‹ Saül: Le roi CandauleChapitre 75 sur 95 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

LE GUISINIEH

Il est rentré chez lui.

Pourquoi ne Tas-tu pas gardé ce soir à la cuisine, à banqueter?

LE CUISINIER

C'est lui qui ne Ta pas voulu.

Je n'aime pas voir repousser mes offres... Quel genre d'homme était-ce ?

LE CUISINIER

Un pauvre pécheur sans histoire.

Et que lui donna-t-on pour ce poisson?

LE CUISINIER

Quatre pièces d'argent.

Il méritait de For.

LE CUISINIER

Il est si malheureux que l'argent a suffi.

D'abord, il n'y a pas de malheureux dans mon

royaume ; Ou alors c'est que je ne le connaissais pas.

Comment s'appelle-t-il?

LE CUISINIER

Il a nom Gygès, pour vous plaire.

Qu'on le fasse chercher — jevoudrais le connaître. Je jure qu'aucun doigt ne passera dans cet anneau

Avant que je n'aie vu cet homme...

Gygès, dis-tu ?

LE CUISINIER

Oui, Gygès.

LE ROJ CANDAULE

Avant que je n'aie pu parier à Gygès, le pêcheur. Allons I va le chercher.

LE CUISINIER, qui donne des indications à un homme.

On y court aussitôt.

Un assez tong^ silence accompagne le silence du roi. Fuis on entend :

SÉBAS

Il fait plus d'air ici que dans la salle.

PHILÈBE

Et ce coin du jardin est admirable sous la nuit.

NICOMÈDE

Quelle vue 1

J'aime qu'elle s'étende ainsi jusqu'à la mer,

Oùjvoyez ! — le croissant délicat de la lune se lève.

NYSSIA

Quelle^ est cette lueur ?

PHILÈBE

Madame, c'est la lune.

NYSSIA

Eh! non. — Là-bas : tout au bord de la plage.

PHARNACE

On dirait une hutte qui brûle.

NICOMÈDE

Ah I c'est très beau.

SÉBAS

Ces faisans sont exquis.

ARGHÉLAUS

Moi, j'ai pris une caille.

SYPHAX

Candaule ne dit rien et semble soucieux.

LE ROI GANDAULEl

On n'y voit presque plus. — Apportez des lumières.

On apporte des flambeaux.

— Ma coupe est vide 1

La vôtre aussi I Philèbel Pharnace... Le vin tarit.

Philèbe, à qui Ton propose du vin, refuse.

Et si tu ne bois pas, parle alors, — car je m'inquiète —

— Ces deux mots de la bague. . . qu'en penses-tu,

Philèbe?

Moi, je n'en peux distraire mon esprit.

PHILÈBE

Candaule 1 pourquoi?

Ce ne sont là, je crois, que de ces mots à double

sens Comme l'on a coutume d'en prêter aux oracles. Ils ne doivent qu'à leur mystère la créance qu'on

leur accorde.

Avec beaucoup de mal, on découvre à la fin.

Sous leur apparence d'énigme, une grosse vérité

bien connue.

PHARNACE

Et plus souvent on ne découvre rien du tout.

Alors, selon vous, ces mots ne veulent à près rien dire?

178 LE ROI GANDAULB

PHILEBE

« Je cache le bonheur » — ? — Non; rien.

Tant mieux! j'aurais pu m'en inquiéter.

KICOMÈUE

D'ailleurs, si ces mots me semblent de nature

A déjà rebuter un homme à jeun,

Nous ne sommes plus, ni les uns ni les autres.

En état, je crois.

De résoudre à présent des énigmes !

SYPHAX

Bien parlé, Nicomède I

Buvons donc simplement au bonheur de Candaule.

Loin d'imiter la bague^ lui, du moins.

Ne cache pas son bonheur ; au contraire ! —

PHARNACE

Se soulevant pour trinquer avec les autres.

A Candaule! l'homme le plus heureux de la terre.

LE ROI CANDAULE Frappant violemment la table de son poing^.

