ÉLOGE HISTORIQUE DE L'HÉRITIER
LU LE 5 AVRIL l8oi.
Nous avons aujourd'hui à remplir un douloureux ministère : il faut vous entretenir d'un homme qui sacrifia aux sciences sa fortune et son repos ; qui lutta pendant longtemps, avec la force d'une âme brûlante, contre des obstacles de tout genre , et qu'un crime, plus inconcevable encore qu'il n'est atroce, a enlevé dans la force de l'âge et au moment où il entrevoyait enfin la possibilité de mettre à exécution les vastes projets qu'il avait conçus.
Charles-Louis l'Héritier naquit à Paris en 1746. Sa famille tenait un rang distingué parmi les négociants, et jouissait d'une fortune assez considérable.
C'est à peu près dans cette condition moyenne que se
trouve, dit-on, le bonheur ; et cela est vrai, si les hommes
doivent chercher le bonheur dans le repos. Mais ce n'est
pas celle qui excite le plus à cultiver les sciences. Trop élevée pour sentir l'aiguillon du besoin, elle ne l'est pas assez pour être tourmentée par celui de l'ambition : il n'est qu'un vif amour de la gloire qui puisse y porter à de grands travaux. C'est donc déjà un mérite à l'Héritier d'avoir senti qu'il pouvait faire mieux que de végéter dans des charges obscures, ou que de distraire par une ostentation vaniteuse le besoin de se distinguer, qui fit toujours la base de son caractère ; mérite qu'augmenta la nécessité où il fut presque toute sa vie de résister aux préjugés, aux sarcasmes, aux persécutions même de gens qui ne concevaient pas qu'un secrétaire du Roi, membre de cour souveraine, pût désirer une autre illustration.
Il est probable qu'avec de telles dispositions, quelque science qu'il eût embrassée, il y aurait obtenu des succès. La place par laquelle il débuta dans la magistrature détermina son choix pour la botanique.
Reçu en 1772 procureur du Roi à la maîtrise des eaux et forêts de la généralité de Paris, il ne voulut point se borner à connaître les formalités de sa juridiction ; tout ce qui était relatif à l'entretien et à l'amélioration des bois excita ses recherches. Une fois livré à l'étude de la culture et de la physique végétale, il voulut examiner en détail les différentes espèces d'arbres, et il parvint en peu de temps à les connaître si bien, qu'il distinguait ceux de notre pays, à toutes les distances, par la forme générale, par la distribution des branches, par l'écorce et par une foule d'autres caractères auxquels les botanistes de profession ne s'attachent peut-être pas assez. Dans les courses qu'il était obligé de faire avec ses collègues, il les défiait à cette sorte d'exercice ; et, à force de renchérir les uns sur les autres, on arrivait ordinairement à des questions que lui seul pouvait résoudre. Le moindre fragment de branche, le plus léger brin d'écorce, lui suffisaient
pour prononcer sur l'espèce d'arbre dont ils étaient provenus.
Ce n'était cependant pas tout à fait de la botanique : un événement, peu important par lui-même, lui fit franchir le court intervalle qui l'en séparait encore.
Un jour qu'il se promenait au Jardin des Plantes avec ses confrères, ils s'amusèrent de nouveau à nommer les arbres qu'ils rencontraient. Ce jeu réussit assez bien pour les premiers ; ils étaient du pays : mais quand on fut au quatrième, qui était un micocoulier, personne ne le reconnut, quoique de pleine terre, et on fut obligé d'en demander le nom à un garçon jardinier.
Cette espèce d'affront essuyé par le tribunal des eaux et forêts en corps piqua au vif l'amour-propre de l'Héritier; il sentit qu'il était honteux pour lui de ne pas connaître au moins ceux des arbres étrangers qui pourraient être naturalisés chez nous avec avantage, et il suivit un cours de botanique. C'est alors qu'il se lia d'amitié avec plusieurs botanistes célèbres dont il est devenu depuis le confrère à l'Académie et à l'Institut.
Il ne pouvait, par caractère, s'occuper d'une science sans avoir aussitôt le désir de s'asseoir au rang des maîtres. Il se hâta donc de jeter un coup d'œil sur la botanique en général, et de chercher la partie de cette science où il pourrait le plus aisément réparer le temps qu'il avait perdu, et arriver à des découvertes.
Dans l'histoire de Lemonnier, j'ai peint une botanique qu'on peut appeler celle de l'homme sensible : elle contemple, dans les végétaux, l'élégance et la symétrie de leurs formes, la fraîcheur et l'éclat de leurs couleurs ; elle y étudie cet accord de toutes les parties, cette marche régulière de leur développement, qui la ramènent sans cesse vers l'idée d'une intelligence ordonnatrice.
Il en est une autre, moins livrée à l'imagination, plus
froide dans ses vues, plus sévère dans ses travaux, plus sèche dans son style : elle distingue, elle dénombre toutes les plantes; elle assigne à chacune d'elles son nom et son rang, elle détermine les marques auxquelles on doit les reconnaître ; elle tient en quelque façon le registre du règne végétal, et son principal soin est d'y inscrire à leur place les objets nouveaux que fournissent les divers climats : c'est la botanique du nomenclateur, celle que l'Héritier adopta de préférence.
Il en est bien encore une troisième, qui prend un vol plus élevé, qui cherche à fixer les rapports des nombreuses familles des plantes, et à réduire sous des lois générales la variété si bizarre en apparence de leur structure : on pourrait l'appeler la botanique du philosophe. Mais cette dernière façon de considérer la science occupa peu l'Héritier. Rigoureux sectateur d'une partie seulement des idées de Linnaeus, il écarta toujours de ses ouvrages' ce qui était étranger aux méthodes artificielles du maître qu'il s'était choisi ; et, soit qu'il estimât peu les vues des botanistes modernes, soit qu'il se défiât de ses propres forces et n'osât s'engager à leur suite, il n'a jamais voulu participer aux efforts qu'ils ont faits pour perfectionner les familles naturelles.
