A AYMON DE VIRIEU
Ce que je trouverais de plus doux dans le talent (si le public m'en reconnaissait jamais), ce serait d'en otîVir l'hommage à ce que j'ai de plus cher au monde.
C'est à ce titre que je te prie d'accepter la dédicace de Saûl. Je le composai pour toi et pour cette autre moitié de moi-même... Je ne puis plus le dédier qu'à son ombre. Mais, comme chacun de mes sentiments lui fut rapporté pendant sa vie, qu.e chacune de mes actions lui soit consacrée après sa mort ! Elle ne s'offensera pas de partager ce faible mais ardent hommage avec un ami pour lequel elle partagea tout mon attachement ici-bas.
Je ne sais ce que décideront les connaisseurs d'un ouvrage si peu soumis aux règles inconnues de leur art : la poésie, tu le sais, m'a toujours semblé moins un art que le résultat d'une inspiration et, dans cet ouvrage, comme dans tous ceux qu'elle m'a forcé de produire, je n'ai suivi qu'elle, et je puis dire avec vérité que ce qu'il y a de bon, comme ce qu'on y pourra trouver de mal, appartient à
Cette dédicace se trouve ni dans le ms. 40, ni dans les autres niss.. Nous avons cru intéressant de la rétablir ici, telle qu'elle nous est donnée par la Correspondance (cxlvi, tome I, édit. Hachette, p. 302).
elle, et non à moi. J'ignore donc absolument ce que j'ai fait. L'avenir m'en instruira et je livre Saul avec crainte à des jugements si peu prévus par moi, pour apprendre, par le but qu'il aura, le sort probable de me s autres œuvres.
Il y a un noble courage à toi d'accepter la dédicace d'un ouvrage dont le succès est livré au hasard de la représentation sur une scène si sévère, si orageuse, et dans un temps où la poésie est aussi loin de nos goûts que de nos mœurs. Je reconnais là cette généreuse amitié qui nous a unis dès l'enfimce et qui de nos deux destinées n'en fera jamais qu'une.
!<"■ mai 1818.