SCÈNE IV
SAUL, s'avançant à pas lents sur la scène.
Dieu ! quel sommeil pesant accable ma paupière ! Mon sein a besoin d'air, et mes yeux de lumière.
S'arrétant comme frappé d'étonncment et regardant le ciel.
Mais quoil ce songe encor trouble-t-il ma raison? Quoi! déjà le soleil penche vers l'horizon? D'où viens-tu donc, Saùl? et quel épais nuage Du passé, du présent, te dérobe l'image?
A MichoJ.
Ma fille, réponds-moi, qu'ai-je fait si longtemps? Parle!... Mais tu te lais, tu pleures... Je comprends... La vérité se montre à mon âme éperdue : Misérable vieillard ! ta raison s'est perdue !
Il pleure, les chants du sacrifice voisin et les sons de la harpe se font entendre.
Oh! quels sont ces accents! quels chants mélodieux Accompagnent ma plainte et montent vers les cieux? Mon oreille ravie écoute avec délices.
D'où partent-ils?
MICHOL
Ce sont les chants des sacrifices.
SAUL, égaré.
Non, c'est David, c'est lui; je reconnais la voix, La harpe dont les sons me calmaient autrefois.
A sa fille.
Pourquoi se cache-t-il? pourquoi me faire attendre Ces chants libérateurs que j'ai besoin d'entendre?
MICHOL
David venait, seigneur, vous l'avez repoussé.
SAUL, étonné.
J'ai repoussé David... Ah! tout s'est effacé... Dans la nuit du chaos mon âme est confondue; Otez-moi ce bandeau qui me couvre la vue. Pourquoi sitôt, pourquoi ces chants ont-ils cessé? 0 généreux David, pourquoi t'ai-je chassé? Toi seul tu savais rendre à mon âme épuisée D'un espoir renaissant la céleste rosée. Ta harpe m'apaisait, tes sublimes récits Ramenaient, éclairaient, enflammaient mes esprits; N'entendrai-je donc plus que des accents funèbres? D'où me viendra le jour au sein de ces ténèbres? Qui pourra dissiper ces ombres, ces terreurs? Qui me rappellera tes chants consolateurs?
Il retombe dans l'abattement MICHOL.
Que ton souffle descende au sein d'une humble femme !
lf>2 SAUL.
0 Dieu, viens éclairer, viens embraser mon âme Rappelle à mon esprit ces sublimes accents Dont autrefois David entremêlait ses chants.
La musique des sacrifices se fait entendre de nouveau. Li roi s'assoit et paraît écouter avec ravissement.
MICHOL, récite avec inspiration les vers suivants:
« Je répandrai mon âme au seuil du sanctuaire, Seigneur, dans ton nom seul je mettrai mon espoir Mes cris t'éveilleront, et mon humble prière S'élèvera vers toi comme l'encens du soir.
» Dans quel abaissement ma gloire s'est perdue 1 J'erre sur la montagne ainsi qu'un passereau, Et par tant de rigueurs mon âme confondue, Mon âme est devant toi comme un désert sans eau.
» Pour mes fiers ennemis ce deuil est une iete; Ils se montrent, seigneur, ton Christ humilié : a Le voilà, » disent-ils, « ses dieux l'ont oublié, « Et Moloch en passant a secoué la tôte « Et souri de pitié. »
SADL , se levant furieux.
Que dis-tu? quoi, Moloch? — Va, je les brave encore ; Où sont ces ennemis que mon glaive dévore?
On entend de nouveau les sons des instruments. Le roi se calme.
MIC HO L reprend.
« Seigneur, tendez votre arc, levez-vous, ô mon roi, Remplissez mon carquois de vos flèches brûlantes; Que des hauteurs du ciel vos foudres dévorantes Portent sur eux la mort qu'ils appelaient sur moi.
» Dieu se lève, il s'élance, il abaisse la voûte De ces cicux éternels ébranlés sous ses pas; Le soleil et la foudre ont éclairé sa route, Ses anges devant lui font voler le trépas.
» Le feu de son courroux fait monter la fumée, Son éclat a fendu les nuages des cieux,
La terre est consumée
D'un regard de ses yeux.
» Il parle : sa voix foudroyante A fait chanceler d'épouvante Les cèdres du Liban, les rochers des déserts; Le Jourdain montre à nu sa source révérée; De la terre altérée Les os sont découverts.
» Le Seigneur m'a livré la race criminelle Des superbes enfants d'Ammon;
Levez-vous, ô Saiïl, et que l'ombre éternelle Engloutisse jusqu'à leur nom ! »
SAUL, se levant avec joie.
Me voici, me voici ! Seigneur, venge ta gloire ! C'est ainsi que ta voix m'annonçait la victoire.
La musique fait entendi-e des sons belliqueux, MICHOL.
