‹ Satires inédites, pub. avec une introductionChapitre 17 sur 23 · INTRODUCTION XXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIX

les financiers, sous le titre de : Le Gueiix rafraischis (1). Malheureusement, ces renseignements précieux sont perdus au milieu d'épigrammes latines présentées ou couronnés aux Palinods de Gaen, et ne sont pas tout d'abord parvenues à leur adresse. Aussi, tous les bibliographes et tous les critiques n'ont-ils vu dans Garaby qu'un moraliste, et n'ont-ils pas même soupçonné le critique. Pour M. Evremont Pillet, l'œuvre du poète se résume dans les Miscellanées et les Quatrains didactiques, et M. Frère, en général si exact et si bien informé, en décrivant le rare volume des Essais n'y signale « qu'un recueil » de paraphrases de pseaumes et de pièces adressées à des » dames (2). » Cet oubli est d'autant plus regrettable que les satires sont le véritable titre de recommandation de l'écrivain, et l'on conçoit d'autant plus difficilement qu'elles aient échappé à l'attention des contemporains, qu'aucune des six satires n'est à proprement parler inédite, et que quelques-unes même ont été l'objet d'une réimpression. Dès 1642, le poète en insérait trois à la suite de sujets de sainteté, dans le volume des Essais. C'était, comme il le dit dans sa préface, une assez belle anatomie de la condition humaine par tous les degrez de la vie, une

(1) Ant. Hallœi Opuscula Miscellanea, pp. 323-828.

(2) Manuel du Bibliographe normand, t. II, p. 9.

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description naïfve des marchands d'évidents et une critique des censeurs impertinents ou à la douzaine.

Plus tard, il dut les publier de nouveau à part, ainsi que celles qu'il avait composées depuis, dans des sortes de placards tirés à petit nombre et imprimés vraisemblablement chez Marin Yvon, Le fait, certain pour la satire de Vînfirmité de l'homme, paraît infiniment probable pour toutes les autres, et résulte pour nous d'une poésie latine d'Antoine Halley, dont nous transcrivons ici la traduction :

<« Pourquoi veux-tu, écrit celui-ci à son ancien élève, » que j'édite les bagatelles que j'ai composées. Profite » pour toi, cher ami, du conseil que tu me donnes (1)... » C'est à bon droit que mes œuvTes craignent le jour et » que les tiennes aspirent à la lumière. Je te conseille » toutefois de les réunir. Elles courent, il est vrai, le » monde, confiées à des feuilles volantes et elles » s'acquièrent ainsi un noble renom ; mais elles ne » peuvent, si elles restent dans cet état, avoir une longue » durée. Ce qui est trop léger est vite dévoré par le » temps. Fais donc en sorte qu'elles soient réunies en un » volume, afin que cptte œuvre importante se tienne et « dure par son propre poids. L'esprit et le génie ne » sufiBsent pas pour qu'un livre vive, il faut encore qu'il

(1) Anl. Hallœi Opuscula Miscellanea, p. 334.

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» ait par lui-même une certaine consistance matérielle. » L'opinion que nous émettons ici est, du reste, complètement confirmée par certains passages fort explicites de la Correspondance.

Il nous faut toutefois reconnaître que les livrets auxquels nous faisons allusion semblent avoir aujourd'hui entièrement disparu, et que les trois compositions qui figurent dans les Essais imprimés par Targa n'y sont, s'il est permis de parler ainsi, qu'à l'état d'ébauches et d'inspirations de premier jet. Cette considération, que nous ne devions pas omettre, peut servir de consolation aux écrivains qui n'ont pas aperçu dans Garaby le poète satirique. A ce point de vue, le manuscrit de la Bibliothèque nationale, en faisant la lumière plus complète, a rendu la clairvoyance plus facile.