Ah ça! de mon bonheur, qu'en savez-vous? — Voyons.

PHÈDRE, très calme. J

Rien, Candaule.

LE ROI CANDAULE, se reprenant.

Messieurs, pardonnez-moi.

Je ne sais quelle inquiétude A pu m'emporter . — Et vous, Nyssia, Qui vous taisez, sitôt qu'on ne réclame plus vos paroles,

Dites, — que pensez- vous de mon bonheur? —

NYSSIA

Qu'il est pareil à moi, mon Seigneur.

LE ROI GANDAULE, s'irrilant de nouveau.

Des énigmes encore! — Qu'entendez- vous par là, Voyons! parlez plus clairement.

NYSSIA

Je voulais dire

Que je crains qu'il se fane à rester découvert...

LE ROI GANDAULE, que le vin commence d'éprouver.

Alors recouvrez- vous !

Peu m'importe, à présent que chacun vous a vue.

Nyssia fait un signe de triste étonnement.

Nyssia! pardon! — Hélas ! qu'ai-je pu dire?

Je ne voulais pourtant pas vous peiner...

Mais c'est que pour moi, tout au contraire.

Mon bonheur semble

Puiser sa force et sa violence en autrui.

Il me semble parfois qu'il n'existe

Que dans la connaissance qu'en ont les autres,

Et que je ne possède

Que lorsqu'on me sait posséder.

Je vous jure. Messieurs, qu'il m'importerait peu

De posséder toute la terre.

S'il me fallait par là rester seul sur la terre.

Ou si on ne le savait pas.

Messieurs, croyez-le bien, c'est surtout

Lorsque vous profitez de ma richesse,

Que je la sens.

l80 LK ]\0I CANDAULfe.

Je suis très riche. — Aucune ivresse

Ne peut me faire exagérer.

Je suis très riche.

Et si je m'irritai tout à l'heure

Lorsque vous buviez en disant : Salut .

A Candaule, l'homme le plus riche de la terre. —

C'est que cette richesse, Messieurs,

Vous ne la connaissez pas encore bien.

PHÈDRE

Non, pas à ta richesse, Candaule —

Non 1 c'est à ton bonheur que nous buvions.

LE ROI CANDAULE, se soulevant et s*exaltant.

Eh I c'est encore pis !

Qu'est-ce que vous savez de mon bonheur?

— Et qu'est-ce que j'en sais moi-même?

Est-ce qu'on peut regarder son bonheur?

On ne voit que celui des autres;

Le sien on ne le sent que lorsqu'on ne le regarde pas.

— L'air, cette nuit, est d'une mollesse lassante...

— Eh bienl ce Gygès! il n'arrive donc pas?

Le roi Candaule se lève^sort de son fauteuil ou du banc, et chancelle un peu, mais très peu.

Apportez-moi du vin! Je veux qu'ici chacun soit

ivre 1 Nous griserons Gygès quand il viendra.

On lui verse à boire. — Il s'approche de Phèdre.

Et tu ne sais pas encore, Phèdre... un secret...

11 s'assied entre Phèdre et Simmias. L'ordre

des convives se défait un peu, comme il arrive à nos repas au moment du cafë. — Nicomëde se rapproche de la reine et lui parle.

l.E ROI CANDAULE, à Phèdre, continuant.

Après tout — moi — que m'importe le bonheur?

N'est-ce pas qu'il n'est digne que des pauvres

De se préoccuper d'être heureux?

Voyons, Phèdre, me comprends-tu?

Et ta sagesse souscrit-elle

A ce que je ne peux dire qu'à toi?

— Chaque bien nouveau que l'on possède Entraîne son nouveau désir de l'essayer — Et posséder, pour moi, c'est expérimenter.

D heurte la table de sa coupe vidée, et écoute le son qu'elle rend.

Pourquoi ne dis-tu rien, Phèdre? N'as-tu rien bu? Phèdre I ton bonheur est-il donc dans le calme ? Enseignes-tu le sommeil? non la vie?

