‹ Satires inédites, pub. avec une introductionChapitre 23 sur 23 · MOT D'ADVIS · texte numérisé non relu

MOT D'ADVIS

Trouver mauvais qu'on maltraitte le vice, c'est le favoriser; et laisser régner l'hypodjrisie, sans dire nwt, c'est trahir le parti de la véritable Religion. Il y a deux manières de combattre le mal : l'une,

à force ouverte et tout de bon, le traittant d'ennemi considérable ; l'autre, par le mépris, le tournant en ridicule. Celle-là siet bien aux graves et sérieux docteurs. Celle-cy est propre aux gens de mon humeur, qui sont ne\ 'pour le badinage et qui ne regardent pas plus l'importatwe des défauts des mœurs qu'ils en remarquent le néant et la fadaise. Chacun philosophe à sa mode, et je ne pense pas qu'Heraclite eust meilleure grâce à se fascher de tout, que Démocrite à s'en rire. Tous deux cependant ont passé pour grands personnages, quoy qu'ils ayent traitté la Sagesse d'un air si contraire.

H est des Esprits sur qui un trait de raillerie porte plus de coup que T atteinte de la plus aspre censure. Or, pourveu que ceux à qui leur conscience fera l'application de ma Satyj-e se corrigent par ce moyen, en auray-je pas autant fait, en me jouant, qu'un grand docteur ou \élè prédicateur en peut prétendre de ses escrits laborieux et véhéments discours ?

Au reste, comme je n'ay eu dessein de taxer aucun en particulier, je veux croire aussi qu'il n'y en aura pas d'asse^ impertinent pour s'en offencer en leur personne. S'il s'en rencontre pourtant quelquesuns de ceste sorte, outre qu'ils n'auront pas raison et que je fie m'en soucieray gueres, ils feront justement cotnme le singequi ne se produit en public que pour monstrer son derrière.

ridendo dicere verum Quid vetat ?

Je te suis obligé d'en user de la sorte, Et puisque de ton cœur tu viens m'ouvrir la porte, C'est à moy, Philémon, par mes soigneux avis, De te respondre juste à ce que tu me dis.

Le secret qu'en mon sein ta franchise dépose Est assez important pour bien peser la chose, Et l'on ne peut trop bien se consulter d'un fait Où consiste le tout de son bonheur parfait : Je veux dire le choix d'une façon de vivre due pour profession un homme doive suivre. Et qui, se rapportant à son tempérament, Luy donne lieu d'agir d'autant plus librement. Que, sans faire de peine à son propre génie, Il sera satisfait de son genre de vie. Pour ne me pas tromper, voyons donc, s'il te plaist, Si j'ay fort bien d'abord compris ce que c'en est.

Il te faut, me dis-tu, quelqu'employ convenable. Où tu trouves ton compte, et qui soit honorable. Le Palais n'en a point qui te puisse toucher. Pour si peu de profit le mestier est trop cher. De mesme, tu n'es pas d'une humeur assez fière. Pour courre, avec péril, la fortune guerrière. L'Eglise, quoy que propre aux avares désirs, S'accommoderoit mal à tes menus plaisirs. Tu veux du Sacrement : et pour toy la Soutane, Toute sainte du haut, du bas seroit profane.

Voylà ton embarras, grant à la vérité,

Mais qui d'un bon conseil peut estre surmonté.

Veux-tu prendre le mien ? Sans marc d'or, ny paulette,

Bréviaire, célibat, ny querelle, ny brette.

Finement aux despens du crédule et du sot.

Tu n'as qu'à te pourvoir d'un estât de dévot.

Je n'entends pas dévot de ces gens sans cabale.

Qui, sur la preud'hommie appuyant leur morale.

Suivent tout simplement les loix que Jésus Chrît,

Dans son saint Evangile à ses enfans prescrit.

Ce monde là n'est bon, en ce temps de finesse.

Qu'à fournir d'auditeurs le Prône de la Messe :

Mais de ces Rafinez, qui, bien que tenants lieu

D'ouailles seulement en l'Eglise de Dieu,

Sans crainte de troubler la police divine,

S'ingèrent toutefois des mœurs, de la doctrine.

Et mesme de régler le devoir des Pasteurs

De qui les sentiments ne s'accordent aux leurs.

On les voit ces cagots, baissant les yeux sous cappe, Faire semblant que tout, volontiers, leur échappe ; Et cependant, au gré de leur ambition.

