ACTE I
LE GUISINIEH
Il est rentré chez lui.
Pourquoi ne Tas-tu pas gardé ce soir à la cuisine, à banqueter?
LE CUISINIER
C'est lui qui ne Ta pas voulu.
Je n'aime pas voir repousser mes offres... Quel genre d'homme était-ce ?
LE CUISINIER
Un pauvre pécheur sans histoire.
Et que lui donna-t-on pour ce poisson?
LE CUISINIER
Quatre pièces d'argent.
Il méritait de For.
LE CUISINIER
Il est si malheureux que l'argent a suffi.
D'abord, il n'y a pas de malheureux dans mon
royaume ; Ou alors c'est que je ne le connaissais pas.
Comment s'appelle-t-il?
LE CUISINIER
Il a nom Gygès, pour vous plaire.
Qu'on le fasse chercher — jevoudrais le connaître. Je jure qu'aucun doigt ne passera dans cet anneau
Avant que je n'aie vu cet homme...
Gygès, dis-tu ?
LE CUISINIER
Oui, Gygès.
LE ROJ CANDAULE
Avant que je n'aie pu parier à Gygès, le pêcheur. Allons I va le chercher.
LE CUISINIER, qui donne des indications à un homme.
On y court aussitôt.
Un assez tong^ silence accompagne le silence du roi. Fuis on entend :
SÉBAS
Il fait plus d'air ici que dans la salle.
PHILÈBE
Et ce coin du jardin est admirable sous la nuit.
NICOMÈDE
Quelle vue 1
J'aime qu'elle s'étende ainsi jusqu'à la mer,
Oùjvoyez ! — le croissant délicat de la lune se lève.
NYSSIA
Quelle^ est cette lueur ?
PHILÈBE
Madame, c'est la lune.
NYSSIA
Eh! non. — Là-bas : tout au bord de la plage.
PHARNACE
On dirait une hutte qui brûle.
NICOMÈDE
Ah I c'est très beau.
SÉBAS
Ces faisans sont exquis.
ARGHÉLAUS
Moi, j'ai pris une caille.
SYPHAX
Candaule ne dit rien et semble soucieux.
LE ROI GANDAULEl
On n'y voit presque plus. — Apportez des lumières.
On apporte des flambeaux.
— Ma coupe est vide 1
La vôtre aussi I Philèbel Pharnace... Le vin tarit.
Philèbe, à qui Ton propose du vin, refuse.
Et si tu ne bois pas, parle alors, — car je m'inquiète —
— Ces deux mots de la bague. . . qu'en penses-tu,
Philèbe?
Moi, je n'en peux distraire mon esprit.
PHILÈBE
Candaule 1 pourquoi?
Ce ne sont là, je crois, que de ces mots à double
sens Comme l'on a coutume d'en prêter aux oracles. Ils ne doivent qu'à leur mystère la créance qu'on
leur accorde.
Avec beaucoup de mal, on découvre à la fin.
Sous leur apparence d'énigme, une grosse vérité
bien connue.
PHARNACE
Et plus souvent on ne découvre rien du tout.
Alors, selon vous, ces mots ne veulent à près rien dire?
178 LE ROI GANDAULB
PHILEBE
« Je cache le bonheur » — ? — Non; rien.
Tant mieux! j'aurais pu m'en inquiéter.
KICOMÈUE
D'ailleurs, si ces mots me semblent de nature
A déjà rebuter un homme à jeun,
Nous ne sommes plus, ni les uns ni les autres.
En état, je crois.
De résoudre à présent des énigmes !
SYPHAX
Bien parlé, Nicomède I
Buvons donc simplement au bonheur de Candaule.
Loin d'imiter la bague^ lui, du moins.
Ne cache pas son bonheur ; au contraire ! —
PHARNACE
Se soulevant pour trinquer avec les autres.
A Candaule! l'homme le plus heureux de la terre.
LE ROI CANDAULE Frappant violemment la table de son poing^.