Aurais-je plus de sagesse que toi, philosophe, Pour comprendre que, là où le bonheur abonde. C'est où surabonde la vie.

Phèdre 1 pour plus de bonheur et de vie l'homme

s'use Quand il est pauvre, à désirer, — C'est une forme de bonheur...

Non pas désirer, te dirais-je.

Non, — mais de travailler pour ce que l'on désire

— Et quand il possède cela : — le risquer; Risquer! c'est l'autre forme du bonheur; celle des

riches...

iSa LE ROI GANDAULE

C'est la mienne —

Je suis si riche, Phèdre ! et si vivant...

SIMMIAS

Si ton bonheur était une amitié

Tu ne parlerais pas de le jouer, Candaule...

Mais une amitié, c'est là ce qui te manque encore.

Tu dis vrai; de combien de trésors, beau Simmias, N'achèterais-je pas la tienne?

Le cuisinier revient et ramène Gjgès <— par la gauche.

LE CUISINIER

Roi, voici le pêcheur.

LE ROI CANDAULE, delà partie droite de la table où il s'est rassis.

Ahl ah! c'est toi, Gygès?

GYGÈS

Oui, c'est moi Gygès, roi Candaule.

Gygès le pêcheur?

GYGÈS

Oui, Gygès le pêcheur.

Gygès le pauvre ?

GYGÈS

Gygès le pauvre, roi Candaule.

ARCHÉLAUS

Il n'est guère éloquent.

SÉBAS

L'habitude du poisson. —

Paix, Sébas! — Approche-toi, Gygès,

Pourquoi n'étais-tu pas au festin des cuisines ?

Gygès ne répond rien.

Qu'on lui donne une coupe. — Bois-tu du vin parfois?

GYGÈS

Autant dire jamais.

Goûte cela.

Voyant qu'un serviteur va lui verser du vin ordinaire .

Non I pas de celui-ci. — Verse-lui du meilleur.

PHARNAGE

Heinl c'est du bon, Gy^ès!

Paix, Pharnacel

Est-il vrai que tu sois si malheureux, Gygès?

GYGÈS

Non, pas malheureux — misérable.

Es-tu très pauvre?

GYGÈS

J'ai ce qu'il me faut.

SYPHAX

Il n'est pas trop bête pour un pêcheur.

Qu'as-tu donc?

GYGÈS

J'avais une petite maison ;

Maïs, en revenant de tes cuisines, roi,

Ma femme, qui s'était un peu soûlée chez toi.

En voulant attiser notre âtre

l8^| LE ROI CANDAULB

Pour chauffer ma soupe du soir, A mis le feu à de la paille.

Et, je ne sais pas bien comment, — La hutte étant en choses sèches, — Tout a brûlé.

LE ROI GANDAULE

N'avais-tu rien d'autre, Gygès?

GYGÈS

Si : j'avais mes filets.

Ils ont brûlé avec la hutte.

LE ROI GANDAULE

Eh quoi 1 sur cette même terre — Comment, près d'un bonheur tel que le mien Se pouvait une telle misère ?

Je voudrais voir ta femme, pauvre Gygès.

ARCHÉLAUS

Et moi aussi.

GYGÈS

La voir? — C'est facile, Candaule . Elle est non

loin d'ici.

Je craignais de la laisser seule, comme elle est

soûle.

Et l'ai prise avec moi jusqu'au palais.

Gygès sort.

SÉBAS, poussant le coude d'Archélaus — à demi voix.

Archélaûsl — On va bien rire.

C'est elle — la goton ! —

ARGHÉLAUS

Je suis très excité.

• A Pharoace,

Candaule a là vraiment une idée admirable I —

A Sébas.

Est-elle belle au moins ?

SÈBAS

Bah 1 que veux-tu que soit la femme d'un pêcheur?

PHARNAGE

Ehl Eh! mon cher, j'ai parfois vu des paysannes Qui ne...

PHÈDRE, voyant reparaître Gygès et sa femme; celle-ci, ivre, est comme une sauvage, les cheveux sur le front, mal vêtue.