Des six compositions qui s'y trouvent réunies, trois ne se rencontrent dans aucun des imprimés aujourd'hui à notre disposition ; les trois autres, publiées dans le petit volume rarissime de Targa, ont reçu, dans le travail de révision auquel elles ont été depuis soumises, des modifications importantes qui en augmentent la valeur et en changent le caractère. De cent trente-six vers qu'elle comptait à l'origine, la satire sur la Misère de l'homme arrive à cent soixante- six : les satires du Gueux rafraischi et des Censeurs s'enrichissent de développements encore

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plus considérables. Le Gueux rafraischi avait à l'origine cent soixante vers ; il en a dans le manuscrit deux cent quarante-deux. La pièce des Censeurs, de soixante-dix vers atteint le chiffre de cent trente-six.

La composition de la première de nos six satires : Vltifîrmite de l'homme, date de la jeunesse de Garaby, mais elle avait déjà reçu les modifications profondes que le manuscrit fait connaître, lorsque, plus tard, elle fut envoyée comme cadeau d'étrennes à Antoine Halley. Un quatrain placé en tête en expliquait tout à la fois le sujet et la destination. Singulièrement choisie comme présent du nouvel an, la poésie qu'annonçait cette dédicace n'était k tout prendre qu'une longue amplification du verset célèbre de Job sur les misères de notre nature.

Le moraliste y conduit l'homme du berceau à la tombe, en décrivant méthodiquement les diverses phases de l'existence : l'enfance, l'adolescence, la maturité, la vieillesse. Ces tableaux successifs, tracés avec abondance et impassibilité, attestent de la facilité, de la chaleur, mais aussi une tendance visible à la déclamation et aux crudités du langage.

Les vers consacrés à la description de la vieillesse avaient particulièrement frappé l'attention de Halley, et, bien qu'il les ait reproduits dans les Miscellanées, nous ne croyons pas inutile de les citer de nouveau :

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Bastiment ruineux qu'un baston seulement, Comme un foible estançon, asseure impuissamment, Charge inutile aux siens, importune à soy mesme, Desjà touchant d'un pied le seuil du manoir blesme. Car, comme d'un sapin couché jusqu'à moitié Le branle du couppiau nous fait juger du pié, Ainsi de ce vieillard la teste chancelante Est un signe évident de sa chute pressante. Ce riche vermeillon qui relevoit son teint Sous les froideurs du sang demeure alors esteint. Et ce ferme embonpoint qui nous rondist la joue Colle la sienne aux dents, lui fait faire la moue, Et renfermant ses yeux dans leur double caveau Leur marque dans ce creux un lugubre tombeau....

Les cloches fendent l'air et par leui' bruit confus

Font entendre qu'il fut, mais pour lors qu'il n'est plus.

L'esprit n'a pas plutôt quitté cette carcasse

Que la corruption s'empare de la place.

Ceux que le seul clein d"œil eût fait partout marcher,

Pâlies d'estonnement, ne l'osent approcher.

Adieu ces noms flatteurs de monsieur, de mon maistre.

On les perd au mourir comme on les gaigne au naistre !

Eh bien voylà ton sort, voyla ta dignité.

Animal impuissant, bouffi de vanité,

Qui semble ne fouler que par dépit la terre

Et braver du sourcil le séjour du tonnerre I

Voylà ce grand seigneur, ce Roi de l'Univers

Que je ne sçay s'il vaut le moindre de ces Vers !!...(!)

(1) Ms. no 330, 4e partie, pp. 311-317.

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La seconde satire, désignée indifféremment sous le titre de VÀuteur ou des Censeurs ignorants, est placée sous le patronage de Ménage. Bien qu'elle ne s'adresse qu'aux appréciateurs présomptueux des ou^Tages de l'esprit, elle se distingue entre toutes par ses tirades batailleuses.

Le poète, dès le début, se présente comme une espèce de Don Quichotte littéraire, prêt à pourfendre, au nom des saines doctrines, tous les sectateurs de l'ignorance et du mauvais goût.