Faire passer sur tout leur inquisition.

Ils forment un parti ; d'intérests ils s'unissent ; Par un commun support leur crédit establissent, Et, d'un esprit égal touchez également, Rapportent tous leurs soins à mesme sentiment.

Là, le plus ignorant, par son seul zèle habile,

Opine froidement, ainsi qu'en un Concile :

Fait le rude examen des actions d'autruy.

Que si lors, par hazard, il est mal avec luy,

Comme si le malheur d'avoir pu luy déplaire

Portoit exclusion d'un chemin salutaire,

Sur le simple soupçon, atteint et convaincu

D'avoir eu des erreurs, ou d'avoir mal vescu.

Il l'attaque, l'outrage et l'anathématise

Comme un membre pourri, retranché de l'Eglise.

La Cabale y souscrit, par la seule raison

Que l'Eglise avec elle a tant de liaison

Que son moindre suppost, luy tenant lieu d'Apostre,

Estre accusé de l'un, cest pécher contre l'autre.

Comptants corn' elle aussi l'infaillibilité

Entre les attributs de leur Société,

Ainsi, de ville en ville unis par fortes ligues.

Ils remplissent bien tost tout un pays d'intrigues :

Par tout mettent le nez : s'intéressent à tout,

Et de tout leur audace ignoramment resoud ;

Sans espargner les chefs de telle compagnie.

Qui, sous nom différent, menants pareille vie,

Reprochent, tour à tour, à ces accusateurs

Cent sortes de défauts aussi grands que les leurs.

Leur rendant mal pour mal : leur vaine estime pillent.

Et, comme chiens raastins, l'un l'autre se gouspillent.

Qjj'un homme a de plaisir, qui sans prendre de part A tous les demeslez de ce monde cafart, Les voict s'estocader de plumes et de langues En leurs discours privez, en publiques harangues. Chaque camp contre camp, fièrement révolté, Dégorger à l'envi leur venin empesté : De reproches cuisants, comme d'autant de flèches, Se faire à leur honneur d'irréparables brèches : L'un l'autre s'accabler, et de ce vain débris Eriger un trophée à leurs foibles esprits. Telles je pense voir des trouppes Allemandes, Crauates ou Lorrains, les mercenaires bandes ; Bien que de mesme armée, et sous mesme estandart. En leur particulier elles font corps à part ; N'ont que leur intérest, et d'exploits militaires Ne se meslent qu'autant que s'y font leurs affaires ; Gastent tout ; pillent tout d'une égale fureur, Et traittent d'ennemi tout ce qui n'est pas leur : De mesme, ces guerriers de chaire et d'escritoire, Piquez de jalousie et d'une vaine gloire, Quoy que sous le drappeau d'un commun général, Ils disent ne vouloir que combattre le mal, Estoufant toutefois la vertu la plus belle Que Jésus Christ enseigne à son peuple fidelle. J'entends la charité qui se doit au prochain. Ne tendent qu'à régner, les armes à la main.

Et, pour réduire tout dedans leur dépendance, Ne pardonnent à rien qui fasse résistance.

Après donc s'estre acquis l'injuste authorité De disposer de tout selon leur volonté. Comme ceste Sect, est de nature androgyne, Monstre dans la Police, et masle et féminine, Elle s'ingère aussi de régler le devoir Qu'il faut aux mariez donner et recevoir ; En sorte que plusieurs n'en reçoivent ny donnent Que comme ces Béats en secret leur ordonnent. Ordre non seulement sévère aux séculiers, Mais d' authorité mesme aux troupeaux réguliers : Du Sexe les respects de zèle s'y confondent. Plusieurs Couvents à barbe aux Dévotes respondent. D'autres à menton ras escoutent les Dévots : Et tous également s'y trouvent pris pour sots.

Les fait-il pas beau voir ces Dames directrices Aux bons Religieux rendre mille services ; Par questes auprez d'eux d'abord s'insinuer ; Des ornements d'autel après s'immiscuer ; Et puis, ayant gaigné jusqu'à la Sacristie, S'informer du dedans comme tout s'y manie ? Quelle est la portion de la Communauté ? Si tous également usent d'authorité ?

Si les Supérieurs y font ce qu'ils commandent ; Et si de moins pieux non plus ne s'en défendent ?