Ah ça! de mon bonheur, qu'en savez-vous? — Voyons.
PHÈDRE, très calme. J
Rien, Candaule.
LE ROI CANDAULE, se reprenant.
Messieurs, pardonnez-moi.
Je ne sais quelle inquiétude A pu m'emporter . — Et vous, Nyssia, Qui vous taisez, sitôt qu'on ne réclame plus vos paroles,
Dites, — que pensez- vous de mon bonheur? —
NYSSIA
Qu'il est pareil à moi, mon Seigneur.
LE ROI GANDAULE, s'irrilant de nouveau.
Des énigmes encore! — Qu'entendez- vous par là, Voyons! parlez plus clairement.
NYSSIA
Je voulais dire
Que je crains qu'il se fane à rester découvert...
LE ROI GANDAULE, que le vin commence d'éprouver.
Alors recouvrez- vous !
Peu m'importe, à présent que chacun vous a vue.
Nyssia fait un signe de triste étonnement.
Nyssia! pardon! — Hélas ! qu'ai-je pu dire?
Je ne voulais pourtant pas vous peiner...
Mais c'est que pour moi, tout au contraire.
Mon bonheur semble
Puiser sa force et sa violence en autrui.
Il me semble parfois qu'il n'existe
Que dans la connaissance qu'en ont les autres,
Et que je ne possède
Que lorsqu'on me sait posséder.
Je vous jure. Messieurs, qu'il m'importerait peu
De posséder toute la terre.
S'il me fallait par là rester seul sur la terre.
Ou si on ne le savait pas.
Messieurs, croyez-le bien, c'est surtout
Lorsque vous profitez de ma richesse,
Que je la sens.
l80 LK ]\0I CANDAULfe.
Je suis très riche. — Aucune ivresse
Ne peut me faire exagérer.
Je suis très riche.
Et si je m'irritai tout à l'heure
Lorsque vous buviez en disant : Salut .
A Candaule, l'homme le plus riche de la terre. —
C'est que cette richesse, Messieurs,
Vous ne la connaissez pas encore bien.
PHÈDRE
Non, pas à ta richesse, Candaule —
Non 1 c'est à ton bonheur que nous buvions.
LE ROI CANDAULE, se soulevant et s*exaltant.
Eh I c'est encore pis !
Qu'est-ce que vous savez de mon bonheur?
— Et qu'est-ce que j'en sais moi-même?
Est-ce qu'on peut regarder son bonheur?
On ne voit que celui des autres;
Le sien on ne le sent que lorsqu'on ne le regarde pas.
— L'air, cette nuit, est d'une mollesse lassante...
— Eh bienl ce Gygès! il n'arrive donc pas?
Le roi Candaule se lève^sort de son fauteuil ou du banc, et chancelle un peu, mais très peu.
Apportez-moi du vin! Je veux qu'ici chacun soit
ivre 1 Nous griserons Gygès quand il viendra.
On lui verse à boire. — Il s'approche de Phèdre.
Et tu ne sais pas encore, Phèdre... un secret...
11 s'assied entre Phèdre et Simmias. L'ordre
des convives se défait un peu, comme il arrive à nos repas au moment du cafë. — Nicomëde se rapproche de la reine et lui parle.
l.E ROI CANDAULE, à Phèdre, continuant.
Après tout — moi — que m'importe le bonheur?
N'est-ce pas qu'il n'est digne que des pauvres
De se préoccuper d'être heureux?
Voyons, Phèdre, me comprends-tu?
Et ta sagesse souscrit-elle
A ce que je ne peux dire qu'à toi?
— Chaque bien nouveau que l'on possède Entraîne son nouveau désir de l'essayer — Et posséder, pour moi, c'est expérimenter.
D heurte la table de sa coupe vidée, et écoute le son qu'elle rend.
Pourquoi ne dis-tu rien, Phèdre? N'as-tu rien bu? Phèdre I ton bonheur est-il donc dans le calme ? Enseignes-tu le sommeil? non la vie?
