy : De cefoible animal l'action sans parole A qui dépense trop est une bonne école. »

Quand tu n'auras plus rien ces dîneurs s'en riront; Ils te suivent par tout, et lors ils te fuiront; Le bruit est tout commun que le rost diminue; La cause outre cela n'en est que trop connue: On a fait des arrests dessus ton revenu, Qui depuis quatre mois n'est quasi plus venu; Il n'est plus de préteurs, si ce n'est sous bon gage ; Tu ne peux sans décret vendre ton héritage; Faute d'argent content, le proviseur fâché S'en retourne parfois sans poisson du marché; Les attendans sont là qui n'ont pas faim de rire; Voyant que l'heure passe et qu'on ne met rien cuire, Ils s'enrevont pleurans et pestans contre toy. Voir pleurer un gourmand, c'est un plaisir de Roy, Qui, quoy qu'un autre en juge et quoy qu'un autre en die, En excès de douceur passe la Comédie.

Et pour vuider ce point, si toy-mesme t'es cher, Tu feras prudemment d'un peu te retrancher.

De grâce, brisons là, ton discours m'importune, Les hommes ne sont pas maistres de leur fortune. Ils se laissent mener à Monsieur le Destin, A me réprimander tu perdras ton Latin, Et quand je dependrois mon bien en bonne chère, A traittcr mes amis, je ressemble à mon Père; Si c'est vice, il me vient de sa succession;

L'homme est tousjours sujet à quelque passion ; L'un se picque du jeu, l'autre est fou de la chasse. L'autre d'une beauté; que veux tu qu'on y fasse ? De prodigue voulant me faire libéral.

Dedans tes actions en es-tu plus moral ? Et quoy ! penserois-îu que chez toy rien ne cloche ? Crois-tu que le bon sens soit tout dans ta caboche ? Tais toy, je te connois, en peu je dis beaucoup, Ou je tefermeray la bouche tout d'un coup. Est-ce assez de guetter les fautes au passage? Pour parler sagement crois-tu que l'on soit sage ? C'est dequoy je te paye, et sur quoy je conclus; Enfin, bran du Prêcheur, ou ne me prêche plus; Ne sois plus mon censeur, à d'autres tes préceptes, Que je sçay mépriser autant qu'ils sont ineptes; Des affaires d'autruy se rendant curieux, Outre qu'on fait le sot, on se rend odieux; Donner après cela des loix à sa cuisine, Celuy qui buvait pot le réduire à chopine, Luy tailler ses morceaux, régler son appelit, Et sans considérer si son ventre en patit, Si ce régime là convient à sa naissance, A sa condition, c'est un trait d'ignorance; Les grands ne vivent pas comme font les petits; Nos doctes cuisiniers cherchent nos appétits,

Nous aimons les ragous, nôtre bouche friande Se plaint à moins d'avoir tel jour telle viande.

Fay ce que bon te semble, épargne ou pers ton bien. Qu'on me baille le foit si je t'en dis plus rien; Augmente l'ordinaire et mets tout par écuelles, Ou reveille ton goust par des sausscs nouvelles ; Tu ne sers que dix plats, sers en vingt désormais, Appelle moy Pedan si j'en parle jamais; Et si j'eusse pensé te faire un deservice, Alors que je croyais te rendre un bon office, Au lieu de t'en parler je m'en fusse abstenu, le voudrais bien avoir esté plus retenu. Ton esprit justement a trouvé cccy rude. Dans l'humeur liberalle ayant pris habitude. Ou, quoy qu'il panche un peu vers l'excès vicieux, C'est d'avoir trop de peur d'estre avaricieux, Contraire à ton voisin, d'ailleurs assez passable, Mais qui met rarement chez luy cousteau sur table; Que si quelqu^un l'invite, il promet aysément. Et ce n'est pas le tout, il y va promptement; On l'oit crier tout haut : « Vcux-tu que l'on m'attende^ Pendar, fils de putain "f » C'est ce que j'appréhende. Si l'on se plaint qu'il tient un peu sa gravité, Pour le moins n'est-ce pas lors qu'il est invité. De moy, comme tu sçais, si parfois l'on nie truite.

IZb SATYRE XIV.

Selon mes facultés je rends ce qu'on me prèle;

Ne pouvant en dépence égaler un Seigneur^

M^y gouvernant ainsi je V égale de cœur,

Etj n'estoit le respect, je fer ois davantage;

Mais je veux bien qu'il ait sur moy de l'avantage.

Ainsi les plus discrets vivent en ces bas lieux.

On ne boit du nectar qu'à la table des Dieux;

Suivant le bien qu'on a j'entens que l'on paroisse:

Pourtant ce mal aisé fait le coq de paroisse.

Tel a parfois cinq sols qui n'a pas un feston,

Il faut garder en tout le gnati seafton ;

Donc qui n'a qu'un teston dedans sa tirelirCj

S'il marchande un brochet , apprcste au monde à rire;

Puis chacun ne fait pas de banquets plein métier.

Et n'a pas les . . aussi gros qu'un mortier.

Ecoutant ma raison ou bien ma Calliope,

Je n'imiteray pas la grenoiiille d'Esope;

Pour durer plus long-temps je pense au lendemain.

Et, craignant de tomber, j'ay tousjours bride en main.

Basty comme je suis, pourveu que j'aye un livre, De mes petits moyens je tâcher é de vivre; Et puis à mon salut j'ay dessein de rêver; Si je me suis perdu, je me veux retrouver ; Les conversations aussi bien me déplaisent, Nous ne sommes trahis que par ceux qui nous baisent,

SATYRK XIV. 127

En France un fwnneste homme à toute heure est bravé, Un sot avecque luy tient le haut du pavé ; Je voudrois de bon cœur estre comme Dédale, Car aussi-bien le monde a chié dans ma maie.

Q/uin^^A H ARLES de ce qu'il voit, fut-il de conse-

yf^^ (]uence,

Bien ou mal àpropos veut dire sa loquence; Mais ce n'est pas le tout, il en fait jugement, Et pense estre luy seul la cour de Parlement; Quoy qu'outre qu'il est asne il ait la teste folle, Il croit estre en sçavoir Pic de la Mirandole , Et dans son ignorance il se montre si vain Qu'il ne cederoitpas aux Docteurs de Louvain; Il ne doute de rien, de bond ou de volée, De ce qu'on luy propose il dit sa râtelée; Monsieur, il me déplait, je souffre quand je l'oy, le l'approuve si peu que s'il pisse je boy; Nature, qui jamais de bien faire n'est soûle, Alors qu'elle lefist avoit perdu son moule; Je veux, s'il n'est plus fou que le foudeséchés, Que mes vers ne soient bons qu'à faire des saches.

SATYRE XV, IZQ

Encor que les mortels soient dhine même paste. Il semble qu'aucuns d' eux furent faits à la haste ; Les autres ne sont pas seulement achevez, Non plus que des tableaux ou des enfans trouvez ; Cependant ce sont eux à qui, dans son caprice, Le destin est si doux et le sort si propice , Qui regorgent de biens, qui crèvent de santé. Et roulent puissamment dans la prospérité, Que le peuple révère et que le Ciel avoué. Qui regardent les bons d'un carrosse en la boue. Moy qu'on appelle bon comme en me reprochant Que c'est faute d'avoir l'esprit d'esire méchant. Je suis cogne-fétu, jamais je n'eu la chance. Plus je travaille et moins ma besongne s'avance. Estre perclus d'esprit et de corps contrefait, C'est le moyen d'avoir toute chose à souhait, Le moyen de tenir la fortune en sa manche, Enfin d'être nommé fils de la poule blanche. Or celuy quej'entens, encore l'autre jour. Pensant m'étre fâcheux, me disait de la cour Que c'étoit le portrait de cette vieille estable Qu'on ne curoit jamais, si l'on croit une fable ; La retraicte du luxe et de l'impiété. Le lieu d'où le mensonge exclud la vérité, L'agréable séjour de ces personnes vaines

/3o SATYRE XV.

Qui ne combattent point les passions humaines. Où toute la finesse est d'être bien vêtu, Faire de vertu vice et de vice vertu; Où pour un bon discours on fait une grimace. Dans un petit esprit d'une grande efficace ; Où le plus franc dévot ne doit pas seulement Montrer son chapelet, s'il a du jugement; Bref, où Messire Jean n'a quasi point à faire De son gros Manuel ny de son gras Bréviaire ; Où le Religieux devient tout libertin, Où l'impudiciîê glose sur l'Aretin ; Où l'on trahit, l'on tué, ou l'on fait gloire d'être, Lors qu'il en est besoin, témoin contre son maistre; Où les plus innocens jouent au boute-hors, Et croyans s'avancer font de mauvais rappors ; Où l'on ne peut juger des meurs par le visage, Où le dernier venu déguise son langage; Fust-il d'auprès Suresne et le fils d'un Faisan, Il parle barragoiiin pour sembler courtisan ; Pour trouver la fortune il va souvent au Louvre; Qu'un Seigneur le salue, il luy dit qu'il se couvre; Ayant mangé du fruicî de l'arbre deffendu, On le verra bien-tost faire de l'entendu; C'est-là que le respect se tourne en impudence, Où parler comme on vit c'est la mesme imprudence;

On n'y peut réussir qui n'est dissimulé. Et pour cette raison je n'y suis pas allé.

Une mère y produit fort librement sa fille A ce riche Baron qui la trouve gentille; Cela se fist jadis, et se fera tousjours, L'argent en fait d'amour vaut mieux que le discours; Une putain se rit d'un gueux qui la cajolle. Il s'en ira sans faire, eut-elle la vérole; Ce n'est pas deshonneur d'estre là maquereau Et faire auprès d'un grand le valet de carreau, Ny d'estre à son lever, ny luy baiser la botte, Luy ramasser son gand, le bénir quand il rotte; S'il recitoit ses vers, pour enfler le ballon, Luy jurer qu'ils sont faits comme ceux d'Apollon; En toute occasion il entend qu'on le lou'é, Tant s'en faut qu'il s'en fâche encore qu'on le joué; On se moque à la Cour des conscientieux, On n'y parle jamais du Royaume des Cieux ; N'aille là qui veut faire avec Dieux paix ou tréve^ Qui ne sçait dire f... et le Diable m'enlève.

Voilà ce qu'à peu prés luy dictait son esprit. Prenez qu''il m'ait baillé son dire par écrit; Voyons si le Bourgeois est hors de la censure, Et si du villageois la flûte est sans ordure, Si par tout hors la Cour, la grâce du bon Dieu,

1 32 - SATYKE XV.

Le vice tout confus n'a plus nyfeu ny lieu;

Si ce n'est que candeur, que bonté, que franchise^

Si l'honneur est au front ou bien sous la chemise;

Examinons le tout avec syncerité^

Et, nous dent- on hayr, disons la vérité.

La Cour est vicieuse, et toutes ces villotes Sont exemptes de vice aussi bien que de crottes; Si ce n'est à la Cour toutes choses vont bien : Le croye qui voudra, pour moy je n'en croy rien; Il s'y fait de bons tours, le voisin prend querelle Avecque le voisin souvent pour l'amour d'elle. Le parent du parent est souvent ennemy, La trahison s'y voit avec son front blémy. Et la mauvaise foy roule dans le commerce, La coquette souvent y tombe à la renverse; J'ay veu qu'on s'y traittoit par an au plus deux fois, Et qu'on ne s'y saouloit que la veille des Rois ; Maintenant tous les jours les débiteurs convient Mesnie leurs créanciers, qui de peur s'en concilient, Parmy la pauvreté règne l'ambition, L'habit ne convient plus à la condition; La femme d'un sergent, et ne fust il qu'à verge, Porte des cotillons qui ne sont plus de serge : Je veux qu'on les luy donne, on connoist aisément. Disoit Menât, sa vie à son habillement ;

Si son inary se plaint qu'elle passe les bornes, A qiioy cela sert-il qu'à découvrir ses cornes ? La discorde y demeure et son fds le procès. Les petits habitans y font de grands excès, Et leurs femmes aussi par trop de braverie : Or cela proprement n'est qu'une singerie Des habits, des façons, des modes de la Cour, Qu'ils prennent aussi-tost, mesnie à dire bon jour; Si Von boit à la Cour, voire si l'on s'enyvre, Ils s'enyvrent aussi, car la Cour est leur livre, Et la vont imitant pour se faire estimer, Aussi ne croy-je pas qu^ds la veuillent blâmer.

Que si par grand miracle elle devenait sainte. Comme un bon Jésuite en ses discours l'a peinte. Si quelque Courtisan, pour faire le miclot^ S'habilloit simplement, n'osoit dire un bon mot^ Si par raison d'estat il jeunoit le carême, Nos gaillards Citadins en feroient-ils de même ? Ils s'en gardcroicnt bien, car leur style anomal Est de frère Lubin, qui n'estoit bon qu'au mal. A la campagne, idem, aux bourgs, dans les villages, A Rouen, à Lyon, les fous ne sont pas sages, Le nombre en est si grand que c'est bien se flâter Et montrer qu'on en est que ne s'y pas conter. Estans donc tous sujets à mesmc maladie.

A s'entre-pardonner que chacun s'étudie; Je ne veux pas nier qu'en de grandes citez Il ne se fasse encor plus de méchancelet : Dans le vaste Océan plusieurs ont fait leur bière, On s'y noyé plustost que dans une rivière; Le mal selon les lieux a ses proportions, Mais il règne par tout dans les affections; Cest erreur de penser que la Cour le limite, H se cache parfois sous un manteau d'Hermite, Parfois sous une Aumusse, ou bien sous un Rochet Cest pourquoy les plus fins sont pris au îrebuchet; Guillaume le commet aussi bien que Messire^ Tout le monde subit le joug de son Empire, Il prend de l'un à l'autre, et par contagion Son venin se répand en toute région.

C'est donc par vérité, plustost que par caprice, Qu'on tient que tout habit est fourré de malice, Autant le chaperon que le demoiselin; On ne dérobe pas seulement au moulin.

On dérobe par tout, on assassine, on trompe; On diffame la Cour à cause de sa pompe, Dont l'éclat ébloiiit ce veau dontjeparlois, A qui pour la vanger j'ay baillé sur les doigts. Mais il vaut mieux finir cette sotte dispute, Le discours d'un brutal soy-mesme se réfute.

ufaistousjours l'amour à cette jeune Dame^ Sans sçavoir si son bas est de soye ou d'estame,

Elle fa si bien sceu tenir le bec en l'eau Que pour te châtier il faudroit du bouleau. Amy, je ne croy point qu'il se trouve démence Telle que de servir long-temps sans recompence; On sifle justement ta folle passion, Qui veriffie en toy la fable d'Ixion; Non pas moy qui, guéri de même maladie, Médecin charitable, il faut que je te die Qu'un homme estfolsublin, qu'un homme est fol royal, Qui fait sans espérer gloire d'être loyal; Nous devons seulement aimer ce qui nous aime, Le fasse qui voudra, pour moy j'en fais de mesme, Et d'un amour ingrat, stérile et sans progrés. Aux Dames sans mercy je leur casse du grés,

Fors à celle que fay dans l'esprit imprimée. Tellement que je l'aime, et l'ay tousjours aimer. Par inclination plustost que par devoir; Je ne suis pas aveugle, et je ne la puis voir : Ou son mérite est grand, on ma passion forte, Puisque sans m'en lasser je l'aime de la sorte.

Estant maistre en cet art, c'est à moy d'en parler ; Entre amis, comme on dit, il ne faut rien celer. C'est donc que je servois jadis une fillette, Mais qui ne couroit pas encore l'eguilette; Durant qu'elle m'aima je luy garday la foy; Voyant qu'elle en aimoit tant d'autres plus que moy, Que saflame s'estoit rendue universelle, Apres, sauf vôtre honneur, avoir dit f . . d'elle, Maugré-bieu de la louve et de la chienne avec, Ce qu'on oit à Roiien sur le Pont de Robec, Et moy de me tirer doucement de la presse. Je n'ay plus eu depuis d'Ange ny de maîtresse; Donnant certaines loix à mon affection, De peur de retomber j'ay fuy l'occasion; Amour pour me blesser vuide s'il veut sa trousse, La pointe de ses traits contre mon cœur s'emousse. On ne me verra plus au rang de ses soudars, Je puis sans me brûler soutenir des regards ; En l' estât où je suis je me ry de ses forces,

SATYRE XVI. l'ij

Et je baise les mains à ses douces amorces ; Dieu mercy que je prends en repos mes repas; Qu'on ne me parle plus ny d'attraits ny d'apas; J'aytousjours méprisé la puissance des charmes; Depuis que ma raison a pris en main les armes, Qu'amour ne trotte plus dans mon pauvre cerveau, Et que mieux avisé j'ay défait son bandeau, J'en vaux mieux de beaucoup; du jour que de le suivre J'ay cru que j'étois fous, je commence de vivre. Alors que je tenois de cet enfant ailé, favois l'esprit perclus et le ventre opilé. Si bien que, si j'allais parfois à mes affaires, C'était par le moyen des bans Apatiquaires; Je passais bien souvent la nuit sans clorre l'œil, Et sans goûter au lit les douceurs du sommeil; Mais, quand il m'en souvient, que j'étois maigre et palle! Que j avais l'ame triste et l'humeur inegalle!

