SCÈNE VI LE GRAND PRÊTRE et LA REINE
LE GRAND PRÊTRE
Plus de doutes^ Madame : le roi tient un secret. Il cherche à lire dans les astres. Et s'il fait tueries sorciers, c'est, je pense, parce qu'ayant lu il veut être seul à connaître... La Reine sait sans doute que Saûl passe à présent ses nuits sur la terrasse...
LA REINE
Eh! Nabal ! comment le saurais-je? (Le grand prêtre sourit.) Oh ! depuis si longtemps Saûl s'est retiré... Nabal I aujourd'hui mon inquiétude augmente et je te parlerai plus longuement. Nabal! Saûl ne m'a jamais aimée. 11 fit semblant, quand il m'eut épousée, d'incliner vers moi quelque flamme; mais ce fut une peu durable contrainte... et tu n'as pas idée, Nabal, de la froideur de ses embrassements ! Dès que je fus enceinte, ils cessèrent. Je pus craindre un instant d'être jalouse.
mais je craignais à tort: ce n'était rien. Je sais, je sais qu'il prit des concubines; mais à présent il les a toutes répudiées — et puis, Nabal, te le dirai-je? — Jonathan, Jonathan seul est de lui. Il tomba de mon sein avant terme et comme un fruit encore vert qui se flétrira sans mûrir. La honte d'un rejeton si chétif ne s'est en moi que bien lentement endormie. Tôt sevré, je voulus ne confier sa faiblesse qu'à des hommes, pensant long-temps qu'à vivre au milieu des guerriers s'exalterait un peu son courage... A peine donc, s'il me connaît. Je suis la reine et non sa mère. Il me craint, il ne m'aime pas. J'ai mis du temps, je te l'avoue, à étoufifer chaque entraînement de mon cœiir, avant de m'occuper comme aujourd'hui, tout entière, aux difficiles questions du royaume. Saûl se trouve heureux de ne m'aider en rien; sa négligence est incroyable : pourtant il est toujours préoccupé, -r- Nabal! Nabal que j'ai souffert d'abord de revoir le souci de son front sur celui de son fils débile. Je le suivais parfois errant dans Jes jardins, dans l'ombre des couloirs du palais; jamais je ne l'ai vu sourire; — et ma haine se retournait contre Saûl, de ce qu'à travers moi il eût ainsi créé une piteuse postérité à sa hideuse ressemblance.
LE GRAND PRÊTRE
Pourtant, Saûl était très beau.
LA REINE
Jonathan aussi est très beau... Je sais. — Je
sais, — sa faiblesse n'est pas sans grâce; — mais je baissa faiblesse, Nabal; — je le bais; je le bais! je le bais!
Mais est-ce donc pour te parler de lui que je t'ai dérangé de ton culte ! — Ecoute; ce n^est point que l'inquiétude du roi me tourmente; j^aime à le savoir occupé. Les soucis d'amour sont plus durs, plus usants que ceux du royaume; ceux-ci me désoccupent de ceux-là. J'aime aussi sentir ma puissance; le roi d'ailleurs ne revendiquait rien. Tout allait bien: le Dieu d'Israël élargi prospérait aussi de mes ordres. Et maintenant, Nabal...
LE GRAND PRÊTRE
Et maintenant... !
LA REINE
Nous le tenions si bien, Nabal.
LE GRAND PRÊTRE
Oui ; mais depuis un mois il nous a complètement échappé.
LA REINE
Il me semble que je ne peux plus rien tant que je ne sais pas ce qu'il pense. Les Pbilistins sont là, ils attendent. Saûl seul peut donner un ordre ; mais moi je commandais sa volonté. Je pouvais tout à travers lui. Il écoutait du moins ce que je lui disais par ta boucbe. Mais, maintenant, comme tu dis, il écbappe, et pendant que les Pbilistins aux portes, sans avancer ni reculer, s'amusent de l'inertie de
nos hommes, lui les voit du haut des terrasses et semble s'occuper d'autre chose...
LE GRAND PRÊTRE
Les Philistins s'amusent, il est vrai ; — et même, pour rire plus de nous, ils ont inventé quelque chose : c'est un homme hideux, nommé Goliath, qui dépasse les plus grands de la tête. Depuis quatre jours, on entend au matin une sonnerie de trompette ; c'est un petit soldat qui précède le grand et qui le long des rangs de notre armée se promène. Goliath appelle en défi quiconque veut bien le combattre et propose par ce jeu singulier de décider de la bataille. Notre armée le regarde, se tait, et personne ne se propose, de sorte que chaque matin Tarrogance du géant est plus grande, son défi plus moqueur et l'insulte qu'il y mêle outrageante. Bientôt il se regardera comme ayant déjà la victoire; une victoire sans combat, une victoire à l'amiable ! — Nos soldats mêmes ne se prennent plus au sérieux : c'est un jeu que cette guerre; on en rit; un commerce s'établit entre les deux peuples qui, sitôt passé le défi du matin, rompent les. limites des camps, se fréquentent et fusionnent; ils échangent des instruments, des dieux, des amours, des marchandises ; — Saûl continue son silence et le dur Israël se laisse peu à peu pénétrer.
LA REINE
Ce géant, tu dis qu'il s'appelle...?