SCENE VI
J ON AT H AS, endormi; SAUL, fugitif, arrive lentement sur la «cène sans voir son fils.
Où fuir?... où retrouver, dans ces ombres funestes, De mes guerriers détruits les déplorables restes? Sous le fer ennemi sont-ils donc tombés tous ? Et moi, qui les bravais, seul j'échappe à leurs coups !..
Il cherche à reconnaître le lieu où il se trouve.
Oui, voici bien le camp : voici ces mêmes tentes Muettes maintenant, naguère si bruyantes !... Peuple qu'entro mes mains le ciel avait remi-. C'est donc là ce retour que je t'avais promis?
Qu'un moment a changé ton héros et ton maître ! D'une heure à l'autre, hélas! qui peut le reconnaître? Où sont tous tes enfants, dont les cris belliqueux Réjouissaient mon camp? — Je te reviens sans eux ! Seul je vis, — et le ciel, constant à me poursuivre, M'arrache le triomphe et me condamne à vivre! Et je vivrais ! — ô honte ! — et je viendrais m'offrir A la pitié d'un peuple ardent à m'avilir? A l'orgueilleux dédain des fils du sanctuaire, Lâches qu'enhardirait l'excès de ma misère, Et qui, sur mes malheurs mesurant leur affront, D'un reste de bandeau dépouilleraient mon front ! Non, non; plutôt cent fois de ma main forcenée, Moi-même, en roi du moins, faire ma destinée ; Et puisque Dieu l'emporte et qu'il est le plus fort, Chercher contre sa haine un abri dans la mort !
Il tire son épée.
Frappons ! — Mais Jonathas peut-être vit encore ! Faut-il l'abandonner au rival qui l'abhorre? Comment ce faible enfant, de traîtres entouré, Sortirait-il du piège à ses pas préparé?
Que recueillera-t-il de mon triste héritage? Rien qu'un trône croulant, la honte et l'esclavage ! Non, non ; bravons pour lui les derniers.coups du sort Vivons, puisqu'il le faut pour prévenir sa mort ! Malgré le ciel, encor, conservons l'espérance ! Aux destins, jusqu'au bout, opposons ma constance ; Et, s'il me faut tomber, eh bien, tombant en roi, Que toute ma maison s'engloutisse avec moi !
Saùl cherche une issue, et s'approche du sycomore au pied duquel son fils est étendu et endormi.
— Mais où le retrouver ? — où le chercher ? — L'aurore Sur ces sommets sanglants ne brille point encore : Qui sait si ses rayons ne me montreront pas Parmi desmorts.. ,?GrandDieu, sauveau moins Jonathas!
JOXATHAS, à ce mot, se réveillant : à demi-voix.
Où suis-je ? — Quelle voix m'a nommé?
SAUL, étonné.
Qui soupire?
Tarie ! qui que tu sois, que fais-tu là ?
11 s'approche précipitamment do l'arbre.
Quels accents
C'est moi !
J'eïpire !
JONATHAS
C'est Saùl!...
SAUL, éperJu .
Est-il vrai ? Jonathas !
JONATHAS
SAUL, se préc;pitant sur son ûls,
Je te retrouve !
JONATHAS
Et je meurs dans vos bras !
Mais, avant de fermer mes yeux à la lumière. Que le ciel soit loué 1 j'ai pu bénir mon père.
0 mon malheureux fils, il nage dans son sang ! C'est donc ainsi, grand Dieu, que ta main me le rend ! Quel monstre l'a frappé? N'est-il plus d'espérance? Faut-il mourir aussi ?
JONATHAS
Vivez pour ma vengeance !
Vivez; n'espérez pas de conserver mes jours. L'instant où je vous parle en achève le cours. Accordez-moi du moins une dernière grâce : Que d'un fils expirant David prenne la place ! Dieu le chérit, et Dieu rejette votre fils : Respectons ses décrets 1 Je meurs et les bénis !
Quoi ! ce nom détesté dans la bouche est encore? Dieu le chérit !... Eh bien, c'est pourquoi je l'abhorre \
C'est pour lui que de Dieu les décrets inhumains
Ont brisé cette nuit mon sceptre dans mes mains;
C'est pour lui que tu meurs, c'est pour lui que je tombe;
C'est lui qui doit fonder son trône sur ta tombe !
Et tu veux... ! Ah ! plutôt dans son sein abhorré
Que ne puis-je plonger ce fer désespéré ;
L'en retirer fumant pour l'y plonger encore ;
Voir couler dans le tien tout ce sang que j'abhorre ;
Et lorsque sous mes coups sa vie aura coulé,
Me frapper à mon tour, et mourir consolé !
Un moment de silence.
— Mais je ne verrai pas son supplice ! — Le lâche
Laisse tout faire au ciel ; il triomphe et se cache !
Il craint ce bras débile ; il attend pour venir
Qu'un traître de ma perte aille le prévenir !
