MUTIN
Hélas, si les amis de la religion
Ont maintenant contre elle autant de passion.
Que devons-nous attendre, en ce siècle incrédule,
De ceux qui. s'ils pouvaient, la tueraient sans scrupule?
l'interlocuteur.
Vous confondez toujours les œuvres des humains Avec celles de Dieu: ce qui sort de nos mains Est imparfait, petit, ainsi que nous le sommes. Je n'attaque pas Dieu quand j'attaque les hommes. Pour moi, c'esL faire insulte à la Divinité Que de vouloir la coudre avec l'humanité. Voilà mon sentiment ; franchemenl je renonce.
ARÉTIN
C'est plutôt un arrêt que votre orgueil prononce. Vous vous êtes, monsieur, tellement oublié, Que je pourrais douter si je suis éveillé. Mon confrère, malgré sa grande tolérance, N'approuve pas non plus vos paroles, je pense.
Personne plus que moi, j'aime à le constater. Ne respecte, ici-bas, ce qu'on doil respecter. Ainsi que vous, monsieur, que je sais trop rigidt Dans nos sociétés où l'Esprit saint préside.
Je porte mon tribut et d'amour et d'argent,
Pour sauver du naufrage, âme et corps, l'indigent;
Mais, la main sur le cœur, croyez-vous, cher confrère,
Qu'en nos réunions toujours le bien s'opère?
Que de nombreux abus ne s'y glissent jamais,
Et qu'enfin vous et moi, nous tous soyons parfaits?
Toutefois j'avouerai, d'après ma conscience.
Qu'en nos sociétés j'ai plus de confiance
Que dans les employés des établissements
Où l'argent, l'argent seul règle les dévouements.
L'amour vrai du prochain est si rare sur terre !
Nous songeons trop à nous, en obligeant un frère.
Pour fournir à son nid ces tapis moelleux
Où doucement posés vont éclore ses œufs,
Que fait l'oiseau? Mon Dieu, ce que l'on devrait faire
Quand on voit en haillons grelotter la misère...
Ainsi que saint Martin partager son manteau2...
Et voilà ce que fait le plus petit oiseau !
Sans hésiter, son bec arrache ce plumage
Qui le défend du froid, embellit son corsage
Quelle leçon nous donne encor le pélican ?
L'homme et ses calculs secs paralysent l'élan
De ce cœur si loyal qui voudrait battre à l'aise.
Mais quand l'intérêt parle, il faut que tout se taise.
Vous êtes étourdi, confrère, et mes discours De vos raisonnements ont dérangé le cours. Allons, sans hésiter, ici comme à confesse, Avouons franchement encor mainte faiblesse. Quand au pauvre qui gît sous l'humide grenier Nous portons quelquefois notre faible denier,
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Est-ce pour le nourrir:' Non pas; 1 1 grosse affaire
C'est sa conversion... ai-je menti, confrère?
El) bien, nous commençons le roman par la lin.
Notre saint devient diable alors qu'il n'a plus faim...
Ou. si VOUS aimez mieux, de piïlrr el de laïque
Le sermon a souvent un effel identique :
Il ne convertil point. Voulons-nous convertir?
Agissons, parlons peu; cherchons à compatir
D'abord aux maux du corps, puis après viendra l'âme.
Le corps est un dépôt qu'un jour Dieu nous réclame.
Aidons le pauvre à rendre inlact un tel dépôt,
Et sa conversion s'opérera plus tôt.
Vaincu par nos bienfaits, séduit par notre exemple
De lui-même il ira quelque joui' à ce temple
D'où sortait cet ami. ce bon ange gardien,
Qui, pour prix de ses soins, ne lui demanda rien :
Au Dieu consolateur il fera sa prière,
Et ses yeux s'ouvriront à la pure lumière;
A la reconnaissance on devra ce succès.
Mais n'espérons jamais gagner noue procès
lui brusquant du malheur l'excusable ignorance;
Oui, messieurs, on n'obtient, avec l'intolérance,
Que ce hideux troupeau d'èires abâtardis
Que pour un peu de pain on traîne en Paradis:
Marchandise au rabais, que le Ciel la bénisse!
Et nous aussi, parfois vrais recors de justice!
D'un vil mobilier nous scrutons les lambeaux.
El si quel [nés débris nous paraissenl trop beaux.
Nous voulons que sur l'heure on les vende, où meri&cès
De fermer pour toujours les trésors de nos gr.-'u'es.
A tel objei s'attache un tendre souvenir...
N'importe! il est prosèH't, il faudra le bannir!
La commode est trop neuve et l'armoire est trop lisse...
Vite à l'encan! Le maîire a dit!... qu'on obéisse!
Mais le propriétaire, un autre bienfaiteur,
Qui lance aussi sur tout son regard scrutateur.
Est-il de cet avis ? Non pas ! et son cerbère
Déjà flaire en grognant le pauvre locataire
Pour lequel il n'a plus que les justes mépris
Que doit aux malheureux un portier bien appris 3.
ARÉTIN
Décidément, monsieur, vous changez de cocarde ; Malgré moi, contre vous, je vais me mettre en garde.
N'auriez-vous pas plutôt, vous, monsieur, déserte? J'ai suivi mon drapeau, toujours... la Vérité !
La charité parfois est si gauchement faite
Qu'elle est du patient la ruine complète.
Un pauvre a-t-il de l'ordre ? est-il propre sur lui ?
Est-il propre chez lui ? jamais il n'a d'appui.
On le trouve trop riche et chacun le délaisse.