Alors, si par malheur la discorde y prend pié

Et chasse de leurs cœurs la paix et l'amitié,

C'est là qu'aveques feu ces Dames font merveilles

D'inspirer leurs conseils aux crédules oreilles.

Elles prennent party ; s'y fourrent bien avant,

Et portant hautement Couvent contre Convent,

Autant que dans le monde elles ont de puissance.

Elles la font agir pour leur juste défence :

Et, lors qu'à ce dessein il faut lettres, arrests

Du Prince ou du Conseil, ces secours leur sont prests.

Ou bien, s'il est besoin d'y venir à main forte,

Bons archers ou soldats leur presteront escorte.

O ! que de telles gens souvent le zèle faux

Dans la Religion a fait naistre de maux !

Avec pareils succez les enjolleurs de grilles

Subornent aisément la foy des simples filles;

De soupçons scrupuleux rempHssent leurs esprits,

Et s'en font un jouet après qu'ils les ont pris.

La haine, les dédains, le schisme et la révolte

Y préparent au Diable une riche récolte

De maint péché soustrait de leurs confessions

Et de maint sacrilège en leurs communions.

Si bien qu'en cet estât souvent les Prélats mesmes

N'y font pas grand effet avec leurs anathêmes.

Voylà, cher Philémon, à peu prez le tableau De ces masques qu'en gros ébauche mon pinceau ;

Mais pour te faire voir, par ces traits d'invectives, De quelles libertez, droits et prérogatives Le saint déguisement enrichit cet employ, Reçoy les aussi bien comme de bonne foy, L'autheur, le moins de tous flatteur et réprochable, T'en fera brèvement le récit véritable.

Premièrement quiconque a mérité l'honneur D'estre une fois reçeu dans ce parti pipeur, Sous prétexte d'avoir réformé sa cuisine, Pour se mortifier, peut user de lésine ; Et par là regagner sur autant moins de plats. Ce qu'il a trop mangé, quand il n'en estoit pas.

Item, l'homme dévot s'estant aquis l'estime. S'il luy plaist usurer, il le pourra sans crime ; Prendre vingt cinq pour cent, et d'une somme en prest Sans constitution, en tirer intérest.

Ou si l'heureux hazard, peut-estre, se présente D'adjouster à son fond un bon contract de rente. Profitant du besoin que le vendeur en a, De nippes en partie il le composera.

De mesme, rencontrant quelqu'àme timorée Qu'il sente riche et propre à se trouver leurrée. Il la mettra bien tost en Testât sans souci D'attendre tout du Ciel, n'ayant plus rien icy.

Tant il est mal aisé, luy dit-il à toute heure, Qu'un riche en seureté de conscience demeure, Son zèle est tel pourtant en cela pour autruy Qu'il est près de se faire anathême pour luy.

De plus, qu'un confident l'ait fait dépositaire De nombre de deniers attendant quelqu' affaire. Et que l'occasion d'en faire le remploy, Luy persuade alors que d'aussi bonne foy Et non moins promptement il les luy voudra rendre Comme de bonne grâce il avoit sceu les prendre, Je lui baise les mains. Il aura beau prier, De cent délays subtils il le pourra payer : D'absence de logis, de défaite diverse ; Jettant quelqu'accident exprez à la traverse Pour empescher l'effet de ce qu'il aura dit Et cependant tousjours en faire son profit. Ou mesme, si d'argent, pour cause pitoyable. Un administrateur avoit couvert sa table, Tout l'hospital deust-il en enrager de faim. Il le fera plus tost qu'il sorte de sa main. Le lucre sent fort bon, disait cest honneste homme, Qui prit jadis tribut sur le pissat à Romme, Ainsi, de quelqu'endroit et pour quelque sujet Qu'il touche cet argent, l'usage en sera net. Pour peu qu'il le retienne autant qu'il est habile. Il en scaura fort bien faire un mesnage utile.

De vray, les pauvres sont membres de Jésus Clirît ; Mais le Dévot aussi, temple du Saint Esprit, Qui, par charité, se faict de sa poictrine L'auguste reposoir de sa grandeur divine. Aprez un tel bonheur, peut-on de cet endroit Attendre jamais rien que de bon et de droit? Et l'estimera-t-on capable d'une faute, Ayant dedans le sein son Dieu mesme pour hoste ? Quoy qu'il désire ou fasse, il n'aura jamais tort. Et son crédit au Ciel le rendra plus fort. Il n'a qu'a sçavoir bien diriger sa pensée ; Sa conscience aprèz ne peut estre offensée Le bien qu'il a d'autruy l'accommode à bon droit : Il en usera mieux que l'autre ne feroit.