Ohl roi, — ce que tu fais est dangereux! —

GYGÈS, la montrant.

Voilà, Messieurs, la femme de Gygès.

ARCHÉLAUS

HélHéll

Elle s'appelle ?

Je rappelle Trydo.

SÉBAS

Ah ! Ah ! ! Si j'avais su. — Trydo ! Trydo I

Paix donc, Messieurs !

Laissez-moi parler doucement à cet homme. — — Alors — maintenant, pauvre Gygès, tu n as plus rien ?

GYGÈS

Il vaut mieux, pour moi, n'avoir que peu Mais ravoir seul.

SÉBAS, s'esclaffe —à Archélaûs.

Ecoute-le ! —

l86 LE nOI CANDAULE

GYGÈS

Je n'avais, avant, que quatre choses, Je n'en ai plus que deux.

On tient mieux dans sa main deux choses Que quatre.

Et quelles sont ces deux, brave Gygès ? —

GYGÈS

L'une est ma femme.

SÉBAS, n*y tenant plus.

Ah ! ah ! mon doux Gygès, pour celle-ci

Tu peux être bien sûr que tu ne l'as pas tout seul.

LE ROI CANDAULE, indigné.

Sébast —

SÉBAS

NonI mais il ne faudrait pourtant pas que cette

ordure S'en vienne comme ça faire le fier devant moi. Et prétende qu'il est seul à toucher cette femme.. ^

Sébas 1 1

SÉBAS

Quand, pendant qu'il péchait son poisson jaune,

Archélaûs se tord.

Hier, dans la cuisine... hein ! Trydo ?...

NYSSIA, à Gandaule.

Mais, Seigneur, c'est affreux...

Tenez-vous, Nyssia.

Je ne souffrirai pas qu'on insulte cet homme.

Merci, Candaufe. — Et toi, Monsieur, Dont je ne connr 's même pas le nom — Et je me soucie peu, certes, de le savoir. — Tu peux beaucoup sur moi, moi sur toi, rien.

Mais je peux tout sur celte femme.

Elle est à moi» te dis-je.

Il a pris un couteau sur la table et l'en frappe.

Elle est à moi. — Elle est à moi.

Agitation.

NYSSIA

Empêchez-Ie.

NICOMÈDE

Archélaûs I Sébas ! empêchez le, voyons !

Sébas, qui s*est levé, se prend les pieds dans sa robe et, complètement ivre, roulé sous la table.

Nyssia se lève et veu^ sortir ; Nicomcde tente de la retenir.

PHARNACE

Ahl cet homme est abominable I...

LE ROI GANDAULE

Non, Pharnace, admirable plutôt 1

Et plus noble que toi, Sébas. — Sébas I —

Où donc est-il.

NICOMÈDE

f 1 a fui sous la table.

LE ROI GANDAULE

Laisse-le donc, Pharnace. — il est mieux là qu'ailleurs.

Nyssia ! vous partez ?

Nyssîa sort»

l88 LB ROI CANDAULB

Gy^s, après être resté un instant près de sa femme morte, veut s'écarter.

Reste, Reste, Gygès.

Gygès ! ! -

Non, sire.

Gygès!

GYGÈS

GYGÈS

Non. —

Je n^ai plus maintenant qu'une chose sur terre —

Mais, celle-là, nul ne pourra me Tenlever. —

Quoi donc?

GYGÈS

C'est ma misère.

Si Gygès; et celui qui te Tenlèvera C'est ton maître; c'est moi.

GYGÈS

Je ne suis pas ton serviteur, ô roi.

Bien dit; vous l'entendez, Philèbe et Phèdre; Non, tu n'es pas mon serviteur, brave Gygès!

Et moi, je ne suis pas ton maître, Mais ton ami. —

Aux serviteurs.

Qu'on prépare au palais une chambre pour lui. — Ah! levez-vous, Messieurs! Je pense qu'après cela Vous n'allez pas encore boire...

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