LE CHATEAU RIDICULE
Je la connais, la Haute-Roche, Et vos appels sont superflus; Je la connais, je n'irai plus ; Une fois suffit, — sans reproche.
J'en ai vu le maussade aspect, Le dehors nu, le dedans sombre, Le jardin sans fleurs et sans ombre, Le pré brûlé, l'étang à sec.
La nuit, votre aff'reux chien de garde A poussé d' aff'reux hurlements :
On devine ses sentiments.
Rien qu'à son poil en hallebarde.
Gomme ce chien, comme les murs, Vos gens ont la mine farouche ; Les mots sont rares en leur bouche Autant qu'au verger les fruits mûrs.
J'ai vu le salon amarante.
Et le fauteuil au dos pelé Où tant d'ennui s'est installé,
Qu'on l'a nommé Vl'7i des Quarante,
Sur la pendule, las de lui, |
Le Temps traîne sa faux arquée : i
Cette pendule détraquée. Vingt fois par jour sonne minuit.
Dans un fourreau de toile verte,
La harpe, hélas I dort en un coin;
Maître piano, fier, au loin •
Jette du son à table ouverte. ,
11 règne en ce cruel salon.
Sous des mains tout à l'heure anciennes;
Je le sais! 11 a fait des siennes,
Un certain soir... Ce soir fut long!
J'ai compté, dans les couloirs tristes, Les portraits lithographies
Où s'étalent, déifiés,
Vingt de nos plus grands pianistes.
J'ai vu les livres, — J'en ai froid I — Qu'on attelle au poids des soirées :
Les heures lourdes sont tirées Par Ponson, Pônsard et Ponroy !
J'ai vu le journal sans figure, Où Larme-à-l'œil, pour en finir, Dit qu'il ignore l'avenir...
Et que c'est là ce qu'il augure !
J'ai fait bien plus : j'ai conversé Avec les grands du voisinage!
Monsieur le maire, en son ramage.
Est un oiseau trop exercé :
Une heure au moins, sans rien rabattre,
Il a tiré de son cerveau
Ce qu'il savait de plus nouveau
Sur Janin et sur Henri Quatre.
Monsieur le marquis des Gottrets
Est grand chasseur. Sa maigre Hedv\rige
Dit tendrement : « Dieux, que ne suis-je « Assise à l'ombre des forêts I
A force d'empois et de serge, Elle atteint l'idéal du rond :
La crinoline en potiron A pu transformer cette aspergtî.
Mademoiselle Corniquet Traîne quarante ans d'innocence ; Cette vestale a tort, je pense, De battre toujours le briquet.
Ètes-vous touf à fait charmée, Quand madame d'Escarbagnas Conte l'un et l'autre Dumas ?
Moi, ^'aimerais mieux La Ramée...
# Mais pour savoir tous mes ennuis, Écoutez de franches paroles :
Château, voisins et barcarolles, Ce n'est pas là ce que je fuis.
Hélas ! ce séjour d'épouvante, Je ue l'ai trouvé que trop doux I
Sans cesse il me parlait de vous, Il était plein de vous absente.
Je ne sais quoi, de tous côtés,
Me chantait : — « Nous l'avons cpnnue!
« Elle reviendra; sa venue
« Fleurira nos aridités.
« Je verdirai, » disait la plaine ; Et le jardin : — « J'aurai des fleurs. »
Et le vent : -- « Je viendrai d'ailleurs, « Ou j'adoucirai mon haleine. »
De vrai, tout prenait un autre air,
Et jusqu'au piano lui-même!
Il chantonnait : — « Des doigts que j'aime
n Me rendront Mozart cet hiver, d
Non, non, je n'irai plus. Rapide, Rêvant le calme de Paris, J'ai fui ces lieux. — Et j'ai compris Ce qu'était le palais d'Armide...
Il est fort gros, ce compliment!
Tout bien pesé, je le supprime.
Mais que mettre en place?... La rime M'est incommode en ce moment.
Depuis une heure la quinteuse- Se refuse à dire ceci :
c( Madame, je suis bien ici ; Mon humeur n*est plus voyageuse.
tt Nous somiiies quatre ou cinq reclus, Dans les sables, comme en cachette ; Là, nous avons une ëpinette, Et des livres vingt fois relus.
« On chante, on cause, on se promène, On reste seul autant qu'on veut ; Et les enfants seuls font un peu Retentir la parole humaine.
« Pas de journal, aucun marchand !
De on dit ni de ritournelles ; I
Le barbier donne ses nouvelles, La fauvette donne son chant.
« Aucune dame qui s'ennuie, Aucune fille à marier ; .
Point de ces gens faits pour briller, Si terribles les jours de pluie.
« On se lève avec le matin :
Soleil et bois, mer et prairie, Fleurs de bruyère, odeur de thym.
Rien qui n'embaume et ne sourie.
a Les champs, la musique et la mer Remplissent nos promptes journées; Sans emporter un songe amer, Les heures passent étonnées. »