Pareillement, s'il manque au payement de ses dètes. Ses œuvres pour cela n'en sont pas moins parfaites. Il suffit qu'il le sache, et que, le sçachant bien, Il n'ait l'intention de lui desrober rien. De restitution il n'est tenu d'en faire, due du bien, s'il en a plus que le nécessaire : Ce qui se doit entendre : autant qu'il le pourra, Et ce pourra de mesme autant qu'il le voudra. Ainsi, sur le besoin, mesurant sa justice. Il est homme de bien au gré de son caprice.

Mais, s'y deust-il tromper, son mérite est si haut Que cent autres vertus réparent ce défaut.

Est-il d'humilité plus syncère et profonde!

On les void ces Messieurs en présence du monde,

A tout' heure porter la chaise et le grabat

Où contre les douleurs un malade combat.

A pied, de l'hospital prendre la grande rue,

Sans vouloir toutefois se rencontrer en vue.

Que pour édifier, par leur sainte ferveur.

Et porter les passants à bénir le Sauveur ;

Leur laissant volontiers, pour part de cet ouvrage,

Les autres actions où la bourse s'engage ;

Contents de leur donner, par ce transport de corps,

L'avis de soulager les maux de leurs thrésors.

Heureuse charité ! dévotion propice !

Mais beaucoup plus encore aux malades du vice!

Vous le sçavez, pilliers de confessionnaux,

Prestres, vous le sçavez le fruict de leurs travaux !

Et vous mesmes aussi, belles Magdelonnetes,

Chez qui, par leur moyen, se font tant de retraites !

Vous nous le diriez bien, par quels ressorts divers,

Ces bénits happechairs vous ont mises aux fers.

Qui les fait s'acharner si fort contre des filles.

Si cest point l'intérest de leurs propres familles,

Ou le dépit jaloux de Dévotes sans dents.

Pour n'avoir plus de part aux mesmes passetemps,

Et qui, faute d'employ, faisant les preudes femmes,

Des cendres de l'honneur couvrent leurs vieilles flames!

En ce malheur pourtant du sexe sensuel

Toutes n'éprouvent pas un Destin si cruel. Si quelqu'une n'est point tout à fait esclandrée, Et qu'elle sçache un peu faire bien la sucrée, Avecques la faveur d'un frère du parti Qui de vieux debausché fera le converti, Eust-elle esté cent fois et poussée et blousée, On ne laissera pas d'en faire l'espousée De quelqu'adolescent, surpris au trébuchet, Sur le rapport trompeur que la prude en a fait. Sauf à luy par aprez qu'il sçaura cette escorne, A ruminer sa honte, en animal à corne. Elle n'a que bien fait dans le juste dessein De recouvrer l'honneur d'une honneste Putain.

D'autre part, le Dévot d'autre manière en use, Avec l'authorité faisant agir la ruse.

Il va, quand il luy plaist, dans les infâmes lieux, Et sans en redouter l'accez contagieux.

Afin de retrancher aux filles de délices Les moyens de pouvoir continuer leurs vices. Il lève la toilete, et voile saintement Ce qu'il void de meilleur en leur ameublement. Sans que cela pourtant s'appelle voUerie : Parce qu'il a dessein d'en faire une oeuvre pie. Mais, comme l'imprudent, qui cherche le péril. Dans le péril souvent trouve un malheur subtil, Il arrive parfois qu'alléché par l'amorce,

Contre un si doux poison il a trop peu de force,

Et, pour nous monstrer nostre imbécilité,

Il se perd à l'écueil de l'impudicité.

Mais un bon peccavi, qui de prez suit l'ofFence,

De ce péché bien tost purge sa conscience.

C'est aux plus gens de bien que, par divers appas,

Le Diable, qui les hait, prépare plus de lacs.