« Que vois-je? vous tremblez, orgueilleux oppresseurs Le héros prend sa lance, Il l'agite, il s'élance;
A sa seule présence, La terreur de ses yeux a passé dans vos cœurs. Fuyez I — Il est trop tard ; sa redoutable épée Décrit autour de vous un cercle menaçant, En tous lieux vous poursuit, en tous lieux vous attend, Et déjà mille fois dans votre sang trempée, S'enivre encor de votre sang.
» Son coursier superbe Foule comme l'herbe Les corps des mourants; Le héros l'excite Et le précipite A travers les rangs; Les feux l'environnent, Les casques résonnent Sous ses pieds sanglants ; Devant sa carrière, Cette foule altière Tombe tout entière Sous ses traits brûlants,
Comme la poussière Qu'emportent les vents.
» Où sont ces fiers Ismaélites, Ces enfants de Moab, cette race d'Édom,
Iduméens, guerriers d'Ammon, Et vous superbes fils de Tyr et de Sidon,
Et vous cruels Amalécites?
Les voilà devant moi comme un fleuve tari, Et leur mémoire même avec eux a péri. »
SAUL, av«c transport.
Les voilà devant moi comme un fleuve tari,
Et leur mémoire même avec eux a péri.
C'est Saùl! oui, c'est moi! Que ces chants de victoire
Sont doux à mon oreille et chers à ma mémoire !
Que ces jours étaient beaux où le fils d'Isaï
Partageait mon triomphe et le chantait ainsi !
Mais que ces temps sont loin, hélas ! et combien l'âge
A depuis énervé ce superbe courage !
Que le fer pour mon bras est un pesant fardeau, Et que le soir est sombre après un jour si beau !
La musique se fuit entendre avec plus de douceur. MICHOL.
« Que de biens le Seigneur m'apprête ! Qu'il couronne d'honneurs la vieillesse du roi ! Éphraïm, Manassé, Galaadsont à moi, Jacob, mon bouclier, est l'appui de ma tête ! Que de biens le Seigneur m'apprête !
Qu'il couronne d'honneurs la vieillesse du roi 1
» Des bords où l'aurore se lève
Aux bords où le soleil achève
Son cours tracé par l'Éternel, L'opulente Saba, la grasse Ethiopie, La riche mer de Tyr, les déserts d'Arabie,
Adorent le roi d'Israël,
» Peupies, frappez des mains, le Roi des rois s'avance ; Il monte, il s'est assis sur son trône éclatant; Il pose de Sion l'éternel fondement.
La montagne frémit de joie et d'espérance. Peuples, frappez des mains, le Roi des rois s'avance, Il monte, il s'est assis sur son trône éclatant.
»De sa main pleine de justice Il verse aux nations l'abondance et la paix. Réjouis-toi, Sion ! sous ton ombre propice, Ainsi que le palmier qui parfume Cadès, La paix et l'équité fleurissent à jamais.
De sa main pleine de justice Il verse aux nations l'abondance et la paix.
» Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les tentes d'Israël ; Il y fait sa demeure, il y rend ses oracles ; Il y fait éclater sa gloire et ses miracles ; Sion ! ainsi que Lui, ton nom est immortel. Dieu chérit de Sion les sacrés tabernacles
Plus que les tentes d'Israël.
» C'est là qu'un jour vaut mieux que mille! C'est là qu'environné de la troupe docile De ses nombreux enfants, sa gloire et son appui,
Le roi vieillit, semblable à l'olivier fertile, Qui voit ses rejetons fleurir autour de lui. »
SAUL, entièrement calmé.
Ces célestes accents dissipent mes alarmes !
Mon œil se mouille encor : mais quelles douces larmes !
C'est ainsi qu'autrefois David, David mon fils,
Me racontait les biens que Dieu m'avait promis ;
Je crois entendre encor cette harpe sacrée
Accompagnant les sons de sa voix inspirée ;
Plus doux que les soupirs des palmiers du Thabor,
Ces chants autour de moi retentissent encor.
Le calme par degrés succède à ma tristesse ;
Ah ! qu'il revienne encor ranimer ma vieillesse !
Avec lui mon repos, hélas ! s'est envolé,
Ma fille, qu'il revienne et je suis consolé !
MICHOi,.
A David comme à moi cette parole est chère ; Votre consolateur vous reviendra, mon père.
On entend des sons bruyants, des cris de joie.
Qu'entends-je?
SAUL MICHOL, avec effroi.
0 ciel !
Mes sens ne me trompent-ils pas?
LE CHŒURj en se rapprochant, laisse distinguer ces mots.
« Gloire, gloire à David ! c'est le roi des combats ! »
0 perfidie, ô crime ! ô monstres exécrables ! Ai-je bien entendu ces voix, ces cris coupables?
LE CHŒUR, plus près encore.
« David nous a sauvés des ombres du trépas, Gloire, gloire à David ! c'est le roi des combats. »
David a combattu, David a la victoire !
Je n'en puis plus douter; volons, vengeons ma gloire !
Il se précipite hors de la scène avec Michol.