L'un, comme je revois^ disait : « Je vous apprens Que vous rêvez bien fort-»; l'autre: a Je vous y prens.» On connaît, à présent que j'ay meilleur visage, Que c'est que je suis hors de l'amoureux servage; Si je ne mangeais point, je suis un grand mangeur, Je ne suis plus logé chez Guillot le songeur, Et je dors maintenant sur l'une et l'autre oreille, Jusques à me fâcher si quelqu'un me réveille.

î38 SATYRE XVI.

Ton mal est si plaisant que tu le veux nourrir, Et Von te désoblige en te voulant guérir: Chacun a sa façon d'interpréter les choses^ Les sots en leur chemin ne treuvent que des roses.

Tu ne fais que languir, tu n'as plus de vigueur, Si ce n'est pour souffrir constamment sa rigueur. Qui croist de jour en jour et îousjours devient pire; Puis qu'elle te plaist tant, adore son empire^ Demeure son vassal, croy la belle à ravir., Et prens en payement l'honneur de la servir; Sois content de ton sort, c'est assez que tu l'aime; Au lieu de te piquer de son mépris extrême, Et de tant de refus qui m'auroient dégoûté. N'en sois pas moins gaillard pour estre mal traité; Ne te lasse jamais d'oiiir cette mauvaise Te dire en rechignant : « Vous me gasté ma fraise », Ou : « Vous me chiffonez, vous n'avez rien mis là ; Ma foy, je ne prens point de plaisir à cela. )> Pense, pour confirmer ton ame dans sa peine, Que c'est une Venus et qu'elle passe Hélène, Et, loin de te résoudre a te desabuser, Croy qu'un tel qui fait tout ne l'oseroit baiser. Qu'elle se montre à tous également cruelle, Et que sa chasteté sans doute la rend telle; Ne t'y gouvernant pas en homme de sçavoir,

SATYRE XVI. iSq

Fay luy de grands presens seulement pour la voir ; Console toy souvent dessus ce grand mérite, Estime à son égard ta peine trop petite, Et^ fust-elle pareille à celle d'un damné, Prens que sur tonprocez j'aye mal opiné; Dy qu'inutillement à f affranchir j'essaye, Puisqu'une bonne mine ou qu'un souris te paye, Que ton ame avec elle a celte paction De donner son tourment à sa perfection; Qu'elle te soit humaine ou qu'elle te mal traite De ne penser jamais à faire la retraite; Que tu bénis ta chêne et chéris ta prison, Lors qu'on t'en veut oster qu'on te fait trahison ; En y tâchant, au Heu d'employer bien sa peine, Qu'on ne travaille à rien qu'à s'acquérir ta hayne.

Comme un fou de jadis au mal habitué, Quelqu'un t'eut-il guéri, dis luy : « Tu m'as tué. « // faut bien que tu sois d'un naturel estrange De raisonner ainsi; pour moy, j'irois au change; C'est le style dontj'euse, et dont on doit user; Où l'on ne gagne rien, que sert de l'amuser, De soupirer cent ans pour une ingrate flame, A moins d'estre tenu sans esprit et sans ame ?

Resou-toy d'essuyer chaque jour un affront De l'homme que tu veux faire cerf par le front.

Et ne t'apperçoy pas que le monde se moque De ta belle amitié, mais non pas réciproque ; Sans espoir d'aucun bien serviteur langoureux, Pends-toy pour V amour d'elle encore trop heureux, Et puisque ta raison est hors de ta cervelle^ Que tu ne sçanrois plus rien jaire selon elle, Ne t'imagine pas que tes travaux sans fruit, En dissipant ton bien, te donnent mauvais bruit ; Pers le soin de régler ta famille confuse, Et cours avec Alfée après celte Aretuse; Le Berger amoureux néglige son troupeau, L'Advocatpour aimer ne va plus au barreau; Son étude est de plaire à sa maistresse, en somme, Ce diable d'exercice ambarasse tout l'homme.

Il n'en faut point mentir qu'un Amant tel que ?ov, Actif et diligent, est tousjours dans l'employ; H voit un confident, il compose une lettre. Ou consulte au matin quel habit il doit mettre. Si son rabat est bien, sa barbe, ses cheveux, S'il doit persévérer, s'il doit changer de vœux. Ou s'il se moquera de la persévérance, Se jettant comme Hylas dedans l'indifférence, Ou bien quiiter l'objet vainement essayé, Et dire à l'obligeant : « Tant tenu, tant payé d; // songe si sa peine est assez reconnue,

Ce qui peut arriver s'il ne la continue.

Pour s'entretenir seul il cherche un heu secret;

Tantost il se repent d'avoir esté discret,

Tantost il se reprend de trop d'effronterie,

Ne sçait après s'il doit changer de batterie.

S'il ira voir son Ange, ou s'il s'en abstiendra ;

S'il se resoud d'aller, quel propos il tiendra ;

Quelle mine il fera si le mary s'y trouve.

Afin qu'aucunement la visite il approuve.

Et qu'il ne montre point cette froide façon

Ny ce mauvais accueil qui fait quitter l'arçon.

Et le feraient sortir avec sa courte honte;

Puis on descent tousjours plus vite qu'on ne monte ;

De quatre mois après il ne se reverroit,

Au degré de bon-heur dont lors il tomberoit.

On feroit bien de luy, lors qu'il sert une garce Qu'il croit ne l'être pas, une plaisante farce ; Et, vivant dans l'erreur qu'elle est contente d'un. Il pense boire seul, et le puis est commun. C'est chez elle qu'on dit, sans égard qu'à la somme : Riche vilain vaut mieux que pauvre Gentilhomme. Une femme de bien luy fait d'estr anges coups, Et puis, au bout du conte, on en devient jaloux, Le caquet des voisins sans cesse le traverse. Quand j'étois des Marchands, iltroubloit mon commerce,

Une tante, une sœur, y prenant interest,

Les parens assemblez font donner un Arrest

Par lequel est jugé que ta Dame présente

Recevra chastiment si plus elle te hante.

0 Dieux ! quelle disgrâce, elle rend malheureux

Un homme au pro rata qu'il estoit amoureux;

On le voit plus penaut que n'est un bouc qu'on châtre ;

Son barbier pour ce mal n'a point de bon emplâtre ;

Bref, qu'il est si cruel qu'on ne peut sans l'avoir.,

Du moins sans l'avoir eu, quel il est concevoir.

Le change l'adoucit, c'est ce que je t'accorde.

Mais c'est bien le plus court d'acheter une corde.

Aujourd'huy bienreceu, deux jours après exclus, L'amour, comme la mer, a son flus et reflus, Ses vents bons et mauvais, son calme et sa tempeste. Encore tout moiiillé j'en sors et t'amonneste : Confession utile à moy qui m'en repens ; C'est à faire à cela, sois sage à mes dépens.

K^S^J ROiROis-îu bien. Monsieur, que de pie ou ^^^^^ choeîe,

^S^^S^ A force de rêver ^ je deviendré Poète, Et Morne m'avoiira, car mes vers rimeront, En passant à tous ceux qui ces lettres verront, Pour témoigner au moins qui je les fais sans peine^ Et que je suis sans choix aussi bien que sans veine, Et qu'en peignant le vice avecque du charbon, Comme à ces pauvres gens on voit que tout m'est bon.

Que je hay ces chevaux qui n'ont point de jugeoire, Qui ne sont attachez qu'à la grande mangeoire, Ou tirent nuit et jour au commun râtelier, Et n'ont ny sentiment ny goust particulier! Ils vont le grand chemin de Paris et d'Amboise; Toutefois en préchant ils citent saint Ambroise, Saint Augustin aussi, pour ce qu'aucun sermon. S'il n'est lardé de luy, n'est jamais trouvé bon.

Mais, las ! Dieu sçait cotmnent ils baillent la torture Lors qu'ils l'appliquent mal à la sainte Ecriture ; Voire presque tousjours dégarnis de conseil^ Prennent Marc pour renard, et Paris pour Corbeil. C'est assez qu'en discours on montre une abondance , Qu'elle n'importe pas^ car tousjours va qui dance; Qu'on prouve qu'en doctrine on est des mieux fondé. D'autres dans le barreau n'ont pas si tost plaidé^ Pource qu'ils plaident mal, qu'aisément on ne voye Que le Juge en son cœur en fait des feux de joye. Mais, puis qu'il vient à point, moquons nous icy d'eux, On se peut dégoiser lors que l'on n'est que deux. Ils ont estudié durant la chère année, De trois brocars au plus leur science est bornée, Et, ne leur en déplaise, ils ont si peu d'acquis Qu'on leur oit à tous coups citter la loy si quis, En cas qu'elle leur manque; un certain paragraphe, C'est dequoy l'on pourra faire leur epitaphe. S'ils disent du Latin en quelque plaidoyer Ou dans quelques écrits, ils s'en font bien payer, Et font bien, attendu le peu qui leur en reste, Qui n'est que de cuisine, et non pas du Digeste. Du Digeste ? et comment ? C'est celuy dont tu vois Les Doctes si frians qu'ils s'en lèchent les doigts; Le moindre mot du moins en vaut une pistole.

Ces asnes seulement n'entendent pas Bartok,

C'est la vanité même et la présomption,

Encor qu'ils fassent honte à leur profession ;

Or ils ne laissent pas de plaider une cause,

D'expliquer à leur mode une douteuse clause,

Et mentir sans scrupule en arracheurs de dents,

Pour déguiser le fait au nez des Présidents.

Ils n'ont de tous les dons que celuy d'impudence,

Qui supplée au deffaut de la Jurisprudence.

Bien qu'aux vrais Advocats ils servent de joiiet,

Tousjours dans leur estude ont ils Monsieur Louél,

Pont aux asnes du temps et refuge commode

A ceux qui ne sont pas trop familiers du Code,

Où les secrets motifs de la Cour sont touchez,

Et les beaux points de droict se trouvent tout mâchez.

Un chicaneur broiiillon, dans son humeur bachique,

Mastine estrangement ce recueil mirifique,

Et l'adapte si mal au fait de son procès

Que c'est un grand hazard s'il en a bons succès.

Chacun de son métier s'eslime fort capable, Tel n'y sçait que des bœufs qui fait le vénérable. Le nom qu'on donne à l'art contente un esprit vain ; Thyrsis estoit Berger aussi bien que Sylvain; Tout cheval est cheval, et fust-ce une mazette : Témoin ce Médecin qui n'a qu'une recette.

La qualité fait tout, et de telle façon Qu^un Advocat fust-il plus muet qu'un poisson, Il se croit neantmoins un autre Demostene, Ou celuy qui faisait de sa langue une chêne. Si tost que le galland a bâ tanquam sponsus, // croit estre un Arnaut, voire encor au dessus, Et qu'il s'aquitterafort bien d'une harangue^ Apres qu'il a torché sa barbe de sa langue. Selon l'esprit qu'on a,foible, fort ou perclus. On croit asseurément valoir ou moins ou plus ; Les discrets en sont là de penser que c'est vice, Quoy qu'ils se trouvent beaux de s'aimer en Narcysse. Ce Régent de Logique, en se nommant Crassot, S'aime dans un excès qui fait crier au sot. Se faut-il estonner de voir de sottes âmes, Au siècle qui produit tant de petites Dames, Dont le train, l'attirail, le coche et le cocher Sont tels que pour bien rire il les faut voir marcher. Dans tout ce qui se passe, et qui parfois m'irrite. C'est un bon-heur pour moy d' estre un peu Democrite. Que je hay ce pleureur miséricordieux ! Et d'où pouvait couler tant d'humeur à ses yeux ? Qu'est-ce que font les pleurs que sécher la cervelle ? Un ris, non d'hosîelier, soulage la râtelle. Tel, médiocrement es lettres avancé,

Plus qa'Adrian Turnebc y croit être versé;

S'il se mêle de vers il se prend pour un cyne,

Ou bien pour Galien s'il juge d'une urine.

Qu'on ne luy parle plus d'estudier : pourquoy ?

Tout ce qu'il faut sçavoir, il le sçait sur le doy ;

La médiocrité ne peut estre dorée

De beauté, de sçavoir, ny de soupe embeurée;

Comme pour estre riche il faut beaucoup de bien,

S'il faut ainsi parler, qui sçait peu ne sçait rien ;

Chacun sera content de la béatitude;

A leur compte, il en va de mesme de l'étude,

Non au mien, quiconnois, grâce à Dieu, mes deffaux,

Et qu'on voit rechigner quand on me loue à faux.

Il est, à mon advis, en ce temps où nous sommes.

Beaucoup d'étudians et peu de sçavans hommes.

Comme il est peu d'élus et beaucoup de damnez.

Mais je voudrois quasi n'avoir pas tant de nez.

Ou point de goût du tout, pour trouver toute chose

Bien faite et bien écrite en rime comme en prose.

Que me doit importer que Jacques soit sçavant.

Et dans ses actions quel bout aille devant.

Qu'il soit for nicateur ou qu'il soit adultère?

Je n'en doy discourir ainsi que d'un mystère ;

Son estât et sa robe, ou sa condition,

Obligent ma Satyre à la discrétion ,

Ef, contre sa nature, en celant son offense. De jetter sur ses meurs le manteau du silence. Il est fort peu de gens de tout point accomplis, Mais il faut ^ et pour cause, épargner le surplis; Aussi bien, de quoy sert et censure et caprice. Puis qu'il est tout certain que chacun a son vice ? C'est vrayment ce qui fait qu'en reprenant autruy, Je me repute encor plus coupable que luy; Et, si la charité n'ouvre mon écritoire. Comment puis-je espérer qu'elle soit méritoire ? On auroit plustostfait de ne plus censurer, De voir tout, ouyr tout, et de tout endurer. Qui prêche bien souvent écrit dessus le sable, En vain l'on drogue un mal quand il est incurable.

Je suis trop délicat en matière d'esprits. S'il en faut venir là que chacun vaut son prix. Plut à Dieu que tout homme eut^ suivant son mérite, Honneur en son pays, et crédit, et marmite ; Que l'on fit plus d' estât d'un homme que d'un veau ! C'est faire voir que j'ay trop de vuide au cerveau. Les bons et les mauvais, le peuple, la canaille, Les asnes, les sçavans, sont comme rats en paille ; Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on vit confusément, Qu'on ne sépare point le segle du froment. Bestise de vouloir changer le train du monde.

OÙ chacun en son sens^ ainsi qu'il croit, abonde;

Il suffit d'y sçavoir bien joiier son rollet ;

Les meilleurs bien souvent y brident le mulet.

Sont pauvres^ endetez ; en toutes leurs affaire s ,

Comme dessus la mer, ils ont les vents contraires ;

Les puissans vicieux ont le temps et l'argent^

Et jamais à leur porte il ne frape Sergent ;

Ils sont considérez, tel les hait qui les flate :

Je croy bien, il a peur de tomber sous leur pâte;

S'il les fâchoit, fut-ilplus habile cent fois,

Qu'on le chargeât de coups comme un asne de bois.

Voilà leur procédé, c'est ainsi qu'ils en usent;

Qui les accuse est fou, les Juges les excusent;

Dieu sçait comment par eux le droict est débité :

Ils choyent grandement les gens de qualité ;

Demandez leur raison de leurs excès, ils geignent.

Ou vous écoutent mal: c'est, mafoy, qii'ils les craignent.

Les petits sont blâmez, les grands n'ont jamais tort;

Ceux-là sont chastiez,pour ceux-cy la loydort,

Et la pluspart du temps c'est, ma foy, la personne,

Non pas le plaidoyer, qui fait la cause bonne:

La force et la raison ayans quelque débat.

On voit que celle<y ne rend plus de combat.

Je me tiens malheureux d'avoir l'ame sensible Au Doint de faire voir oar trop son iracible,

I 5o SATYRE XVII.

Car, quoy que tout cecy marche sans rien nommer,

Je me fais neantmoins bien plus craindre qu^ aimer;

Tel m'est fort inconnu qui pourtant s'intéresse,

Croyant que c'est à luy que le paquet s'adresse ;

Si le peins un larron, ses compagnons, dés-là,

Regardant son portraict, se disent : « Me voilà. y>

C'est ce qui m'en déplait, je ne sçaurois qu'y faire;

fay, comme les putains, de la peine à me taire ;

Apres que yay parlé, je ne suis pas content ;

Je prens la plume en main presque tout à l'instant^

Afin d'enregistrer la dernière sottise

Qui m'a choqué l'esprit, mesme dans une Eglise ;

Car il est tant de sots par tout qu'en bonne foy,

Je suiSy pour n'en voir qu'un, le plus souvent chez w.oy.

Au Palais, un plaideur me vient rompre la teste

D'une commission ou bien d'une Requeste ;

Au Louvre, un Courtisan, non pas original,

Pour faire l'entendu, blâme le Cardinal;

Vous n'ozeriez sortir seulement dans la rué

Que d'un mauvais discours unfascheux ne vous tue;

Les coquins aujourd'huy sont en possession

De porter les cheveux plus longs que Clodion;

Voire encore qu'ils soient plus poltrons que des vaches,

Pour faire les vaillans ils ont de grands pannaches ;

Au reste, ils sont bastis et couvers tellement

SATYRE XVII. l5l

Çhie fou ne sçauroit d^ eux faire un bon jugement;

C est faire prudemment quefuyr leur voisinage

Et vendre à cette fin plustost son héritage :

Je donne le conseil que je prendrois pour moy,

Qui change de couleur si tost que je les voy.