Et c'est pareillement dessus le Putanisme

Qu'avec plus de succez agit le Dévotisme,

Par mesme privilège et sans contrevenir Au devoir du Dévot, il pourra retenir De ses premiers défauts tournez en habitude, Le scandale dehors, ce qu'ils ont de moins rude ; Se conserver tousjours quelque péché mignon, Et non moins que bigot estre bon compagnon. Ainsi l'homme bouillant, dont la bile s'allume Et par mille serments vuide son amertume, Prévenu bien souvent des premiers mouvements, Peut encores tout bas jurer entre ses dents Et pour évaporer le feu de sa colère, Par les termes moins durs que le dépit suggère, Convertissant en B. le D. du nom de Dieu, Lascher encores par fois une bonne Mort Bieu. De mesme celuy là, dont la bouche friande Se flattait à plaisir d'une esquise viande Et faisoit du bon vin son idole autrefois.

A droit, quand il le veut, d'en prendre encore deux doigts ;

Et, pourveu que ce soit avec gens de sa trouppe,

Jouer du Saupiquet et faire assaut de crouppe.

La Grâce de nos sens tous les droits ne destruit ;

Dans leur réforme ainsi leur premier goust les suit.

S'ils aimaient du procès la pratique profane.

Ils n'en sçauront pas moins se servir de chicane.

Par argent ou surprise excroquer des arrests,

Consumer leur partie en des immenses firais,

Et du crédit des Loix authorisant le vice,

La ruiner en fin par formes de justice.

Car des autres défauts, si chacun a le sien,

Ce dernier est commun à tous ces gens de bien ;

Et semble qu'à l'égal de ce que ceste race

Se dit plus fortement aspirer à la Grâce,

Elle se plaist au chic ; et plaide d'autant plus

due son extérieur contrefait de vertus.

Qu'il leur arrive aussi d'avoir peut estre affaire

Avec quelqu'un suspect de sentiment contraire :

Ait-il raison ou non, ce sera mériter

De le pouvoir par là combattre et surmonter ;

Et tout ce qu'il perdra sera de bonne prise

Sur l'ennemi juré de leur dévote Eglise,

Sans grâce ni quartier, s'ils en ont le dessus ;

Lasches au dernier poinct, quand ils n'en peuvent plus.

Cependant ce ne sont qu'actions méritoires,

Élévations d'âme et vœux jaculatoires,

Adorants en esprit, de la mesme façon Qu'aux parfaits le Sauveur en donna la leçon, Ils quittent, pour ce fait, aux âmes plus grossières L'usage accoustumé des communes prières.

Comme sur tout au monde ils sçavent rafiner, A leur propre conseil voulant s'abandonner. Par route de traverse aux astres ils s'élèvent. Par là de l'hiérarchie abandonnant le train De l'esprit d'union ils s'écartent soudain. Font autel contre autel, dans leurs transports extrêmes, N'approuvent rien d'autruy, présument tout d'eux-mêmes, Et, comme si la mode avait aussi bien lieu Qu'en tout autre sujet au service de Dieu, Traittent le Rituel de vieille fripperie, D'un Formulaire à part munissent leur frairie ; Et laissent par son choix aux moins illuminez Le culte des vieux Saints à leurs goustz surannez : Tout nouveaux en conduite, en prières, en zèle. Ils ne vont qu'aux Béats d'impression nouvelle.

Tu vois, mon Philémon, l'historique discours Que je t'avois promis du Dévot de nos jours. C'est ce Pharisien qu'en la Saincte Escriture, A tous coups l'Homme-Dieu si rudement censure. Ce sont ces Réformez, spirituels filous. Qui veulent s'ériger en Apostres chez nous , Sans droit, capacité, titre ny charactère.

Que de gens qui font tout, hors ce qu'ils doivent faire. D'une feinte vertu sectateurs orgueilleux, Linx clairvoyants pour nous, taulpes sans yeux pour eux, Car, pour ces pauvres fous, qui, les épaules nues, En pèlerins de grève, à pié, courent les rues, Leur cervelle me semble un peu trop de guinguois Pour les oser placer au rang de ces narquois, Si non qu'ils vueillent bien, en ce bel équipage. Passer pour Harlequins du dévot bastelage.

LE GUEUX RAFRAISCHI.

Sçachant que mes vers à les lire Ne vous semblent point mal plaisants, Je vous envoyé une Satyre Sur ces voleurs de Partisans.

Que si, dans ce transport de haine, Je n'en fais pas tant qu'il faudroit, J'ay crû, pour soulager ma peine.

Que Jean Guillaume achever oit.

