‹ Satires et chantsChapitre 73 sur 148 · NOS RAF FI 'NES · texte numérisé non relu

NOS RAF FI 'NES

Voulez-vous en voir un"? tenez, voilà qu'il passe

Le nez haut et d'un air disant: faites-moi place! —

Ce n'est plus, comme au temps du sombre roi Louis,

Un jeune homme à panache, aux talons enfouis

Dans de larges houzeaux doublés de brocatelle,

En pourpoint de velours, en collet de dentelle,

A rapière dressée en-dessous du manteau ;

Non, c'est moins tapageur, moins élégant, moins beau,

Mais non moins agaçant ; ce grand chercheur de noise

Se présente aujourd'hui d'une façon bourgeoise.

Selon le goût du jour, et souvent très-peu neuf.

Son torse est revêtu d'un simple drap d'Elbeuf.

Sur sa lèvre un cigare énormément s'avance,

Entre ses doigts un jonc de Verdier se balance,

Des gants jaunes aux mains, du vernis noir au pied,

A peu de frais voilà notre homme tout entier.

Quel est-il? d'où vient-il ? ah! c'est là le mystère!

Ne cherchons pas trop haut, car ce n'est d'ordinaire

Que le fils d'un marchand ou d'un courtier nuirrjii

Qui n'a jamais rien fait et ne s'est trouvé bon

Qu'à battre le pavé, qu'à mener grasse vie.

Manger chaud, boire frais, en folle compagnie,

Kt suivre jusqu'au jour sur un divan fumeux

Les étranges hasards d'un baccarat fiévreux.

Pourtant devant son nom la noble particule

Brille et sur le vélin carrément s'articule.

A-t-il droit d'y prétendre ou bien ne l'a-t-il pas?

Il n'est point très-aisé de résoudre le cas ;

Le fait est qu'il la prend : elle est si nécessaire !

Par elle il se faufile en la bande légère

Des prodigues titrés, puis c'est un passe-port

Auprès des usuriers, princes du cofl"re-fort,

Des fournisseurs craintifs, des femmes de théâtre

Autour de qui son cœur gratuitement folâtre.

D'ailleurs, qui là-dessus voudrait le chicaner?

Aucun : — faudrait-il pas soudain te voir mener

Sur le pré, comme il dit en style de régence?

Pour lui vertu n'est point ce qu'un vain peuple pense,

Obéissance pure aux préceptes de Dieu.

Payer ce que l'on doit, vivre chaste et de peu

N'est pas son idéal;... mais en toute querelle

Ne jamais reculer même d'une semelle.

Ne se point démentir, eût-on tort mille fois.

Et toujours, le ton haut, rendre fève pour pois.

Tel est le fin des fins, ce qui le touche aux larmes.

Le type de l'honneur, c'est l'habile en faits d'armes ;

L'école de l'honneur, c'est la salle du tir,

Où tout brave s'en vient d'adresse se munir.

Qu'il est fier, qu'il est beau lorsqu'une triste histoire

De duel malheureux le conduit au prétoire !

Comme i4 pose en docteur devant le magistrat !

Il professe l'escrime, il se montre en état

D'en donner des leçons à la cour elle-même;

NOS RAFFINES.

Du geste il eu décrit plus d'un bon stratagème; Et s'il parle d'un maître en ce noble métier , C'est pour dire qu'il est l'ami du grand Grisier , De l'illustre Grisier ; il sait page par page Le Code du duel , rare et profond ouvrage Du vieux- Chateauvillard , ce Portails charmant Du bel art d'embrocher son homme galamment. 11 en cite le texte et vivement s'étonne Qu'on connaisse si peu le livre et la personne. A ce propos, d'un ton légèrement badin , Il blague, c'est le mot, le procureur Dupin, Cet ardent ennemi des manieurs d'épée Et par qui si souvent leur audace est frappée. Enfin dans son lyrisme il s'écrie avec feu: « Le duel! c'est, messieurs, le jugement de Dieu ! C'est l'austère gardien de la fierté des âmes , C'est le porte-respect des vieillards et des femmes ! Il est, comme l'a dit un penseur magistral En ses livres, il est le fait le plus moral De nos âges nouveaux. Ah! si, par trop sévère, Thémis le veut bannir aujourd'hui de la terre, ^11 trouvera toujours ouvert à son accès Un asile assuré : — le noble sol français... » Tout cela ne serait que grotesque et risible , Si messieurs du plastron et messieurs de lu cible S'éloignaient rarement des cafés et tripots Où leur aplomb se fait admirer par les sots. Mais cette race, hélas! se répand dans le monde ; En maint riche salon elle pénètre, abonde. Et tient là sous l'ampleur de sa fatuité La place du savoir et de l'honnêteté.

Mieux encore, elle unit la plume à la rapière Et depuis quelque temps s'est faite littéraire. Héroïques champions des Muses , ces bravi Au sous-sol des journaux s'escriment à Tenvi.

Là passe le torrent de leur littérature

En incroyable histoire, en lubrique aventure;

Et quand l'invention manque et les laisse à plat ,

Aux personnalités leur esprit se rabat.

Que d'éreintés alors! tout le monde factice

Qu'ils fréquentent, rivaux de plume et de coulisse.

Est d'abord le sujet de leurs lazzis mordants ;

Puis ils frappent ailleurs , et le fiel de leurs dents

Souvent monte imprimer d'affreuses marques noires

Aux respectables fronts de nos plus chères gloires.