Dieu garde le Seigneur de mal et de fortune

Qiie l'un d'eux voit chez luy, c'est à dire importune :

Il ne fera que bien de fuyr ce campagnar,

Dont le compliment mesme est un coup de poignard.

Il est tant d'autres maux que qui trop les épluche Et trop les examine en peut devenir cruche. Pour voir beaucoup de fous, tant jeunes que grisons, Il ne faut plus aller aux petites Maisons : Elles sont en tout lieu^ puis que l'on s'y comporte Comme si la raison n'étoit plus la plus forte ; Le monde est un pays où l'on vit à tastons. Pourtant les quarts d'écus n'y valent pas testons. Jean fait cas de l'honneste, et se range à l'utile, Quoy qu'il aille au sermon et lise l'Evangile.

Que Socrate ait jadis, et son sage troupeau, Trouvé la pie au nid et la fève au gasteau Quand à bien discerner le vray de l'apparence, Ce Jean, quand au sçavoir, luy doit la déférence, Et luy rend par devoir, et non point en lourdaut : Il est Parisien, et, notez, point badaut;

Mais rinteresî le pique, une demy-pistole

Plus que douze sermons sa faim d'avoir console ;

II ne souhaite point d'estre plus grand quHl nest, Sa volupté consiste à faire un bon aquest; Pourveu. selon la chair qu'il soit fort à son aise, Qail baille son argent à rente au dernier saise, Et soit riche en milour^ nullement obéré.

Entre les gens d'honneur un peu considéré , Il ne se fâche point que le monde le sifle, Qu'il méprise son jeu, pourveu qu'il ait momifie. Je l'oy bien souvent dire, estant avecque luy. Qu'il se porte appellant des jugemens d'autruy, Et que c'est devant luy que l'appel s'en relevé, « Où je me fais, dit-if justice bonne et brève; Que l'on parle de moy d'une et d'autre façon, Que l'on en face un hymne ou bien une chanson, C'est, entre vous et moy, dequoy je me soucie Aussi peu que d'un pet ou que d'une vessie. » // se moque de nous, qui lisons jour et nuit, Sans que de ce labeur nous revienne autre fruit Qu'un sçavoir qui nous porte un si grand préjudice Qu'il nous faut avoiier qu'en trop prendre est un vice. Luy ne veut rien sçavoir que ce qu'il sçait : et quoy? Que pour estre honneste homme il faut avoir dequoy. Ces beaux sçavans de chien, s'en est la diablerie,

SAT Y RE XVII. l53

N'ont pas dequoy sortir de leur hostelcrie;

C'est merveille comment ils sont si glorieux.

Mais ne dira-t'on point que je suis fait comme eux,

Pource que ce discours^ et sans fin et sans cesse,

De propre^ d'accident, et de genre et d'espèce.

De Pinfini de même, et du temps et du lieu,

Je voy d'une vertu les bouts et le milieu,

Et parle, aussi correct que Robin de tulipes,

Des secrets de nature et de ses deux principes i'

Le vin se porte mal dans un méchant vaisseau :

Aussi fait le sçavoir dans un foible cerveau ;

Un homme en sceut-il plus que n'en sceut Hérodote,

Ou que Baronius, s'il nest bon, il radote.

Estant jeune Advocat après estre Docteur

Et voyant qu'au barreau je n'étois qu'auditeur,

Que d'autres moins sçavans plaidoient pour les parties,

Moy de jetter le froc par dépit aux orties.

Détester le bonnet, n'aller plus au Palais,

Où l'on m'eut pris souvent sans cause et de relais,

Ne considérant pas que tant d'autres de même

Estaient là plus oisifs que bouchers en carême.

Depuis le Roy m'a fait ce que je suis encor,

Mais on plaide si peu que c'est le siècle d'or;

Si saint Georges bien-tost ne fait place à saint Yves ,

A force de repos nous aurons les avives.

l54 SATYRE XVII.

Que diable sert cela pour dire un méchant mot ? Ce discours trop long-temps tourne à l'entour du pot; Il n'est pas de mon cru, la pomme est iousjours pomme; MaisThomme^de par DieUfSans lettres n'est pashomms: C'est pourqaoy l'on me voit souvent un livre en main, Pour me former l'esprit, soit Grec ou soit Romain. Si je ne gagne guère à la judicature, C'est que le peuple est pauvre et que la guerre dure. Ce n'est pas le profit qui mené un Juge entier, C'est l'honneur seulement, bon en autre métier ; Et si mes jugemens ont le goust de saucisses, Demande-tu pourquoy ? C'est qu'on vent les offices. Un juge, quoy qu'il fist, avec un petit gain, S'il n'avoiî autre chose, il periroit de faim. Chacun achette et vend, noble et vilain trafique; Tout le monde n'est rien qu'une place publique.

«sî^fs?^

SATYRE XVIIl

RINCE dont la valeur tout l'Univers admire, Qui du cours du Soleil va borner son Empire,

Pour vous rendre l'hommage, Honneur des Triomphans, Je vous offre mes vers, ou plustost mes enfans. Qu'ils soient ce qu'ils pourront : c'est tout ce que ma peine Depuis plus de vingt ans a tiré de ma veine. On ne demande point, lors qu'on voit un tableau Qui donne dans la veu'é et que l'on trouve beau, Quel temps l'excellent Peintre auroit mis à le faire, Estant vray que cela ne fait rien à l'affaire. Mon bon Ange m'a dit, Monarque florissant. Sous qui le siècle d'or nous voyons renaissant, Que, si vous jetiez l'œU sur ce bizarre Livre, C'est infailliblement ce qui le fera vivre. Il fait la guerre au vice avec affection.

l?b SATYRE XVIII.

Et c'est vous qui glosez sur la perfection. Avouez mes escrits, dont l'utile amertume Empêche le débit et fait haïr ma plume.

Un recipé trop dous ne sçauroii opérer, C'est ce qu'il ne faut pas seulement espérer. Il est vray qu'à l'instant qu'une Satyre flatte, Elle n'est plus Satyre : il vaut mieux quelle batte. Chaque genre de vers est sujet à sa loy. Qu'il garde exactement s'il est de bon alloy. La mienne est supportable en son extravagance ; On y peut remarquer un deffaut d' élégance Et de suite au discours, où son esprit subtil Veut bien que pour le mot on en perde le fd : Quand je parle du mot, f entend le mot pour rire, Quifrape les grands cous dedans une Satyre, Beaucoup plus décisif que l'aigre ou sérieux. Alors qu'il nous surprend et qu'il nous saute aux yeux. Horace, qui le mal excommunie en bulle., En un de ses sermons le nomme ridicule. Je n'ay pas tant besoin d'un style relevé Pour faire le crayon d'un sot sur le pavé Et donner une atteinte à ce mignon de ville, A ce tuteur suspect qui mange son pupille, A celuy qui n'est pas si bon que je pensais Et se met dans le Ciel plus haut que S. François^

Au prétendu Seigneur, à cette Demoiselle Que Von appelle Dame, et n'est riche ny belle. Suffit comme entre amis tout simplement causer, Sans monter sur Parnasse et là peindariser

0 que ce m'est assez que le peuple m'entende, Et que sur le Pont-neuf un Libraire me vende, Qu'une fois seulement je sois leu de mon Roy, Sans me persuader qu'il fasse cas de moy ! Il ne m'importe pas que les autres me lisent, Qu'ils approuvent ma rime ou bien qu'ils en médisent, Qu'ils en fassent un bon ou mauvais jugement : C'est à quoy je ne veux former empêchement. J'y serois bien venu sije pensois défendre Qu'un plus asne que moy n'eut pas à me reprendre^ Si j'esperois des dons ou bien des grand-mercis, Plustost que des lardons, de ceux que j'ay noircis. Un adultère hait celuy qui le sermonne, Tousjours un Huguenot en veut à la Sorbonne. Si je fais bien ou mal, chacun en peut juger; Je ne suis point de ceux qui se font protéger. Et je ne m'attens point qu'un vicieux m'achette. Les chiens courent après les pierres qu'on leur jette. Repris, pour se ranger il me va reprenant; Ouy, mais tout ce qu'il fait n'est qu'en récriminant; C'est ce qu'il n'entend pas, sa passion l'emporte ;

La vérité pourtant est tousjoiirs la plus forte. Je suis si deffiant de mon infirmité Que jamais je n'ay mis le droict de mon costé, Composé d'autre humeur que ces grands personnages Qu'on tient en droite ligne estre yssus des sept Sages, Et qui n'enfantent vers qu'ils ne trouvent si bon Qu'il surpasse à leur goust ceux qu'enfanta Bourbon . Je n'entends parler d'eux qu'en toute révérence; Leurs ouvrages divins méritent recompence; Si vostre Majesté daignait en prendre soin, Sans les scandaliser, ils en ont grand besoin ; Leur chetif Appollon sert encor chez Admete, Et pour tous revenus il n'a que sa houlette. En ce qu'ils font pourtant on voit briller tant d'art Qu'afin de les mieux lire on ne lit plus Ronsart. Est ce point que le bien nuit à cet exercice? Quand un Poète est sou, qu'il n'a plus de caprice?

II n'oseroit mêler dans ces pièces les Dieux, i\y les faire descendre et remonter aux deux;

Il se tient au plein chant et suit tousjours son thème; Ce qu'il fait est plustost un monstre qu'un poème, Il sommeille après boire, et n'est plus si fougueux, Depuis qu'il a dequoy, que lors qu'il estait gueux; Son style est si grossier et sa rime si dure Que je ne sçay comment le papier les endure,

SATYRE XVill. 1 5g

Tellement qu'il vaut mieux, pour leur propre interest, Laisser, comme l'on dit, le Moutier où il est , Qu'ils soient incommodez : ceux qui sont à leur aise Travaillent rarement et ne font rien qui plaise ; Vexireme pauvreté, que je n'aimer ois pas, Fait rimer une pie et chercher les apas. Peut-estre que quelqu'un de ces mélancoliques Chantera quelque jour vos exploits héroïques Dessus un ton si haut, en termes si guerriers, Qu'on verra son lierre au pié de vos Lauriers.

De moy, qui n'entreprens qu'un médiocre ouvrage, Je mesure ma force avecque mon courage, Ne voulant que traîner dans ces communs propos, Autant qu'Endimion je chéri le repos.

Mafoy,j'ayme bien mieux estre tant soit peu riche, Et que de son pissat ce cheval me soit chiche ; Faire de méchans vers, voire n'en faire point. Que l'on voye courir un pou sur mon pourpoint, Tels que seront ceux-cy qui vont du coq à l'asne. Et ne sont que trop bons d'un Poète à sotane. Si par hasard l'un d'eux finissoit par Hymen, Je prendrois dans l'Hébreu pour le rimer Amen, Tant je suis libertin en ce genre d'écrire, Qui s'excuse après tout sous le nom de Satyre : Un discours fort poly ne fut jamais son fait,

1 6o s A T Y R E X V II l .

Et n'est pas plus aisé de voir mouches en laid Qu'à moy de rencontrer ce qu'il jaut à ma plume ^ Pour faire de ces vers en un jour un volume. Aussi j'en jais estai comme d'une chançon, Et pour les débiter j'en donne la façon.

Or je n'ignore point que cette renommée, Qui fait rêver ceux-là, n'est qu'un peu de fumée. Si j'en veux acquérir, ce n'est qu'à vous louer , A dire que vos mains ne se font que jouer Lors que de ces mutins vous reprimez l'audace. Si j'avois la fureur de Virgile ou du Tasse, J'ajouterois encor que, malgré les Tirans, Enfin après la pluye on a veu le beau temps; Que par vostre valeur la discorde est esteinte Et la rébellion dans le devoir contrainte ; Que le premier qui bransle est aussi tost puny, Car le trône Royal de justice est muny, Outre que les conseils que le Cardinal donne Pour l'appuyer encor luy servent de coulonne ; Que c'est bien-fait à vous d'aimer ce Cardinal, Qu'on peut de la vertu nommer l'original, Qui, malgré les efforts de la cruelle envie, Et parmy ses douleurs, nous vange de Pavie.

Enfin Arras est pris, Perpignan s'' est rendu; L'Allemand n'en peut plus, l'Espagnol est perdu.

SATYRF. X\MII. l6l

Que ce soit la raison, ou qu'au plus fort les poches,

Il n'importe, pourveu qu'on nous rende nos cloches.

Mais je suis importun, SIRE, je vay finir;

Il ne in appartient pas de vous entretenir ^

Joint qu'il faut faire, ou bien n'estre pas Caîolique,

Deux plats d'une Satyre et d'un Panégyrique.

Mj5 i

SATYRE XTX

|ais conte moy, Monsieur, comment vous a

traittez Celuy qui vous avoit hier au soir invitez, Et tu m'obligeras, si tu l'as agréable, De me faire aussi part de vos propos de table.

Il nous a bien traittez^ enfin les plus fâcheux S'en sont allez, ma foy, contens et sous chez eux; Le vin estait fort bon, et la viande exquise, Et, bref, rien n'y manquait ; et pourtant je t'avise Que j'eusse mieux aimé souper à ma maison; Et, si tu veux m' entendre, en voicy la raison. Durant tout le repas on ne fit autre chose Que reciter des vers, qu'alléguer de la prose ; Chacun, outre cela, faisait sa question. Non pour estre enseignez, mais par ambition. Comme parmy le bruit je gardois le silence.

Je fus tout ébaï qu'un d'eux, par insolence,

Me dit que je parlasse et que je fisse voir

Par quelque beau discours si j'avois du sçapoir.

Au lieu de repartir, je fis une grimace

Qui monstra la colère emprainîe sur ma face.

Tant s'en faut qu'il me laisse, et luy de m'en conter,

Voire en continuant de me persécuter,

Et moy d'accorder tout d'un « c'est mon » et d'un u voire « ;

Le plus souvent sans soif je demandois à boire.

N'eut esté le respect que j'avois au banquet,

J'estais bien résolu de punir son caquet;

Mais quoy! l'on est blâmé lors qu'on trouble la feste.

Cet enragé Pedan, et moins homme que beste,

Est-il pas raisonnable^ est-il pas obligeant!'

Il veut parlant qu'on mange, et qu'on parle mangeant !

Il murmurait encor ayant le nez au verre.

Ces fantasques sçarans ne veulent que la guerre,

Et tiennent en cela des anciens Romains ;

Mais c'est le beau du jeu quand ils viennent aux mains;

Ne se pouvansceder, qu'ils s'arrachent la face;

Apres les argumens, que cous viennent en place.

Ils ignorent le sens aussi-bien que les mots,

Et ne sont attachez qu'à de vilains crgos;

Ils rongent assez l'os, mais, faute de cervelle.

Au diantre s'ils sçauroient en tirer la moiielle,

Moins prudens, moins subtils, moins doctes, moins adroits. Que ce chien qu'en son lieu décrit Maistre François. Leur goust, s'ils ont un goust, n''est que leur fantaisie, Qui les mets plus communs prend pour de l'ambrosie ; Et, pour voir s'ils sont vains, présomptueux et fous, Il n'est pas de besoin de leur tastcr le poux : Leur discours le témoigne au sortir de la lèvre, Pource quHl s'entretient comme crottes de chèvre; Neantmoins il se voit, aux familiers devis , Qu'il se faut battre ou bien estre de leur avis. La façon des Pedans et leur trongne autentique Fcroienî rire au besoin l'humeur mélancolique ; Leur nez, fécond en morve, et long hors de raison., Estonneroit sans doute et Nasique et Nason.

C'est leur souverain bien qu'un peu de renommée.. Dans de mauvais esprits crotesquement semée; Or, pour mieux l'aquerir, ces prétendus sçavans Sont curieux sur tout d'estre surpris révans. Les yeux fichez en terre ou portez dans la nu'é, N'importe en quel endroit, chez eux ou dans la rue. Demandez leur sur quoy, voicy ce qu'ils feront : Une bonne grimace, et puis vous le diront Par hoquets, ou tordans de manière la bouche Qu'on croit qu'ils vont chier ou que leur ame accouche. Ils n'ont lapluspart d'eux qu'un esprit animal ;

SATYRE XIX. l65

S'ils sçavent quelque chose, ils la sçavcntfort mal; Mais pour rire il faut voir leurs plantureuses morgues: Ne disent-ils pas bien, ils pensent dire d'orgues. Pour peindre au premier coup ces infâmes Pedans^ Ils sont hommes dehors, asnes vero dedans, Et renversent ccluy qu'a décrit Apulée, Qui de face asinesque a l'Immaine voilée; Hargneux ce qui se peut, chagrins et renfrongnez ; Une fois en dix ans leurs ongles sont rongnez ; On voit à leur marcher quatre choses ensemble : Le trot, et l'enîrepas, et le galop, et l'amble ; Tout cela sans mesure, et de plus si tortu Que ce train là n'est pas le train de la vertu ; Et qui ne le verroit, sans autre conjecture, Passerait pour un sot dans ma nomenclature; Scrupuleux, pointilleux, et vivans par compas. L'yvrongne devant eux n'ose faire un faux pas; Le vulgaire les croit, les suit et les adore : Quelque fois à part moy c'est ce que j'en déplore.

Vous les reconnoistrez assez facillement A l'humeur andoiiillique, au sot raisonnement, A leurs sourcils touffus, à leur brutale verve, A leurs discours tissus en dépit de Minerve; Leur barbe est un desordre, aussi sont leurs cheveux; Je ne les vy jamais qu'ils ne fussent baveux.

l66 SAT YRE XI X.