Vois-tu ce champignon, ce germe d'une nuict. Ce cocu reformé qui nous fait tant de bruit ? Ne l'as-tu jamais veu petit clerc de notaire Ou plus tost d'un sergent l'honneste secrétaire, S'instruire aux traits de plume, apprendre le mestier De tirer du public jusqu'au dernier denier ;

68 LE GUEUX RAFRAISCHI.

Adjuster avec soin son front à l'impudence, Pour couvrir de justice une injuste licence.

Mais non, ce n'est pas luy, car je l'ay veu couvert, Ce me semble, autrefois, de bleu, de jaune ou verd, L'habit à quatre bras, avec la cale bleue Qu'un renard relevoit tout autour de sa queue. Dez lors quelqu'un m'a dit que ce gentil valet N'estoit pas mal habile à porter le poulet, Et qu'estant pour cela d'humeur assez discrète, Il ménageoit fort bien une intrigue secrète ; Sçavoit tout à propos donner le lieu, le temps D'en prendre avec plaisir les divertissements. Aprez avoir ainsi fait son apprentissage, Se sentant élevé pour faire davantage.

Au sortir de laquais il devint ce qu'il est Auprez d'un Partisan dont il prit l'intérest. Mais, le portant sitost de l'un à l'autre extresme, Fortune fit bien voir qu'elle est tousjours la mesme Peu difficile au choix, suspecte aux gens de bien, La seule qui prétend faire beaucoup de rien.

Vous auriez de la peine à dire quel office Chez ce Monsieur d'abord le mit en exercice ; Il n'estoit ny laquais ny commis ; et pourtant On le voyoit à pied, le plus souvent trottant, Habillé d'un gris brun, couvert d'une casaque, Qui fut jadis manteau, jusqu'à ce qu'en l'attaque

LE CUEUX RAFRAISCHI.

D'un maistre ravaudeur il reçeut un soufflet.

Il devoit, le matin, tenir l'escalier net ;

Et quelquefois aussi, mettant la main aux crottes,

Soulager la servante à nettoyer les bottes.

Sa charge l'obligeoit d'informer le Bureau

Si l'on tenoit ou non le Conseil ou le Seau ;

Et, si lors d'un Traitté, certaines circonstances

Faisoient aller Monsieur au Conseil des Finances.

Soit qu'il allast à pied, soit qu'il prist un cheval,

Ce garçon le suivoit, mais souvent assez mal.

Pour ce que désormais son peu de suffisance

Luy faisant concevoir beaucoup plus d'espérance,

Dun costé, combatu de son ambition,

De l'autre, du néant de sa condition.

Et honteux et forcé de suivre à pied son maistre.

Il s'écartoit de luy; le voyant disparestre.

Il enfîloit la rue, il redoubloit le pas.

Pour prendre son cheval lorsqu'il mettroit pied bas,

Et tirer de son bras un sac de panne noire

Gros de force papiers, d'un compte, d'un mémoire,

D'articles allouez, d'un estât arresté.

De propositions pour un nouveau traitté.

Ce sont les instruments dont les rudes allarmes

Excitent parmi nous de si tristes vacarmes.

Voylà Monsieur logé pour trois heures du moins. Cependant, l'intérest occupe tous ses soins.

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70 LE GUEUX RAFRAISCHI.

Et le manque d'employ du valet l'humeur sote.

Le nez dans son manteau, ses dents battent la note

Dont ses pieds engourdis dansent les matassins.

Le voyant sans couleurs, un laquais des plus fins

Le pousse d'un costé, s'empare de sa place,

Luy seringue le nez, lui fait une grimasse ;

Estonne son cheval, luy fait quitter l'arçon

Et se joue à plaisir de ce pauvre garçon.

Mais non pas tous les jours, car souvent on l'envoyé

Faire escorte à l'huyssier qui court après la proye ;

Il fait le stipulant, signe comme records,

Et tranche du prévost pour se saisir d'un corps.

O vous qui triomphez de nos tristes misères. Nation inconnue du siècle de nos Pères, Les Favoris du temps, Messieurs les Partisans, Excusez si mes vers son trop peu complaisants Et ne respondent pas à la magnificence. Et de vostre équipage et de vostre despence. II faudroit pour me rendre icy considéré. Tout estant d'or chez vous un langage doré. Trouvez donc bon, Messieurs, que pour le plus commode Je traitte ce discours, s'il vous plaist, à ma mode ; Et ne vous offencez qu'aussi d'un mesme trait. Je figure un pendart avec vostre portrait. La rencontre en sera d'autant plus excusable Que ce double visage est presqu'inséparable.

