‹ Savonarole; drameChapitre 35 sur 35 · SCENE VII · texte numérisé non relu

SCENE VII

La Prison.

Comme à la scène II.

SAVONAROLE [seul)

Vers qui me tournerai-je, Seigneur? En qui puis-je espérer, si ce n'est en vous seul?... Mes membres sont brisés. Six fois déjà l'on m'a soumis à la torture. Ma mort ne leur suffit pas. Ils veulent que je me reconnaisse coupable de trahison, de mensonge et de fraude. O mon Dieu, ma chair est faible. Dès que la torture commence, je succombe à la douleur, et dans l'horreur du supplice il m'échappe des paroles que ma volonté désavoue. Me déshonorer aux yeux des miens et ruiner l'en-

seigncmenl que je leur laisse, voilà ce que veulent les juges. Les aveux qu'ils arrachent à mes souffrances, certes, je les rétracte dès qu'ils veulent me les faire signer, mais j'ai honte de ma faiblesse, j'ai honte, j'ai honte... c'est la plus dure de mes épreuves. Dieu tout-puissant... Ah! vous humiliez mon orgueil qui osait prétendre à la gloire du martyre! Je bénis votre sainte volonté et je courbe la tête dans la poussière. Non, non, je ne suis pas votre égal, saints confesseurs de la foi qui braviez les plus effroyables supplices d'un visage souriant, en chantant des prières; je ne suis qu'un pauvre homme que la douleur fait crier, qu'un tour d'estrapade jette dans le délire et fait pâmer comme une faible femme sous les sarcasmes des bourreaux. [Entre le geôlier.) Que voulezvous, mon ami'^

LE GEOLIER

Je vous apporte une nouvelle, une nouvelle qui ne vous fera pas plaisir, croyez- moi.

Dites, brave homme; je suis prêt à tout entendre.

LE GEOLIER

Si cela ne fait pas pitié de voir un homme comme vous dans un pareil endroit! Voilà ce que c'est que de faire de la politique. Et pourtant vous parlez si bien ! Allez, allez, je sais ce que je dis. Plus d'une fois, croyez-moi, après avoir soigneusement fermé toutes les portes, j'ai été secrètement entendre vos sermons. Cela me faisait un effet ! Vraiment, je n'aurais jamais cru vous voir enfermé ici, ma parole. Pourtant j"ai tenu dans cette prison des personnages. Vous vous rappelez peut-être Lorenzo Tornabuoni? Un bien joli jeune homme, mon révérend, et doux, et distingué! Ha! ha! comme il vous dégoisait des sottises! Il s'est perdu en conspirant, comme vous en résistant aux conspirateurs. Tout cela est bien regrettable, croyez-moi. Si vous aviez agi autrement tous les deux, ces tristes choses ne seraient pas arrivées. Mais il en serait arrivé d'autres, parce qu'il en arrive toujours. Ah! la politique ! la politique !

Mon ami, vous ne parlez pas de la nouvelle que vous avez à me communiquer.

LE GEOLIER

Ne vous inquiétez pas. Le gonfalonnier Popoleschi et le cardinal-légat ont juré votre perte pour sauver Florence, Il y a quelques mois, c'est vous qui sauviez Florence avec le seigneur Valori (que Dieu ait son âme!) Depuis la mort du duc Laurent le Magnifique, tout le monde veut sauver Florence, croyez-moi, et depuis que Florence a tant de sauveurs, ma prison ne désemplit pas de gens de bonne compagnie qui ont pris la place des voleurs et des assassins. Cela ira ainsi, croyez-moi, jusqu'à ce que le seigneur Pierre de Médicis sauve Florence à son tour.

Pourquoi Pierre de Médicis reprendrait-il Florence?

LE GEOLIER

Est-ce que je saisi* Parce qu'après beaucoup d'agitation les gens se mettent à vouloir la tranquillité plutôt que la liberté et la justice. Qu'est-ce que vous voulez? Peut être aussi que dans une ville riche comme Florence, les riches finissent

toujours par l'emporter, mon révérend. Une bourse bien remplie vaut mieux que le plus saint capuchon. Les moines comme vous ne comprennent pas ces choses, mais les prélats comme monseigneur le cardinal légat les connaissent bien, croyezmoi, et c'est pour cela qu'ils sont, à la tin, les plus forts. Sufficit! Je vous plains de tout mon cœur.