Et qiCau mois de juillet ils n'eussent la roupie, A l'instar de Ranius et de Cornucopie, Leurs illustres majeurs, en leur temps si sçavans Que per ora virum ils sont encor vivans. Au reste, les crachas de cette pedantaille, Correctement parlant, sont huistres à l'écaillé ; Ils ont souvent ensemble et la galle et la toux, Et, s'ils sont mariez, des cornes quasi tous ; Ils affectent si fort une façon maussade Qu'ils tiennent sur les rangs le propre Alcybiade, Et se rendent fauteurs du sale Depiton , Qui foulait à deux pieds les beaux licts de Platon ; Sottement orgueilleux, testus, et font curée Des mots du Philosophe à la cuisse dorée ; Avec leur sens Gottique ils s'opposent au bien, Et pensent tout sçavoir, et si ne sçavent rien; Le plus asne d'entr'eux se croit le plus capable. Ils sont fort coustumiers de rendre gorge à table : Inde leur appétit estant renouvelé, L'hoste par conséquent en est le plus foulé; Pour atteindre à la chair ou bien à la marée, Ils ont des bras plus longs que ceux de Briarée, Et mangent jusqu'aux plais encor qu'en discourant, Afin de n'avoir point regret au demeurant. Ainsi, ce disent-ils, a vécu Diogene ;

Quand un homme est à table il n'est pas à la gesne,

Il peut cracher, peter, et rolter, et vomir.

Et, si Bacchus le berse, en liberté dormir ;

On marque à son habit, tousjours un, tousjours même,

Le temps du Roy François et de Henry deuxième.

Se faut-il étonner si ce souffre-douleur,

Cette vieille relique, a perdu sa couleur ;

Que dis-je, s'il n'a plus ny matière ny forme,

S'il eut pour premier maitre ou Gaguin ou Panorme?

Qui voit un pain de sucre .^ il voit leur vieux chapeau.

Gras, long, large d'entrée, estroit par le coupeau.

Or voicy le portraict de leur chère sotane,

Ou plustost de leur bast : elle est faite à dos d'asne.

Comme si, lors qu'on est honnestement vêtu.

On en estait d'un brin moins propre à la vertu.

Disciples d'Aretin, artisans d'impostures,

Ils ont en fait de meurs inventé des postures.

Sévères en discours à l'égal des Catons ;

Mais ils ne suivent pas l'exemple des moutons,

Qui font voir par leur laine au temps de la tonture.

Non par leur beslement, leur bonne nourriture.

Osiez moy ces diseurs qui mènent tant de bruit :

Les arbres plus feuilleux portent le moins de fruit.

Que sert-il qu'en lisant on use de finesses. Que d'Aristote même on se batte les fesses,

t68 satyre XIX.

Qu^à force de veiller on se fasse Docteur, Et puis s'il veut à point qu'on soit mauvais Tuteur^ Mauvais juge, et que sert de cotter ce passage, Le feuillet, la coulomne, et la ligne, et la page? Est-ce assez de sçavoir, de ranger sur le doy Les branches des péchez, les raisons de la foy^ De parler en dévot des cas de conscience, De l'oraison des fruits dignes de pénitence, De plus concilier Thomas aveque Scot, Et payer d'un Sermon l'hoste de son ècot? Tout cela, selon moy, quoy qu'au dehors honneste, N'est rien, sans l'action, que rompemenî de teste. Quand un homme serait plus sçavant que Lambin, S'il ne vit comme il faut, et fust-il Jacobin, Moy qui lis au privé, que l'estude ruine, Je ne donnerais pas un zest de ma doctrine. Un idiot vaut mieux que soixante Pedans, Mesme quand ils seraient sçavans jusques aux dens, Si cettuy-là n'avoit un coup dans la cervelle, Et qu'à sainct Maturin il deut une chandelle. Bien souvent d'une mouche ils font un Elefant. J'ay résolu défaire instruire mon enfant, Mais je crains que son maistre, imbu du Pedantisme, Ne luy verse en la teste un mauvais Catéchisme, Qu'il ne luy recommande, estant dans un festin,

s A T Y R E X I X . 1 6iJ

De lâcher à propos des tripes de Latin, De disputer sans cesse et contre la commune, Soustenir qu'on peut faire une cotte à la Lune, Qui luy pourra servir en tous ses changemens; Sans marchander, en l'air faire des jugemens ; QiCencor qu'on luy cedast, d'esprit contradictoire, Il ne reçoive pas sans combat la victoire; Qu'il recommence encor après le point vuidé, Et qu'il veuille en parlant avoir tousjours le dé ; Qu'il ne sente jamais que son esprit barbare Dans le chemin qu'il tient ou se broiiille ou s'égare, Et qu'il n'attende pas, pour se monstrer disert, A relancer ses gens, qu'on en soit au dessert; Qu'il ne luy chante aussi que le vieux Pytagore Avecque son silence estait une pécore.

Qu'il faut estre amoureux de son opinion, Comme de sa figure estoit Pygmalion ; Quand un Ange du Ciel viendrait exprés luy dire Qu'elle fut erronée, il ne s'enfist que rire, Voire même dut-il estre encore trouvé, Au jour du jugement, dans le sens reprouvé; Qu'il luy mette en l'esprit qu'il a de grands mérites Et qu'il est un Docteur sans dire en pommes cuites, Qu'il n'est que de citter Bartole et Salicet, Que ce n' estoit qu'un sot qui fit le quos. decet.

IJO

SATYRE MX.

Voilà ce qa'on entend en sa barbare école. Que hors mon interest il y règne en Eole, Mais que l'' astre qui fait les gueux, selon Cardan, En fasse un de mon fils aussi-tost qu'un Pedan, Que Von ne peut hayr tant qu'il est haïssable. Outre qu'en esté mesme il est indecrotable.

ouR un homme de cour, ton. entretien est rude ;

S'dne tient du Pedan, il sent trop son estude; Au moins si tu pensois, cliacun n'est pas Latin Et n'a pas mis le nez dedans sainct Augustin.

Aujourd'huy la science est une pièce rare; Si Thebes estoit prise, on pillerait Pindare; Nos gens font moins d'estatd'un sçavant que de rien^ Aussi ne lit-on plus : je trouve qu'on fait bien; Dans des temps saugrenus c'est ainsi qu'on en use, On s'imagine avoir une science infuse, Le plus simple discours et le moins médité Est le plus agréable et le mieux écouté.

Tu fais de grands narrez sur de petites choses, Et tes menus propos auraient besoin de gloses. Quitte cette manière: au joly temps qui court,

// n^est que d'estre brusque et de le faire court; Estale ta pensée en ternies si faciles Que, faute de V entendre, ou ne face plus gilles ; Pour trancher du sçavant n'allègue plus d'auteur. Parle bon Cavalier, ne fay plus le Docteur; Comme un Berger se plaist au son de sa Musette, Ecoute loy parler parlant de la Gazette : C'est le Livre à la mode, il le faut estimer ; On est plus admiré, s'en pouvant escrimer, Que si l'on expliquoit le maistre d'Alexandre ; On est autrement creu qu'on ne croyait Cassandre, Prédisant le succez des sièges et combas D'entre les Espagnols et ceux des Païs-bas.

Que si l'on ne voulait paresîre en devinaille, On pourra dire au moins : « Le Roy part de Versaillc; Il sera dans Paris au plus tard dans demain; Sur toutes ses maisons il aime Saint Germain >•>; Que celuy de Suéde estait grand Personnage , Qu'en tous les cabinets on garde son Image, Que Mastric est pressé, que d'Uvimar fait bien, Que Brizac sera pris on ne sçait dans combien , Et que la Reine mère a planté là Bruxelles. Le siècle d'apresent est friant de nouvelles; On est tout esbahy que l'on rencontre un veau Qui nous vient affronter d'un : « Et bien ! de nouveau

Que nous apprendrez-vous ?» et qui n'en sçait en forge. Par ainsi tout le momie a menty par la gorge; Il faut faire semblant que l'on vient de Ru'cl Pour montrer qu'on en sçait et qu'on est d'Israël ; C'est le mets délicat, c'est la pièce d'entrée. Je ne sçay quels esprits se repaissent d'Astrée; Maintenant que par tout on levé des soudars, En se taisant d'amour il faut parler de Mars. Il est bon de sçavoir tout ce qui nous regarde, Pource que Dieu nous donne à nous-mesmes en garde, Et qu'avecque le corps chaque membre patit, Le grand d'une façon, d'une autre le petit.

J'espère dans trois jours que de l'extr ordinaire J'apprendré ce qu'on fait dessous nôtre Hemisfeie; Ce qui se passe icy dessus nôtre Orison N'est que du beuf, et l'autre est de la venaison ; Tout ce qui vient de loin en guise de merveille Charme aussi-tost l'esprit comme il frappe l'oreille. Or la saison permet d'estre un peu charlatan; Manquant le sérieux, venir aux nids d'antan; Estrefort copieux, même en ce qui ne touche; Sans suer la vérole avoir leflus de bouche. Au goust des simples gens, celuy qui ne dit mot, Ou bien qui parle peu, n'est estimé qu'un sot. Parlons^ puis qu'il le faut, sans ordre et sans dite :

Comme on vit à présent, cest assez quon débite.

Chacun se veut mêler des affaires d' Estât, En parle d' appétit, que dis-je, en Potestat; Même des Gouverneurs, il n'est pas la canaille Qui ne dise tout haut : & Ils ne font rien qui vaille. » On ne peut empescher la sotte liberté Que par le chastiment, c'est bien chié chanté. Pense tu que ce soit ce moyen là qui l'oste ; Au rebours s'en servir, c'est conter sans son hoste; Tout est permis aux gueux : dés les siècles passez Ils se chaujjoient le cul des os des trépassez.

Toy, tâche d'adapter les mots à la matière ; // est de bon Latin, il en est de Bréviaire, Du François tout de même, et du vin à tout prix; Un homme par sa langue est le plus souvent pris. Socrate dit un jour : « Parle, que je te voye. n Il ne suffit donc pas d'estre vestu de soye, Se dire Gentil-homme, avoir bonne façon, Il se faut expliquer mieux qu'un aide à maçon. Bon qui se connoislroit ; mais, caquetant en pic, Chacun veut faire voir qu'il n'a pas la pépie; N'importe que ce soit bien ou mal à propos. Nous sommes icy bas persécutez des sots, Non seulement d'effet, mais aussi de parole. Et de ceux qui jamais n'allèrent à l'escole.

Les sçamns raffinez discourent sans effort, Et l'on ne diroit pas qu'ils eussent Fespritfort; On n'entend plus cchiy qui s'est fait un langage, Sous lequel est son sens, comme sous un nuage : Heureuse invention, car il seroit perdu S'il estoit plus facile et qu'il fut entendu ; Il vétiroit l'encens, je veux bien qu'il le sache : Une belle se monstre, une laide se cache. Il affecte sur tout la grande obscurité Qui transmet les Auteurs à la postérité. Or voicy la raison dont il faut qu'il se serve : Le vin paillet se gaste, et l'autre se conserve; La peine qu'en lisant on se donne au cerveau Fait conclurre qu'il faut que ce qu'on lit soit beau. C'est trop peu qu'Orateur, il se croit un Oracle ; Toutefois il a pris ses degrez au Bazacle ; Il penseroit faillir de prendre un ton plus bas, Et que ce qu'il diroit en aurait moins d'appas.

Chacun suit son humeur, ou plustost sa nature, Qu'Une reforme pas au gré de la censure. Moy, je juge d'autruy librement sans aveu ; Que l'on m'en face autant, je baille assez beau jeu; Si plusieurs de mes vers semblent faits à la serpe, C'est qu'entre les neuf Sœurs je ne connois qu'Euterpe^ Qui, jouant de sa finie aux banquets d'Appollon,

lyt) SATYRE XX.

Liiy fait pour mieux l'ouyr quitter son violon ;

Il suffit en riant que je morde ou je pique,

Sans qu'à me rendre net mon esprit s'alambique.

Bon pour celuy qui croit avoir seul en cet art

Ce qa'avoient Théophile, et Malherbe, et Ronsart;

Et n'estant pas de ceux qui s'en font tant à croire.

Dieu sçait si je m^attens qu'on me paye de gloire.

On ne me verra point enyvrer à dessein

Que Denis pour m'aider se fourre dans mon sein,

Ayant lu qu'Ennius nescrivoit qu'estant yvre,

N'estant pas obligé de parler icy Livre.

Au contraire, jefuy ces termes égarez.

Et crains que mes discours ne semblent trop parez :

Un style relevé gaste nostre mystère,

Je voudrais bien n'avoir que celuy de Notaire,

Pour rire du prodigue à qui l'on fait faveur

D'aller boire chez luy, si l'on est bon buveur:

De ce petit Seigneur avec son petit Page ,

Et point de Cuisinier ; de ce préteur sous gage

Qui vend le terme echeu sans attendre un moment.

Si bien que, quand il preste, il sçait fort bien comment;

D'un qui, sans se conter, croit tout le monde beste.

Et que mieux quArchimede il bande une arbaleste.

Qui se dit fort vaillant, habile, et neantmoins,

S'ille falloit prouver, n'a que luy de témoins;

Et du Juge ignorant qui veut qu'on le révère, Sous ombre qu'il paroist ineptement severe.

Amy, je nepretens qu'estre bon rimailleur; En galimatias le pire est le meilleur, Pour le dire en passant que la femme d'Ulysse Durant ce long voyage a pris une nourrice; Que le bruit est commun qu'en fréquentant le cours, Au mal qui la pressoit elle a trouvé secours ; Pour toucher les façons de nostre Galatée, Qui dans le point d'honneur depuis peu s'est gastée Par une lettre écrite en termes si confus Qu'on ne sçait bonnement s'ils portent un refus : Il vaudroit quasi mieux de bouche le promettre Que d'en faire douter par une sotte lettre, Qui se voit, qui se montre à quelques confidens, Dont il peut arriver de fâcheux accidens.

C est avec peu d'effort qu'en ces vers je raisonne, Et que, parlant Curé, le vice je sermonne; Mon style est aussi lourd, qui s'éloigne du haut, Que celuy dont usoit le temps de Brunehaut; Et puisque la science a perdu son estime, Ce bizarre labeur n'a que faire de lime ; Suffit quil soit prudent en sa naïveté, Que tousjours les rieurs il ait de son costé, Et comme Ferdinand qu'il sçache un homme peindre.

De sorte, s'il n'est fou ^ qu'il ne s'en puisse plaindre. De le rendre poly, je baille sous mon sein Que jamais je n'en eu seulement le dessein; Puis quicy le serpent est caché dessous V herbe, Ce serait mal parlé qui parleroit Malherbe; Sur de petits sujets si mon sens est petit, Si n'est-il neantmoins sausse que d'appétit; Si je déplais à l'un., l'autre me remercie, Pensant que j'ay trouvé la flûte de Marcye. Je ne dispute point la gloire de Renier, On sçait bien que je suis en date le dernier ; Plus un Poète est vieux, plus on le croit habile; Mille ans donnent la palme à l'autre sur Virgile; Macette me revient, l'importun luy plaisait : Cest ce qu'en devisant un jour il me disait.

Jamais je ne me suis piqué de suffisance ; Vulcan m'eut corrigé, si ce n'était qu'en France Je voy qu'égallement on nous estime tous ; Faisons bien, faisans mal, on se moque de nous : Cest pour cette raison que j'aurais beau mal faire, Si j'en perdais plustost l'espérance de plaire.

Il n est plus question de se rompre l'esprit; C'est assez de sçavair lire ce qu'an écrit. Sans prendre garde aux mots déduire une fadaise. Et puis dessus un Lutli joiier la passemaise.

Pour moy, d'estudier je suis îantost bien las^ Etj comme Jupiter mit hors son chef Pallas, Je veux chasser du mien l'amour des neuf Pucelles, Qui m'ont tousjours semblé plus ingrates que belles; En leur faisant la cour, au lieu de m' enrichir, Sot et mal avisé, je n'ayfait que blanchir; Cest miracle dequoy je nay vendu mes Livres : Tes Livres! et pourquoy^ Pour achepter des vivres.

Les humains en tout temps n'ont pas mesmes raisons, Et leur goust incertain va comme les saisons ; Ce qu'on blâmoit jadis, c'est ce qu'ores on loiie; Mais la Cour au Latin a tousjours fait la moiie, Elle fait riboiiillés aux hommes studieux, Qui veulent, comme Adam, estre pareils aux Dieux : Ils sçavent les Auteurs tant sacrez que profanes. Et ne torchent leur cul qu'avec des Tusculanes; Leurs braycs mémement révèrent leur sçavoir. Qui n'osent au besoin leur rendre ce devoir. 0 qu'ils sont glorieux! qu'ils ont de suffisance ! Et quand je dirais trop, ce n'est pas médisance : Leur discours doctoral en forme de leçon N'est jamais approuvé, quoy qu'il sente Gerson, Quoy qu'edificatif et tiré de la Bible, Que Madame raison l'ait passé dans son crible ; Un boufon impudent les déferre d'abord

l8o SATYRE XX.

