‹ Satires et chantsChapitre 55 sur 148 · UME CHAMBRE DU PALAIS · texte numérisé non relu

UME CHAMBRE DU PALAIS

CÉSAR, se jetant dans un fautpuil.

Allons, page, ôte-moi mon armure, il est temps

Un peu de reposer... et par le corps du diable,

Je le puis, car tout va comme sur des rouleaux.

Ces soldats d'Olivier sont vraiment admirables!

Ils se sont reformés en bataillon carré ,

Et fermes, en bon ordre ils ont quitté la ville.

Que ne puis-je à ma soldp avoir ces braves gens!

Ils seraient un renfort utile à mon armée;

J'y penserai plus tard, oui certes... pour l'instant

Ce que je voudrais voir avant qiïe je ne soupe,

C'est le muffle pointu de maître Nicole...

Mon garçon, laisse là mes pantoufles, ma veste,

Et cours chez Agapit lui dire de ma part

Que s'il peut rencontrer l'envoyé de Florence,

Près de moi, sur-le-clianip, il l'envoie en ces lieux.

Oui, seigneur.

Il sort.

CÉSAK, mettant son pourpoint.

A cette heure, on a dû faire à Rome Rafle du cardinal et de ses adhérents, De façon qu'au moment présent nous sommes maîtres De toute cette race, — excepté cependant Du petit Fabiano qui, dit-on, est en fuite. Mais qu'est-ce qu'un goujon, quand restent les brochets' Peu de chose... Demain, Rome apprendra ma pêche... Vraiment miraculeuse , et puis à nous demain La citadelle; alors...

LE PAGE, reparaissant.

L'envoyé de Florence Se trouvait au palais, chez Agapit, seigneur. Il est derrière moi, dans votre vestibule.

C'est fort bien, laisse-nous, et dis à l'intendant De servir le souper le plus vite possible. Le page sort. Entre Macchiavelli.

NI COL G MACCHIAVELLI.

Prince, je vous salue, et souhaite du cœur Continuation de votre heureuse chance.

Eh bien, ser Nicolo, dites, qu'en pensez-vous^ Le rôle n'était pas à remplir très-facile, L'ai-je assez bien joué?

CliSAK BOKUIA.

MACCHIAVELLI.

Parfaitement, seigneur.

CÉSAR

Point ne vous attendiez à me voir aussi vite Sortir de ce tracas.

Prince, il faut l'avouer, Pour vous dans Imola ma frayeur était grande.

Possible, le lion vous était seul connu;

Mais de l'homme il fallait connaître l'autre face,

Et je vous ai montré la valeur du renard.

MACCHIAVELLI.

Ma foi, plus étonnant que le lion encore.

CÉSAR

Il est bon quelquefois de tromper les trompeurs.

MACCHIAVELLI.

Vous l'avez fait, seigneur, d'une façon puissante.

CÉSAR

Tous en bloc, — dans un jour, les quatre au même sac.

MACCHIAVELLI.

Quel coup !

CÉSAR

Il le fallait, c'est pour moi, pour mon père

i~4 sat;uks dramatiques.

Un bien grand piiidsde moins, pour vous aussi, messieurs De Florence.

MACCHIAVEI.LI.

II est vrai que notre république Avait comme ennemis mortels les Vitelli...

Qui ne sont plus à craindre et de fa(;on aucune Au moment actuel. '

M A C G H 1 A v E L L 1 , Surpris.

Ils n'existeraient plusl

CÉSAR

Probablement... C'étiiient des [lillards sans vergogne, Des bommes tout couverts d'infamie et de sang; Tôt ou tard ils devaient expier tant de crimes.

Les Orsini...

Ceux-là jusques à Rome iront.

Là, je les fais juger à la face du monde, Pour leurs complots constants contre Sa Sainteté Et le gonfalonier de l'Église.

MACCHIAVELI.I.

A merveille!

Mais ne craignez-vous pas que ces événements N'enfantent contre vous de nouvelles révoltes?

CÉSAR

J'ai tout prévu... Mon père a dû de son côté

CESAR BORGIA

Saisir le cardinal, ainsi que son complice. Le seigneur Julio; dans le môme procès, Avec les Orsini je veux qu'on les implique. Restent le duc d'Urbin, le seigneur Baglioni, Petnicci... gens moins durs et contre qui j'espère Avoir votre concours.

Vous pouvez y compter.