Cependant il faut avouer que, s'il se concentra dans un genre un peu borné, il fit du moins les plus grands efforts pour y arriver à la perfection, et qu'il s'en est fort approché. Ses ouvrages de botanique sont estimés dans toute l'Europe pour l'exactitude des descriptions, la minutieuse recherche des caractères, la grandeur et le fini des planches.
Je parle à dessein de ce dernier article, parce qu'il est très important en histoire naturelle, où nulle description ne peut suppléer aux figures, et où les plus grands talents ne suffisent pas pour faire de bonnes figures, s'ils ne sont
dirigés par la science. Il serait donc injuste de refuser aux auteurs leur part de ce mérite ; surtout le serait-il de l'enlever à l'Héritier, qui sut non seulement bien choisir, encourager à propos et diriger avec habileté les artistes qu'il employa, mais qui sut même en former:....
Son premier ouvrage a pour titre Stirpes novœ {Plantes nouvelles). Il commença à le publier en 1784. Il en a fait paraître sept cahiers contenant quatre-vingt-seize planches avec les descriptions. Il publia, en 1787, quarante-quatre autres planches qui devaient faire suite aux premières, et qui représentaient des géranium ; mais leur texte, quoique imprimé depuis longtemps, n'a point été mis en vente. En 1788 parut, toujours dans le même format, une histoire particulière des corouillers, accompagnée de six planches.
Malgré la rapidité avec laquelle ses ouvrages se succédèrent, l'impatiente ardeur de l'Héritier n'en était point satisfaite. Ces plantes étrangères, arrivant une à une dans nos jardins, n'étaient que quelques gouttes d'eau pour une soif brûlante. Il ne pensait qu'avec une espèce d'envie au sort de ces botanistes qui moissonnaient à leur aise des richesses nouvelles dans des contrées lointaines. « Puisse au moins quelque voyageur, » s'écriait-il à ce sujet dans la préface de ses Stirpes novœ, « confier à nos soins la publication de ses découvertes! Ce serait un dépôt commis à notre foi; sa gloire et ses trésors seraient en sûreté, et, oubliant nos propres travaux, nous nous honorerions d'être les simples éditeurs des siens. »
Son vœu ne tarda point à être exaucé. Dombey était revenu en 1786 du Pérou et du Chili avec une grande collection d'objets d'histoire naturelle en tout genre, qu'il avait recueillis pour le gouvernement français, de concert avec d'autres savants envoyés par le gouvernement espagnol
L'Héritier, apprenant que ce voyageur sollicitait en vain, depuis longtemps, du ministre de Calonne les avances nécessaires pour la publication de ses découvertes, s'offrit de publier à ses propres frais toute la partie botanique, et obtint que Dombey lui remettrait ses herbiers et recevrait en dédommagement une pension annuelle.
Cet arrangement le transportait en quelque sorte dans ces climats étrangers qu'il brûlait de visiter, et lui donnait la disposition absolue d'une immense quantité des seules richesses qu'il enviât. Aussi son zèle sembla-t-il redoubler : en peu de jours tout fut mis en ordre; peintres, graveurs furent mandés, et déjà l'ouvrage était fort avancé, lorsqu'une nouvelle inattendue vint troubler sa jouissance.
Les Espagnols, voulant publier eux-mêmes l'histoire naturelle des contrées qu'ils avaient fait examiner, désirèrent que les recherches de Dombey ne parussent point avant les leurs ; et la cour de France, qui se gardait bien, et avec raison, de comparer la publication d'un livre de plus ou de moins sur la botanique avec l'amitié d'une grande puissance, ne fit aucune difficulté d'accéder à la demande de celle d'Espagne.
L'Héritier étant un jour, par hasard, à Versailles, apprend que l'ordre vient d'être donné à M. de Buffon de se faire remettre l'herbier de Dombey, et que cet ordre lui sera signifié le lendemain. Frappé de terreur, il revient en hâte à Paris ; il ne consulte que son ami Broussonnet. Bientôt son parti est pris vingt ou trente layetiers sont appelés; on passe toute la nuit à faire des caisses. L'Héritier, sa femme, Broussonnet et Redouté emballent l'herbier, et, dès le grand matin, il part en poste avec son trésor pour Calais : il n'est tranquille que lorsqu'il a touché le sol de l'Angleterre.
Il passa quinze mois à Londres, vivant dans la retraita
la plus absolue, et ne s'occupant que de la collection précieuse qu'il y avait portée. Les secours de toute espèce lui furent prodigués pour son travail. La bibliothèque de M. Banks lui fut toujours ouverte ; l'herbier de Linnœus, acheté par le docteur Smith, ceux de tous les botanistes anglais furent à sa disposition, et il réussit à terminer cet ouvrage, qu'il devait publier sous le titre de Flore du Pérou. On m'a assuré du moins qu'il en rapporta le manuscrit complet. Il avait fait venir Redouté à Londres pour en dessiner les figures : soixante ont été absolument finies, et plusieurs sont gravées.
Dans ses moments de relâche, il visitait les jard'ins des environs de Londres, et faisait peindre les plus magnifiques des plantes qui en font l'ornement. Ces figures, superbement gravées, au nombre de trente-quatre, furent publiées à son retour, sous le titre de Bouquet anglais {Sertum anglicum; Paris, 1788). Le livre fut dédié aux Anglais, et tous les nouveaux genres qui y sont décrits reçurent des noms de botanistes anglais, manière ingénieuse et délicate de témoigner sa reconnaissance de l'accueil qu'ils lui avaient fait.
C'est le plus beau et le dernier des ouvrages qu'il a mis au jour : ce n'est pas, à beaucoup près, le dernier qu'il ait composé; mais plusieurs causes que je vais développer l'empêchèrent de rien faire paraître depuis.