Qu'aux plus piquans brocars sa langue prend l'essorî; Son ris a du mystère, et veut dire sa mine : « Voila de sottes gens avecque leur doctrine; Leurs propos non communs, pleins de science et d'arts Sont pires, à mon goust, que des poulets sans lard; Quand ils en sçauroient plus que les livres de Biaise, Il faut, outre cela, faire en parlant qu'on plaise. »

Si bien que, les voyant ainsi dans le mépris, Je tâche d'oublier ce que j'avois appris. Et me tiens doucement, pour cacher ma science, Comme un Père Chartreux, dans la loy du silence; Si je suis obligé d'en dire mon avis, Je le fais sans entrer avant dans le devis; Puisque le vent n'est plus du costé de l'école^ Vers un autre canal je tourne ma gondole; De ces gens non lettrez je me fais Partisan; De peur d'estre odieux, je parle icy Paysan ; J'écry pour estre leu sans que l'esprit se bande, Et que sans Calepin tout le monde m'entende.

'^lAR, dont nostre siècle approuve la manière,

i«3^I^'^" mo//z5 tu m'as forcé, par ta douce prière, tAdc louer la scultiire; or je m'en excusois, Et me souvient encor de ce que je disois. Soit fait, mais sçache donc, protestant d'ignorance, Que je ne suis icy qu'enfant d'obeyssance; N'estimant qu'au sujet mon esprit soit égal, Qu'on ne m'en blâme pas si je le traite mal.

En pensant obliger, on fait parfois injure : De moy, ce qui se peut j'estime la sculturc, Mais, parce qu'à mon gré je suis trop peu sçavant^ Je crains de m'y fourrer un petit trop avant; Comme un prudent Nocher lorsqu'il prévoit l'orage, Sous un ciel inconnu, je suivre le rivage, Et, m' étant engagé pas trop facilement, Quoy que je m'en aquite un peu légèrement,

l82 SATYRE XXI.

Faisant voir, faute d'art, par bonté de nature, D'où me naist le désir d'une vieille figure, Sonnez fust-il rongé, n'eut-elle plus qu'un bras, Veu mon peu de sçavoir, je me croire bien gras, Quoy que j'aye regret qu'elle ne soit entière^ Que le temps ait, cruel, amoindry sa matière.

Je pretens en ce lieu montrer ce que tu vaux, Et que chacun devroit honorer ces travaux Qui font, industrieux, un Mercure d'un arbre, Puis à coups de ciseau donnent la vie au marbre : On dirait que d'abord, au lieu de l'animer. Irrité contre luy, tu le veux assommer; Mais enfin sur le haut il paroit un visage , Et de son tout se forme une si belle image Que, s'il était permis, on voudrait l'adorer; Tes plus grands ennemis ne l'osent censurer.

J'ayme avec passion l'excellente peinture. Je donnerais pourtant ma voix à la sculture : Ses attraits sont si forts, et ses charmes si doux. Que c'est d'eux que souvent mes yeux font des ragaux. Ceux qu'aussi bien que may cette douceur attire Sçavent ce que je pense et ce que je veux dire; Ils chataiiillent mon ame etfiattent mon esprit, Je ne puis tels qu'ils sont les coucher par écrit : La moderne me plaist, qui n'est que la servante;

L'antique me fait peur en ce qu'eT est vivante ;

Je suis, lors que j'en voy, ne fusî-ce qu'un morceau,

Emu d'un tel respect que poste mon chapeau ,

Je me mets à genoux, j'en suis tout idolâtre,

Si ce mot est receu dans un style follâtre :

Il suffit qu'il agrée aux braves curieux.

Car des autres, qu' importe f' on n'écrit pas pour eux.

Je n'ay pas entrepris de contenter les asncs,

Pour faire les Docteurs eussent-ils des sotanes ;

Encor que je ne sois Astrologue ou devin,

Je voy bien toutefois qu'ils n'ont du goust qu'au vin,

Et que leur sot esprit aux sciences s'adonne

Qui font croître le bien sans orner la personne,

Que leur vilain sçavoir ne tend qu'au revenu ,

Et que relief leur est un pays inconnu;

Même pour discerner l'ouvrage du modelle,

Qu'il leur faut à midy prendre un bout de chandelle.

0 qu'ils font peu d'état d'un Peintre ou d'unSculteur! Je m'en rapporte à toy si je suis un menteur. Ils seroient bien fâchez, faute de le connestre, Si, pour dire « Monsieur », ils ne disoient u Mon Maistre », Et, s'il est découvert, d'ordinaire ces fous, Pour le gratiffier, luy disent : « Couvrez-vous. •>■> Quant aux petits Seigneurs, ils luy flattent l'épaule, Avec un « Mon amy », de quelque coup de gaule :

// leur faut pardonner comme estans dans l'erreur; Ils feront plus d'accueil au moindre Procureur Qu.''auplus grand artisan, qu'ils mettent dans la fange; On n'ose devant eux parler de Michel Ange; Quand même Phydias serait encor icy, L'homme que tu cannois le traiterait ainsi. Ce sont des morts vivants, et plus fou qui s'offence De toutes leurs façons, qui naissent d'ignorance. J'ay quelque opinion que c'est pour leurs péchez Que de tant de beautez ils ne sont point touchez Et qu'ils n'ont point d'amour pour des choses si rares. De toutes qualitez il se voit des barbares; Mais, si Dieu, qui d'enhaut regarde les humains, Leur oste le plaisir des œuvres de vos mains, Je ne sçay si je dois les blâmer ou les pleindre, Ny de quelles couleurs on les pourrait bien peindre. D'ailleurs, s'd sont régis par leur tempérament, Il est bien malaisé d'en faire jugement; Si tous n'ont pas appris de la sainte Ecriture Que Salomon usa de fonte ou de sculture. Témoins ces Chérubins dessus l'Arche élevez. Dois je mettre un barbare au rang des reprouvez, Qui se moque de moy quand je dis que j'estime Que ne l'estimer pas est espèce de crime, Et que jamais esprit n'a fait de bons repas

:2ui ne s'est point rendu sensible à ses ap.is, Ou que, lors que Picou me veut faire bien aise, Il me permet de voir la Diane d'Ephese, Ornement de la France, ouvrage de ces Grecs, Que tu vas imitant avec de grands progrez? On ne voit rien de toy qui ne soit magnifique ; Encor qu'il soit moderne, on le prend pour antique.

Aussi c'est toy qui mets à cheval nostre Roy, Choix qui de ton mérite à chacun fera foy; Et vient à mon propos que jadis Alexandre En faveur d'Apelles par Edict fit deffendre Qu'autre Peintre que luy, tant il estoit parfait, N'eut, sur peine de tant, à faire son porîraict. Considérant à qui ce grand honneur t'égale, Qu'on verra ton labeur dans la place Royale, Qui fera mépriser ce que les autres font, Asseuré que je suis de ton labeur profond, De ton expérience et de ta prompte adresse, Que dans ton bel ouvrage on verra la tendresse, Les grâces, les attraits et tout ce que j'entens Qui peut en cet endroit rendre les yeux contens, Tu m'excuseras bien si je me fais acroire Que mon affection s'intéresse en ta gloire. Et, si sur ce sujet je n'ay que rimaillé. Ce que tu m'as promis ainsi m'as tu baillé.

l86 SATYRE XXI.

Son amour n'entre point dans l'aine du vulgaire ; Ne le connaissant pas, il ne luy sçauroit plaire.

Mais écoute un bon mot pris de mon vercoquin : Souvent un homme riche a te goust d'un coquin; Un coquin a parfois d'un riche le courage, C'est un mal qu'il n'a pas dequoy parer l'ouvrage. Ainsi Dame nature a basîy les humains; On voyoit tout cela dés le temps des Romains : D'où vient qu'un bon Sculteur est tout nu quand il gelle^ Et fist-il aussi bien que faisoit Praxitelle. Un grand n'achepîe rien : fait-il un cabinet, Il est assez orné d'un portraict de Janet., D'un plat de Porcelaine et de quatre coquilles; Sa curiosité s'attache à des vétilles; Si pour une fontaine il commande un Bacchus, Chez quelque méchant maistre il coûte quatre écus; Mais c'est le beau du jeu de voir comme il essaye D'en rongner un feston ou deux quand il le paye.

Veu. qu'on fait aujourd'huysipeu d'honneur aux arts, Que la fortune aveugle élevé des busars. Qu'elle tourne sa roue, et de telle manière Que les honnestes gens demeurent dans l'ornière; Qu'elle fait, s'il luy plait, d'un maistre un serviteur; Qu'elle aime un Bachelier, qu'elle hait un Docteur ; Puisque les biens, les rangs, cette bizarre donne.

Et qu^inipertineinment on voit qu'elle en ordonne,

Je m'étonne comment on veille jour et nuit,

Pour un peu de science, à l'appétit d'un bruit,

Qu'on use ses souliers au voyage de Rome

A cause que c'est là qu'un asne se fait homme.

Sinon que la vertu non sujette au tombeau,

Ou bien ce que Platon nomme par tout le beau,

Rendent un studieux tout prest à faire encore

La même élection que fist Heliodore.

Vous le voyez gaillard avec sa pauvreté,

Mais son manteau d'hyver est son manteau d'été.

Et puis il a cela de mal ou de coutume,

Qu'il est chargé d'argent comme un crapaut de plume;

La marque de sçavant ou d'homme de vertu.

Soit Peintre, soit Sculteur, est d'être mal vêtu.

Comment gagneroit- il, qu'il fait peu de besongne.

Plus actif au dessein, hazar s'il n'est yvrongne?

Posé donc qu'il soit gueux, tousjours n'est-il point sot

De vouloir estre illustre aussi bien que Marot.

. 'en cro-jt qui voudra, souvent je me propose, 'Pour ma commodité, de n'écrire quen prose,

Alors qu'il s'offrira quelque sujet nouveau : Car aussi bien les vers me brouillent le cerveau; Le plus sçavant Poète en douleur les enfante, Et, s'ils n'ont du caprice, ils ne sont point de vente; On n'en fait point d'estat; monAmy, c'est pour quoy Pour en faire de bons il faut sortir de soy, Inventer quelque traict qui les esprits chatouille,

Ou, comme ceux de , ils sentent la citrouille.

Ceux-là ne mentent point qui nous appellent fous, Encore qu'ils le soient autant ou plus que nous, On ne rime pas bien, mais on paroist barbare Si l'esprit en rimant du chemin ne s'égare, Et si son chariot, à parler en Platon, N'est manifestement conduit par Phaeton.

SATVKE XXI 1. 189

Malgré tant de raisons, lors qu'un objet me touche. Cette fureur n^cmporte en cheval fort en bouche, Les rimes par dépit me viennent en dormant. Chaque chose icy bas ayme son élément, Les poissons ayment l'eau, le feu vit dans sa sphère; Si Parnasse est le mien, je ne sçaurois qu'y faire. Sij'écrivois au goust des lecteurs délicats. Je n'aurais point regret à mon encre en ce cas ; Si mes vers meritoient d'estre mis sous la presse, Ou si l'on me tenait unique en mon espèce. Comme un qui son ouvrage a tellement poly Que ce qu'on fait après ne semble que joly. Avec bien moins de peine et de meilleure grâce Je conterais icy l'Histoire qui se passe :

Que Dimanche prochain tu t'en vas, ce dit on. Ennuyé de la Messe, au Prêche à Charenton. Je ne puis deviner quelle mouche te pique, Sinon qu'on voit tousjours des monstres en Affriqne., Dans de mauvais esprits de mauvais mouvemcns. Demeures-tu confus dans les deux testamens^ Saint Paul te parait-il un peu trop difficile i' T'enquerstu si le Pape est plus que le Concile; Si, lors qu'on prie un Saint, on fait injure à Dieu ' S'il est un Purgatoire, où peut estre son lieuf Ne sçais-tu pas encor ce qui nous justifie,

igO SATYREXXII.

Ce qui nous affoiblit, ce qui nous fortifie;

Que le corps de Jésus, dans le grand Sacrement,

Sous le signe du pain se prend réellement.

Et qu'il ne faut parler, en ce mystère sombre,

Où se perdent les sens, de figure ny d'ombre '?

As-tu philosophé sur les traditions !'

Pense-tu que ce soient pures inventions^

Ou le cas est douteux, ou la matière obscure :

Lequel en jugera, l'Eglise ouTEscriture?

En croiras-tu Calvin plustost que du Perron '(

Disputeras-tu mieux que le Père Veron?

Aurois-tu depuis peu quelque science infuse!'

N'ayant point de raison, paye moy d'une excuse.

Messire Jean qui vit, ne disons point comment,

Auroit-il pu. causer en toy ce changement!'

Regarde-tu ses mœurs, qui ne sont pas trop bonnes ,

Ou bien mesure- tu la foy par les personnes.

Au lieu que tu les dois mesurer par la foy.

Suivant un qui sçavoit tout cela sur le doy?

Pour différer de luy te veux-tu rendre infâme?

C'est se couper l'engin pour déplaire à sa femme ;

Et sans luy faire mal que tu te vas perdant :

Encor si ce n'estoit qu'en ton corps deffendant,

Ou si tu ne l'as fait que pour suivre l'exemple

D'un qu'on ne connust pas s'il n'eust brûlé ce Temple.

SATYREXXll. 191

Je pense C obliger d'en faire le récit, Car l'on me prend après que Von est sou du Sit. J'aime trop la peinture et la tapisserie Pour n'eslre pas fauteur de la bizarrerie; Mais, si quelqu'un l'exerce en la religion. Son ame, à mon avis, a la contagion.

Ou bien par le malin elle est si pervertie Qu'il luy fait délaisser la meilleure partie. Puisque tu te veux perdre, on ne peut l'empêcher. Et, si tu fais le sourd, on a beau te prêcher. Outre qu'en te préchant on prêche une pécore, On estocade l'air, et l'on blanchit un More. Echange, si tu veux, de l'or avec du fer, Renonce au Paradis et te livre à l'enfer, Garde ou ne garde pas ta première créance. Donne toy par caprice ou bien par ignorance. Je n'en parler é plus, joint que, si tu le fais, Tousjours témoin de toy, n'est-ce pas à mes frais ; Et ne sois pas si fou de penser que ma Muse, Comme en son interest, à t'exhorter s'amuse : Tout ce que je t'en dy n'est que par entretien. Ou, si tu le prens mieux, par un devoir Chrestien. Quand tu mépriseras mon discours salutaire. Un malade parfois bat son Apotiquaire; Encore qu'il ne t'ait sans plus qu'importuné.

192 SAT YkE XX 1 I.

Je ne me repens point de î'aroir sermoné.

russe traité les lieux et les raisons diverses Si fusse esté sçavant au fait des controverses ; Mais certes je n'y sçay que le haut Allemant, Et puis cela ne peut réussir en rimant. Consulte ce docteur où consultoit Eudile Sur la ligné et le poinct, et sur l'amour Ovide. Il est vray que chacun est en son art expert. Et qu'il est malaisé de Vy prendre sans vert. Ce Docteur, à mon gré, pipe en cette matière : Va le trouver tandis que la ctiose est entière; Il est tard de vouloir n'être plus Huguenot Apres qu on a chanté les Pseaumes de Marot ; Avant que de résoudre il fait bon conseil prendre Et comme les Normans se garder de méprendre. Encore qu'autrefois paye pris mes degrez, Je suis fort peu versé dans les livres sacrez ; En ce sujet divin ma force m'est suspecte, Je n'oserois parler de ce que je respecte, Moins encor m' escrimer, ce fait bistoriant. De mon style, qui rit et qui mord en riant.

S' agissant de ta vie ou de ta mort seconde. Que te pourra servir d'être grand en ce monde, Puisque c'est aux humains un pays estranger, Et qu'après quelque temps on en voit déloger

SATYRK XXII. 193

Les Rois et les coquins sans différence aucune, La mort en cet endroit égallant la fortune ? L'un meurt dans un combat, l'autre meurt dans un lit ; L'un pour avoir bien fait, l'autre pour son délit; Nous n'avons qu'un chemin pour entrer à la vie, Qui pour mille accidens nous peut estre ravie; L'un périt d'abstinence, et l'autre d'aliment. L'autre pour trop manger ou trop avidement ; Bref que tous les Romans n'ont point tant d'aventures Ny tant d'étrangetez que la mort de figures. Or notez que, tant plus un homme est riche ou beau, Moins volontairement il dévale au tombeau ; Puis il faut comparoir, au sortir de la barque. Devant le tribunal du Souverain Monarque, Ou l'homme, son ouvrage, à luy non inconnu, De tout ce qu'il a fait conte par le menu. Nous ne sçaurions tromper ce Soleil de Justice, A qui le mal ne peut faire aucun préjudice; Mais il le hait si fort, avise si c'est peu. Que, s'il est grand ou noir, il le punit de feu, Eternel, invisible, et dont la flame pique D'une cuisante ardeur l'ame d'un hérétique. L hérésie en géant s'efforce en bon François D'escalader le ciel pour la seconde fois, Et prétend dénicher le vray Dieu de son trône;

ig4 SATYRE XXtl.

Four rompre son dessein vainement on la prôiic^ Elle entasse toasjours, dans sa rébellion, Erreur dessus erreur, Osse sur Pelion.