Aurais-je plus de sagesse que toi, philosophe, Pour comprendre que, là où le bonheur abonde. C'est où surabonde la vie.
Phèdre 1 pour plus de bonheur et de vie l'homme
s'use Quand il est pauvre, à désirer, — C'est une forme de bonheur...
Non pas désirer, te dirais-je.
Non, — mais de travailler pour ce que l'on désire
— Et quand il possède cela : — le risquer; Risquer! c'est l'autre forme du bonheur; celle des
riches...
iSa LE ROI GANDAULE
C'est la mienne —
Je suis si riche, Phèdre ! et si vivant...
SIMMIAS
Si ton bonheur était une amitié
Tu ne parlerais pas de le jouer, Candaule...
Mais une amitié, c'est là ce qui te manque encore.
Tu dis vrai; de combien de trésors, beau Simmias, N'achèterais-je pas la tienne?
Le cuisinier revient et ramène Gjgès <— par la gauche.
LE CUISINIER
Roi, voici le pêcheur.
LE ROI CANDAULE, delà partie droite de la table où il s'est rassis.
Ahl ah! c'est toi, Gygès?
GYGÈS
Oui, c'est moi Gygès, roi Candaule.
Gygès le pêcheur?
GYGÈS
Oui, Gygès le pêcheur.
Gygès le pauvre ?
GYGÈS
Gygès le pauvre, roi Candaule.
ARCHÉLAUS
Il n'est guère éloquent.
SÉBAS
L'habitude du poisson. —
Paix, Sébas! — Approche-toi, Gygès,
Pourquoi n'étais-tu pas au festin des cuisines ?
Gygès ne répond rien.
Qu'on lui donne une coupe. — Bois-tu du vin parfois?
GYGÈS
Autant dire jamais.
Goûte cela.
Voyant qu'un serviteur va lui verser du vin ordinaire .
Non I pas de celui-ci. — Verse-lui du meilleur.
PHARNAGE
Heinl c'est du bon, Gy^ès!
Paix, Pharnacel
Est-il vrai que tu sois si malheureux, Gygès?
GYGÈS
Non, pas malheureux — misérable.
Es-tu très pauvre?
GYGÈS
J'ai ce qu'il me faut.
SYPHAX
Il n'est pas trop bête pour un pêcheur.
Qu'as-tu donc?
GYGÈS
J'avais une petite maison ;
Maïs, en revenant de tes cuisines, roi,
Ma femme, qui s'était un peu soûlée chez toi.
En voulant attiser notre âtre
l8^| LE ROI CANDAULB
Pour chauffer ma soupe du soir, A mis le feu à de la paille.
Et, je ne sais pas bien comment, — La hutte étant en choses sèches, — Tout a brûlé.
LE ROI GANDAULE
N'avais-tu rien d'autre, Gygès?
GYGÈS
Si : j'avais mes filets.
Ils ont brûlé avec la hutte.
LE ROI GANDAULE
Eh quoi 1 sur cette même terre — Comment, près d'un bonheur tel que le mien Se pouvait une telle misère ?
Je voudrais voir ta femme, pauvre Gygès.
ARCHÉLAUS
Et moi aussi.
GYGÈS
La voir? — C'est facile, Candaule . Elle est non
loin d'ici.
Je craignais de la laisser seule, comme elle est
soûle.
Et l'ai prise avec moi jusqu'au palais.
Gygès sort.
SÉBAS, poussant le coude d'Archélaus — à demi voix.
Archélaûsl — On va bien rire.
C'est elle — la goton ! —
ARGHÉLAUS
Je suis très excité.
• A Pharoace,
Candaule a là vraiment une idée admirable I —
A Sébas.
Est-elle belle au moins ?
SÈBAS
Bah 1 que veux-tu que soit la femme d'un pêcheur?
PHARNAGE
Ehl Eh! mon cher, j'ai parfois vu des paysannes Qui ne...
PHÈDRE, voyant reparaître Gygès et sa femme; celle-ci, ivre, est comme une sauvage, les cheveux sur le front, mal vêtue.