Il n'était revenu d'Angleterre que lorsque la révolution l'eût rendu certain qu'on ne lui enlèverait plus arbitrairement l'objet d'un travail chéri. Dès lors, il fut presque constamment dans des fonctions publiques très actives, qu'il prit d'abord seulement par zèle, et que la diminution de sa fortune l'obligea ensuite de désirer comme ressource. Il n'eut donc pendant longtemps ni le loisir ni le moyen de continuer ses grands ouvrages. Cependant l'amour des plantes le possédait toujours. Ayant été em-
ployé pendant quelque temps au ministère de la justice, il ne pouvait s'empêcher de recueillir, en entrant ou en sortant de son bureau, les mousses, les lichens, les byssus et les petites herbes qui se présentaient sur les murs ou entre les pavés; et c'est un fait assez remarquable d'histoire naturelle, qu'en une année il en observa, seulement dans les environs de la maison du ministre, plusieurs centaines d'espèces, dont il se proposait de publier le catalogue sous le titre, qui aurait semblé un peu singulier en botanique, de Flore de la place Vendôme.
D'ailleurs les soins qu'il se donna, depuis son retour d'Angleterre, pour se former une bibliothèque, prirent tous les instants que ses emplois lui laissaient, et absorbèrent tout ce dont il aurait pu disposer pour des publications. Il avait vu à Londres le noble emploi que M. Banks fait de la sienne, où il reçoit journellement les savants, et leur accorde le libre usage des livres qu'elle contient. Le principal trait du caractère de l'Héritier était l'ambition d'égaler, de surpasser même tout ce qui se faisait de bon et de généreux. Ce qui lui restait de superflu fut donc désormais employé à rendre sa collection de livres digne d'être offerte aux botanistes, et elle devint, en effet, en peu d'années, l'une des plus complètes qui existent dans ce genre en Europe. Elle embrasse tous les ouvrages, dans quelque langue que ce soit, qui traitent, en tout ou en partie, de quelque matière relative aux plantes
Lorsque des financiers à vues étroites proposèrent de faire payer aux citoyens l'entrées des bibliothèques et des autres monuments d'instruction publique, l'Héritier résolut d'accorder sur-le-champ à tout le monde libre usage de la sienne.
Il était digne de donner une pareille leçon ; mais les chefs du gouvernement étaient trop éclairés pour en avoir
besoin : le projet fut rejeté, et l'Héritier dispensé de donner trop d'éclat à sa munificence.
C'était à force de privations qu'il se ménageait ces moyens d'instruire et de servir le public. Ses ouvrages étaient superbes; mais sa table était frugale et ses habits simples. Il dépensait vingt mille francs par an pour la botanique, et il allait à pied. Cette distribution de son revenu était nommée par les gens du monde folle prodigalité, et excitait les plaintes continuelles d'une partie de ses proches. S'il l'eût dépensé avec de faux amis ou de bas flatteurs, ou seulement dans de vains plaisirs, tous l'eussent appelé un homme aimable ; peut-être même ne lui eussent-ils pas refusé le titre de sage père de famille.
Au reste, il savait le cas qu'il devait faire de ces clameurs. Un négociant de ses parents, dont il héritait, craignant apparemment que les épargnes qu'il laissait ne servissent après lui à l'accroissement des sciences, ordonna, par son testament, que son argent comptant serait employé en acquisitions de biens-fonds. L'Héritier obéit; mais le fonds qu'il acheta fut une maison écartée, avec un grand terrain qu'il destina à la botanique.
Je vous ai peint jusqu'ici le savant; je voudrais bien peindre aussi le magistrat; mais, accoutumés que nous sommes aux habitudes des gens de lettres, hommes pour qui le fond des choses est tout, et qui ne s'occupent peutêtre point assez de ces formes extérieures si influentes sur le vulgaire, ce n'est qu'avec un respect timide que nous approchons des augustes sanctuaires où se décident les intérêts des citoyens; de ces lieux où la gravité et le recueillement sont un devoir rigoureux; où la plus sublime vertu consiste à imposer silence aux vertus, pour peu qu'elles semblent s'opposer à l'ordre qu'on doit maintenir; où la générosité, l'humanité deviendraient faiblesse, si elles tentaient de résister à l'inflexible justice. Ce sont les sen-
timents même de l'Héritier que j'exprime, et presque ses paroles que j'emploie. Il régla toujours son langage et ses actions sur ces maximes conservatrices de l'ordre social, et il obtint, ce qui en est la suite ordinaire, le respect et la confiance de tous ceux qui le connaissaient, et beaucoup d'autorité dans les corps dont il fut membre.
La Cour des Aides surtout, où il était entré en 1775 et qui l'eut longtemps pour doyen, ne délibérait dans aucune occasion importante sans recourir à ses avis. Avant d'y être admis, il jouissait déjà de l'intimité du chef de cette compagnie, ce grand et malheureux Malesherbes, dont il partagea la philanthropie, l'austère vertu, l'oubli de soimême et jusqu'au genre favori d'occupation scientifique, et qui perdit comme lui la vie par un crime, mais plus solennel et proportionné, si on peu le dire, au rang qu'il avait tenu, et à l'éclat des services qu'il avait rendus à son pays, à la philosophie et à la liberté.
L'Héritier a été nommé deux fois, depuis la révolution, juge dans les tribunaux civils du département de la Seine. Ses collègues ne parlent encore qu'avec un sentiment presque religieux de la manière dont il en a rempli les fonctions. Jamais, a dit l'un d'eux, jamais le moindre nuage ne vint obscurcir la pureté de sa belle âme ; jamais la moindre idée un peu douteuse n'altéra son imperturbable droiture. Il fit arrêter par le tribunal du deuxième arrondissement qu'aucun de ses membres ne recevrait de solliciteurs. Selon lui, cet usage d'entretenir son juge hors de l'audience est une insulte, et suppose ou qu'il ne prête pas aux parties l'attention qu'il leur doit, ou qu'il peut céder à des motifs qu'on n'oserait pas lui alléguer en public.