CÉSAR

Service pour service, ami , c'est là ma règle, Et vous la connaissez. J'enlève en ce moment Grosse épine du pied de votre république , Des pillards lui voulant rendre les Médicis; Les Médicis, mcsser; vous comprenez, je pense, La" valeur du service. — A ce titre vraiment Elle me donnerait cent mille écus encore Qu'elle serait en reste avec moi.

MACCHIAVELLI.

Je le crois.

D'elle je ne veux donc obtenir que trois choses La première d'abord, c'est de se réjouir Avec mon père et moi de ce qui nous arrive; La seconde , de faire avancer sur Borgo Son corps de fantassins et sa cavalerie, Pour forcer de concert Pérouse et Castello ; Et la troisième chose enfin, oui, la troisième, Serait de me livrer le seigneur duc d'Urbin, S'il pose un jour le pied sur votre territoire. Vous entendez, messer?

ne SATIRES DRAMATIQUES.

MACCHIAVELLI.

Parfaitement, seigneur.

Et je puis assurer qu'aux premières demandes Il sera satisfait avec empressement.

Mais reste la troisième...

CÉSAK.

Eh bien '?

Pour la troisième, Permettez-moi , seigneur, de vous faire observer Qu'il serait peu décent à notre république De vous livrer le duc.

C ÉSAR.

Vraiment !

MACCHIAVELLI.

Sa dignité...

CÉSAR

Ke pourrait-elle pas le retenir chez elle?

MACCHIAVELLI.

Ceci souffrirait moins difficulté , je crois. A mon gouvernement j'en parlerai, du reste.

Faites, car il est bon de ne rien négliger. Après tout, le plus fort est accompli... La queue S'agiterait eucor qu'elle n'irait pas loin. Elle se glacera, la tête étant coupée, Et finira bientôt par ne plus remuer.

CESAR BOKGIA.

La paix, la paix, voilà le bien qu'à l'Italie Je vais donner enfin.

MACCHIAVELLI.

Et d'un si beau présent Notre terre, seigneur, sera reconnaissante.

Oui, veuillez démontrer à vos concitoyens Que c'est dans l'intérêt seul de notre Italie, Pour son juste repos et sa prospérité Que je me suis lancé dans cette rude affaire. J'ai voulu de la main de tyrans factieux Retirer tous les fiefs dépendants de l'Église, Et les rendre à son chef, afin qu'il ne fût plus L'esclave et le jouet de redoutables princes, Tels que les Orsini, tels que les Colonna... Quant à moi, je ne veux garder que la Romagne.

MACCHIAVELLI.

Seulement la Romagne!...

CÉSAR

Oui, rien que ce pays Et le duché d'Urbin.

MACCHIAVELLI.

Monseigneur est modeste...

LE MAJonooME, apparaissant.

Monseigneur est servi.

CÉSAR

Tous mes hôtes sont là?

)-8 SATIRKS DRAM ATI QL' ES.

LE M AJORDOME.

Oui, tous, les officiers et monseigneur révêquc...

CES A p..

Messer, voulez-vous l)ien être de mon souper?

MACCHIAVELLI.

Seigneur, vous me comblez; cependant. Excellence...

CÉSAR

Vous refusez?...

MACCHl AVEI.LI.

Hélas ! je suis très-fatigué.

Puis il faut informer la bonne seigneurie De vos nouveaux désirs, et je compte passer Cette nuit presque entière à faire des dépêches. Permettez...

CÉSAR

Volontiers... les affaires d'abord.

Je ne vous retiens pas, et me dis tout de même Votre ami dévoué.

MACCHIAVEI.LI.

C'est vraiment trop d'honneur.

CÉSAR

N'oubliez pas d'apprendre à votre république Que, de tous ses amis présents, elle n'a pas De meilleur allié que moi... de plus sincère.

Je n'y manquerai point.

CESAR BORGIA

Adieu , ser Nicolo.

Vous nous suivrez demain du coté de Pérousc.

MACCHIAVELLI.

Oui, monseigneur.

CÉSAR

Bonsoir, et nous, allons souper, Car je me sens au ventre un appétit de diable.

Il sort par la porte du fond.

MACCHIAVELLI, le regardant partir.

Voilà décidément un homme vigoureux

Et qui peut monter haut... Mais, comme dit le sage ,

En toute chose il faut considérer la fin.

Page 1