Savants français
Le savant qui, au sein de l'Académie des sciences, a prononcé l'éloge d'un grand nombre de ses collègues, avait prévu qu'on ferait aussi, après sa mort, l'histoire de sa vie ; et, pour venir en aide à ses biographes, il a eu la précaution, dit-il lui-même, de laisser des notes précises sur son enfance et sa jeunesse. L'académicien Flourens les a consultées pour terminer par une courte biographie le discours magistral [Eloge historique de G. Cuvier), dans lequel il analyse les immortels travaux de son confrère. C'est à la même source que nous puiserons quelques-uns des éléments de notre modeste notice.
Cuvier (Georges-Léopold-Frédéric) est né à Montbéliard, le 23 août 1769. A cette époque, sa ville natale appartenait aux ducs de Wurtemberg. Son père, militaire en retraite et sans fortune, était un ancien officier de la garde-suisse ; et, à ce titre, il avait servi la France pendant de longues années. Sa mère, femme d'un rare mérite, eut une grande part dans son éducation et même dans la direction de ses études. A quatre ans, le petit Georges savait lire; à six ans, comme autrefois Biaise Pascal, il
résolvait certains problèmes ardus de la science. C'est en lisant les œuvres de Buffon, puis en copiant et coloriant les illustrations de ces œuvres, qu'il sentit naître en lui un goût prononcé pour l'histoire naturelle. A quatorze ans, il avait terminé ses études du premier degré.
Ses parents essayèrent d'abord de le faire entrer dans un séminaire protestant; mais leurs démarches n'aboutirent pas. Ils furent plus heureux d'un autre côté : ils obtinrent une bourse à l'Académie de Stuttgard. Ce haut établissement d'instruction était une sorte d'école polytechnique, divisée en sections correspondant aux principaux services publics. Georges Cuvier choisit la branche de l'Administration, avec l'espoir d'y trouver plus de loisirs que dans une autre profession, pour se livrer à ses études favorites.
Il avait dix-neuf ans, quand il sortit de l'Académie de Stuttgard. Alors, comme il n'y avait pas pour lui d'emploi immédiatement disponible et que la position gênée de ses parents ne lui permettait pas d'attendre, il accepta un préceptorat chez le comte d'Héricy , au château de Fiquainville, en Normandie.
Cette circonstance décida de son brillant avenir, et voici comment : dès qu'il pouvait disposer de quelques heures, il faisait des excursions, à la campagne, sur les côtes de la Manche, et collectionnait des plantes, des minéraux, des coquillages, etc.. Son grand zèle pour la science et son savoir déjà étendu furent remarqués par un médecin naturaliste, l'abbé Tessier, qui était en relation avec plusieurs sommités scientifiques de la capitale Parmentier, de Jussieu , Geoffroy-Saint-Hilaire... ; il leur écrivit qu'il venait de «découvrir une perle dans le fumier de la Normandie. »
Sur les instances de Geoffroy-Saint-Hilaire, Cuvier se rJh rendit à Paris. C'était en 1795. Tout d'abord, on lui confia
la suppléance de la chaire d'anatomie comparée au Muséum , dont le titulaire était un vieux professeur, M. Mertrud. Son enseignement clair et méthodique, avec des aperçus originaux, eut un plein succès. D'autre part, il reconstitua et augmenta considérablement les collections zoologiques et minéralogiques du Muséum. Aujourd'hui encore, les visiteurs des riches galeries de ce grand Etablissement contemplent avec respect les échantillons amassés et classés par Cuvier. Dans la suite, deux autres chaires d'histoire naturelle lui furent ouvertes : celle de l'Ecole centrale du Panthéon, et enfin celle du Collège de France.