Cette rigueur des principes de sa profession influait, comme il est assez ordinaire, sur ses habitudes privées. Il eut des querelles littéraires qu'il soutint avec une chaleur que ses adversaires nommèrent âcreté : c'est que la justice
était si sacrée pour lui, qu'il ne se permettait pas de la violer contre lui-même. Quelquefois il ne mettait dans ses rapports de société que de la stricte justice; et, quand cette justice se serait bornée à ne point louer ce qui ne le méritait point, et ne serait jamais allée jusqu'à blâmer ce qui pouvait l'être, on sent que le plus grand nombre des hommes auraient encore trop à perdre à une pareille méthode pour qu'elle puisse leur plaire.
Cependant la seule vengeance qu'il se soit jamais permise, a été de choisir une plante de mauvaise odeur pour lui donner le nom d'un botaniste dont il avait à se plaindre.
Au reste, ces dehors austères, que quelques personnes affectaient de blâmer, cachaient Fâme la plus humaine, les penchants les plus généreux. Ses libéralités étaient immenses, et, par une recherche délicate, sa femme, qu'une piété douce animait, en fut, tant qu'elle vécut, la seule dispensatrice. Il sentait que, même dans sa bienfaisance, son caractère l'aurait encore exposé à ne vouloir être que juste ; et parmi tant d'hommes que l'imprudence et quelquefois le vice ont conduits au malheur, combien n'en repousserait-on pas, si le cœur ne l'emportait sur la raison?
Un magistrat de ses amis, qui occupait une place supérieure à la sienne, était mort peu de jours avant lui, et laissait une femme et des enfants sans fortune. L'Héritier, à peu près certain de lui succéder, avait promis de donner à cette veuve tout ce que sa promotion lui apporterait d'augmentation de revenu. Ainsi son meurtrier a privé d'un seul coup deux familles de leur soutien.
Il avait perdu son épouse, Thérèse-Valère Doré, en 1794, après dix-neuf ans d'une union heureuse. Elle lui laissa cinq enfants. Quoiqu'il fût encore dans la force de l'âge, son amour pour eux l'empêcha de se remarier. Il se proposait de surveiller par lui-même l'éducation de ceux qui étaient encore en bas âge, d'assurer le sort de tous en
rétablissant sa fortune, et de mettre le sceau à sa gloire en terminant ses ouvrages. C'est ainsi qu'il voulait partager le reste de sa vie, entre ses devoirs de père, de citoyen et de savant. Sa vigueur et sa tempérance lui promettaient encore de longues années de bonheur, lorsqu'il fut arraché à toutes ces flatteuses espérances de la manière la plus funeste et la plus inattendue. Etant sorti le 16 août 1800 fort tard de l'Institut, il fut trouvé le lendemin, à quelques pas de sa maison, égorgé de plusieurs coups de sabre.
Cette ville entière a retenti du coup qui l'a frappé ; chaque citoyen a tremblé pour lui-même, en réfléchissant à un assassinat, dont les motifs et les auteurs sont restés couverts d'un voile également impénétrable. La police n'a rien publié, la justice n'a rien prononcé sur cet attentat. Je ne chercherai donc point à recueillir les conjectures vagues ou contradictoires qui ont circulé un instant dans un public également prompt à s'agiter sur tous les événements et à les oublier tous.
Mais réussirai-je à peindre les différents états où passa sa famille pendant l'horrible nuit où il lui fut enlevé? cette attente si pleine d'angoisses durant les premières heures d'une absence inusitée, et cette terreur sombre et silencieuse lorsque quelques paroles farouches échappées à l'assassin ne laissèrent plus douter que cette absence ne fût causée par un crime? et cet affreux désespoir quand les premiers rayons du jour vinrent éclairer le cadavre sanglant d'un père immolé à l'instant où déjà il touchait le seuil protecteur?
Traînant son cheval le long des précipices... (page 58)
ÉLOGE HISTORIQUE DE GILBERT, 0in'lî6(^
LU LE 7 OCTOBRE l8oi.
François-Hilaire Gilbert, membre du Corps législatif, de l'Institut national, du Conseil d'agriculture au ministère de l'intérieur, et de la Société d'agriculture du département de la Seine, professeur et directeur-adjoint de l'Ecole vétérinaire d'Alfort, naquit à Châtellerault, le 18 mars 1757, de François Gilbert, procureur près le bailliage de cette ville.
Il commença ses études dans sa ville natale, et fut envoyé, à l'âge de quatorze ans, à Paris pour les continuer dans le collège de Montaigu , l'un des principaux de l'Université. Il manifestait dès lors ce caractère impétueux qui le distingua depuis, et son ardeur à faire justice par la voie la plus courte lui procura bientôt les désagréments qu'elle entraîne toujours dans nos sociétés amies
des formes. Voyant un jour un de ses camarades maltraité par un autre, il repoussa si violemment l'agresseur, que son maître crut devoir le punir lui-même. Le jeune Gilbert était trop fier pour subir une peine qu'il croyait injuste, et il alla demeurer dans un autre collège, celui du Cardinal-le-Moine. 11 n'y fut pas plus heureux. Un professeur de mathématiques, habile, mais brutal, se permit un jour de lui jeter son livre à la tête, parce que l'élève ne saisissait pas assez vite au gré du maître une démonstration difficile. Gilbert le lui renvoya comme il l'avait reçu, et il fallut encore quitter cette maison.
