‹ Satires (volume 2)Chapitre 27 sur 58 · CONTRE LA PROSE · texte numérisé non relu

CONTRE LA PROSE

A M. Eugène Veuillot

1 u raisonnes fort à propos Sur la toilette d'oripeaux Que fait la Muse,

Et je t'accorde que jamais Homme de sens n"a rimé ; mais Cela m'amuse.

J'ai fui la dame et ses atours ; Je me crois loin ; j'ai des retours Quand moins j'y pense :

C'est une pointe de sonnet, Un vers qui s'offre ferme et net.

Une élégance;

C'est une larme dans mon cœur, Sur ma lèvre un rire moqueur, C'est autre chose ;

Un rhythme, une comparaison, Un souffle, un rien ; c'est la raison Qui se repose.

Me voilà pris! Que ferais-tu, Bon prosateur, plein de vertu Pédagogique ;

Que ferais-tu, si ce démon Venait te brouiller ton sermon Et la logique?

Si, voulant te mettre aux abois, Il faisait de ta tète un bois Rempli de merles?

Si dans ton esprit tout chantait; Si la rime à ton front montait Kn ilols de perles.

— in —

Que ferais-tu? Moi, je ne sçai; Mais, quand le lutin empressé M'offre une rose,

Je cède, et ne suis point fâché De me passer quelque péché Contre la prose.

Par ma foi, celte dame-là M'a fait assez de tours! Elle a, Comme la rime,

Ses préjugés, sa déraison, Ses refus pleins de trahison Et son escrime.

La prose est commode, en effet !

Durant vingt-cinq ans elle a fait Ma seule étude :

Que de fois j'ai sué pour rien, Pour rencontrer l'emphase, ou bien La platitude !

Que de fois — trop cruels aveux ! - J'ai dû tirer par les cheveux La période!

Une page à Rousseau coûtait

(Il est vrai que Suisse il était)

Le temps d'une ode.

La prose! vois ses courtisans :

Au seul bruit de leurs pas pesants, Chacun se sauve ;

C'est l'amante des renfrognés :

Qui, parmi ceux qu'elle a peignés, N'est un peu chauve?

Prose, je hais ces somnolents, Ces géomètres, ces talents Iconoclastes,

Ces pinces comme il en est tant, Qui cultivent en grelottant Tes beautés chastes !

Peu de feu dans les hauts fourneaux ; Plus loin, plus bas, dans les journaux, Quelle grammaire!

Là, par la sottise assoupli,

Se forge un français avili.

Bon à tout faii'e...

0 prose! tant d'enfants trouvés, Qui les a pondus et couvés?

C'est toi, traîtresse!

Tu te fais prude à tes époux.

Et tes commerces en dessous

Peuplent la presse.

Vive la rime en ses bons jours!

Voilà de vivantes amours, Voilà des charmes;

Voilà des airs fiers ou malins,

Et des accents de rires pleins

Et pleins de larmes !

Viens, peintre, voici des couleurs; Viens, amoureux, voici des fleurs, Prends les plus belles!

Tu brûles, cœur audacieux, Tu brûles de v oler aux cieux :

Voici des ailes!

Belles lueuis, accords sans prix, Qui s'éveillent dans les esprits Et dans les âmes :

— im —

La prose ne les connaît pas.

Et sa main qui tient le compas Éteint ces flammes.

Vers ces accords intérieurs, La prose — celle des meilleurs — En vain se hausse ;

Ils seraient doux à répéter :

Mais la prose qui veut chanter A la voix fausse...

Va. je t'entends; je prêche en vain, Et tu soutiens, rude écrivain, Ton rude thème :

Rimer est un travers maudit, Une besogne d'interdit; Foin du poëme!

Je rime : Aux petites-Maisons!

C'est ton dernier mot; mes raisons Ne sont que leurres...

Soit! Mais dis-moi quel doux tourment Jamais a fait plus doucement Passer les heures?

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