Je suis, comme jadis ces chevaliers errants,

Prêt à choquer tous ceux qui viendront sur les rangs.

Ces attaques, commencées avec tant de fracas, ont un dénouement assez pacifique et il n'y a guère à signaler dans ce factum que les indications propres à faire connaître l'école sous l'influence de laquelle il a été écrit.

Ainsi que l'ensemble de ses œuvres suffirait à nous l'apprendre, Garaby est bien plus de l'époque de Louis XIII que de celle de Louis XIV. Corneille est le plus jeune maître qu'il reconnaisse ; ses admirations, par delà Malherbe, vont encore retrouver Ronsard, Desportes, Théophile, et il nous apparaît bien moins comme un contemporain de Boileau que comme un continuateur légitime de Vauquelin de la Fresnaye, de Régnier et de Sonnet de Gourval. L'affinité qui le rattache à ces deux

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derniers est surtout nettement accusée. L'on peut remarquer, en effet, que le type même de la satire des Censeurs se trouve et dans la première partie des Pervers ecclésiastiques, de Sonnet, et dans la neuvième satire dédiée par Régnier à Rapin (1).

C'est encore l'influence souveraine du peintre des Abus et desordres de la France que nous constatons dans le Gueux rafraischi. Sauf les différences qu'expliquent le changement d'époque et une légère diversité du tempérament, nous retrouvons chez les deux poètes les mêmes hyperboles et la même haine contre le fisc et tous ses agents. Il n'y a pas à s'en étonner. Si de Gourval avait été témoin de honteux tripotages et d'impitoyables exactions, Garaby, dans sa jeunesse, n'avait-il pas eu sous les yeux, à Gaen, à Bayeux et à Goutances, le spectacle nawant de la misère publique, des émeutes populaires et des répressions sanglantes auxquelles présida le chancelier Seguier? Ges impressions douloureuses, que l'on n'oublie pas quand on les a ressenties, justifient les invectives et expliquent bien des exagérations.

0 vous qui triomphez de nos tristes misères, Nation inconnue au siècle de nos pères,

(1) Les satyres du sieur de Courval contre les abus et desordres de la France, p. 5. Rouen, i62G. — Œuvres complètes de Mathurin Régnier, p. 98. Paris, 1863.

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Les favoris du Temps, messieurs les partisans,

Excusez si mes vers sont trop peu complaisants

Et ne répondent pas à la magnificence

Et de vostre équipage et de vostre depence.

Il faudroit pour me rendre icy considéré.

Tout étant d'or chez vous, un langage doré.

Trouvez donc bon, messieurs, que, pour le plus commode,

Je traitte ce discours, s'il vous plaist, a ma mode,

Et ne vous offensez qu'ainsi, d'un seul traict.

Je figure un pendart avec vostre portraict.

La rencontre en sera d'autant plus excusable

Que ce double visage est presque inséparable (1).

L'ironie se maintient à ce diapason jusqu'à la fin, et la satire se clôt par ce vers, où le mépris le dispute à la tristesse.

Un honneste homme attend un coquin à la table. Un fils de savetier prend ses commoditez. C'est forcé. Chez ces gens le poids des qualitez Ne se reconnoist point qu'au bransle des balances. Il faut parler comme eux langage de finances, C'est a dire : sçavoir promettre, mais fourber, Beaucoup dire, oser tout, en un mot dérober. Accusons-en le temps. Quand le mal est extresme, Tout cela qui s'ensuit d'ordinaire est de mesme ; Mais ne le fut-il pas, ce n'est rien de nouveau Que l'un serve d'enclume et l'autre de marteau (2).

(1) Ms. no 330. 3c partie, pp. 373-383.

;2) Ms. ï[0 330. 4e partie, p. 383. :

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Cette poésie agressive avait été certainement communiquée à Halley et il l'avait si bien lue que, malgré la circonspection de sa nature, il s'en était approprié tous les sentiments. Il était difficile d'en faire mieux et plus complètement l'éloge !

iEquant naupe isti veterum patrimonia Regum Fœtaque habent auro scrinia, Fiscus eget.