Ses parents le placèrent alors chez un procureur, pour le préparer, par la pratique des écritures, à une petite place qu'ils lui destinaient. C'était bien de toutes les études celle qui convenait le moins à son genre d'esprit. Aussi fut-il bientôt jugé incapable de tout par l'homme de loi qui s'était chargé de le diriger ; et son père, attribuant à finconduite le peu de succès qu'il avait eu jusque-là, refusa de continuer la petite pension qu'il lui faisait. Gilbert se retira dans une espèce de grenier, au fond d'un faubourg, où il fut réduit à vivre d'aliments grossiers qu'il préparait lui-même. Il y passa gaiement plusieurs mois, sans autre société que les livres qu'il empruntait. Si mon père me voyait, disait-il un jour à un ami qui était venu l'y surprendre, il ne m'accuserait pas de mener une vie déréglée.
Un hasard heureux vint le tirer d'un état aussi précaire. Un jour, lisant Buffon, il fut frappé de l'éloge pompeux que ce grand naturaliste fait du cheval, et conçut un vif désir de connaître en détail ce noble animal. Il s'informe ; il apprend qu'il existe une école où le gouvernement entretient des jeunes gens pour les former à l'art vétérinaire.
Son parti est pris à l'instant : il quitte sa retraite, et se présente, seul et sans protecteur, à l'audience du ministre. M. Necker l'était alors. Frappé de l'air assuré de ce
jeune homme, il le fit examiner par un intendant des finances, et, sur le rapport avantageux de ce dernier, il lui donna une place gratuite à l'école d'Alfort.
Gilbert, déjà fort instruit, et placé au milieu de jeunes gens la plupart dénués d'études préliminaires, ne pouvait tarder à être remarqué. On lui confia le soin de faire répéter les leçons aux élèves les moins avancés; on lui fit traduire du latin quelques ouvrages relatifs à l'art vétérinaire, et le directeur de l'école le prit pour son secrétaire particulier.
Ces distinctions en faveur d'un nouveau venu étaient plus que suffisantes pour exciter la jalousie : cependant elles étaient si justes, et le caractère franc et ouvert de celui qui les recevait laissait si peu de prise à la haine, que Gilbert conserva toujours l'attachement de ses camarades, et que plusieurs d'entre eux parlent encore de lui avec une sorte d'enthousiasme.
Il n'avait été que trois ans élève d'Alfort, lorsqu'il en fut nommé professeur, c'est-à-dire, lorsqu'il devint le collègue des Daubenton, des Vicq-d'Azyr et des Fourcroy.
La vivacité de l'esprit, la rapidité et l'abondance de
rélocution, qui ne font pas toujours le savant profond,
sont les premières qualités du professeur; c'est en mettant
lui-même à ce qu'il dit toute la chaleur d'un vif intérêt,
. qu'il sait en inspirer à ceux qui l'écoutent.
Gilbert, qui possédait toutes ces qualités à un degré
\ éminent, eut le plus brillant succès, et ce fut seulement
alors que son père se réconcilia avec lui, s'apercevant
i que le choix que son fils avait fait de lui-même valait au
^ moins celui auquel il avait voulu le contraindre.
Divers prix qu'il remporta sur des questions relatives à l'agriculture , proposées par quelques académies , le firent bientôt connaître dans un cercle plus étendu que
celui de son école. La principale de ces questions fut celle des prairies artificielles, que plusieurs sociétés d'agriculture proposèrent presque en même temps.
' Les vues qui doivent diriger dans la solution des problèmes de cette espèce sont si peu appréciées, même par la plupart des savants, que quelques réflexions à ce sujet ne paraîtront pas déplacées ici.
Cette étonnante variété de plantes et d'animaux qui revêtent et qui vivifient la surface du globe, n'est pas composée d'un nombre d'éléments aussi considérable qu'on pourrait l'imaginer. L'analyse chimique réduit presque toutes leurs parties en quelques substances combustibles, la plupart volatiles. Un peu de charbon, d'azote, d'hydrogène, combinés en diverses proportions, soit entre eux, soit avec l'oxygène, voilà, avec un peu de terre, ce qui fait la matière de ces êtres si admirables et si diversifiés.
Ces éléments leur viennent du sol et de l'atmosphère : les plantes les tirent de l'un par leurs racines, de l'autre par leurs feuilles ; les animaux les reçoivent déjà élaborés par les plantes, et, selon que la multiplication de ces deux règnes est plus ou moins active, la masse des éléments combinés est plus ou moins forte, proportionnellement à celle des éléments libres ; et cette proportion peut varier à l'infini, depuis les immenses plaines sablonneuses de l'Afrique et de l'Arabie, où jamais l'œil du voyageur ne se repose sur la moindre verdure, jusqu'à ces vallées plantureuses de nos climats tempérés, où d'épaisses forêts, de gros pâturages, de nombreux troupeaux, des guérets surchargés de récoltes, attestent l'influence bienfaisante d'un travail opiniâtre et sagement dirigé.
Car l'agriculture n'est que l'art de faire en sorte qu'il y ait toujours, dans un espace donné, la plus grande quantité possible d'éléments combinés à la fois en substances vivantes.
Quelque bizarre que cette définition puisse paraître à ceux qui n'y ont pas réfléchi, c'est la seule qui exprime dans toute sa généralité le véritable problème que l'agriculture se propose. Cette combinaison est le but commun auquel tendent tous ceux qui s'occupent de cet art, depuis le ministre qui dirige et le savant qui médite, jusqu'au manœuvre qui retourne la terre sans savoir ni s'informer pourquoi.
Mais parmi ceux qui se livrent aux travaux de l'agriculture, et parmi ceux qui jouissent de ses produits, il en est bien peu qui sachent combien il est difficile de faire arriver ces produits à cette plus grande quantité possible.