Brave homme, qu'est-ce donc que vous avez à mapprendre?

LE GEOLIER

C'est juste... Son Eminence le cardinal légat va venir vous interroger. Il a fait préparer l'estrapade.

Encore! Dieu de bonté!...

LE GEOLIER

Oui, c'est une chose horrible. Croyez -moi, avouez', et l'on vous laissera tranquille.

Qu'avoueiai-je donc, sinon mon innocence et liniquité de mes juges?

LE GEOLIER

Tous les prisonniers disent la même chose, et ils ont peut-être raison; est-ce que je sais? Il y a pourtant beaucoup de canailles. Mais vous êtes un saint homme, mon révérend, et l'on vous donne tout de même l'estrapade. Croyez-moi, je n'y comprends rien. Quand on ne comprend pas, il ne faut pas se tourmenter l'esprit, on doit seulement regarder venir les choses. Tenez, les voici qui arrivent. Voici son Eminence le cardinal légat, le juge Martini, le notaire Ceccone, une sale crapule... (Entrent ces personnages, des gardes et le frère Beato.) Que vos seigneuries daignent entrer dans cet humble cachot... Excusez-moi : une prison n'est pas un palais... Mais, tonnerre de Dieu! placez donc là la table pour monsieur le notaire !... Ferai-je chercher des sièges pour leurs seigneuries?

LE LÉGAT

C'est inutile. — Notaire Ceccone, avez-vous le procès-verbal du dernier interrogatoire? Jérôme Savonarole, approchez Signez cela.

SAVONAROLE Je ne signerai rien que je ne l'aie lu.

T.E LÉGAT

Lisez donc. [Bas.) Notaire, avez-vous mieux réussi, cette fois ?

CECCONE J'ai fait de mon mieux.

LE LÉGAT

C'est que nous ne sommes point content de vous. Vous vous étiez vanté de rédiger vos procès-verbaux avec assez d'habileté pour nous donner toute satisfaction sans toutefois éveiller la défiance de l'accusé...

CECCONE

Cet hérétique a la malice du diable. Il lit minutieusement toutes les phrases. La première fois, j'avais glissé dans ses aveux quelques mots qui l'auraient complètement confondu : il a refusé de signer. Cette fois, j'ai employé prudemment des expressions à double entente... Voyez, il fronce les sourcils...

LE LEGAT

Vous êtes un sot. {A Savouarole.) Eh bien, avez-vous signé ?

SAVONAROLE Je ne signe point.

LE LÉGAT

Vous ne signez point? Holà! Geôlier! Ouvrez la porte de la salle de justice... Pourquoi refusezvous de signer ? Ne sont-ce pas là vos aveux ?

Il se peut. Mais alors, ce n'est pas moi qui ai parlé, c'est la torture.

LE LÉGAT

Et la torture signera. — Geôlier, qu'on lui donne l'estrapade !

O Dieu!... Beato, mon enfant, si tu m'entends crier, ne perds point courage.

BEATO Mon père hien-aimé, Dieu soit avec vous !

Seigneur, cloué sur la croix douloureuse, le Christ est mort. Accordez-moi la grâce de mourir.

LE LÉGAT

Emmenez-le ! Est-ce que ce méchant moinillon n'aura pas son tour ? {Deux bourreaux emmènent Savonarole.)

MARTINI

Que votre Éminence m'excuse. C'est presque un enfant encore. Le mettre à la torture, cela produirait un mauvais effet sur l'opinion.

LE LÉGAT A Rome, nous n'y mettons pas tant de laçons.

MARTINI Songez qu'ici nous sommes en République.

LE LEGAT

Soit! Cela prendra bientôt fin — Hé bien, bourreaux !

LE GEOLIER (au dehors) Ça y est, votre Eminence.

LE LÉGAT Allez donc!