Quos, quia mordaci lavisti nuper aceto

Et tua perfricuit pagina tincta sale,

Non plura his, qiiin haec nimium jam muita ; sed ultra est Luzernae aliquid quod tacuisse nefas (1).

La compassion que témoignait ainsi Garaby au pauvre peuple était très sincère. Sous une forme, non moins vive, quoique plus familière, on peut constater l'expression des mêmes sentiments dans divers passages de sa Correspondance, notamment dans les lettres fort curieuses qu'il adressa à Chamillart de 1660 à 1674.

Nous nous contenterons de citer ici un fragment très significatif d'une lettre, moitié prose, moitié vers, du 15 octobre 1666. Les vers sont médiocres, mais l'imperfection de la forme n'enlève rien à la valeur qui leur appartient comme document :

(1) A. Halkei Opuscula Miscellanea, p. 328.

Xlviij INTRODUCTION

Voicy le temps fatal au malheureux taillable

Qui, d'un trait de ta main, Voit former le dessein qui sous la faim l'accable,

On luy laisse du pain.

Estienville est de ceux que l'extresme indigence

Tient aux derniers aiois.

Si foible qu'il ne peut l'exprimer sa souffrance

Qu'en empruntant ma voix.

Au reste si parfois monsieur le Gentilhomme

Est suspect d'en parler, Tu sçauras qu'interest, corvée, avoine ou somme

Ne m'en falot point mesler.

« Sur ce tesmoignage que me rend ma conscience et » que le voysinage ne me déniera pas, je croy, j'implo- » reray, monsieur, plus confidemment vostre bonté pour » ces misérables et vous les recommanderay comme on » recommande les pauvres aux charités des gens de » bien (1). »

Le Pharisien du temps avait peut-être encore plus d'actualité que le Gueux rafraischi ou le Marchand d'évidents. Dans cette société du xvii" siècle, devenue tout à coup éprise de la règle, l'hypocrite primait le partisan, et la multiplicité des portraits qui lui sont consacrés dans les écrits contemporains autorise à penser que le scandale était malheureusement réel et général.

(1) Correspondance manuscrite.

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L'opportunité de l'entreprise n'en diminuait pas les difficultés, et nous ne voudrions pas affirmer que l'étude délicate que se proposait Garaby soit de tout point réussie. L'auteur connaît les moralistes et les sermonnaires et a lu les pamphlets de son temps ; il a surtout beaucoup et longuement étudié Régnier, mais il est évident qu'avec toute cette préparation, il n'a pas su créer une figure digne de prendre place entre Macette et Tartuffe. Sa critique diffuse s'étend sur une infinité d'objets et manque de concentration et de profondeur ; ses pensées les plus judicieuses se produisent trop souvent au hasard de l'improvisation sans enchaînement rigoureux, et leur agrément ne suffit pas à dissimuler le manque d'unité de l'ensemble. Peut-être aussi le style, comme l'a remarqué Daniel Huet, ne sent-il pas suffisamment le travail de la lime.

Ces défauts sérieux n'empêchent pas toutefois que la composition, pleine de mordantes allusions plus ou moins transparentes, ne soit digne d'estime et ne mérite d'être classée dans un rang honorable. L'inspiration en est saine, le trait n'y fait pas défaut, et la morale, avec sa rudesse provinciale, est franche et de bon aloi. Il convient, en outre, d'obsener que, au milieu des entraînements d'un sujet scabreux, Garaby a su ne pas dépasser la mesure. Ses sentiments, tout passionnés qu'ils sont, restent religieux, je dirais même orthodoxes ; et c'est avec une entière

bonne foi qu'il invoque, en commençant, l'autorité de l'Évangile.