Les éléments qui composent les corps organisés tendent sans cesse à se disperser, et se disperseraient bientôt s'ils n'étaient sans cesse ramenés dans la circulation organique par la force de la génération et de la nutrition, si à l'instant où une plante est dans sa force, il ne se trouvait à point nommé un animal pour s'en nourrir ; si la terre ne recevait des animaux en engrais ce qu'elle leur donne en fourrage; si des végétaux choisis ne forçaient pas l'atmosphère à rendre au sol ce que celui-ci perd par l'exportation de ce qu'il a fait naître. C'est comme dans la circulation politique, où la masse du numéraire ne contribue pas autant à l'aisance générale que la rapidité de son mouvement.
Mais, pour que l'agriculteur se détermine à toutes les peines et à toutes les avances qu'un tel travail exige, il faut qu'il soit assuré que ses produits seront consommés précisément dans la même mesure qu'il les obtiendra.
La juste proportion entre les terres à blé et les terres à fourrages, le choix des espèces les plus productives et les plus appropriées à chaque terrain, la perfection de tous les procédés de leur culture, ne suffisent donc pas : il faut souvent que les habitudes des peuples, leur façon de se
vêtir, de se nourrir, soient encore modifiées, pour arriver à la solution la plus parfaite de ce grand problème ; et cependant c'est du résultat de tant de rapports compliqués que dépend la prospérité des empires. L'homme, ce roi des autres espèces, ne subsiste qu'à leurs dépens, et c'est leur multiplication qui fait la base de la sienne. N'ayez point assez de bestiaux, et bientôt vos champs effrités ne présenteront plus qu'un sol aride et épuisé ; ayez-en trop, et, à la moindre interruption du commerce, le peuple viendra vous demander en tumulte ce pain que l'étranger ne lui apportera plus.
Or, ces nombreuses difficultés, la question des prairies artificielles les embrasse toutes : c'est le pivot de l'agriculture, la clef du système de cet art; il n'en est aucune branche qui ne soit plus ou moins liée à celle-là.
Gilbert la traita d'une manière digne de son importance. Il parcourut à pied toute la généralité de Paris; il consulta les fermiers intelligents : il fut souvent obligé de les épier, et exposé à des refus, des humiliations, avant d'arriver à connaître quelques pratiques secrètes. Il examina l'exposition, la nature du sol, les débouchés de chaque canton ; étudia les plantes qui pouvaient réussir dans chacun d'eux, et déduisit de ce grand amas de faits le système de division le plus avantageux, les moyens les plus simples de l'introduire et de vaincre les obstacles qui s'y opposaient.
Un des résultats les plus curieux de ses recherches, c'est que le système de culture que ses méditations et son expérience lui avaient indiqué comme le plus avantageux, se trouva être précisément le même que les Romains observaient dans les temps les plus florissants de la République. Comment se fait-il que nous soyons si instruits des crimes et des malheurs des anciens peuples, et que nous connaissions si peu les procédés de leur industrie?
et pourquoi avons-nous été si longtemps à retrouver la trace de leurs pratiques agricoles, tandis que leur ambition, leur tyrannie et leur bassesse n'ont manqué d'imitateurs dans aucun siècle?
Ce mémoire de Gilbert n'a pas eu le sort de tant d'ouvrages, couronnés sans doute faute de concurrents, mais bientôt après condamnés au tribunal du public : il est regardé encore aujourd'hui comme un livre fondamental dans cette partie (i).
Les matériaux et les idées qui avaient servi de base à son travail n'étaient pas si particuliers à la généralité de Paris, qu'ils ne pussent aussi être utiles aux provinces voisines ; il les employa de nouveau pour répondre à des questions à peu près semblables, proposées par l'Académie d'Amiens et par celle d'Arras , et il en obtint les mêmes récompenses.
Ces écrits l'ayant fait connaître du ministère, il fut dès lors consulté sur les questions délicates de l'administration, et chargé de plusieurs missions qui exigeaient du talent et de la probité.
M. de Tolosan, intendant du commerce, l'envoya en Angleterre pour y étudier la manière de conduire les moutons à laine longue, et pour tâcher d'en introduire la race dans nos provinces septentrionales ; opération bien importante pour nos manufactures d'étoffes rases , qui tiraient leurs laines d'Angleterre, comme celles de draps les tiraient d'Espagne, tandis qu'il nous aurait été si aisé de faire naître chez nous ces matières premières.
Le gouvernement l'employa ensuite contre un grand nombre d'épizooties; mission souvent odieuse à ceux mêmes dont elle doit sauver la propriété, lorsqu'elle commence par la destruction des animaux infectés, et toujours pénible dans ces campagnes éloignées où le peuple crou-
(1) Traité des Prairies artificielles.
pit dans la superstition, la paresse et la misère : souvent Gilbert vit des paysans refuser d'employer pour leurs bestiaux d'autre remède que l'eau bénite.
Lorsque la Révolution eut détruit les entraves que la féodalité opposait aux progrès de l'agriculture, on imagina qu'il suffirait d'éclairer les gens de la campagne pour exciter leur industrie. Des instructions populaires sur divers objets d'économie rurale furent imprimées et répandues dans les départements : Gilbert en composa quelques-unes , et on remarque dans le nombre plusieurs traités de médecine vétérinaire qui seront toujours cités comme des ouvrages utiles.
Nommé membre de la commission et ensuite du conseil d'agriculture, il contribua avec ses collègues à la création d'un établissement où toutes les expériences devaient se faire en grand, et qui pouvait être la source d'une foule d'améliorations dont notre économie rurale éprouve encore le besoin (i).
Dès l'époque désastreuse de 1793, Gilbert avait, de concert avec les mêmes collègues, employé le plus grand courage à préserver de la destruction un superbe troupeau de moutons espagnols, que notre confrère Chanonier, obligé de fuir, avait laissé à sa terre de Croissy. Lorsque tant de malheureux ne retrouvaient que de tristes débris des plus belles fortunes, cet excellent citoyen fut bien étonné de revoir sa plus précieuse propriété dans un meilleur état qu'il ne l'avait quittée. On ne sait que trop qu'alors il n'y avait pas partout de tels dépositaires.