Sans réponse pourtant ces venimeux discours

Et ces méchants brocards ne restent pas toujours :

Il arrive parfois qu'un homme de courage

Se lève et, l'arme en main, réprime leur verbiage

En leur flanquant sans art quelque coup bien planté

Qui remet les rieurs soudain du bon coté.

Mais c'est assez parler de cette aimable engeance , Finissons,.. J'ai voulu montrer que la semence De ces fiers capitans que Callot burina Et que le bon Régnier dans sa verve oublia N'est pas toute perdue , et qu'il nous reste encore Quelques échantillons du genre matamore.

LES EMBAUMEURS

LES EMBAUMEURS

Les vieux Egyptiens véncTaient fort les morts ; Ils avaient même l'art de soustraire les corps Au travail dévorant de la faux de Saturne. Ils ne les mettaient point, en cendres, dans une ur Comme le pratiquaient les austères Romains; Mais , les débarrassant des organes humains Corruptibles, de baume et de fins aromates Ils les bourraient, et, par ces choses délicates, Dans le rose granit d'un monument sculpté Leur gardaient longtemps l'air de la vitalité. Ce secret ne s'est point tout à fait en nos âges Perdu. Non ; de nos jours d'habiles personnages Ont acquis du renom dans cet art sépulcral, Et l'on peut, entre tous, citer monsieur Gaunal.

Mais on fait mieux encor : sur l'àme l'on opère ,

Sur l'âme rayonnante en son étroite sphère ;

En un mot, on agit sur l'être en plein -ressort;

Le vif est embaumé tout autant que le mort.

Vous vous moquez! — Moi? non. — Vraiment? —Je vous le jure !

J'observe, et dans le cœur de l'humaine nature

Je signale un esprit de ruse et de détour

Fort commun et déjà très-ancien; car du jour

Où la société s'aiguise et se raffine

Dans ses nombreux rapports , l'humanité décline

Les actes violents et voile de son mieux

Ses défaillances ou ses plans astucieux.

Voyez un peu l'ami dont l'affection baisse

Et qui veut déguiser son défaut de tendresse :

Il se montre, à l'endroit du cœur qu'il va quitter,

D'une sollicitude à l'impatienter.

Shakspeare l'avait dit , ce grand devin des âmes :

Lorsque de l'amitié les admirables flammes

Commencent à pâlir , le refroidi, plein d'art.

Vous accable de soins, d'honnêteté, d'égard.

La simple bonne foi n'a jamais tant de zèle ;

On n'est point si poli tant que l'âme est fidèle;

Trop de pas, trop de mots sont le signe certain

D'une amitié qui meurt et d'un cœur qui s'éteint.

De même pour l'amant à légère cervelle

Qu'un nouveau goût entraîne après quelque autre belle:

S'il n'est pas un brutal, un horrible goujat.

Il ne brisera point ses nœuds avec éclat ;

Mais, glissant plus de miel en sa fausse parole.

Jusqu'au dernier instant il soutiendra son rôle

De parfait amoureux ; ce ne seront alors

Que chauds empressements , que sensibles transports,

Promesses de plaisirs, baisers, cajolerie.

Et même de cadeaux une abondante pluie;

LES EMBAUMEURS. 2

Bref, le jour du départ sera le plus aimant: Embaumement complet du divin sentiment.

Maintenant arrivons aux hommes de l'idée,

A ces graves penseurs dont l'âme est possédée

Du seul amour du vrai, soi-disant; nous verrons

Qu'ils usent du même art suivant leurs passions.

Un critique veut-il couper court à la gloire

D'un rimeur trop ardent h remplir la mémoire

Et l'oreille des gens du doux bruit de ses vers ,

Il cueille pour son front les lauriers les plus verts,

Chante le beau printemps de sa verve à tue-tête ,

L'exalte outre mesure, et puis après le traite

D'homme usé, de poète en faillite et glacé ;

11 l'embaume, en un mot, dans son brillant passé.

Et ce délicieux écrivain philosophe.

Qui n'aime point l'éclat trop tranché d'une étoffe,

Et, de purs demi-tons, de nuances épris.

Soutient que le vrai n'est ni blanc, ni noir^ mais gris;

Quand tout doucettement il attaque et ruine

Un grand culte basé sur l'essence divine

De cet être adorable, étonnant, merveilleux.

Qui les faibles aima seul et mourut pour eux ,

Tout en privant Jésus de son nimbe céleste ,

Il lui garde respect, et, saintement funeste ,

Il embaume le Dieu dans l'éloge exalté

Des sublimes vertus de son humanité.

Enfin ces orateurs qui, montés au pinacle

Et fiers de gouverner l'empire sans obstacle ,

Jettent force louange à leurs rivaux à bas ,

Les croyant à jamais dévolus au trépas,

Encor des embaumeurs, des gens dont la tactique

Fait pendant, sur le haut du tremplin politique,

Aux manieurs de plume... 0 fils des Pharaons!

Le temps vous a traités de terribles façons :

ÏGO SATIRES COMIQUES.

Il a fauché vos dieux, vos cités et vos temple:,

Mais il nous est resté de vous de bons exemples ;

Et longtemps, bien longtemps, l'art de vos embaumeurs

Trouvera parmi nous de fervents sectateurs.

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