Apres tout, j'ay raison de plaindre ta folie. Dans le nœu d'amitié qui de tout temps nous lie.. Puisque je fay voulu de bon cœur secourir, Sans plus m'en soucier je te verre punir ; Vrayment le Médecin a l'esprit bien maussade Qui s'en rêva fâché d'auprès de son malade; C'est bien assez pour moy de blâmer avec art Les sottises d autruy, sans que j'y prenne part; Quand ton ame seroit à tout malheur réduite, Et quand je la verrois grenoiiille du Cocyte, Ou qu'elle souffriroit ces îourmens, à mes yeux^ Qui furent préparez aux ennemis des Dieux, A Tantale, à Judas, à Thésée, à Flegie, A celuy qui donna le nom à la magie, Eust-elle encore pis, ayant fait mon devoir, Je ne veux ny ne puis jamais m'en émouvoir, Outre que je ne suis fondé sur aucun titre Pour combattre en ce point ton libéral arbitre.

SATYRE XXIlî

'a censure, Monsieur, n'est, dis-tu, qu'importune,

] Nos discours commechiensaboyent à laLune, Le vice en l'Univers s'est trop authorisé; Or un je ne sçay qui s'est fort scandalisé De ce qu'en quatre vers, qui ne sont pas trop rudes, D'assez vives couleurs j'ay peint ses habitudes, Son habit insolent, son grand nez, ses cheveux. Et bien il s'est mouché, pource qu'il est morveux. Il m'en croira s'il veut, si lepuis-je bien dire, Que jamais il ne fut l'objet de ma Satyre, Dont le style est moyen, luy d'étage si bas Que, si je l'ay frapé, je ne le voyois pas. Pourtant sans y penser j'ay gagné quelque chose, Car il a fait profit de sa mauvaise close, On le voit en ses mœurs reformé grandement, A l'entretien commun il a plus d'agrément.

Son geste est mieux réglé, son discours moins profane, Et son dos cet Hyver s'est bien passé de pane. Si Bertolot pouvait luy faire un autre nez, Ou rajuster le sien, et nous plus estonnez Que de voir la reforme au Monastère infâme, Où le plus chaste Moine a trop peu d'une femme. Laissans l'individu, parlons du genre humain, Qui promet aujourd'huy d'être meilleur demain. Quand ce demain vient il à la Dame impudique Qui le fait à crédit, tant elle est magnifique. Et mesme avec tant d'art son innocent épous Qu'elle le fait cocu sans le faire jaloux; Au Marchand dont l'ardeur au gain démesurée Fait qu'il jure et qu'il ment pour vendre sa denrée ; A l'Advocat qui croit avoir des mieux plaidé Lors qu'à bis ou à blanc il a persuadé ; A l'homme qu'en tout temps sa passion gouverne, Son lict est au bordel, sa table à la taverne ; A ce blasphémateur, au maistre fanfaron, Qui fournir oit bien seul la barque de Caron^ Quand ce demain vient-il aux oiseaux de Phinée, Lors qu'il ne sera plus ny ciel ny destinée; A ce riche villain qui, pour en amasser Et boire peu souvent, n'ose quasi pisser f Sa réputation ne luy fait point de honte,

SATYRE XXllI. 197

// la méprise fort pourveu qu'il ait son conte.

L'asne qui s'est couvert de la peau du Lion A fondé sa valeur sur son opinion ; Il la chérit, Dieu sçait, et, fust-elle plus sotte Que la sottise même, il en fait sa niarote ; On a beau l'avertir qu'il possède un bien faux, Pour ce qu'il a le don d'ignorer ses deffaux.

T'imaginer ois-tu, lors que tu me conseilles De quitter ces discours qui blessent les oreilles. Que je croye guérir tel que j'auray touché, Et, si je ne l'ay fait, que j'en reste fâché i" Ayant selon le mal ordonné le remède^ Il m'est indifferend auquel d'eux l'autre cède; J'essaye seulement de me faire sentir; Si l'on ne s'aide un peu, je ne puis convertir; Lors que je prêche autruy, je prêche aussi moy-méme; Je ne suis pas Narcysse^ encore que je m'aime.

Voyant parmy le monde un grand nombre defoux, Doutant si j'en suis un, je me taste le poux; Apres je sçayfort bien méjuger sans clémence, Baste si je ne suis premier de ma licence ; Je ne pense jamais au gênerai Amant, Que sans chois en tous lieux amour va consumant; Pour ne l'en pas hayr, qu'il ne me resouvienne Qu'autrefois mon humeur fut semblable à la sienne ,

198 SATYRK XXI I I.

Ayant été sujet à mesme passion,

Je ne le dois traiter qu'avec discrétion,

Et le bon sens me dit, en me tirant r oreille,

Que je dois excuser son vice à la pareille.

Qu'il aimeencor s'il veut estant dans le tombeau.

Que le plus laid visage il trouve le plus beau,

Dieu me face pardon comme je luy pardonne,

Il est assez puny du tourment qu'il se donne.

Je ne suy plus l'enfant qui couche sur des fleurs.

Dont la face est riante, et ne vit que de pleurs.

Le plus souvent on sert une Dame infidelle :

A tout prendre, le jeu ne vaut pas la chandelle ;

Je hay l'amour d'autant qu'il este la raison

Et se rend en soldat maistre de la maison,

Que cette liberté, chose si précieuse.

Ne fait plus de séjour dans une ame amoureuse.

Que le salut oblige à quitter tout cela,

Et que l'on ne se peut sauver par ce trou là.

Chacun de son délit soy~méme se chastie, Jamais ne s'en absout, quoy que juge et partie; Quant à l'homme qu'on voit depuis peu soupirer, Plustost mourir cent fois que de le censurer; Si l'on a des remors, c'est ce que je demande. Je n'écry qu'à dessein que le monde s'amende.

Et tant que je croiray que l'homme à l'homme est lou,

SATYKK XXlli. 199

Que le plus saint habit peu couvrir un filou,

Et que la pieté, même dedans F Eglise^

Lafoy, la charité, ne seront point de mise;

Tandis que l'interest tiendra lieu de raison,

Et qu'il sera plus fort que F avis de Jason;

Que le luxe en habits égallera le monde.

Qu'on verra la coquette, en passemens féconde,

N'aller plus qu'en carrosse au milieu de Paris,

Encore que de soy la chose excite à ris;

Qu'un asne d'un bonnet cachera ses oreilles,

Et que les meilleurs mots se diront sous des treilles ;

Qu'Apice pensera que ce soit la vertu

De garnir une table à « bouche, que veux-tu » ;

Un autre qu'en discours son traffic se termine,

Et que ce soit assez de l'exercer de mine;

Que celuy qui nous doit ne voudra nous payer.

Sous prétexte qu'il prend qualité d'Ecuyer;

Qu'un plus méchant que moy m'accusera, qu'un homme

S'ozera dire bon à son retour de Rome;

Puisque ce que l'on sçait a peu rendre Caton

Aussi souple qu'un gan et plus doux qu'un Mouton,

Et qu'il ne se voit plus de femme dans la ville

Qu'un présent ne corrompe aussi bien quErifile;

Qu'un tel a corrompu celle de son voisin,

L'autre de son amy, l'autre de son cousin;

Que tout est perverti^ qu'on ne fait nul scrupule De plaider hardiment encontre sa cedule; Qu'un Bulliste caffar, pour un maravedis, Mais que dis-je, pour moins, promet le Paradis ; Que le vice a cela que celuy qui l'évite N'ayme pas toutefois la vertu gratuite ,• Laissant l'honneur à part, si tu l'as essayé, Que chacun en son art dcsire estre payé ; Qu'un Médecin croirait gaster la médecine S'il ne prenoit cinq sols pour juger d'une urine ; Tandis que l'on verra [qu'] un Procureur Fiscal Sans dénonciateur laisse régner le mal; Que le devoir n'est plus le motif à hien faire, Encor moins la raison, mais plustost le salaire. Je feray de ces vers pour m'en entretenir. Véritables témoins, aux peuples à venir, Que je fîi tellement cnnemy du desordre Qui se voit dans les mœurs que je le voulu mordre. Si mon siècle m'approuve habile cuisinier, J'ay rencontré son goust en suite de Renier, Qui coule aussi bourbeux que le père Lucile ; Mais pour le reformer je ne suis pas Concile; Prenant la chose au pis, quand il seroit parfait. Il ne me ferait pas hayr ce que j'ay fait. Si parfois neantmoins je croyais mon courage,

SATYRE XXill.

Par dépit ou dégoiist je chirois sur l'ouvrage. FA puis je me reprens de trop d'ambition. De vouloir travailler à la perfection : C'est le signe certain d'une teste insensée, De se crever les yeux pour n'estre pas Lincée; Chacun a son esprit qu'il peut bien cultiver, Qjii jusqucs à son point ne sçauroit qu'arriver. Et de s'imaginer qu'il puisse aller plus outre. C'est vouloir par engins allonger une poutre. Nous ne faisons pas tous égallement des vers. Suivant qiiil est écrit que les dons sont divers; C'est vice d'être exact dessus une matière Si vile qu'on la prend parfois au cymetiere, Ou désireux sur tout d'écrire sûrement Sous le nom d'un qui put au fond d'un monument Et qui jadis vécut à peu prés en pécore. Je fais le crayon d'un qui boit et mange encore ; Or ce champ ne se peut en sorte moissonner Que d'autres après nous n'y trouvent à glaner; Je ne me promets pas d'être net de fadaises, Mais je n'ay point encore fait mes ennemis aises, Me voyant chicané pour un terme ambigu. Qii'un autre à ses dépens, s'il veut, paroisse aigu ; Je me garder é bien, si j'écoute mon Ange, De nommer un vivant, de peur qu'il ne se vange;

r espère sans cela qu'il me sentira bien : L'importance est de rire, et qu'il n'en couste rien.

C'est bien force aujourd'huy d'avaller sa collere Et de mâcher son frein, la Justice est trop chère ; C'est l'argent qu'elle pèse, et non pas le bon droit; Quelque ignorant plaideur autrement l'entendroit , Et ce Peintre eut raison qui changea d'ordonnance, Mettant un trébuchet au lieu d'une balance. Un Juge criminel estonneroit Trason ; Un Poète est bien sot qui se voit en prison. Banni de la clarté, honteux, vêtu de pierre ; Et puis c'est d'où chacun ne sort pas en saint Pierre : 0 qu'il s'en faut beaucoup ! On est interrogé, A quelque temps de là, Dieu sçait comment, jugé; Dans ce triste manoir prest de faire à partie, Encor plus à dancer le branle de sortie, Il maudit Apollon et son docte troupeau, Parnasse tout de même et son double coupeau, Et fait vœu qu'aussi-tost qu'il sera hors de peine, Il ira par dépit chier dans leurfonteine.

Comme Bacchus couvrait de pampre un javelot, Je tasche de cacher ma pointe en Bertelot. Un quidam, aussi fou que toutes les Menades, Fût, dit-on, l'autre jour payé de bastonnades : A la discrétion sa disgrâce m'instruit,

SATYRE XXIU.

Et de mon naturel je n'ayme pas le bruit.

Qu'il fasse après cela bonne ou mauvaise mine,

Tousjours a t' il porté du bois à la cuisine;

Dise tant qu'il voudra, de sa peau libéral,

Que, si les cous sont durs, c'est au sens literal,

Qu'au mystic, fruits de l'art, ils sont doux, ce luy semble :

Discours scientifique et généreux ensemble;

Moy, quand tous les matins j'habillerais un veau,

Et quand même j'aurois trop d'humide au cerveau,

J'observe pour le moins que mes rimes soient telles

Qu'on ne me puisse mettre en peine à cause d'elles.

Je ne traite jamais avec trop de rigueur.

Aussi ne prens-je pas les matières à cœur ;

Que j'emporte la pièce, et que je me hasarde,

Plus libre qu'il ne faut. Dieu, s'il luyplait, m'en garde.

Je veux que le plus gras demeure au font du put. Pour la crainte qu'on a d'un méchant ou d'un sot. Et que cela déplaise à Madame Satyre; Harpocrate a montré qu'il ne faut pas tout dire.

NCOR (jue la vertu soit une belle Dame, Elle n'a point d'apas dans nostre siècle infâme;

On la mêle au discours, elle sert d'ameçon A pécher un esprit comme on pêche un poisson. Veux-tu sçavoir en quoy consiste la science? A tirer le bon bout, jurer en conscience; Lors qu'il s'agit de lucre, à ne garder lafoy; A faire l'impossible afin d'avoir de quoy.

C'est pourquoy tous les jours ce père à son fils note, Il n'aura qu'un denier, car il n'a qu'une note, Qu'où marche l'interest il faut ouvrir les yeux, Et jo lier à l'épargne avant que l'on soit vieux, Imitant les fourmis, qui, d'instinct de nature, Font l'été pour l'hyver amas de nourriture. Mon fils, ce luy dit-il, apprens à calculer; De Grec ny de Latin, il n'enfiut point parler ;

Les lettres te perdront, 5'// faut que tu les suives, Et Thaïes eut bien fait de vendre des Olives. Or, tout ce que Von dit, de bouche ou par écrit, Sont d'agréables mets qui repaissent l'esprit; Mais toutefois « Rien trop » est un des bons adages. Et puis les plus grands Clercs ne sont pas les plus sages

Quipourroit y garder la médiocrité, Apres qu'on a bien lu, qu'on a bien feuilleté. Qu'on prit soin de ses gens, qu'on revit son ménage, Afin qu'il n'en récent ny perte ny dommage, Cela n'iroit que bien ; mais il se voit souvent Qu'un homme se croit riche aassi-tost que sçavant. Et s'imagine avoir les grands biens de Sencque Sous ombre qu'il repose en sa Bibliothèque. Je ne t'ordonne pas d'avoir l'esprit au bien Tellement attaché que tu n'apprennes rien : H n'est, comme il se voit en ce temps où nous sommes. Que trop de la moitié d'asnes vêtus en hommes. Dont l'on conte les voix, qu'on a beau mépriser.. Puisque le Président ne les ose peser.

J'obmets expressément ceux dont le caractère. Quand j'en voudrois parler^ fait que je m'en veux taire. Qui sçavent tout au plus, avecque du plain chant. Je ne sçay quel Latin, ny loyal ny marchand.

Si tu prens mon dessein, je veux qu'on estudie ,

Mais trop cstudier est une maladie

Dont quiconque est touché, pense que l'en guérir.

Au lieu de V obliger, c'est le faire mourir.

Nous sommes bien contraints de nous passer d'un Livre Maintenant que le drap paye le sol pour livre, Et qu'estre maltotier^ au joly temps qui court, Pour bien-îost s'enrichir est le clieminplus court; Qu'on voit que tout de bon, sans résistance aucune, Tout le monde obéît à Madame pecune; Que l'on n oit que tambours, que fifres, par les champs, Qiie les bons rebutez font hommage aux méchans, Et, sans aller plus loin ^ qu'en mon méchant office , Je ne puis seulement vivre de pain d'epice ; Que la guerre est par tout, et la peste, et la faim, Et si l'on craint encor d'estre plus mal demain.

Durant cette saison fascheuse et difficile, Il ne faut plus trouver de vacation vile; La convoitise extrême a chassé la pudeur Et rendu quant et quant tout gain de bonne odeur; Un homme sans moyens croit que c'est un bon style De soustenir par tout que l'honneste est l'utile, Contre ce qu'en écrit l'éloquent Ciceron : Le ciel en a pitié s'il n'est qu'un peu larron. Ou s'il flatte quelqu'un pour avoir la lipée. Qu'il porte une sotane ou qu'il traine une épée.

Combien en voyons nous de ces deux qualitez, Qui faute de préleurs ne sont point endebtez, Qu'un présent d'un écu, voire de moins, gouverne, Un écot que pour eux on paye à la taverne.

L'argent commande à tout, ce trait de Cupidon Est un terme inventé pour figurer un don. Et quiconque d'amour ou d'amitié se pique Doit offrir de l'argent pour toute Rhétorique ; Sans luy l'on ne sçauroit entrer dans les partis ; Il en faut pour mourir, on ne meurt plus gratis ; Pour avoir un habit, or l'habit fait le Moine, Le baudrier le Soldat, l'aumusse le Chanoine; Pour estre Conseiller, pour se mettre en crédit, Et donner en parlant croyance à ce qu'on dit. Il est vray que l'argent nourrit par tout le vice ; Sans luy, s'il est Prof es, il nefusî que Novice ; Mais, pour vuider ce point jadis tant debatu, C'est le commun outil du vice et de vertu : La beauté, la valeur, la race et la sagesse, Amy, tres-volontiers cèdent à la richesse ; L'homme riche à toute heure est par tout bien venu. Dans l'usage du monde il n'est rien si connu. N'auroistu point appris que cette vieille idole Aux rayons du Soleil rendoit une parole!^ Un Advocat vénal est muet, a bon bec,

Selon que son client est libéral ou sec;

Celuy qui peut donner à la fille un grand doirc,

Encor que dans ses mœurs il soit redibitoire,

Du corps plus laid qu'Esope, ou proche du tombeau,

L'auraplustostqu\in bon, quun moins riche et plus beau .

Cest pour cette raison que Pon voit les boutiques Pleines de beaux garçons, que les arts mécaniques Sont plus suivis que ceux qu'on nomme libéraux^ Attendu que ceux-cy ne font que des maraus, Et toutefois contens; mais, à leur contenance, Qui voit que ce n'est pas d'avoir trop de finance f Ils la vont méprisant, mais c'est un à sçavoir Si tout de bon, ou bien qu'ils n'en peuvent avoir.