Qu'il vienne, il en est temps, saisir cette couronne
Qui tombe de mon front, et que son Dieu lui donne I
Qu'il vienne rechercher parmi ces flots de sang
Ce sceptre abandonné, ce trône qui l'attend !
Le voici ! — Viens régner sur ce champ de carnage ;
Viens recueillir de moi cet horrible héritage ;
Prends ma place, perfide ; et, sur ces tristes bords, Règne sur des déserts, des débris et des morts !
JONATHAS
Malheureux père! au nom de mon heure suprême, Épargnez-moi ! — Vivez, et rentrez en vous-même ; N'irritez pas un Dieu si sévère pour nous, Et par le repentir désarmez son courroux 1
Et que me peut ton Dieu ? que me fait sa colère ? A son courroux enfin que reste-t-il à faire? Près du corps déchiré de mon fils expirant Il m'entraîne, il me voit ; il doit être content ! — Va ! tant que j'espérai de conserver ta vie, J'ai craint ce Dieu, mon fils ; tu meurs, je le défie ! Sa cruauté ne peut accroître mon tourment. Je tombe sous ses coups, mais en le blasphémant !
JONATHAS
0 ciel! à nos malheurs n'ajoutez pas ce crime !
— Contentez-vous, ô Dieu ! d'une seule victime ; Que mon sang vous apaise, et que mon père... !
SAUL furieux.
Non !
Non ! je ne veux de toi ni bienfait ni pardon ! Dieu cruel, Dieu de sang, je te brave et t'outrage! Tout ton pouvoir ne peut avilir mon courage. Tu triomphes, c'est vrai ; mais lorsque tu m'abats, Je me relève encor pour insulter ton bras ! Je ne me repens pas des crimes de ma vie : C'est toi qui les commis, et qui les justifie ; C'est toi qui, de mes jours constant persécuteur, As semé sous mes pas les pièges du malheur ; Et, si l'excès des maux a produit l'injustice, Tu fus de mes forfaits la cause et le complice ! — Tu les punis pourtant. — Tu les punis en moi ; Mais je les vois ailleurs récompensés par toi! Ce qui fut crime en l'un chez un autre est justice : La vertu n'est qu'un nom, ta loi n'est qu'un caprice; Et ton pouvoir cruel n'a formé les humains
Que pour persécuter l'ouvrage de tes mains ! Eh bien, par mon supplice exerce ta puissance! Assouvis tes regards, jouis de ta vengeance ; Jouis ! mais hâte-toi de l'épuiser sur moi : Le néant où je cours va m'arracher à toi I
JONATHAS, d'une voix éteinte.
0 blasphème ! Épargnez, Dieu clément !... 0 mon père !
Que cet égarement rend ma mort plus amère !
— Ne vous souvenez pas, Seigneur, de ces discours !
Seigneur, votre justice a compté tous nos jours ;
Nos destins sont écrits dans vos lois éternelles,
Nos mérites pesés dans vos mains immortelles :
L'homme, œuvre de ces mains, pourra-t-il murmurer ?
Osera-t-il juger ce qu'il doit adorer ?
Ah ! si la nuit des sens ici nous presse encore,
La mort ouvre nos yeux à l'éternelle aurore :
Je la vois ! 0 Saul 1 quelle immense clarté !
Mon père ! jour divin ! céleste vérité !
Que ces rayons sacrés consolent ma paupière !...
Que le Seigneur m'est doux à mon heure dernière '...
Mon ûme dans son sein s'exhale sans effort. Mon père !... adieu... Seigneur, recevez...
Il meurt.
SAUL, contemplant le corps de son fils.
Il est mort !...
Il est mort!... La voilà cette longue espérance, Ces destins éternels promis à ma puissance ! Oracles imposteurs, à mon peuple, à mon fils, A toute ma grandeur, malheureux, je survis ! Comme un astre tombant qui brille et qui s'efface, J'ai vu briller et fuir tout l'espoir de ma race : Et moi !... vieilli, défait, et pleurant sur des morts, Vaincu, je reste seul t.. . seul avec mes remords ! Mourons donc 1 Accourez jouir de mon supplice, Vous, ombres qu'immola ma sanglante injustice ! Au pur sang de mon fils va se mêler mon sang!... Mais je ne vous vois pas à ce suprême instant, Mânes persécuteurs, auteurs de ma misère 1 Quoi ! vous m'abandonnez à mon heure dernière ? Quoi ! vous ne venez pas vous disputer mon corps ?
Quoi donc! connaîtrait-on la pitié chez les morts? Eli bien, ma propre main vous apaise et vous venge î Recevez tout mon sang, enivrez- vous...
Il entend les pas des guerriers, les cris des vainqueurs.
Qu'entends-je?
Mon nom !... Vous me cherchez, barbares ennemis? Vous me trouverez là, sur le corps de mon fils ! Qui n'est tombé que mort n'est pas tombé sans gloire ! Les voici! Hàtons-nous, frappons, mourons!
11 se perce de son épée sur le corps de Jonathas.