LE GUEUX RAFRAISCHI. 71

Il est vray, ce jeun' homme a reçeu du mépris, Mais deux cents mille escus en sont enfin le prix : Le maistre, remarquant en cet homme vulgaire Un esprit toutefois propre pour faire affaire De valet à deux mains l'establit son commis. Luy qui croit que dez là tout luy sera permis, Monte jusqu'au Bureau, dessus le Buffet monte. Monsieur le Partisan, pour cacher ceste honte. Consent qu'avec sa niepce il reste marié, Et de simple commis qu'il devienne allié. Aussi tost maryé, le voylà sur la place Comm' un homme important, pour voir ce qui s'y passe. Ce qu'il a de sa dost y court en intérest ; A quarante pour cent s'en mesnage le prest ; Et la somme excessive où l'intérest se monte Dans l'obligation prudemment se précompte. S'il vient quelque bruit sourd du rabais de l'argent, Il se garde fort bien d'envoyer le sergent Chez ceux de qui les noms garnissent son registre ; Mais, pour mieux prévenir cette attente sinistre, Il fait de l'honneste homme, il offre son pouvoir ; Ou, s'il doit à quelqu'un, il cesse de devoir. II vide enfin ses mains et prend son avantage Du besoin où l'erreur de son voisin l'engage.

Que si l'ordre pressant des affaires du Roy Demande des deniers pour quelque prompt employ,

72 LE GUEUX RAFRAISCHI.

Aussi tost son esprit met en jeu ses pratiques, Pour tirer son profit des affaires publiques : D'une somme comptante, à l'égal d'un Soleil, Il éblouyt la veue à Messieurs du Conseil. Il propose un parti, la saison l'authorise ; Il a pour son forfait ses deniers de remise ; Un du Croc, un Maldent, intervient au Traitté; Luy se rend caution de cet homme emprunté, Et pense, par le nom d'un cocher honorable. Se purger du soupçon de ce mestier damnable ; Tant il a depuis peu l'âme noble et du cœur Qu'il est jusqu'à ce poinct jaloux de son honneur ! Un tel n'ignorant pas qu'une lasche coustume Chez plusieurs met l'espée au-dessous de la plume, Aprez le long narré de motifs les plus beaux. Il fait vérifier force officiers nouveaux ; L'Epargne à cet effet délivre ses quittances ; Jussions coup sur coup ; dispenses sur dispenses, Et cependant Monsieur, Monsieur l'Intéressé (Du nom de Partisan on se tient offensé.) Depesche par pays ses gaillards émissaires. Un autre qui sçait bien que d'effets volontaires Il ne se tire pas un denier si comptant, Que ce retardement incommode un traittant, Met alors en avant taxes fixes forcées. (Qui Diable auroit jamais de semblables pensées!) Aussi tost que l'Estat s'en pourra depescher,

LE GUEUX RAFRAISCHI. 7J

Qui n'aura de l'argent c'est à luy d'en chercher.

Snr tout, gardez-vous bien d'en venir aux atteintes :

Quoy que ce soient brigands, ce sont personnes saintes.

C'est estre criminel de lèze-Majesté

Que d'oser s'opposer à leur authorité,

Et mesme impunément on ne peut leur déplaire.

Quoy? C'est l'homme du Roy, cet homme nécessaire,

Sans lequel le Conseil croit à peine aujourd'huy

Qu'on peust faire la guerre et se passer de luy.

Au poinct' qu'on peut conter ces Messieurs des Finances

Pour un quatriesme Estât entre ceux de la France,

Qui dépendent si bien de ce dernier tous trois

Qja'ils n'ont que ce qu'ils veulent leur laisser de leurs droits.

Ainsi favorisé d'une erreur à sa mode, Il fait passer pour bon tout ce qui l'accommode. Si ce n'est quand la Cour, de dépit s'animant. Faute d'argent lui fait querelle d'Allemand ; Gare, à ce coup, pour luy la Chambre de Justice. Lors seulement croit-il que voler soit un vice. Mais qu'en est-il enfin? On en prend un ou deux, Non des plus criminels, mais des plus malheureux, Encore malheureux pour manquer de ressource : De gens accommodez on ne pend que la bourse. Le Roy met aisément au néant un arrest, Luy payant quelque taxe, ou faisant quelque prest ; Et quand on luy prendroit dix mille escus de rente.