Malgré leurs beaux discours ce métal est utile, Bien souvent sans Canon il fait prendre une ville ; Je veux bien que l'on soit actif et diligent; Mafoy, l'on ne sçauroit rien faire sans argent, Sans luy Ion ne sçauroit faire de bonnes sausses, C'est dequoy l'on paya cette paire de chausses Promise à Janotus, dont ilfist tant de cas, Alors qu'il dit pour Dieu : Date clochas nostras ; C'est des plaisirs humains et la cause et la source ; Les eaux sont à la mer, les amis à la bource ; Ignorer ses effets est un crime pareil A ne pas avoiier les beautez du Soleil ;

SATYki'; XXIV. 209

On le peut sans faillir nommer Vame du monde : Que le plus grand Docteur là dessus me réponde ; Il fait naistre la joye et bannit le soucy ; L'or de mesme : les deux passent pour un icy.

Aussi ne fait-on plus que ces vœux dans le Temple : Que je trouve un trésor, mon revenu soit ample, Que faye plus d'ccus que ce vieux usurier, Qu'un tel meure bien-tost, dont je suis héritier; Puisque l'argent fait tout, Dieu veuille que j'en manque Le reste de mes jours aussi peu qu'une banque. D'ailleurs, comme tu sçais, chacun fait sa raison De ce qui peut servir à faire sa maison; Tel est saint au dehors, doux comme une épouzée, Dont Vame neantmoins est fort cauterizée ; Nos gens ne donnent plus qu'afin de recevoir, Par fas et par nefas ils en veulent avoir ; On se rit du discours de la haute sagesse, Qiii veut persuader que la vraye richesse N'est pas à posséder tousjours déplus en plus. Mais bien à retrancher les désirs superflus ; Plus on en a, tant mieux, une demie pistole Sert plus que deux testons, un denier qu'une obole ; Ayant peu, l'on ne peut se soulcr que de lar, Non plus qu'au trente et un on n'oze passer d'ar, Et ce peu devient rien si test qu'on se dispense

De hausser l'ordinaire et croistre sa dépence; Il ne faut qu'un festin, quhine maison en feu, La perte d'un procès, pour consommer ce peu.

On haste le trépas d'un oncle et d'une tante, Aussi Jean ne veut plus que son neveu le hante, Qui, selon ce qu^il croit, aimerait mieux tenir Que d'attendre son bien, qui met trop à venir; C'est le bien qu'on chérit, c'est le bien qu'on adore, On ne se lave plus la teste d'ellébore Pour avoir l'esprit pur, le cerveau net, et puis Pour y chercher le vray descendre au fond du puis. Bon lors que la vertu, familière et connue, A ces premiers mortels plaisoit encore nu'é, Qu'entre les qualitez la seule probité Rendoit en son village un Iwmme respecté, Sans regarder le sang. Pestât ny la marmite. Que la bonté des mœurs faisait tout le mérite; Maintenant tout cela sert de peu sans argent, A ce que nous disait un jour nostre Régent.

De toutes les vertus, le pauvre, quand j'y pense. Ne se peut escrimer que de la patience; Fust-il homme de cœur, fust-il homme de Cour, Est-ce à luy de jurer ou de faire l'amour, S'il n'est avec cela ferré de gibecière Et n'a dequoy fourrdr à l'humeur Cavalière,

Festoyer ses amis, joïier, faire le beau,

Et payer au Fripier le retour d'un manteau '<

Comment, estant de ceux qu'on recommande au Prône,

Emu de charité, donneroitil Vaumosne?

H faut bien qu il soit juste, on ne pend aujourd'huy

Que ceux que l'on connoit belistres comme luy;

A l'homme de moyens la loy n'est point severe,

H se pourroit sauver, eut-il tué sa mère;

En faisant ce qu'il faut les Juges sont humains,

On ne sçauroit faillir à leur gresser les mains :

Un présent les fléchit, les attire, les tente,

Et fait prendre au procès une meilleure pente;

L'autre pourroit citer le droict et l'équité,

La glose et les Docteurs, qu'il sera débouté.

L'argent en nos avis nous ébranle ou confirme :

C'est que l'esprit est prompt et la chair est infirme;

En cet avare siècle, un amy, ce dit- on.

S'essaye, et, s' essayant, se pert pour un tcston;

Encore un coup, l'argent est nécessaire à l'homme,

Aussi bien à Paris comme à la Cour de Rome,

Il en faut pour payer les expéditions.

Sans luy ce sont deffaux que les perfections.

Non que pour en avoir icy ma Muse ordonne Qu'on prenne à toutes mains, qu'on n'épargne personne, n'usure et de larcin qu'on fasse plein métier,

Pour laisser en mourant riche son héritier : Pour avoir petit membre est-il dit qu'on se chastre? Tout le monde en naissant n'est pas veu d'un bon astre. Il n'est pas de besoin que tous les chassieux Se dépitent au point de se crever les yeux, Et quiconque est Berger nest pas si beau qu'Amynthe : Tous indifféremment n'alloient pas à Corinthe. D'un vice on ne court pas à son extrémité; Les plus judicieux craignent la pauvreté, Qui rend l'homme honteux, et de plus ridicule. Et, loin de l'approcher ^ le voyant on recule : Il cherche qui luy prête, il n'a jamais le sou. Et, si vous luy prêtez, il a trouvé son fou. Le remède à ce mal est assez manifeste : Il est pestiféré, c'est celuy de la peste; Or tout demande en luy, son habit plus que vieux, Sa façon, et d'abord il nous fait les doux yeux. La disette est des maux le plus grand, et s y fie Celuy qui fait l'amour à la Philosophie, Et l'ayant embrassée, à beau pied voyageant. Comme fit ce vieux Grec qui jette son argent. Par ce sentier qui meine à la gloire bâtarde; Le suive qui voudra, quand j'en ay je le garde; Je voudrois en avoir assez pour mon besoin, Car l'esprit d'un rimeur ne peut loger qu'un soin,

Sl le Ciel eut voulu, j'usse un plus grand Domaine, Mais je ne prens mon ton que suivant mon halene, J'use, en mangeant mon fait, de mesure et de poids : Cecy vient à propos comme fait lard à poix. Il est vray que l'esprit d'un homme satyrique N'est pas si bien réglé quun papier de musique.

. 'ay beau te remontrer, Courtisane fameuse, ' Qui donne de l'amour et nés point amoureuse,

Qlii crois que Cupidon est logé dans tes yeux, Qu'il est temps de penser au Royaume des deux Et de te retirer : aussi bien ta jeunesse Se passe incontinent et na plus ce qui blesse, Ta peau se ride un peu, c'est dequoy l'on se pleint, Et puis on s apperçoit que ton visage est peint; Je veux qu'au temps jadis il fust tres-agreable, Mais ce n'est à présent que terre labourable ; Ce teint de rose est mort quifaisoit soupirer, Enfin tu n'as plus rien qu'on puisse désirer; Ce reste de beauté se doit à l'artifice ; On ne te va plus voir, si ce n'est par caprice; Les chalans dégouslez tournent ailleurs leurs pas. D'autant que la douceur n'est plus dans tes apas ;

Tu VOIS diminuer tous les jours ta prattique^ Comme ce Procureur ferme donc ta boutique ; N'ayant plus ces attraits qui gagnent les esprits, Curieuse d'honneur^ évite le mépris •" C'est bien force, à présent que tu n'es plus des belles^ Que tu sois comme Anes vendeuse de chandelles; Lorsqu'un Advocat voit qu'il ne plaide plus tant, H quitte le barreau pour estre consultant. Mais, sans qu'il soit besoin que je sué à l'instruire, En disant : « Jeune chair^ vieux poisson « , c'est tout dire ; Et ne te promets 'pas, en l'aage où je te voy, Que quelqu'un tout de bon soit amoureux de toy. Que tes flasques tétons, confus, sans ordonnance, Soient encor des objets qui meuvent la puissance ; La femme est laide après quelle a trente ans vécu, Les roses à la fin deviennent gratte-cu. Si celuy qui te voit est tombé dans ton piège, C'est lors que sa raison estoit hors de son siège ; Amour dessus son front tient encor son bandeau. Et s' imagine aimer quelque chose de beau.

0 qu'il dira bien tost : « Que vostre est large!

Est-ce du grand papier, veu qu'il a tant de marge ^ » C'est pourquoy tire, excroque, attrape de l'argent, Dis-luy pour l'émouvoir que tu crains un Sergent, Que ta jupe est en gage avec ta hongreline.

2l6 SATYRE XXV.

Ayant fort mauvais jeu que tu fais bonne mine. Qu'il ne tiendra qu'en luy que ton fait n'aille mieux ; Nomme le ta chère ame et jure par ses yeux; Comme Cyrce faisoit, change cet homme en beste, Tant durera le vin que durera la f este; Afin d'avoir tousjours dequoy tenir ton rang, Tandis qu'il est en feu, qu'on me le mette en blanc.

En prévenant le change ainsi l'on se conserve. Tu me repartiras que j'enseigne Minerve, Et de plus que chacun est expert en son art; Si je rencontre un peu, que ce n'est que hazard; Des affaires d'autruy que je parle à mon aise, Que je n'y connois rien, mais qu'il ne m'en déplaise; Si tu voulois changer et de vie et d'humeur, Que ce ne seroit pas sur Cavis d'un rimeur; Que chacun s'establit d'une façon de vivre La meilleure à son goust, et qu'après il veut suivre : <( Les braves gens chez moy seront les bien-venus, Et, si je renonçais au métier de Venus, Je ne sçaurois sur quoy prendre ma nourriture. Quand je la bornerois aux désirs de nature; Encor moins un habit, quelque simple qu'il soit. Qui pust tant seulement me garantir de froid. Je n'ay donc pour tout bien que celuy qu'on me donne ; En ce mauvais estât ma raison n'est que bonne.

s AT Y RE XXV. 2I7

Je me porte fort bien de rinimeur dont je suis; Vive les passe-temps, et bran pour les ennuis! Jamais on ne m'apprit lequel des doits on moiiille Quand pour gagner sa vie on file sa quenoiiille : Une femme à filler ne fait pas grand butin ; Ma besongne commence et finit au matin ; Qu'on ne s'attende pas que je couse ou tapisse, Le plus aisé travail pour moy n'est qu'un supplice; Puisque j'ay de quoy vivre et de quoy m'habiller. Qu'on me parle de rire, et non de travailler; Tout mon contentement est d'estre bien ornée u ; Une femme d'amour vit au jour la journée, Elle suit le plaisir, elle fuit le soucy, Voysiveté luy plait, aux Poètes aussy : Non qu'ils soient des Milours, car leur habit démontre, Tout déchiré qu'il est, qu'ils n'ont pas reçeii montre. Mais plustost qu'ils ont fait le vœu de pauvreté; Puis qu'il te reste encor quelque peu de beauté, Que pour la conserver tu sçais mainte recette, Que tes yeux ne sont point la nuit sous la toilette, Ton dentier encor moins, et qu'à tes beaux cheveus Tel que tu dirois bienfait encore des vœus; Que l'espoir du salut, le regret de l'offcncc , T'obligeront pourtant à faire pénitence, A renoncer au monde et quitter le péché,

2l8 SATYRE XX V.

Lors que du saint Esprit le tien sera touché, Et que tu pretens bien, cette heure estant venue, D'estre bien plus modeste et bien plus retenue, De chastier ton corps, te confesser souvent, De prier, dejeusner le Caresme et l'Avent ; Que ce n'est pas assez d'avoir de la doctrine Plus que ce Gradué, j'entens de la plus fine; Quand ce vient à l'effect, qu'il la faut prattiquer; Que je ne t'aime pas, que je te veux piquer; Qu'on doit prêcher le vice, et non pas la personne; Que je condamne autruy, mais que je me pardonne. Et me rends importun dans une vaine aigreur; Que, pour estre sçavant, on n'en est pas meilleur: Bref, qu'on me connoit bien, et, puis qu'il faut tout dire, Que je suis le sujet d'une bonne Satyre.

Je ne t'empesche point d'user de ces propos, Cest à moy d'écouter et de tendre le dos; J'estime une censure autant qu'une louange. Ne t'imagine pas que je me croye un Ange : Bien souvent, grâce à Dieu, si je vis hors la loy, Je me fais monprocez quand je suis à part-moy ; Mais, dans mon vercoquin si quelqu'un j'admoneste, Je ne suis pas tenu de me faire de f este; La prudence requiert un homme tout entier, Je veux qu'on m'ait trouvé pissant au benétier,

SATYREXXV. 219

Et de plus, quand f aurais chié dans ma chemise, M'en irois-je vanter : fou qui se scandalise.

Fay ce qu'il te plaira^ je ne t'oblige à rien; Persévère plustost si tu crois faire bien ; Chery ton propre sens, suy ta vieille méthode, Et puis il nest rien tel que de vivre à la mode ; Praîtique habilement, en te moquant de moy, Tous les tours du bordel que tu sçais sur le doy ; Et puis, en les mettant comme par inventaire^ Je les enseignerais , il vaut donc mieux les taire, Ou je te ferais tort en ta vacation, Et ce n'est mon dessein ny mon intention. Si tu veux en user, tu n'as que trop d'adresse. Jusqu'à, s'il est besoin, contrefaire Lucresse. Cray que Dieu ne voit pas ce qui se passe icy, Que de nos actions il na point de soucy ; Fay toujours cas du bien plus que de la personne; Vuide de passion, sois à qui plus te donne : L'amour est un moyen de bicn-tost s'avancer, Il est vray que plustost tu devais commencer.

La Dame que tu sçais te doit avoir instruite. Qui ne doit ses grands biens qu'à sa grande conduite, Et c'est d'elle que vient l'cmplay de son mary, Qui sçait ce qui se passe et n'en est point marry, Si bien que l'on ne peut l'estimer effrontée

En luy faisant porter des cornes d'Amaltce :

Ce n'est qu'à son profit qu'il a fait les grands yeus.

Et tousjours à bon titre est-il officieus.

Mais pour quoy le mary trouvera-fil estrange, S'il a de la raison, que sa femme aille au change f Qu'il s'interroge, et puis qu'il se responde ainsi : (f Elle y peut bien aller, puis que j'y vais aussi. » Nous confondons la vraye et la fauce semence, On ne s'amuse plus à cette différence ; S'il berse des enfans qui ne sont pas à luy. C'est faire ce que font tant d'autres aujourd'huy; A Paris, où se fait le grand trafic de fesses, Un bastard d'importance a toutes les caresses, Non sans les mériter^ car ce n'est pas le sot. Mais c'est bien plustost luy qui fait bouillir le pot Pendant que l'on est jeune il faut faire fortune , La vieillesse n'est plus la saison opportune; Tu possèdes un peigne, an charlit, un miroir, Une table à trois pieds qu'il fait assez bon voir , Un buse, un éventail, un vieux verre sans pâte, De l'eau d'ange , du blanc, de la poudre^ une chate. Une paire de gans qui furent jadis neufs. Une bo'éte d'onguent, une lioupe, des neuds, Un poilon, un chaudron, une écuellc, une assiete. Pour te servir de nappe un engin de serviette.

Pauvrette qui ne vis que du gain de ton eu, Qui jamais ne te vis plus haut d'un quart-d'écu , A ton discours hautain, à ta mine contente, A ton habit tout neuf, on te croit opulente; Quelques-uns toute-fois en jugent autrement, Fondez sur ce qu'on voit que tu vis maigrement ; Ce rat des champs de qui nous lisons une fable Avec ses petits mets tenait meilleure table : Tu n'appaises ta faim d'aucun f riant morceau , Ta viande est du pain, ton breuvage est au seau, En esté tu remplis ton ventre de salades, Extrêmement habile à bailler des cassades, A faire niche à l'un et l'autre caresser, A tirer un présent, cela fait le chasser ; Insensible aux bien-faits, conteuse de^sornettes, Impudente, menteuse, et qui sçait ses défaites. Des autres et de îoy je cannois les façons, Voire qu'en un besoin j'en ferais des leçons. Sauvicns-toy neantmains de la belle promesse Que tu fais d'imiter la saincte pécheresse. De te ranger un jour à la dévotion :

Le Ciel sera joyeux de ta conversion , Et may je la ticndray pour un coup aussi rare Que quand nostre Seigneur resuscita Lazare. Ton métier est infâme et doux infiniment,

C'est pourquoy l'on n'en sort que difficilement,

Il le faut avouer, ce qui fait que ma Muse

D'un esprit inégal en t' accusant t'excuse;

Les plus sages humains quittent le vieux Adam,

Et sans trop dilayer^ ce disait un quidam

De trogne doctorale^ et qu'on suivait à foules ,

Ainsi que le Renard lors qu'il préchoit les poules.

^^^^dh^"'

[ vsEjC^està ce coup (^u'ilfaiit(]ueicinc rinn\ ' C'est mon dernier labeur, qui ne veut point de lime.

Un peintre qui ferait luy-mcsme son portraict N'en serait pas blâmé, ne fut-il pas bien fait; Il est fort malaise de se peindre soy-mesme ; Bien souvent on se flate à cause que l'on s'aime ; Fut-on grandement laid, que l'on se trouve beau, Aussi bien que celuy qui se voyoit dans l'eau.

Moy qui suis peu sujet à cette filaftie, Pour un simple délit qui me prens à partie, Comme un vray pénitent je me puis bien fesser, Voire en saint Augustin icy me confesser : Non qu'en parlant de moy celuy qui me veut lire Ne doive, s'il m'en croit, à mes dépens s'instruire, Estant persécuté de même passion, Car je ne bas le chien que devant le lyon.

