LES FRERES SACROMORE. BEATO, DOMINIQUE ET PACOME
FRÈRE BÉATO II y a foule dans l'église. On se presse. On s'écrase. Les têtes humaines sont serrées comme les fleurs des guirlandes qui décorent l'autel de la Vierge. Toute la ville veut entendre le sermon du saint.
FRÈRE DOMINIQUE Le frère Jérôme est un véritable envoyé de Dieu.
FRÈRE SACROMORE Et comme il excelle à enflammer la piété du peuple! Ses discours ressemblent à ces renards traînant des torches allumées que Samson lâchait dans les blés des Philistins. Flambez, cervelles ! La parole du frère Jérôme souffle un vaste incendie pour la plus grande gloire de Dieu.
FRÈRE PACOME Assurément, frère Sacromore, il se produit a Florence des faits extraordmaires. J'admire comment le frère Jérôme peut obtenir du peuple cette foi merveilleuse qui ne recule devant aucune hardiesse, non plus que devant aucun sacrifice, et comment il parvient à contenir la fureur de ses ennemis. Veuille Dieu lui épargner les accidents!
FRÈRE BEATO Ah! je l'avoue, je tremble pour sa vie. Lui, si vertueux, si pieux, si bon pour ses frères, si compatissant pour tous ceux qui souffrent, les plus terribles dangers le menacent. Que de fois déjà il a failli périr! Mon cœur se serre à cette pensée. Mon Dieu, mon Dieu, envoyez vos anges protéger frère Jérôme!
FRÈRE DOMINIQUE Homme de peu de foi, pourquoi tremblez-vous?
FRÈRE SACROMORE
Fi, le vilain poltron ! Vous avez une âme de femme, frère Beato, et ce n'est pas la robe du moine que vous devriez porter.
FRÈRE BEATO
Ce n'est pas pour moi que je tremble, c'est pour le frère Jérôme.
FRÈRE SACROMORE
La peste soit du trembleur et de son tremblement! Ouvrez les yeux, frère Beato, et voyez oii nous sommes. Depuis la mort du duc Laurent le Magnifique, les Médicis ne sont-ils point bannis de Florence? Le peuple n'a-t-il point recouvré la liberté? N'élit il point ses magistrats? Et le frère Jérôme, auteur de toutes ces merveilles, n'est-il point vénéré par les braves gens comme un saint prophète et comme le protecteur de la République? Les partisans des Médicis, les riches, les libertins, — les «nragés, comme on les appelle, — ont beau
se débattre, exciter la populace, soudoyer des malandrins, railler nos prières et nos jeûnes, quereller nos amis et les battre si, d'aventure, ils sont dix contre un dans une ruelle écartée, ils n'efifraient ni ne séduisent personne. Ah! si j'étais le frère Jérôme, j'en finirais gaillardement avec les rebelles! Qu'il soulève donc le peuple et qu'il le lance contre les palais des nobles et les maisons de leurs amis, les enragés! Feu! feu! pille et tue ! Qu'on s'empare de leurs personnes! Qu'on les pende! Qu'on les roue! Qu'on les brûle! Ne sont-ils.pas les pires ennemis de l'État? Voilà comment j'entends la politique. S'il arrive quelque malheur, la faute en sera à la timidité du frère Jérôme, qui ne sait point profiter des occasions que la Providence lui envoie. — Vincere scis, Hannibal; inctoria iiti nescis.
FRÈRE PACOME
Tout beau, frère Sacromore! On ne verse pas impunément le sang de certaines familles. Le frère Jérôme en a fait assez, croyez-en mon expérience.
FRÈRE DOMINIQUE
Il a vaincu Satan. Avez-vous oublié, mes frères, au milieu de quelles désolations, de quelles hontes
et de quels périls il s'est dressé dans la chaire de Saint-Marc comme l'ange du Seigneur?
FRÈRE BEATO
Oh! redites-le moi, IVère Dominique. A cette époque j'étais encore un enfant; je vivais chez ma mère, dans la campagne de Fiesole ; je n'ai pas eu, comme vous, le bonheur de voir de mes yeux ces grands événements.