Vœ vobis Scribœ et Pharisœi hypocritœl

Ainsi se prononçait et se prononce encore Ce que l'Oracle saint, que l'Univers adore, Dit aux Pharisiens, condamnant leurs abus. Lecteur, si mon discours icy te scandalise, Voy par cet argument quel autheur m'authorise Et lequel de nous deux cela touche le plus.

Le Mot d'advis au lecteur témoigne des mêmes dispositions.

a Trouver mauvais, écrit le poète moraliste, qu'on » maltraite le ^^ce, c'est le favoriser, et laisser régner » l'hypocrisie, sans dire mot, c'est trahir le parti de la » véritable religion. Il y a deux manières de combattre » le mal : l'une a force ouverte et tout de bon, le traittant » d'ennemi considérable ; l'autre, par le mépris, le tour- » nant en ridicule. Celle-là sied bien aux gens graves et » sérieux docteurs ; celle-cy est propre aux gens de » mon humeur qui sont nés pour le badinage et qui ne » remarquent pas plus l'importance des défauts des mœurs » qu'ils en remarquent le néant et la fadaise. »

La satire est le développement logique de ces pré-

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misses. Elle atteste tout à la fois les vues loyales de l'auteur et la sincérité de ses convictions.

Il te faut, me dis-tu, quelqu'employ convenable Où tu trouves ton compte et qui soit honorable : Le palais n'en a point qui te puisse toucher. Pour si peu de profit le mestier est trop caer. De mesme tu n'es pas d'une humeur assez fière. Pour courre, avec péril, la fortune guerrière. L'Eglise, quoyque propre aux avares désirs, S'accomoderoit mal à tes menus plaisirs. Tu veux du sacrement et pour toy la soutane, Toute sainte d'en haut, du bas seroit profane ; Voyla ton embarras, grand à la vérité.

Mais qui, d'un bon conseil, peut estre surmonté. Veux-tu prendre le mien, sans marc d'or ny paulette, Bréviaire, célibat, ny querelle, ny brette, Finement aux dépens du crédule et du sot, Tu n'as qu'à te pourvoir d'un estât de dévot. Je n'entends pas dévot, de ces gens sans cabale Qui, sur la prudhomie appuyant leur morale, Suivent tout simplement les loix que Jésus-Christ Dans son saint Evangile à ses enfants prescrit : Ce monde là n'est bon, en ces temps de finesse, Qu'à fournir d'auditeurs le prône de la messe, Mais de ces rafinez qui, bien que tenant lieu D'ouailles seulement en l'Eglize de Dieu, Sans crainte de troubler la police divine. S'ingèrent toutefois des mœurs, de la doctrine, Et mesme de régler le devoir des pasteurs De qui les sentiments ne s'accordent aux leurs.

lij INTRODUCTION'

Nous trouvons dans une lettre adressée par La Luzerne, le 10 février 1670, à M. de Saint-Clair, maître des requestes, quelques lignes assez curieuses sur le Dévot hypocrite. Elles fixent la date de la composition, antérieure, nous dit l'auteur, de sept à huit ans à la publication du Tartuffe de Molière. Elles nous apprennent, en outre, que la pièce avait été imprimée dans une brochure à part, et que les personnages qui y sont mis en scène appartenaient tous à la société caennaise contemporaine.

« Si je demeure, monsieur, dans l'impuissance de » m'acquitter, écrit Garaby à son correspondant, encore » faut-il que vostre bienfait vous vaille de quelque chose » et que je vous fasse du moins quelque petit présent. » Ce sera, si vous l'avez agréable, de mon Tartuf, aisné » de celuy de Molière de sept a huit ans. Vous en ferez » la justification par la lumière particulière que vous avez » de ces sortes de gens dont la conduite m'a fourni de » pensées, car je puis vous asseurer que j'ay travaillé » après le naturel sans sortir de Gaen (1). »

Les deux satires qu'il nous reste à examiner s'éloignent un peu de ce genre philosophique ; elles n'ont pas davantage les tendances purement littéraires de la pièce des Censeurs, ni les visées historiques et économiques de la

(i) Correspondaiices . Ms. de M. le marquis de Caligny.