VOLX DE SAVONAROLE Ah! Ah! Ah! Dieu!...

BEATO

Seigneur, ayez pitié de vos faibles créatures. Donnez-leur la force des anges ou la paix de la bonne mort.

LE LÉGAT

Encore quelques tours.

LE GEOLIER (reuetiant)

Eminence, un tour d'estrapade de plus et cet homme va s'évanouir, Dieu sait pour combien de temps.

LE LÉGAT

Cof;lione! Quelle poule mouillée! Allons, qu'on le détache. Amenez-le ici. {Le geôlier ramène Savonarole en le soutenant. Beato se porte à son aide.)

Oh ! Oh ! douleur !

LE LÉGAT Eh bien, signeras-tu?

Le Christ... il est là... je le vois... il est venu dans la souffrance .. Dieu! quelle lumière divine! Elle ruisselle ! Elle me baigne de joie et d'amour. Christ vient à moi... il entre en moi... il respire dans ma poitrine... ses membres s'étendent dans mes membres... bonheur! bonheur indicible... Quoi ! c'est vous, Seigneur?

LE LÉGAT

Il délire. Une dernière fois, hérétique, démoniaque, veux-tu signer?

C'est l'extase. Les baisers des anges rafraîchissent mon front. . Vos mains, Seigneur, vos mains sur mes lèvres... Je vois le paradis... Coulez, larmes de délices ! Je sens mon cœur enfler et s'épanouir comme une rose de feu... Dieu! Dieu! je me dissous en toi ! (// s affaisse.)

LE LÉGAT Ignobles blasphèmes !

LE GEOLIER Il est évanoui.

MARTINI

Je crains bien que nous n'en puissions plus rien tirer.

LE LÉGAT

En voilà assez. Il est temps que cette affaire finisse. Le notaire Ceccone arrangera les papiers au mieux. Quant à nous, seigneur Martini, nous allons délibérer avec les juges et rendre la sentence. Venez! la pièce est jouée. {Tous sortent, excepté Beato et Savonarole.)

BEATO

Est-ce qu'il est mort? Puissances du ciel, il sourit! Frère Jérôme! Frère Jérôme! Revenez à vous.

Qui m'appelle? C'est toi, Beato! Hélas! je vis encore.

BEATO

Que vous avez dû souffrir ! Mais Dieu était avec vous.

Le Christ a passé en moi et la douleur s'est changée en jouissance enivrante.

BEATO

C'est l'avant-goût du paradis qui vous attend. O mon père, bénissez-moi.

Je ne puis... l'estrapade a brisé mes bras. Soulevez ma main, mon enfant... Ah ! ah!... Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te bénis,

enfant du Christ. Ah ! tu avais prédit toutes ces choses; tu étais meilleur prophète que moi.

BEATO

Qu'avais-je prédit'^

Qu'ayant frappé par le glaive, je périrais par le glaive... Qu'importe? Je mourrai en Dieu... tandis que mes persécuteurs...

BEATO Pardonnez-leur, ils ne savent ce qu'ils font.

Que Dieu les sauve!... hélas! il faudrait un miracle... Je vois... je vois l'Italie dévastée par les barbares, l'Église ravagée par les ' démons. Schismes et guerres ! Du nord au midi l'Église sera déchirée... Les papes ont voulu être rois... Leur royaume leur sera arraché avec leurs richesses... Ils ont violenté la vérité dans la pensée humaine et la pensée se dresse contre eux... La foi se dessèche dans le monde comme la sève dans un

arbre décrépit. Ah ! quand viendra-t-il le pape qui retournera la croix de Pierre, la tête en haut, comme la croix du Christ? {Entre le geôlier.)

LE GEOLIER

Ayez du courage! Les juges ont prononcé la sentence. Jérôme Savonarole, le frère Beato et le frère Dominique seront demain pendus sur la place de la Seigneurie au dessus d'un bûcher.

BEATO Que la volonté de Dieu soit faite !

Mon Dieu, mon pays, c'est pour vous que je meurs.

Bruxelles. — Imp, V« Monnom, 32, rue de l'Industrie.

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