Mais tous ces services rendus à sa patrie n'étaient rien aux yeux de Gilbert, auprès de ceux qu'il espérait lui rendre dans la dernière mission qu'il reçut.
Après une guerre courte et glorieuse pour nos armes, l'Espagne avait fait sa paix avec la France. Un des articles (1) Dans le domaine de Sceaux.
du traité nous cédait la moitié espagnole de Saint-Domingue, c'est-à-dire qu'il nous permettait de la conquérir; un autre, resté d'abord secret, nous accordait la faculté d'acheter en Espagne quelques milliers de ces moutons dont la superbe laine alimente encore aujourd'hui presque toutes nos manufactures de draps.
Prétendre sans restriction que ce dernier article était plus avantageux que l'autre, ce serait encourir l'imputation de philosophie, aujourd'hui si odieuse à certaines gens; mais on conviendra du moins que, dans l'état où se trouvaient alors nos propres colonies, il n'y avait pas de comparaison.
Cependant ceux qui furent successivement portés à la tête des affaires, depuis le traité de Bâle, eurent trop à s'occuper de leur propre existence pourpouvoirpenser à des améliorations lentes; et, quoique le terme de l'exportation fût fixé à cinq ans, il s'en était déjà passé trois, sans qu'on eût songé aux moyens de l'effectuer.
Gilbert saisit un moment de calme pour lire sur cet objet, dans une de nos assemblées, un mémoire pressant, qui fut imprimé, et adressé au gouvernement. Un ministre, membre de l'Institut, qui n'a jamais manqué une occasion de servir l'agriculture (i), fit ordonner l'exécution de cette mesure, et Gilbert eut la satisfaction d'être lui-même chargé de cette mission délicate.
Que l'on juge de sa joie à cette nouvelle! L'Espagne bénit encore la mémoire de don Pèdre IV de Castille, et l'Angleterre celle d'Edouard IV, parce que ces princes donnèrent à leur pays les beaux troupeaux qui en font la principale richesse. Gilbert avait toujours offert ces exemples à l'administration. L'instant était enfin venu où ses conseils allaient être suivis, où la France allait jouir des mêmes avantages que ces pays rivaux; et c'était lui-
(i) M. François de Neufchâteau.
même qui était chargé de les procurer, c'était son nom qui allait s'attacher à cette glorieuse époque! On le vit, rayonnant de plaisir, annoncer cette nouvelle à ses amis. Ce fut avec une sorte de transport qu'il se prépara à quitter sa famille pour un voyage qui lui paraissait devoir être si court, si utile et si instructif.
Il ne prévoyait guère les obstacles et les chagrins qui l'attendaient; il n'imaginait pas qu'il ne lui serait plus donné de revoir sa patrie.
Les premiers de ces obstacles, qui tenaient à la nature même des choses, ne furent pas les plus fâcheux.
On sait qu'encore aujourd'hui, dans le plus beau climat de l'Europe, l'Espagne croit devoir gouverner ses troupeaux comme ces peuples nomades confinés dans les plaines stériles de l'Afrique et de la Tartarie. Au lieu de préparer dans chaque ferme la quantité de fourrage nécessaire aux moutons, on les fait errer de province en province, suivant les saisons, pour chercher des pâturages. Des millions de ces animaux descendent en automne des montagnes de Galice et de Léon, et vont peupler pendant l'hiver les riches plaines de l'Andalousie et de l'Estrémadure, d'où ils repartent au printemps. Une bande de terrain d'une largeur énorme est réservée pour leur passage, et perdue pour l'agriculture : les lois défendent sévèrement d'en enclore ni d'en cultiver aucune partie. On observe dans ces voyages la même discipline que dans ceux d'une armée : chaque grand troupeau ou cavagna, de 40 à 50,000 bêtes, se subdivise en troupeaux plus petits, conduits chacun par un berger d'un ordre inférieur ; ceux-ci obéissent à un chef commun nommé mayoral. Des boulangers, des valets de toute espèce marchent à la suite; on avance en colonnes et à petites journées. Ce n'est qu'à l'époque de la tonte que les troupeaux se rassemblent, et que leurs propriétaires viennent en faire le
revue ; ce n'est aussi qu'alors qu'on peut acheter avec avantage et choisir sur un grand nombre, tandis que le reste de l'année, il faut courir après ces troupeaux errants, et prendre ce qu'on vous présente.
Or, Gilbert fut tellement entravé, qu'il manqua deux ans de suite cette époque favorable. D'abord les propriétaires des troupeaux, soit par une sorte de patriotisme assez raisonnable, soit par la crainte de déplaire à la cour, refusèrent, sous toute sorte de prétextes, de lui rien vendre. Il fallut solliciter des lettres du roi pour les engager à être moins opiniâtres ; et lorsqu'eux-mêmes eurent cédé, il fallut vaincre encore les refus des bergers, qui regrettaient de voir partir les beaux individus de leurs troupeaux.
Ces lenteurs se compliquèrent avec les retards dans les payements qui devaient venir de France. Par une fatalité qui semble attachée à la nature humaine , les peuples achètent l'or à tout prix pour s'entre-détruire, et ne disposent jamais de rien quand il s'agit de se rendre heureux chez eux.
On avait promis à Gilbert de faire arriver avant lui à Madrid toutes les sommes qui avaient été jugées nécessaires, et ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois de séjour qu'il reçut une lettre de crédit allant à peine au tiers de ce qu'il lui fallait ; encore, au moment où il allait l'employer, son banquier reçut-il ordre de la réduire de moitié, de sorte qu'il ne put disposer que d'une misérable somme de trente mille francs pour une opération où il aurait fallu prodiguer des millions. Soit impuissance ou négligence de la part des chefs, soit infidélité de la part des agents, toutes ses sollicitations, toutes celles de ses amis de France, furent impitoyablement éconduites pendant plus d'une ' année. Il fut obligé d'engager son propre patrimoine pour acquitter des dettes d'autant plus sacrées à ses yeux
qu'elles intéressaient l'honneur de sa patrie, et ce ne fut qu'avec peine qu'il obtint le supplément nécessaire pour se tirer des cruels embarras où l'avait mis sa confiance en ceux qui l'envoyaient.