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critique dirigée contre les Financiers. Simples croquis de mœurs pro\inciales , elles tendent simplement à nous présenter le tableau de la vie oisive et inutile des classes riches à la ville et à la campagne. Les deux compositions se font pendant et se complètent l'une par l'autre, et il se dégage, par la force même des choses, de ces descriptions écrites en apparence sans arrière-pensée, un salutaire enseignement.

Cependant, il faut en convenir, si les satires du Citadin et du Gentilhomme campagnard rivalisent d'honnêteté dans leur but, elles sont loin d'avoir la même valeur littéraire. Tandis que la première, avec son interminable naumachie justement blâmée par Halley, ne peut guère nous offrir de saillant que des détails de toilette, la description d'un repas ridicule et quelques indications sur le jeu du Papegaut, la seconde, infiniment mieux ordonnée, captive l'intérêt par une série d'aperçus pris sur le vif, remarquables par la justesse de la critique, le mouvement de la pensée et l'abondance des détails pittoresques.

Quoique appartenant à la meilleure noblesse, le poète s'y montre absolument dégagé de préjugés ; il malmène Cicéron pour ses opinions aristocratiques (1), et il dirige contre les hobereaux de campagne des attaques multipliées et impitoyables.

(1) Ce hâbleur qui jadis prit son nom d'un pois chiche.

liv INTRODUCTION

La campagne est chez nous le séjour ordinaire De ces petits tjTans que je m'en vais pourtraire, Non parce que les champs semblent tenir encor Quelque chose du temps que nous appelons d'or, Et que, n'estouffant pas cette ancienne semence. L'homme de bien y vit avec plus d'innocence ; Mais pour ce qu'esloignez de l'œil des magistrats, Avec moins de contrainte, ils entendent le bras. Et qu'au lieu d'un bourgeois que l'humeur de la ville. Rendit moins patient, plus fort et plus habile. Ils font bien mieux valoir leur crédit prétendu Sur un simple paisan, chétif, indéfendu.

Cet exposé rapide n'est que le début ; il faut lire tous les développements qui viennent ensuite pour juger du relief que, cette fois, l'auteur a su donner à ses idées. Le Gentilhomme campagnard, comme il l'a décrit, est digne du Pharisien du Temps. Les deux médaillons sont également soignés et également réussis ; mais s'il fallait faire un choix, nous donnerions la préférence au premier, qui nous semble plus achevé et plus près de la réalité.

L'horreur du travail, les basses habitudes, les réceptions burlesques, la domesticité ridicule, l'attitude orgueilleuse du patron à l'église, et je ne sais quel imperturbable mélange de sottise et d'orgueil, tout est fondu dans un ensemble piquant qui ne manque ni d'agrément, ni d'originalité. On sent bien par endroits quelques réminiscences

INTRODUCTION Iv

du Cousinage et du Gentilhomme, des Exercices de ce temps. Mais ces imitations lointaines n'ont rien d'excessif et laissent à l'œuvre sa valeur propre et sa force ironique. L'emploi des litres ou ceintures funèbres, la fausseté impudente des généalogies, l'abus étrange des armoiries ne pouvaient échapper à une inquisition aussi consciencieuse. Dans sa satire sur la noblesse, Boileau, stigmatisant le même travers, s'est contenté de quelques vers.

Aussitôt maint esprit, fécond en rêveries, Inventa le blason avec les armoiries.

De ses termes obscurs fit un langage à part, Composa tous ces mots de cimier et d'écart. De pal, de contrepal, de lambel et de fasce. Et tout ce c[ue Ségoing en son Mercure entasse.