La raison en des vers artistemcnt enclose, Bien qu'elle soit la mesnic^ opère plus qu'en prose ; C'est le vray Recipé qui guérit les esprits D'amour, d'ambition et d'avarice épris.

Ilesttantd'autresmauxqu'outrequ'ilsnous font honte, Un Casuiste même en ignore le compte.

Un homme qui m'en voit toucher un autre icy, En cas qu'il soit morveux, se doit moucher aussy ; Les moins présomptueux, s'ils ont l'esprit malade, Oyans mon violon, prennent part à l'aubade.

Or donc, si je vous dy que je suis peu dévot, Non que, grâces à Dieu, je sente le fagot. Et que je me connais en gens mieux qu'en monnoyc. En ce point dégoûté plus qu'homme qui se voye; Que je fuis cettui-cy, je cherche ceîtuy -là. Sans haine toutefois , approuvez-vous cela? Si nostre ame a son goust, son palais, sa viande, Il n'en faut point mentir que la mienne est friande. Trop est trop, c'est dequoy je me tance parfois; Je ne voy tout au plus un asne qu'une fois. Que sert de s'espargner? C'est ne sçavoir pas vivre. Chacun n'est pas Docteur et ne parle pas livre.

Je mets en même rang le grand et le petit, H n'est à l'entretien sausse que d'apetit ; Si le bon Père Adam n'eut point mordu la pomme,

Tout le monde aussi bien eut esté Gentilhomme, Chacun eust discouru librement et sans art^ Et l'on n'eust point baillé de soufflets à Ronsart. A parler franchement^ mon humeur m'incommode, Qui n'a jamais voulu s'ajuster à la mode, Contraire à mon désir, et, quand cela serait, Sans doute qu'au galop elle s'en raccourroit : Nous ne sçaurions oster, par force ou vigilance, Si le Ciel n'y consent, ce qui vient de naissance. Or le monde est brutal, le monde est indiscret. Et je ne voudrais pas luy dire mon secret; Il est fol, impudent, tout ce qu'il est possible. Le remède à cela, c'est d'estre peu sensible, Avec les sots vivans il faut faire le mort; Pour ce j'en dy ma coulpe et confesse avoir tort. A souffrir à propos consiste la science , Ainsi possède t'on son ame en patience. C'est un mal que d'avoir l'esprit trop délicat; On veut tousjours gloser sur le Magnificat, Et l'on n'approuve rien dans la bizarrerie. Qui dans certain degré se peut nommer furie. Il n'est que d'en passer et d'estre complaisant. Que ce Provincial jure ou parle Faisant. Les pères, aujourd'huy qu'on va rassieger Dole, Ne peuvent envoyer leurs enfans à l'escole,

// n'est plus question, au lieu de disputer. Que d'aller à la guerre et de se bien frotter.

Tout bien considéré, les lettres sont fort belles : Le moyen de se faire honneste homme sans elles! Ce que Jean pretendroiî, mais inutilement. Un homme ne sçauroit parler correctement Si durant sa jeunesse il n\i lu Despautere ; Avec certaines gens il fait bien de se taire ; A-fil dit à la Cour : « Parta, pavons esté «, // vaudrait beaucoup mieux pour luy qu'il eut peté; On le siffle, Dieu sçait, il perd de son estime : Une incongruité passe là pour un crime.

La conversation des sçavans me plaist fort. Et je hay neantmoins ceux-là comme la mort Qui ne font que citer afin qu'on les en croye ; Ce n'est pas mon dessein de les noter de croye, Sans trop desaprouver la diverse leçon, Mais j'entens que par tout on use de façon; Aussi n'aymé-je pas qu'un autre s'apperçoive, Quand j'ay dit un bon mot, qu'aux livres je le doive, Que je l'emprunte icy d'un Romain ou d'un Grec, Et ne m'ait seulement que passé par le bec. Imitant en cela ce Curé débonnaire Qui prent tout ce qu'il dit dans un vieux sermonaire ; Je croy que mon esprit n'est point si malautru

Qu'/7 ne puisse parfois rencontrer en Bautru ; En matière d'écrits jamais je ne dérobe, f allègue peu souvent Aulugelle et Macrobe; Sçachant que copier n'est que faire le veau, Je tasche de chanter dessus un ton nouveau, Et suis grand enncmy du vulgaire profane, (^e je remarque aussi dessous une sotane. Parmy clercs, parmy lais, sous ce long habit noir, Combien s'en trouve-fil qui n'ont point de sçavoir^ Ou, quand ils en auroient, s'en servent de manière Qu'il semble, à les ouyr, qu'ils soient yvres de bière ^ Un de mes grands défauts est de trop reculer. Et d'estre un peu craintif lors qu'il me faut parler, Outre que je n'ay pas cent bouches et cent langues. Je sçay bien que la Cour se moque des harangues; Si j'en fais par devoir, j'essaye d'estre court, Et voudrois que celuy que j'entretiens fust sourd ; Quand mesme il m'entendroit, qu'au moins à Dieu ne plaise Qu'il paroisse que j'aye autrefois là Nervaise : Un langage empoulé, contraire à mon humeur. Dans le corps d'un discours engendre une tumeur. Ainsi que de parler, le champ d'agir est large ; Chacun à sa façon s'aquite de sa charge. Moy qui suis Président, mais non pas au Mortier, Si nay-jc point encor fait rougir le métier :

C'est ce que tous les jours fait ce Juge de baie.

Qu'il faut fouetter pour voir s'il n'auroit point de gale,

Qiii jamais en son temps des lettres n'a gousté^

Quoy que ses jugemens il épice en pasté ;

L'argent pesé îoutpese^ et sur tout il appointe :

C'est en quoy son esprit fait paroistre sa pointe;

Il n'a, pour exercer sa jurisdiction ,

Pour tous livres qu'Imbert de vieille impression.

Trouvera-fon mauvais que ce discours le berne ,

Luy qui mené souvent Themis à la taverne f*

Il y rend la justice, et inter pocula,

Si vous l'avez perdu, vous le trouverez là ,

Et Monsieur son Greffier avec son écritoire,

Mais qui tousjours sous luy n'écrit pas une histoire.

Or y si me confessant j'ay quelque chose omis. Je me puis bien traiter comme un de mes amis ; Quoy que de sens rassis mon ancre me noircisse. Je ne trouve en cela ny raison ny justice. Ce n'est pas d'aujourd'huy qu'on me tient sur les rangs ; Dieu mercy qu'on en veut tousjours à du Lorens, Et puis la médisance aide assez à la lettre. Voire supplée à tout ce que l'on peut obmettre.

Par permission de Monsieur le Lieutenant Civil en date du quatriesme Mars 1646, signée Daubray et Bonneau, il est permis au Sieur du Lorens de faire imprimer ses Satyres.

Et ledit Sieur du Lorens a choisi pour la distribution d'icelles Anthoine de Sommaville^ Marchand Libraire à Paris, suivant ce qu'ils en ont accordé entr'eux.

Page 9, vers 5. — Avoir mangé le lard, être en faute.

P. i5, V. i3. — Le texte porte bien s'e«.

P. i8, V. II. — C'est bien d'abor.

P. 19, V. 18. — Le texte porte : // le faut ; mais la faute était trop évidente pour ne pas être corrigée.

P. 19, V. 19. — Bon doit être ici pour beau.

P. 19, V. 21. — Dot, du bas latin dotum, a encore été masculin pendant longtemps.

P. 2 5, V. 12. — Il y a bien : son passion. 11 y avait encore, au XVH'' siècle, nombre de mots ayant les deux genres, et peut-être passion a-t-il été de ceux-là.

P. 26, V. 3. — Le texte porte : de s'empescher de rire. Mais il n'y avait pas lieu de maintenir une formule moins française et qui rendait le vers faux.

P. 26, v. 8. — Imp. Ces au lieu de Ses.

P. 27, v. I. — Borru est une forme patoise de bourru.

P. 3 1, avant-dernier vers. — Imp. tout nuê.

P. 32, V. 3. — Imp. quoy qu'on.

P. 32, V. g. — Pétrir s'est écrit paitrir, et par conséquent ^o/frj'r.

P. 39, V. 5. — Imp. se pust.

P. 45, V. 18. — Il y a hi^n dii soin.

P. 49, V. 2. — Le mot ne est passé dans le texte.

P. 57, V. 3. — Etre fait evesque de champs veut dire être pendu, parce que le pendu, qui se trouve au-dessus

de la tête des passants, leur donne la bénédiction par les pieds.

P. 59, V. 6. — Le mot que nous avons laissé en blanc n'existe pas non plus dans le texte. Il n'y^est pas remplacé par des points, ce qui donne à penser qu'il a bien été composé, mais n'a pas marqué au tirage. Dulorens n'avait pas d'ailleurs l'habitude de marchander avec les mots, ce qu'on peut constater tout de suite quatre vers plus loin que celui que nous citons. Parfois pourtant il arrive que, par suite d'une susceptibilité toute de circonstance ou de caprice, le mot se trouve éliminé, mais alors le vide est rempli par des points.

La particularité que nous signalons ici se rencontre sur les quelques exemplaires que nous avons pu découvrir de cette très-rare édition.

P. 60, V. i3. — Ris d'hostelier. Voir la. notedelapage 146.

P. 63, V. 8. — Le vers devrait être ainsi rétabli :

De vice qu'il estoit, qu'il devienne vertu.

P. 63, v. 12. — Apresent tsl bien ainsi.

P. 64, V. 2. — Baille est bien imprimé sans accent.

P. 65, dernier vers. — Quand et quant dans It màms vers.

P. 69, V. 5. — Le texte porte : Je hay les vanité^, faute évidente.

P. 70, v. 4. — Befflé, ridiculisé, mené par le nez comme un buffle.

P. 71, v. 19. — N'hasarde ne serait-il pas une grosse faute pour nasarde, voulant dire « se moque de »?

P. 77, V. 6. — Incendie est fait ici féminin.

P. 78, V. 14. — « Bien que ce soit de piques rencontré n est une expression qui doit vouloir dire : bien que ce soit mal à propos. « Rentrer de piques » se dit de celui qui vient interrompre une conversation par des propos hors de saison.

P. 89, v. 2. — C'est bien /a«//.s-/jc-.

P. 89, V.4. — Un huitre z\x masculin. C'est un reste du latin ostreum.

P. 90, V. 23. — Faire la figue à, se moquer de, mépriser. (Voir, dans le dictionnaire de Littré, l'étrange origine de cette locution.)

P. ICI, V. 6. — Pense est bien écrit ainsi.

P. io5, V. 16. — Imp. n'es.

P. 106, V. 19. — C'est bien briborions, diminutif de bribe.

P. 108, V. 10. — Canif se prononçait ganif, et s'écrivait quelquefois ainsi,

P. 1 1 1, V. 19. — Le chic veut dire ici la chicane.

P. 114, V. i5. — Le mot we, qui fausse levers, se trouve bien dans l'édition.

P. ii5, V. i3. — Faire barbe de fcurre, pour barbe de paille, tromper.

P. 116, V. 12. — Bailler de la colle, expression restée dans le bas peuple, qui dit maintenant conter une colle, pour conter un mensonge.

P. 1:7, dernier vers. — Mettre au billon, mettre de côté.

P. 119, v. 3. — Imp. porfil.

P. 122, v. 23. — Lefourmy. Fourmi a été d'abord masculin; il s'écrivait alors fourmis, Vs final, par l'influence de la première déclinaison latine, ayant été longtemps le signe du masculin singulier.

P. 12 5, V. 4. — C'est bltnfoit.

P. 126, V. II. — Il y a bien gnati seafton. Seafton est la prononciation moderne de o-sauTÔv. — Voir la note de la page 223, vers 9.

P. 129, V. i3. — Cogne-fétu, homme qui ne s'occupe que de niaiseries, qui s'amuse à frapper sur des brins de paille.

P. i35, V. 5. — Le texte porte d'emence, que nous n'avons pas cru devoir conserver.

P. i35, dernier vers. — Casser du grès à quelqu'un, faire peu de cas de lui. Les expressions populaires ^e Ven casse, signifiant « tu n'en auras pas », tije te la casse, pour « je te laisse en plan », doivent venir de là.

P. ï3g, V. 20. — Le texte porte h\en feuse.

P. 144, V. 17. — Le vers est imprimé ainsi sans ponctuation.

En cas qu'elle leur manque un certain paragraphe.

Nous l'avons ponctué de la façon qui nous a paru pouvoir donner un sens.

P. 146, avant-dernier vers. — Un ris non d'hostelier, c'est un rire franc, le rire de l'hôtelier étant souvent forcé, et ayant pour but de séduire la pratique.

P. 148, V. 22. — Etre comme rats en paille, expression proverbiale qui veut dire se donner du bien-être aux frais d'autrui. On n'en voit pas bien ici l'application. Dulorens a l'air d'y attribuer un autre sens qui serait : vivre pêlemêle, sans distinction, comme des rats dans la paille.

P. 149, V. 3. — Brider le mulet, c'est remplir un emploi inférieur.

P. i52, v. 6. — Il y a bien saise. C'est un des nombreux exemples de l'orthographe changée pour la rime.

P. i52, V. 10. — Mornijle est le nom d'un jeu de cartes. Avoir mornijle veut dire gagner au jeu de mornifle. Il y a ainsi plusieurs jeux dont le nom est celui de la carte ou de la combinaison de cartes qui fait gagner.

P. i53, V. 4. — Il faudrait sans doute « Pour ce qu'en ce discours»; mais nous n'avons pas cru pouvoir nous permettre cette correction.

P. 157, V. 4. — Il y a bien peindariser.

P. 160, V, 14. — Ily a dans le texte valheur, que nous n'avons pas conservé.

P. 164, V. 16. — Crotesquement, forme ancienne de grotesquement.

f. i65, V. I. — C'est nous qui faisons la faute cii disant aujourd'hui : « ils le savent ».

P. ï68, V. 2. — Au lieu de « s'il veut à point », ne serait-ce pas « s'il vient à point » ?

P. i68, V. 9. — Aveque est bien imprimé sans c.

P. 172, V. 4. — Le texte porte n'alléguer.

P. 173, V. i3. — C'est bien extr ordinaire.

P. 176, avant-dernier vers. — Nous croyons qu'il faudrait une virgule après /or^, mais, le vers ayant ainsi un sens, nous n'avons rien changé.

P. i83, v. 4. — Idolâtre, quoique rimant avec Jblhitre, n'a pas d'accent sur Va.

P. 190, V. 20. — Le mot tu n'est pas dans l'imprimé. Il aura disparu au tirage, et la place qu'il a laissée libre a amené un renfoncement de la ligne qui figure un alinéa. (V. l'édition de 1646, page 170, vers 17.)

P. 193, V. 6. — Par serait mieux que pour; mais nous n'avons pas voulu faire le changement.

P. ig6, v. II. — Pour que le vers eût un sens, il faudrait, semble-t-il, mené au lieu de mesme. — Epous est bien avec un s, quoiqu'il rime a.vec jaloux.

P. 196, v. 16. — A bis et à blanc, à pain bis et à pain blanc, de toute façon, dans tous les sens.

P. 200, V. II. — Il y avait là un hiatus qui nous a donné à penser que le qu' avait été omis.

P. 200, V. 21. — Il est vraiment plaisant de voir Dulorens traiter Régnier de boxirbeux, et, cinq vers plus loin, s'embourber lui-même de la bonne manière.

P. 202, V. 9. — Trason, La tête de la première lettre de ce mot a été cassée, et l'on peut se demander si c'est Prason ou Trason. En examinant le mot bien attentivement, on voit que ce doit être Trason, car l'espace compris entre le pied de la première lettre et l'r qui le suit est trop exigu pour qu'il y ait la place d'un P. Et maintenant, qui peut être ce Trason? On voit bien dans Tite-Live un

certain Thrason, ancien tuteur d'Hiéronyme, tyran de Syracuse, qui fut mis à mort sur la simple dénonciation d'un conspirateur. Mais ce Thrason est -il assez connu pour que Dulorens ait pu songer à invoquer son nom?

P. 208, V. II. — Au lieu de « qui voit que ce n'est pas», il faudrait « qui ne voit que ce n'est ».

P. 210, avant-dernier vers. — Ferré de gibecière, qui a la gibecière bien garnie.

P. 214, V. 2. — Donne n'a pas d's, bien qu'étant à la 36 personne. La même irrégularité se représente dans plus d'un cas.

P. 2i5, V. 21. — Ici Dulorens a eu peur du mot, ce qui lui arrive rarement.

P. 216, V. 21. — 11 y a dans le texte: au désirs... Nous avons préféré le pluriel.

P. 317, V. 16. — La montre était une revue dans laquelle on payait la solde aux troupes, et par extension on donna le nom de montre à la solde elle-même. Avoir reçu montre, c'est donc avoir touché sa solde.

P. 221, V. 12. — Bailler des cassades, conter des histoires, entortiller.

P. 223, V. g. — Filaftie, amour de soi-même (de yt'Aoî, ami, et «utô;, soi-même). Aftos est la prononciation que les Grecs modernes donnent à oc-j-zài- Voir la note de la page 126, vers 1 1.

P. 225, V. 7. — 11 est impossible que Boileau n'ait pas connu ce vers.

P. 228, v. 20. — Ce vers indique la vraie prononciation de Dulorens, qui est Dulorent.

Du Lorens, Jacques Satires de ûulorens

Page 1