Ohl roi, — ce que tu fais est dangereux! —
GYGÈS, la montrant.
Voilà, Messieurs, la femme de Gygès.
ARCHÉLAUS
HélHéll
Elle s'appelle ?
Je rappelle Trydo.
SÉBAS
Ah ! Ah ! ! Si j'avais su. — Trydo ! Trydo I
Paix donc, Messieurs !
Laissez-moi parler doucement à cet homme. — — Alors — maintenant, pauvre Gygès, tu n as plus rien ?
GYGÈS
Il vaut mieux, pour moi, n'avoir que peu Mais ravoir seul.
SÉBAS, s'esclaffe —à Archélaûs.
Ecoute-le ! —
l86 LE nOI CANDAULE
GYGÈS
Je n'avais, avant, que quatre choses, Je n'en ai plus que deux.
On tient mieux dans sa main deux choses Que quatre.
Et quelles sont ces deux, brave Gygès ? —
GYGÈS
L'une est ma femme.
SÉBAS, n*y tenant plus.
Ah ! ah ! mon doux Gygès, pour celle-ci
Tu peux être bien sûr que tu ne l'as pas tout seul.
LE ROI CANDAULE, indigné.
Sébast —
SÉBAS
NonI mais il ne faudrait pourtant pas que cette
ordure S'en vienne comme ça faire le fier devant moi. Et prétende qu'il est seul à toucher cette femme.. ^
Sébas 1 1
SÉBAS
Quand, pendant qu'il péchait son poisson jaune,
Archélaûs se tord.
Hier, dans la cuisine... hein ! Trydo ?...
NYSSIA, à Gandaule.
Mais, Seigneur, c'est affreux...
Tenez-vous, Nyssia.
Je ne souffrirai pas qu'on insulte cet homme.
Merci, Candaufe. — Et toi, Monsieur, Dont je ne connr 's même pas le nom — Et je me soucie peu, certes, de le savoir. — Tu peux beaucoup sur moi, moi sur toi, rien.
Mais je peux tout sur celte femme.
Elle est à moi» te dis-je.
Il a pris un couteau sur la table et l'en frappe.
Elle est à moi. — Elle est à moi.
Agitation.
NYSSIA
Empêchez-Ie.
NICOMÈDE
Archélaûs I Sébas ! empêchez le, voyons !
Sébas, qui s*est levé, se prend les pieds dans sa robe et, complètement ivre, roulé sous la table.
Nyssia se lève et veu^ sortir ; Nicomcde tente de la retenir.
PHARNACE
Ahl cet homme est abominable I...
LE ROI GANDAULE
Non, Pharnace, admirable plutôt 1
Et plus noble que toi, Sébas. — Sébas I —
Où donc est-il.
NICOMÈDE
f 1 a fui sous la table.
LE ROI GANDAULE
Laisse-le donc, Pharnace. — il est mieux là qu'ailleurs.
Nyssia ! vous partez ?
Nyssîa sort»
l88 LB ROI CANDAULB
Gy^s, après être resté un instant près de sa femme morte, veut s'écarter.
Reste, Reste, Gygès.
Gygès ! ! -
Non, sire.
Gygès!
GYGÈS
GYGÈS
Non. —
Je n^ai plus maintenant qu'une chose sur terre —
Mais, celle-là, nul ne pourra me Tenlever. —
Quoi donc?
GYGÈS
C'est ma misère.
Si Gygès; et celui qui te Tenlèvera C'est ton maître; c'est moi.
GYGÈS
Je ne suis pas ton serviteur, ô roi.
Bien dit; vous l'entendez, Philèbe et Phèdre; Non, tu n'es pas mon serviteur, brave Gygès!
Et moi, je ne suis pas ton maître, Mais ton ami. —
Aux serviteurs.
Qu'on prépare au palais une chambre pour lui. — Ah! levez-vous, Messieurs! Je pense qu'après cela Vous n'allez pas encore boire...