Une pareille concision ne pouvait convenir à Garaby; la sobriété ne fut jamais son fait, et il y préfère volontiers une exposition abondante qui parfois ne va pas même sans quelque désordre. Dans le sujet spécial qui nous occupe, cette richesse n'est pas un défaut, et ces explications compendieuses nous semblent aussi intéressantes par la science héraldique qu'elles supposent, que par la verte franchise du langage.

Mais quel salmigondis d'aisles, de pieds, de testes Diverses en couleurs, de cent diverses bestes,

Ivj INTRODUCTION

Disposé par quartiers sur un grand bandeau noir

Autour de ceste église a mes yeux se fait voir.

Geste litre se met, au jour des funérailles,

Tesmoignage de deuil qu'en portent les murailles.

Et n'est là si beau saint qui, de noir barbouillé,

N'y puisse estre parfois assez mal habillé.

Et fut-ce saint 3Iichel, sous ces couleurs funèbres

Que peut estre on y prinst pour ange de ténèbres.

Un tel post parti, couppé, taillé, trenché,

Gironné, componné, le chef dor emmanché,

A l'aigle eployé d'or, béqué, membre de sable,

Aux lions affrontés et de couleurs semblables.

Lions léopardés, léopards lionnes

Issans, rampans, armés, lampassés, couronnés

A la panne de vair ou fourrure d'hermine.

Et telle broderie estrange et si badine

Que je ne scay comment ce galimatias

A pu gaigner sur nous que l'on en fasse cas.

J'ay réputation d'y sçavoir quelque chose,

Le texte en un besoin y recevroit ma glose.

Et j'ay beaucoup peiné pour y réussir bien";

Vous me croirez pourtant, ma foi je n'en sçay rien.

Lorsqu'un chef de maison tiré de la poussière

Mit la première fois sa noblesse en lumière

Son escu choisit-il avec discrétion"?

Figura-t-il par là quelque belle action ?

Et quel rapport ces pals, chevrons, bandes, cotices,

Ont-ils avec nos mœurs, nos vertus ou nos vices ?

Pourquoi sable pour noir ? Pourquoi l'azur pour bleu ?

Sinople pour le verd ? Gueules pour rouge ou feu ?

INTRODUCTION Ivij

Tel, qui n'a jamais eu d'habillement de teste Que celui que Catin à son vieillard appreste, Dessus ses armes porte un beau casque de front, Un riche laraequin, dont les pointes en rond Forment à gros bouillons un superbe panache, Pour ombrager le tout, à ce timbre s'attpche. De plus encore j'y vois des lions rugissants, Dragons ailez, griphons, léopards menaçants Faire la sentinelle auprès de l'armoirie, Comme si tout exprès ils quittoient leur furie Et que, pour honorer cet illustre bouchon, Ce fussent animaux à porter en manchon. Et voylà toutefois les marques authentiques, Voylà tout le relief de ces nobles antiques. Qu'ils font peindre ou gi'aver en cent divers endroits Et dont si sottement ils brodent ces paroys. Parlez à quelqu'un d'eux, il vous fera entendre. S'il est Picard, qu'il touche aux Baudouin de Flandre, Si Provençal, qu'il vient de ces Romains anciens, Si Gascon, qu'autrefois le Captai fut des siens. Ou Normand, que son nom est célèbre en la guerre Que nostre Duc Guillaume eut avec l'Angleterre. Ainsi chacun entr'eux dist merveilles de soy ; Diable puisse emporter qui les croit, si c'est moy (1).

Le type du gentilhomme campagnard, si ^^vallt dans la satire que nous venons de parcourir, hanta longtemps l'imagination de La Luzerne. Ce monde bruyant, haut en

(1) Ms. français, pp. 330, 323-333,

Iviij INTRODUCTION

couleur, ne comprenant que la chasse, les chevaux, les repas et les plaisirs vulgaires, lui était antipathique par goût et aussi par tempérament. Il y est revenu à plusieurs reprises, et il l'a décrit sous ses divers aspects avec tant de complaisance, qu'il est aisé de voir que c'était là pour lui un sujet d'observations quotidiennes, dont ses voisins du Cotentin faisaient le plus souvent les frais.