FRÈRE DOMINIQUE
Sous le gouvernement de Laurent de Médicis, les pires débauchés étaient maîtres de la- République. Dans les rues ce n'étaient que mascarades scandaleuses, parades impies et attentats criminels. Des femmes éhontées étalaient en public leurs chairs harnachées d'or et de joyaux. Montées sur des chars dorés où elles représentaient les déesses des païens, au milieu des ruffians qui leur faisaient cortège en chantant d'obscènes chansons composées par le duc Laurent lui-même, elles traversaient la ville en triomphatrices, offrant à tous les regards l'apothéose infâme de la luxure et de Tidolâirie.
FRERE SACROMORE
Oh! il y en avait d'atrocement belles! Leurs chevelures, qui roulaient sur leurs épaules nues, eussent troublé les anges. Il me semble que je vois encore Maria dell' Acquanera, en Diane, avec ses bras splendides, avec son arc d'or et sa tunique blanche, ouverte sur sa cuisse. Le vent soulevait parfois l'étoffe... Au nom du Père et du Fils... la chair est terrible, mes frères.
FRÈRE BEATO
Le Seigneur vous garde des tentations ! Vous êtes bien éprouvé, frère Sacromore.
FRÈRE DOMINIQUE
Les jeunes hommes ne quittaient les courtisanes que pour débaucher les femmes honnêtes et les tilles innocentes. Au besoin une bonne coutelade avait raison des défenseurs de leur vertu. Cependant, l'or que ces hommes infâmes dissipaient dans leurs orgies, l'or qu'ils se disputaient autour des tables de jeu, l'or qu'ils prodiguaient aux artistes chargés de glorifier leurs vices; cet or, ils le puisaient dans
l'escarcelle du marchand, dans la pochette où l'artisan serre son maigre salaire, dans la cachette obscure où le paysan, après la récolte, enfouit son pénible gain; ils l'arrachaient au pauvre peuple par des impôts odieux, par des procès qui crient vengeance au ciel, par des fraudes et des crimes que l'autorité feignait d'ignorer. Et si les bons citoyens s'indignaient, le fer ou le poison leur fermait la bouche.
FRÈRE BEATO
Et le duc ne punissait point ces forfaits? Il ne délivrait point la ville de ces monstres ?
FRÈRE SACROMORE
Le prince? Un Nabuchodonosor ! Il donnait luimême l'exemple de tous les vices.
FRÈRE DOMINIQUE
11 assemblait autour de lui avec la jeunesse dissolue les faux sages qui avaient abandonné la science chrétienne pour les écrits des païens. Les théologiens les plus illustres sont aujourd'hui me-
prisés. Aux docteurs fameux, aux pères de l'Église, aux Saintes Ecritures elles-mêmes on préfère la philosophie d'un Platon ou d'un Aristote, l'obscène Ovide, l'infâme Martial! — Entraînés par un esprit de vertige, les prêtres, dans leurs homélies, citent Virgile et Homère. Les évêques rougissent du style de la Bible. — Voilà l'ouvrage de Laurent de Médicis, dont l'impiété attisait à la fois le délire de l'esprit et les désordres des sens.
FRÈRE PACOME
Dans toute l'Italie, on l'imite encore. A Milan, les Sforza ; à Bologne, les Bentivoglio ; à Ferrare les princes d'Esté, tous ces souverains vivent dans la prodigalité et la débauche et font de la science et de l'art, autrefois consacrés à la gloire de Dieu, les pires suppôts de l'Enfer.
FRÈRE SACROMORE Frère Pacôme, vous ne parlez point de Rome.
FRÈRE PACOME
Rome est gouvernée par le pape Alexandre VI ; vous le connaissez comme moi.
FRÈRE DOMINIQUE
C'est d'ici que viendra le salut ! Le frère Jérôme a sauvé Florence; il délivrera l'Italie de la fureur des Démons.
FRÈRE SACROMORE
Dès qu'il ouvrit la bouche, sa parole éclata comme un tonnerre.
FRÈRE DOMINIQUE
Ah ! cette parole merveilleuse, qui dom.pte tous les cœurs, qui fait haleter toutes les poitrines, qui soulève tous les visages, les regards tendus vers la bouche du saint orateur ! J'ai vu souvent la foule supendue à ses lèvres, s'agitant avec elles, attirée, aspirée par leur souffle puissant, tremblante de fièvre et de peur, versant des larmes, poussant parfois des cris d'angoisse aux terribles accents qui lui annonçaient la colère de Dieu !
' FRÈRE PACOME
OÙ allez-vous, frère Beato? Pourquoi ouvrezvous la porte?
l''RERE REATO Ecoutez!