74 LE GUEUX RAFR.\ISCHI.

Jamais le bon Seigneur ne s'en revoid cinquante.

A vingt cinq ou trente ans il ne s'en parle plus.

Et dans les autres biens ceux-ci sont confondus.

Voyez-vous le négoce et la supercherie '

Qui comble le buffet et garnit l'escurie ;

D'où naissent les suivans, commis, entremetteurs,

Les courtisans d'argent et les solliciteurs ;

Et qui fait aujourd'hui que ces personnes vaines

N'aspirent à rien moins qu'à des cours souveraines.

Romans, ne vantez plus vos palais enchantez! Qu'on se taise, Alcoran, des molles voluptez Que ta brutale secte espère après la vie : Geste autre, dès ce monde en demeure assouvie. Et ces gens ne sçauroient proposer à leur sens De si charmants objets qu'ils n'en soient jouyssants. Le goust ou le toucher n'y produit que merveilles. VeuUent-ils un train leste ou des meubles exquis. Ou des beaux bastiments? Cela leur est aquis. Mais qui peut égaler la dépense honorable Que d'ordinaire ils font pour l'Amour ou la Table ? Tout marche de mesme air, et leurs divers désirs Fournissent seulement de bornes à leurs plaisirs. Qu'un prince, par hazard, approche de leur terre. Il ne le fera pas qu'il ne boive à leur verre Et dira cependant : « Voyci d'excellent vin ! » Et le tout aux despens d'un splendide coquin !

LE GUEUX RAFRAISCHI. 75

De mesme ses suivants : « A vous, Monsieur nostre hoste,»

C'est icy la santé de la Dame Maltoste!

En voulez-vous encor? Ces races de laquais

Ces marautz empannez qui ne sceurent jamais

Aucunes dictions, ou latines ou grecques.

Ces asnes, cependant ont des Bibliothecques.

Pensant mesme tenir Phœbus assujéti,

Et réduire, je croy, la Science en parti.

Pourquoy non. Puisque mesme on a veu les Églises

Ne pouvoir s'asseurer contre leurs entreprises ;

Et que s'estant gorgez des biens sacerdotaux,

Ils ont encore pillé jusques aux hospitaux.

Cet éclat toutefois, ceste belle dépense A pour vallet de pied souvent la décadence : La Banqueroute suit, qui d'un terme plus doux Ne s'appelle aujourd'huy que Faillite entre nous. Où s'estant espuisez, pour faire entrer leurs filles. Par une porte dor aux plus grandes familles,) Où destournant le fond de leurs plus clairs deniers. Exprès pour obliger leurs tristes créanciers A composer plus tost de leur douteuse dète. Ainsi ces éveillez, qui courent la malette. Pensent bien obliger un pauvre malheureux De faire entrer sa bourse en partage avec eux. Ce n'est pas peu pourtant d'avoir leur connoisssance : On sourit aux valets, on fait la révérence

j6 LE GUEUX RAFRAISCHI.

Au maistre du logis, qui marchant en Caton, Passe superbement sans dire que veut-on. Ingrat aux plus civils, sourd aux belles parolles, Sensible seulement à l'éclat des pistoUes. Vous souhaitez le voir? « Monsieur ne se void pas. » Hier, il veilla trop tard ; il s'en trouve encor las. » Monsieur a compagnie ; il est à table, il dine. » Il gardera le lit, il a pris médecine. » Demain vous reviendrez; mais, peut-estre demain Aussi bien qu'aujourd'hui, vous reviendrez en vain. Importune rigueur ! accueil insupportable ! Un honneste homme attend un coquin à la table. Un fils de savetier prend ses commoditez. C'est forcé : chez ces gens le poids des qualités Ne se reconnoist poinct qu'au bransle des balances ; Il faut parler comm'eux, langage de finances. C'est-à-dire, sçavoir promettre, mais fourber, Beaucoup dire, oser tout, en un mot dérober. Accusons-en le Temps : quand le mal est extresme, Tout ce qui s'ensuit d'ordinaire est de mesme ; Mais ne le fust-il pas, ce n'est rien de nouveau Que l'un serve d'enclume, et l'autre de marteau.

Univere/^

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