Il existe, dans le Recueil de la Bibliothèque nationale, plusieurs pièces conçues dans cette donnée ; nous nous contenterons d'en citer une seule. Elle remonte à l'année 1647 et elle a le double mérite de la franchise et de la brièveté. Le titre qui la précède indique à lui seul, et d'une manière fort expressive, la pente des sentiments de l'écrivain.

A Monsieur de la Haye, excellent peintre, pour remerciement d'un tableau, où il avait représente' la Poésie et la Peinture qui se baisaient à la rencontre, pour marque de l'amitié' que nous nous portons et de notre joye de nou^ estre inopinément retrouvés.

Indignation contre les nobles de Province, ignoranU, la plupart, particulièrement de la poésie et de la peinture.

A l'aspect de ton beau tableau, Rare chef d'oeuvre du pinceau,

INTRODUCTION Ux

Symbole d'une honnête flamme, Voyant ces deux arts glorieux, Dont l'un ne charme pas moins l'âme Que l'autre sçait tromper les yeux.

Je dis comment rares esprits Nobles a lièvres et perdrix.

Si décisifs en toute chose, Avez-Yous le goût si grossier Que ce vous soit science close Que la fin de nostre mestier !

Ils mettent tout en mesme rang :

Plastrez du verd, du jaune ou blanc, Ils vous diront que c'est peinture.

Rimaillez à tort à travers Sans nombre, cadence ou mesure, Ils vous diront que ce sont vers.

Si Michel-Ange revenait, Si Raphaël l'accompagnait, Et saint Denis avec sa maie ! (1) Parbleu ces fameux Italiens Passeraient pour peintres de baie, A leur avis, auprès des siens.

Maugrebleu des impertinents, Asnes bastés, qui n'ont de sens

(1) « Saint Denis estoit un marchand de nos jom-s qui battoit la » campagne et vendoit des tableaux en détrempe. » Note de l'auteur.

Ix INTRODUCTION

Qu'au chenil et pour l'écurie!

Ils parleront cheval ou chien, C'est là toute leur industrie ; Du reste ils ne discernent rien (l).

Ces extraits, que nous avons peut-être trop multipliés, et l'édition des satires, que nous avons entreprise à la demande du savant et dévoué président de la Société des Bibliophiles rouennais, nous paraissent de nature à fixer définitivement la physionomie de Garaby. Le poète ainsi mis en lumière, est toujours, suivant l'observation judicieuse de l'évêque d'Avranches, plus facile qu'achevé, plus copieux qu'élégant ; mais il est, par certains autres côtés, de beaucoup supérieur à celui que les productions signalées jusqu'ici permettaient d'apprécier.

Au lieu d'un palinodiste, écho affaibli de Rouxel et d'Halley, d'un faiseur d'impromptus de société, à la manière d'Augustin Le Haguais et d'un successeur médiocre de Matthieu et de Pibrac, nous avons un satirique véritable, doué de sens moral, de causticité, d'observation, et digne de prendre place à côté de Yauquelin de la Fresnaye et de Sonnet de Gourval.

Inférieur au premier pour les qualités du style, il vaut mieux que le second, sinon par la curiosité des détails,

(1) Ms. n» 330, 3* partie, p. 227.

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au moins par la correction, l'élévation des idées et le sérieux des aperçus. C'est un nouvel aspect de son esprit, et, sans contredit, le meilleur que nous ofifre le manuscrit de la Bibliothèque nationale.

La révélation a son importance, et nous ne saurions oublier que nous la devons à M. Léopold Delisle, qui a reconnu, le premier, la valeur de ces feuillets dédaignés, et les a signalés à notre attention.

Eugène de Beaurepaire.

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