On conçoit quels chagrins devaient l'accabler. Il se flattait, en partant, d'avoir tout fait en trois mois ; il attachait à ce travail la gloire de toute sa vie; et, après deux ans de traverses, de fatigues incroyables, de contrariétés de tout genre et même d'humiliations, le troupeau qu'il était parvenu à rassembler était à peine le tiers de ce qu'il aurait dû être.
Ces chagrins achevèrent ce que les fatigues avaient commencé. On sait combien les voyages sont pénibles en Espagne, pays sans grandes routes, sans auberges, sans aucun secours pour les étrangers. Mais les désagréments des provinces fréquentées ne sont rien en comparaison de ceux que Gilbert éprouva dans les montagnes de Léon, le pays le plus sauvage de tout le royaume.
Il fut obligé de les parcourir dans une saison pluvieuse, presque toujours à pied, et traînant son cheval le long des précipices, couchant dans les huttes des pâtres au sommet des rochers, souvent au-dessus de la région des nuages. Il y gagna une fièvre tierce que l'abattement de son esprit fit bientôt dégénérer en fièvre maligne, et qui l'emporta au bout de neuf jours, le 6 septembre 1800.
Aussi longtemps qu'il conserva un peu de force, il ne cessa d'étudier et de recueillir tout ce qu'il crut pouvoir être utile. Ces glands doux, préférables aux châtaignes, et qu'on dit avoir fait la première nourriture des hommes ; la pistache de terre, plante singulière, dont le fruit est attaché aux racines ; des boutures des ceps qui produisent ces vins si célèbres dans toute l'Europe, furent envoyés par lui au ministre. Il porta encore une attention particulure sur ces fameux haras de l'Andalousie, qui fournis-
saient jadis les chevaux les plus estimés de l'Europe, et que la manie réglementaire, aussi funeste à l'agriculture qu'aux autres branches de l'industrie, a tant fait dégénérer de leur ancienne splendeur. Le mémoire qu'il envoya à ce sujet à l'Institut national, serait digne d'être médité par les administrateurs espagnols.
On voit, dans les dernières lettres qu'il écrivait au ministère pour essayer encore de réveiller sa sollicitude en faveur de ce troupeau si chèrement acquis, le pressentiment qu'il n'aurait pas le bonheur de le ramener luimême en France. Ily indiquait, avec le plus tendre intérêt, les précautions nécessaires pour le transporter, le recevoir, l'acclimater, et le distribuer de la manière la plus profitable.
Il faut avoir connu Gilbert pour comprendre comment de simples contrariétés purent lui devenir si funestes. L'air de son visage, l'éclat de ses yeux, faisaient connaître, au premier aspect, la vivacité de son caractère et la chaleur de son âme. Agreste comme sa profession, il n'avait nulle idée de ces détours par lesquels la plupart des hommes prétendent être forcés de passer pour arriver au bien. Il était d'un patriotisme ardent; et cependant il n'imita point tant d'hypocrites qui ne surent jamais montrer leur zèle pour le bien public qu'en faisant des malheurs particuliers. Il protégeait, au contraire, de préférence ceux qui appartenaient au parti persécuté, et, dans les diverses vicissitudes de la Révolution, le pouvoir a changé assez souvent de main pour lui donner occasion de prouver que c'était l'infortune et non les opinions qu'il protégeait. Plusieurs fois des hommes de partis opposés furent étonnés de trouver dans sa maison un asile commun.
Qu'on nous permette de raconter un des traits qui peignent le mieux la délicatesse et l'étendue de sa générosité.
Dans ce temps où la destitution entraînait les fers, et
6o SAVANTS FRANÇAIS
où les fers annonçaient la mort, un de ses collègues, que des liaisons avec l'une des principales victimes de cette époque funeste avaient rendu suspect, perdit sa place et fut renfermé à Saint-Lazare. Tant que sa détention dura, Gilbert portait, chaque mois, à la femme de cet ami la moitié de ses propres appointements, lui laissant croire que c'étaient ceux de son mari, afin qu'elle ne se doutât pas de sa destitution, et qu'elle ne vît point toute l'étendue du danger qu'il courait.
Un trait moins intéressant par lui-même mérite encore d'être rapporté, à cause d'un heureux concours de circonstances qui le récompensa immédiatement de sa bonne action.
Lorsqu'il entra en Espagne, les routes étaient infestées de voleurs, restes de la guerre qui avait désolé la frontière; et, comme on ne pouvait voyager qu'en troupe et bien armé, il s'était arrangé pour faire route commune avec plusieurs marchands. Une française (i) dont la grandeur passée n'a fait qu'aggraver les malheurs présents, apprenant qu'un de ses compatriotes passait dans son voisinage, le fait prier de venir la trouver. Gilbert, imaginant bien qu'il n'entendrait que des plaintes auxquelles il ne pourrait donner aucun remède, refusa d'abord de quitter sa caravane ; mais un instant de réflexion le rappela à son caractère, et il se détourna de plusieurs lieues pour porter à cette dame au moins quelques consolations.
Précisément dans cet intervalle, la troupe qu'il venait de quitter fut battue et dévalisée par les brigands : son humanité lui fut plus utile que ne l'auraient été ses précautions ; il passa sain et sauf quelques heures après.
Tel fut l'homme estimable que nous regrettons.
(i) La duchesse douairière d'Orléans.
Son cheval effrayé l'emporta dans la mêlée, (page 66)