Est-ce là, répondez, agir avec sagesse?
Ah ! messieurs, le tableau seul de la pauvreté
Est assez repoussant sans la malpropreté !
L'hiver dernier, un jour des plus froids de l'année, Jeune encor, mais, hélas ! par les peine > fanée, Une femme tenant son enfant sur les bras, Chez une dame riche entre avec embarras.
De son bonnet bien blanc, sa bl inde eue pelure En boucles d'or s'échappe autour de sa figure; Sa fobe, simple el fraîche, esl mise avec ce goût Qui pare les haillons en dissimulant tout.
— « Madame, » dit enfin la douce créature,
i Ayez pitié de nous ! ah ! je vous en conjure !
« Je n'ai plus rien à vendre... et nous mourons de faim ! ■
La dame alors répond: « Sans doute... il est certain...
« Que vous souffrez... aussi, croyez-le, mon cœur saigne.
« Plus d'un, vous le savez, loge à la même enseigne.
« Soyez juge vous-même, et veuillez décider :
« Madame, qui doit-on. de préférence, aider ?
« Ou le pauvre qu'à peine un méchant haillon couvre.
« Dont à nu la misère à tous les regards s'ouvre.
« Ou celui qui, velu d'un meilleur vêlement.
« Affrontera l'hiver un peu plus chaudement ? »
— « Cela s'adresse à moi, » reprend la jeune mère ;
« Eh bien ! puisqu'il le faut, contemplez ma misère ! »
Et soulevant sa robe avec vivacité:
« Voyez ! je n'ai sur moi qu'une robe d'été !
« Madame, ai-je trop chaud, sans jupons ni chemise?
« Me trouvez-vous encor trop élégamment mise? »
Je vous surprends, ami, vous me croyez un fat, Qui plaide pour et contre ainsi qu'un avocat. Allez, ma conscience est loin d'être élastique : Mais je fuis ceux qui fuient la trace évangélique.
Pardonnez, je vous prie, à ma sincérité Qui ne transige pas avec la vérité.
Si je ne fais pas grâce à mes propres confrères,
Est-ce pour épargner leurs plus vifs adversaires ?
Messieurs des hôpitaux, n'êtes- vous pas jaloux,
Tyranniques, petits, tracassiers comme nous ?
Car n'entre pas qui veut, mais qui peut, aux hospices.
Bien qu'on ne vende pas vos dévoués services,
Il est des moribonds torturés par le mal,
Trop pauvres pour aller mourir à l'hôpital 4,
De ces furets lancés dans les sombres mansardes.
Qui vont des indigents flairer les tristes hardes,
Les remuer pour voir si, nichés dans les trous.
Ne s'échapperaient pas quelques malheureux sous,
De tous ces exacteurs supprimez le salaire,
Et recevez, dès lors, sans rançon la misère.
Vous obligerez plus... vous dégraderez moins b!
D'autant qu'on ne saurait abuser de vos soins.
L'hôpital est plutôt une école pratique,
De quelques médecins la petite clinique,
Qu'un asile où l'on songe à détruire les maux...
Mais quel beau linge on a dans tous les hôpitaux !.. ..
Quand l'Esculape en chef a passé sa visite,
Qu'il a dit : « A tel mal, tel remède, au plus vite ! »
Le malade est guéri ; s'il ne l'était bientôt,
A ce récalcitrant on pourrait dire un mot,
Et ce mot est : « Cédez votre place à tel autre ;
« Sa maladie est neuve, et l'on connaît la vôtre. »
Et puis, là, comme ailleurs, la faveur a son prix.
La charité s'oublie avec ses favoris ;
De ses bras caressants elle presse, elle enlace
Celui pour qui peut-être elle eût été de glace
S'il avait ignoré qu'il est certain instant,
Qu'un mot, d'un laquais même, est de l'argent comptant.
Que rlis-je? Trop de fois cette simple parole, Il a dû la payer de sa dernière obole, Avec le vêlemenl sur lequel a prêté, Après unir examen, le Mont-de-piélé ".
Le Mont-de-piété, triste plaisanterie!...
Ainsi l'on appela l'implacable Furie Bienveillante-Déesse... et l'on fuyait ses coups, Ou Mer-Hospitalière, une mer en courroux...
Jetons enfin les yeux sur ces êtres infâmes, Tyrans de la misère et meurtriers des âmes. Des grâces du puissant, indignes exploiteurs. Ils osent mettre à prix ses dons et ses faveurs. Le monarque attentif aux cris de la détresse. A cette pauvre mère eût rendu l'allégresse... Jeune, elle résistait à leur brutalité... Ils ont, dans leurs rapports, trahi la vérité : Elle n'a droit a rien, ou bien à peu de chose... En restant vertueuse, elle a perdu sa cause.
Ah! que d'actes hideux, que de férocité. Souvent de son manteau couvre la charité!... Obliger à propos, cl sans blesser personne, Donner et ne jamais vendre ce que l'on donne ; Rencontrer des cœurs d'or prêts à nous seconder Faveur insigne ! Dieu veuille me l'accorder!
L'argenl n'a pas de nom. de patrie; et son maître, C'esl le premier venu : qui l'arrête, peul l'être. L'argent, c'esl comme l'huilé, a-t-on dit quelquefois, Kl quand on louche l'huile, on se salit les doiels...
Oui, d'un regard jaloux, d'un regard de maîtresse Suivez, suivez vos dons, épiez-les sans cesse. . A force de courir, l'or s'égare en chemin... Ah ! plutôt portez-les de votre propre main !
208 MTIRR XI.