Voici comment M. Flourens caractérise son talent de professeur : « Le débit de M. Cuvier était, en général, grave et même un peu lent, surtout vers le début de ses leçons; mais, bientôt, ce débit s'animait par le mouvement des pensées; et, alors, ce mouvement qui se communiquait des pensées aux expressions, sa voix pénétrante, l'inspiration de son génie peinte dans ses yeux et sur son visage, tout cet ensemble opérait sur son auditoire l'impression la plus vive et la plus profonde. On se sentait élevé, moins encore par ces idées grandes, inattendues, qui brillaient partout, que par une certaine force de concevoir et de penser que cette parole puissante semblait tour à tour éveiller ou faire pénétrer dans les esprits.
« Il a porté dans la carrière du professorat le même caractère d'invention que dans la carrière des recherches et des découvertes. Après avoir créé l'enseignement de Yanatomie comparée au Jardin des Plantes, il a fait au Collège de France, d'une simple chaire d'histoire naturelle, une véritable chaire de la philosophie des sciences : deux créations qui peignent son génie, et qui, aux yeux de la postérité, doivent honorer notre siècle. »
Avant de mentionner ces grandes découvertes de
Cuvier, nous achèverons l'exposé rapide des principaux événements de sa vie.
En 1796, lorsque le Directoire fonda l'Institut de France, il fut désigné pour en faire partie. En 1808, il fut nommé secrétaire de l'Académie des sciences, charge qui devint perpétuelle, à partir de 1803 Quelques années plus tard, il fut également élu membre de l'Académie française et de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Napoléon Ier lui conféra le titre d'inspecteur général, puis de conseiller de l'Université. Sous la Restauration, il entra au Conseil d'Etat et reçut le titre de baron. Enfin, Louis- Philippe en fit un pair de France et lui attribua la charge de Chancelier de l'Université. Des censeurs, plus sévères que justes, l'ont blâmé d'avoir été en faveur sous tous les régimes. Le reproche serait mérité, s'il s'agissait d'un pur politicien, d'un ambitieux insatiable, comme on pourrait en citer de trop célèbres exemples. Mais Cuvier a été pardessus tout le serviteur zélé de la science, à laquelle il a consacré son temps et son génie. C'était sa façon à lui de servir le pays et d'honorer la Patrie. Il n'y a donc pas à s'étonner du respect et de la considération dont il a été l'objet de la part des gouvernements sous lesquels il a travaillé et enseigné.
Georges Cuvier avait épousé, dans son âge mûr, Madame Duvaucel, veuve ruinée d'un fermier-général de l'ancien régime, et mère de quatre enfants. Sa famille d'adoption l'entoura de soins tendres et empressés, et sut le rendre heureux. Il eut lui-même une fille, belle et merveilleusement douée, qui mourut à vingt-deux ans. Cette perte fut la grande douleur de sa vie. Enfin, il mourut le 13 mai 1832, après quelques jours de maladie, alors qu'on pouvait encore espérer de lui plusieurs années d'un labeur fécond et glorieux.
Il a laissé de nombreux mémoires et discours sur divers
sujets de sciences, d'éducation et d'administration, il a écrit trois grands ouvrages où sont exposés ses travaux scientifiques. Ce sont YAnatomie comparée ; les Recherches stir les fossiles, précédées d'un Discours sur les Révolutions à la surface Globe, et le Règne animal distribué d'après son organisme , ouvrage malheureusement inachevé.
En sa qualité de secrétaire perpétuel de l'Institut, il a en outre^écritjet Ljjiononcé^les Eloges de bon nombre de ses collègues morts à la fin du xviif siècle et au commencement du xixe. Nos éditeurs ont eu l'heureuse idée de publier dans le présent livre, les plus remarquables de ces Eloges historiques. Avec une belle ordonnance de style, Cuvier raconte la vie et analyse, en vulgarisateur qui veut être compris de tous, les travaux des hommes illustres qui ont été les créateurs ou les initiateurs des fécondes inventions et découvertes de l'époque contemporaine. Ses récits sont parsemés de pensées d'une haute portée morale ; de sorte que, par l'inspiration et par les exemples mis sous les yeux de la jeunesse, ils offrent un intérêt éducatif analogue à celui qui se dégage des fameuses Vies de Plutarque.